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Le mardi 1er avril 2014 | Volume 103 Numéro 21

CHAMPAAAAAGNE! depuis 1977


Volume 103 NumĂŠro 21

Éditorial

Le seul journal francophone de l’UniversitÊ McGill

rec@delitfrancais.com

Fragments Camille Gris Roy Le DĂŠlit Promis aujourdhui on ne parlera pas des ĂŠlections.

P

our sa dernière Êdition de l’annÊe, Le DÊlit a dÊcidÊ de marquer le coup en vous offrant une Êdition spÊciale de trente-deux pages, qui comprend notamment un Cahier CrÊation de douze pages. Cette semaine, on a voulu mÊlanger les genres: des articles sÊrieux comme des articles moins sÊrieux; de la prose, de la poÊsie, de la photo, du dessin, sous toutes les formes. C’est beaucoup de contenu; ça tombe bien: le numÊro sera sur les racks tout l’ÊtÊ, vous aurez quatre mois pour le lire et le relire. Ditesle à vos amis. *********** Il est d’usage, en fin d’annÊe, de faire un bilan des mois qui viennent de passer. Cette annÊe aura ÊtÊ riche en ÊvÊnements, il est vrai. La page 4 du DÊlit de cette semaine est un bon rappel de ces grandes lignes. Parmi les mots-clÊs qu’on retiendra de cette annÊe: Êlections, environnement, pÊtrole et dÊsinvestissement, charte, accès à l’information. Administration, associations Êtudiantes (les habituels). Francophonie. Encore une fois ç’a ÊtÊ une annÊe bien remplie. Cette annÊe Le DÊlit aura pu couvrir tous ces sujets divers, et bien d’autres Êgalement. On aura pu explorer d’autres mouvements plus obscurs, peut-être (on pensera à notre cahier hors norme du 11 mars), et remplir ainsi notre mission de journal Êtudiant et communautaire qui offre une voix à part. Surtout,

on peut bien dire avec assurance qu’on aura accompli notre mission première, celle d’être toujours porteur du message francophone à McGill. *********** Je m’Êtais jurÊ de ne jamais employer la première personne dans un Êditorial. J’estime en effet que le je n’y a pas sa place. Ici, pour ce dernier Êdito de l’annÊe, je ferai une très brève entorse à cette règle, simplement pour dire quelques mots. Pour moi et pour d’autres, c’est une page qui se tourne aujourd’hui, avec cette dernière Êdition du DÊlit. Le temps de prendre son envol, vers d’autres horizons, et de jeter les premières lignes d’un nouveau chapitre. Mais c’est aussi et surtout le temps de dire merci. Travailler au DÊlit a ÊtÊ pour moi, comme ça l’a ÊtÊ pour de nombreux journalistes, une vraie Êcole de vie (c’est aussi le temps des bons clichÊs, oui oui). Quand on entre au DÊlit, on s’engage littÊralement à y consacrer sa vie. Mais au final, on ne regrettera aucune minute de ce temps passÊ dans une salle de rÊdaction en dÊsordre dans un soussol obscur sans fenêtres. On apprend tellement à lire, Êditer, relire, Êcrire, dÊbattre sur les articles et le contenu gÊnÊral d’un journal. On fait beaucoup d’erreurs aussi. Mais pour ma part je partirai ravie et comblÊe. *********** Ce qui est contraire est utile et c’est de ce qui est en lutte que naÎt la plus belle harmonie, tout se fait par discorde.  (HÊraclite, Fragment 8 – inspirÊ de la parole de Dumbledore) [

RÉDACTION 3480 SVF.D5BWJTI CVSFBV#t MontrÊal (QuÊbec) H3A 1X9 TÊlÊphone : +1 514 398-6784 TÊlÊcopieur : +1 514 398-8318 RÊdactrice en chef rec@delitfrancais.com Camille Gris Roy ActualitÊs actualites@delitfrancais.com Alexandra Nadeau LÊo Arcay Arts&Culture artsculture@delitfrancais.com Thomas Simonneau Joseph Boju SociÊtÊ societe@delitfrancais.com Côme de Grandmaison Coordonnateur de la production production@delitfrancais.com ThÊo Bourgery Coordonnateurs visuel visuel@delitfrancais.com CÊcile Amiot Romain Hainaut Infographie infographie@delitfrancais.com Vacant Coordonnatrices de la correction correction@delitfrancais.com Claire Launay Anne Pouzargues Webmestre web@delitfrancais.com Mathieu MÊnard Coordonnatrice des rÊseaux sociaux rÊso@delitfrancais.com Margot Fortin Journalistes Louis Baudoin-Laarman, LÊa BÊgis, Émilie Blanchard, Mathias Bronz, Marie Champoux, Sophie Chauvet, Gabriel Cholette, Antoine S. Christin, Georges Delrieu, Julia Denis, Gilles Dry, Gwenn Duval, Luce EngÊrant, CÊline Fabre, Lauriane Giroux, Yuliya Gorelkina, Habib B. Hassoun, Luiz Kazuo Takei, Natalia Lara Díaz-Berrio, Jacob Leon, Keelan Mac Leod, Mathilde Milpied, Jade Moussa, Esther Perrin Tabarly, Elizabeth Plante, Baptiste Rinner, Philippe Robichaud, ChloÊ Roset, Emory Shaw, Alec Tilly, Ron, Hermione et Frodon Couverture Image & Montage: CÊcile Amiot BUREAU PUBLICITAIRE 3480 SVF.D5BWJTI CVSFBV#t MontrÊal (QuÊbec) H3A 1X9 TÊlÊphone : +1 514 398-6790 TÊlÊcopieur : +1 514 398-8318 ads@dailypublications.org PublicitÊ et direction gÊnÊrale Boris Shedov ReprÊsentante en ventes Letty Matteo Photocomposition Mathieu MÊnard, Lauriane Giroux, Geneviève Robert The McGill Daily coordinating@mcgilldaily.com Anqi Zhang

Conseil d’administration de la SociÊtÊ des publications du Daily (SPD) Queen Arsem-O’Malley, Amina Batyreva, ThÊo Bourgery, Jacqueline Brandon, Hera Chan, Benjamin Elgie, Camille Gris Roy, Boris Shedov, Samantha Shier, Juan Camilo Velzquez Buritica, Anqi Zhang

2 Éditorial

L’usage du masculin dans les pages du DĂŠlit vise Ă allĂŠger le texte et ne se veut nullement discriminatoire. Le DĂŠlit *44/ FTUQVCMJĂ?MBQMVQBSUEFTNBSEJTQBSMB SociĂŠtĂŠ des publications du Daily (SPD). Il encourage la reproduction de ses articles originaux Ă  condition d’en mentionner la source (sauf dans le cas d’articles et d’illustrations dont les droits avant ĂŠtĂŠ auparavent rĂŠservĂŠs, incluant les articles de la CUP). L’Êquipe du DĂŠlit n’endosse pas nĂŠcessairement les produits dont la publicitĂŠ paraĂŽt dans ce journal.ImprimĂŠ sur du papier recyclĂŠ format tabloĂŻde par Imprimeries Transcontinental Transmag, Anjou (QuĂŠbec). Le DĂŠlit est membre fondateur de la Canadian University Press (CUP) et du Carrefour international de la presse universitaire francophone (CIPUF).

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Actualités

CAMPUS

actualites@delitfrancais.com

Quel chemin pour McGill?

La Principale de McGill s’adresse aux étudiants et membres de l’Université. Céline Fabre Le Délit

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uzanne Fortier, élue principale de McGill en septembre dernier, est venue présenter sa vision de l’Université pour les années à venir le vendredi 28 mars dernier. L’événement s’est déroulé dans l’auditorium du pavillon Bronfman, mais le discours pouvait être suivi en direct par tous les étudiants depuis leur ordinateur. La devise qui s’affiche sur deux écrans face à l’assemblée donne un avant-goût des propos que Madame Fortier s’apprête à tenir: «Ouverture, interrelation, détermination.» Ce sont les trois mots qu’elle a choisis pour résumer son ambition et les directions qu’elle veut prendre en continuant à diriger McGill au cours des cinq prochaines années. Son discours se centre très vite sur ce qu’elle voit en McGill et les aspects qu’elle veut renforcer, notamment l’importance de valeurs qui unissent tous les étudiants malgré la diversité qui les caractérise: le plaisir d’apprendre, l’enga-

Université d’Ottawa

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gement et le sens des responsabilités visà-vis de l’amélioration de notre société. Comment compte-t-elle concrètement affermir ces aspects? En donnant plus d’opportunités d’expériences et de stages aux étudiants de premier cycle, en augmentant l’accès et l’utilisation de la technologie par le corps professoral, et en mettant au point un service de conseils et de soutien pour accompagner les étudiants tout au long de leurs études. Avant d’être Principale de l’Université, Madame Fortier dirigeait le Conseil de recherche en sciences naturelles et génie du Canada. Elle semble donc décidée à relever le défi du maintien d’un programme de recherche tourné vers l’avenir et celui du soutien de l’innovation. Par exemple, elle propose la création du «Fonds de stimulation McGill», qui aurait pour but de promouvoir le progrès technique, la prise de risque et les grandes recherches qui sont, pour reprendre les mots de la Principale, «le fruit d’esprits curieux qui ne craignent pas de remettre en cause les idées reçues». Elle mentionne peu la première année de son mandat, mis à part le fait que les

mcgillois qu’elle a rencontrés et les activités auxquelles elle a participé l’ont aidée à «capter et comprendre les espoirs, les buts et les ambitions de notre collectivité». Cependant, même si ce n’est pas au cœur de son discours, il convient de prêter attention aux enjeux qui ont rythmés ses premiers mois à la tête de l’Université. Dès son arrivée, Madame Fortier a rendu public son salaire annuel de 390000 dollars dans l’optique de marquer un tournant après le mandat controversé et les dépenses jugées abusives de l’ancienne principale Heather Munroe-Blum. Mais, en ce qui concerne les dépenses de l’Université, la transparence des sources et les objectifs de financement font débat, notamment à propos des relations plus ou moins claires avec l’Armée canadienne. En effet, la controverse sur l’implication de McGill dans la recherche sur la construction d’armes qui a déjà été soulevée par le McGill Daily lors d’un entretien (voir l’article du Délit «Les priorités de McGill», Vol. 103, No 20) ou encore par le mouvement Demilitarize McGill, est ravivée par une des personnes de l’assem-

blée lorsque vient le temps des questions. Madame Fortier, dans sa réponse, maintient l’importance de ne pas faire d’amalgame: des recherches ainsi que des partenariats sont mis en place pour trouver des solutions de défense mais dans le respect des valeurs et des principes éthiques. Pour cela, elle mentionne la mise en place d’un processus très méticuleux de vérification des engagements de l’Université avant toute décision irrévocable. D’une façon générale, le discours de la Principale a plutôt consisté en une bouffée d’air frais et d’inspiration pour nous rappeler les qualités de McGill et les opportunités que l’Université nous offre. Il est vrai que ces atouts existent peutêtre aux dépends de données précises sur la répartition du budget et les fonds disponibles pour soutenir l’ambition dont McGill fait preuve. En tout cas, vers la fin de la conférence, Suzanne Fortier semble confiante quant aux moyens de l’Université pour mettre en œuvre ses projets: «s’il nous est impossible d’ignorer nos difficultés financières, elles ne doivent pas nous définir pour autant!» [

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[le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com

Actualités

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RÉTROSPECTIVE

De l’eau sous les ponts Retour sur l’année universitaire 2013-2014. Léo Arcay Le Délit

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i proche et pourtant si loin. Il s’en est passé des choses à McGill et à Montréal depuis septembre dernier. Pour ses lecteurs non-assidus ou pour ceux qui aiment tout simplement jeter un coup d’œil en arrière de temps en temps, Le Délit se propose de vous remémorer les événements de cette année universitaire, dans le cadre de sa dernière édition. Tout d’abord, l’Université a changé de Principale. Suzanne Fortier, la première francophone à occuper ce poste, a officiellement pris ses fonctions le 5 septembre. Lors d’une entrevue avec Le Délit (Vol. 103, No 2), elle avait alors cité comme principaux objectifs pour cette année l’amélioration de la transparence et des communications avec les étudiants, ainsi que sa propre intégration dans la communauté mcgilloise. Des défis relevés? L’administration a également passé un cap en créant son premier cours en ligne. «Chimie alimentaire», ou CHEM 181x, a propulsé l’Université dans une tendance internationale, que certains appelleraient l’éducation du futur. McGill est en train d’élaborer trois autres cours en ligne dans différents domaines. Les dates de réalisation n’ont pas encore été communiquées. Les enjeux autochtones ont également occupé une part importante de l’actualité du campus. Le 20 septembre dernier, le Pow Wow sur le Campus Inférieur a lancé la semaine des Premières nations, qui a lieu tous les ans depuis 2011. Les jours qui ont suivi ont vu passer plusieurs conférences sur des thèmes comme les lois liées à la réalité autochtone ou encore la revalorisation de la médecine traditionnelle. De plus, McGill, qui était en retard par rapport à d’autres universités canadiennes telles que celle de Toronto ou celle de Colombie-Britannique, a avancé d’un pas dans les études autochtones. En effet, à partir de septembre 2014, les étudiants pourront choisir une mineure dans ce domaine; ce programme regroupera des cours liés aux Premières nations appartenant à divers départements de l’Université. L’écologie, et notamment les enjeux liés au pétrole, ont fait couler beaucoup d’encre durant l’année 2013-2014. On a vu l’association étudiante Divest McGill s’imposer comme un acteur incontournable sur le campus. Depuis septembre 2012, ses

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membres réclament que McGill, Université très impliquée dans divers projets environnementaux, désinvestisse ses quelques millions de dollars d’actions versés aux compagnies produisant des énergies fossiles. Ils ont suivi une démarche du Committee to Advise on Matters of Social Responsibility (Comité de conseil sur les affaires de responsabilité sociale, (CAMSR), ndlr) qui n’a jamais donné suite. Toutefois, l’Association Étudiante de l’Université McGill (AÉUM) a adopté une motion l’engageant à mettre fin à ses propres investissements en février 2013. Divest McGill a, par la suite, organisé plusieurs événements, dont des conférences et une protestation à vélo. Il y a onze jours, Amina Moustaqim-Barrette, une mem-

ces, le Cercle Universitaire de McGill, et qui ont bloqué l’accès à celui-ci et ont par la suite déroulé, depuis le toit, une bannière revendiquant leur protestation contre l’exploitation des sables bitumineux. Cette année a aussi vu la naissance du nouveau café entièrement géré par les étudiants, Le Nid, qui a ouvert ses portes le 6 janvier. L’entreprise est globalement très appréciée par les étudiants, puisqu’elle propose des plats à prix abordables, et notamment végétariens. L’absence d’option de repas à petit budget avait été la cause de manifestations sur le campus en 2010, lorsque le café Architecture avait fermé. La Table de concertation étudiante du Québec (TaCEQ)

nier. L’Association étudiante de l’Université Laval étant la seule restante dans la TaCEQ, l’organisation est de facto dissoute. Enfin, cette fin d’année a vu le renouvellement de la direction de l’AÉUM, à l’issue d’élections plus ou moins controversées. Tariq Khan, dont le programme se basait principalement sur l’emploi étudiant dans tous ses aspects, a été élu président avec 29,8% des votes, à peine 80 voix d’avance sur sa concurrente Courtney Ayukawa. Claire Stewart-Kanigan, Stefan Fong, Kathleen Bradley, AminaMoustaqim-Barrette et Daniel Chaim ont été élus respectivement vice-présidente aux affaires universitaires, vice-président aux clubs et services, vice-présidente aux finances et aux opéra-

Luce Engérant / Le Délit

bre active de l’association, a été élue vice-présidente aux affaires externes de l’AÉUM. Une affaire à suivre de très près. D’autre part, les conférences Pétrocultures ont aussi été un événement majeur. Les 6 et 7 février derniers, ces panels proposaient des réflexions sur les relations entre l’exploitation pétrolière et la culture, la démocratie ou encore les droits autochtones. Il est à noter que la deuxième journée a été perturbée par des manifestants qui ont occupé le lieu des conféren-

s’est effondrée cette année. L’organisation visait la discussion et la coopération entre les associations étudiantes de plusieurs universités. L’adhésion était trop chère et les bénéfices contestés. Le Regroupement des étudiants et étudiantes de maîtrise, de diplôme et de doctorat de l’Université de Sherbrooke (REMDUS) a décidé de quitter la TaCEQ en janvier, déclenchant presque immédiatement la création d’un référendum par l’AÉUM. La sortie a été votée à 81%, le 21 mars der-

tions, vice-présidente aux affaires externes et vice-président aux affaires internes. La place du français à McGill La langue de Molière a été clairement célébrée durant ces derniers mois. Outre l’attribution du poste de Principale de l’Université à une francophone, le campus a vu la création d’une troupe de théâtre en français, Franc-Jeu, qui commencera ses représentations l’année prochaine. Au programme: Le Malade Imaginaire et La Réunification des

deux Corées de Joël Pommerat. D’autre part, Le Délit a été fier d’organiser «Méchante langue», une conférence entièrement en français, chose plutôt rare à McGill. Un an à Montréal Il s’est également passé un certain nombre d’événements en dehors du campus de McGill. Les étudiants ont été immergés, pendant cette année à Montréal, dans d’autres enjeux locaux, mais aussi provinciaux. Tout d’abord, le débat autour de la Charte des valeurs, aujourd’hui projet de loi 60, a déjà fait du bruit pendant toute la session d’automne. La proposition du gouvernement péquiste, rappelons-le, vise à interdire le port de signes religieux «ostentatoires», c’est-à-dire très visibles, pour les employés du secteur public, ainsi que d’autres mesures liées à la laïcisation des représentants de l’État. La décision a polarisé l’opinion en «pro» et «anti» Charte, créant une controverse gigantesque et faisant descendre plusieurs dizaines de milliers de manifestants dans les rues de Montréal. Les partisans de la Charte ont insisté sur la lutte contre l’intégrisme et celle pour l’égalité des sexes, évoquant les femmes musulmanes obligées de porter le voile par leur conjoint. La quasi-totalité des partis provinciaux et fédéraux se sont levés contre le projet. Le premier ministre Stephen Harper le regarde d’un très mauvais œil. Les communautés musulmanes et sikhes ont été au premier plan de l’opposition civile, dénonçant la Charte comme discriminatoire et liberticide. Beaucoup ont également pointé sa portée polarisatrice, une stratégie électorale du gouvernement Marois selon eux. L’adoption du projet de loi 60 est toujours en suspens. Denis Coderre a été élu 44e maire de Montréal en novembre dernier, avec 32% des voix. Son programme était fondé sur les logements sociaux, notamment pour les sans-abris, et le concept de ville intelligente autour de la connectivité haut débit et l’innovation technologique. Des promesses qui semblent aboutir à quelque chose de concret, Coderre ayant été l’un des instigateurs d’un plan de logement social à l’échelle québécoise. Les jeunes ont pourtant été déçus de l’élection de Coderre, le croyant incapable de changer les choses (Volume 103, No 08). Tout ce qui était actualité est déjà devenu histoire; reste à savoir si ces événements auront des conséquences sur l’année prochaine, ou seront tout simplement oubliés. [

[ le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com


CAMPUS

Cécile Amiot & Romain Hainaut / Le Délit

McGill vous regarde Doit-on questionner la place des caméras et de la police sur le campus? Alexandra Nadeau Le Délit

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ombien de caméras surveillent les étudiants de McGill? Que penser des interventions de la police sur le campus? Depuis le printemps étudiant, la place de la police a augmenté à Montréal, et de petites caméras de surveillances bourgeonnent un peu partout aux intersections stratégiques au sein de la métropole. L’Université McGill ne fait pas exception à la règle. Depuis le rapport Manfredi et la modification au protocole de l’étudiant, les dispositions quant au droit de manifester sur le campus ont changé. Comme l’explique au Délit André Costopoulos, doyen à la vie étudiante, les manifestations sont tolérées sur le campus à moins qu’il y ait obstruction d’une entrée ou d’une porte. À partir de ce moment, McGill se donne le droit d’intervenir. Toutefois, comme Michelle Hartman, professeure de littérature arabe à McGill l’explique, la présence policière sur les campus et la surveillance découragent les étudiants à se mobiliser et amènent un climat de peur sur le campus. Elle croit que c’est évident que les actions à saveur politique sont visées par l’administration de McGill, surtout depuis l’adoption du protocole. Michelle est l’une des six professeurs de McGill qui a signé la lettre il y a deux semaines qui demande la démission de Marc Parent et de Ian Lafrenière, respectivement directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et porte-parole du SPVM. Cette lettre a été signée par 120 personnes suite à l’arrestation de masse qui a eu lieu le 15 mars lors de la traditionnelle manifestation contre la brutalité policière.

«

Après deux avertissements, c’est clair qu’il faut faire appel à de l’autorité externe.»

Quand la police réplique Au cours du dernier mois, à deux reprises, le SPVM a été appelé par McGill. En effet, un message adressé aux étudiants mcgillois informait que des policiers pourraient intervenir sur le campus lors de la Saint-Patrick. Aussi, la police a été appelée pour disperser le petit groupe qui manifestait en face des laboratoires lors de l’action organisée par demilitarize McGill contre la recherche sur les drones de guerre. «Ça, ça fait parti de la réponse normale de l’Université quand il y a obstruction […]

Après deux avertissements, c’est clair qu’il faut faire appel à de l’autorité externe», dit André Costopoulos . Il explique que si la manifestation avait eu lieu sans obstruction, il n’y aurait pas eu de problèmes. «Des interventions policières, on en a assez souvent», dans les résidences aussi, mentionne-t-il. «Il y a un taux assez constant du nombre d’interventions par session». André Costopoulos dit toutefois que «dans le cas de la Saint-Patrick, McGill n’a pas fait appel à la police», mais que c’est normal d’avoir une relation avec eux dans le cadre de cette fête car ils doivent veiller à la sécurité dans la communauté de MiltonParc. «S’ils veulent patrouiller sur le campus, on ne peut pas les en empêcher [...] mais ce n’est pas nécessairement parce qu’on leur a demandé d’intervenir», dit-il. «Du point de vue de l’Université, manifester ce n’est jamais un problème. La liberté d’expression, la liberté d’assemblée à l’Université c’est fondamental comme droit […] Ce n’est d’ailleurs pas limité par le code de conduite de l’étudiant». Cette intervention de la police est-elle souhaitable sur un campus universitaire? André Costopoulos affirme que souvent, McGill n’a pas de contrôle sur l’intervention de la police sur le campus. Lorsque c’est l’Université toutefois qui le demande, la police peut intervenir dans les cas où il y a obstruction. Michelle Hartman croit qu’il y a trop d’interventions policières sur le campus, comme à Montréal en général. «Ça fait à peine deux ans que la police est venue sur le campus, a défait une occupation, et a battu des étudiants». Elle est préoccupée par le fait qu’appeler la police pour terminer les manifestations ne fasse que dissuader les étudiants de manifester. «Je ne vois pas pourquoi on doit avoir des policiers qui viennent mettre fin aux manifestations étudiantes. C’est quelque chose que je n’approuve pas». Suzanne Fortier dit que les étudiants ont le droit de manifester de manière pacifique, mais qu’ils n’ont pas le droit de nier les droits d’autrui. Elle dit que les étudiants ont été avisés qu’ils devraient quitter les lieux, mais qu’ils ne l’ont pas fait, et qu’à ce moment là la police a été appelée. «C’est des questions difficiles. […] Je crois à la liberté d’expression, c’est un droit fondamental», dit-elle. «Est-ce qu’on aime ça appeler la police? Non, pas du tout! Mais il faut penser aux étudiants qui voient leur droit d’accès dénié» conclut-elle.

[ le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com

Souriez, vous êtes filmés À McGill, les caméras sont organisées dans un système de réseau fermé, administré par les services de sécurité de l’université. Le protocole de McGill sur les caméras stipule que les caméras sont utilisées dans une optique de sécurité de la communauté de McGill. Toutefois, Michelle Hartman se questionne: «Voulons-nous vivre dans une société où nous sommes surveillés par qui, pourquoi, pour quelles raisons? Je ne crois pas». André Costopoulos dit qu’à McGill, il n’y a pas eu d’augmentation du nombre de caméras de sécurité. «Tout est dans l’application des outils [de sécurité qui peuvent devenir des outils de surveillance]. Il faut s’assurer que l’administration se sert des outils de la bonne façon». André Costopoulous ne sait toutefois pas s’il y a une politique par rapport à l’utilisation des caméras. Et est-ce que ces caméras sont parfois utilisées comme preuve contre les étudiants? En réponse à cela, André Costopoulos dit que «s’il y a une allégation relative au code de conduite étudiante, n’importe quelle preuve peut être amenée par l’équipe disciplinaire par rapport à ça. […] Le comité décidera si c’est une preuve valable».

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Ils savent qui sont les étudiants, ils savent quel est votre nom, où vous allez [...] Il y a ce genre de détails dans les rapports.»

votre nom, où vous allez […] Il y a ce genre de détails dans les rapports». Elle croit qu’il faut vraiment se questionner sur la place des caméras au sein de McGill. Antoine S. Christin, un étudiant de l’Université de Montréal, avait demandé en 2012 à l’Université McGill de lui fournir des enregistrements vidéos car il s’était fait arrêté par le Service de police de Montréal en face du portail de l’Université. L’étudiant aurait eu besoin de cette preuve pour justifier une arrestation abusive faite à son égard par le policier Dominic Chartier lors d’une manifestation dans le cadre de la grève étudiante. La responsable de la sécurité de McGill avait alors refusé de lui donner les enregistrements, en spécifiant que cette information ne pouvait lui être fournie parce qu’exclusive aux policiers ou au corps de justice. Est-ce que les caméras de surveillances sont donc vraiment un moyen efficace d’assurer la sécurité des gens observés? Michelle Hartman dit qu’elle ne se sent pas plus en sécurité parce qu’il y a des caméras de sécurité. André Costopoulos dit que «À l’Université, on peut et on doit tout questionner. Donc si quelqu’un veut apporter une question au Sénat ou dans un des corps administratifs à McGill, il devrait le faire, et puis il va y avoir réponse à la question, c’est pas un problème». À l’UQAM, cela fait maintenant presque deux ans que les étudiants se mobilisent contre la présence de caméras au sein de l’Université. Simon Larochelle,

exécutant sur l’association étudiante de science politique et droit, explique au Délit que ce n’est pas nouveau qu’il y ait des caméras à l’UQAM, cela fait depuis les années 1990 qu’on en retrouve. Toutefois, c’est récemment, suite à la grève étudiante en 2012, que le café Aquin et ses corridors avoisinants se sont vus fermer, des endroits reconnus pour abriter des étudiants et des associations politiquement engagés. «C’est là qu’on a vu le nombre de nouvelles caméras de surveillance augmenter», «elles ont été installées dans le périmètre, à l’extérieur de celui-ci et un peu partout dans l’UQAM». C’est à ce moment qu’une campagne contre les caméras de sécurité s’est entamée. «On a fait face vraiment à une offensive de l’UQAM», poursuit-il. À l’UQAM, on ne voit plus cela comme des caméras de «sécurité» mais carrément comme des caméras de «surveillance», explique Simon. Les étudiants se sentent plutôt surveillés, voire espionnés, car ça empiète sur la protection de leur vie privée. «C’est une façon détournée de surveiller et de dissuader l’activité politique et syndicale étudiante», explique Simon. En effet, les caméras ont été placées stratégiquement. L’administration a le plein pouvoir sur ce qui est recueilli par les caméras, et il n’y a pas de politique de gestion de ces caméras. «Le service de sécurité de l’UQAM a aussi la possibilité d’installer des caméras cachées, sans devoir rendre des comptes à ce sujet», poursuit-il. Le débat entre sécurité et éthique n’est donc pas résolu. [

Michelle Hartman ne comprend pas pourquoi il doit y avoir des caméras sur le campus. Elle dit que les caméras sont utilisées par les gardes de sécurité pour filmer les étudiants et d’autres personnes lors des manifestations et qu’ils en rédigent ensuite des rapports. «J’ai vu les rapports qui relatent ce que les étudiants font sur le campus. Ce n’est pas une question, c’est un fait [que McGill surveille les étudiants, les professeurs et d’autre personnes]», dit-elle. «Il y a des étudiants qui ont eu des charges disciplinaires portées contre eux, et ce sont des preuves vidéos qui ont été utilisées contre ces personnes […] Il y a des exemples […] qui étaient dans le rapport de sécurité: ‘’l’étudiant X était avec l’étudiant Y et faisait telle chose. Et ce n’est pas seulement l’étudiant X dont on parle, mais toutes ces autres personnes impliquées». «Ils savent qui sont les étudiants, ils savent quel est

Actualités

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POLITIQUE PROVINCIALE

Entrevue élections provinciales Camille Gris Roy & Alexandra Nadeau Le Délit Dans le cadre de sa couverture des élections provinciales 2014, Le Délit vous offre sa 3e et dernière série d’entrevues. Entrevue avec Mathieu Marcil, candidat pour le Parti Nul dans Outremont. Le Délit (LD): En quelques mots le Parti Nul (PN), c’est quoi ? Mathieu Marcil (MM): Au PN ce qu’on cherche à faire, c’est permettre une «comptabilisation de l’insatisfaction». En ce moment, les gens qui ne se reconnaissent dans aucun des partis n’ont pas de moyen d’en témoigner. En fait ils ont deux choix.: ils peuvent s’abstenir de voter, auquel cas ils sont englobés dans la catégorie des «apathiques» ou de ceux qui ne sont pas intéressés par la politique, alors que ce n’est pas nécessairement le cas. Ou bien, ils peuvent se déplacer aux urnes et annuler leur vote en cochant toutes les cases, mais cette technique fait en sorte que leur bulletin de vote entre dans la catégorie des bulletins rejetés qui ne sont pas comptabilisés. En fin de compte ils vont malgré eux cautionner la personne qui rentre, parce qu’ils augmentent la participation au vote et augmentent de ce fait le pourcentage que la personne élue obtient. Pour donner un exemple: prenons un échantillon de cent personnes qui auraient le droit de vote, dans un environnement donné. Si sur cent personnes, une seule vote pour un des candidats tandis que les 99 autres s’abstiennent de voter, la personne qui n’a eu qu’une seule voix rentre quand même avec une participation à 1% mais 100% des bulletins, puisqu’aucun des autres n’a voté. De même, si les 99 se déplacent pour voter mais cochent l’ensemble des cases, la même personne rentre non seulement avec 100% des voix mais en plus elle obtient une participation de 100%, ce qui lui confère une certaine légitimité qu’elle n’aurait pas obtenue autrement. LD: À qui s’adresse le PN? MM: En général on ne se demande pas pourquoi les gens votent pour un parti en particulier plutôt qu’un autre: ils adhèrent

à un ou plusieurs points du programme du parti. Mais pour le Parti Nul qui n’a pas de plateforme, on se pose cette question là. On représente une case vide et c’est notre seule véritable fonction. Une personne qui voterait pour nous serait une personne qui, pour diverses raisons, en arrive à la conclusion que les candidats entre lesquels il doit choisir ne font pas son affaire. Nous ce qu’on dit, c’est que si vous avez l’intention de vous abstenir ou d’annuler votre vote, faites-le de façon à ce que ça puisse être perçu: en votant pour le PN.

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a polémique récente sur la remise en question du droit de vote a causé des frissons chez les étudiants. Selon le Directeur Général des Élections (DGE), on a vu une augmentation accrue d’inscriptions sur la liste électorale de jeunes allophones et anglophones dans les quartiers centraux de Montréal. Cette tendance a aussi été accompagnée de beaucoup de plaintes parmi les jeunes, surtout anglophones, attestant des rejets d’inscription arbitraires et non-fondés. La tendance a été remarquée par Le Parti Québécois qui l’a qualifiée de troublante et a demandé que des mesures soient mises en place afin d’éviter que l’élection soit «volée par des Ontariens». Selon les propos d’une étudiante de McGill, Angela Larose, rapportés par la CBC, la raison donnée par l’autorité qui a rejeté sa demande aurait été le manque d’une carte d’assurance maladie. Toutefois, l’étudiante supposait que ce statut-même d’étudiant, qui suppose souvent une durée temporaire dans la province, aurait été

6 Actualités

voient ce projet-là d’un bon

LD: À plus long terme est-ce que vous militez pour un changement de la loi électorale et du mode de scrutin au Québec? MM: Ultimement, c’est effectivement la solution qu’on vise. En ce moment on est obligé d’avoir des gens comme nous, qui se présentent en disant «votez pour moi, je ne ferai rien», ce qui peut être perçu comme très cynique en fait, mais en même temps c’est important que la classe politique puisse prendre conscience de ce désabus. LD: Comment parvenez-vous à gagner en crédibilité? Simplement le nom de votre parti en fait sourire plus d’un. MM: C’est sûr qu’à chaque fois que j’explique à quelqu’un que je me présente pour le Parti Nul, la première réaction est le rire. Les gens trouvent ça amusant comme nom, voire insultant. Mais à partir du moment où il est possible d’expliquer ce pour quoi on est là, les gens comprennent que c’est une démarche qui est résolument démocratique et non pas cynique. Souvent on nous compare au Parti Rhinocéros au fédéral [parti humoristique s’étant présenté plusieurs fois aux élections fédérales pour tourner la politique en dérision] et je comprends qu’on fasse le lien, ce parti ne cherche pas non plus à se faire élire. Mais ce n’était pas clair quand on votait pour le Parti Rhinocéros que cela représentait un désaveu de ce qui était présenté. Dans notre cas on tente de faire en sorte que le message soit le plus clair possible.

Cécile Amiot / Le Délit

LD: Avez-vous l’impression que les jeunes, chez qui on peut noter un certain cynisme ou un désintérêt de la politique, se sentent particulièrement interpellés par votre parti? MM: Je pense que les mouvements de changement, historiquement, passent par la jeunesse. À ce niveau-là on peut peut-être avoir un attrait pour la jeunesse, parce que je considère qu’on est une voie pour le changement. Mais je côtoie des gens de tous âges et toutes orienta-

Élections volées Emory Shaw

tions qui œil.

LD: Comment vous positionnez vous dans la campagne, à la fois dans les médias, en tant que petit parti, et aussi par rapport aux autres partis, sachant que votre campagne est totalement différente puisque vous n’avez pas de plateforme? MM: Officiellement le temps d’antenne offert par les médias est égal entre les différents partis. Mais pour se prévaloir de ce temps d’antenne, il faut avoir des moyens que n’avons pas. Nos candidats ne sont d’ailleurs pas tous des politiciens de carrière. Dans cette campagne on occupe un «drôle d’endroit». On n’est pas souvent invités mais c’est vrai qu’on n’a pas grand-chose à dire en tant que parti puisque notre but

n’est pas de se positionner par rapport aux grands enjeux, nous ce qu’on tente de faire c’est de rendre l’exercice démocratique plus représentatif de la réalité. Le reste c’est des opinions personnelles. D’un autre côté, on a eu peu de réponses des médias que l’on sollicitait pour des entrevues. On n’a pas tant de visibilité et souvent les gens ne connaissent tout simplement pas le parti nul. LD: Vous aussi, vous avez eu votre «candidat vedette»: Anarchopanda. Qu’est-ce que ça a changé pour votre campagne? MM: Lorsque la candidature d’Anarchopanda a été annoncée, en une semaine on a eu plus de visibilité qu’on avait eu depuis la campagne de 2012. Ceci dit cette candidature nous a aussi posé un problème, c’est pour ça qu’Anarchopanda n’est plus candidat. Les gens se seraient mis à voter en faveur de la figure du panda au lieu de voter simplement pour annuler leur vote, donc pour aucun candidat en particulier. Comme notre but n’est pas de se faire élire on a décidé de retirer sa candidature, bien qu’il nous faisait beaucoup de publicité. En général, on n’a pas de ligne de parti. Les choix personnels restent personnels, c’est l’avantage de n’avoir aucune plateforme d’ailleurs, on peut plaire à une diversité d’électeurs. LD: Et si vous rentrez... ? MM: Déjà, ça enverrait un message très grave, car si suffisamment de gens décident que la meilleure personne pour gouverner est celle qui ne veut pas être là et qui ne prétend pas avoir les qualifications pour le faire, c’est très grave. On a réfléchi un peu à la question et on a plusieurs options. Mais si un de nos candidats est élu, on pense qu’il se doit de se présenter - sinon on serait obligé de refaire l’exercice démocratique. La personne élue se servirait alors de ses interventions uniquement dans le but de faire changer la loi électorale pour inclure une case d’annulation. Elle pourrait aussi servir de voix directe pour la population, mais on doit encore approfondir la question. Dans tous les cas, il faut savoir qu’aucun membre du parti n’est là parce qu’il pense qu’il va rentrer. [

Vote par anticipation le facteur dissuasif dans son application, même si un bail fait preuve qu’elle est résidente depuis plus de six mois. Pourtant, dans une entrevue menée par The Gazette, le porte-parole du DGE, Denis Dion déclarait qu’être étudiant n’aurait aucun effet sur la probabilité d’être accepté pour voter. Le seul critère repose sur le fait d’être domicilié au Québec depuis au moins six mois, et dans ce cas-ci, une carte d’assurance maladie ne suffit pas comme preuve. Il faut prouver sa volonté de rester au Québec et que sa «vie civile est au Québec». C’est exactement cette subtilité ambigüe qui sème la confusion parmi beaucoup d’étudiants du reste du Canada voulant supposément s’établir au Québec. Comment définir l’adhésion civile à une province? Au-delà de la nécessité d’avoir 18 ans et d’être citoyen canadien, le troisième critère d’être domicilié est sujet à l’interprétation. Dans un contexte où la participation des jeunes aux élections n’est pas assurée d’une élection à l’autre, limiter leur droit n’est peut-être pas la meilleure idée. [

Antoine S.Christin

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61 000 électrices et électeurs ont exercé leur droit de vote au terme de la première journée du vote par anticipation le vendredi 28 mars, selon un communiqué sur le site Internet du Directeur général des élections du Québec (DGE). Le DGE désigne à la fois une personne et une institution, responsables de l’administration des élections provinciales, notamment par le contrôle des dépenses relatives à ces dernières. Certains diront: mais en quoi consiste donc ce fameux vote par anticipation? Il s’agit en quelque sorte de l’opportunité de voter à «l’avance». Officiellement, les élections générales provinciales au Québec auront lieu le 7 avril, le Parti Québécois n’ayant pas rempli sa promesse de faire en sorte de tenir des élections

à date fixe. Toutefois, il est possible de voter par anticipation, soit avant le dimanche 7 avril, et ce jusqu’au jeudi 3 avril. En date du 31 mars, c’était donc 561 872 québécois et québécoises qui avaient exercé leur droit de vote avant la journée officielle du scrutin. Selon le même communiqué mentionné plus haut, «[…] 507 913 électeurs avaient voté par anticipation à l’issue du premier jour de BVA en 2012, pour un taux de participation de 8,61 %». Nouveauté cette année, les étudiantsélecteurs ont pu exercer leur devoir citoyen dans plus de 175 établissements scolaires. Toujours en date du 31 mars, ce sont officiellement 8 583 étudiants qui ont ainsi voté par anticipation dans leur établissement d’enseignement. Cette nouvelle mesure a été mise en place afin d’inciter plus de jeunes à voter. [

[ le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com


CAMPUS

Combattre la culture du viol SACOMSS cherche des solutions aux problèmes d’agressions sexuelles. Chloé Roset Le Délit

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ans le cadre de la Semaine de sensibilisation sur les agressions sexuelles qui a eu lieu la semaine dernière à McGill, de nombreuses activités étaient organisées par le Centre des agressions sexuelles [Sexual Assault Centre of the McGill Students’ Society (SACOMSS), ndlr] afin de sensibiliser les étudiants aux violences sexuelles. Cette mobilisation avait pour but d’ouvrir le débat afin de construire ensemble un campus plus sécuritaire, tout en laissant place à l’expression artistique comme réponse aux agressions sexuelles. C’est dans ce cadre-là que, jeudi 27 mars, plusieurs étudiants sont venus présenter une proposition de politique sur laquelle de nombreux organismes de McGill travaillent depuis plusieurs mois. Pas moins de sept collectifs différents se sont regroupés afin de produire ensemble une ébauche de projet visant à assurer que les promesses d’Ollivier Dyens, vice-recteur exécutif adjoint aux études et à la vie étudiante de l’Université Concordia, dans son courriel du 21 novembre 2013 intitulé «message concernant les agressions sexuelles», ne soient pas des paroles en l’air. Les cadres de l’Association Étudiante de l’Université McGill (AÉUM), son comité d’équité, SACOMSS, l’Union pour

la responsabilisation des genres, le groupe de recherche en intérêt public de McGill (GRIP-McGill), le collectif féministe de la Faculté de droit et enfin Femmes et Droit Criminel ont participé à l’élaboration du document. Le comité cherche à palier l’absence d’une politique concernant les agressions sexuelles. En effet, aucun document officiel n’a établi jusqu’alors la position de l’Université sur le sujet (ce qui a mené aux scandales des années précédentes). Le document souligne l’importance d’adopter une politique active, plutôt que réactive, aux problèmes d’agressions sexuelles au sein de l’institution dans le but de combattre la culture du viol. Une approche plus juste du problème La proposition a pour but d’offrir des solutions efficaces pour agir en amont et en aval contre les agressions sexuelles. En amont, le groupe aimerait voir s’implanter au sein de l’Université une campagne de sensibilisation obligatoire pour tout nouvel étudiant ou nouvel employé afin de progressivement créer un environnement plus sûr et d’éliminer toute culture du viol au sein du campus. En aval, le groupe cherche à implanter une politique «pro-survivant» afin d’offrir une procédure simple et accessible pour que les victimes puissent se reconstruire. À l’heure

actuelle, McGill propose uniquement des réponses impliquant inévitablement une procédure juridique; cette proposition de politique expose d’autres recours auxquels devraient avoir accès les victimes. De plus, les étudiants n’ont aucune idée des personnes à qui ils peuvent s’adresser et des recours qui existent déjà. Ainsi, dans l’éventualité où ce projet de politique serait adopté par l’administration de McGill, cela permettrait d’offrir des lignes directrices auquel chacun pourrait se référer pour mieux gérer les cas d’agressions sexuelles, notamment grâce à l’utilisation d’un site Internet clair. L’innovation par les étudiants Cette campagne soulève d’importantes questions concernant la place d’un système démocratique comme base fondatrice de notre société. En effet, accepter que cette politique soit adoptée au sein de l’institution, c’est nous rappeler que les étudiants sont le corps de cette université et les esprits novateurs sur lesquels elle est basée. Anaïs et Kai, les deux étudiantes venues présenter ce projet de politique avait un message clair: McGill est bien souvent considérée comme une université d’élite d’un point de vue académique. Il ne tient qu’à nous, étudiants de McGill, d’en faire un lieu tout aussi innovant d’un point de vue social. [

Romain Hainaut / Le Délit

Poignée de main magique McGill fait une entrée abracadabrante dans la CSMMP.

Romain Hainaut / Le Délit Ron Weasley, Hermione Granger & Frodon Sacquet Le Délit

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omme nous l’a si bien enseigné Fumseck, il faut s’enflammer pour pouvoir renaître de ses cendres». C’est sur ces paroles pleines d’optimisme que Suzanne Fortier a conclu, jeudi dernier, à Londres, l’accord officialisant l’entrée de McGill dans la Confédération des Sorciers et Moldus de McGill et Poudlard (CSMMP). Suite

à la dissolution de la CRÉPUQ, McGill a trouvé en Poudlard un nouveau partenaire. Selon un communiqué apporté par Hedwige ce matin, l’entente stipule un certain nombre de mesures éducatives, notamment la création d’une mineure en sorcellerie à McGill. En entrevue avec Le Délit, Suzanne Fortier précise l’inspiration de cette initiative: «C’est en regardant la joyeuse équipe de Quidditch disputer des parties endiablées sur le campus que j’ai eu une révélation: McGill doit se joindre à Poudlard!» Elle ajoute que la culture des deux institutions est déjà très similaire. Albus Dumbledore aussi se réjouit de cette entente: «Il est nécessaire de comprendre la réalité avant de pouvoir l’accepter et seule l’acceptation de la réalité peut permettre la guérison». D’ailleurs, l’association Demilitarize McGill a eu gain de cause, et les laboratoires cesseront finalement de faire de la recherche sur les drones pour se consacrer à l’industrie du balai volant. Une source qui a souhaité gardé l’anonymat révèle au Délit l’arrivée prochaine du nouveau Nimbus 2014 construit en PPP (Partenariat-Poudlard-Principale Fortier). L’équipe de Quidditch de McGill se réjouit de la nouvelle. Cette entente permettra enfin à l’équipe de participer aux tournois des éliminatoires de la ligue an-

[ le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com

glaise. «Nous avons hâte de montrer de quel bois se chauffent les Moldus. Notre attrapeur est prêt à confronter l’attrapeur des Poufsouffles réputé cette année», confie le capitaine de l’équipe mcgilloise de Quidditch. Comme mentionné plus tôt, dans le cadre de ce nouveau partenariat, McGill offrira dès l’automne 2014 une nouvelle mineure en sorcellerie. Les étudiants pourront effectuer leurs choix de cours via Minerva, ou bien en contactant directement la responsable du département, Mme McGonagall.

«

Une fois de plus, je vous le répète à tous, maintenant que Lord Voldemort est de retour, l’union fera notre force, la division notre faiblesse.»

De plus, Poudlard acceptera généreusement de prêter à McGill le choixpeau magique pour les nouvelles admissions en septembre. «Je ne savais pas trop quel programme choisir en sortant du cégep, jusqu’à ce que McGill annonce son adhésion au CSMMP. Mon avenir universitaire est maintenant entre de bonnes mains, ou entre de bonnes têtes», plaisante Gontran Laframboise, qui graduera

cette année du cégep de Maisonneuve. Toutefois, certains étudiants se réjouissent moins de la nouvelle, car le CSMMP créera des inégalités: «les plus fortunés pourront acheter des elfes de maison pour pouvoir faire leurs travaux», comme le dit Drago Fortin de Amnistie Poudlard. Neville Amiot et Ron de Grandmaison, portes-parole de «Divest les elfes McGill» croient en effet qu’il faudrait simplement arrêter d’exploiter les énergies elfiques. Sur un autre ordre d’idée, Poudlard mettra à disposition de McGill un nouveau porte-au-loin en forme d’autobus afin que les étudiants puissent transiter plus rapidement et plus écologiquement vers le campus MacDonald. Aussi, après le b-Shack sur le campus MacDonald, le Hagrid-Shack prendra forme sur le campus du centre-ville. Les étudiants sont invités à faire du bénévolat auprès des créatures magiques. Les échanges internationaux entre McGill et Poudlard seront facilités, et commenceront dès l’hiver 2015. Dumbledore conclut la cérémonie en s’adressant à chaque étudiant mcgillois: «J’ai cependant la conviction que la vérité est généralement préférable au mensonge». [ Les rumeurs disent que celui-qu’on-ne-veut-pas-revoir-au-pouvoir-provincial aurait caché un troll dans les toilettes du gym.

Actualités

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CAMPUS

Déséquilibre social Henry Mintzberg veut revaloriser la société civile. Esther Perrin Tabarly Le Délit

À

l’occasion de la sortie de son pamphlet «Rééquilibrer la société», l’académicien de renommée mondiale Henry Mintzberg discutait au Cercle Universitaire de McGill, jeudi 27 mars, de sa conception des priorités sociales. La société, dit-il, est composée de trois piliers qu’il faut savoir équilibrer: le public, le privé, et ce qu’il appelle le pluriel, «la société civile». Ces trois piliers donnent lieu à trois types de besoins: les besoins individuels, communs et nationaux. Le problème de nos sociétés à nous, de notre démocratie idéalisée, c’est que la balance penche toujours d’un côté ou de l’autre. Mintzberg illustre: les États-Unis ont commencé à perdre l’équilibre vers la fin du XIXe siècle, quand la Cour Suprême a accordé aux entreprises le statut de «personnes» protégées par les mêmes droits que les citoyens. On a tendance à oublier que les entreprises peuvent être des communautés humaines plutôt que des «collections de ressources humaines». C’est pourquoi aujourd’hui, raconte-t-il, on se retrouve avec des flux virtuels de monnaies à la tête de l’économie globale, ou un coût des services de santé qui représente, aux États-Unis, 17% du produit intérieur brut national. Les exemples fusent les uns après les autres, pour nous mettre

un avant-goût de déséquilibre en bouche: 40% de la population américaine est au-dessus du seuil d’obésité ou, encore, l’exemple de l’État de Californie qui dépense plus dans son système carcéral que dans l’éducation, pour ne citer qu’eux. Le conférencier cite le Pape François: «l’argent doit servir et non pas régner.» Mintzberg rit d’ailleurs des conférences sur le réchauffement climatique: «c’est une blague! Ils ne font rien du tout.» Puis la conversation dérive sur les avancées technologiques et les réseaux sociaux. La toile mondiale créée en 1990, le premier téléphone intelligent en 2005, et maintenant les réseaux sociaux numériques. Quels sont les enjeux pour la société? «Ce qu’il faut éviter, insiste Mintzberg, c’est la confusion entre un réseau et une communauté». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les mouvements comme Occupy Wall Street n’ont pas bouleversé l’ordre mondial: «les nouveaux médias sociaux favorisent la communication, mais pas la collaboration.» Les technologies nous encouragent à l’individualisme, c’est tout le secteur pluriel qui est tiré vers le bas. Le discours semble pessimiste et désabusé à première vue, mais l’humanisme de Mintzberg est en fait frappant. Un membre de l’assemblée lui a reproché son message négatif: on est conscient du déséquilibre, mais qu’est-ce qu’un individu

Romain Hainaut / Le Délit lambda peut faire pour rétablir la balance? Nos insurrections sont-elles vaines et ne nous servent-elles qu’à nous plonger dans un autre modèle disproportionné? L’individu a besoin d’un message d’espoir, et Mintzberg nous assure qu’il en est conscient. Il a parlé à plusieurs reprises du Brésil, de ses citoyens prêts à relever les défis de société, à prendre des risques. Le Brésil pullule d’initiatives sociales, il y existe même des partenariats entre les entreprises, l’État, et le secteur pluriel. Le message à retenir, dit Mintzberg, c’est

qu’en réfléchissant, on se rend compte qu’on exploite tous quelqu’un ou quelque chose. Rééquilibrer la société, ce serait cesser de causer des dommages à ce qui nous entoure, et devenir actif pour le changement. La conclusion est restée plutôt vague, et c’est peut-être à chacun de nous de comprendre comment on peut lutter pour ce changement. L’avantage, c’est qu’on sort toujours de ce genre de conversations avec un brin d’espoir, le cœur à l’activisme et des chiffres frappants. [

Une guerre pour aider des femmes L’association Women for Women International: chapitre mcgillois. Léo Arcay Le Délit

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omen for Women International est une organisation non gouvernementale (ONG) œuvrant à aider les femmes dans des pays qui ont été affectés par des conflits militaires. Depuis quelques mois, un groupe de dix étudiants a décidé de lutter pour cette cause à l’échelle de l’Université McGill. Le Délit a pu avoir une entrevue avec Zoë Holl, responsable médias et communications et Faustine Rohr-Lacoste,

co-fondatrice et responsable événements et levées de fonds. Le Délit (LD): Pouvez-vous m’en dire plus sur l’ONG Women for Women International? Faustine Rohr-Lacoste (FR-L): C’est une organisation qui existe depuis une vingtaine d’années. Elle vient en aide aux femmes dans des pays en situation post-conflit, comme l’Irak, l’Afghanistan, le Congo, la Bosnie, le Rwanda… 300 000 femmes à peu près y ont participé. C’est un programme d’un an. Tu donnes trente dollars par mois

Romain Hainaut / Le Délit

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pour une femme, ce qui lui permet [de s’inscrire] dans le programme. [Elle pourra acquérir des compétences] et apprendre plein de trucs, notamment en matière d’éducation et de nutrition. Le but, c’est qu’au bout d’un an, elle soit capable de retomber sur ses pieds. Ce sont des femmes qui n’ont plus rien après la guerre. Zoë Holl (ZH): C’est pour les aider à réintégrer la société. Dans les différents centres, ils ont des [ateliers] de microfinance, de santé et nutrition, de droit et d’agriculture. Il faut rendre ces femmes auto-suffisantes. LD: Pourquoi avez-vous choisi de créer une nouvelle branche à McGill? Que prévoyez-vous faire concrètement? ZH: Afshan Khan, la directrice générale de Women for Women, est venue faire une conférence à McGill en février dernier. C’est à partir de ce moment-là qu’on a commencé à se dire qu’il fallait une branche ici. C’est la première au Canada! FR-L: Depuis septembre, on est toujours dans la procédure d’inscription à l’Association Étudiante de l’Université McGill (AÉUM). C’est très lent. Mais on a déjà fait une [projection] mardi, on a eu une trentaine de personnes. On essaye de faire quelque chose même si on n’est pas encore officiellement inscrit. ZH: On veut essayer de [faire de la sensibilisation et de la collecte de fonds]. Notre but est d’arriver à avoir ces trente dollars par mois – on y arrivera, j’espère –

et de sponsoriser une femme en tant que club. Ce qui est vraiment intéressant avec Women for Women International, et ce qui nous détache des autres groupes, c’est que ça permet d’avoir une relation épistolaire avec cette femme. On veut aussi [créer une prise de conscience]. LD: En quoi est-ce important que ce soit des étudiants qui s’occupent de cela? ZH: À vingt ans, tu n’as que des responsabilités envers toi-même. Là, c’est une façon de s’ouvrir sur le monde. On a plein d’énergie, c’est aussi une façon de mettre nos atouts à l’épreuve. C’est très enrichissant. LD: Dans sa conférence Rebalancing Society, jeudi dernier, Henry Mintzberg parlait de redonner de l’importance à la société civile par rapport aux secteurs privé et public. En tant qu’association étudiante, en quoi remplissez-vous ce rôle? FR-L: On a des idées nouvelles et une approche différente du problème, je pense. Aussi, on n’a pas d’autres intérêts que [la cause en elle-même]. On ne le fait pas pour bien se faire voir. ZH: C’est aussi une façon de réveiller cette société civile: les étudiants, à notre échelle. McGill University’s Women for Women International organise sa soirée de lancement au Velvet, le jeudi 3 avril. [

[ le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com


Société

ÉVÉNEMENT

Au-delà des frontières

societe@delitfrancais.com

Le site Pangaya.tv promeut le dialogue interculturel. Côme de Grandmaison Le Délit

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e 26 mars dernier, au restaurant Robin des Bois, l’association Iciélà organisait le lancement du site Internet Pangaya. tv. Ce site regroupe des capsules vidéo réalisées par des jeunes de six pays différents (le Canada, la Bulgarie, le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun et le Togo), au sein de six associations partenaires, autour de thèmes communs. On peut ainsi voir sur le site des clips à propos de l’environnement, des nouvelles technologies, de l’identité et de la cohabitation. L’intérêt de cette initiative réside dans le fait qu’elle propose à la fois une formation technique autour de la production de vidéo et qu’elle invite également au dialogue entre des jeunes de même langue (le principal partenaire du site est l’Organisation internationale de la Francophonie) mais aux horizons culturels bien différents. La vidéaste Émilie Beaulieu-Guérette, vainqueure de l’édition 2011 de «La course autour du monde», était présente lors de la soirée d’ouverture. Elle a expliqué qu’elle soutenait ce projet pour trois raisons. La première est l’engagement citoyen promu par Pangaya, qui rassemble les jeunes autour de sujets de société et en fait par la même occasion des acteurs et des témoins de leur temps, plutôt que de simples observateurs passifs. Ainsi la capsule «Eaux Troubles», réalisée par des écoliers

québécois, prend la forme d’un conte pour dénoncer la pollution des lacs et des océans. Elle fait écho, par exemple, à «La source de vie et de mort», une vidéo conçue par de jeunes béninois, qui invite la population de la région à réfléchir sur ses pratiques qui polluent l’eau nécessaire au développement. Ces deux capsules traitent d’un sujet similaire, mais les modes d’expressions et les points dénoncés divergent: au Canada un lac (imaginaire) est pollué par des vieilles bouteilles de soda, des déchets plastiques; tandis qu’au Bénin l’eau est polluée, entre autres, par des déjections. En observant les lacunes et les efforts (chaque vidéo propose des solutions concrètes aux problèmes évoqués) montrés dans chaque vidéo, la jeunesse est donc invitée à réfléchir sur des enjeux contemporains et à s’impliquer au quotidien. Le second facteur par lequel Émilie Beaulieu-Guérette justifie son soutien au programme est la production de vidéo, tant technique qu’artistique, à laquelle les élèves sont formés par une équipe de Pangaya. Et le troisième est le dialogue interculturel. Ce dernier point est essentiel, car il permet de donner un sens global à l’engagement citoyen. En effet il montre que quel que soit le niveau de développement économique d’un pays, et quelle que soit sa culture, il peut faire face aux mêmes problèmes qu’un autre situé à des milliers de kilomètres. Ce genre d’initiative permet donc de réduire les clichés et favorise une plus

Luce Engérant / Le Délit grande compréhension des autres peuples. L’un des écoliers présents à la soirée de lancement et ayant participé au projet raconte que cela a «nourri sa curiosité». Pangaya favorise donc l’éclosion d’une conscience sociale chez les jeunes de tous pays, d’une conscience informée, structurée et loin des préjugés: Fania, écolière canadienne, explique ainsi sur le site que «l’Afrique ne ressemble pas à ce qu’ [elle s’était] imaginée.»

Dans son discours d’introduction à la soirée de lancement, le fondateur d’Iciélà, Jean-Sébastien Dufresne, a rappelé que, audelà de la découverte de l’autre, nous avions «beaucoup à apprendre à partir du regard que les autres portent sur notre propre réalité.» Pangaya nous invite donc à nous ouvrir à l’autre afin de porter un regard critique non seulement sur le monde, mais aussi sur notre quotidien. [

OPINION

L’avenir de l’État-providence Georges Delrieu

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usqu’à récemment, je croyais que parler de réforme fiscale était réservé à une poignée de doctorants, qui, fiers d’étaler leur maîtrise de l’alphabet latin, n’hésitaient pas à nous assommer d’acronymes obscurs. J’ai changé d’avis en découvrant le revenu de base, dont la simplicité n’égale que l’audace. Une idée qui fédère Le revenu de base est une allocation, reversée par le gouvernement à tous les citoyens, sans condition de ressources ni exigence de contrepartie. Avant de m’imaginer chantant l’Internationale en nord-coréen, sachez que ces théoriciens viennent d’horizons très différents, du libertarisme à l’altermondialisme en passant par le gaullisme. Pour cette raison d’ailleurs, la somme allouée est débattue, variant entre 400 et 850 euros par mois (entre 600 et 1300 dollars canadiens). L’idée centrale néanmoins reste la même

dans toutes ces approches: il s’agit à travers ce projet de briser le lien entre travail et revenu. Dans ce sens c’est une mesure qui ouvre une perspective de profonde liberté. Le revenu de base offre le droit à tous ceux qui souffrent de leur travail d’opter pour un emploi à temps partiel ou de se diriger vers un métier plus épanouissant sans être bridés par la nécessité financière. Il promeut donc l’individualité si chère à Mill; individualité qui permet d’atteindre une plus grande réalisation de soi-même, et d’être en mesure de servir la société au mieux. L’entrepreneur peut s’impliquer dans son projet de start-up sans souci de rentabilité immédiate, tout comme celui qui décide de reprendre les études pour se réorienter. D’autre part, le revenu de base est soutenu par les libertaires car il serait une aubaine pour les entreprises. Ce revenu constituerait un filet de sauvetage pour toute la population active, et offrirait ainsi une véritable flexibilité au

[ le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com

marché de l’emploi. Les conditions de licenciements en seraient facilitées, et les charges allégées. Un réalisme contesté Les détracteurs du revenu de base invoquent souvent la question du financement pour critiquer le projet. En réalité, il semblerait que cette nouvelle redistribution soit déjà envisageable en Europe de l’Ouest et du Nord où existent de lourds taux d’imposition, comme l’indiquent Opielka et Strengmann-Kuhn dans un ouvrage de 2007 (Basic income, guarantee and politics, international experiences and perspectives on the viability of income guarantee). Le revenu a la prétention de remplacer toutes les allocations existantes. Dans un pays comme la France, cela permettrait de dégager assez de ressources pour le financer sans augmenter les impôts. Les opposants à cette mesure la critiquent aussi en la qualifiant de nouvelle «trappe à inactivité». Qui irait travailler, argumentent-ils, si on pouvait être payé à ne rien faire? En réalité, cette crainte n’est pas tout

à fait justifiée. D’après une enquête réalisée par Mona Chollet et Thomas Lemahieu, («Revenu garanti, ‘’la première vision positive du XXIe siècle’’») en Allemagne, 60% des actifs ne changeraient rien à leur mode de vie si ils touchaient le revenu de base; 30% travailleraient moins, ou feraient autre chose. En revanche, 80% se disent persuadés que les autres ne travailleraient plus. Pour conclure, le revenu de base est un pari. Un pari qui n’est pas si risqué qu’on pourrait le croire et que certains sont déjà prêts à prendre. D’après un sondage récent, 55% des Québécois se disent favorables à cette mesure, et le parti Québec Solidaire soutient la mise en place d’un revenu minimum de 12 000 dollars par année, en remplacement de l’aide sociale. Cependant la logique n’est pas la même qu’en Europe, comme précédemment décrit, car il n’existe pas ici de revenu minimum. Si sa réalisation risque de prendre du temps, le revenu de base est en tout cas une raison de penser que la politique occidentale n’est pas condamnée au conflit entre utopie et triste réalité.[

Société

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Citoyens d

Grenade reçoit toujours plus Louis Baudoin-Laarman Le Délit

Louis Baudoin-Laarman / Le Délit

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haque année, des milliers d’étudiants de toute l’Europe et presque autant du reste du monde convergent vers le sud de l’Espagne, vers l’une des destinations les plus prisées dans le monde pour les échanges universitaires: Grenade. L’ancienne capitale du dernier royaume musulman d’Espagne, véritable carrefour des civilisations arabe et européenne, a vu sa population déjà fortement cosmopolite enrichie d’un multiculturalisme d’un nouveau genre. Celui-ci est fortement relié aux étudiants internationaux du monde entier, en particulier grâce à ceux faisant partie du programme d’échanges universitaires de l’Union Européenne, «Erasmus». À Grenade, Espagnols, Marocains, Allemands et beaucoup d’autres se côtoient quotidiennement dans les salles de classe et dans une panacée de langues qui en font une expérience culturelle unique tant pour les locaux que pour les internationaux. Outre l’impact de cette concentration de nations sur le paysage social et urbain de la ville, l’arrivée en masse des étudiants européens depuis les débuts du programme Erasmus a fait de Grenade un laboratoire idéal de l’identité européenne. Les nombreux attraits de la ville Ce n’est pas un hasard si l’Université de Grenade est celle qui compte le plus «d’étu-

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diants Erasmus» en Europe, devant celles des grandes capitales comme Paris ou Madrid. Si cette petite ville andalouse au poids démographique relativement faible en Espagne attire autant les étudiants d’Europe et d’ailleurs, cela est dû tant à tous ses atouts en tant que ville qu’aux politiques d’internationalisation de l’administration de l’Université de Grenade. En effet lorsque les programmes d’échanges universitaires ont commencé à devenir populaires dans les années 1980, l’Université de Grenade, au travers d’accords bilatéraux avec d’autres universités, s’est forgé une réputation dans le secteur des échanges universitaires, attirant ainsi les premiers ambassadeurs du savoir. Selon Javier Hernandez Andrés, directeur du secrétariat d’internationalisation de l’Université de Grenade: «l’Université de Grenade fût une pionnière entre les universités espagnoles dans les années 1980 en participant aux programmes de mobilité européens.» Les étudiants en échange cherchent avant tout à faire l’expérience d’un nouveau style de vie au sein d’une institution académique dont le fonctionnement diffère de celle d’où ils viennent. Pour Valentin, un étudiant d’Allemagne en science politiques, étudier à l’étranger lui «montre à quel point les systèmes d’éducation sont différents d’un pays à un autre.» Les cours offerts en faculté de sciences politiques à Grenade portent un intérêt beaucoup plus

[ le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com

poussé vers les systèmes et théories politiques du monde arabe que ceux qu’on pourrait voir à McGill, qui rentrent moins dans les détails de ces formes de pensée. Pour la grande majorité des étudiants étrangers, l’idée commune reste le désir d’apprendre l’espagnol. Le centre des langues modernes de l’Université de Grenade est là où se côtoient tous les étudiants étrangers pour apprendre la langue de Cervantès, et nombreux sont ceux qui arrivent sans en connaître un mot, prêts à assimiler, non sans difficulté, l’espagnol d’Andalousie, réputé pour son accent difficile, même pour les Madrilènes. Chaque année, près de 10 000 étudiants étrangers y apprennent l’espagnol, en particulier les Nord Américains, dont les universités prévoient souvent un programme spécial pour l’apprentissage de la langue, plus strict que pour les étudiants Erasmus. Pour ceux qui hésitent à prendre le chemin académique de l’apprentissage de la langue, il y a à Grenade l’option des tandems de langue, où deux étudiants natifs de deux langues différentes se parlent et se corrigent dans la langue de l’autre. Ce procédé devenu très populaire est rendu possible par la multitude de langues qui se croisent à Grenade, les plus populaires étant généralement l’espagnol, l’anglais, le français et l’allemand. Pour les Espagnols prenant part à ces échanges linguistiques, où même pour ceux qui se contentent d’aller en cours avec les espagnols, il se passe ce que M. Hernandez Andrés appelle «l’internationalisation à la maison», c’est-à-dire que même les étudiants locaux profitent de l’environnement international auquel contribuent les étudiants en échange. M. Hernandez affirme que «ces étudiants internationaux ont

changé l’UGR [Université de Grenade] d’une manière radicale, jusque dans nos classes, en les convertissant en lieux multilingues, multinationaux, multiculturels, et d’échange fertiles pour toutes la communauté universitaire, y compris pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer dans un autre pays.» En effet, l’impact des étudiants étrangers, non seulement sur l’Université mais également sur la ville toute entière, est considérable. Par exemple, quand on sait qu’environ un quart de la population de Grenade est affiliée directement ou indirectement à l’université, on peut comprendre que la ville tout entière prenne des allures de campus, et que la moyenne soit relativement jeune. À ceci s’ajoute le fait que la taille de Grenade, relativement petite (237 818 habitants intramuros selon le dernier recensement), permet une concentration plus poussée d’étudiants, en particulier internationaux, et il n’est pas rare lorsque l’on sort dans la rue, d’entendre différentes langues. Pour Valentin, Grenade: «c’est bien surtout à cause de la taille de la ville proportionnellement au nombre d’étudiants et surtout d’étudiants Erasmus: tu ne peux aller nulle part sans tomber sur l’un d’eux.» Les jeunes ont ainsi vraiment contribué à l’essor de la ville, puisque les 70 000 étudiants doivent se loger, d’où l’agrandissement du parc immobilier, mais aussi se divertir. Les étudiants étrangers, en particulier, représentent une manne pour tous les restaurateurs et propriétaires de discothèques de la ville, qui grâce à la demande ont beaucoup à offrir en ces derniers domaines. Un carrefour culturel La culture de Grenade et ses habitants, même sans la contribution des étudiants,


du monde

s d’étudiants internationaux.

sont bien assez pour attirer les étrangers. Pour Levin, étudiant allemand en médecine, c’était le mélange des cultures de la ville andalouse qui l’a décidé: «j’ai entendu parler de la diversité des cultures ici, arabe et européenne.» À deux pas du Nord de l’Afrique, Grenade est aussi l’une des seules villes hispanophones au monde où l’on peut apprendre l’arabe, l’Université elle-même proposant deux programmes d’apprentissage dans deux facultés différentes. Outre cette ouverture linguistique, L’Alhambra, sa forteresse l’Alcazaba ou encore le quartier de l’Albaicin sont aussi quelques-uns des lieux dont les noms rappellent le passé riche de la ville, à l’époque ou les califes régnaient sur l’Espagne, royaume arabe connu alors sous le nom d’Al-Andalus. À ceux-ci se mêlent la cathédrale de Grenade ou la place Isabelle la catholique, qui eux rappellent la Reconquista, durant laquelle les rois catholiques reprirent l’Espagne, se terminant à Grenade lorsque le dernier roi Nasride, Boabdil, rendit la ville à Isabelle de Castille, amorçant ainsi une nouvelle ère pour Grenade. Toute cette richesse explique l’attrait de la ville pour le flot d’étudiants étrangers, qui apportent aujourd’hui leur propre pierre à l’édifice, faisant de la cité andalouse une mosaïque de langues et de culture. Selon Valentin, cette concentration ne peut qu’être positive, tant pour les étudiants en échange que pour les locaux, puisqu’elle force à la connaissance de l’autre: «Cette expérience nous rend beaucoup plus ouverts en tant qu’individus, nous force à interagir avec d’autres gens, à les approcher; c’est la première fois que je vois un tel mélange de nationalités européennes.»

Bien entendu, échange oblige, les étudiants venant à Grenade recherchent avant tout un dépaysement, de préférence dans un lieu où le style de vie est plus agréable que chez soi. Un climat clément, les montagnes de la Sierra Nevada du haut desquelles on aperçoit, les jours de beau temps, les montagnes du Rif au Maroc de l’autre côté de la Méditerranée, ainsi que la plage, tous à proximité, sont autant d’avantages que la région a à offrir. Pour l’étudiant en échange, l’Andalousie entière est un terrain de jeux, et à lui de l’explorer autant que possible au cours d’une année en covoiturage, en bus ou en compagnie d’avion à bas coût, signatures de marques de la nouvelle génération de voyageurs du Vieux Continent. Ainsi, partir en échange dans une ville, c’est aussi découvrir tout le pays dans lequel elle se trouve, souvent plus que les locaux euxmêmes, et pour les plus entreprenants, c’est aussi découvrir un peu des pays voisins. Pour Garance, étudiante en économie, qui vient de France, partir en échange c’est aussi «profiter des opportunités que l’Europe nous donne pour étudier ailleurs à moindre coût.» En effet, en plus des bourses offertes aux étudiants Erasmus, qui représentent la grande majorité du budget de 550 millions d’euros qu’a alloué l’Union Européenne au programme Erasmus l’année dernière, le coût de la vie en Andalousie et particulièrement à Grenade est très bas comparé au reste de l’Europe, ce qui permet aux étudiants étrangers, dans la majorité des cas, de pouvoir mener un train de vie libre de privations lors de leur année d’échange. La tradition à Grenade veut que les «tapas» viennent gratuitement avec la consomma-

Louis Baudoin-Laarman / Le Délit

tion, au grand bonheur des étudiants, qui attirés par cette offre avantageuse, adoptent volontiers le style de vie local tout en se mêlant à la population. Les étudiants nord-américains eux, ne disposent pas des avantages financiers des étudiants Erasmus, mais compensent ce léger désavantage en payant les frais de scolarités locaux, dont l’écart négatif avec ceux de leurs universités d’origine est tel qu’il excède toutes les bourses que reçoivent leurs camarades européens. Des bénéfices mutuels Outre les avantages immédiats qu’il y a à étudier dans un environnement tel que le sud de l’Espagne, les programmes d’échanges apportent sur le long terme beaucoup à ceux qui y prennent part comme aux institutions qui les reçoivent, et même aux locaux exposés aux nouveaux arrivants. Tout d’abord, les étudiants partis à l’étranger gagnent sur le plan personnel une incroyable ouverture d’esprit, ainsi que la maitrise d’une nouvelle langue, ce qui représente un grand avantage sur le marché du travail et pour leurs futures relations personnelles. Selon Denis Abott, porte-parole pour l’Éducation, la Culture et le Multilinguisme à la Commission Européenne: «nous remarquons, d’après les remarques que nous recevons des étudiants, que partir à l’étranger les a rendus plus employables en augmentant leur confiance en eux et leur adaptabilité.» Les universités de l’Europe tout entière bénéficient du programme Erasmus, poursuit M. Abott, car les va-et-vient d’étudiants d’un bout à l’autre du continent permettent de tisser plus de liens entre les universités faisant partie du programme, et donc d’accroître la coopération, ce qui implique une modernisation des institutions académiques. Cette coopération permet plus de comparabilité au sein du système éducatif européen, ce qui encourage une augmentation des standards. Pour M. Abott, le programme Erasmus: «n’est pas juste autour des individus, c’est aussi pour les universités, qui bénéficient de ce système.» Cela s’applique bien sur aussi aux universités hors d’Europe qui ne font pas partie du programme Erasmus, car les liens entre universités se créent dès que les étudiants décident de partir en échange, Erasmus ou pas. À Grenade par exemple, le centre des langues modernes a permis à l’université de développer des accords avec de nombreuses universités, en particulier américaines, ce qui encourage plus de comparaison, donc d’amélioration dans le domaine de l’excellence académique. Quant aux étudiants locaux, l’exposition à tant de nationalités différentes chaque année leur permet inévitablement de développer non seulement une certaine envie de partir eux-mêmes en échange mais aussi une bonne connaissance des divers pays dans lesquels ils pourraient partir. Le nombre important d’Allemands est particulièrement bienvenu chez les jeunes locaux, car il leur permet de s’informer sur le style de vie de ce pays et d’apprendre les rudiments de la lan-

gue s’ils choisissaient de partir travailler ou étudier en Allemagne, une option privilégiée par de nombreux Espagnols depuis le début de la crise. Pour M. Hernandez Andrés, «le nombre d’étudiants internationaux que nous accueillons chaque année dote notre université d’un environnement qui permet à nos étudiants d’acquérir des compétences internationales.» Erasmus, moteur de l’identité Européenne? Grenade est l’exemple parfait de l’accomplissement du premier objectif d’Erasmus: rapprocher les jeunes européens et qu’ils partagent des expériences ensemble afin créer une nouvelle génération sous l’égide de l’Union Européenne. En étudiant ensemble, les étudiants de partout se rendent compte qu’ils partagent déjà beaucoup avec ceux qu’ils rencontrent. Les liens entre les pays européens aujourd’hui ne sont plus uniquement diplomatiques, économiques où politiques, ils sont aussi personnels, entre les millions de personnes ayant déjà bénéficié du programme depuis sa création. En effet, le programme le plus populaire et le plus subventionné de l’Union Européenne a déjà bénéficié à plus de trois millions d’étudiants. Mais il ne s’arrête pas là, car la création du nouveau programme «Erasmus+» permettra aussi aux professeurs et aux apprentis de vivre ailleurs en Europe. L’extension du programme permettra non seulement une forte augmentation de ses bénéficiaires mais également une certaine démocratisation d’Erasmus, qui permettra plus de mobilité à plus de jeunes européens, et pas seulement ceux inscrits dans des institutions universitaires. On peut également espérer que l’extension d’Erasmus encouragera plus de jeunes de pays moins visibles sur la scène européenne à y participer. À l’heure actuelle les pays qui reçoivent et envoient le plus d’étudiants sont l’Espagne, l’Allemagne et la France, et la popularisation du programme jusqu’aux membres les plus récents de l’Union Européenne comme la Croatie ou la Bulgarie, signifierait un véritable succès du programme. Selon les chiffres de la Commission Européenne, 33% des anciens étudiants en échange partagent maintenant leur vie avec un conjoint d’une autre nationalité que la leur. Cela donne éventuellement lieu à ce que l’on appelle les «bébés Erasmus», donnant à l’objectif de rapprochement des nations du programme un aspect littéral autant que symbolique. Cela prouve sur le long terme les effets positifs des systèmes d’échanges universitaires. Les étudiants internationaux repartent donc avec plus de compétences linguistiques, une meilleure confiance en eux, une plus grande ouverture d’esprit, des relations spéciales partout dans le monde, et des souvenirs accumulés le temps d’une année. Cependant, ces deux derniers sont aussi la cause d’un effet secondaire non prévu que les étudiants repartis trouvent dans leurs valises une fois chez eux: une nostalgie de l’année à l’étranger et l’envie de partir à nouveau.[

Société

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MONDE

Erdogan tisse sa toile La Turquie vit actuellement une crise politique et sociale majeure. Julia Denis Le Délit

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imanche dernier les élections municipales turques confirmaient la domination de l’AKP, le Parti de la Justice et du Développement que dirige le Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan. Avec 48% des suffrages (selon RFI), un observateur peu averti pourrait croire que la politique d’Erdogan est donc soutenue par une grande partie de la population. Cependant, depuis l’année dernière la Turquie est devenue le théâtre de réformes non démocratiques suivies de manifestations, de débats acérés et de violences politiques. Oppositions En mai 2013, l’annonce de la destruction prochaine d’un parc d’Istanbul entraine des manifestations pacifiques de la part de la jeunesse turque. La brutalité de la police à l’égard de ces manifestants agit alors comme le détonateur d’une révolte contre le système d’Erdogan. Les manifestations sont de plus en plus importantes: jusqu’à 2,5 millions de Turcs se mobilisent et la place Taksim devient un lieu emblématique des protestants. Parallèlement, Erdogan mène des actions qui accentuent ces controverses et échauffent l’opposition, qui se développe dans la rue mais aussi et surtout sur les réseaux sociaux. Son gouvernement a fait passer certaines lois faisant l’objet de polémiques comme celles sur la limitation de la consommation d’alcool, la promotion de l’éducation islamique, la libéralisation du port du voile, ou encore l’interdiction d’habitations étudiantes mixtes. Erdogan a dans un même temps mis en place certaines répressions de l’opposition que ce soit en lançant la police contre les manifestants, en accusant de «terroristes» certains de ses opposants, ou encore en condamnant les journaux hostiles. Il s’en est aussi pris

à la confrérie Gülen (un groupe religieux populaire en Turquie qui fut pendant longtemps son allié), et a limogé ainsi des milliers d’employés de l’administration et de la justice accusés d’être de «type F» (en accord avec Gülen). Enfin, sur les réseaux sociaux il est accusé d’avoir pris part à de nombreuses affaires de corruptions et d’échanges monnayés illégaux selon des enregistrements téléphoniques qui font scandale. Par exemple, l’enregistrement ayant fait couler le plus d’encre est celui d’un soi-disant appel d’Erdogan (ce dernier nie les faits) ordonnant à l’un de ses fils de se débarrasser de quelque 30 millions d’euros de pots-de-vin.) Une très longue liste d’actions qui ne ressemble en rien à ce qu’on pourrait attendre d’une démocratie laïque et libre souhaitant l’adhésion à l’Union européenne. Dictature numérique Le 21 mars dernier, Erdogan interdit l’accès au réseau social Twitter. Le 27 c’est le site de partage de vidéos Youtube qu’il bloque à son tour car selon ses dires ils «entravent la sécurité de l’État». Ces réseaux étant de véritables lieux d’échange d’opinion, de mobilisation et d’opposition, leur fermeture va au-delà d’un simple contrôle du gouvernement concernant la sécurité du pays, c’est de la pure censure. «Le droit à la liberté d’opinion et d’expression constitue un pilier central des sociétés démocratiques modernes. Bloquer les accès à YouTube et Twitter limite excessivement ce droit fondamental», a affirmé vendredi l’expert de l’ONU chargé de ces questions, Frank La Rue. La Turquie rejoint alors le groupe assez peu glorieux des pays comme l’Iran, la Chine ou encore la Corée du Nord ayant bloqué l’accès à ces sites. En les rejoignant sur cet aspect, la Turquie devient alors comparable à ces pays où la démocratie est inexistante ou critiquée. Bien que ces mesures soient facilement contournées grâce à des VPN, c’est un pas en arrière pour la Turquie, ce

pays laïque, montré comme un exemple au Moyen-Orient, candidat à l’adhésion européenne et qui depuis de nombreuses années s’était placée sur les rails de la démocratisation. On peut ainsi noter que le score du pays par la Freedom House était en constante amélioration pendant la dernière décennie, mais que depuis 2013 la Turquie est jugée comme étant «moins libre». On peut dénoncer les politiques menées par Erdogan que beaucoup considèrent comme étant un chef autoritaire. En effet, à coup de menace et de discours très forts il a avancé ses ambitions conservatrices et parfois même islamiques. Le niveau de démocratisation turque plie aussi sous le poids des scandales de corruptions, du contrôle de la justice, de la mainmise sur les médias et de la fraude électorale. Ainsi la Turquie ne semble plus qu’être une démocratie électorale embarquée sur le chemin de l’autocratie, car même les scrutins municipaux, utilisés par Erdogan comme une sorte de référendum pour légitimer sa politique, sont extrêmement contestés (par exemple dans un quartier d’Istanbul le nombre de votes pour l’AKP était plus élevé que le nombre d’inscrits).

Une jeunesse concernée Erdogan a explicitement exprimé sa volonté de faire de la jeunesse turque une «jeunesse religieuse». Le Premier Ministre parle de «jeunesse» à former et non de «jeunes». Cela implique un projet d’ingénierie sociale. C’est un projet de société. Pour y parvenir, il faut exercer une pression autoritaire et limiter les libertés individuelles» a commenté de façon pessimiste le journaliste turc K. Gürsel. On comprend donc que la jeunesse est un point central du débat politique qui se joue depuis un an: Erdogan entend réformer de manière conservatrice et religieuse la jeune génération à travers ses réformes sur l’éducation, l’alcool, la mixité étudiante, la contraception et les réseaux sociaux ; mais celle-ci ne se laisse pas faire. En effet ce sont les étudiants qui remplissent en majorité les rangs de l’opposition dans la rue, comme nous l’a expliqué Hazal, une étudiante de McGill ayant participé aux manifestations avant son départ pour Montréal, sur Internet et au sein de diverses organisations (la confrérie Gülen citée plus haut est très intégrée dans le milieu étudiant).[

BRÈVE

Envers et contre t-ours. Côme de Grandmaison Le Délit

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ui d’entre vous n’a jamais remarqué l’ours qui traîne ses pattes dans les pages du Délit? Qui n’a jamais vu sa silhouette gracieuse, se confondant presque dans celle de Martin, étudiant champêtre et joueur? Allons, si je vous dis d’aller voir à la page 5 de l’édition du 25 mars? Ou à la page 3 de l’édition du 11 février? Votre mémoire désormais rafraichie, je peux enfin vous expliquer l’objet de mon propos: cet ours est en danger. Martin nous a alertés l’autre jour, via un courriel: «Barnabé [l’ours en question] a été capturé par un groupe d’apiculteurs radicaux. Ils ont déclaré que les grizzlis représentaient une menace pour la pérennité de leur activité. Ils sont même allés jusqu’à renommer

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Barnabé «Hannibours»». Face à ce cri de détresse, le Délit a choisi d’être un phare dans la nuit de l’ignorance et de rappeler que l’ours, s’il détruit les ruches, ne le fait que pour sa survie: ses besoins en sucres rapides (en glucides) sont beaucoup plus importants que ceux d’un humain. Il y a donc une hypocrisie certaine chez ces apiculteurs qui profitent des campagnes en faveur d’une alimentation équilibrée et d’un apport régulier en sucres «sains», mais refusent aux ours un droit élémentaire. Cette logique purement capitaliste qui bafoue la vie animale au détriment de la suprématie de la race humaine et du profit économique a déjà fait suffisamment de dégâts dans l’Histoire. Face à la menace de ne plus vivre qu’au milieu d’ours apathiques, McGill doit s’unir. Une pétition est disponible auprès de societe@delitfrancais.com [

Keelan Mac Leod / Le Délit [ le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com


Arts&Culture

CONCERT

artsculture@delitfrancais.com

Illusions d’optique... Thomas Simonneau / Le Délit Thomas Simonneau Le Délit

En concert au Métropolis, Kraftwerk repousse les limites de l’expérience audiovisuelle.

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elon Albert Schweitzer, «il y a deux moyens d’oublier les tracas de la vie: la musique et les chats». Dimanche soir dernier, c’était au tour de la musique de remplir cette lourde tâche, et ce grâce à l’hospitalité du Métropolis. Le groupe de musique allemand Kraftwerk y faisait un double concert à 18h30 puis à 22h. Pleine à craquer lors de la seconde représentation, du moins, la salle laissait transparaître un mélange d’excitation et d’intérêt soutenu tout en attendant patiemment Kraftwerk, c’est-à-dire Ralph Hütter (cofondateur, chant, et clavier), Fritz Hilper, Henning Schmitz (percussions électroniques, ingénieurs du son) et Falk Grieffenhagen (technicien vidéo).

C’est à 22h19 que le quatuor fait son entrée sur scène, sous l’acclamation généreuse d’un public éclectique mais principalement constitué de quadragénaires munis de jolies lunettes 3D bien vissées sur leur nez. En effet, Kraftwerk a la particularité, lors de ses tournées, de proposer des concerts en trois dimensions grâce à un grand écran permettant d’illustrer leur performance. La compilation, intitulée The Catalogue, de leurs huit albums (Autobahn (1974), Radio-Aktivität (1975), Trans-Europa Express (1977), Die Mensch-Maschine (1978), Computerwelt (1981), Electric café (1986), The Mix (1991) et Tour de France (2003)) était au menu de ce dimanche soir, retraçant avec justesse leur grande carrière.

L’installation audiovisuelle ajoute un aspect singulier à la représentation, en diffusant notamment sur l’écran les paroles importantes des textes, certes limités, du groupe. Cette stratégie médiatique vise à transmettre les messages forts du groupe, évoquant souvent les travers de l’ère technonucléaire dans laquelle nous vivons. Tchernobyl et Fukushima y sont dénoncées, tandis que des robots lobotomisés y représentent notre humanité. Un concert de Kraftwerk n’est donc pas simplement une partie de plaisir, et fait réfléchir son public quant à la direction que prennent les nouvelles technologies. Un véritable processus d’autoréflexion s’enclenche, faisant de leur musique quelque chose de captivant mais aussi et surtout, d’alarmant.

C’est une audience très réceptive et légèrement nostalgique qui acclame les artistes après les titres légendaires que sont «The Robots», «The Man-Machine», «Radioactivity», «Computer World» ou encore «Autobahn». Enfin, un superbe «Neon Lights» vient envouter l’affichage d’un skyline impressionnant sur le grand écran et un simple coup d’œil en arrière dévoile un public complètement absorbé par les images et les sons l’accompagnant, par cette musique sophistiquée qui fait preuve d’un grand travail de recherche esthétique et technique. Ces sons, enfin, font partie de ceux qu’il faut apprendre à aimer. Difficile d’approche et d’écoute par leur côté répétitif, ils sont, une fois apprivoisés, d’une réjouissance indomptable. [

... et autres racines électroniques Projection électrisante du documentaire Kraftwerk Pop Art à la SAT.

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n parallèle à la performance de Kraftwerk au Métropolis et dans le cadre du 32e FIFA (Festival International du Film sur l’Art) de Montréal, le documentaire Kraftwerk Pop Art était projeté le jeudi 27 mars à la SAT (Société des Arts Technologiques) du boulevard Saint-Laurent. Ce film, réalisé par Hannes Rossacher et Simon Witter, et paru en 2013, retrace le parcours du groupe de musique mythique qu’est Kraftwerk. Peu connu du grand public mais grandement reconnu par les critiques musicaux, ce groupe d’origine allemande voit le jour en 1968 suite à la rencontre entre Ralph Hütter et Florian Scheider lors d’un cours d’improvisation au conservatoire de musique de Düsseldorf. Principalement influencé par le krautrock, un dérivé du rock psychédélique et expérimental

d’outre-Atlantique, la formation livre son premier concert officiel en 1970 et signe ainsi l’acte de naissance de la musique électronique. Leur premier succès commercial est marqué par la sortie de leur album Autobahn en 1974, premier hit aux États-Unis à cette période. Au-delà de la grande structure musicale et des mélodies captivantes de leur musique, le documentaire présenté souligne l’aspect à la fois visionnaire, critique et révolutionnaire qu’a eu Kraftwerk sur notre société. Visionnaire car le quatuor avait prédit l’avènement d’un monde ultra connecté, surveillé et critique car leurs titres illustrent la coexistence difficile entre l’être humain, la nature et la technologie, tout en indiquant qu’un excès de cette dernière peut devenir déshumanisant. Comme l’affirme Ralph Hütter dans une entrevue datant de leur visite

[le délit · le mardi 1er avril 2014 · delitfrancais.com

à Montréal en 2004 et republiée dans le journal Cult MTL le 25 mars dernier, «il faut se souvenir que lorsque nous avons commencé, c’était les jours du rock en Allemagne, des orchestres classiques et des grandes fanfares. Aujourd’hui, plusieurs de nos prédictions sont devenues des réalités.» Vu d’une perspective plus large, le groupe aurait donc révolutionné toute l’histoire de la musique occidentale. À un commentateur apparaissant dans le documentaire de renchérir: «Affirmer que le son de Kraftwerk est plus influent, plus important, plus beau que celui des Beatles ne paraît plus aussi absurde qu’à une époque. En fait, on l’a toujours pensé mais aujourd’hui, on l’admet.» Dans un second temps, cette grande capacité d’innovation, couplée à une maîtrise technique digne des grands de la musique classique a influencé de nombreux

artistes tels que David Bowie, Depeche Mode, Daft Punk ou encore la mélodie de la chanson «Talk» de Coldplay, inspirée du titre «Computer Love» (Kraftwerk, 1981). Avec du recul, il est même possible d’affirmer que Kraftwerk est à l’origine de mouvements comme le glitch-hop, la techno minimale, le dubstep, et la pop mainstream. Un accomplissement remarquable lorsqu’on contraste cela avec la prétendue rigidité de la musique électronique et l’idée qu’elle serait froide et sans âme. Bien au contraire, il y a quelque chose de très funky dans la musique de Kraftwerk, qui n’est pas pour déplaire aux amateurs de soirées dansantes, d’ailleurs nombreux à la SAT jeudi dernier. Et pour cause, la projection était suivie d’une soirée animée par trois DJ (Alex Ortiz, SoundShaper et Mathieu Beauséjour) venus rendre un bel hommage aux pères de leur musique. [

Arts & Culture

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CHRONIQUE

Le bilan Gilles Dry | Rhétorique culturelle

Pour ma dernière chronique, je m’autorise à prendre la parole afin de faire moi-même de la rhétorique, et je tiens surtout à remercier Orelsan pour le cadre qu’il m’a inspiré. Les idées présentées ici ne sont pas celles du Délit ni de l’auteur, mais seulement une expression artistique. MA DERNIÈRE CHRONIQUE, ET sans doute ce qui va être mon dernier mois à McGill, cela appelle un bilan, un adieu, des regrets, des larmes versées, et un vide complet, une sorte de satiété, d’être enfin un homme, un diplômé, excité à l’idée de partir dans le monde avec un bagage conséquent de savoir, un cv en béton, et finalement d’aborder avec la fougue

de la jeunesse cet univers de possibilités qui s’ouvre à moi. Le sourire d’un vainqueur aux lèvres, je me vois déjà lançant ma toque en l’air, entouré de mes camarades, un bonheur indescriptible se répandant autour de nous dans cette sensation de toute-puissance, immortalisée par des photographes officiels, mes parents me regardant avec cet air de fierté et d’apaisement d’avoir enfin contraint leur jeune fils à accepter la norme. Rien de tout cela ne va se produire. Je n’irai pas à ma graduation, mes parents ne me rejoindront pas, je ne porterai pas la toge des savants, je ne sourirai pas à la caméra, je n’accepterai pas la fin de mes études qui n’ont aucune valeur à mes yeux, je n’aurai aucun regret, je ne manquerai à personne, et je ne rentrerai pas dans la vie professionnelle, je n’accepterai pas ce déclin du cerveau de celui qui se soumet à rentrer dans la vie active car je ne considère pas que ma vie d’avant ait été passive, je n’accepterai pas le train-train de l’homme qui travaille, je ne fonderai pas une famille avec une jeune fille que j’ai rencontré à l’université et qui partage donc avec moi cette envie d’apprendre, je ne mettrai pas comme statut Facebook «a fini McGill», mais je tiens tout de même à une chose. Faire mes adieux. Adieu à McGill, une université d’accueil pour Américains enfermés dans leur culture [censurée], qu’ils répandent dans le monde pour mieux nous enfoncer dans

la médiocrité. Adieu aux sciences politiques, à force de tout vouloir expliquer elles ne font que se répéter, adieu à la littérature, à être étudiée elle perd tout ce qui fait sa spécificité, de mon seul plaisir solitaire, elle a fait une galère. Adieu aux «espaces sécuritaires», à tous nous protéger, ils ne font que nous infantiliser. Adieu à l’AÉFA et à l’AÉUM, cette bande d’étudiants dont tout le monde se fout, dont l’unique accomplissement est de bourrer la gueule à des premières années afin de donner le ton au reste de leurs études à l’université. Adieu à la beuh, cette drogue banalisée, qui a fait de mes amis des morts-vivants incapables de se bouger, qui bloque les sentiments en faisant de nous des moutons qui acceptent de se ranger; sans elle, la médiocrité de nos vies nous ferait nous suicider. Adieu à la musique, la joie de nos vies, qu’on a transformé en excuse pour se droguer, pour apprécier la minimale on a tous besoin de prendre de la MD. Adieu aux boîtes de nuit, ces lieux qui puent la pisse, à sortir pour choper on s’abaisse à n’être que des animaux déchaînés. Adieu à tous ces morceaux de viande périmés, ces coups d’un soir, mal habillés, à peine douchés, qui pensent se respecter en faisant de leur pulsions sexuelles une source de fierté. Adieu à tous ces étudiants qui pensent qu’être heureux c’est de se réveiller avec mal à la tête et une capote usagée. Adieu à tous ces couples avec une date de péremption, ceux que la fin des études va

séparer, vous avez gâchésvotre jeunesse à vous aimer. Adieu à tous les profs que j’ai déjà oublié, qui enseignent sans passion, et qui ensuite notent notre participation. Adieux aux profs de théorie politique, lire Platon suffit à vous donner la trique. Adieu aux profs qui ont cru en moi, peu nombreux, la déception se lit dans vos yeux. Adieu à celui qui cache son manque de talent dans un besoin d’affects déplacés, adieu au vieillard diminué, dont l’unique rôle est de nous dégoûter d’apprendre avant même d’avoir commencé. Adieu à tous ces étudiants qui participent en classe, penser à eux me donne la chiasse. Adieu à ceux qui font toujours les mêmes rapprochements sur le féminisme ou leurs religions de prostrés, à force de n’avoir rien à dire, ils s’inventent des personnalités. Adieu aux étudiants engagés, leur vie n’est qu’ironie, ils ont besoin de trouver hors de l’université une excuse à leurs études mal choisies. Adieu à ces étudiants qui ont passé tous leurs cours sur 9gag, continuez sur cette voie, votre vie ne changera pas tant que ça. Adieu à tous ceux qui m’ont connu, vous m’avez mérité, continuez à penser que je suis un inadapté si ça peut vous rassurer. Adieu à mon coloc qui a finalement craqué, je suis content que ça ce soit mal terminé. Voilà, c’était Suicide Social version McGill, une vidéo suivra, bon premier avril à tous! [

De la conversation, ou l’art de traverser la rue Joseph Boju | Chronique du temps qu’il fait

IL EST BIEN DES FAÇONS DE dresser un bilan, et les chroniques du Temps qu’il fait n’échapperont pas, du reste, à cette ineptie dénoncée jadis par Flaubert qui consiste à vouloir conclure. Certains endroits du langage méritent d’être remis

en question, de la simple prise de contact avec notre interlocuteur à la geste (gestuelle?) cadastrée de notre existence, ce ne sont pas les exemples qui manquent. Cette chronique en a donc interrogé quelques uns, avec amusement, à sa manière. Dans l’immense mise en récit de notre monde, chaque forme mérite sa remarque, les nôtres n’ont voulu qu’affirmer ceci: l’homme n’est pas seulement fait pour faire, et on ne communique pas seulement pour communiquer. De là à proclamer l’oisiveté comme principe directeur de nos consciences et de nos vies, il y a un écart. Mais c’est une tension qu’il est bon de cultiver si on veut se tenir le plus longtemps hors de portée des esprits chagrins. Ces-derniers nous font d’ailleurs remarquer que l’otium latin, à l’origine de notre oisiveté, avait ceci de particulier que nos ancêtres le considéraient avec valeur, à l’inverse de son antonyme negotium, devenu ce cher négoce. Une question subsiste dans ce galimatias: qui n’est pas comédien? C’est la question que vous pose l’ermite du mont Athos après avoir craché dans votre bol de

soupe ses trois noyaux d’olives: «Qui n’est pas comédien?» «CRS SS! Étudiant-diant-diant!», ma vie traite un jardin de givre, et non sans raison. Pour être moins abscons, je répondrai que le seul sujet qui vaille la peine d’être entamé est celui du temps qu’il fait. Il s’agit là du premier sujet de conversation. Ça a débuté comme ça. Le temps qu’il fait a ceci de formidable qu’il est invariable et qu’il n’est jamais le même. C’est d’ailleurs le propre de la «lettrure», manière fantasque de désigner la capacité de se comporter dans la vie comme dans un livre. Car au fond peu importe ce que vous avez pêché aujourd’hui, ce qui nous intéresse c’est de savoir comment vous l’avez pêché, le premier récit est un récit de chasse. Le délire absolu, c’est de pouvoir dire à son voisin: «Regarde! Ma vie est éthique, puisque j’en fais un récit!» Atteindre enfin cette distinction dont tout le monde rêve sous couvert d’égalitarisme. Le nec plus ultra de l’expérience morale se trouve ici, entre ces lignes. Parler du temps qu’il

fait, c’est mettre en action le récit de soi, mieux encore, c’est le conjuguer à l‘image – ce qu’on appelle poésie. Voyez plutôt: «Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre mais la pluie ne cessait pas», cette première phrase de roman, de la main de Maupassant, m’est un exemple idéal, n’est-ce pas? La pluie, la pluie, toujours la pluie! L’éternel sujet de conversation introduit le roman d’une vie. Au moment où on l’attend le moins, la littérature –nommez-la–, est partout. Oui, mais si on danse? La «lettrure» n’est pas folle, et bien qu’elle n’y eût pas pensé, elle sait saisir la valeur qu’elle ne cherchait pas, elle sait bifurquer, prendre un autre chemin au moment opportun. Aussi, le talent en littérature, si on veut employer de tels mots, est de se rendre compte qu’il n’est pas besoin d’attendre que le feu soit vert pour traverser la rue. Et pour ceux qui diraient que la littérature elle-même n’aide pas à traverser la rue, j’ai le froid sentiment dans ma langue que ceux-là sont confortablement assis dans leurs automobiles. [

Le Délit sera de retour le 9 septembre. Restez à l’affût des nouvelles sur notre site web www.delitfrancais.com 14

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THÉÂTRE

«Action Spectrum» Le Director’s Project investit le TNC. Mathias Bronz

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’est l’un, sinon le rendez-vous de théâtre mcgillois à ne pas manquer: le Director’s Project, un festival rassemblant douze pièces échelonnées sur deux semaines, pièces entièrement réalisées par les étudiants du cours ENGL 466 sous la supervision active du professeur Myrna Selkirk. D’Edward Albee à Tennessee Williams en passant par Beckett, Genet ou encore Kelley Jo Burke, le Tuesday Night Cafe peut se targuer d’une programmation quantitativement hétéroclite et qualitativement ambitieuse. Le Délit y était vendredi pour assister aux représentations de Marriage Play et Jane’s Thumb, respectivement mises en scène par Daniel Carter et Hannah Rackow. C’est l’occasion de faire le point sur le director’s project à mi-chemin de sa programmation.  En entrant dans le TNC pour assister à Marriage Play, première des deux représentations de la soirée, le public –étonnamment intergénérationnel– découvre avec surprise que l’espace scénique est déjà investi par Gillian (Ali Gellman), femme au foyer, lisant tranquillement sur son canapé. On reconnaitra ici l’un des premiers choix de Daniel Carter: celui de la proximité. Une proximité d’abord synonyme de complicité: Marriage Play, avec ses apartés fréquents et son vocabulaire lâche, voire vulgaire à certains moments, fait rire. Cependant, cette proximité semble également tendre vers un but plus large: le refus de l’aliénation, de l’illusion théâtrale. Comme l’explique le metteur en scène au Délit, «Nous sommes constamment dans l’illusion […] Il est nécessaire de réaliser que nous y vivons constamment». Marriage Play raconte l’histoire de cette illusion: Jack (Stephanie Welton) et sa femme Gillian, passivement enlisés dans une union malheureuse de trente ans, sont incapables de s’en extraire et se complaisent amèrement dans un quotidien linéaire. La pièce s’ouvre sur les mots de Jack: «I’m leaving you». Elle se terminera avec cette même déclaration, ce même désir impossible à réaliser. Entre les deux, Jack et Gillian se battent, se caressent, s’insultent et lisent. Ce qu’ils lisent? Le  «book of fucks», résumé exhaustif de toutes leurs parties de jambes en l’air. C’est, au travers de ce livre, toute la spontanéité et l’absurdité de l’écriture d’Albee qui transparait.  Daniel Carter nous le rappelle: ce livre, ainsi que la pléiade d’auteurs qui sont mentionnés dans la pièce (Hemingway, Miller, Melville) soulignent l’importance qu’Albee accorde au «flux de conscience, à la santé émotionnelle, à l’instinct.»  La seconde surprise c’est évidemment le casting entièrement féminin. Dynamiquement, ce choix est un relatif succès: il permet une dialectique énergique se renversant perpétuellement sur elle-même, une distance grotesque qui ne s’écrase pas vers la caricature mais réussit son envol humoristique, à l’exception peutêtre d’une scène de violence conjugale qui peine à trouver son équilibre entre comique de geste et débordement brouillon, équilibre qui aurait pu se stabiliser par un jeu de lumières plus convaincant. Thématiquement, le pari est réussi: ce que voulait Carter, c’était montrer que «ces deux personnages peuvent être n’importe qui –pas nécessaire-

ment un couple marié, ou un homme et une femme– je voulais que le public soit ouvert à toutes les possibilités». Après un court entracte, le public rentre à nouveau dans la salle du TNC pour y découvrir que la seconde pièce de la soirée, Jane’s Thumb, a elle aussi déjà débutée. En effet, on y retrouve le personnage éponyme (Alice Escande) sur son lit, manifestement enceinte. Cette immédiateté et cette proximité ne sont pas synonymes, comme avec Marriage Play, de complicité, mais d’intimité. On entre ici dans le domaine du conte. En cela, le choix de monter Jane’s Thumb au TNC se trouve être particulièrement pertinent: le caractère onirique de la pièce entre en résonance avec l’intimisme des trois petites rangées de sièges du théâtre. Production et lieu de production concordent: le public peut désormais entrer sans plus attendre dans le conte, en choi-

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sissant la place qu’il désire: le lit de l’enfant bercé ou la chaise du parent lisant. Il ne faut pas s’y méprendre, Jane’s Thumb n’est pas un conte classique. Comme nous le confie la metteuse en scène, Hannah Rackow, «Jane’s Thumb est une réécriture du conte populaire Thumbelina, réécriture qui met en crise le conte de fées classique […] Jane est un personnage rugueux, parfois dur et sarcastique, un peu antisocial, mais en même temps hilarant, outrageant, terrifiant». Ainsi, le cadre narratif qui pouvait apparaître à première vue simple –l’histoire d’une naissance– est complexifié par le potentiel psychanalytique de la maternité. En effet, Jane’s Thumb dédouble ses personnages, et les deux actrices endossent successivement plusieurs rôles, et autant de personnages-types du conte. L’enfant (Chelsea Williams) sera également sagefemme, et la mère, alouette.

Les transitions entre ces différents imaginaires seront particulièrement bien appuyées par la présence d’un duo de musiciens live, Jeremy Bunyaner et Benjamin Rackow: «La musique me semblait nécessaire au projet. Je pensais que la poésie et l’aspect conte de fées seraient bien renforcés par de la musique.» Cette articulation juteuse qui unit représentation, imaginaire et psychanalyse, d’autant mieux huilée par la vivacité des deux actrices, nous offre une mise en abyme pétillante: le théâtre comme maïeutique. Bilan de la soirée: succès. Si l’on déplore de manière générale un usage peutêtre un peu trop monolithique des jeux de lumières, les quatre actrices et les deux metteurs en scène réussissent leurs performances. Contrairement à Jack, le mariage qui a uni les spectateurs ce soir-là était heureux. Pareillement à Jack, il était difficile de quitter la pièce à la fin des représentations. [

Gillian (Ali Gellman) et Jack (Stephanie Welton) - Cécile Amiot / Le Délit

Jane (Alice Escande) - Cécile Amiot / Le Délit

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EXPOSITION

Nuit Blanche à McGill Les artistes de l’école théorique. Gwenn Duval Le Délit

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endredi soir dernier, le bâtiment Shatner était consacré à une exposition de différentes sortes d’arts estudiantins. De huit heures à minuit, du rez-de-chaussée au troisième étage, les étudiants présentaient leurs projets dans une ambiance festive dans le cadre de la «Nuit Blanche». L’université McGill n’étant pas très tournée vers l’art appliqué, c’est donc l’occasion de partager les passions créatrices. Une foule de prestations se succèdent dans les différentes salles du bâtiment. Au premier étage, le salon près de l’entrée fait place à la poésie, à l’improvisation et à la musique acoustique dans une ambiance plutôt calme. Au deuxième, le vernissage hivernal de la «Fridge Door Gallery» se tient dans la salle Madeleine Parent, comblée de visiteurs. L’exposition «The pulse of our networks» rassemble vingt-cinq œuvres provenant de onze artistes-étudiants. Deux fois par an, le conseil exécutif de «Fridge Door Gallery», qui existe depuis 2008, procède à un appel à la participation pour une exposition, ce qui permet de rejoindre la pratique des Beaux-Arts puisque la plupart, pour ne pas dire tous les cours d’art à McGill se concentrent sur la théorie. Cela répond à la volonté qu’ont plusieurs étudiants de s’engager dans la création. Le groupe organise aussi des rencontres faisant la part belle à la création collective. De la peinture au collage en passant par le dessin et la photographie, les œuvres se lient toutes au thème de la

connexion, qui a atteint son apogée entre les étudiants venus visiter. Dans la salle d’à côté, Lev Bukhman, se tient une expérience d’art participatif. Les étudiants sont invités à poser pour une photo en prenant modèle sur une photographie connue. Les participants étant couplés avec un autre visiteur qui leur est inconnu, ils se retrouvent dans une situation de proximité ambiguë devant la caméra. Sans pour autant avoir à s’embrasser, le procédé ressemble à celui mis en œuvre dans la vidéo «First Kiss» de Tatia Pilieva, qui a récemment fait parler d’elle sur la toile. Au troisième étage, des groupes se succèdent sur l’estrade de la salle de bal. Venus chanter ou jouer du théâtre, les étudiants présentent les projets qu’ils ont préparés. Depuis une chorale jusqu’à quelques saynètes de comédie musicale, la scène est investie par nombre d’étudiants à l’âme artistique. Dans la salle d’à côté, une exposition de bijoux par Le Dragon Argenté côtoie le stand «Les tendresses de la peau» où l’on peut fabriquer son propre baume à lèvres. Entre les deux étals, une table est installée avec de petites toiles et de la peinture. Les étudiants sont invités à y venir peindre. La Nuit Blanche a pour but de promouvoir l’engagement artistique des étudiants et de leur permettre de partager leurs créations. Il y a manifestement une petite place pour l’expression artistique à McGill. Les performances, en plus de permettre un partage, stimulent et inspirent les visiteurs qui en voudraient pourtant toujours plus. [

Cécile Amiot / Le Délit

DOCUMENTAIRE

Dans l’intimité de B.B. Un documentaire autorisé sur Brigitte Bardot présenté dans le cadre du FIFA. Émilie Blanchard Le Délit

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éalisé par David Teboul, le documentaire Bardot, la méprise est autorisée par Bardot elle-même, mais cette dernière ne participe pas directement au film de quelque façon que ce soit. Toutefois, elle donne accès au réalisateur à plus de trente heures de vidéos de famille et un accès à ses résidences, La Madrague et La Garrigue, à St-Tropez. Teboul intègre également des extraits de ses films et de ses mémoires, lus par Bulle Ogier. L’objectif du cinéaste est de transmettre un portrait sensible et intime de cette sex-symbol des années 50 et 60, un des emblèmes de l’émancipation des femmes et de leur libération sexuelle. Brigitte Bardot est née en 1934 à Paris, dans une famille bourgeoise très

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stricte et froide. Son père était un homme autoritaire, sa mère indifférente à son égard et sa sœur, Marie-Jeanne, était la favorite de ses parents. Elle se passionne dès un très jeune âge pour la danse et commence le mannequinat à 15 ans en tant que mascotte du magazine Elle, ce qui sera son tremplin vers le cinéma et la musique. Comme elle le dira plus tard, c’est à partir de ce moment que le destin s’est mis à marcher contre sa volonté. S’ensuit une carrière et une vie personnelle sous les feux de la rampe. Elle met fin à sa carrière en 1973, à l’âge de 38 ans, pour se consacrer uniquement à la défense des animaux. Le défis semble de taille: comment créer un documentaire autorisé alors que la principale intéressée ne veut être ni vue ni entendue. En fait, Bardot, la méprise sem-

ble être un projet personnel du réalisateur. Il donne régulièrement ses impressions en voix-off sur Bardot et les événements de sa vie, racontés par la voix de Bulle Ogier. C’est quasiment une conversation entre Bardot et Teboul. Il lui fait part de ses impressions sur sa vie, comment il la perçoit, c’est-à-dire mélancolique. Les extraits de certains films sont aussi judicieusement sélectionnés pour faire le parallèle entre la vie de Bardot et sa carrière, en particulier ses relations amoureuses. Alors que le projet final se veut émouvant et empathique, on sent en partie la frustration et déception du réalisateur de n’avoir pas réussi à collaborer directement avec Bardot. C’est très lent et le réalisateur prend un peu trop de place, en particulier dans la deuxième partie du film. Sa propre perception de la vedette et ses sentiments à

son égard sont omniprésents. Il aurait été plus intéressant d’intégrer plus d’extraits des mémoires de Bardot, qui sont rafraichissants par leur honnêteté. Un des points forts du film est la présentation de l’enfance de Bardot. Le montage des archives du père de Bardot est réussi et les vidéos sont agréablement mises en parallèle avec des extraits de ses mémoires. On éprouve de l’empathie pour cette petite fille qui a grandi dans un milieu familial assez froid et désagréable. On comprend ce qui a pu orienter sa carrière et surtout sa relation avec les hommes. Pourtant, Teboul réussit à présenter Bardot comme une femme à la fois forte, sensible, rebelle et implacable qui aime l’amour et est passionnelle. Somme toute, Bardot, la méprise est intriguant, sans être captivant. [

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CINÉMA

L’odyssée de Lars von Trier Gracieuseté de Zentropa

Le cinéaste danois présente son opus magnum Nymph()maniac. Baptiste Rinner Le Délit Enfin! Nymph()maniac est sur nos écrans! Plus de trois ans après les premières rumeurs concernant le prochain projet du cinéaste danois Lars von Trier, un très long-métrage nous est offert. Comme tous les films de Trier, il y avait une sorte d’anticipation démesurée. Le plus grand dépressif du cinéma s’attaquant au sujet le plus tabou de notre société (le sexe), ce n’est pas rien. Certains annonçaient un porno soft, avec des scènes non-simulées, un film subversif pour mieux coller à la réputation sulfureuse du réalisateur. C’est mal connaître Lars von Trier, ou plutôt le méconnaître. Le grand public connaît surtout Trier pour sa conférence de presse suicidaire au festival de Cannes en 2011, où il avouait sa sympathie pour Hitler. Nymph()maniac est donc le premier film de Lars von Trier à être attendu par le grand public. D’où la vaste campagne de pub, mettant en scène les personnages du film en train de jouir, ne faisant rien pour faire taire les rumeurs d’un petit film de cul, vaguement provocateur. En fait, on ne voit que trois ou quatre personnages en train de jouir en quatre heures; cela fera des déçu(e)s, surtout ceux qui attendaient, impatients, de pouvoir s’exciter sur Uma Thurman, Willem Dafoe, ou encore Christian Slater, qui ne font que de la figuration, diront certains. Nymph()maniac n’est pas un film de cul. Afin de démontrer cette affirmation capitale, retraçons la narration du film. Il est divisé en huit chapitres, une prétention intellectuelle que Trier peut se permettre étant donné l’ironie de sa posture. La narration est construite à la manière des grands récits canoniques tels Les Mille et Une Nuits ou Le Décaméron de Boccaccio: le personnage principal, Joe (Charlotte Gainsbourg), est recueilli par un vieux juif (Stellan Skarsgard), encore un topos, et lui raconte son histoire, jusqu’à boucler la boucle pendant l’excipit. La narration oscille entre la chambre du vieux juif, Seligman, théâtre de discussions et considérations intellectuelles entre les deux personnages, et les souvenirs rapportés de Joe, scènes dans lesquelles Lars von Trier réalise avec brio l’exercice difficile de la voix-off. L’ouverture se fait dans le noir, avec comme trame sonore le bruit amplifié de gouttes d’eau ruisselantes. Les premières images sont un enchaînement de plans-séquences lents et contemplatifs, caractéristiques de Lars von Trier, au milieu de ruelles anglaises, avant de s’arrêter sur le corps

immobile de Joe, étendue dans la neige, inconsciente. Si cette entrée en matière a de quoi déconcerter le spectateur de par sa lenteur, le titre «Führe Mich» du groupe de métal allemand Rammstein vient rompre cette sérénité ambiguë. Dans le premier chapitre, The Compleat Angler, Joe raconte son éveil sexuel et ses premières expériences, dont le mémorable épisode du train, dans lequel Joe et sa meilleure amie B (Sophie Kennedy Clark) organisent un petit jeu consistant à baiser le plus d’hommes pendant le voyage; tout ça pour un sachet de chocolats. La fougue perverse de la jeune Joe est remarquablement rendue par la belle Stacy Martin. Son récit est régulièrement interrompu par Seligman, qui montre à travers ses questions et autres anecdotes chargées de symbolisme de circonstance son ingénuité touchante, comme lorsqu’il analyse le dépucelage de Joe avec la suite de Fibonacci, ou encore ses références constantes à la pêche à la ligne, métaphore du jeu sexuel dans lequel l’homme serait le poisson mordant à l’hameçon. Le second chapitre, Jerôme, est consacré à la découverte de l’amour, sentiment ambigu et destructeur, centré sur le personnage éponyme (Shia Laboeuf), le seul d’ailleurs à avoir un prénom dans la narration de Joe. Le chapitre trois, Mrs. H, est singulier. Joe y raconte l’enchaînement d’hommes qu’elle voit chaque nuit, sept ou huit selon elle, par roulement. La narration dérape lorsque l’un d’eux, un homme marié, lui déclare sa flamme. Il décide de s’installer avec la jeune nymphomane alors même qu’elle attend son prochain rendez-vous. Vient alors une scène majeure du film, follement surréaliste, dans laquelle la femme du mari adultère, Mrs. H, campée par la brillante Uma Thurman, débarque dans l’appartement de Joe avec les enfants du couple pour leur montrer le lieu des ébats de leur père. Le couple se déchire devant ses propres enfants, l’amante du mari, et le plan cul de l’amante qui vient d’arriver, formant un quadrilatère amoureux absurde, et drôle, forcément. Seligman écoute, incrédule, relativisant la cruauté que Joe s’attribue a posteriori, elle qui a vu une famille se briser sous ses yeux, et par sa faute. Lorsque la narration revient au temps de l’énonciation, dans la chambre de Seligman, les deux personnages dissertent sur la folie, ce qui amène Joe à son prochain chapitre. Les va-et-vient entre les deux niveaux de narration se font toujours de façon anecdotique: Joe remarque un objet dans la chambre, ou un thème est abordé qu’elle met en rapport avec sa propre expérience. Si le procédé s’use au bout de quelques cha-

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pitres, il reste efficace; quoiqu’il arrive, Lars von Trier ne vise pas l’originalité dans ce cas-là, mais bien à investir un lieu commun de la construction narrative. Le chapitre quatre donc, Delirium, traite de la folie et de la fin de vie pathétique du père de Joe (Christian Slater), qui finit ses jours pris d’une schizophrénie maladive, qui tranche avec certaines scènes de volupté légère voire comique des trois premiers chapitres. Alors que le chapitre précédent introduit déjà certains éléments du pathos, à travers la colère de Mrs. H, Delirium vire complètement dans le tragique. Les crises de panique du père attaché à son lit d’hôpital sont criantes de vérité, à arracher une larme même aux plus insensibles d’entre nous. Joe assiste impuissante à la décrépitude de son père, satisfaisant sa soif sexuelle de manière mécanique avec des infirmiers de garde. Le dernier chapitre de la première partie, The Little Organ School, aborde un art cher à Lars von Trier: la musique. Si les références sont assez convenues, la polyphonie de Bach et autre symbolisme musical, la construction de ce chapitre est magistrale. Voulant montrer les différents amants de Joe et la façon dont ils s’articulent, Lars von Trier investit la notion de polyphonie, justement, avec un prélude de chorale de Bach en trame sonore. L’écran est découpé en trois parties (voir photo), qui représentent trois des amants de Joe. Le premier, la basse, est un homme attentionné, respectueux, qui lave la jeune femme au gant de toilette avant leurs rapports. À droite, le second amant, un homme viril qui prend Joe avec fermeté, la dominant, incarne la première mélodie. Enfin, au centre, la mélodie céleste, qui fait de la musique un art corporel, érotique, transcendant, est représenté par Jérôme, l’homme amoureux, qui redonne son côté passionnel à la relation sexuelle. À travers ces trois figures, la vie sexuelle de Joe atteint l’harmonie. La juxtaposition des trois plans, combinés à des images documentaires, avec Bach derrière, est d’une beauté ineffable. Cette séquence clôt de façon extatique un premier volume intime, poétique, sensuel et d’un humour qui transpire l’intelligence et l’autodérision. C’est bien la force de Lars von Trier, cette capacité de distance sur sa propre œuvre; notons le clin d’œil à la polémique cannoise au détour d’une phrase sur l’antisémitisme, si ce n’est pas à mourir de rire, c’est au moins à sourire. Le second volume s’ouvre avec le chapitre le plus long du film, The Eastern and the Western Church, s’étalant sur plus d’une heure. Au départ, ce sont des considérations sur le schisme d’Orient en 1054, les différents regards sur la souffrance et le plaisir éma-

nant des deux églises, l’Église catholique et l’Église orthodoxe. À partir de la science de Seligman, Joe raconte ses aventures sadomasochistes et les sévices qu’elle se fait infliger volontairement par un spécialiste de la question. Ces scènes de soumission sont sans aucun doute les scènes les plus violentes du film. Si elles donnent à voir une certaine forme de brutalité envers les femmes, celle-ci n’est ni gratuite, ni cruelle. On pourrait même les interpréter comme une dénonciation de l’objectification sexuelle de la femme par nos sociétés encore fondamentalement patriarcales. Le chapitre ne se résume néanmoins pas au seul étalage des pulsions sadomasochistes d’une nymphomane. Est décrit aussi une femme qui délaisse sa famille, son mari et son fils, qui fuit le domicile conjugal avec le consentement résigné de son homme, Jérôme, devant l’irrésistibilité de ses fantasmes. Un clin d’œil lumineux est fait au premier volet de la trilogie dites de la «dépression», Antichrist (l’autre film composant la trilogie est Melancholia). Dans le prélude de ce film, un jeune enfant s’échappe de son lit à barreaux pour se jeter de façon accidentelle par la fenêtre pendant que ses parents font l’amour. Si vous ne l’avez pas vu, courez sur Youtube la regarder, c’est une des plus belles scènes de l’histoire du cinéma. Dans Nymph()maniac, le petit Marcel s’échappe de son lit et s’approche de la fenêtre entrouverte. Alors qu’il est sur le rebord, son père rentre d’un voyage d’affaires et parvient à prévenir sa chute. Joe, sa mère, était sortie se faire fouetter. Le chapitre sept, The Mirror, met en scène la dépression de Joe devant l’insatiabilité de son désir sexuel. C’est dans cet épisode que Lars von Trier déploie le plus intensément sa critique de la société et de ses normes. Si cette rhétorique est un peu clichée, elle fonctionne néanmoins dans le ton général du film, notamment en tant qu’exercice de réexploitation des topoi au sein de l’opus magnum. Le dernier chapitre, The Gun, se perd un peu et fait apparaître quelques longueurs narratives là où les autres chapitres étaient un éloge de la lenteur. Aussi l’action semble assez peu vraisemblable. Joe est engagée par un homme quasi mafieux pour mener des opérations de recouvrement. Sans dévoiler l’épilogue du film, la progression du fatum autour du pistolet est téléphonée, bien qu’habilement menée, dans le respect des codes de la tragédie. La dernière scène est attendue; on sort avec un petit sourire se disant que Lars von Trier a bien joué avec nous, mais sa critique du patriarcat ne pouvait pas se passer d’une fin aussi détonnante. [

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ENTREVUE

Le français, mort ou vif

Après avoir fait la lecture des Conversations sur la langue française du linguiste Pierre Encrevé (Gallimard, 2007), Le Délit s’est proposé d’essayer d’approfondir la réflexion en mettant le professeur de littérature française Arnaud Bernadet face à quelques discours actuels sur l’état de la langue française. Joseph Boju Le Délit Le Délit: J’ai beaucoup de questions à vous poser et je ne sais pas par où commencer... Arnaud Bernadet: J’ai une question à vous poser en retour: pourquoi moi? Je ne suis pas le plus compétent, ni spécialiste de la langue française. Et pour l’essentiel, je la vois à travers les œuvres littéraires. LD: Parce que c’est vous qui m’avez dit de lire ce livre! AB: C’est une justification comme une autre. LD: Commençons, on retrouve la même remarque chez trois intellectuels français, Hélène Carrère d’Encausse, Alain Finklielkraut et Antoine Compagnon sur les dangers qui menacent l’enseignement du français: ils prennent chacun l’exemple des profs de maths se plaignant de ne plus pouvoir faire comprendre leurs énoncés tant le niveau de français régresse. Quelle est donc la situation du français? Fautil s’en plaindre? S’en rassurer? AB: J’aurai à ce sujet plusieurs remarques préalables. D’abord, cette inquiétude sur l’état du français n’est pas une nouveauté mais un discours stéréotypé qu’on nous assène et qu’on est contraint de supporter depuis bientôt un siècle. À croire que les deux mots «français» et «déclin» sont devenus synonymes. Ce discours prend l’une de ses sources dans les années 1930 vraisemblablement chez Charles Bally, un linguiste. Ensuite, pour ce qui regarde le discours contemporain, la question est régulièrement articulée à celle de l’enseignement. S’il y a là une donnée capitale, et nul n’ignore le rôle joué par l’appareil scolaire en France, au moins depuis la IIIe République, est-ce pour autant la même chose? La vitalité d’une langue se mesure-t-elle simplement à l’apprentissage et à la transmission, résolument normés? Qu’en est-il de l’usage effectif des locuteurs en général sur le territoire? Quant aux trois porteparole que vous citez, qui se piquent de défendre si bien la langue française, comme ils prétendent ailleurs sauver la littérature et la culture qui se produisent dans cette langue (et qui dépassent, à ce titre, l’espace hexagonal – son alarmante étroitesse…), ce sont pour rappel des modèles médiatiques et bien-pensants, qui agitent à dates régulières inquiétudes et réflexes conservateurs. Ce qui suffirait à situer leurs propos. Mais avant d’aller plus loin, je souhaiterais demander à nos pleureuses réactionnaires, si bien informées, et tellement angoissées devant le présent, sur quels critères tangibles et vérifiables ils bâtissent leur argumentaire. LD: Il y a justement un rapport sur la francophonie qui a été déposé par un député français Pouria Amirshahi le 22 janvier dernier qui fait preuve d’un certain scepticisme et qui invite le gouvernement à réagir. Il rapporte notamment les propos d’Hubert Vérine, ancien ministre des Affaires Étrangères qui écrit dans un rapport adressé au Président de la république datant de 2007: «L’indifférence des élites françaises au sort du français, et de la franco-

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Arts & Culture

Cécile Amiot / Le Délit phonie – mis à part les spécialistes -, est un scandale et une absurdité. Manifestation, sans doute, d’une sorte de déprime nationale et de faux modernisme, se préoccuper du français leur paraît une obsession de vieilles barbes, le comble étant atteint dans les milieux économiques globalisés où le snobisme, en plus de l’efficacité pratique, s’en mêle. Ni les Espagnols, ni les Russes, ni les Arabes, ni les Chinois ni les Allemands entre autres ne sont aussi désinvoltes avec leur propre langue. Si l’américain était sérieusement menacé, les États-Unis n’hésiteraient pas à adopter des lois Tasca / Toubon! La France est le seul pays qui a la chance de disposer d’une langue de culture et de communication et qui s’en désintéresse, sauf institutionnellement. Le résultat en quarante ans est là.» Il remet une certaine responsabilité sur les élites françaises, comme les conseils d’administration qui passent au tout-à-l’anglais. AB: Mais de qui parle-t-on? Des élites intellectuelles? Du monde économique? De la classe politique? Il y a plusieurs visées dans cette citation, à la fois un reproche à l’égard des «élites» et de l’autre côté une série d’exemples tirés de milieux économiques agissant à l’échelle mondiale. Avec cet autre lieu commun des temps présents, qui est l’hégémonie de l’anglais – domination qui en soi, et quelle que soit la langue, n’est jamais une bonne chose. Enfin, je perçois une assimilation dommageable entre la langue et la culture, que le français traîne depuis l’âge classique. Personne ne niera que l’influence de la culture française dans le monde s’est largement infléchie. Cela posé, bien que langue et culture interagissent constamment, on ne peut conclure du déclin de l’une au déclin de l’autre. Enfin, peut-on penser la langue, une langue sur le mode binaire «langue culturelle»/«langue de communication»? Benveniste l’a montré depuis longtemps, réfutant la thèse instrumentale: avant toute chose, le langage sert à vivre. La communication n’en est qu’une dimension. LD: C’est la distinction que fait implicitement Pierre Encrevé dans son livre, qui dit que le français est une langue distinguée, que «ce n’est pas une langue qui rapporte mais

une langue qui apporte quelque chose de tenu pour exceptionnel», à l’inverse de l’anglais qui serait précisément une langue qui rapporte. AB: (Rires) Pardonnez-moi, c’est «distingué» ce que nous disons en ce moment même? Pour ce qui regarde le français, c’est un beau cas de narcissisme et d’ethnocentrisme. À croire que les autres langues ne sont pas porteuses de culture, ou pas au même degré que le français. Du lien historique qui a pu exister et continue d’exister entre langue et culture en français, on ne saurait en déduire qu’il y a une implication naturelle ou essentielle. À la langue distinguée j’ajouterai son usage prestigieux comme idiome de la diplomatie au XVIIIe siècle. Certains ne s’en sont pas encore remis. Voyez nos A-gaga-démiciens (comme disait Verlaine). Ce qui vaut pour le français vaut pour l’anglais dont le sous-texte dit clairement (à travers le jeu de mots apporte/rapporte) le lien à la mondialisation capitalistique réglée sur l’évangile néolibéral. Je peux donc en conclure sur ce schéma que Shakespeare, W. H. Auden, Faulkner, Joyce, Dos Passos, etc., ou plus près de nous Gail Scott et Alice Munro n’apportent pas, ou plutôt qu’ils rapportent… Ça se saurait quand même. C’est l’éternelle confusion entre la langue et ce qui n’est pas elle, qui fait dire aujourd’hui que l’anglais est la langue de la mondialisation, comme après 1789 les révolutionnaires affirmaient que le français était la langue de la liberté. Absolument vrai: le français est la langue de la Révolution et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen; c’est pourquoi je m’empresse d’ajouter qu’elle a été/est aussi la langue de la colonisation… LD: On sent chez les linguistes le désir d’opposer à une langue qui reflèterait une vision de la France, l’idée du français comme étant un créole du latin, selon Pierre Encrevé, qui nous amènerait vers le métissage universel. AB: Je me demande comment le français peut être considéré comme un créole. Je n’ai plus le contexte de la citation et du raisonnement d’Encrevé, mais j’imagine que cette analyse se place dans un cadre global/globalisé.

LD: C’est surtout par rapport au fait que le français est en train de se mouvoir plus rapidement aujourd’hui, après avoir été cadastré durant des siècles par des règles établies depuis Malesherbes. AB: Cette notion de «créole» n’a d’intérêt que si elle admet le métissage et l’impureté, loin du mythe du génie de la langue française, développée depuis le XVIIe siècle jusqu’à Rivarol avec sa xénophobie linguistique. Koltès disait à peu près que la langue française n’était belle pour lui qu’à condition d’être maniée par un étranger. Voyez La Nuit juste avant les forêts. Pour revenir au discours décliniste, il est sans doute inséparable de l’histoire du français depuis l’âge classique, notamment avec la création de l’Académie Française en 1635, le besoin de surveiller et de légiférer sur la langue. L’histoire du français est très institutionnelle et normative. Je rappelle que la mission de l’Académie Française lors de sa création par Richelieu, et selon les lettres patentes de Louis XIII, est d’établir un dictionnaire, ce qui arrivera tardivement (au point que les lenteurs et les arguties lexicales de nos Immortels exaspéraient Louis XIV), mais aussi d’établir une grammaire, une poétique. En regard, au XIXe siècle, on découvre les dessous de la langue, sa diversité. On s’intéresse alors davantage à la langue verte, la langue érotique, je pense à Alfred Delvau qui a établi un dictionnaire de la langue érotique dans les années 1860; on s’intéresse à l’argot, la langue des criminels. Voyez les positions esthétiques de Hugo. Se pose par ailleurs la question du recul des dialectes, et la continuation du processus d’unification de la langue sur le territoire, qui ne sera véritablement acquise qu’au cours du XXe siècle. Il y a à la fois ce mouvement d’homogénéisation et de l’autre côté une reconnaissance de la pluralité interne, quelque chose que vont mettre à profit les écrivains. LD: Par rapport à l’homogénéisation du français et à sa normalisation, Pierre Encrevé note un paradoxe. Il dit «Après 1960, au moment où le français à complètement triomphé en France de toutes les langues régionales concurrentes, où on le fait intégrer par tous les enfants sur le temps long de l’enseignement obligatoire et avec le relais du développement généralisé de la télévision, c’est à ce moment-là que commence à faiblir la reconnaissance mondiale de la littérature française contemporaine.» Est-ce qu’on peut imputer une certaine responsabilité de l’arrivée des médias de masse et de l’industrialisation de l’édition sur ce phénomène? AB: Je ne sais pas. La seule chose que je peux dire, c’est que je remarque encore un glissement dans le discours de Pierre Encrevé. On passe de la langue à la littérature, comme si c’était la même chose. Il est indéniable que la langue est une condition de la littérature, qu’en retour la littérature fait la langue comme elle invente la culture, de la culture. Mais de là à établir une corrélation, ou ce point de basculement chronologique entre langue et littérature… au demeurant inséparable de la période coloniale et post-coloniale. De nouveau, le point de repère implicite est le français comme langue culturelle, syntagme ambigu, on l’a vu. L’idée de culture

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LD: Il y a une prise de conscience au niveau institutionnel, au niveau politique. Le rapport de Pouria Amirshahi vante l’exemplarité de la politique linguistique québécoise, qui serait un modèle à imiter en France. Aujourd’hui nous sommes en période de campagne, et si le Parti Québécois passe, il propose de renforcer la loi 101. AB: Vous voulez passer sur le terrain politique, n’est-ce pas? (Rires) Mais la réalité est totalement différente. Par quoi le français en France serait-il menacé? Ou de quoi serait-il menacé? Par l’anglais, qui n’y joue sûrement pas le rôle d’adstrat comme en terre canadienne? Ou mieux: par l’alsacien? LD: C’est que le discours du déclinisme en France s’articule surtout autour de l’anglais, l’enseignement et les élites. Ce sont les trois piliers qui reviennent. On peut prendre l’exemple de Michel Serres, qui dit dans une entrevue à La Depêche «La classe dominante n’a jamais parlé la même langue que le peuple. Autrefois ils parlaient latin et nous, on parlait français. Maintenant la classe dominante parle anglais et le français est devenu la langue des pauvres; et moi je défends la langue des pauvres». AB: Il est normal que les Français lorgnent sur ce qui se fait à l’étranger, et spécialement vers le Québec. Mais la langue officiellement en usage outre-Atlantique n’est pas, encore une fois, menacée comme le serait ou l’aurait été le français au Québec, qui a dû se défendre. Je dis bien «aurait été» et «a dû». La bataille nationale et linguistique a été pour une large part gagnée ici. Les francophones du Québec sont entourés de millions d’anglophones, d’où leur vigilance comme leur insécurité, qui font l’une et l’autre leur histoire et leur présent. Voyez les travaux de ma collègue Chantal Bouchard à ce sujet. Pour le reste, et en ce qui concerne la dérisoire campagne politique à laquelle nous assistons en ce moment, où les idées débattues avoisinent le néant (euphémisme), je laisse le PQ et sa grande oratrice, Pauline Marois, à leurs fantasmes identitaires, qui prennent souvent appui sur la langue française... Pour revenir à la France, et notoirement l’argument de l’anglais comme danger potentiel, il est conçu au rang de «langue économique» ou «langue mondialisée». Il ne s’agit pas de nier les effets de domination, en lien avec les classes d’affaires, l’élite politique, les médias. Il faudrait y ajouter les milieux scientifiques. L’observation de Pierre Encrevé est

très juste, les médias peuvent véhiculer des éléments tels que les anglicismes. Ils jouent aussi, de la presse à la télévision ou autres technologies, un rôle positif dans la diffusion de la langue. Il n’y a aucune raison de les mépriser ou d’en faire une source diabolique. Quant aux anglicismes, on assiste déjà à leur entrée au XIXe siècle: ce n’est ni nouveau ni récent. Autant donc en juger avec mesure et discernement. Quant au propos de Michel Serres qui pose l’anglais comme langue des classes dominantes et le français comme langue des pauvres, l’analogie avec le latin est absolument truquée: il n’y a rien de l’ancienne opposition entre langue vernaculaire et langue savante. Les élites du temps, les clercs de l’âge médiéval par exemple, se trouvaient dans une véritable situation de diglossie. Quant au français que Michel Serres voudrait défendre parce que c’est la langue des pauvres, d’une part nous sommes des millions à être pauvres, d’autre part, ça me semble agiter une rhétorique très populiste. Discours d’idéologue. Je ne vous cache pas que ça me fait rire. À date (pardonnez-moi ce québécisme, ou cet anglicisme dissimulé???), je n’ai pas encore entendu députés et ministres s’exprimer en anglais devant la Représentation Nationale… Ça viendra… LD: Ce sont des gens qui ont une approche très prescriptive, très normative de la langue. AB: C’est bien là qu’est le problème. LD: Tandis qu’un homme comme Pierre Encrevé est dans l’explication ou la description. AB: Encrevé est un sociolinguiste sensible aux variations du français sur le territoire. Il est surtout acquis à une démarche descriptive, assignée à la science linguistique depuis sa fondation moderne par Ferdinand de Saussure. Mais, vraiment, pardon, j’ai du mal à comprendre: en quoi le français est-il la langue des pauvres aujourd’hui, l’anglais la langue des classes dominantes? LD: Je pense que le raisonnement de Serres part d’une considération sur le langage publicitaire; il fait le rapprochement entre la France sous l’Occupation. En disant qu’il y a «plus de mots anglais sur les murs de Toulouse qu’il y avait de mots allemands pendant l’occupation». AB: Encore une analogie. Ah! les bons vieux réflexes nationalistes. Il faut préserver son essence. Et la substance, elle est

du côté du peuple, c’est bien connu. En ce qui concerne le système éducatif, les choses sont différentes, la place de la grammaire, l’acquisition du lexique, l’apprentissage de l’orthographe sont choses abondamment discutées. Du reste, crier au déclin, c’est une grande spécialité française… Allez, mettons un bonnet d’âne sur l’auteur de l’Éloge de la philosophie en langue française… LD: Je pense que ça part d’une considération sur la place du français comme langue de travail dans les organisations internationales, à Bruxelles par exemple où il serait en déclin, et dans les conseils d’administration des grandes entreprises françaises comme Renault ou Vivendi. AB: Pour la publicité, qui est par essence du domaine public, le politique a pouvoir de légiférer et d’agir. Sur la question de la place du français dans les institutions internationales, il y a aussi l’allemand, l’italien, l’espagnol, etc., qui ont tout autant leurs droits dans cette affaire. Demandons à nos homologues. LD: J’ai une dernière remarque, tirée du dernier séminaire de Roland Barthes, qui disait: «Nous vivons un renversement. Le bien-écrire, entraîné dans la débâcle esthétique de la bourgeoisie, n’est plus respecté, c’est-à-dire qu’il n’est plus observé. […] Il devient un langage volontairement artificiel, à part, difficile. Nous devons aujourd’hui concevoir l’écriture classique comme déliée du durable dans lequel elle était embaumée. N’étant plus prise dans le durable, elle devient nouveau. Ce qui est fragile est toujours nouveau. Où est la diversité du vivant? Est-elle dans l’écriture? Je devrais dire le writing, des stéréotypes de l’actuel, ou dans le principe du style, énoncé par Flaubert à 33 ans? Il faut que les phrases s’agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt. Toutes dissemblables en leur ressemblance.» AB: Là il s’agit d’une réflexion autour de la littérature et de son histoire, donc on quitte a priori la problématique de la langue française. Le bien-écrire n’est plus respecté? Tout fout le camp. Amen. Moi je m’en félicite. Et qui ne s’en féliciterait pas? Je lis autrement que Barthes. On a deux siècles d’histoire qui ont promu le mal dire – exprès, la difformité, les contrefaçons, les malfaçons, le mauvais goût. Cette filiation commence avec Hugo dans la préface de Cromwell en 1827, elle se poursuit chez Baudelaire dans Les Fleurs du Mal, se réinvente chez Rimbaud, Verlaine, Corbière,

Jarry, Lautréamont, et la liste serait longue au XXe siècle de tous «ceux qui merdrent», depuis les blocs de KHA-KHA d’Antonin Artaud à Mal vu mal dit de Beckett. Alors, fragiles ou durables? Combien d’auteurs ont vu leurs œuvres qualifiées de monstrueuses, méconnaissables et inintelligibles, par ceux qui, sous toutes les latitudes, bercés par leur propre ronron intellectuel, tiennent la littérature pour l’expression d’une essence, croient encore à la notion idéaliste de «chef-d’œuvre», et s’accrochent désespérément aux critères du passé, sans voir ce qui advient au présent? Vous savez, les réactionnaires sont tous les mêmes, sous toutes les latitudes, et on trouve comme ça une récurrence systématique des discours, que ce soit au XIXe siècle ou au XXe siècle, que ce soit ici ou de l’autre côté de l’Océan. Questionnaire du Délit: - Votre mot préféré: critique - Le mot détesté: conformisme - Votre drogue favorite: le tabac. Un des attributs du dandy, la première étape avant les paradis artificiels - Le son ou le bruit que vous aimez: le silence - Le son ou le bruit que vous haïssez: les conversations creuses. - Juron ou blasphème favori: Pour blasphémer il faut croire, et je ne crois pas, donc il me serait difficile de répondre. Pour le juron, le même que celui d’Ubu. - Homme ou femme à mettre sur un billet de banque: Alain Farah - Le métier que vous n’auriez pas aimé faire: épicier, et sous ce terme je décline les banquiers, les chefs d’entreprises, les petits patrons. Tous ceux qui ont la main dans la logique je dirais plus largement capitalistique. - La plante, l’arbre ou l’animal de réincarnation: Le chat. Banalement et baudelairement. - Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous l’entendre vous dire après votre mort: C’est difficile de répondre à ça, ne croyant et n’ayant foi en aucune transcendance, je vis sur un plan d’immanence absolu! Que les quelques petits essais que j’aurais consacrés à la littérature française ne sont pas si mauvais que ça (Rires) C’est une question d‘orgueil! [ Propos retranscris par Baptiste Rinner.

CHRONIQUE

Jours heureux Thomas Simonneau | Dernière petite histoire de grand vandale

LA SEMAINE DERNIÈRE, J’ÉTAIS en week-end à New York chez un ami d’enfance qui y fait ses études. Sa mère étant

galeriste, nous étions invités au vernissage d’une exposition sur l’art urbain dans une des galeries les plus prestigieuses de la métropole. Après quelques échanges mondains et autres analyses sophistiquées sur, notamment, la spiritualité pragmatique du graffiti, la transcendance intemporelle de l’art pictural maya ainsi que l’influence de la religion dans le travail d’Andy Warhol, mon ami et moi tombons nez-à-nez avec l’un des artistes les plus notoires de notre temps: Shepard Fairey. Si vous avez vu l’affiche intitulée «Hope» de la campagne d’Obama en 2008 ou les pochoirs bichromes du catcheur «André the Giant» soustitré d’un «OBEY» devenu maintenant icone de la pop culture contemporaine en tête, c’est signé Fairey. Sinon, une petite recherche Google fera l’affaire. Grand amateur de paris amicaux, je propose alors à

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mon ami d’inviter l’artiste à une session de vandalisme que nous avions prévu dans une usine abandonné du Bronx pour le lendemain, tout en lui passant une coupe de champagne afin d’accroître, ne serait-ce que brièvement, ses compétences interpersonnelles. Sans plus attendre, mon ami se dirige vers la cible de notre pari, profitant des quelque secondes de répit qu’on laisse à ce genre de personnalités tous les trentesix du mois. Un bon quart d’heure de pourparlers plus tard, mon ami revient vers moi, alors que je m’attardais négligemment sur une œuvre près de l’entrée. Il m’annonce, triomphal : «C’est bon, on a rendez-vous devant l’entrepôt demain à dix-huit heures, il nous accorde une heure!». Damned, il est fort ce petit. Le lendemain, nous retrouvons Shepard à l’heure prévue et montons sur

le toit de la bâtisse. Nous décidons de produire une grande fresque de deux mètres sur quatre, histoire de ne pas faire les choses à moitié. Petit à petit, un poisson phénoménal se profile sur le parapet que nous peignons. Nous en profitons pour parler des dernières actualités du monde de l’art et, notamment, de l’exposition de Peter Doig au musée des beaux-arts de Montréal, d’ailleurs couverte par le Délit il y a peu (Délit du 25 mars, ndlr) tout en fignolant l’intérieur de notre vertébré qui, il faut l’admettre, est l’un des animaux les plus fascinants de notre planète. À la fin de notre session, satisfaits et épuisés, nous nous asseyons au bord du toit plat de l’usine, les pieds dans le vide, admirant le coucher de soleil qui vient calmer l’effervescence de la Grande Pomme. Rien de tel pour entamer ce mois d’avril. Vrai-ment. [

Arts & Culture

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CAMPUS

Vielfalt, pour diversité La revue interdisciplinaire des étudiants d’études allemandes fait florès. Joseph Boju Le Délit

«d

ie phantastische Vielfalt des Lebens» («la formidable diversité de la vie», traduction libre, ndlr), voilà l’exergue et le mot d’ordre que se sont donnés il y a trois ans les étudiants d’études allemandes de McGill. Il s’agit d’un syntagme de Stephan Zweig, probablement l’Autrichien le plus lu sur la planète, dont les œuvres complètes sont d’ailleurs disponibles depuis peu dans la bibliothèque Pléiade des éditions Gallimard, pour ceux qui auraient quatre-vingts dollars sous la main. Parmi la vingtaine de publications étudiantes qui s’évertuent à faire vivre notre campus, il faut noter la singularité de Vielfalt. Fondée par Emilio Comaydel Junco et Joseph Henry, un ancien éditeur au McGill Daily, la publication s’est vite démarquée par son approche éclectique, leur ligne éditoriale différant quelque peu de celle de leurs consœurs. Vielfalt propose en effet une revue qui ne se limite pas exclusivement à la régurgitation bête et méchante de travaux ayant reçu l’auguste lettrage (entendre ici un A). On trouve d’autres choses dans cet in-folio de 58 pages, comme des textes de création ou des visuels, le tout en lien avec l’esprit général de la revue, qui est l’exploration des cultures germanophones.

Romain Hainaut / Le Délit Ce n’est pas pour autant de l’esbroufe, ni du n’importe quoi. La mise en page est sérieuse, et les propositions pertinentes. Les essais, écrits en allemand, en anglais et même certains en français, présentent chacun une perspective sur la culture germanophone à travers la discipline de leur choix: littérature, histoire, beaux-arts, cinéma, ou bien même fait vécu (qui n’est pas une discipline). Pour le lancement de la quatrième édition donc, la revue du département des études allemandes de McGill a choisi le Goethe-Institut. Après avoir avalé

quelques bouchées, certains contributeurs se sont essayés à la présentation de leurs travaux. On retiendra l’exposé solide de Bianca Waked sur le philosophe Wittgenstein et son approche aux limites du langage, ainsi que la lecture désopilante du texte de création d’Andrew Wells sur le rapport à la nudité des Allemands de l’Est. Sur les douze textes de cette édition, notons aussi avec nombrilisme que deux sont écrits en français. Le premier, de Frédérique Lefort, est une analyse du regard masculin du flâneur et de ses effets

sur la gent féminine dans The Suspicious Characters de Franz Hessel. Cet article, conçu à l’aune des travaux de Lacan sur la question, fait preuve d’un raisonnement ferme sur le pouvoir du regard masculin: «La société a fait des femmes des produits de consommation. L’ensemble de leurs actions peut être expliqué par une seule envie: celle d’être regardées, d’être perçues comme des objets de désir aux yeux du sexe masculin.» Le second est l’œuvre de Guillaume Benoit Martineau et s’intitule «Correspondances», en référence, on suppose, au poème de Baudelaire. Il traite de la Lettre de Lord Chandos d’Hugo von Hofmannsthal, y cherchant à juste titre des correspondances avec les travaux sur le langage de Walter Benjamin. Que certains doutent avec ironie de la pertinence et de l’utilité des publications étudiantes (voir «Publications étudiantes», vol.20), Vielfalt répond avec un quatrième numéro à la facture impeccable et au contenu pertinent. Écrire un essai est une chose, le faire vivre dans une publication en est une autre, et pas des moindres. À l’heure où toute publication, quelle que soit sa taille, voit remis en cause son ratio émetteur/récepteur, la stratégie abordée par l’équipe de rédaction de Vielfalt est un exemple que beaucoup devraient suivre. Après tout, n’estce pas là le juste credo des minorités: proposer la diversité? [

Et nous souhaitons VOUS remercier

P

ierre Adamczyk, Simon Albert-Lebrun, Karim Amar, Astrid Aprahamian, Léo Arcay, Julie Artacho, Nelu Barca, Thomas Baron, Louis Baudoin-Laarman, Léa Begis, Laurence Bich-Carrière, Thomas Birzan, Michael Blais, Emilie Blanchard, Philippine Blanchet, Dakota Blue Harper, Jérémie Brugidou, Lindsay Cameron, Zoe Carlton, Laurence Carrière, Camille Chabrol, Sophie Chauvet, Gabriel Cholette, Antoine S. Christin, Anabel Cosette Civittella, Fabien Clouette, Thomas Cole Baron, Maxime Côté, Sébastien Daigle, Virginie Daigle, Noor Daldoul, Marie De Barthes, Alexis De Chaunac, Lola de la Hosseraye, Jules De Lage, Daisy De Montjoye, Ravi Deespres, Jules Delage, Julia Denis, Philomène Dévé, Natalia Laura Diaz-Berrio, Catherine Diggs, Any-Pier Dionne, Gilles Dry, Gwenn Duval, Luce Engérant, Robert Etcheverry, Katia Fabre, Céline Fabre, Anaïs Faubert, Roman Finkelstein, Léa Frydman, Aurélie Garnier, Alexandre Gauvreau, Lauriane Giroux, Camilia Gordillo, Yuliya Gorelkina, Étienne Gratton, Léa Gruyelle, Habib B. Hassoun, Eugène Holtz, Luce Hyver, Tristant JeanneValles, Luiz Kazuo Takei, Clémentine Koenig, Myriam Lahmidi, Aurélie Lanctôt, Stéphany Laperrière, Vincent Larin, Annick Lavogiez, Sean Lee, Aliaume Leroy, Jacod Leod, Michaël Lessard, Heidrun Lohr, Francis Loranger, Keelan Mac Leod, Anna Magidson, Marion Malique, Ruth Malka, Léa Marcel, Jean-Pierre Maurin, Claire McCusker, Charlotte Mercille, Mathilde Michaud, Marine Miglio, Sharif Mirshak, Louise Moulié, Jade Moussa, Sao-Mai Nguyen, Éléonore Nouel, Nathalie O’Neill, Suzanne O’Neill, Laila Omar, Camilla Ordillo, JessikaKina Ouimet, Trevor Paglen, Edouard Paul, Gaëlle Perrin, Esther Perrin Tabarly, Julien Perthuis, Adrien Peynichou, Alexandre Piche, Apolline Pierson, Justine Provost, Scarlett Remingler, Valérie Remise, Yves Renaud, Baptiste Rinner, Valentine Rinner, Baptiste Rinner, Philippe Robichaud, Chloé Roset, Charlotte Ruiz, Sylvain Sabatié, Mélanie Seibert, Youri Semenjuk, Robert Smith, Lily Stoneheart, Alice Tabarin, Hossein Taheri, Luiz Takei, Margaux Tellier, Sylvana Tishelman, Mai Anh Tran-Ho, Victor Tricaud, Christina Vinatoriu, HanHan Xue

Nouvelle équipe 2014-2015 Rédacteur en chef: Joseph Boju Coordonnateur de la production: Thomas Simonneau

Coordonnatrices de la correction: Céline Fabre & Any-Pier Dionne

Chef de section Actualités: Léo Arcay Secrétaire de rédaction Actualités: Louis Baudoin-Laarman Chef de section Société: Julia Denis

Coordonnatrice photographie: Cécile Amiot Coordonnateur illustration: Vacant

Chef de section Arts & Culture: Baptiste Rinner Secrétaire de rédaction Arts & Culture: Thomas Birzan

Infographe: Vacant

20 Arts & Culture

Coordonnateur web: Vacant

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Rencontres Les deux slams suivants ont été écrits par des étudiants du Centre d’enseignement du français (CEF) à McGill, dans le cadre du cours FRSL 407 - Français oral, donné par Natallia Liakina. L'objectif était d'écrire un texte inspiré du slam "Rencontres" de Grand Corps Malade.

Yuliya Gorelkina

M

aman, papa Je ne vous ai jamais expliqué Que grâce à vous et à l’encouragement que vous m’avez donné, J’ai rencontré des situations positives qui m’ont donné la joie, le courage et le succès. Vous m’accompagnez sur mon parcours difficile Et maintenant vous apprendrez Comment vous avez rendu ma vie heureuse Et comment vous m’avez influencée. Tout d’abord sur ma route, je marchais sans rencontrer de résistance J’étais très petite, c’est vrai, mais je me promenais avec l’assurance Mais quand j’avais sept ans, j’ai rencontré mon premier ennemi Il était terrifiant, il a bouleversé ma vie Cet ennemi était l’immigration Et je me suis donc familiarisée avec la confusion En arrivant au Canada, j’ai remarqué que tout était nouveau Les gens, la nourriture, la langue J’essayais d’écouter, mais je ne comprenais pas les mots Je me sentais perdue, j’étais sans voix J’ai rencontré des nouvelles personnes, mais j’avais peur chaque fois Je me faisais du mauvais sang et je pleurais Mais sans arrêt, vous m’avez consolée Vous m’avez expliqué que les changements sont difficiles Et que la vie n’est pas toujours facile Vous avez eu raison et au fil du temps, je me suis fait l’oreille J’ai commencé à comprendre les mots et les expressions Enfin, j’ai appris l’anglais Donc, j’ai continué sur ma route avec plus de vigueur Parce que mon premier ennemi avait fortifié mon cœur Mais après avoir déménagé plusieurs fois J’ai rencontré un autre ennemi que je n’aimais pas C’était la timidité qui m’a suivie de près Elle m’a rendue peureuse et je m’inquiétais J’avais envie d’être sociable et extravertie Mais puisque je manquais d’assurance, je n’ai pas réussi Néanmoins, vous m’avez tenue par la main gentiment Et je suis devenue plus à l’aise au fil du temps Un peu plus tard sur mon chemin, j’ai rencontré une vraie amie Elle s’appelait «curiosité» et elle était vraiment jolie En la rencontrant j’ai découvert Quelque chose d’extraordinaire: J’ai compris que j’adorais étudier Je voulais apprendre les maths, l’histoire, la science et le français Même si vous étiez très occupés, vous avez joué un grand rôle Dans l’énorme succès que j’ai connu à l’école Vous avez enrichi mon éducation En répondant à mes nombreuses questions

2 | Cahier Création – 1er avril 2014

Assez tôt sur mon chemin, j’ai rencontré deux êtres destructifs et inconnus Et ils m’ont attaquée à première vue J’étais désarmée, naïve et terrifiée Pendant que l’anxiété et le trouble d’alimentation me tourmentaient Je me sentais isolée parce que j’étais différente Malheureusement, mes pensées étaient toujours méchantes La nourriture et moi, nous avons développé une relation bizarre J’étais têtue et je ne mangeais pas Je suis rapidement devenue très mince, tordue, malade Ma peine psychologique était évidente Les médecins étaient fâchés quand leurs médicaments n’ont pas fait d’effets Malgré tous leurs efforts, rien n’a changé Pourquoi? Parce que leurs remèdes n’étaient pas ce dont j’avais besoin J’avais envie du réconfort de mes parents, ainsi que de leur soutien Alors, chers parents, votre tendresse et patience ont transformé mon état d’esprit J’ai choisi d’arrêter de me faire du mal, et j’ai guéri Donc, j’ai marché sur mon chemin avec plus d’assurance Après avoir découvert l’amour propre et l’indépendance J’étais plus forte et ouverte d’esprit Et quand j’ai rencontré un nouveau copain, je l’ai accueilli Ce copain était le choix et il m’a montré des possibilités Il m’a donné l’occasion d’adopter la liberté Je devais choisir une université pour mes études J’étais enthousiaste, mais en même temps, il y avait des incertitudes Donc, mes chers parents, c’est vous qui m’avez guidée Quand vous m’avez rappelé qu’on doit toujours rêver Vous m’avez encouragée à choisir l’Université McGill Et maintenant je suis contente d’apprendre les matières utiles Mais je ne vous ai jamais dit «Merci» C’est grâce à vous que je suis ici Au Canada, à Montréal, à l’Université McGill Vous m’avez inspirée à braver les normes, à faire de mon mieux, à être moi-même Et pour cette raison, je dois vous dire «je vous aime» Maintenant je brûle d’impatience de continuer sur ma route Je suis pleine d’espoir et je n’ai aucun doute Vous êtes très loin et je marche toute seule Mais je sais que vous me soutenez Et maintenant, à ce moment, je vous dis Du plus profond de mon cœur, Chers maman et papa, « Merci »

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L’Extérieur Luiz Kazuo Takei

Alec Tilly

O

ui, j’apprends toujours, et oui, j’ne suis pas très vieux, Mais y’a des choses dans ma vie qui m’influencent plus qu’un peu Grâce à ma famille, et aussi à l’expérience, J’ai beaucoup appris, et ce n’est pas seulement de la chance. Au début de mon chemin, j’ai rencontré la vie sans soucis Pas caractéristique de la vie réelle, comme le printemps sans la pluie Le monde était sans fin, et j’étais seulement un enfant Je m’en fichais de ce qu’il se passait, à condition que ce soit amusant, Des jours pleins de jeux, avec deux ou trois amies. M’enfin, comme j’ai vieilli, la vie me donne plus de soucis. Un peu plus tard, au début du lycée Mes relations ont changé, et j’ai retrouvé l’amitié. Il ne s’agit pas de jeux, c’est plus profond, On peut partager soi-même et partager le monde Des rêves, des problèmes, et surtout de l’humour, La vie vaut le coup, quand t’as des amies, toujours. Un moment sur ma route, j’ai rencontré la musique, Enrichissante et tranquille, c’était une rencontre bénéfique J’y suis devenu accro, mais ça fait rien, Quoiqu’il se passe, elle me fait du bien. Je me promène dans la vie avec des mélodies dans ma tête, Toujours apaisantes, elles rendent la vie parfaite Ou presque, y’a dans la vie infiniment de problèmes. Assez tôt sur mon parcours, j’ai rencontré la maladie, Mais aussi je suis devenu plus fort, sans besoin de cris Pour raisons de santé, mes parents ont traversé le pays J’ai vécu avec mon parrain durant presque une année. C’était dur sans doute, et j’ai du compter sur moi-même, Mais aussi avantageux, et ça a valu la peine. Grace à cette expérience, j’ai rencontré l’Independence, J’ai pris contrôle de ma vie entière, Et j’ai réalisé ce que je voulais faire. Sans une personne pour me guider, Je devais prendre mes responsabilités. Je suis a l’université dans un pays diffèrent, Mais avant ça, d’autres trucs ont été importants. Pendant la dernière année chez moi, j’ai rencontré la nostalgie, Pas une seule fois, y’a toujours le fait que la vie passe trop vite. Mon enfance me manque, à l’époque je n’avais pas de soucis, Mais y’a des changements que je dois accepter avec le sourire. Une chose que j’ai apprise, c’est d’avoir un esprit ouvert Le temps passe, les saisons changent, et l’herbe n’est pas toujours verte Mais je suis une personne très heureuse, pleine de bonheur, Si je me calme et je prends l’air, je peux faire tout sans peur. Bien que la vitesse de la vie me rende nerveux, Le futur m’attire, et mes ambitions brûlent comme un feu. Récemment sur mon trajet, j’ai rencontré le voyage Le monde attend d’être découvert, et j’ai besoin de courage Un tas de pays, un tas de personnes, chacun est incroyable Tout est ici pour une raison, même si elle est insondable Donc j’vais tout voir et rencontrer tout le monde Pour vivre ma propre vie, sans gaspiller une seule seconde.

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1er avril 2014 – Cahier Création | 3


Ce que l’on craint Le texte suivant a été choisi par Le Délit parmi quatre textes écrits par des étudiants du Centre d’Enseignement du Français (CEF), pour le cours FRSL 455 – Grammaire et Création, donné par JeanYves Richard. Le but était d’écrire une courte nouvelle en s’inspirant des premiers mots de nouvelles écrites par des auteurs connus (ici, Gabrielle Roy).

Jacob Leon

M

J

’ai été blessé vers l’aine car j’étais mal armé. Le vent a glissé dans mon tombeau de l’air vicié, Mon cadavre était serein, beau et intouché. La Martine, émue, s’est agenouillée à mes côtés. Je l’ai vu godronner ma tombe empoussiérée.

Les ballerines

Léa Bégis

Marie-Andrée Champoux

L

es ballerines

Je t’écris pour te dire que je t’attends Même lorsque je me perds en verbiages, En grimages ignares d’émaux et camées, En fardage de vers enfirouapés Je t’écris pour te dire que je te sens Coups de tête et coups de poings et coups de pieds Et tonne et tonne et tonne, rythme bleuté Qui file de la mer à toi, sans portage Car voilà longtemps que nos corps font adage, En une longue promenade du sang

Léa Bégis

Elizabeth Plante

R

I

éminiscences d’octobre Végétation extatique Moiteur, écorce gorgée Fauves et broussaille sous l’averse

[Variations chromatiques] Aurore ténue, draps froissés Fenêtres ruisselantes Timide étreinte Bruine évanescente - Mémoire photographique

4 | Cahier Création – 1er avril 2014

l faut aimer sans cesse après avoir aimé; C’est ce que nous recommande ce cher Musset. D’amour comme de vin laissez-vous enivrer, Buvez à foison cet élixir si parfait.

L’ivresse

Réminiscences d’octobre

Les poètes enterrés

aman et moi nous roulions dans un train vers la Saskatchewan, pour aller là-bas empêcher un mariage. (Début d’une nouvelle de Gabrielle Roy.) Le sentiment d’urgence avec lequel nous avions débuté cette aventure m’avait déjà, il y a longtemps, abandonné aux périphéries de cette terre vide. Je contemplais les champs de blé, illuminés par la lueur muette de l’aube, qui nous entouraient depuis des heures. Ayant passé le jour précédent dans un sommeil rétif, j’ai survécu à la nuit interminable d’une manière insomniaque. Dans ces temps-là, je ne comprenais guère la motivation de notre voyage. Malgré les murmures et chuchotements qui m’avaient confié l’ébauche d’un scandale familial, la raison des sanglots de ma grand-mère et de l’angoisse de ma mère demeurait floue. Ma mère avait essayé de m’expliquer les détails de la situation, à travers le vacarme du train, en usant des métaphores pudiques que l’on emploie en abordant des sujets délicats avec les enfants, mais pour moi l’histoire du gros homme ukrainien aux yeux bleus et aux cheveux blonds, qui s’était enfui avec ma jeune tante de vingt-deux ans avait plutôt l’air d’un conte de fées que d’une tragédie. Au début de notre voyage le wagon était rempli de passagers. Les gens se bousculaient en hurlant des conversations dans tous les dialectes d’un pays en train de se peupler. Ils emplissaient l’atmosphère en se mêlant et s’entrechoquant, tellement que l’on ne pouvait entendre ses propres pensées. Là, par contre, au bout de notre trajet, la plupart des gens étaient descendus, et il n’y restait que cinq ou six hommes sombres et fatigués qui traînaient leur vie en bandoulière jusqu’au bout de la civilisation. Dans le silence du petit matin, on n’entendait que ses propres réflexions qui rebondissaient sans cesse dans sa tête et se mêlaient au fracas rythmique du train. Hypnotisée par la multitude de tiges de blé que nous dépassions à pleine vitesse, j’essayais de comprendre avec mes facultés émotionnelles de gamine de huit ans, les sentiments qu’éprouvait ma mère envers sa sœur. Avant le début de cette affaire turbulente, ma mère me semblait imperturbable, calme et juste dans tous les aspects de son comportement. Même pendant les longs mois qu’a duré l’agonie de mon père, je ne l’ai jamais vue dans un tel état d’agitation. Ces jours-là par contre, le moindre mot pouvait déclencher une colère féroce ou des sanglots irrépressibles. Je n’arrivais point à comprendre pourquoi le départ de sa sœur avait déclenché en elle un tel conflit spirituel. Soudain, à travers la brume matinale, illuminée par une lueur bleuâtre, j’ai aperçu un visage entre les tiges de blé. En réalité, je n’aurais pas pu le voir durant plus de quelques secondes, mais, dans mes souvenirs, le moment s’est étalé, pour que quand j’y réfléchisse, j’aie l’impression d’avoir étudié le moindre détail de cette mine sombre pendant une éternité. Dans ma conception juvénile, il avait l’air âgé comme le sont tous les adultes, mais à en juger par le brun profond et uniforme de ses cheveux il n’aurait pas pu avoir plus d’une trentaine d’années. Il portait la figure abîmée de ceux qui travaillent longtemps et dur pour survivre. Le vent, le soleil, la fatigue, et le froid avaient déchiqueté toutes les surfaces lisses de son visage et y avaient laissé une topographie montagneuse, où s’était installée une tristesse profonde. Dans ses yeux, on voyait une âme qui s’était habituée il y a longtemps aux malheurs quotidiens. Aussi soudainement qu’il est apparu, il a disparu derrière l’horizon. À ce moment-là j’ai compris ce que ressentait ma mère pour sa sœur. Elle n’éprouvait ni colère ni honte, comme je l’avais soupçonné auparavant. Par contre, ma mère qui avait tant souffert au cours de ces trente années craignait que sa sœur gaspille aussi sa vie en souffrances et en malheurs. Je n’ai appris que plus tard intégralité de l’histoire, que le bel Ukrainien aimait boire, que ses belles grosses mains suivaient des fois une trajectoire imprévisible, mais en ce moment je comprends la crainte et le regret qui hantaient ma mère. Cet après-midi-là le train est tombé en panne. Nous avons pris quinze heures de retard. Nous sommes arrivés le jour suivant.

Qu’un mot d’amour fasse accélérer votre pouls, Et que par un simple regard vos yeux voient double. Qu’un seul sourire vainc votre empire sur vous, Et que d’un toucher votre corps entier se trouble. Riez pendant que l’alcool vous monte à la tête; Pleurez lorsqu’il s’évaporera de vos veines. Soyez triste ou bien ayez le cœur à la fête; Peu importe, tant que votre coupe est bien pleine. Le lendemain quand votre réveil sera dur, Songez à la puissante boisson bue la veille. Plus que jamais alors vous en serez bien sûr: Rien de meilleur que cette drogue sans pareil!

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Joseph Boju

É

Mon skete est un palais d’enfance et mes ouailles – des vaches datant des premiers tsars – abondent à l’heure de la flûte et des rations de paille. Tout est bien, je suis seul, refugié contre l’onde. Un bateau passe vide, mon bâton me soutient Et je garde les yeux ouverts, je ne vois rien Que l’amour qui pardonne et celui qui reçoit. Un bateau passe vide. Entendez vous les cloches? C’est le bourdon qui dit de cesser le combat, De poser votre main dans le creux d’une roche.

Znamenny

coutez-moi ce chant qui vous sort des entrailles: «La souffrance est le bien le plus précieux au monde.» Le starets a parlé, je retourne au travail, Recevoir et guérir les souffrances du monde.

à Valaam, juillet 2014

j

e te désire au sens fort de l’imitation

Philippe Robichaud

fais pleuvoir tes sexes et arrache la mauvaise herbe comme on s’arrache à la poésie

ne t’endors pas

tu seras portée outre ce ptyx et on embaumera la soirée dans un grand musée mais seulement au petit matin ce soir on prépare la rixe

à ces moments-là fais-moi encore un peu la cour avant qu’une petite perle de plomb n’aille reposer au fond de tes rétines rétives languissantes anémies d’un moment s’effacent insensibles puis sautant satanée bondit s’esclaffant mère veille bidonnée sous le pont des morceaux coule l’éthanol les jours s’en vont d’autant je meurs joies de te voir cracher ton casse-malheur quelle folle miraculée mère marie nouvellement immaculée rousseur de soupirail entoure tes oreilles pareille aurore y fait couler un sang vermeil mais ce n’est pas cela que j’ai tant entendu c’est bien encore autre chose qui se sera su inopinément tu m’auras mu manies ou mana supposons au cru ta bouche haletante à sa vue m’abreuve fi donc de raisons et de preuves

Tu me chantias, l’autre soir

de balbutiements en hoquets tes trajectoires-correspondances flottent – pondérées – les temps d’une parole balistique quelque part entre la bouche de son canon et son immanquable déflagration souple et parfaite comme une diastole scission de ciel et d’horizon en grand ressac systole avançant de travers

et que tu jouisses mais qu’elle jouisse en toi et qu’elle grave la perte en palimpseste

En un premier jet

Habib B. Hassoun

ne t’endors pas quand tu dis je t’aime et qu’on y rajoute pas grand-chose seulement au petit matin variations jouées sur un même thème

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1er avril 2014 – Cahier Création | 5


Triste Comédie Mathilde Milpied

A

nnie attendait assise sur une chaise qui faisait face à la fenêtre de la chambre. Sur son lit impeccablement fait, reposait une rose rouge. Sur sa table de nuit, un livre, un verre d'eau. La chambre était dans un désordre épouvantable, comme si une catastrophe l'avait détruite. Annie refusait de croire qu'une catastrophe venait d'avoir lieu. Elle attendait, assise face à la fenêtre, en fumant une cigarette, ses jambes repliées contre son corps. Elle tremblait, mais elle empêchait les larmes de couler. Elle avait mal à la gorge. Alex attendait assis sur un banc qui bordait une rue peu passante. A côté de lui, une photo à moitié déchirée reposait. Soulevée de temps à autres par la douce brise de cette soirée d'été, la photo ne se laissait pas faire – s'envoler c'est pour les idiots – et elle restait fidèlement aux côtés d'Alex. Alex était sûr cependant qu'une catastrophe venait d'avoir lieu, et qu'une simple photo n'y changerait rien. Il attendait, assis sur un banc perdu, en fumant une cigarette, les yeux dans le vide. Son corps ne trahissait en aucun cas le tumulte assourdissant qui emplissait sa tête. Il se refusait à laisser les larmes couler. Il avait mal à la tête. Annie essaya vainement de s'endormir, elle essaya vainement de rester éveillée, elle finit par se lasser et attrapa sa veste. Elle détacha ses cheveux, son visage fut immédiatement caché par son imposante chevelure. Elle sortit, alluma une autre cigarette dans le couloir, le temps d'arriver au coin de la rue elle l'avait finie. L'air était doux et c'était une belle soirée de juin. Elle se sentait étrangement apaisée. Elle savait qu'elle n'aurait pas dû, alors elle se sentit un peu coupable, puis elle se souvint brusquement qu'il était parti, et soudain elle eut envie de courir jusqu'aux bords de la Tamise pour s'y noyer; ça aurait fait une mort bien solennelle et grandiloquente, les journaux auraient titré: elle se noie dans la Tamise par amour. Un quidam aurait trouvé son cadavre flottant à la surface de l'eau, sous le pont de Westminster, peut-être un jeune couple rentrant d'une nuit trop arrosée, cela aurait été bien ironique. Peut-être un agent de police, ou peut-être un clochard à moitié saoul qui n'en aurait pas cru ses yeux. En marchant, Annie était arrivée à Westminster, elle contemplait la surface sale et boueuse du fleuve. Elle fut tentée, personne ne passait sur ce pont à cette heure à part quelques taxis qui ne prêtaient attention à rien d'autre que leur itinéraire; elle aurait été tranquille. Elle alluma une cigarette. On verrait après pour la noyade. Elle avait été jeune, elle aussi, un jour. Dans ses lointains souvenirs elle était jeune, et belle, et sa vie était agréable, elle était étudiante, elle vivait à Londres, elle sortait boire des bières le vendredi soir avec ses amis dans des pubs du West-End dans lesquels seuls les habitués du quartier descendaient, elle buvait rarement des bières d'ailleurs, et souvent des Bloody Marys, parce que la douceur du jus de tomate était trompeuse et que derrière se cachait l'âpreté de la vodka et qu'elle était toujours surprise par le goût. Elle portait encore des T-shirts de ses groupes préférés, en signe

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de révolte, en signe de contradiction avec son visage de poupée. De poupée anachronique. Elle avait de grands yeux très clairs, des sourcils très minces et une bouche très fine; elle ressemblait à une actrice de cinéma muet des années vingt, c'était d'ailleurs peut-être cela qui l'avait perdue. Elle était heureuse, elle marchait dans les rues de Londres en imaginant que la ville lui appartenait. Dans le métro elle se faisait passer pour ce qu'elle n'était pas, mais cela ne trompait plus personne après un certain temps, parce que tous les habitués de la District Line de 8h30 comprirent vite qu'en réalité elle étudiait simplement à l'Imperial College et qu'elle n'était pas une héroïne tragique d'une histoire d'amour tragique avec ses grands yeux bleus et ses bottes en cuir. Parmi les habitués de la District Line à 8h30 il y avait un jeune homme qui devait sûrement avoir le même âge qu'Annie, qui s'habillait comme les musiciens qu'elle écoutait à longueur de temps, il avait les cheveux un peu longs en bataille qui lui tombaient dans les yeux; la première fois que leurs regards se sont croisés, ils ont tous les deux reçu un poignard en plein ventre, mais Annie descendait à la prochaine station, alors ce fut tout. Elle aurait dû savoir, déjà à l'époque, qu'un coup de poignard n'était pas un très bon présage. En repensant à tout cela, Alex eut l'impression que rien n'avait eu d'importance dans cette histoire, que tout n'avait été qu'un vaste tissu de conneries depuis le début. Il aurait surtout aimé s'en persuader, mais il savait que, si c'était vraiment le cas, jamais il n'aurait été autant affecté. Il parcourut ses souvenirs à la recherche de ce moment précis où il l'avait vue pour la première fois; non, ce moment où ils s'étaient croisés par hasard dans la rue. Oui, voilà. Ils s'étaient croisés. La fille du métro. Elle paraissait très tragique, il fut intimidé en la voyant. Il pensait qu'elle devait vivre des centaines de choses très fortes et il se sentait un peu nul, lui, le garçon des beaux quartiers de l'ouest, avec sa vie toute rangée. Il s'était dit alors, que lui s'habillait comme un rockeur de l'East London parce qu'il voulait échapper à son quotidien monotone, et réalisa soudain qu'il en allait probablement de même pour elle. Il prit son courage à deux mains, la rattrapa, lui offrit un sourire adorable de timidité et une cigarette. Voilà comment tout avait commencé. Un poignard, une cigarette. Mais tout cela n'était qu'un enchaînement d'événements impromptus et qui n'avaient rien à voir avec la réalité: la réalité se déroulait maintenant, lui, assis sur un banc, elle, perdue dans le centre de Londres, en essayant de rassembler ses souvenirs, le cerveau embué par la tristesse et la nostalgie. Alex se leva, ramassa la photo dans sa poche, et s'en alla. Annie regarda une dernière fois la Tamise, alluma une autre cigarette, et s'en alla. Ce n'est qu'une fois qu'ils furent tous les deux arrivés dans la chambre qu'ils comprirent que rien n'avait de sens, et que le monde pouvait bien s'écrouler, ils n'en auraient plus jamais rien à faire.

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Adieux à part moi Gilles Dry

J

e ne coucherai plus avec des femmes. Mon affirmation rebondit sur la porte fermée. C’est surprenant, j’ai joui la nuit dernière avec la jeune femme que je viens de raccompagner chez elle. Peut-être a-t-elle été offensée que je n’aie pas eu la vigueur de la réveiller avec du désir, et que j’accepte qu’elle remette ses sous-vêtements? Oui, je l’ai laissée se rhabiller sans un geste, je n’y peux rien si le souvenir de cette soirée de la veille me fout la gerbe maintenant que l’alcool est passé. Le matin est apparu, amenant avec lui des besoins naturels plus importants à satisfaire. Je dois lui dire quelque chose, mais je l’ai déjà noyée dans mes paroles pour la séduire. Le problème c’est que ma personnalité me dégoûte, tout simplement, tandis que cette fille c’est son étalage qui lui a donné envie de moi. Je te raccompagne, je retrouverai bien l’usage de la parole en chemin. Devant sa porte elle pose sur moi un regard douceâtre. Je crois que je viens de lui dire ceci: je ne pensais pas que je jouirais, merci. Je voulais la complimenter, je n’y suis pas bien arrivé. De toute manière, la disharmonie des sons que je m’acharnais à tirer de son corps soulignait la fausseté de nos plaisirs. Nous ne recoucherons pas ensemble. Échec d’une énième tentative de sauvetage. Jamais la jeune femme d’hier ne m’aurait accordé un regard si on ne nous avait pas préalablement présentés. Intrigant. Voilà ce qu’elle a pensé de moi. Assez intéressant pour donner du désir, assez laid pour que coucher avec soit une bonne action. Le travail de séduction que m’impose mon physique m’est toujours long et pénible. À tel point que je suis dégoûté avant la conclusion tant attendue par ma vanité. Oui, j’ai toujours voulu être aimé pour mon apparence physique. Non. Désiré. Je ne peux pas l’être. Mon reflet dans le miroir me témoigne mon échec chaque jour. Pas assez grand, le visage pas assez régulier. Toutes les femmes qui m’ont désiré m’ont d’abord connu, puis désiré. Et cela a fait de leur désir une fabrication, alors que j’aurais voulu qu’il soit une évidence. Toutes mes histoires sentimentales se terminent de la même manière: En me disant que tu m’aimes, tu consacres une personne que je hais, moi. Et c’est adieu. Je ne vivrai rien avec cette femme. Sa réponse ne m’intéresse pas. Je suis en train de perdre mon hétérosexualité. C’est le triste constat de ma nuit d’ivrogne frigide. Je perds mon hétérosexualité mais rien ne vient la remplacer. Évidemment que les femmes me font toujours de l’effet. Mais à chaque fois la transe dans laquelle me plongent leurs charmes est plus courte. Jouir la nuit dernière ne fut que le résultat d’un mécanisme physique déclenché par frottements dans un espace étriqué. Mon visage ne changera pas. Mes gènes ne muteront pas pour que mon reflet cesse de me jeter dans la honte et le désespoir. Encore une fois ce matin en rentrant chez moi je me suis précipité dans la salle de bain. J’ai couché avec une femme belle, je suis beau. Je tente un regard vers le miroir. Et non. Rien n’a changé. Mon plus beau sourire de vainqueur m’est renvoyé pour ce qu’il est vraiment, une grimace. J’avais espoir hier quand le pétillement des yeux de la séduite me transformait en objet de désir. Alors je me suis cru beau dans ce jeu de regard obsédant entre les hommes attablés qui fixent avidement la femme qui m’accompagne, celle qui plonge ses yeux en moi pour mieux boire mes paroles, et moi, qui voit tout. Dans ce bar elle était mon miroir magique. Dans l’obscurité de ma chambre elle n’était plus qu’une masse opaque. Un de ces jouets moelleux qui font un bruit aigu lorsqu’on les écrase. Je vais me débarrasser de ce corps que j’habite mais qui n’est pas le mien. Mon miroir me renvoie un silence approbateur. Allongé dans mon lit, j’entends celle qu’a ramené pour un soir mon voisin du dessus et qui crie si fort que j’ai peur que le plafond cède sous sa chevauchée que j’imagine un poil trop enthousiaste. Mourir tué par le coït d’un inconnu, c’est une fin comme une autre. Elle crie tellement fort, je ne comprends pas comment c’est possible. Je devais faire quelque chose de mal lorsque je couchais avec mes amoureuses, je le comprends maintenant, peut-être qu’il y a un angle spécial dont on ne m’a jamais parlé? Elles ne me donnent que des soupirs, des expirations presque muettes et je recueille leur souffle chaud non comme une caresse mais comme une insulte de plus à mon ego de mâle. La fille hurle et elles soupiraient, je ne dois pas être bien vigoureux. Jamais une femme ne m’a même fait l’amour les yeux ouverts, et quand leurs yeux se rouvraient enfin après les ébats, un sourire gêné se dessinait invariablement au coin de leurs lèvres. Quelle dure réalité pour elles de se réveiller auprès d’un monstre! Mon voisin, lui, j’imagine qu’il est flatté de faire une soprano de sa conquête du soir grâce à sa mâchoire carrée et son nez droit. Allongé dans mon lit j’écoute ce concert jalousement, et je rêve une dernière fois à ces capacités vocales hors normes. L’accord final est majestueux puisque le râle du baryton se mêle aux aigus. Je me suis construit pour plaire aux femmes mais au fond d’elles-mêmes je les dégoûterai toujours. C’est décidé. La fenêtre de mon appartement est ouverte. Je m’adresse au trottoir six étages plus bas. Je ne verrai plus mon reflet. Je m’adresse à mon dernier interlocuteur. Et sa promesse de réponse répand un parfum enivrant. Fracas.

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1er avril 2014 – Cahier Création | 7


Lauriane Giroux – www.laurianegiroux.com – facebook.com/laurianegphotographe

8 | Cahier Création – 1er avril 2014

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A

utant que je m’en souvienne Ceci n’est pas un poème. Mes yeux chlorés n’ont pu Peindre l’azur troublé, Le cri des femmes Ton odeur évasée : Je n’ai pas vu. Ni vestiges d’envies Ni rêves ni ennui. Fraicheur fade D’une jeunesse À l’agonie.

Poème libre

Lola-Jeanne de la Hosseraye

Sophie Chauvet I.

Q

Et la mer, parallèle à mon cœur Et mon cœur pareil à tant d’autres Tant de rêves, si peu d’ardeur Peu de mérite et tant de fautes Et la mer, image dans le fond D’écran d’ordinateur, Ne changera le cours trop long Du fleuve relassé des heures

2

. ongles

Mes ongles rongés simplement par ce souci de vivre Rongés jusqu’à la moiteur de l’angoisse De manger le plus dur jusqu’au sensible Rose sang

3

. ritournelle

bonus inopiné:

S

ecret

Ça s’appelait «Fuite en quatre temps» Mon poème qui parlait De l’hôpital Mon ordinateur a crashé avec mon poème dedans Je n’ai jamais été dans l’hôpital Désormais

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III.

L

es chrysanthèmes ont repris leurs droits sur la terre désertée des morts. Au milieu des câbles béants s’emmêle un amas de gris. On distinguerait presque au loin les remparts figés d’une forteresse de rêves, sur lesquels un lierre cendré s’échine éternellement. Un clapotis discret s’élève des douves vidées des sanglots de naguère. C’était le temps où la seule chaleur gisait dans les yeux humides et gonflés d’une veuve. Ici-bas, les nuages sont lourds des âmes n’ayant pu trouver de refuge dans la sérénité. Comme les ailes noires bruissent en dévoilant les spectres d’amours passées, comme les reflets ondoyants des prairies scandent tout doucement leur liturgie de l’absence.

Lola-Jeanne de la Hosseraye

M

ais l’ombre, au laurier, s’est penchée. Et puis, je ne t’ai plus vu. Dans le ciel des nuages dessinaient des formes de nuage. Vide. Comme ça. Alors, à ton front et dans les roses de tes rides, j’ai compris. Compris que c’était fini, depuis longtemps déjà fini, toi, moi, nous... Quoi? Tu vois j’me souviens plus. Juste une silhouette, évasée de son sens, épuisée de paresse. Et puis… plus rien. Balayé! Ta paupière qui clignait et ça me faisait fondre. Tes genoux adorables. L’ivresse poudrée d’une vie suspendue. Rattrapée, par l’écume, notre empreinte dans le sable rose. Alors j’attends, comme un homme qui dort, que la pluie cesse de tomber.

Chanson d’amour

À nouveau j’ai les morsures de ma rage sur les mains Je sais que c’est mal mais ça me fait du bien D’ainsi planter mes dents dans mon chagrin Je sais que c’est mal mais ça me fait du bien

Trois courts poèmes (et un bonus)

1

. fond d’écran

Délires

Virginie Daigle

uotidien, comme ton goût est fade aux heures de l’insomnie. Lorsque le gras de ta paresse aura fondu, peut-être laisseras-tu entrevoir un halo. Il s’agira, alors, de se tendre un miroir, le plus obliqué possible, pour y refléter les facettes de l’âme. Gare aux allures de démiurge, le miroir est déformant. Prêterais-je serment à mon propre monde de contemplations, clos, isolé, fantasmé? Passons au travers de la glace, le délire m’a pris par la main. Comme le poète sculpte ses précieux cristaux d’intensité. Comme le chirurgien charcute ses chimères. Comme le savant manipule les fioles protégeant l’essence de sa mort, mobilisée pour l’honneur de l’alchimie créative. Il faut se perdre, pour la création. Dangereux désirs, on vous bâtirait une tour de Babel, ne serait-ce que pour provoquer votre sublime courroux, calamités divines. Des cathédrales, aussi, dont les vitraux ornés se fissureraient en mille écailles sous la pression d’une illumination. Un masque aux infinis reflets ne cesse d’envahir mon champ de vision. Il parvient à perforer les digues de ma raison. Quel autre prix à ma liberté que de me laisser dompter, que de me rendre maître masochiste de cette sauvage folie?

1er avril 2014 – Cahier Création | 9


P comme Salam Jade Moussa

L

a guerre civile du Liban, de 1975 à 1990, a causé entre 130 000 et 250 000 victimes civiles. Elle inclut non seulement le peuple divisé entre musulmans et chrétiens, mais aussi les Palestiniens des camps de réfugiés, les Syriens et les Israéliens. Des barricades placées sur les routes divisaient en quartiers musulmans et quartiers chrétiens, où les milices des deux camps égorgeaient les gens à la carte d'identité. Des francs-tireurs isolés fusillaient les civils au hasard. Les draps amassés sur un côté de son lit, sa robe de nuit froissée dévoilant le haut d'une de ses cuisses, Salam se réveilla dans une position assez inconfortable - la tête sur un coussin mis verticalement sur le montant. Elle posa ses minces pieds nus sur le sol froid, enleva les épingles de ses cheveux, et s'en alla regarder dehors. Elle soupira. Une autre journée de guerre. Mais elle s’en fichait. Salam s’en alla boire son café turc. D’habitude elle l’aurait pris amer, mais aujourd’hui elle décida d’y mettre du sucre, pour changer. Elle huma l’odeur du café et s’assit près de la radio. Tout en écoutant les nouvelles, elle admira une rose jaune sur la table et laissa son esprit se perdre dans le nœud tortueux de ses pétales. La trêve était annoncée. «C’est temporaire, mais au moins on pourra respirer un peu…», pensa-t-elle. Elle resta quelques minutes ainsi, pensive, les yeux rivés sur la fleur. Elle bâilla, passa sa main dans ses cheveux de jais, puis décida de se préparer pour la journée. Elle était distraite, pensant à la joie inexplicable qui la prenait soudain. Elle allait revoir son village natal, assister à un mariage. Elle fit sa valise, s’habilla, puis au lieu de se faire un chignon comme d’habitude, elle décida de laisser ses cheveux couler en cascade sur son dos. Elle traça ses lèvres d’un rouge qu’elle n’avait jamais utilisé auparavant, et sauta sa routinière cigarette matinale. Salam sortit à l’air libre, elle prit l’étroite allée morne qui la menait vers ce qui avait été autrefois, l’une des plus belles rues de Beyrouth. La rue Hamra, littéralement la rue Rouge. Cette rue, avant 1975, débordait de vie. Centre des intellectuels arabophones et francophones, lieu de rencontre des jeunes. Les dalles de pierre qui la formaient rendaient l’atmosphère de cette avenue miniature cabalistique. Des arbres qui se réchauffaient sous le soleil, des cafés où les esprits illuminés venaient discuter de philosophie ou de littérature, des clubs de danse où les chansons disco les plus en vogue étaient répétées jusqu’à l’aube, des cinémas qui chaque jour présentaient une dizaine de nouveaux films internationaux - de Hollywood jusqu'à Bollywood en passant par l'Europe et l'Afrique - et des réverbères qui fascinaient le monde chaque nuit en illuminant la rue Hamra de mille feux, empire de beauté incendiée. Avec la guerre, avec la séparation de la capitale en secteurs Est et Ouest, Hamra a perdu sa beauté: les trottoirs balafrés par les obus, les immeubles portant les cicatrices de fusillades, l’air déserté des babillages des chaussures et des discussions interminables qu’on entendait d’habitude à chaque coin de rue, les réverbères ne s’allumant presque plus jamais. Aujourd’hui, en cette journée de trêve, cette journée de paix éphémère, Hamra reprenait un peu de forces. Quelques têtes se risquaient dehors discrètement. Aucun signe de milices, de blindés, aucun cri, aucune larme, aucune goutte de sang. Aucune victime. Salam marchait tout en regardant les lampadaires qui avaient perdu leurs feux, les vitrines brisées des magasins. Elle marchait lentement, enivrée par ce rare moment qui goûtait l’âge d’or de Beyrouth, son Beyrouth d’adolescente. Elle ne pensait pas à ce qu’elle laissait derrière elle, elle ne pensait qu’à ce qui l’attendait au village, cet autre monde qui l’envoûtait. Amchit. Amchit, village qui règne au-dessus de Byblos, magnifique par sa verdure et son paysage maritime, connu pour son poisson frais et sa population joviale. Amchit, village qui d’après la légende, abrita la déesse Ashtart, équivalente phénicienne de Vénus. Mais ce village était éloigné de Beyrouth, et pour y aller il fallait passer du secteur Ouest au secteur Est, par la rue de l’hippodrome. Salam avait hâte d’y arriver, de retrouver l’odeur du jasmin que dégageait sa grand-mère, le parfum du persil fraîchement coupé pour préparer le taboulé, les graves voix moroses des commerçants de fruits qui braillaient à l’haut-parleur «Au couteau les pastèques!» Elle avait hâte de retrouver les petites boulangeries, pour regarder les femmes malaxer la pâte pendant qu’un adolescent nourrirait le feu et sortirait de la grosse bouche du four les délicieuses manakiches au thym et au fromage. Elle admirait la ferveur avec laquelle elles travaillaient, l’amour qu’elles offraient. Elle se rappela les jours d’avant-guerre quand, revenant les vendredis soir à Amchit, elle s’en allait tout de suite se réchauffer dans la chaleur de ces kiosques. Concorde, rue connexe à Hamra. Concorde et son magnifique hôtel Bristol. Concorde et son succulent restaurant l’Eldorado. Concorde et ses embouteillages. Concorde poussiéreuse. Concorde morte, disparue. Les belles journées d’été qu’elle passait sous les tilleuls de cette avenue, sirotant son jus, trouvant un certain plaisir à écouter les insultes des chauffards et les cris des enfants qui réclamaient, affamés, des fallafels. Les belles journées d’hiver où, enroulée dans un manteau, elle venait humer l’odeur du café des marchands ambulants.

10 | Cahier Création – 1er avril 2014

Salam comptait les minutes, les secondes, ne cachant pas son excitation. Si elle avait pu, elle aurait couru pieds nus jusqu’à Amchit. Elle voulait gambader, comme une gamine, dans les plaines vertes, cueillir des coquelicots et des boutons d’or pour sa mère. Elle voulait porter cette robe blanche en dentelle qui reposait entre les sacs de lavande dans l’ancienne armoire, marcher un sourire béat sur ses lèvres roses. Puis ce fut Verdun, autrefois la rue du luxe, la rue classe, la rue des gens riches, qui devint la rue des gens pauvres, rongée par les cris de souffrance. Elle continua son trajet, ne prêtant pas attention à la destruction qui l’entourait, indifférente aux misères, inattentive aux blessures sanglantes de la ville. Les bâtiments étaient délabrés, l’asphalte portait sa robe tachée de sang. Elle marchait, le regard lointain, fixé sur l’horizon, imaginant les prochaines heures, le mariage auquel elle était invitée. Elle se voyait assise, troisième rangée du côté de la mariée, fascinée par l’espoir de ces gens qui fêtent leur amour sous les bombardements. Le petit dîner qui suivrait, et les discussions en pleine nuit. Elle gloussa comme une folle quand elle se souvint des «fausses» bourgeoises dont elle écoutait les moindres petits détails quand elle passait régulièrement sous la pénombre de leur véranda. Ces grosses dames, peinturées de maquillage, se réunissaient chaque matin autour d’un café pour discuter du voyage de Joséphine à Berlin «où j’ai admiré la tour Eiffel», ou bien du sac Choco Channelle «dernier cri, dernier cri!» que Madeleine a acheté, même aussi de la soirée que Georgette a passé à l’hôtel Sursok en compagnie d’Asmahane, chanteuse très populaire. «Nous sommes amies maintenant, elle m’a appelée hier pour la rejoindre à une fête au Bristol. Tu sais, je suis aussi célèbre qu’elle», affirmait-elle; et elles se chamaillaient comme des poules en plein public à cause d’une rumeur racontant que les diamants de Dolly sont aussi faux que son amour pour son mari. Plongée dans ses pensées, Salam n’avait pas remarqué qu’elle y était presque. Juste devant elle se trouvait le fameux musée national. Celui qui portait tous les secrets des phéniciens, toute leur culture, toute leur histoire; mais telle toute autre rue de Beyrouth, le musée avait subi le pire traitement: violé, vandalisé, volé, dénudé de toute sa beauté. Un titan déchu. Des années de recherche, des trésors, des œuvres d’art, le tout disparu en moins d’une nuit. Tout avait été détruit, transformé en ruines totales. Encore quelques minutes, elle arriverait à la barricade, appelant un taxi pour l’emmener loin, loin de la capitale et ses bombardements incessants, loin des quartiers morts, loin de toute cette peine. Elle avait hâte de s’asseoir sur la balançoire que son père lui avait accrochée sur le châtaigner devant leur maison. Elle avait hâte de se recroqueviller dans son lit, et écouter la respiration de ses parents endormis dans la chambre d’à côté, la symphonie des criquets, le froissement des feuilles jaunes. Elle avait hâte. Enfin! L’hippodrome. Elle adorait ce stade-là, le hennissement des chevaux, les gens qui hurlaient, les gamins des rues qui vendaient des cajous et des gommes au mastic syrien. Son père lui racontait toujours comment il rentrait sans payer, se faufilant à travers la longue ligne. En passant le long de l’hippodrome, elle se rappela les jours où ses quatre amies et elle s’en allaient s’asseoir sur un banc au centre-ville, Place des martyrs, et faisaient les petites adolescentes de seize ans. Le tramway qui sifflait, les bicyclettes, les Mercédès. Puis elles allaient acheter cette crème glacée digne des dieux sur la rue de Bliss, pour se promener après dans le parc de l’université américaine. Elle croyait ces jours perdus à jamais, mais cette journée-là redonnait espoir, redonnait vie aux souvenirs. Les quelques nuages se dissipèrent, et un timide ciel bleu apparut. L’hippodrome était juste à côté, et la barricade en face. Il y avait des gens qui erraient dans les parages. Elle allait passer la limite, ensuite prendre un taxi jusqu’au village et retrouver les anciennes soirées familiales. Elle respirait lentement, longeant le mur de pierre, laissant ses doigts glisser dessus. Elle adorait ce silence, le silence du monde qui soupire, qui lâche son stress en une bouffée de vent. Elle avait une mince couche de sueur sur le front, elle massa son cou et ferma les yeux pour savourer la main froide de la brise d'automne. Un mince sourire sur ses lèvres, un regard discret. Elle rentrait chez elle. Elle s’arrêta devant le lierre géant qui grimpait sur le seul pin de la rue. Dix mètres de plus et elle serait dans l’autre secteur. Elle serait encore plus proche de son village. Rien que dix mètres. Un coup sec, comme le destin qui frappe à la porte. Un goût de sang dans sa bouche, une douleur dans son torse. Respiration saccadée. Frémissements. Elle sombra dans un lac de sang, sourde aux cris des autres victimes qui l’entouraient. Salam continua sa route. Elle commanda un taxi pour l’emmener au nord. Elle avait hâte. Le magnifique coucher de soleil, les hirondelles qui voltigeaient, et l’odeur salée de la mer. Le potager de sa mère, la cabane à pêche de son père, et sa chambre blanche. La place du village et les quelques bougies qu'on allumerait durant la célébration. L'église et sa cloche. Les rires, la joie. Un monde différent, envahi par le bonheur. La nuit étoilée. L’allégresse. Ses yeux étaient grand ouverts, un sourire fendait son visage. Cadavre paisible. Salam rêvait à la paix. Salam voulait dire Paix.

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Du lys à la rose Lyrisme diachronique. Gwenn Duval

C

onstruire, ce n’est pas nécessairement ordonner le chaos inhérent à l’instant d’explosion temporelle. Physiquement, c’est peut-être simplement apprendre à se glisser dans la houle sur une embarcation adaptée. Adaptation. Construction adaptée à son milieu. Construction prenant naissance d’abord dans une opposition, celle du mouvement avec l’immuable; puis grandissant dans un grand blanc structuré par sa mobilité. «Je me souviens que je suis né sous le lys et que j’ai grandi sous la rose». À redescendre au passé, souvenons-nous avoir traversé les mers jusqu’au monde nouveau, le monde blanc, celui de l’hiver. L’image qui me jaillit hors de l’esprit est celle d’une rose en hiver sous quelques arpents de neige. Ainsi le lys qui nous donna naissance, à nous conducteurs des routes du Québec, nous abandonna-t-il à l’exil. Un exil froid, chaud, rude et doux, un paysage blanc au large d’un monde encombré. Une ville où la neige se déploie dans les rues comme des volts dans l’air, vous rappelant la désorganisation organique d’un monde, sa profondeur et sa proximité, sa précision et son étendue. Une ville jeune qui n’a pas encore fêté sa quatre centième année et qui, pourtant recèle d’une histoire construite par la diversité de ses habitants. Montréal n’est pas le gruyère parisien, ni berlinois et pourtant, c’est en descendant dans ses sous-sols qu’on y retrouve le niveau zéro de construction, la strate initiale. Reconstruire un passé, redescendre jusqu’au présent, celui où naît inévitablement la trajectoire future. Une onde maritime arpente le Saint-Laurent, au passage nous rappelle le «facteur vent», nous entoure alors que nous la bravons par les ponts, cette puissance océanique qui nous précise notre condition de population insulaire. Une île cosmopolite. Une ville dans le cosmos, à la recherche du «politicaly correct» qui va parfois jusqu’à en oublier le «profoundly correct».

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Mirages Natalia Lara Díaz-Berrio

12 | Cahier Création – 1er avril 2014

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Édition du 1er avril 2014 Volume 103 no 21 + Cahier Création