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LĂŠgendes de France

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Étienne MARCEL

Légendes de France

Éditions APARIS – Edifree 93200 Saint-Denis – 2012


www.edifree.com Editions APARIS – Edifree 175, Boulevard Anatole France- 93200 Saint-Denis Tel : 01 41 62 14 42 – Fax : 01 41 62 14 50 mail : infos@edifree.com Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. ISBN : 978-2-332-48748-3 Dépôt légal : Juillet 2012 © Étienne MARCEL L’auteur de l’ouvrage est seul propriétaire des droits et responsable de l’ensemble du contenu dudit ouvrage.


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Les géants de Nideck Le Château de Nideck, en Alsace, est composé de 2 ruines sur une colline en forte pente. Cette curiosité d'installation et la présence proche d'une grande cascade très bruyante (voir diaporama ci-dessous) ne pouvait qu'engendrer une légende, que l'on se raconte de père en fils depuis de nombreuses générations. La légende raconte que le château était habité par un couple de géants et leur petite fille. Un jour d'ennui, celle-ci se promena jusqu'à la plaine d'Alsace et découvrit ce qu'elle prit pour des jouets vivants. Une fois rentrée au château, son père lui expliqua qu'il s'agissait d'hommes et qu'il fallait les laisser à leur place car ils cultivaient la terre pour nourrir les géants. Charlotte Engelhardt-Schweighaeuser (1781 - 1864) recueillit la légende de la bouche d'un garde forestier. Elle en fit un poème en alsacien. Grimm lors de son passage en Alsace en 1814 le transcrivit en prose allemande et l'inséra plus tard dans ses "Contes Allemands". C'est ce texte qui inspira le poète Adelbert von Chamisso pour composer Das Riesenfräulein - la fille

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du gĂŠant.

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La fille du géant du Nideck (Das Riesenfraulein) Un château fort élevait autrefois sa tour hardie au milieu des grands bois. Il abritait, nous raconte la fable. De fiers géants, de race redoutable. Or, il advint que l'enfant du Seigneur, fillette blonde à l'oeil d'azur rêveur, Vit en jouant une poterne ouverte et s'élança dans la campagne verte. Quel monde neuf, que de choses à voir, maisons, clochers, ruisseaux, vergers et vignes, prés, champs dorés, croissant partout leur ligne. Mais en s'avançant ainsi par le vallon, l'enfant joyeuse vit dans les sillons un laboureur dont la charrue agile d'un soc aigu perce le sol fertile. Quel beau jouet ! Et s'emparant de tout jusqu'au jouet, dans sa tunique elle met sa trouvaille, de ses deux mains la serrant à la taille, sans s'émouvoir trop des cris du rustaud. En quelques bonds, la fillette est en haut, portant toujours sa charge singulière, dans les replis de l'étoffe légère. Vois père, vois ce que j'ai pris Ià-bas. Qu'est-ce ?

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Bien sûr, tu ne devines pas, dit-elle, encore de l'aventure émue. Quoi, fait le père, un jouet qui remue ? Mais c'est vivant. répond-elle, oh ! vois, vois et dans sa joie, elle étale à la fois, riant toujours comme on rit à son âge, le villageois tremblant; et son attelage. Qu'as·tu fait là mon enfant, à l'heure il faut sortir cela de ma demeure, respectons le travailleur austère qui nous nourrit en cultivant la terre. Sans lui, crois-moi, nous n'aurions ni pain doré, ni tissu vaporeux, et notre race puise ses forces et sève dans ses sueurs, son travail sans trêve.

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Il y a

longtemps de cela, la source du Maïdenbrunnen était vive, et généreuse en eau fraîche. Il y avait même un petit étang, où Hedvige, fille du seigneur de Hohenbourg, descendait parfois pour se refraîchir.

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Mais un jour, un sanglier rendu furieux par une blessure de chasseur fonce dans les taillis et les près. Et, voyant une forme humaine, se retourne et assaille Hedvige. Par miracle Robert de Wegelnbourg, fils du seigneur du château voisin, jaillit d'un fourré, bande son arc et touche la bête qui s'enfuit. Une idylle est née, à laquelle le père de Hedvige est farouchement opposé. Un jour, il surprend les amants et tue le jeune homme. Brisée de chagrin, Hedvige s'enferme dans sa chambre et se laisse mourir. Avec elle disparait toute la beauté du site. Les nénuphars qui fleurissaient sur l'étang se fanent aussitôt. L'herbe jaunie parfois de tristesse, et les fleurs n'osent plus se montrer au printemps. Seul quelques rares myosotis tentent de pousser sur les bords de l'ancien étang, qui chaque année s'appauvrit de son eau si claire. On prétend que certaines nuits, quand la lune disparaît derrière des voiles de nuages, on peut discerner la silhouette d'une jeune femme vêtue de blanc, à la chevelure dense et noire qui descend, pieds nus, de la ruine du château de Hohenburg. Elle s'arrête près de la fontaine, écoute le murmure de l'eau et le bruissement du vent dans les arbres. Elle semble attendre

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son amant et certains prĂŠtendent qu'elle chante son amour. Vers une heure du matin, elle part en pleurant et disparaĂŽt dans la sombre forĂŞt.

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La Nymphe du ch창teau de Wangenbourg Au temps jadis, habitait dans le ch창teau de

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Wangenbourg, un seigneur très querelleur et à la moralité très douteuse. Au retour d'une de ses sorties guerrières avec ses compagnons d'arme, il vit une jolie jeune femme dans un près fleuri. Avec ses marguerites Le seigneur fut pris du désir de la séduire, par tous les moyens. La princesse n'était pas seulement belle,elle avait été bénie à la naissance par une fée, et tout en elle était merveilleux. De nombreux prétendants avaient tenté de la séduire, mais étant trop jeune pour le mariage, elle avait du les repousser. Le seigneur de Wangenbourg déploya tout le savoir faire de ses conseillés pour conquérir cette "tour imprenable" et, un beau jour, elle accepta sa demande. Il lui promit de ne chérir qu'elle, et de ne plus convoiter d'autres coeurs. Ils étaient heureux, et malgré les sollicitations de la vie d'un seigneur, il respecta sa promesse. Mais, un jour, il se mit à regarder d'autres damoiselles, et, trahissant sa parole, il reprit sa vie d'avant. La princesse en fut terriblement affectée. Elle décida de se laver de cet affront à la cascade de Nideck, qu'elle connaissait bien. Mais Wangenbourg est loin de Nideck pour une frêle princesse à pied.

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Elle se blessa plusieurs fois sur les branches basses, les pierres acérées, et les ronces. Il lui semblait que le flamme de l'enfer sortait du sol pour la brûler. La densité de la forêt ne laissait passer que peu de lumière. Lorsqu'elle arriva, épuisée, en haut de la cascade, ses jambes ne purent soutenir notre malheureuse princesse ensanglantée, et elle glissa dans le vide. La fée, ayant eu vent de ses malheurs, arriva à travers les nuages, et dans un éclair, la rattrapa avant la chute fatidique. - ' Mais que faire d'une beauté désespérée qui sera toujours la proie des hommes ? ' se dit la Fée. Et l'idée lui vint de la transformer en Nymphe. Depuis ce jour, les habitants prétendent qu'une ombre blanche danse sur l'écume de la cascade prévenant les promeneurs d'un orage proche.

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Le Lindenschmitt Vers 1380, un chevalier peu fortuné et sans terre s'empare par la force du château de Loewenstein, site délaissé par la famille Ochsenstein. Pour survivre, le chevalier, accompagné par une bande de coupeurs de gorges, rançonnent tous les voyageurs et passants circulant sur son territoire. Afin de cesser les pillages et rendre le calme à cette région, une armée est levée contre lui. Les cavaliers le pourchassent à chacun de ses larcins. Curieusement, ils restent introuvable. Des limiers sont recrutés pour suivre les traces laissées par sa monture, mais ils ne réussissent jamais à comprendre sa direction. On prétend qu'il disparaît dans la roche, ou qu'il s'évapore comme un nuage. La légende du chevalier prend forme. Certains pensent que ce cavalier a fait un pacte avec Satan, d'autres affirment que c'est un fantôme. Mais nul ne sut la vérité pendant des siècles. Le château fut maudit et la contrée fut isolée du monde. On découvrit finalement le secret de ses disparitions : il ferrait ses chevaux à l'envers.Les traces allaient dans le sens

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inverse de sa direction. La légende raconte aussi que le Linkenschmidt, arrêté par Gaspard de Freundsberg, espion du margrave de Bade,fut décapité à l'aube avec son fils et son serviteur. Depuis, a ruine du châteauest hantée : à chaque fois qu'une guerre se prépare, on entend à la nuit tombée le Linkenschmidt qui sort avec sa bande en poussant des cris sauvages. Le Lindenschmitt est aussi appelé le Lœwenstein, ou encore le Linkenschmidt (le forgeron gaucher).

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La Dame Blanche du ch창teau de Reichenstein

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Messire Treitlinger, Conseiller de la Régence de Montbéliard qui représentait son Altesse le Duc de Wurtemberg dans ses possessions en Alsace, lors d’une visite à Riquewihr, avait été invité par le Bailli à une partie de chasse dans les vastes forêts du domaine. A cette occasion le Sire Treitlinger fut scandalisé par le laisser-aller qu’il constatait dans l’administration des domaines de ses maîtres ; nos chasseurs trouvèrent un faon pris par la gorge dans un collet meurtrier. Dès le lendemain furent convoqués le Directeur du domaine et les Officiers de la Forêterie. Le Conseiller le la Régence exigea plus de rigueur dans l’économie forestière et l’abattage des arbres. Il enjoignit au Maître des Eaux et Forêts de mettre fin au braconnage. L’Officier des Eaux et Forêts demanda donc à ses quatre forestiers de parcourir aux heures les plus inattendues, les belles futaies de sapins, de hêtres et de chênes, qui recelaient en abondance cerfs, chevreuils, sangliers, tous gibiers tellement convoités par les manants. Les bûcherons et les charbonniers qui, depuis 1720 s’étaient établis à Ursprung avec autorisation spéciale, pratiquaient

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avec beaucoup d’habileté le braconnage au plus profond des bois, où personne ne les avait inquiétés jusqu’alors. C’est ainsi donc que Jacob Gebhardt, le forestier et garde-chasse assermenté se trouvait un soir de juillet 1769, par un magnifique clair de lune, sur le sentier qui longe le Sembach tout au fond de l’étroit vallon. Il allait être minuit, la pleine lune était au zénith. Soudain il fut fort intrigué par un flocon de brume blanche qui se détachait du vieux donjon en ruine de Reichenstein. Il sentit un frisson parcourir tout son corps, lorsque ce singulier nuage prit peu à peu la forme d’une dame en longue robe blanche. Sidéré, appuyé à un

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disparaître à la manière d’un spectre, voici qu’elle s’avança vers lui. Le garde-chasse était dans un état si singulier, si euphorique, qu’il n’eut même pas l’idée de fuir. La dame blanche lui prit la main et lui dit d’une voix douce : " Ecoute-moi, je t’en prie. Viens demain soir, à la même heure, sur ce chemin, et allume deux torches. Voici exactement cinq cents ans que je souffre. C’est toi qui peux me délivrer. Je te conduirai dans une salle où tu verras sur un grand bahut de chêne un gros chien noir. Il me garde captive. Tu serreras très fort ma main droite, à tel point que le sang jaillira de mes doigts. Surtout ne te laisse pas effrayer par les hurlements du chien. Alors je serai délivrée

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et toi, tu seras riche. Ce coffre contient un trésor fabuleux dont tu donneras la moitié aux pauvres ; le reste t’appartiendra. " La dame retourna au château où elle redevint blanc nuage et disparut. Jacob Gebhardt rentra chez lui mais ne dormit guère. Ce qu’il avait vécu dans le vallon du Sembach ressemblait à un rêve; pourtant il n’avait pas dormi pendant sa ronde de nuit. Il n’en parla à personne, craignant qu’on se moquât de lui. La nuit suivante, s’étant muni de deux torches et d’un briquet, Jacob mit son fusil à l’épaule comme pour une ronde normale. Il remonta d’un bon pas le Kleintal et le sentier du Seelbourg pour observer par le haut la ruine du Reichenstein. Il n’y remarqua rien de suspect. Peu à peu il fut obsédé par le doute et la honte de s’être fait prendre naïvement à une illusion ou un rêve. Arrivé en haut de sa course il prit pourtant le vallon du Sembach appelé Grosstal et dévala allègrement le sentier. Il était environ minuit lorsqu’il arriva à la hauteur de la ruine. Il accrocha son arme au chêne auquel il s’était adossé la veille. Il entreprit d’allumer les deux torches. Sitôt que brillèrent les deux flammes, le sentier

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devint un chemin dallé et la ruine de Reichenstein fut métamorphosée en un édifice intact et illuminé. Sortant du portail largement ouvert, la Dame Blanche vint à la rencontre de notre forestier qui aussitôt, se sentit rassuré, heureux, euphorique. Elle prit une des torches dans sa main gauche, et donna sa droite à son nouveau chevalier, lui recommandant de ne pas la lâcher. Par un bel escalier illuminé miraculeusement, la Dame conduisit le garde-chasse vers la salle des chevaliers, une pièce avec cheminée, table massive, et contre le mur, le coffre fatidique sur lequel s’allongeait un énorme chien noir. Jacob serra la main droite de toutes ses forces. Le furieux animal se mit à hurler si fort, si affreusement, ouvrant une gueule si menaçante, que le chasseur d’ordinaire courageux retira sa main et s’apprêtait à fuir. Il entendit encore la pauvre Dame Blanche dire d’une voix brisée : " Il me faudra donc attendre neuf fois quatre vingt dix neuf ans jusqu’à ce que je croise enfin le chêne dont les planches

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serviront à confectionner le berceau de l’homme qui pourra me délivrer. "

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Le vieil orme de Biscarosse

Dans les Landes à Biscarosse, se trouve un orme près de l’église du village; remarquable par son âge avec ses 600 ans; remarquable aussi car c’est un survivant de la graphiose, terrible maladie fongique apparue au début du 20e siècle qui décima une grande partie de la population d’ormes. Cet arbre dans tout raison une fleurs tronc au tous les mort en La

est légendaire le pays en d’un étrange phénomène: couronne de apparait sur le même endroit ans. Il est 2010. légende :

Vers jeune

1450, bergère,

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une


Adeline, fut injustement accusée d’avoir trompé son fiancé Pierre avec un officier anglais dont elle avait repoussé les avances. Pour ménager l’occupant, le conseil des anciens la condamna a être exposée nue, pendant une journée, sous l’arbre de la justice. Au coucher du soleil, elle mourut de honte et de chagrin. Le lendemain, on vit fleurir, sur le tronc de l’orme, à l’endroit où la malheureuse avait la tête, une couronne de fleurs blanches semblable à celle des jeunes mariées. Depuis, tous les ans au printemps, une couronne blanche fleurit au même endroit. Chanson : L'orme de Biscarosse A Biscarosse jadis, il se raconte Qu'une loi édictée par un mari jaloux Condamnait aveuglément à la honte Les femmes infidèles à leur époux Point besoin de procès ni d'autre contrainte Si un petit soupçon pesait sur l'épousée D'avoir goûté d'un autre homme l'étreinte Sans répit elle était châtiée Refrain : Encore heureux qu'on n'ait pas puni les hommes Complices notoires de ces soi-disant péchés En les attachant au pied d'un grand orme

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Les arbres nous auraient manqué On promenait à travers tout le village L'épouse volage complètement dévêtue Qu'elle soit jeune et belle ou laideron hors d'âge Pour lui enseigner un peu mieux la vertu Puis on l'exposait aux lazzis populaires Liée au tronc d'un orme majestueux Où les âmes hypocrites condamnaient l'adultère Par des cris irrespectueux Refrain Or un jour il advint qu'on conduisit de force Une jeune épousée fidèle à son mari Et qu'on lia son corps nu à même l'écorce Sous les rires injustes et les moqueries Mais à l'instant où l'on attachait la belle Le feuillage de l'orme où on l'avait liée Devint tout aussi blanc qu'une tourterelle Innocentant la mariée Refrain Et c'est depuis ce jour que les feuilles de cet orme Portent un manteau de velours blanc [Et c'est depuis toujours, qu'un peu partout les hommes Jettent la pierre aux femmes dont ils sont les amants]2

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Paroles : André Gruffaz Musique : André Lachenal

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La messe de Saint-Sécaire La messe de Saint-Sécaire. La messe de Saint Sécaire, en Gascogne, était l'objet d'une croyance selon laquelle de « mauvais prêtres » pouvaient dire une messe noire destinée à jeter un mauvais sort sur une personne déterminée. Les prêtres qui étaient censés la connaître encouraient l'excommunication en raison de son caractère satanique. La messe de saint Sécaire, comme toutes les messes noires, est une parodie de la messe traditionnelle, où chaque élément du rituel est inversé ou perverti. - La messe de Saint Sécaire doit être dite dans une église en ruine ou abandonnée. - L'officiant doit être accompagné d'une de ses maitresses qui lui sert de clerc. - Au premier coup de onze heures, la messe est dite à l'envers et doit se terminer au douzième coup de minuit. - L'hostie qu'il bénit est noire et triangulaire (« à trois pointes »). - Il ne consacre pas le vin, mais boit à la place une eau venant d'un puits où l'on a jeté le corps d'un enfant non baptisé.

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- Il fait le signe de croix sur le sol avec son pied gauche. La

conséquence de cette messe était un dépérissement jusqu'à la mort de la personne visée, les docteurs ne pouvaient rien y faire. Sécaire n'est pas un saint du calendrier : ce nom signifie en gascon « sécheur », car la personne visée était

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supposée « sécher » et mourir. Sorciers, sorcières et jeteurs de sorts avaient fréquemment, croyait-on, le pouvoir de faire « sécher » un bras, ou le bétail, de leur victime. Selon certains auteurs, il existait une contre-messe qui avait pour effet de faire « sécher » le célébrant et les gens qui l'avaient payé.

La messe de Saint-Sécaire, version parue en 1882 dans la « Revue de l’Agenais » La messe de Saint-Sécaire. Pour se garder d’une sorcière sans être passible de châtiment, on affirmait encore au XIXe siècle qu’il fallait bien surveiller celle qui voulait vous donner du mal. Quand elle passe près de vous et quand elle étend le bras pour faire sa mauvaise œuvre, dites en vous-même : « Que le Diable te souffle au derrière. ». Aussitôt, la sorcière pâtit cent fois plus que vous n’auriez pâti, et vous n’aurez plus rien à craindre d’elle. Pareille chose arrive, quand vous la voyez venir de loin, si vous dites, toujours en vous-même : « Je te doute. Je te redoute. Pet sans feuille. Monte en haut

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de

la

cheminée.

»

Il y a toutefois quelque chose de bien plus rare et de pire que le mal donné par les sorcières. C’est la messe de saint Sécaire. L’homme à qui elle est adressée sèche peu à peu, et meurt sans qu’on sache pourquoi ni comment, et sans que les médecins y voient goutte. Bien peu de curés savent la messe de saint Sécaire, et les trois quarts de ceux qui la savent ne la diront jamais, ni pour or, ni pour argent. Il n’y a que les mauvais prêtres qui se chargent d’un pareil travail. Ces prêtres ne demeurent jamais deux jours de suite dans le même endroit. Ils marchent toujours la nuit, pour s’en aller, aujourd’hui dans la Montagne, demain dans les Grandes Landes de Bordeaux ou de Bayonne. La messe de saint Sécaire ne peut être dite que dans une église où il est défendu de s’assembler, parce qu’elle est à moitié démolie, ou parce qu’il s’y est passé des choses que les chrétiens ne doivent pas faire. De ces églises, les hiboux, les chouettes et les chauves-souris font leurs paradis. Les Bohèmes y viennent loger. Sous l’autel, il y a tout plein de crapauds qui chantent.

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Le mauvais prêtre amène avec lui sa maîtresse, pour lui servir de clerc. Il doit être seul dans l’église avec elle, et avoir fait un bon souper. Sur le premier coup de onze heures, la messe commence par la fin, et tout à rebours, pour finir juste à minuit. L’hostie est noire et à trois pointes. Le mauvais prêtre ne consacre pas de vin. Il boit l’eau d’une fontaine où on a jeté un enfant mort sans baptême. Le signe de la croix se fait toujours par terre, et avec le pied gauche. Il se passe encore, à la messe de saint Sécaire, beaucoup d’autres choses que personne ne sait, et qu’un bon chrétien ne pourrait voir sans devenir aussitôt aveugle et sourd-muet pour toujours. Voilà comment certaines gens s’y prenaient pour faire sécher peu à peu leurs ennemis, pour les faire mourir mystérieusement. On pensait que les mauvais prêtres et les gens les payant pour ce travail auraient un grand compte à rendre, le jour du dernier jugement. Aucun curé ni évêque, pas même l’archevêque d’Auch, n’avait le droit de leur pardonner. Il y aurait une contre-messe permettant de se garder contre la messe de saint Sécaire. Elle aurait le pouvoir de faire sécher peu à

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peu le mauvais prêtre et les gens qui l’ont payé. Ils sèchent peu à peu, et meurent sans savoir ni pourquoi ni comment, et sans que les médecins y voient goutte. (« Revue de l’Agenais » paru en 1882)

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Le Serpent des Pyrénées Une légende gasconne affirme qu’il y avait autrefois, dans la Montagne (les Pyrénées), un Serpent long de cent toises, plus gros que les troncs des vieux chênes, avec des yeux rouges, et une langue en forme de grande épée. Ce Serpent comprenait et parlait les langues de tous les pays ; et il raisonnait mieux que nul chrétien n’était en état de le faire. Mais il était plus méchant que tous les diables de l’enfer, et si goulu que rien ne pouvait le rassasier. Nuit et jour, le Serpent vivait au haut d’un rocher, la bouche grande ouverte comme une porte d’église. Par la force de ses yeux et de son haleine, les troupeaux, les chiens et les pâtres, étaient enlevés de terre comme des plumes, et venaient plonger dans sa gueule. Cela fut au point que nul n’osait aller garder son bétail à moins de trois lieues de la demeure du Serpent. Alors, les gens du pays s’assemblèrent, et firent tambouriner dans tous les villages : « Ran tan plan, ran tan plan, ran tan plan. Celui qui tuera le Serpent, sera libre de toucher, pour rien, sur la Montagne, cent vaches avec leurs veaux, cent juments avec leurs poulains, cinq cents brebis et

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cinq

cents

chèvres.

»

En ce temps-là vivait un jeune forgeron, fort et hardi comme Samson, avisé comme pas un. « C’est moi, dit-il, qui me charge de tuer le Serpent, et de gagner la récompense promise. » Sans être vu du Serpent, il installa sa forge dans une grotte, juste au-dessous du rocher où demeurait la male bête. Cela fait, il se lia, par la ceinture, avec une longue chaîne de fer, et plomba solidement l’autre bout dans la pierre de la grotte. « Maintenant, dit-il, nous allons rire. » Alors, le forgeron plongea dans le feu sept barres de fer grosses comme la cuisse, et souffla ferme. Quand elles furent rouges, il les jeta dehors. Par la force des yeux et de l’haleine du Serpent, les sept barres de fer rouges s’enlevèrent de terre comme des plumes et vinrent plonger dans sa gueule. Mais le forgeron fut retenu par sa chaîne, et il rentra dans la grotte. Une heure après, sept autres barres de fer rouge, grosses comme la cuisse, s’enlevèrent de terre comme des plumes et vinrent plonger dans la gueule du Serpent. Mais le forgeron fut retenu par sa chaîne, et il rentra dans la grotte.

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Ce travail dura sept ans. Les barres de fer rouge avaient mis le feu dans les tripes du Serpent. Pour éteindre sa soif, il avalait la neige par charretées ; il mettait à sec les fontaines et les gaves. Mais le feu reprenait dans ses tripes, chaque fois qu’il avalait sept nouvelles barres de fer rouge. Enfin, la male bête creva. De l’eau qu’elle vomit en mourant, il se forma un grand lac. Alors, les gens du pays s’assemblèrent, et dirent au forgeron : « Ce qui est promis sera fait. Tu es libre de toucher, pour rien, sur la Montagne, cent vaches avec leurs veaux, cent juments avec leurs poulains, cinq cents brebis et cinq cents chèvres. » Un an plus tard, il ne restait plus que les os du Serpent sur le rocher dont il avait fait sa demeure. Avec ces os, les gens du pays firent bâtir une église. Mais l’église n’était pas encore couverte, que la contrée fut éprouvée, bien souvent, par des tempêtes et des grêles comme on n’en avait jamais vu. Alors, les gens comprirent que le Bon Dieu n’était pas content de ce qu’ils avaient fait, et ils mirent le feu à l’église. (D’après « Les Légendes des Hautes-Pyrénées » paru en 1855)

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Le château de la Reine des Fées En contemplant les restes de l'effondrement d'un dolmen, à Saint-Ciersde-Canesse, non loin de Blaye, vous serez loin de vous imaginer l'histoire qu'abrite cette ruine; vous vous trouverez, en réalité, devant ce qui fut, jusqu'au XIXème siècle, l'entrée du château des Fées. On prétend que nul homme ne s'y serait aventuré sans y perdre la vie... Nul homme, en dehors d'un pasteur. Fuyant la tyrannie de son maître, il se serait réfugié dans le repaire et y aurait alors découvert une grotte faites d'ossements humains ! La cavité était également empruntée par de mauvais génies, dont Timer, le plus redoutable d'entre eux, était le chef. A peine eut-il pris conscience de l'horreur du spectacle, que le jeune pasteur fut transporté dans une salle magnifique, brillant de mille éclats: il se trouvait alors dans la demeure des Fées. Leur reine, Fréa, vint à lui pour lui annoncer son sort: il serait offert en tribut à Timer, qui le dévorerait vivant. Et Nul ne saurait espérer un autre sort, à moins de prendre possession de l'œuf des serpents - dont le contact serait fatal au génie. Troublée par le courage du pasteur, qui jura d'accomplir la mission, Fréa lui fit don d'une bague qui

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le rendrait invisible aux yeux des reptiles. Grâce à ce talisman, il put retourner dans la caverne s'emparer de l'œuf des serpents. Après avoir vaincu Timer en le touchant avec l'œuf, le pasteur l'enchaîna pour l'éternité, et vécut une longue et heureuse vie avec la reine des Fées.

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La légende de Sainte Procule Elle était fille du comte de Rodez et s'était vouée à Dieu. Son père ayant voulu la marier à un Géraud d'Aurillac - peut-être un neveu du grand saint -, elle s'enfuit furtivement, marcha longtemps, arriva aux collines de Gannat, alors couvertes de grands bois, et s'y réfugia. Mais Géraud partit à sa recherche, découvrit sa retraite et, devant son refus obstiné de l'épouser, lui trancha la tête d'un coup d'épée.

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La tradition rapporte que ce martyre eut lieu au Maturet, près du faubourg de SaintÉtienne qui passe pour avoir été à l'origine de la cité de Gannat, (voir la curieuse et complexe église Saint-Étienne, XIème siècle). Mais l'histoire de la sainte ne s'arrête pas avec sa décollation. La légende ajoute que Procule se releva, prit sa tête entre ses mains et la porta, après cinq stations, sur les marches de l'autel de l'église Sainte-Croix. Quelques années plus tard, les habitants de Gannat, qui avaient choisi Sainte Procule pour patronne, firent élever, à chacun des cinq endroits où la vierge avait fait ses stations, une chapelle dans laquelle était représentée la posture qu'elle devait avoir eue en s'y reposant. Le temps les a fait disparaître1. Plus tard, une autre chapelle lui fut construite près du couvent des pères Augustins de Gannat; elle fut détruite en 1793. On restaura alors, en l'honneur de la patronne de Gannat, une ancienne chapelle oubliée par les révolutionnaires, à une petite distance de la ville, dans un site pittoresque appelé "le pas de Sainte Procule" parce qu'on croit voir l'empreinte de ses pas sur les rochers d'alentour.

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Cette chapelle est adossée à une colline couverte de gazon, sur les flancs de laquelle sont entassés des rocs granitiques. C'est dans cet endroit que, le lundi et mardi de Pâques, les habitants se rendent en foule, selon l'antique coutume. Chaque jeune fille achète en sortant le ruban de la Vierge qu'elle ajoute à sa parure. Vers la même époque, ainsi qu'à celle où l'hiver les rappelle dans leur pays, les pieux montagnards de la Marche et de la HauteAuvergne, qui vont exercer leur industrie dans d'autres provinces de France, s'arrêtent à la chapelle de Sainte Procule. Là, ils se découvrent, s'agenouillent et prient. Avant de se remettre en route beaucoup d'entre eux détachent, pour les conserver, de légères parcelles de la porte de la chapelle. Ces reliques les protègent dans leurs lointains voyages et favorisent leurs laborieuses entreprises.

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La légende de Saint Dominique La légende de Saint Dominique Sur la route de Saint Jacques de Compostelle, Saint Dominique, injustement accusé de vol, fut pendu à La Calzada. Or, son père averti en songe, reçut ordre d'aller le chercher (Dominique était encore vivant). Le Malheureux se mit en route et arriva à La Calzada un jour où les autorités étaient en banquet. On se gaussa de lui car son fils était pendu depuis plus d'un mois. Le vieillard insista : «Dominique était vivant comme le coq rôti qui était sur la table.»Le coq rôti, aussitôt s'envola. Émus par ce prodige, les convives se levèrent de table. En hâte, on courut au gibet. Dominique était bien là, vivant et bien portant. Dans l'Église de Murat, un tableau de l'École espagnole du XVIIème siècle retrace cet épisode. Dans ce tableau offert sans doute par un émigrant, on retrouve les grands faits de cette légende : l'arrestation de saint Dominique, le banquet et la résurrection du coq, les fourches et le pendu réconforté par un ange.

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Dans l'église rupestre San Michele alle Grottelle, à Padula, en Italie, de petites fresques en vignettes montrent des épisodes de la vie de saint Jacques de Compostelle. Voici les vignettes rapportant la légende de Saint-Dominique :

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Version de Santo Domingo de la Calzada : En 1130, Hugonel, jeune pèlerin germanique en route avec ses parents vers Saint-Jacques-de-Compostelle, passa la nuit dans une auberge de Santo Domingo de la Calzada. Une jeune servante lui fit des avances, qu’il repoussa. Éconduite, elle cacha dans son bagage de la vaisselle d'argent. Au moment du départ, elle l’accusa du vol du plat. Il fut condamné et

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pendu pour ce vol qu’il n’avait pas commis. Les parents éplorés continuèrent leur pèlerinage et prièrent saint Jacques. À leur retour de Compostelle, ils l'entendirent leur dire du haut du gibet qu'il vivait, car saint Jacques le protégeait. Émerveillés, ils s'adressèrent à l’alcalde, (de l’arabe al cadi : le juge) qui était en train de déguster un coq et une poule rôtis, leur répondit avec ironie : « Si votre fils est vivant, cette poule et ce coq se mettront à chanter dans mon assiette. » Ce qu’il advint, le coq chanta et la poule caqueta. L’alcalde bouleversé fit dépendre le jeune homme et pendre à sa place la fautive. L'église Sainte Jeanne d'Arc de la place du Vieux-Marché de Rouen possède de superbes vitraux du XVIe siècle provenant de l'église Saint-Vincent de Rouen détruite en 1944. L'un d'entre eux nous conte l'histoire du pendu dépendu qui se raconte sur les chemins de Compostelle. (Cliquez sur le vitrail pour lire l'explication par partie)

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La Procession des Trépassés La Procession des Trépassés De l'Abbaye d'Aurillac, à part l'église abbatiale, il ne reste plus grand chose aujourd'hui à part des noms et quelques pierres. Il faut citer la Fontaine de l'Aumône qui coule au coin de la rue du Buis et du Square Saint Géraud. Son nom lui vient de l'aumônerie du Monastère qui se trouvait là et l'on raconte qu'elle a donné parfois non pas seulement de l'eau mais de l'huile et du vin. La fontaine qui se trouve sur la place Saint Géraud devant la maison Renaissance des chanoines, est taillée dans un énorme bloc de serpentine verte qu'un abbé d'Aurillac, vers la fin du XIème siècle, fit venir de Griou pour orner ses jardins. Le bassin que l'on peut voir reposait sur un autre bien plus grand, qui fut brisé par les protestants. L'église Saint Géraud, telle qu'elle s'offre aujourd'hui, est elle aussi bien attachante. De la première basilique Romane, il reste un beau chapiteau, qui a été creusé pour

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en faire un bénitier, et deux dalles décorées de feuillages et d'animaux symboliques, encastrées dans le mur de la chapelle, à gauche du chœur. Il y a là aussi, sculpté dans la pierre, un curieux Samson datant du Xème siècle, le plus ancien spécimen de la sculpture préromane à Aurillac. Des fouilles récentes ont également fait apparaître le transept romain. Les protestants incendièrent l'église avec tout son riche mobilier en 1569. Les reliques de Saint Géraud furent elles aussi brûlées : on ne put sauver que quelques ossements, qui portent la trace du feu. Cependant, Mgr. de Noailles releva le chœur, restaura le transept et une travée de la nef. On y travaillait encore en 1643. Le reste de l'église date de la fin du XIXème siècle. Une légende raconte qu'autrefois, le jour des morts, à minuit, les fantômes de ceux qui devaient mourir dans l'année sortaient par le porche abbatial et s'en allaient lentement vers le cimetière. Un garçon se crut assez fort pour aller voir passer cette procession de la Nuit des Trépassés, mais s'étant reconnu lui-même dans un de ces fantômes, il tomba sur la place sans connaissance. On le releva au

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petit matin, mais il avait perdu le sens, bient么t apr猫s il perdit la vie.

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Le chien noir de Pontgibaud Vers 1470, le père Imbert, charpentier à Pontgibaud, accusé de sorcellerie, fut brûlé vif. Deux années plus tard, ce fut le procès du fils qui avoua l'histoire suivante : Un soir à la brune, venant de son pré, il avait été abordé par un chien noir nommé Allonzo, et qui lui proposa de venger son père. Le chien arma son bras en lui procurant les cendres d’ossements provenant du cimetière de Volvic, et un bâton de mort, qui estropiait ceux qu’il frappait. Il expliqua aussi qu'une nuit, le chien le conduisit en un lieu nommé La Garde. Là, au milieu d'un feu et monté sur un âne, un géant qui avait la figure large comme un quarton (1) lui fit donner un grand cierge noir, lui ordonna de l'allumer et de faire le tour de la compagnie (2) (Le géant était entouré de serviteurs). Après quoi le géant dit le pacte conclu et admit le garçon au rang de ses serviteurs. Accusé de sorcellerie, le garçon fut condamné à mort. Il tenta d’échapper au

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bûcher en se lançant contre les murs de son cachot. On l’enchaîna. Mais il parvint à ses fins en utilisant les brins de paille de sa paillasse, qu’il enfonça dans son nez jusqu’à l’hémorragie… (1) Mesure de superficie qui varie de 6 à 10 ares selon les régions. (2) C'était la façon celtique, antique, de se vouer aux Dieux. Vercingétorix en signe de soumission à César, avait fait le tour de son tribunal...

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Le sabbat du Puy-de-Dôme Le sabbat du Puy-de-Dôme Selon certains auteurs, après le départ des moines, le sommet du Puy de Dôme servit de lieu de sabbat aux sorciers. En 1594, "la femme Bosdeau", sorcière du Limousin, fut condamnée par le parlement de Bordeaux et brûlée vive. La malheureuse laissait une confession et c'est ainsi qu'on apprit tout : «La nuit de la Saint-Jean d'été donc, les sorciers arrivaient là, de l'Auvergne, du Limousin, de la Marche, du Velay, du Vivarais, du Gévaudan, voire du Languedoc. Car ils n'avaient qu'à enfourcher leur balai de bouleau pour être rendus en un clin d'œil dans les vents de la nuit. Leur maître, c'était Satan, qui avait la figure d'un bouc. Il les recevait au milieu d'un rond tracé sur le gazon au sommet de la montagne. Chacun venait allumer sa chandelle à la chandelle noire qu'il portait sur les cornes et dévotieusement lui baiser la fesse. Pour commencer le sabbat, le diable disait

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la messe à sa façon, avec une tranche de rave en guise d'hostie. Puis il distribuait les métiers de sorcellerie pour leur nouvelle année, faisant largesse de charmes contre le feu, les loups, les bêtes sauvages, et soufflant sur ses suppôts pour leur donner le pouvoir de prédire l'avenir. La tradition populaire veut que, pendant cette messe noire, à cet endroit du puy de Dôme qu'on appelle "le cratère du Nid de la Poule", soit apparue une énorme poule noire à trois queues (elle pondait trois œufs noirs puis disparaissait dans les flammes). Les sorciers se précipitaient alors, brisaient les œufs et y trouvaient les ordres de Satan pour l'année à venir.

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La bête faramine La bête faramine L'oiseau-bête faramine volait de la butte de la roche de Solutré à la butte de la roche de Vergisson. Dans cette dernière commune, il planait et tombait sur un cabri, une chèvre, un agneau. L'oiseau faisait tellement de bruit avec ses ailes que, depuis la fontaine au Ladre jusqu'à la pierre Cale, les animaux s'enfuyaient. Le pays était terrifié. On réunit donc un jour les chasseurs du village qui, armés de fusils, partirent à la roche. La bête, perchée, s'envola et l'un des chasseurs tira et la blessa. Le monstre tombé était encore menaçant et on dut l'achever en faisant feu directement dans le bec géant, ce que l'on ne réussit que lorsque la bête faramine fut acculée contre la roche puis le monstre fut plumé et brûlé sur la place publique. Légende mâconnaise du 18ème siècle, écrite par l'abbé Ducrost publiée pour la première fois dans les Annales de l'Académie de Mâcon en 1888. Le titre local « Peteu de Vergisson » est le nom patois du « roitelet », petit passereau qui affectionne les endroits à végétation dense

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au sol : « repteu, peteu ou encore p'teu ». Journal de Saône-et-Loire, N°261 du 23 septembre 1895, d'après Les Annales de l'Académie de Mâcon en 1888, par L'Abbé DUCROST : Au ciel dès que cet oiseau point D'où vient que le soleil s'éclipsa ? Ce monstre ne serait-il point La Bête de l'Apocalypse ? Tremblez, fuyez, Vergissonnais ! Avec raisons vous frissonnez : Au ciel que l'éclair illumine, Voici la bête pharamine. Le vieux savant qui se promène Tenant en main son manuscrit Se croit bien seul dans son domaine : Dans l'air, la Bête a fait son cri, Et cet animal amphibie Sur le cahier fait, cadédis ! Ce qu'une hirondelle jadis Fit dans les yeux du vieux Tobie. Quand la patrie est en danger Ses fils savent mourir pour elle : Tes fils, épousant ta querelle, O Vergisson, vont te venger... Dans la nuit propice aux grands coups Ils arrivent l'un après l'autre : Quand le soleil luit sur le plateau

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Pas un ne manque au rendez-vous. "Braves chasseurs", leur dit le maire Quand il les voit tous réunit, "C't'usiau-là n'est pos un'chimère, "On en parle tant qu'à Cluny : "Vous ai du plomb dans v'tes gibernes, "Vous ai du coeur sous v'tes tetons, "Et, quand ça s'rait l'hydre de Lerne, "Astujord'hi nous l'abattons." Où courent-ils, tous ces grands coeurs ? Est-ce à la mort ? à la victoire ? En tous les cas c'est à la gloire : Ils reviendront morts ou vainqueurs... Ils vont, déchirants aux bouchures Leur culotte et même leur peau ; Et plus d'un dans cette aventure Perd son sabot ou son chapeau. Les bons chasseurs ont vu la Bête, Mais la Bête aussi les a vus : A les combattre elle s'apprête, Elle pousse des cris aigus. La troupe aussitôt se rassemble, Tous les héros sont sur les lieux Et pas un seul d'entre eux ne tremble... Que va-t-il se passer, grands dieux ? Mais les chasseurs de Vergisson Ne sont pas des couyons, ma chère : Sans un émoi, sans un frisson L'un d'eux fait feu sur l'adversaire ;

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L'oiseau crie, atteint en plein vol, Et de Tramayes à Serrières Quand il s'écroula sur le sol Chacun sentit trembler la terre. Le bec ouvert, l'oeil en furie, On voit contre eux l'oiseau bondir : C'est une effroyable tuerie, Car il faut vaincre ou bien mourir... Homère, il me manque ta lyre Pour chanter ce combat fameux !... Mais enfin l'animal expire, Et le soleil lui, radieux. A l'aide de grands "pots" de benne, Joyeux, chantant sous le ciel bleu, Quatre hommes portent avec peine La dépouille du noir Peteu... Et vous, femmes de Vergisson, Arrachez-lui plume après plume : Et, pour le bucler sans façon, Allons ! que le bûcher s'allume ! Mais quand on eut plumé la Bête, Le monstre jadis triomphant, Il n'étit pas, foi de poète, Gros comme le poing d'un enfant ; Et cette bête épouvantable Qui fit trembler les environs (La chose est à peine croyable) Ne pesait pas un quarteron.

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La « pierre qui croule » d'Uchon La « pierre qui croule »

Au milieu du XIXe siècle, la « pierre qui croule » d'Uchon, galet de granit de huit mètres de large et de 2 mètres 30 de haut, pesant plus de 20 tonnes et situé à l'orée du bois d'Escrots, jouissait jadis d'une propriété curieuse, celle d'osciller du nord au sud à la moindre pression. C'était mystérieux et divertissant. Les savants expliquaient déjà prosaïquement le phénomène : la « pierre qui croule » et son support, appartenant à la catégorie des

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granits porphyroïdes tendant à se décomposer, les parties exposées aux intempéries, depuis des siècles, s'effritèrent peu à peu. Seuls, les points de contact échappant à cette décomposition, formèrent un pivot naturel qui, par sa position légèrement oblique, permettait un déplacement facile du centre de gravité. Mais pour les habitants, la « pierre qui croule » était auréolée de surnaturel. Les anciens, paraît-il, la consultaient comme un oracle, et leurs descendants, vigilants gardiens des traditions ancestrales, la prenaient encore pour arbitre. Seulement, par une singularité de leur nature, ils l'avaient transformée en juge spécialiste de la fidélité conjugale. Quelque mari jaloux concevait-il des doutes sur la sagesse de son épouse ? Il l'amenait de gré ou de force à la « pierre qui croule ». Et là, de son doigt tremblant, l'inculpée devait mettre le juge en mouvement. Le nombre des oscillations fixait, sans erreur possible, le soupçonneux conjoint sur son bonheur ou son infortune. Que de drames, que de comédies se jouèrent à l'ombre du rocher ! Les bonnes langues disent même que certaines villageoises à l'âme inquiète venaient en

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cachette s'exercer à risquer l'épreuve. Néanmoins, la « pierre qui croule » était la terreur des petites Morvandelles à tête folle, la bête noire aussi de tous les coqs de village. Une longue rancune s'amassait contre elle et devait, tôt ou tard, causer sa perte. C'est en l'année 1869 que l'événement survint. Mortifiés par les méfaits de la pierre, naïvement curieux, surtout, d'en connaître le secret, les gars du pays, par un beau matin, s'acheminèrent au bois d'Escrots avec des cordes, une paire de bœufs et des leviers solides. Ils arrivent, lient étroitement le roc et attellent les bœufs à la corde. Puis, les leviers posés, l'attaque commence dans un effort combiné de pesées et de tractions. Comme surprise d'abord, la pierre vacille désespérément, mais résiste, Et c'est en vain que, tendue par les bœufs, la corde grince ; c'est en vain que les hommes halètent dans une poussée rageuse, le bloc les nargue et paraît inébranlable. Alors les assaillants se piquent au jeu. On court chercher du renfort, l'attelage est doublé, l'assaut recommence furieux. Cette fois, la pierre, lasse de tant d'affronts, après une oscillation suprême, quitte son

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pivot, se déplace de quelques pouces et se condamne pour toujours à l'immobilité. Ce fut tout ! Une bande de niais venait, en une heure, de détruire l'œuvre patiente des siècles. A présent, rien n'est changé. Le roc est toujours là, énorme sur son socle de granit. Mais, ne l'interrogez plus, son âme est absente. Absente ? En est-on sûr ? Arcboutez-vous contre la pierre ; imprimez-lui une secousse et vous la sentirez tressaillir. Un rien, peut-être lui rendrait la vie, et quelque puissant vérin, prudemment secondé par des coins mis à propos, suffirait sans doute à rétablir l'oracle. Un peu plus bas que l'église, à une centaine de mètres de celle-ci, l'oratoire présente un singulier aspect. Il est une sorte de guérite en pierres de taille ouverte d'un côté, et dont les parois latérales construites en encorbellement sont ornées de deux petites niches en accolades. On y accède par quatre marches disjointes, mais sa toiture en pinacle se compose de mœllons bien équarris et d'une conservation parfaite. La croix, déposée à l'intérieur, remplace une stèle à tablette circulaire d'un usage indéterminé, provenant sans doute du château. Le pinacle lui-même était probablement amorti par une croix monumentale, car de tout temps l'édicule porta le nom de Belle-

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Croix. Son histoire est intéressante. Les seigneurs d'Uchon gardaient jalousement, paraît-il, dans leur chapelle, quelques ossements de saint Sébastien. Or, saint Sébastien, comme on le sait, détournait la peste. Ses statues s'étaient multipliées au XVe et au XVIe siècle dans nos églises de campagne, lorsque le fléau grandissant menaçait de devenir endémique. Autun fut, à maintes reprises, particulièrement éprouvé, et les habitants se rendirent plus d'une fois, au cours du XVIe et du XVIIe siècle, en pèlerinage aux reliques d'Uchon. L'affluence était grande et l'église trop étroite. Aussi s'avisa-t-on de construire, au XVIe siècle, le petit édifice de Belle-Croix, afin que le prêtre y célébrât la messe et que tous les pèlerins pussent y assister en plein air. La chronique rapporte qu'en 1637, « sous la conduite de leur évêque, Messire Claude de la Magdelaine, 4 500 pèlerins d'Autun passèrent la planche de Mesvres » pour monter à Uchon. Et toute la région suivait l'exemple. Saint-Nizier, Montcenis, Luzy, Blanzy, Saint-Bérain, Charmoy, Arnay-le-Duc, venaient à tour de rôle prier saint Sébastien, chaque fois que la peste faisait de nouvelles victimes. Les habitants

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de Montcenis, même, offrirent longtemps en reconnaissance, à l'église d'Uchon, un pain bénit le lendemain de la Trinité. Une après-midi suffit à l'excursion de la montagne rocheuse. Elle n'est d'ailleurs pas éloignée du village. Mais, quel étrange spectacle ! On a comme une impression de chaos. Il semble que ces blocs ont été projetés là, en de bizarres amoncellements, par des Titans en délire. On admire et on a le cœur serré devant ce bouleversement de la nature sur un sol aride et escarpé. Ces masses de granit grisâtres affectent les formes les plus hétéroclites. Imaginez-les en silhouette sur une demi-clarté lunaire, projetant leurs grandes ombres et vous aurez le décor le plus fantastique qu'il soit donné de rêver. Ici, un sphinx pose éternellement son énigme ; plus bas, un monstrueux éléphant paraît s'être couché complaisamment pour présenter sa croupe aux visiteurs. Voyez cette grotte : longtemps elle servit d'asile à une pauvre vieille qui inspirait à tous crainte et respect. Sa demeure a conservé le nom de Celle aux fas (fas pour fées). Plus loin, c'est la chambre du loup de la Gravelière qui garde encore un mauvais renom. D'autres anfractuosités prêtent

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moins à la légende. Les tapis de plumes de volailles et de perdrix qui en garnissent l'entrée dénoncent assez les repaires du renard, le damné rôdeur de la montagne. Tout en haut dominent les amas gigantesques de la Ravière arrondis et patinés par le temps. Et, comme pour ajouter un attrait au paysage, certaines cavités circulaires ou elliptiques auxquelles on donne le nom d'écuelles ou de bassins, se rencontrent à la surface de gros blocs ; elles affectent la forme d'une demi-sphère concave ou la disposition de sièges. Les savants expliquent la présence des écuelles et chaises d'Uchon par l'action des premiers rayons du soleil sur l'eau congelée dans quelques dépressions naturelles qui se creusent ainsi progressivement. Mais les pâtres y voient tout autre chose. S'ils jouent sur les rochers tant que le soleil brille, ils s'en éloignent avec crainte dès que la nuit tombe. Des êtres fallots, croient-ils, farfadets et lutins, rôdent dans ces solitudes, s'installent dans les fauteuils de granit, se baignent dans les bassins, hantent les grottes, agitent les pierres dans l'ombre. Au fait, voici la griffe du Diable qui n'est rien moins que rassurante. C'est une roche

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haute de trois mètres et mesurant douze mètres de tour, tombée, on ne sait comment, en équilibre sur un socle. Elle porte dans ses flancs une large empreinte produite par des érosions naturelles et qui ressemble à une griffe colossale. A ses pieds, l'amoncellement des pierres donne l'impression d'un caméléon apocalyptique préposé à sa garde. Comment une pareille mise en scène n'inspirerait-elle pas la légende ? Et celle que l'on conte est si vieille, qu'elle est, depuis bien longtemps, reçue dans la tradition. Pour Uchon, c'est de l'histoire. L'action se perd dans la nuit des temps, mais on sait qu'elle se passait à l'époque lointaine où les habitants de Toulon avaient décidé de jeter, sur l'Arroux, un solide pont de pierre. On procédait alors à peu près comme aujourd'hui, et plusieurs concurrents briguaient l'adjudication des travaux. Or, si le prix proposé paraissait rémunérateur, les conditions étaient dures. L'une d'elles notamment, plus dangereuse, fixait, pour l'achèvement du pont, un délai trop court à dire d'experts. L'inexécution de cette dernière clause entraînait retenue de la moitié du paiement. Effrayés

par

ces

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exigences,

les


entrepreneurs d'alentour s'étaient retirés les uns après les autres, peu soucieux de risquer la ruine pour un gain peut-être illusoire. Un jour, survint à Toulon une sorte d'aventurier, maître maçon ambulant, comme il s'en trouvait au Moyen Age, habile de son métier, d'ailleurs, et confiant en son expérience. D'où venait-il ? Du Nord, croit-on. Il menait à sa remorque une gracieuse enfant, sa fille, à qui de grands yeux bleus dans un visage pâle auréolé de cheveux d'or donnaient un charme indéfinissable. A peine arrivé, le maçon s'enquiert. Il apprend qu'un pont est à construire, examine les charges imposées, et, plus audacieux que ses confrères, prend l'engagement de livrer le travail en temps voulu. Il se met à l'œuvre, engage ses ouvriers et pousse activement les travaux. Cependant, le temps presse et bien que l'arcade soit menée bon train sur ses étais habilement combinés, voici venir la veille de l'échéance fixée pour la livraison du pont, et, par une erreur incompréhensible, la clef de voûte manque. Il faudrait une énorme pierre pour combler le vide et parachever l'œuvre. Où la trouver ? On n'en connaît pas sur

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place ; Uchon seule pourrait la fournir. Mais Uchon n'est pas proche et le transport d'une telle masse, si tant est qu'il soit possible, exigerait plusieurs jours. Le maçon perdra-t-il donc le bénéfice de son industrie ? Le pauvre homme se désespère et s'arrache les cheveux. Au demeurant, il n'était point dévot et plutôt que d'invoquer le secours du Ciel : « Holà ! s'écrie-t-il, Messire Satan, venez à mon aide, et vous n'en serez point leurré. » Rarement le diable se mêle ostensiblement des affaires des hommes. Il n'en finirait plus de répondre à tous les mécréants qui l'invoquent. Mais il a parfois son idée et se montre quand il lui sied. Cette fois, Satan mûrissait un projet. Ce maître en laideur et en corruption voyait d'un œil haineux croître en sagesse et en beauté la fille du constructeur. Rebelle à ses instigations, la belle enfant nourrissait en son cœur l'amour le plus chaste pour un brave garçon qui secondait son père avec intelligence. Le jeune homme, violemment épris de ses charmes lui avait demandé sa main et tous deux, fiancés désormais, n'attendaient que l'achèvement de l'entreprise pour obtenir le consentement paternel.

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Trop favorable était l'occasion, le diable parut. Dans sa hâte, il n'avait pas pris le temps de se donner une apparence décente. Aussi n'était-il pas beau ! Sa longue tête grimaçante, ornée d'une barbe de bouc, d'oreilles de loup et de deux cornes sinistres, ballottait sur un corps noir efflanqué, de stature colossale. Ses pieds et ses mains se terminaient en griffes, et, sur son dos, deux longues ailes nervées comme celles des vampires, se repliaient, au repos, avec un bruit de papier froissé. « Or ça ! tu réclames mes services ? Je suis à toi, bonhomme ; mais rien pour rien, à bon entendeur salut ! » Puis, de sa voix tantôt rauque, tantôt glapissante : « Je vois d'ici, parmi les roches d'Uchon, la pierre qui, sans équarrissage, sera ta clé de voûte. Demain je te la baillerai avant l'aurore. » Tremblant, d'abord, et médusé par la frayeur, le maçon s'était ressaisi. L'appât du gain l'endurcissait. « Oui bien, fit-il, mais qu'exigerez-vous en échange ? Mon âme, peut-être ? - Ton âme ne vaut pas qu'on se dérange. Non, ce qu'il me faut, c'est ta fille. - Ma fille ? vous plaisantez, elle n'a point seize ans ! - Il me la faut, te dis-je, ou tiretoi d'affaire. »

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Certes, le constructeur n'était pas un père modèle, mais la prétention du diable lui parut si monstrueuse, qu'il résista longtemps. Cependant, Satan voulait sa proie. Tantôt persuasif, tantôt menaçant, il fit tant et si bien que le malheureux père, grisé par ses promesses de fortune, se laissa tenter. Au bout d'une heure, il apposait sa signature sur le contrat livrant sa fille au diable, à condition que la clé de voûte lui serait apportée secrètement la nuit suivante, avant que le coq n'eût chanté. Satan avait partie gagnée. Satisfait, il étendit ses ailes et prit son vol en ricanant. A peine eut-il franchi l'horizon qu'un homme effaré surgit d'un buisson et prit sa course vers la ville. C'était le triste fiancé, involontaire témoin du marché criminel qui allait briser sa vie. Haletant, il accourt près de la jeune fille, et lui conte tout ce qu'il vient de voir et d'entendre. Terrorisés, les pauvres enfants vont se jeter aux pieds de la Madone. Et soudain, le jeune homme se relève, une inspiration lui vient. Sans perdre une minute, il se munit d'un sac, glisse au fond le coq le mieux gorgé du bourg et s'élance vers le pays d'Uchon. Cinq lieues l'en séparent, mais le danger lui donne des ailes. Avant minuit, il atteint le sommet de

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la montagne et se blottit contre un rocher. La nuit est belle, la lune étend partout ses rayons blafards. Bientôt, un gigantesque oiseau de nuit grossit dans le ciel et vient planer sur la montagne. Il tournoie, descend et s'abat sur une roche comme un vautour sur sa proie. C'est Satan. Il saisit le bloc entre ses griffes et, de nouveau, s'élève dans les airs. De sa cachette, le jeune homme a tout vu. Prestement, il tire du sac le coq endormi, le secoue et, bien en face de la lune, le perche sur le roc. Réveillé en pleine nuit, le chanteur matinal s'imagine voir l'aurore, et, de sa voix la plus claironnante, jette vers le ciel son cri de triomphe. Tout aussitôt déchire l'espace un affreux blasphème répercuté par les échos de la montagne. Dupe de l'ingénieux fiancé, Satan croit son marché rompu. Ses griffes se détendent, ses bras s'ouvrent et le rocher fend les airs pour retomber avec fracas sur le granit qui, depuis lors, lui sert de piédestal. Telle était la dureté de la pierre, que le choc ne la brisa point ; mais, la griffe du diable, brillant des ardeurs de l'enfer, s'y était incrustée. L'empreinte en est visible et demeure en témoignage de l'histoire.

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Vainement, au point du jour, le constructeur attendit sa clé de voûte. Satan fut infidèle et le maçon encourut la déchéance. Mais, tandis qu'il se lamentait, vinrent à lui les deux fiancés. La joie qui rayonnait sur leur visage avait assez d'éloquence. Et comprenant enfin son ignominie, le père dénaturé implora son pardon. Ici se termine le récit. (D'après « Revue de Bourgogne » paru en 1911)

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La Pierre de la Wiwre au Mont Beuvray La Pierre de la Wiwre au Mont Beuvray.Le Mont-Beuvray (Bibracte des Eduens) célèbre à la fin de l'indépendance gauloise par la réunion des chefs gaulois pendant la guerre des Gaules, possède un rocher imposant connu sous le nom de Pierre de la Wiwre ou Theureau de la Wirve ou Theureau de la Wivre.

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Sous cette pierre, un serpent volant cachait un trésor qu'il défendait âprement mais une fois l'an, il déplaçait le rocher et étendait sa fortune au soleil, pendant la procession, le dimanche de Pâques. On disait volontiers que si une personne jetait de la mie de pain sur les richesses, tout ce qui serait ainsi touché appartiendrait à l'heureux personnage. Si quelqu'un parvenait à voler le trésor, pour échapper à la wivre, il suffisait de pouvoir franchir de l'eau, ne serait-ce qu'un mince ruisseau. Certains affirment que le trésor était accessible pendant la messe de minuit de Noël. D'autres enfin disent que pendant les douze coups de minuit la pierre tourne. La légende rapporte donc, qu'une femme pendant ce laps de temps s'empara du trésor mais en oublia son enfant emprisonné sous la pierre. Sur les conseils du curé, elle apporta chaque jour du lait et du miel à l'enfant et au bout d'un an, rapportant les richesses, elle retrouva l'enfant vivant. La wivre avait pris soin de l'enfant La wivre se déplaçait parfois et allait à Thouleurs puis aux roches de Glenne. La pierre est sur l'Oppidum de Bibracte au mont Beuvray

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La rivière de la Vingeanne Si vous vous interrogez sur l'origine de son nom, vous aurez à choisir entre deux sources... L'une prétend que le nom viendrait des étoiles d'ail qui jonchent les bords de la rivière, en mai, les couvrant d'un manteau blanc; à l'époque carolingienne, on lui aurait alors donné le nom de rivière blanche, "Vindogena". Mais les gorges de la Vingeanne furent le témoin, au temps des croisades, du long et douloureux deuil du Seigneur d'Aprey qui aimait à s'y rappeler sa défunte épouse. "Là, vint Jeanne", disait-il dans un soupir, baptisant, du même fait, la rivière. La ville d'Ys Ys (ou Is), parfois appelée « Ker Ys » (« Kêr-Is » en breton, de « Kêr Izel »,"Ville basse"), est une ville légendaire de Bretagne, qui est censée avoir été construite dans la baie de Douarnenez ou au large de celle-ci, puis engloutie par l'Océan. • Origines et mythe de la ville d'Ys : Ys est une sorte d'Atlantide bretonne.

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L'histoire dit qu'elle fut engloutie par Dieu pour la punir de ses péchés. Le premier récit réellement complet (à partir duquel tous les récits actuels sont écrits) est dû à Charles Guyot et date de 1926. Il est très marqué par l'image de la femme au XIXe siècle. La légende de la ville d'Ys n'a pas été fixée. Il n'y a pas d'histoire originelle, les versions les plus anciennes datant d'après la christianisation de la Bretagne. Il n'y a que des variations plus ou moins bonnes autour d'un thème, luimême peu stable. Globalement elle se rattache à deux groupes de mythes celui des villes englouties et celui des déesses du Nord particulièrement irlandaises et galloises, ancien culte de la Déesse-mère.

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Aujourd'hui, il existe une grande quantité de versions, plus ou moins éloignées du mythe. Selon Christian Guyonvarc'h (mythographe et linguiste, spécialiste de l'histoire celte) : " « Nous n'avons jamais assisté à une telle catastrophe légendaire, à la limite de l'escroquerie: on a littéralement fabriqué, aux dépens de Dahud (et de la vérité) un véritable conte pour touristes à qui on se garde bien d'apprendre qu'il ne date que du premier quart du XXe siècle. » Ci-dessus,"La fuite du roi Gradlon". Par Évariste-Vital Luminais, vers 1884. (Musée des Beaux-Arts de Quimper) • Légende initiale Païenne : Il n'existe aucune trace du mythe originel qui n'a sans doute d'ailleurs jamais existé. Ce n'est qu'en lisant entre les lignes de l'histoire chrétienne qu'on peut, peut-être, reconstruire, a posteriori, un mythe "ancien". Les celtes n'avaient pas de culture écrite. La version suivante est une invention contemporaine : "À l'origine, Gradlon vivait en Is avec sa fille Ahès, également appelée Dahut ou Dahud. Is était une ville immense et cosmopolite, où Gradlon faisait respecter le

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principe d'égalité. Les citoyens étaient très riches, tout comme la ville, et des gens et des cultes très diffèrents y étaient présents. Un jour les moines Corentin et Guénolé arrivent en Is. Ils veulent s'y établir et construire une église. Gradlon et Ahès refusent que l'église soit construite en ville mais acceptent qu'elle soit faite à l'extérieur (pour respecter les croyances de chacun, les lieux de culte ne peuvent être construits dans la ville). Les moines très compréhensifs acceptent. Au fur et à mesure du temps, ils deviennent proches du roi et sont heureux de vivre dans cet endroit merveilleux. Ahès, très liée à la Déesse de la terre (le nom Ahès aurait donné leur nom aux monts d'Arrée), lui rend souvent hommage en quittant le ville pour se promener dans les bois. Mais un jour des émissaires de l'Eglise catholique romaine arrivent, menaçant Gradlon d'attaquer la ville s'il n'y fait pas construire une église (l'église catholique s'étant alliée à Rome pour étendre et renforcer leurs pouvoirs mutuels). Tous sont choqués, et malgré-eux Guénolé et Corentin doivent quitter Is pour suivre les émissaires jusqu'à Rome, afin de s'entretenir avec le Pape de la future église. Les deux moines sont très réticents, car ils savent que cela détruira Is et son équilibre. À leur retour, ils sont

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dépités : ou Gradlon obéit, ou Is sera rasée par Rome. Ahès, révoltée, fuit la ville, se rend dans les monts d'Arrée et demande l'aide du dieu Cernunnos (on peut supposer que c'est lui à cause de sa description, l'église en a plus tard fait le diable en assimilant ses cornes de cerf à celles du diable). Cernunnos dit alors à Ahès de rentrer à Is, et que la nuit venue il sauvera la ville. Pendant la nuit la ville est submergée par les flots et s'enfonce au fond de la mer. Seuls restent Gradlon et les deux moines, qui étaient en-dehors de la ville. Attristé par la perte de sa ville et surtout de sa fille, Gradlon décide de quitter les lieux, et de ne rien reconstruire sur les lieux. Les compères se dirigent alors vers le sud et fondent Quimper, où Gradlon finira sa vie et où les deux moines construisent une église. Is, quant à elle, est toujours en vie sous les flots, les citoyens étant restés immortels. On raconte qu'un jour, celui qui verra la ville sous les eaux et s'y rendra permettra de lever la protection de Cernunnos, et que la ville resurgira, plus radieuse que jamais, et que ce jour les héros des Bretagnes reviendront tous de l'Autre Monde (le royaume celte des morts)."' Dans la version de Charles Guyot de 1926. Dahut (Ahès) va demander de l'aide pour

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construire Ys aux 9 vierges de l'ïle de Sein. Que Dahut (Ahès) s'adresse à des divinités féminines semble plus juste dans un monde celte où l'idée d'une déesse-mère créatrice et protectrice est plus vraisemblable. La légende s'est construite et se construit encore au gré des imaginations. C'est ce qui la rend si vivante. Cette élaboration progressive de l'histoire est très bien étudiée par Louis Ogès. Il montre comment chaque auteur se l'est approprié pour son propre compte au fil des siècles. Il montre aussi combien la "tradition populaire" est presque toujours invoquée pour donner du poids ou justifier des créations littéraires personnelles. - Origine de la cité d'Ys : D'après une version de l'histoire, Dahut était passionnée par la mer et demanda à son père de lui bâtir une cité marine. Il fut fait selon son désir : la ville souhaitée fut construite sur le fond de la baie de Douarnenez et on l'appela "Ys". Dahut voulait quon y vive selon les coutumes de l'ancien temps. Elle voulait une ville sans église. Une autre variante rapporte que la Bretagne, s'enfonçant très lentement dans

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la mer, la ville d'Ys aurait été fondée plus de 2000 ans avant Gradlon, à un endroit qui se trouve au large de l'actuelle baie de Douarnenez. À l'époque, ce lieu était émergé jusqu'à ce que, au début du règne de Gradlon, la ville se trouvât sous le niveau de la mer à marée haute, suite à l'enfoncement progressif de la Bretagne. En conséquence, une très haute digue fut élevée par les korrigans afin d'empêcher l'eau d'engloutir la ville. Seule une porte de bronze, permettait d'entrer ou de sortir de la ville. Dahud en confia la clef à son père, le roi. - Chute de la cité d'Ys : Ys était florissante et heureuse. C'était la plus belle et la plus impressionnante ville du monde. Cependant, en dépit des sermons de Saint Guénolé, Ys devint la ville du péché( les pratiques cultuelles d'avant le catholicisme étant considérées comme "péchés") sous l'influence de Dahut (aussi appelée Ahès) qui y organisait des orgies ( comprendre: des fêtes non chrétiennes). Elle avait soi-disant l'habitude de faire tuer ses amants le matin venu (une broderie littéraire typique du XIXè siècle). Son comportement était tel que Dieu décida de

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la punir. Un jour, un chevalier vêtu de rouge arriva à Ys. Dahut lui demanda de se rendre auprès d'elle et, un soir, il accepta. La même nuit, une tempête éclata et on entendait les vagues frapper avec violence la porte de bronze et les murailles de la ville. Entendant ce vacarme, Dahut dit au chevalier : « Que la tempête rugisse, les portes de la ville sont solides et c'est le Roi Gradlon, mon père, qui en possède l'unique clef, attachée à son cou ». Ce à quoi le chevalier répondit : « Ton père le Roi dort, si tu me veux, tu dois maintenant t'emparer de cette clef. » Dahut reprit alors la clef à son père et la donna au chevalier, qui n'était autre que Satan. Dès qu'il fut en possession de la clé, le diable ouvrit la porte de la ville, la condamnant à disparaître. Une autre version de l'histoire prétend que ce fut Dahut elle-même qui accomplit ce geste. La porte ayant été ouverte en pleine tempête et à marée haute, une vague de la taille d'une montagne s'abattit sur Ys. Pour échapper au désastre, le roi Gradlon et sa fille montèrent sur Morvarc'h, le cheval magique. Mais Saint Guénolé accourut

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auprès d'eux et dit à Gradlon : « Repousse le démon assis derrière toi ! » Gradlon refusa et Guénolé précipita Dahud dans la mer (quelques variantes disent que Gradlon obéit et le fit lui-même. Etant donné l'amour de Gradlon pour sa fille, c'est peu vraisemblable). L'eau l'engloutie et elle devint Marie Morgane, une sirène. Une version précise que cette sirène avait une apparence parfaitement humaine et n'avait donc pas le corps chimérique que l'on attribue aujourd'hui aux sirènes. Gradlon se réfugia à Quimper, qui fut sa nouvelle capitale. Une statue équestre du roi fut faite et elle est toujours aujourd'hui entre les flèches de la cathédrale Saint Corentin à Quimper. On dit que les cloches des églises d'Ys peuvent encore être entendues en mer par temps calme. On dit aussi qu'après l'engloutissement, à l'emplacement de ce qui était devenu la nouvelle rive de la baie des Trépassés, naquit un nouveau village que l'on nomma Douarnenez, du breton Douar nevez, « nouvelle terre ». Cependant, l'étymologie la plus vraisemblable pour Douarnenez est Tutouarn-enez, « île de Tutouarn ». Une autre origine souvent avancée est Douar an Enez, « la terre de l'île », en référence à

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l'Île Tristan[3]. Quant à Douar Nevez, c'est le nom breton de Terre-Neuve. Une légende raconte que, lorsque Paris sera engloutie, la ville d'Ys resurgira des profondeurs : " Pa vo beuzet Paris, Ec'h adsavo Ker Is " (Par Is signifiant en breton « pareille à Ys »).

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• Interprétations

On retrouve des récits semblables

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dans trois grands rameaux de la civilisation celte (les bretons, les gallois et les irlandais). Les légendes se fondant généralement sur une histoire vraie (comme la guerre de Troie, par exemple), il est probable qu'une telle catastrophe ait eu lieu lorsque les Bretons, les Gallois et les Irlandais ne formaient qu'un seul et même peuple. La Trinité sur Mer en bas de (Locmaria)Ker était capable de contenir les nombreux navires de Gradlon comme les 225 cités par César à propos des Vénètes. Il y a là le village de Kerisper. Ker Is Perzh est l'Autorité d'en bas, sur le goulet il y a maintenant un pont. L'écrivain Iman Wilkens affirme, dans son livre Où jadis était Troie, que la guerre de Troie et les autres événements des poèmes épiques de l'Iliade et de l'Odyssée d'Homère auraient eu lieu dans l'Océan Atlantique et la mer du Nord. Il affirme que la ville d'Ismara, pillée par les hommes d'Ulysse après avoir quitté Troie, serait, en fait, la ville Ys. Cette thèse n'a pas attiré l'attention

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des grands savants. Selon certaines variantes de la légende, la Bretagne s'enfoncerait lentement dans la mer. Ce détail évoque un réchauffement climatique car un tel phénomène a pour conséquence une montée du niveau des mers. Un phénomène qui aurait très bien pu être constaté au début du Moyen Âge, voire dès la fin de l'Antiquité, puisque, d'après certaines sources, le climat aurait été particulièrement chaud au Moyen Âge. D'après Grégoire de Tours, le roi Childebert Ier portait lui aussi une clef en or autour du cou. La capitale vénète disparue et que l'on pense s'être appelée Ker (et is étant un port) se trouvait dans le Douar Wened ,Pays de Vannes aujourd'hui, appellation antérieure à Douar Nenez et plus réaliste historiquement. Il y aurait eu une récupération religieuse Romaine. Ci-dessus: Vitrail de l'église de Kerlaz (29, Finistère) "St Guénolé abbé de Landévennec sauve le roi Gradlon lors de la

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submersion de la ville d'Ys". • Place d'Ys dans la tradition : Depuis son engloutissement par la mer, la ville d'Ys occupe un rôle central dans les légendes bretonnes. On dit qu'Ys renaîtra le jour où une messe y sera célébrée. D'autres légendes mettent en scène la ville engloutie, telle celle où Sainte-Marie du Ménez-Hom ouvre tous les cent ans les flots pour contempler la ville. Également, dans son livre la Légende de la Mort (recueil de récits et croyances sur la mort), Anatole Le Braz consacre un chapitre à la ville d'Ys. Is et Paris Une légende disait aussi que les Francs, cherchant un nouveau nom pour leur capitale, l'appelèrent Par-Is (Pareille à Is) pour montrer leur désir d'égaler voire de surpasser la splendeur d'Ys.

On dit aussi que la ville d'Ys etait la plus belle capitale du monde et que Lutece fut baptisee Paris car "Par Ys" en breton signifie "pareille a Ys". Deux proverbes populaires bretons en temoignent:

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Abaoue ma beuzet Ker Is N'eus kavet den par da Baris Pa vo beuzet Paris Ec'h adsavo Ker Is Depuis que fut noyée la ville d'Ys on n'en a point trouvé d'égale a Paris Quand Paris sera englouti Resurgira la ville d'Ys En réalité Paris doit son nom à la tribu gauloise des Parisii, ces derniers ayant pour capitale Lutetia Parisiorum, qu'on nomme actuellement « Lutèce » et qui est l'ancêtre de Paris. Une autre interprétation possible est que la ville appelée Paris dans la légende ne désignait pas forcément dès l'origine la ville que nous connaissons aujourd'hui sous ce nom mais n'importe quelle ville pouvant être vue comme l'égale d'Ys. Dans ce cas Paris pourrait aussi désigner Quimper, Nantes, Rome, voire Rennes, Bruxelles, Berlin ou toute autre ville pouvant ou ayant pu être vue comme l'égale d'Ys.

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L'Ankou Personnage

revenant

souvent

dans

la

tradition orale et les contes bretons, l'Ankou (an Anko첫) est la personnification

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de

la

Il

ne

Mort

en

Basse-Bretagne.

représente pas la Mort en elle-même, mais son serviteur : son rôle est de collecter dans sa charrette grinçante (karr an Ankoù, karrigell an Ankoù, karrik an Ankoù) les âmes des défunts récents. Remplissant ainsi un rôle de "passeur d'âmes", l'Ankou est à considérer comme une entité psychopompe. Lorsqu'un vivant entend le bruit de la charrette (wig ha wag !), c'est qu'il (ou selon une autre version, quelqu'un

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de son entourage) ne va pas tarder à passer de vie à trépas. On dit aussi que celui qui aperçoit l'Ankou meurt dans l'année. Voici comment le décrit Anatole Le Braz dans son recueil de légendes La Légende de la Mort : « L'Ankou est l'ouvrier de la mort (oberour ar maro). Le dernier mort de l'année, dans chaque paroisse, devient l'Ankou de cette paroisse pour l'année suivante. Quand il y a eu, dans l'année, plus de décès que d'habitude, on dit en parlant de l'Ankou en fonction : - War ma fé, heman zo eun Anko drouk. (Sur ma foi, celui-ci est un Ankou méchant)On dépeint l'Ankou, tantôt comme un homme très grand et très maigre, les cheveux longs et blancs, la figure ombragée d'un large feutre; tantôt sous la forme d'un squelette drapé d'un linceul, et dont la tête vire sans cesse au haut de la colonne vertébrale, ainsi qu'une girouette autour de sa tige de fer, afin qu'il puisse embrasser d'un seul coup d'oeil toute la région qu'il a mission de parcourir. Dans l'un et l'autre cas, il tient à la main

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une faux. Celle-ci diffère des faux ordinaires, en ce qu'elle a le tranchant tourné en dehors. Aussi l'Ankou ne la ramène-t-il pas à lui, quand il fauche ; contrairement à ce que font les faucheurs de foin et les moissonneurs de blé, il la lance en avant. » Ainsi l'Ankou est un être mouvant, un relais que se passent chaque année les derniers défunts de décembre. Graphiquement il est représenté comme un être sans âge, d'aspect non distinct puisque couvert par une cape, souvent noire (ou d'un linceul). Contrairement aux représentations squelettiques de la Mort, l'Ankou est la plupart du temps représenté comme un être de chair, puisqu'il a été homme un jour. Cependant, les figurations sculptées de l'Ankou de certaines églises (La Martyre) le présentent en squelette aux orbites creuses, armé d'une flèche ou d'une faux. Origine : L'Ankou semble être un héritage de la mythologie celtique, et plus précisément du Dieu-père dont la fonction est la perpétuation des cycles vitaux, comme la naissance et la mort, les saisons ou le cycle jour nuit. Bien qu'on lui attribue désormais

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la faux ou la pique, son arme canonique est le mell benniget (en breton : "maillet béni"). Tout indique sa proximité avec le dieu gaulois Sucellos et le dieu irlandais Eochaid Ollathair, ou Dagda, qui tuent et donnent la vie avec leur arme, maillet ou massue. L'Ankou est une figure panbrittonique de cette fonction, et est appelé Anghau au Pays de Galles et Ancow en Cornouailles. Sa fonction a par la suite été réduite à la seule Mort.

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Les korrigans Le Korrigan (du breton korr, nain, suivi du diminutif ig et du suffixe an, pluriel breton : Korriganed ) signifie « petit nain » avec un suffixe hypocoristique très fréquent dans les noms de personnes. Au féminin, on trouve parfois une forme féminisée à la

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manière française «korrigane», qui peut désigner une fée malfaisante. Les préfixes corr (littérature galloise) et cor (ancien cornique) désignent tous deux un nain. Les korrigans, parfois aussi appelés poulpiquets, kormandons, kérions ou ozégans sont des esprits prenant l'apparence de nains dans la tradition celtique et en particulier bretonne. Bienveillants ou malveillants selon les cas, ils peuvent faire preuve d'une extrême générosité mais sont également capables d'horribles vengeances. Leur apparence est variée, ils peuvent être dotés d'une magnifique chevelure et d'yeux rouges lumineux, à l'aide desquels ils sont censés ensorceler les mortels ou être décrits comme étant petits, noirs et velus, coiffés de chapeaux plats avec des rubans de velours, les filles étant coiffées de bonnets violets. Les korrigans font aussi partie de ce qu'on appelle le petit peuple, composé également des fées, des farfadets et autres créatures fantastiques. Les contes les situent le plus souvent dans des grottes ou encore dans des dolmens pour les plus chanceux. Mais ils hantent également les sources, les fontaines ou les landes du pays breton.

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On leur attribue les ronds de sorcières qu'on trouve parfois sur les prés ou dans les sous-bois. On dit qu'ils y font cercle pour danser à la tombée du jour. Au mortel qui les dérange, il arrive qu'ils proposent des défis qui, s’ils sont réussis, donnent le droit à un vœu (ce qui est en général le cas pour les hommes bons) mais qui peuvent, en cas d'échec, se transformer en pièges mortels menant tout droit en enfer ou dans une prison sous terre sans espoir de délivrance. Dans la nuit du 31 octobre, on prétend qu'ils sévissent à proximité des dolmens, prêts à entraîner leurs victimes dans le monde souterrain pour venger les morts des méfaits des vivants. Cette tradition les rattache à la non moins celtique Halloween à l'origine fête de Samain; nouvel an celtique, devenue au fil des siècles et des religions la fête que nous connaissons aujourd'hui. Parfois aussi, ils symbolisent la résistance de la Bretagne à la christianisation et on leur prête alors des facéties nocturnes au voisinage des églises prenant particulièrement les prêtres pour cibles.

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Le Youdig du Yeun Elez

Le Yeun Elez est une large dépression située au cœur des Monts d'Arrée, en Bretagne. Cette ancienne zone de marécage, dont la tourbe était une

importante source de revenus, alimentait

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les

légendes.

L'une d'elle situait au cœur des tourbières un marais sans fond, le Youdig, l'une des portes des enfers : « On dirait, en été, une steppe sans limites, aux nuances aussi changeantes que celles de la mer. On y marche sur un terrain élastique, tressé d’herbes, de bruyères, de jonc. A mesure qu’on avance, le terrain se fait de moins en moins solide sous les pieds : bientôt on enfonce dans l’eau jusqu’à mi-jambes et, lorsqu’on arrive au cœur du Yeun, on se trouve devant une plaque verdâtre, d’un abord dangereux et de mine traîtresse, dont les gens du pays prétendent qu’on n’a jamais pu sonder la profondeur. C’est la porte des ténèbres, le vestibule sinistre de l’inconnu, le trou béant par lequel on précipite les « conjurés ». Cette flaque est appelée le Youdig (la petite bouillie) : parfois son eau se met à bouillir. Malheur à qui s’y pencherait à cet instant : il serait saisi, entraîné, englouti par les puissances invisibles ». Cette croyance s'explique probablement par les phénomènes naturels constatés par les Anciens: feu follet, feux de tourbe « spontanés » (provoqués en fait par la foudre qui mettait le feu à la végétation

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recouvrant la tourbe) durant plusieurs mois et que seul un épisode pluvieux important parvenait à éteindre ; disparition inexpliquée de personnes qui s'embourbaient dans le marais après s'y être perdues en raison du brouillard qui recouvre fréquemment la région ou tombaient dans le trou d'une ancienne tourbière. On entendait même les démons hurler la nuit : les ornithologues soupçonnent que les légendes concernant les hurlements sortant des « Portes de l’enfer », situées dans le Yeun Elez, s’expliqueraient par la présence à l’époque de butors (butor étoilé). Cet oiseau de la famille des hérons a un chant particulièrement sonore de corne de brume à l’époque de la reproduction et sa présence est attestée, mais par un seul témoignage crédible, dans le Finistère au XIXe siècle. Ce sombre marécage désolant et inquiétant explique les nombreuses autres légendes concernent le Yeun Elez et les montagnes qui l'entourent : selon la tradition, l'Ankou y rôde. Les Korrigans, qui appartiennent au légendaire celtique, dansent le soir sur la lande. La légende du « Veneur infernal » met en scène le seigneur de Botmeur avec le diable et donne une explication très particulière de la cuvette du Yeun Elez.

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Les prêtres exorcistes emprisonnaient les démons dans le corps de chiens noirs et précipitaient ces derniers dans les eaux noires du Youdig. Dès la fin du XIXe siècle, Anatole Le Braz avait collecté des récits légendaires, en voici un exemple puisé dans un autre livre du même auteur : « Youdic (petite bouillie) est une de ces appellations qui rendent à merveille la chose qu’elles désignent. A mesure que nous approchons de ce point du marais, le terrain se fait de moins en moins solide sous nos pieds. Les couches du détritus végétal sont, dans cette partie, encore tout imprégnées d’eau ; nous y enfonçons parfois jusqu’à mi-jambes. Après bien des tours et des détours, nous arrivons au cœur du Yeun. ; là s’étale une flaque verdâtre, d’un abord dangereux et de mine traîtresse. C’est la porte des ténèbres, le vestibule sinistre, le trou béant où l’on précipite les « conjurés ». Dès qu’on les y a lancés, il faut se coucher à plat ventre sur le sol et se boucher fortement les oreilles. Car un tremblement formidable secoue aussitôt les entrailles du Marais et d’horribles clameurs déchirent les airs. On attend, avant de se remettre en route, que

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le « sabbat » ait pris fin. Puis on se sauve au plus vite, en se donnant bien garde de tourner la tête pour regarder derrière soi. Malheur à qui enfreindrait cette règle. Des bras invisibles s’attacheraient à lui et l’attireraient dans les profondeurs invisibles. De même, si en traversant le Yeun, vous voyez « bouillir » l’eau du Youdic, hâtezvous de fuir, sans chercher ce que cela peut être. Les imprudents qui se sont laissés aller à un mouvement de curiosité en ont été cruellement punis ; on n’a plus entendu parler d’eux. Il n’est pas rare que le silence de la nuit soit troublé par des abois furieux, comme des chiens qui s’entre-déchirent. C’est la meute des conjurés qui « fait des siennes ». Mais alors, au-dessus de la chapelle Saint-Michel qui couronne le mont, une lumière subite resplendit, et l’on voit apparaître dans cette auréole la forme gigantesque de l’Archange exterminateur. Il abaisse son glaive vers le Yeun, et tout rentre dans l’ordre. « Sant Mikêl vraz a oar an tu d’ampich ioual ar bleizi-du » (« Le grand saint Michel sait la manière d’empêcher de hurler les loups noirs ») »

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Tristan rencontre son oncle Marc’h à la mort de ses parents. Marc’h cherchant à se marier, le jeune homme propose de conquérir Iseult, la fille du roi d’Irlande. il se rend en Irlande et sollicite alors du roi d’Irlande la main d’Iseult pour le roi Marc’h. Le père accepte, afin de renforcer les liens entre l’île et la péninsule, bien que la fille se montre dépitée pourtant, elle obéit et s’embarque. Sur le

bateau qui vogue vers la Cornouailles, les deux jeunes gens boivent, par erreur, le philtre d’amour destiné au roi Marc’h. La magie opère, le couple s’aime passionnément. Toutefois, Iseult épouse le

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roi, À quelque temps de là, Marc’h découvre les amants endormis, n’ayant entre eux que l’épée de Tristan ; maître de lui, il remplace l’arme par la sienne et s’éloigne sans bruit. Au réveil, aussi embarrassés d’être découverts que touchés par l’indulgence du roi, ils décident de se séparer. Le garçon repart vers la Bretagne, le pays de son père ; il y prend sans joie une épouse, sans jamais oublier Iseult qu’il rencontre parfois, traversant en secret la Manche. Grièvement blessé dans une bataille, il fait chercher Iseult, dont il connaît les remèdes miraculeux, et recommande aux marins d’arborer une voile blanche au retour, si la jeune femme est à bord. Sitôt avertie du risque mortel, Iseult prend la mer vers la Bretagne ; on hisse donc la voile blanche. Las, lorsque le bateau paraît en vue de la côte, l’épouse de Tristan, jalouse, lui annonce une voile noire. Se sachant désormais perdu, le blessé réunit ses dernières forces et se transperce de l’épée ; apprenant son décès à peine débarquée, la reine s’étiole et meurt de désespoir. le roi Marc’h, dès qu’il connut la terrible nouvelle, fit voile vers la Bretagne, ramena

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leurs deux corps en Cornouailles. On les plaça dans deux tombeaux proches. Dès la première nuit, une ronce vigoureuse surgit, perçant les cercueils, unissant les deux corps ; sans cesse coupée, elle repoussait plus forte. Ému, le roi ordonna que soit protégé ce lien surnaturel Trois légendes s’attachent au château de Trécesson, magnifique et noble demeure sise à l’orée de la forêt de Brocéliande. - La première légende, celle de la "Mariée de Trécesson", est terrible. Au XVIIIe siècle, une jeune mariée aurait été enterrée vive le matin-même de son mariage. Qui étaient les assassins? Les propres frères de la jeune fille, pas moins. Deux garçons, furieux de l'union inconsidérée que leur soeur entendait contracter. Témoin de la scène, un braconnier s'enfuit et court raconter l'horreur à sa femme. Elle lui dit : "Va prévenir le châtelain mais surtout ne lui parle pas de braconnage". L'infortunée est déterrée encore vivante mais elle ne tarde pas à expirer. Son voile et son bouquet furent longtemps exposés à la chapelle du château. Et le fiancé entra dans les ordres. - La deuxième légende, celle de la "Chambre aux revenants", est beaucoup moins tragique. La chambre se trouve au

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deuxième étage, isolée au bout d'un couloir. On la disait hantée. Par bravade, un invité voulut y dormir. Il lui fut impossible de trouver le sommeil : l'orage se déchaînait à l'extérieur et grondait jusque dans les vastes cheminées. Vers minuit, s'ouvre une porte jusque-là invisible. Deux valets pénètrent dans la chambre. Ils posent une table de jeu puis cèdent la place à deux gentilshommes. Les joueurs s'installent et entament une partie de cartes. L'invitée tremble, il brandit un pistolet, tire mais les balles sont sans effet. Le jeu dure toute la nuit : notre invité fini par s'endormir. Au réveil, les gentilshommes ont disparu. Mais sur la table reste une respectable pile de louis d'or. L'histoire n'est pas finie. L'invité et le propriétaire de Trécesson vont se battre pour s'approprier la pile d'or abandonnée par les joueurs-fantômes. Un procès s'ensuivit au Parlement de Bretagne. Mais la légende ne dit pas qui gagna à ce jeu. Les avocats sans doute... - La troisième légende fait la part belle également au jeu de cartes. Dans les salons de Versailles, le jeune marquis de Trécesson avait tout perdu au jeu. Plus d'argent, plus de métairies, plus de château : il ne lui restait plus qu'à se brûler

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la cervelle quand, Firmin, son valet de chambre lui souffla : "Monseigneur oublie qu'il lui reste son manoir du Pied d'Anon". De manoir, il ne s'agissait en fait que d'une cabane en bois accrochée à un gros bloc granitique. "Parbleu ! s'écrie le gentilhomme, j'oubliais ce Pied d'Anon. Je vous le joue". Il joua. Gagna. Continua à jouer. Et regagna tout ce qu'il avait perdu.

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Azénor, la captive du château de Brest. Le

magnifique château de Brest, ancien bastion de la féodalité, fut maintes fois modifié du XIIIème au XVIIème siècle. Cette forteresse abrita fort longtemps la puissance des comtes de Léon. En 537, la jeune Azénor épouse du comte

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Chunaire de Goëlo subissait les critiques et les mauvais traitements de la seconde femme de son père. La marâtre ne tarissait pas de calomnies et de ragots sur la jeune mariée. Folle de jalousie et toute emplie de fiel elle réussit même à persuader l'époux de la pauvre Azénor de l'infidélité de celleci. Le divorce par consentement mutuel restant à inventer, le comte ramena la malheureuse chez son père qui la fit enfermer dans la tour portant désormais son nom. La pauvre comtesse passait ses journées à prier et à appeler le pardon du Seigneur sur ses bourreaux, en attendant d'être brûlée vive, puisque tel était le châtiment réservé aux pécheresses. Le jour de son exécution le feu ne voulut jamais prendre. Cela ne suffit pas à attirer la grâce des hommes après celle du ciel, la jeune femme fut placée dans un tonneau et jetée à la mer. Il paraît qu'un ange veilla sur son voyage et la fit accoster quelques temps plus tard sur la terre d'Irlande. Pendant ce temps, la méchante et cruelle belle-mère aux portes de la mort avait avoué sa machination. Aussitôt le comte s'embarqua à la recherche de son épouse d'un seul coup bien aimée. L'être céleste qui avait guidé Azénor refusant probablement d'aider son époux, celui-ci

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erra longtemps de pays en pays avant d'accoster enfin sur les côtes irlandaises. Et là, oh miracle, le mari cruel remarque un jeune enfant véritable sosie de la fugitive. La pauvre devenue lavandière pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils, toujours aussi bonne et généreuse accepta de reprendre la vie commune et tous trois regagnèrent la Bretagne où ils vécurent heureux sous le ciel serein de leur nouvel amour.

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La Roche-aux-Fées La

Roche-aux-fées est un monument mégalithique situé dans la commune d'Essé (Ille-et-Vilaine). C’est un des 1034 monuments historiques classés dans la première liste de 1840, un des quatre situé en Ille-et-Vilaine. Son nom vient d'une légende qui prétend que les pierres qui constituent ce dolmen auraient été apportées par des fées dans leur tablier. Une particularité de ce mégalithe est que le soleil se lève dans l'alignement de celui-ci lors du solstice d'hiver."Les fées, au temps où elles vivaient, honoraient après leur mort ceux qui avaient fait quelque bien pendant leur vie, et bâtissaient des grottes indestructibles pour mettre leurs cendres à l'abri de la malveillance et de la destruction du temps, et dans lesquelles elles venaient la nuit causer avec les morts.

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Et l'on dit que leur influence bienfaitrice répandait dans la contrée un charme indéfinissable, en même temps que l'abondance et la prospérité C'est dans ce but et dans ces féeriques intentions qu'elles bâtirent la Roche-auxFées que nous avons dans un de nos champs. Ces fées, dit-on, se partagèrent le travail : quelques-unes d'entre elles restèrent au lieu où devait s'élever le monument, en préparaient les plans et l'édifiaient ; les autres, en même temps, tout en se livrant à des travaux d'aiguille, allaient dans la forêt du Theil, chargeaient leurs tabliers de pierres et les apportaient à leurs compagnes ouvrières, qui les mettaient en oeuvre. Mais elles ne comptèrent pas à l'avance ce qu'il leur en fallait. Or, il advint que le monument était terminé et que les fées pourvoyeuses étaient en route, apportant de nouveaux matériaux ; mais, averties que leurs matériaux étaient inutiles, elles dénouèrent leurs tabliers, les déposèrent là où elles étaient quand l'avertissement leur parvint. Or, il y en avait dans la lande Marie ; il y en avait près de Rétiers ; il y en avait à Riche-bourg et dans la forêt du Theil. De là vient qu'on trouve dans tous ces endroits des pierres

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de même nature et provenant du même lieu que celles qui forment notre Rocheaux-Fées. Depuis longtemps les fées ont malheureusement disparu ; mais le monument est resté. Dans la nuit, quand la bise souffle au-dehors, on entend comme des plaintes dans la Roche-aux-Fées, et l'on dit que ce sont là les morts qui reposent là qui appellent les fées protectrices, et que ces plaintes se renouvelleront jusqu'à ce qu'elles soient revenues." “Histoires et Légendes de la Bretagne Mystérieuse”, de G. Kogan aux éditions “Aux quais de Paris” Plusieurs croyances Roche-aux-Fées :

ont

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sujet

la

L'une veut que les jeunes mariés doivent faire le tour de ce dolmen chacun de son côté, en compter le nombre de pierres, et s'ils obtiennent le même nombre alors leur union sera durable. Il est aussi dit que « celui qui détruira le dolmen d'Essé mourra dans l'année ». Il existe aussi une croyance qui fait de la structure le tombeau d’un général romain. Un ingénieur géographe du XVIIIe siècle indique : « Les gens des environs veulent que ce soit

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un ancien temple des Fées pour lesquelles leurs ancêtres avaient beaucoup de vénération ; opinion ridicule, mais peu étonnante si l’on fait attention que ce sont des paysans les plus grossiers qui pensent ainsi. […] Les gens sensés croient que ce monument est le tombeau d’un général romain. »

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Le pacte de Lanleff Avec sa construction en rotonde, le temple de Lanleff intrigue depuis des siècles. Pas étonnant dès lors que s'y attache le légendaire.

Certains voyaient à Lanleff un temple galloromain, d'autres un baptistère mérovingien. Quant aux romantiques, ils n'ont pas hésité à qualifier le bâtiment de sanctuaire d'origine celtique : les Celtes ont toujours affiché un profond respect pour le symbolisme du cercle. Aujourd'hui, tous les chercheurs se rejoignent pour dater la construction de la curieuse église au XIe siècle. L'édifice est de style roman, et son magnifique granit

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rose lui confère une austérité toute monastique. Quant à son inspiration en cercle, elle serait plus d'origine palestinienne (à l'imitation du SaintSépulcre de Jérusalem) que celtique. Une légende est liée au temple de Lanleff : Une pauvre et affreuse femme fit un troc avec le diable : son enfant en échange de pièces d'or. Lucifer conclut l'affaire et déposa une poignée de pièces sur la margelle de la fontaine, sise près du temple. Puis il saisit l'enfant et l'emporta. Quant la mère indigne voulut récupérer son butin, elle se brûla gravement : les pièces sortaient tout juste des flammes de l'enfer. Dans un cri de douleur, elle lâcha l'or si convoité et les pièces s'incrustèrent à tout jamais dans le granit de la margelle. Si vous passez par Lanleff, rendez-vous à la fontaine, vous mouillerez la margelle et 14 pièces apparaîtront.

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La fontaine de BarentoMythique et fabuleuse, la discrète fontaine séduit par son charme désuet. Cachée dans les landes au-dessus du village de Folles Pensées, ses pouvoirs surnaturels sont connus depuis des siècles. Tantôt guérisseuse, tantôt capable de provoquer de grands cataclysmes, elle agite l’imagination des hommes tout autant qu’elle fascine. Ne diton pas qu’en versant son eau sur le perron posé à ses côtés, un formidable orage se déchaîne aussitôt sur la région. Des générations y ont cru, et pendant longtemps s’y sont rendues en procession les années de sécheresse. Plus romantique, Barenton, abrite aussi les amours de l’enchanteur Merlin et de la fée Viviane. Un soir qu'Owein, chevalier d'Arthur, devisait avec Kynon, celui-ci lui raconta que s'étant rendu à la fontaine afin de vérifier les prodiges qui lui avaient été contés, il en arrosa la dalle. Aussitôt un immense coup de tonnerre éclata accompagné d'une averse de grêle. Puis un chevalier noir l'attaqua, et emmena son cheval. Owein décida aussitôt de découvrir cet endroit. Il chevaucha jurqu'à une clairière où un géant noir, entouré d'animaux, lui indiqua la route. Il arriva à un arbre vert et vit la fontaine et la dalle Il versa de l'eau sur la dalle et le terrible

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orage éclata, plus violant encore que ce que Kynon avait décrit, puis le soleil brilla et les oiseaux chantèrent. Alors qu'il prenait plaisir a écouter ces chants, il entendit des gémissements et vit le chevalier noir. Ils se chargèrent furieusement et brisèrent leurs deux lances, ils tirèrent leurs épée et Owein blessa mortellement le chevalier. Celui-ci s'enfuit et Owein le poursuivit jusqu'à l'entrée d'un chateau où Owein tenta de pénétrer derrière lui, mais les gens du chateau laissèrent tomber la herse sur lui. Puis ils fermèrent la porte intérieure, le prenant au piège entre la herse et la porte. Il apperçut alors une ravissante demoiselle aux cheveux blond qui s'émut de son sort. Elle lui remit un anneau qui avait la propriété de rendre invisible à volonté. Quand les hommes d'arme vinrent le chercher, ils ne le virent pas courir pour retrouver la jeune fille. C'est alors qu'ils entendirent de grands cris, Lunet lui raconta qu'on venait de donner l'extrème onction au maître du chateau, son corps fut porté en terre le lendemain et se mettant à la fenêtre, Owein vit la foule suivre le cercueil, et dans cette foule une très jolie jeune femme en habits de deuil jaunes. Lunet lui expliqua qu'elle était la plus belle,

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la plus généreuse, la plus noble et la plus sage des femmes, et qu'elle était l'épouse du chevalier, la Dame de la Fontaine. Owein tomba immédiatement amoureux d'elle. Lunet tenta alors de raisonner la Dame inconsolable en lui expliquant que pour garder la fontaine, il lui fallait un époux, vaillant chevalier pour la défendre. Elle lui proposa donc de se rendre pour elle à la cour d'Arthur. Elle se contenta de rester enfermée dans sa chambre, puis retourna vers la Dame et lui présenta Owein. Mais la Dame ne fut pas dupe, elle compris qu'Owein n'avait pas fait ce long voyage, qu'il était caché au chateau et qu'il était celui qui avait tué son époux. Elle épousa tout de même Owein qui, depuis lors, garda la fontaine avec la lance et l'épée. Tout chevalier qui y venait, il le renversait. Ci-contre : Peinture de Karl Reizabech, XXe siècle. Église Sainte-Onenne, à Tréhorenteuc dans le Morbihan. La forme d'une coupe sépare quatre scènes liées à la fontaine de Barenton. En haut, la

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fontaine de Barenton est gardée par le chevalier noir. Yvain tient le gobelet d'argent avec lequel on verse de l'eau sur le perron pour déclencher tempête et orage sur la forêt. On aperçoit l'épouse du chevalier noir, Laudine. L'homme noir est tué par Yvain lors du combat, et il épouse sa veuve. À droite, c'est la rencontre de Merlin et de la fée Viviane. Au bas du tableau, nous sommes au champ du tournoi où le chevalier de Ponthus affronte tous les chevaliers de passage afin de conquérir le c'ur de la belle Sydoine, fille du comte de Vannes. À gauche, enfin, Éon de l'Étoile contemple ses richesses. On aperçoit l'église de Saint-Léry

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Comorre, le Barbe-bleue breton

C'est peut-être bien en Bretagne qu'a pris naissance la fameuse histoire de Barbebleue au VIe siècle. Comorre était un redoutable seigneur dont le château pourrait se situer dans la forêt de Carnoët près de Quimperlé (Finistère). On lui comptait déjà six épouses assassinées de ses propres mains lorsqu'il demanda en mariage la fille de Varoch, comte de Vannes, la douce Triphine. Une prophétie prétendant qu'il mourrait tué par son fils; il prenait les devants en faisant passer de vie à trépas ses épouses dès qu'elles étaient enceintes. N'ayant pas osé s'opposer à ce puissant seigneur, le comte de Vannes organisa la cérémonie du mariage avec la bénédiction de saint Gildas. • La tête tranchée :

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- Les premiers mois se déroulèrent sans nuages jusqu'au jour où Comorre surprit, au retour d'un long périple, sa jeune femme brodant de la layette. Au cours de sa fuite, elle mit au monde le petit Trémeur. Mais le terrible seigneur réussit à la rattraper et lui trancha la tête. Trémeur fut alors recueilli par saint Gildas qui, volant au secours de Triphine, la ressuscita également. On raconte que saint Gildas lança alors une pluie de pierres sur la forteresse de Comorre qui, tel un château de cartes, s'effondra sur son monstrueux seigneur. - Selon la version en cours à la chapelle Saint-Trémeur, de Bubry (Morbihan), c'est seulement une fois décapitée par Comorre et ressuscitée par

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saint Gildas, que Triphine donna naissance à Trémeur. Elevé au monastère de Saint-Gildas-deRhuys, l'enfant se retrouva un jour face à son père qui s'empressa de le décapiter. Ce serait, par la suite, des chevaliers alliés au comte de Vannes qui auraient eu raison des jours du Tyran. • Variante au Guilvinec : On raconte ici que Comorre vécut dans le manoir de Kergoz avec son fils Trémeur et son épouse Triphine. Celle-ci, malheureuse, souffrait du comportement brutal de son mari. Une sorte de malédiction voulait qu'elle pâtit de la sorte tant que son époux n'aurait pas trouvé son maître. Trémeur décida donc de battre son père à la " soule ", un jeu de ballon. Il y parvient si bien au cours d'une partie que le terrible seigneur s'effondra de fatigue. - Néanmoins, après avoir repris suffisamment de forces, il rattrapa Trémeur et, de rage, lui trancha la tête. Pas " démonté " pour autant, ce dernier ramassa sa tête et la glissa sous son bras. C'est alors que Comorre rendit son âme au diable.

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On dit que Trémeur continua à jouer à la soule et que, ces jours-là, il laissait sa tête au manoir pour être plus libre de ses mouvements. Une chapelle lui fut dédiée. On peut l'y voir représenté, tenant sa tête décapitée (d'après un extrait de la Revue Dialogue n° 16 et n° 17). - On peut contempler également une belle statue de Trémeur portant sa tête décapitée sous le bras, dans une niche du grand portail flamboyant de l'église de Carhaix-Plouguer (Finistère), dédiée également à Saint Trémeur. - La chapelle Sainte-Triphine, à Pontivy (Morbihan) rappelle aussi le martyre de cette sainte, au fil de neuf tableaux peints sur les lambris.

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Le Saint au Cerf Le village de Lannédern groupe quelques maisons autour de son église et son ossuaire gravé de masques macabres (l'Ankou, toujours lui). Dans l'église, fermée en dehors des offices, six panneaux de pierre sculptée évoquent la légende de saint Edern, représenté chevauchant son cerf sur le calvaire qui se dresse au beau milieu du cimetière. Saint Edern, un moine irlandais de la Légende Dorée, s'est d'abord fait connaître en terre douarneniste, où la petite vache qui constituait son seul cheptel donnait les plus beaux blés aux champs où elle vagabondait. Mais il est surtout connu pour le cerf venu se mettre sous sa protection, alors qu'il était traqué, et pour ses démêlés avec sa soeur Jenovefa. Cette dernière s'est fixée à Loqueffret, et lui en ce lieu auquel il devait donner son nom. Chacun a construit son église et, pour délimiter leur territoire, il a été conclu que reviendrait au frère le domaine qu'il aurait parcouru entre la tombée de la nuit et le chant du Coq. Edern, chevauchant son compagnon, le cerf a parcouru une distance considérable et arrivait aux portes de Loqueffret lorsque sa soeur, voyant sa

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paroisse lui échapper, a fait crier un coq en le plongeant dans l'eau d'une auge. Il en est résulté une solide brouille entre le frère et la soeur qui ont chacun maudit l'église de l'autre : celle d'Edern ne devait jamais avoir de haut clocher, et celle de Jenovefa devait voir ses cloches se fêler. Version d'Anatole Le Braz, extraite du livre « Les saints Bretons en Cornouaille d’après la tradition populaire » : "J'ai cru devoir intercaler ici cette gwerz qui m'a été chantée en pays trégorrois par un conducteur de voiture publique, originaire de Plouvorn. Il paraît qu'elle existe aussi en imprimé, et le bénédictin Dom Plaine doit prochainement la donner, sous cette dernière forme, dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère." "Écoutez tous (gens de cette) compagnie, écoutez chanter la vie, la vie de Monsieur saint Edern, le patron de Plouédern. Dans l'île nommée Irlande, à ce qu'il est marqué, naquit le saint, homme puissant, homme de beauté en son corps et en son esprit de ses biens, dès sa jeunesse il fit de bonne heure fi et mépris, pour chercher la royauté du ciel et le salut de son âme. De ses parents il prit congé, à son pays il

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dit adieu, et par mer, il se rendit en Bretagne pour y prêcher la foi. En un lieu, sur la grève de Cornouaille, tout proche de Douarnenez, et appelé le Juch maintenant encore, avec son esquif il prit terre. Il s'est mis en quête d'un lieu paisible, pour être à l'écart de la foule ; sa hutte, il se la construit dans un bois, à deux ou trois lieues de Quimper. Indifférent à toutes les intempéries, sa vêture était misérable ; pour lit il avait la terre froide et pour oreiller une Pierre. Il portait des cilices de crin, ne vivait que de pain noir et des herbes de son jardin, sans jamais boire goutte de vin. Pendant une moitié de la nuit, la prière était son seul repos. Il était pour lui-même sans pitié, et pour le prochain, plein de mercis. Cependant, les langues mauvaises du monde cherchèrent à compromettre sa réputation ; il se résignait à la méchanceté des gens ;il se résignait à tous leurs mépris... Le seigneur de Quistinit se fâcha contre la petite vache du saint, au point de lâcher sur elle sa meute ; la bête en resta sur la place. Vint Edern, à ce qu'on raconte ; il ne prononça qu'une parole, et la vache de se relever et de sortir du champ du seigneur de Quistinit. Déréglée, disait-on, était la bête, car elle n'épargnait les terres

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de personne ; chacun s'en plaignait dans le quartier et prétendait qu'elle était voleuse. Mais ces gens-là ne savaient pas que Dieu fait des miracles quand il le juge bon. Là où la vache avait pâturé poussait aussi le meilleur blé... Dieu inspira à l'ermite l'envie de se retirer ailleurs, car son cœur n'était ouvert ni à la louange ni à la gloire. A travers la Cornouaille il courut beaucoup de pays jusqu'à ce qu'il trouva un petit coin écarté, et là, il éleva une hutte où prier et faire pénitence. Là il fit plus d'un miracle, si bien que sa réputation se répandit. Il n'y avait sorte de peine ni de maladie à, qui il ne sut trouver remède. Une fontaine était tout près du lieu où il éleva sa hutte ; Edern y fit bâtir à la Vierge Marie une chapelle.Maintenant elle se nomme Lannédern ; on y prie saint Edern. Là il fit durant sa vie plus d'un miracle, et encore après. Un gentilhomme chassait.Poursuivie par ses chiens la bête se réfugia dans la loge du saint comme pour y chercher abri et protection. C'était un cerf ; quand il aperçut saint Edern, devant lui il se prosterna pour se recommander à lui et le supplier de le recevoir en sa maison. Or, ce

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cerf demeura près d'Edern, à partir de ce moment ; il paissait aux environs tout le jour et rentrait chaque soir au logis. Le seigneur fut étonné de voir une telle merveille s'accomplir ; en sorte qu'Edern dut lui révéler la puissance de Dieu et sa bonté. Le seigneur qui ignorait ces choses s'inclina devant l'homme de Dieu, et le pria du fond du cœur de demander pour lui pardon. À ce que l'on raconte, le duc de Bretagne se trouva un beau jour passer auprès de l'ermitage. A Edern s'adressa son page ; Edern était en oraison et ne retourna point la tête. A cause de cela, il reçut incontinent un soufflet de l'homme brutal. Edern, sur l'exemple de son maître Jésus, était homme doux et humble et n'en conçut aucun ressentiment, joyeux d'être ainsi humilié. Mais aussitôt, à ce que l'on dit, le duc et ses gens furent aveuglés, car Dieu était fort courroucé de voir frapper son serviteur. Le duc et ses compagnons, en cherchant à gagner le pays de Léon,se trouvèrent mortellement gênés de ce qu'ils ne pouvaient se diriger dans le pays. Saint Edern de faire une prière pour demander que la lumière leur fût rendue ; saint Edern de tout son cœur demande pour eux pardon. Le duc fit vœu de bâtir une église

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dans le lieu où il se trouverait à l'heure où il recouvrerait la vue, afin d'en perpétuer la mémoire pour jamais. Et, pour la gloire de son serviteur, Dieu se fit leur guide, en sorte qu'ils arrivèrent au pays de Léon et, là, ils obtinrent leur pardon ; là, recouvrèrent la vue le duc et ses compagnons, dans le lieu où s'éleva Plouédern avec une église à saint Edern. En septembre, le premier jour, on y célèbre sa fête, car c'est ce jour-là qu'il s'alla reposer avec Jésus, dans son Paradis."

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La fée de l’île de Loc’h

L’histoire qui débute à Lannilis est celle de Houarn Pogamm et de Bellah Postik, deux jeunes amoureux promis depuis longue date. Malheureusement, la mort de leurs parents les avaient plongés dans le dénuement, et chacun, tout en travaillant dur, n’arrivait pas à mettre suffisamment d’argent de côté pour acheter une petite vache et un cochon maigre et pouvoir ainsi se marier. Las d'attendre, Houarn décida de prendre

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la route en quête d'une meilleure fortune. Bellah, inquiète de le voir ainsi s'en aller, lui confia deux des trois reliques qu'elle tenait pour seul héritage. La première, la clochette de saint Kolédok, avait pour objet d'avertir proches et amis que vous couriez un grand danger. La seconde, le couteau de saint Corentin, annulait les maléfices des sorciers dès qu'il entrait en contact avec leurs victimes . La troisième relique, le bâton de saint Vouga, elle le garda pour elle car il possédait le pouvoir de vous transporter où vous vouliez. Arrivant dans le Sud-Finistère, Houarn entendit parler de la Groac'h de l'étang du Loc'h qui se trouvait sur la plus grande des îles des Glénans. La Groac'h -ou la féeétait, disait-on, d'une richesse incommensurable. Nombreux étaient les jeunes gens qui avaient tenté de s'emparer de son trésor mais personne n'en était jamais revenu. Imprudent jeune homme N'écoutant guère les conseils de prudence des gens de la région, Houarn s'embarqua pour l'île du Loch, bien décidé à tenter sa chance. Un petit bateau semblait l'attendre

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sur l'étang. Mais dès qu'il eut mis les deux pieds dedans, ce dernier plongea au plus profond de l'eau. Houarn se retrouva ainsi à l'entrée d'un merveilleux palais de coquillages, où l'on accédait par un bel escalier de cristal. La fée l'ensorcela aussitôt par sa beauté et ses vins savoureux. Elle lui offrit de partager ses richesses s'il acceptait de la prendre pour épouse. Houarn, sous le charme, accepta et la fée le métamorphosa en grenouille. Bellah entendit aussitôt tinter la fameuse clochette de saint Kadélok. Son bâton magique la conduisit alors auprès du véritable époux de la Groc'h, lui aussi condamné à un triste sort, qui lui donna le secret pour délivrer Houarn et tous les autres. Déguisée en séduisant jeune homme, elle se renditdonc sur l'île et déjouant le piège de la sorcière, libéra les malheureux captifs après leur avoir rendu forme humaine. Houarn et Bellah purent ensuite faire leur choix parmi le trésor et rentrèrent dans leur pays de Lannilis, fortune faite, et prêts à se marier.

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Katell Gollet dans la gueule de l'enfer Katell Gollet (Catherine la Perdue) est une jeune femme représentée sur les calvaires de Guimiliau et de Plougastel-Daoulas dans la gueule de l’enfer. Deux légendes évoquent son triste sort. Katell Gollet était une belle jeune fille de 16 ans qui vivait dans le château de son oncle, à la Roche- Maurice, près de Landerneau. Sa beauté,

malheureusement, n'avait d'égale que la perversité de son esprit. Le comte, voulant se décharger de cette lourde tutelle, espérait bien pourtant lui trouver un mari qui prendrait soin de la raisonner. Néanmoins, la belle préférait se livrer aux plaisirs de la danse et de la fête plutôt que de songer au mariage.

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Pour contrer son oncle, elle usa d'un subterfuge, lui faisant déclarer qu'elle épouserait tout homme capable de la faire danser douze heures d'affilée. Nombreux furent les jeunes gens du comté à tenter leur chance. Mais elle les épuisait tant que certains, morts de fatigue, ne voyaient pas le jour suivant. L'hécatombe était telle que son oncle l'enferma dans une des tours du château. Mais Katell s'en échappa et se rendit au pardon de la Martyre accompagné d'un nouveau cavalier. Gavottes, plinns, jabadaos s'enchaînèrent, les deux danseurs s'en donnant à coeur joie. Mais le jeune homme non plus ne résista pas à l'infatigable Katell qui, prise dans le feu de la danse et de l'alcool, invoqua les puissances de l'enfer demandant de nouveaux musiciens. C'est ainsi que le diable l'entraîna dans une gigue infernale et lui fit ainsi franchir les portes du royaume des damnés. Variante

de

la

version

Katell Gollet était une ravissante jeune femme qui ne vivait que pour le plaisir et la débauche. De peu de vertu, elle

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collectionnait de multiples amants. Un jour, l'un d'entre eux, lui demanda de voler une hostie dans le sanctuaire de Dieu. La jeune femme, désireuse de lui plaire, satisfit sa demande. Malheureusement, c'était Satan en personne qui avait revêtu les apparences de l'amoureux et Katell fut condamnée aux tourments éternels de l'enfer.

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Mona, la fille de la terre Un peuple marin hante les profondeurs ouessantines : les Morgans. Ce sont des hommes et des femmes d’une grande beauté. Seule, Mona Kerbili, une jeune Ouessantine qu’on disait belle comme une Morganès, vit leur palais au plus profond de l’océan. Le roi des

Morgans, ébloui par la beauté de Mona

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Kerbili, saisit l'adolescente et l'emporta au fond de l'eau. Dans le palais, au milieu des richesses abyssales, Mona, resplendissait. Le vieux roi en était fou amoureux. Son fils aussi... Le vieux Morgan refusa l'alliance des deux jeunes gens. Il força son fils à se marier avec l'enfant unique d'un des grands de sa cour. La noce fut belle : on mangea, on but abondamment. Or, le soir de la fête, le père cruel décida de mettre à mort Mona, la fille de la terre. FM. Luzel, dans l'un de ses contes, décrit la scène... "Vers minuit, les nouveaux mariés se retirèrent dans leur chambre nuptiale, magnifiquement ornée, et le vieux Morgan dit à Mona de les y accompagner et d'y rester, tenant à la main un cierge allumé. Quand le cierge serait consumé jusqu'à sa main, elle devait être mise à mort. La pauvre Mona dut obéir. Le vieux Morgan se tenait dans une chambre contiguë, et, de temps en temps, il demandait : - Le cierge est-il consumé jusqu'à votre main ? Pas encore répondait Mona. Il répéta la question plusieurs fois. Enfin, lorsque le cierge fut presque entièrement

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consumé, le nouveau marié dit à sa jeune épouse : - Prenez, pour un moment, le cierge des mains de Mona, et tenez-le, pendant qu'elle nous allumera un feu. La jeune Morganès, qui ignorait les intentions de son beau-père, prit le cierge. Le vieux Morgan répéta au même moment sa question : - Le cierge est-il consumé jusqu'à votre main ? - Répondez oui, dit le jeune Morgan. - Oui, dit la Morganès. Et aussitôt le vieux Morgan entra dans la chambre, se jeta sur celle qui tenait le cierge, sans la regarder, et lui abattit la tête, d'un coup de sabre; puis il s'en alla." Le lendemain, lorsqu'il s'aperçut de sa méprise, le roi entra dans une grande colère. Puis il s'apaisa et donna son consentement au mariage de son fils et de Mona". Mais Mona s'ennuyait de son île bretonne. Elle obtint enfin l'autorisation de retourner dans sa famille. Elle y fit sensation. Puis le vent chassa jusqu'au moindre souvenir de ses aventures sous-marines. Jusqu'au jour où le jeune roi vint la chercher. La jeune

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fille se jeta dans ses bras... et on ne la vit plus, Ă  jamais..."

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La légende du château de Trémazan Le château de Trémazan dresse encore aujourd’hui les ruines de son impressionnant donjon du XIIIe siècle à Landunvez, au pays des Abers et de la Côte des Légendes. Si l'on ne peut y

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pénétrer (les risques de chutes de pierres étant trop importantes) on peut l'admirer du belvédère. L'histoire, rapportée par un texte d'Albert Legrand au XVIIe, rappelle la tragédie qui s'y déroula au début du VIe siècle. Domaine de la famille des du Chastel depuis toujours, il porte encore l'empreinte du souvenir de Gurguy et Haude de Trémazan. Ayant passé une dizaine d'années au service du roi de France, Gurguy s'en revenait dans ses terres bretonnes retrouver sa famille. Sa marâtre, qu'il vit en premier lieu, lui en donna quelques nouvelles. Mais ses paroles emplies de fiel et de mensonges dressèrent un si noir tableau de sa jeune soeur, qu'elles mirent Gurguy hors de lui. L'apercevant à son arrivée, il saisit son épée et lui trancha la tête. Néanmoins, il ne mit pas longtemps à comprendre qu'il s'était trompé ou plutôt qu'on l'avait abusé. Alors qu'il se consternait de sa méprise auprès de son père dans l'une des salles du château, Haude leur apparut, tenant son chef décapité entre les mains. Avec une grande simplicité, elle reposa sa tête à sa place initiale et tenta de démasquer la traîtrise de sa marâtre. Comme cette

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dernière niait les accusations portées par le frère et la s?ur, elle fut foudroyée par un éclair divin. Après avoir pardonné à son frère, Haude s'évanouit telle une apparition. Néanmoins, Gurguy demeurait inconsolable. Se repentant auprès de l'évêque saint Pol, il fit sur ses conseils une longue pénitence. Ses quarante jours de jeûne le transformèrent et c'est auréolé d'une couronne de feu qu'il vint retrouver l'évêque. Ce dernier le revêtit alors de l'habit monastique puis le rebaptisa du nom de Tanguy. Il mena par la suite une vie de saint Homme et, pour mieux se faire pardonner, fonda également l'abbaye SaintMathieu à Plougonvelin.

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La Bête d’Orléans. Nous rencontrons d’abord la Bête d’Orléans au pays Dunois, sur les bords de la capricieuse Conie, avec la légende si triste des amoureux de Péronville ; nous la voyons ensuite reparaître à chaque grande calamité publique. La bande d’Orgères, avec ses chauffeurs, ne cause pas plus d’effroi que la Bête d’Orléans, un peu semblable d’aspect, pour ceux qui l’ont vue, au Sanglier des Ardennes. Quelle course vagabonde et sanguinaire ! Un matin, on apprend qu’elle a jeté la terreur dans un village des environs de Vendôme, et le soir même qu’elle a dévoré quatre petits enfants de la paroisse de Saint-Rémy-sur-Avre, aux portes de Dreux. La fois suivante, c’est une jeune bergère, nommée Jeannine, qui ramenait les moutons à la ferme, que la Bête a emportée dans la forêt, et dont on a retrouvé le corps à moitié dévoré dans un ravin. Une autre fois, c’est un marchand rouennais, qui s’en retournait de la foire de Beaucaire, en passant la forêt d’Orléans, et que le monstre « hideux » se divertit à mettre en morceaux, ne respectant de sa victime que les bottes et le chapeau. La Bête échappait à toutes les battues ; au

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dire des chasseurs, les chiens refusaient de donner sur elle et s’enfuyaient en hurlant sitôt qu’ils l’apercevaient. Aucun toutefois ne se vantait d’avoir tiré dessus ; mais leurs balles de plomb s’étaient aplaties sur son corps. De guerre lasse ils se servirent de pièces d’argent repliées, et la Bête fut mortellement blessée ; ce qui ne l’empêchait pas, le lendemain, de faire de nouvelles victimes aux abords de la forêt, voire en plaine. Cela se passait en 1806. Les guerres de Napoléon n’occupaient certes pas autant les esprits que les exploits de cet animal pervers, jamais saoûl de sang humain. Particularité plus extraordinaire, la Bête était véhémentement soupçonnée d’avoir son gîte au chef-lieu de départemant du Loiret, soupçon auquel, bien entendu, la gendarmerie ne pouvait guère prêter une oreille trop attentive vu son étrangeté. A la veillée, dans l’étable, durant les longs soirs d’hiver, c’était à qui contenait « quelque chose » de la Bête. Souvent, le conteur lui-même avait des sueurs froides en narrant son histoire. « Non, s’exclamait-il, ce n’est pas Dieu possible !... Tout de même, ceux d’Orléans pourraient bien garder leur Bête chez eux ;

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nous ne leur faisons point de mal, nous ! » Alors, pour se ragaillardir, le chœur des veillonneux entonnait une complainte. Toutefois, pour psalmodier celle-ci, il fallait être « en nombre », et en nombre impair : jamais moins de neuf, jamais plus de treize. Comprenne qui pourra le sens cabalistique de cette règle ! Cela se chantait sur l’air de Pyrame et Tisbe : Venez, mes chers amis, Entendre les récits De la bête sauvage Qui court par les champs, A l’entour d’Orléans, Fait un très grand carnage. L’on ne peut que pleurer En voulant réciter La peine et la misère De tous ces pauvres gens Déchirés par la dent D’cett’ bête sanguinaire. Le pauvre malheureux, Dans ce désrodre frreux, Pleure et se désespère : Il cherche ses parents ; Le père, ses enfants, Les enfants, père et mère.

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Qui pourrait de sang-froid Entrer dedans ces bois Sans une crainte extrême, En voyant les débris De ses plus chers amis Ou de celle qu’il aime ? L’animal acharné, Et plein de cruauté, Dans ces lieux obscurs Déchire par lambeaux, Emporte les morceaux Des pauvres créatures. Prions le Tout-Puissant Qu’il nous délivr’ des dents De ce monstre horrible, Et par sa sainte main Qu’il guérisse soudain Tout’ ces pauvres victimes. Eh bien ! Qui le croirait, aujourd’hui ? Même en psalmodiant cette naïve complainte, dès le deuxième ou le troisième couplet, l’assistance n’était rien moins que raffermie. Le Bête, qui sait ? guette peut-être aux alentours. Pourvue qu’elle n’aille pas surprendre nos gens au sortir de l’étable ! Rassurez-vous, braves gens ! La Bête a disparu en l’an de grâce 1807, après être allée prendre ses passeports à la gendarmerie d’Orléans ;

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elle est allée du même pas rejoindre l’âme du sire de Péronville, dont la dureté de cœur fut cause du trépas de deux beaux enfants qui s’aimaient d’amour tendre. Au travers de cette légende de la Bête d’Orléans, que l’on retrouve d’ailleurs en Beauce sous des noms différents, l’allégorie perce avec une persistante ténacité. Il est visible, en effet, qu’elle enveloppe des généralités historiques, à savoir les temps de guerre et de famine. Aucun doute à cet égard, ce nous semble, puisque les historiens sont d’accord avec les chroniqueurs, puisque les archives provinciales témoignent du bien fondé de la tradition populaire, qui n’est du reste, à proprement parler, que la grand-mère de l’Histoire. (D’après « Revue du traditionnisme français et étranger » paru en 1912)

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La fosse au dragon de Mézières Tous les Macériens (noms des habitants de Mézières, avant sa fusion avec Charleville en 1966) connaissent la Fosse au Dragon, écrit Paul Hanrion en 1894. C'est un trou, dans le lit de la Meuse, situé au sud du faubourg de Saint-Julien, derrière la maison qui porte l'enseigne du Beau Séjour, poursuit-il. La rivière est en cet endroit assez profonde et les tourbillons nombreux qu'elle y forme ont causé souvent la mort de baigneurs imprudents : de là une mauvaise réputation qui remonte à plusieurs siècles. Mais d`où vient ce nom de Fosse au Dragon ? La légende nous le dira. Un des treize chanoines du chapitre de l'église collégiale de Mézières, qui vivait vers la fin du XIIe siècle, s'était épris, diton, d'un amour terrestre pour une nonne d'un couvent voisin d'Annonciades Célestes. L'annonciade ne sut pas y rester insensible ; mais Dieu punit terriblement les coupables. La nonne donna le jour à un petit monstre, qui, en grandissant, devint un dragon d'une méchanceté sans pareille. Il dévorait les enfants et les jeunes filles, et rendait la ville déserte par ses hurlements et par l'odeur empoisonnée qu'il dégageait. On résolut de l'enfermer, afin de pouvoir

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l'enchaîner plus facilement. Prêtres et chevaliers sortirent par la porte Saint-Julien en longue procession à la rencontre de la bête ; un saint évêque s'avança intrépidement et l'aspergea d'eau bénite. On enferma le monstre vaincu dans une cave, mais on jugea plus prudent de le faire périr ; on le traîna à grand'peine hors de la ville et on le précipita dans la Meuse. Il fit de vains efforts pour s'échapper, et, en se noyant, il creusa le gravier du fleuve de ses longues griffes. Depuis lors, il y a en cet endroit, un trou qui prit le nom de Fosse au Dragon, et dont on n'a jamais, paraît-il, pu trouver le fond. C'est là une des variantes de la légende. L'histoire était connue depuis fort longtemps ; elle a dû être maintes fois modifiée et amplifiée par l'imagination populaire. Une autre version a été conservée par dom Ganneron, chartreux du Mont-Dieu, dans ses Centuries de l'estat

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ecclésiastique du pays des Essuens (1640). Ce récit est curieux ; aussi le reproduisonsnous en entier. « Il arriva autrefois qu'un chanoine de ladite église [l'église collégiale de Mézières, fondée vers 1190 par Manassés VI, comte de Rethel et son fils Hugues], homme curieux des secrets de nature, voulut expérimenter que deviendrait, un ver de terre qui pourrait vivre longuement. Il en enferma un dans une petite fiole, lui donnant aliment convenable pour sa sustentation. Quand il le vit grossir et que la fiole ne le pouvait plus contenir, il le mit dans une bouteille, et à mesure qu'il grossissait, il le transportait de vase en vase, de plus grand en plus grand. Enfin il devint si gros, qu'il fut contraint de le mettre en un tonneau ; mais comme sa curiosité ne se bornait point, voulant en avoir le passe-temps jusqu'au bout, il fit faire une cage de fer en sa cave où il le mit ; mais telle épreuve lui coûta la vie et la perdition de la ville, pour l'infection de l'air qui s'en allait suivre. Car, comme ce ver était devenu dragon, jetant feux et flammes, le pauvre chanoine fut contraint d'en raconter l'histoire à ses amis pour tirer conseil d'eux, comme il se devait délivrer du malheur qui le menaçait et toute la ville.

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« Conclusion fut prise de le tirer de la cave et de le jeter dans la rivière de Meuse. Cela fut aisé assez dire, mais Dieu sait si ceux qui eurent charge de le traîner avec sa cage sur le pont, eurent belle peur d'être infectés de l'haleine de ce dragon. On trouve donc invention de le tirer et de le mener à la vue du monde sur le pont, d'où il fut précipité dans la rivière, en laquelle, après avoir fait quelques sauts et virevoltes, il s'alla enfin noyer à quelque espace de là ; depuis quoi, on ne le vit plus, et le peuple remarqua fort bien la place où il fut abîmé. « Voilà, se dira quelque Aristarque, un beau petit conte qui sent le papin des enfants du Rethelois et les élans de quelque vieille édentée de Mézières. Je l'ai cru ainsi auparavant, mais depuis que des gens honorables et personnes religieuses me l'ont assuré ainsi, j'ai changé de croyance. On fait annuellement une procession à Mézières, au lieu où ledit dragon fut abîmé, qu'on appelle la procession des jambons, à cause que chaque ecclésiastique doit avoir pour son assistance et distribution un jambon, selon les termes de la fondation. Cette histoire aussi est dépeinte aux vitres de l'église, et dit-on que le chanoine

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s'enfuit, craignant la fureur du peuple ». L'usage de fournir ce jambon est constaté notamment en 1764, dans le bail de la cense de Saint-Julien à Pierre Lacatte (Archives départementales des Ardennes). La procession se faisait après le mardi de la Trinité et c'était le fermier de cette cense qui le donnait au doyen de Mézières. Comme on le voit, précise Paul Hanrion, un des vitraux de l'église rappelait aux habitants de Mézières la légende du dragon, qui avait fourni matière au grand vitrail, placé derrière le maître-autel. Le bombardement de 1815 l'avait laissé intact : il fut détruit en 1870. On a replacé dans la fenêtre flamboyante qui surmonte la porte de la sacristie, au sud de l'abside, tous les débris qu'on a pu retrouver. Ces débris, provenant de tous les anciens vitraux de l'église, ont été réunis de manière à occuper toute la fenêtre. Ils ne présentent aucune unité et sont placés pêle-mêle. En haut et à gauche de ladite fenêtre, on voit un fragment, bien petit, de la superbe verrière. Du dragon, il ne reste qu'un morceau d'environ 8 centimètres de hauteur sur 10 de largeur. Le monstre a la face grimaçante : on dirait qu'il possède une tête de singe : la partie antérieure du corps est verte ; ce qui en reste est

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jaunâtre. Il est encastré dans un panneau représentant un évêque, levant le bras comme pour bénir ou jeter de l'eau sainte ; à côté de l'évêque on a rassemblé un arbre couvert d'oiseaux, une tête de chien et un grand lévrier jaune, qui faisaient peut-être partie du vitrail primitif. (D'après « Revue d'Ardenne et d'Argonne » paru en 1894)

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La vouivre. La peut-

Vouivre est être la plus célèbre des légendes de FrancheComté. Elle est mentionnée dans tous les ouvrages des folkloristes comtois, qui attestent qu’elle était au XIXe siècle fortement ancrée dans les croyances populaires et largement répandue ; elle a été retenue par tous les auteurs de recueils de contes et légendes ; elle n’a cessé d’inspirer les romanciers, les poètes et les artistes ; enfin il n’est qu’à évoquer le courrier que nous avons reçu à ce sujet pour mesurer combien cette croyance – ou tout au moins les récits divers qui s’y rapportent – est encore vivante dans les campagnes.

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C’est Désiré Monnier qui, en 1818, dans son Essai sur l’origine de la Séquanie, mentionne semble-t-il pour la première fois la croyance populaire en la Vouivre. L’auteur, qui se voulait un historien “sérieux”, déclare rapporter des traditions orales qu’il avait été amené à connaître. Il présente la Vouivre sous sa forme la plus pure : serpent ailé, elle traverse la nuit comme un trait de feu et porte au front une escarboucle qu’elle dépose sur la rive quand elle va boire ou se baigner ; celui qui pourrait alors s’emparer du joyau serait à

jamais

riche

et

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heureux.


"la Vouivre porte sur ses cheveux un diadème orné d'un gros rubis, si pur que tout l'or du monde suffirait à peine à en payer le prix. Ce trésor, la Vouivre ne s'en sépare jamais que pendant le temps de ses ablutions. Avant d'entrer dans l'eau, elle ôte son diadème et l'abandonne avec sa robe sur le rivage. C'est l'instant que choisissent les audacieux pour tenter de s'emparer du joyau, mais l'entreprise est presque sûrement vouée à l'échec. A peine le ravisseur a-t-il pris la fuite que des milliers de serpents, surgis de toutes parts, se mettent à ses trousses et la seule chance qu'il ait alors de sauver sa peau est de se défaire du rubis en jetant loin de lui le diadème de la Vouivre". - Extrait de La Vouivre, célèbre roman de Marcel AYMÉ, auteur de Franche-Comté -

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Les Dames vertes Les "Dames vertes", très nombreuses dans le Jura, sont une variété de fées propres aux eaux et lieux humides. Elles s'ébattent au crépuscule près des sources et des étangs, dans les sentiers forestiers ou les grottes. Vêtues d'une longue robe verte, elles sont toujours très belles et séduisent ceux qui les rencontrent. Parfois bienveillantes et redresseuses de torts, elles veillent sur les enfants, sauvent les égarés et secourent les malheureux. Mais le plus souvent elles sont agressives et violentes : il leur arrive d'égarer ou noyer les voyageurs, ou de les faire courir ou voler toute la nuit jusqu'à épuisement.

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Il s'en trouve dans 5 communes du Jura : • Chavéria, dans la Grotte de la Touaille. • Gigny, dans le Baume de Gigny : Voici ce qu'écrivait le docteur Gaspard, natif du village de Gigny: "Il y a une dame verte dans mons pays natal. Mon enfance a été bercée de contes de la dame verte; et je ne sais combien j'ai connu de gens qui l'ont vue ou qui l'ont entendue passer près d'eux. Quelles sont les faneuses qui n'ont pas occasion d'en parler, lorsque l'on fauche la grande

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prairie, surtout le pré des Roses, et du côté des grottes! Elle et ses compagnes s'y réunissent. On pourrait juger de leur multitude par l'étendue qu'elles foulent ensemble, lorsque l'on voit les herbes et les épis s'incliner sous leurs pieds légers. Cette réunion de femmes divines sur le territoire de Gigny a pu paraître assez remarquable à nos ancêtres pour avoir motivé l'imposition de ce nom: Gyné, gynaicos en grec signifient femme, et Giniacus est le nom latinisé de Gigny." (Roger Mignot, 1984, Les Fées franccomtoises, Dole, p.75-76) • Les Nans, dans la Grotte de Fontaine Noire : "Cette dame taciturne et triste sait se montrer gracieuse à l'occasion. Elle aime se promener près de la Fontaine Noire qui coule au bas de la montagne. Lorsque des personnes étrangères la rencontrent, ils la saluent avec respect, mais se sauvent apeurées lorsqu'ils se rendent compte que c'est la dame verte du château de la Berne. Une couturière du nom de Françoise Petit, du village de Supt, la rencontra dans sa vie, plusieurs fois sur son passage, et plus particulièrement à proximité de la Fontaine Noire. Finalement, terrifiée, elle renonça à

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habiter aux Nans et quitta définitivement la région." (Roger Mignot, 1984, Les Fées franc-comtoises, Dole, p.74) • Poligny, dans la Grotte de la Dame verte : Habitat d'une Dame verte, qui ne sort que pour prévenir les habitants des dangers qui les menacent. (Gabriel Gravier, 1982, Franche-Comté, pays des légendes, tome II, p.171 / Franck Mouchot, 1999, La grotte de la Dame Verte, in Patrimoine polinois, n°14, p.5961) • Pont-d'Héry, dans la Chambre de la Dame Verte (ou grotte de la Côte Bernard) : "Sur le mont conique présidant à la naissance de la Furieuse et de son étroite et verdoyante vallée, l'ancien château de Vaux-Grillet a laissé quelques vestiges. C'est près des ruines de ce castel que, selon Rousset, se tenait une dame verte. Elle prenait un malin plaisir à entraîner à sa suite les voyageurs attardés, à les faire marcher à travers les forêts, les broussailles et les ronciers, jusqu'à ce que leurs vêtements fussent réduits en lambeaux. Pour Désiré Monnier - dont Charles Thuriet

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et Louis Martin ont repris la version - la dame verte habitait dans les bois d'Andelot, au bout des Côtes-Bernard. Elle y avait une grotte, appelée Chambre de la Dame Verte. Elle fréquentait la fontaine d'Alon, proche des Champs-Chrétiens. Des gens de Thésy, d'Aresches, d'Andelot, et probablement d'autres villages de la région de Salins, avaient assez souvent rencontré cette dame verte. Pourtant son souvenir serait sans doute oublié aujourd'hui si l'aventure de Jean Badaud n'était venue en quelque sorte l'immortaliser. "C'était vers 1800. Badaud, de son véritable nom : Cousin, demeurait à Andelot. Agé de 50 à 55 ans, il n'était donc plus un jouvenceau. Mais allez donc empêcher la sève de monter dans un vieil arbre ! Alors qu'il revenait vraisemblablement de Salins, où il avait acheté des étoupes, notre bonhomme rencontra la dame verte. Celle-ci, occupée à remettre sa jarretière, montrait donc une jambe au galbe plein d'éloquence. Manquant d'une retenue que l'attitude de la dame ne pouvait guère lui inspirer, Badaud s'empressa d'offrir son aide, et peut-être même suggéra-t-il une promenade forestière : « Descendons à l'ombre du bois, La belle,

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Descendons à l'ombre du bois. » "Feignant d'accepter l'invitation, la fée prit le bras de son admirateur et l'entraîna, légère et moqueuse, à travers les taillis, les buissons, les marais, les fondrières. Bientôt fatigué d'un tel manège, notre homme demanda grâce. Mais la dame verte continuait sa marche, comme si elle n'entendait rien. "Nous l'avons vu, Badaud rapportait avec lui des étoupes, c'est-à-dire de la filasse tirée du chanvre ou du lin, et destinée à la quenouille des fileuses. Un bras occupé à tenir le paquet d'étoupes sur son épaule, l'autre solidement serré sous celui de la dame verte, notre pauvre homme avait perdu toute envie de batifoler, d'autant que sa compagne l'entraînait dans sa course endiablée en chantant, ironique, ce refrain monotone « Filons tes étoupes, mon ami ; filons tes étoupes ». "Ils les filèrent si bien que, partout sur leur passage, elles restaient accrochées aux branches des arbres, aux épines des haies et des buissons. Quand la dame verte daigna le laisser en paix et s'éloigner, notre pauvre homme était fourbu, certes, mais il ne possédait plus le moindre morceau d'étoupe. On devine l'accueil «triomphal» que dut lui réserver sa femme, à son

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retour au logis. "Badaud avait-il vendu ses étoupes pour boire, ou après boire ? Les avait-il perdues ? "Dans le Val-d'Héry, on évoquait autrefois l'aventure du Petit Poulet, qui, plus téméraire que notre homme d'Andelot, avait poussé l'audace jusqu'à oser prendre par la taille la dame verte. "Si l'on en croit Camille Aymonier, « les femmes de Pont-d'Héry racontent volontiers cette histoire à leurs maris, aux environs de l'âge ingrat ! »"

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Le cheval Gauvin C'est au milieu du XIXème siècle qu'il fait trembler les villages de Chamblay, Monbarrey, Dole, et nombre d'autres petites communes avoisinantes. On rencontre généralement l'animal la nuit, le long des cours d'eau. Le légende raconte que ce cheval démoniaque piégeait les malheureux qui l'enfourchaient: il les laissait le monter, avec une feinte docilité, puis partait à grande allure vers le funeste destin des cavaliers qu'il précipitait dans l'eau, pour les noyer, ou du haut de gros rochers. On prétend également qu'il parcourait les villages à grand galop pour enlever les jeunes demoiselles. L'associant à la mort, les villageois le comparait parfois à la faucheuse ou au croquemitaine: celui qui avait malheur de l'apercevoir mourrait la même année. Certains ont dit qu'il avait trois pattes, d'autres quatres pieds... Parfois, c'est à un bouc qu'on le compare. Venu des Enfers, des flammes sortiraient de la bouche de l'animal.

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Légende de la Seine (version chrétienne). Elle daterait de ces temps lointains où les peuples du Nord de la Loire, adorateurs de Teutatès, vivaient encore dans la barbarie, la misère et l’ignorance. Désireux que ces pauvres peuples aient la joie d’éblouir leur coeur des douces paroles du Christ, Dieu manda un de ses élus dans les forêts des Burgondes : forêts quasi impénétrables, hantées de sangliers et de loups. Cet élu portait le nom de « Seine ». Sorti du moutier de Saint-Jean, situé dans le pays d’Auxois, il avait reçu l’habit religieux des mains de l’évêque de Langres. Seine, sans hésiter, obéissant à l’ordre du Seigneur, noua son maigre baluchon et se mit en devoir d’orienter sa marche en se fiant sur le cours du soleil. Se nourrissant des fruits sauvages qu’il découvrait au hasard de sa route et couchant, la nuit, sur la terre nue, sans crainte des bêles féroces, puisque le Ciel veillait sur sa sécurité, il se gardait bien de perdre son temps en de flâneuses rêveries, durant ce pénible voyage. Lorsque, échappé des solitudes, quelques cabanes attiraient ses regards, dans les clairières des forêts, qu’habitait

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une humble tribu de Gaulois à longue chevelure, il en franchissait le seuil, assuré d’y être bien accueilli, et demandait l’hospitalité pour le repos de ses fatigues. En homme qui parlait leur langue, qui était né de leur propre sang, il se disait leur frère en Dieu et s’efforçait à les servir. C’est pourquoi il ne tardait guère à s’assurer leur amitié. Doué d’une éloquence ardente et qui les comblait de plaisir (car nos lointains pères gaulois étaient sensibles à l’éloquence), il leur contait alors d’étonnantes histoires : celle, notamment, d’un miracle accompli sur les bords d’un lac palestinien, un miracle si prodigieux qu’il en demeure un fait unique dans les annales humaines ! Il leur disait que, sous la crèche d’une étable, entre un boeuf usé par la charrue et un âne aux yeux rêveurs et doux, qui le réchauffaient de, leur souffle, un enfant était né que l’on nomma Jésus. Marqué du signe du vrai Dieu, sa parole, aux matins futurs, allait bouleverser le monde et propager sur la terre des hommes, qui ne savaient que se haïr, la loi d’Amour et de Paron. Déjà, à l’aube des Temps, les Prophètes et les Sages avaient auguré sa venue céleste ; ils affirmaient que ce Jésus

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descendrait chez les mortels afin de vivre humble comme eux et de subir leurs mêmes épreuves, mais qu’il rachèterait leurs âmes pour les conduire en Paradis, après s’être, pour leur rachat, livré luimême au sacrifice. La rumeur s’en était répandue chez les peuples de la Judée, puis dans les provinces voisines, et, se répercutant de frontière en frontière, avait gagné Rome et tout l’Univers. Au bruit d’un prodige pareil, auquel ils n’osaient croire encore, tant sa nouveauté les émerveillait, d’innombrables coeurs s’étaient réjouis ; et surtout les coeurs des pauvres hères qui, du fond de leur angoisse, traînant leur éternel boulet, gardaient l’intime assurance que les mains de ce divin Sauveur allaient enfin rompre leurs liens et leur partager ainsi qu’aux heureux le pain d’Espoir et de Justice. Mais le miracle avait fleuri, selon le dire des Prophètes... Des rois, des bergers, des

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pêcheurs, des marchands partis en caravane, confirmaient sa révélation. Et ceux qui écoutaient leur récit le buvaient avec une telle soif que leur gorge en perdait haleine. Ils contaient dans leur témoignage, ces rois, ces bergers, ces pêcheurs et ces marchands, amis des chameliers, que, là-bas, vers Bethléem, audessus même de la crèche, par une blanche et froide nuit d’hiver, pour leur annoncer la bonne nouvelle, une étoile inonda l’espace d’un embrasement inaccoutumé dont la lueur providentielle nimbait d’une auréole d’or les terrasses de la cité, les palmeraies, les eaux du lac et les métairies environnantes ; si bien que, guidés par sa flamme, ils se rendirent vers l’étable, en franchirent le seuil, et puis, à genoux, les mains jointes, adorèrent cet enfantelet qui leur souriait de ses yeux purs. Alors il sembla pour les hommes qu’un printemps, inconnu des bois et des jardins, venait brusquement de s’épanouir, et leurs âmes extasiées en respiraient le souffle avant-coureur dans les prémices de l’aurore. Après tant de nuits aux lourdes ténèbres, le monde crut au grand réveil et la terre entière tressaillit d’espoir... Or, les temps prédits s’accomplirent ! Et le Sacrifié sublime, percé des clous du Golgotha,

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mourut

pour

le

salut

de

tous...

Telle était l’histoire merveilleuse que le bon Seine contait aux foyers paysans, dans les cabanes des clairières... Et il la contait d’une ardeur si communicative, qu’il opérait des conversions, même dès le premier soir. Alors, suivi de ses disciples, il reprenait sa marche interrompue, évangélisait de nouvelles foules ; et selon le dire de l’époque : Il A

n’y qui

avait ne fist

si grande baisser la

beste teste.

Enfin lui vint l’ordre du Ciel de faire halte en certain lieu et d’y construire une abbaye. C’était l’Abbaye de Saint-Seine. Exhortée par le chant d’une cloche invisible qui la guidait dans son travail, la troupe de ses néophytes ne tarda point d’en élever les murs. Le moutier jaillissait du sol comme une grande rose blanche, et il répandait la clarté, spirituelle et matérielle, sur tout l’ensemble du pays. Mais le mauvais esprit, qui était jaloux des précieux secours apportés aux humbles, déclencha l’invasion des guerriers d’OutreRhin. Les vases d’or furent volés avec les

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ornements du culte. Leur torche y sema l’incendie. Un rêve partait en fumée qui, cependant, bientôt renaîtrait de ses cendres, car l’invincible foi qui soulève les monts galvanisa ses premiers bâtisseurs. Reprenant la truelle, ils se remirent à l’ouvrage ; et les chevaliers de Bourgogne qu’avait gagnés l’exemple de leur foi, jurèrent d’assumer la garde du couvent. Ainsi n’eut-il plus à souffrir des sévices du barbare. Or, depuis ces tragiques épreuves, des années s’étaient succédé et le bon Seine, peu à peu, s’inclinait sous le poids de l’âge... Un jour, nous conte la Légende, il revenait à l’Abbaye, après de longues randonnées où il avait prêché les foules, perclus de fatigue, mais le coeur jovial, car ses prédications lui avaient recruté de nombreux adeptes. Il était monté sur un âne, fidèle compagnon de ses déplacements. Songez qu’il avait tant marché au cours de sa rude existence, et que ses pauvres jambes gourdes se refusaient à de nouveaux efforts ! Parvenu au bout de sa route, à deux toises de l’Abbaye, l’animal fit halte aussitôt devant une pierre en forme de dalle, qui se trouvait là, nul ne savait depuis combien de

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temps et, pour permettre à son vieux cavalier une descente moins pénible, il s’agenouilla sur cette pierre. Mais prodige miraculeux, voici que le genou de l’âne y creusa un trou profond. Quand la bête se releva, une eau d’une source inconnue en jaillit, blanche comme neige ; la Seine enfin voyait le jour... Or, depuis ces événements, il s’établit dans la Bourgogne une croyance merveilleuse affirmant que ce religieux avait reçu le don céleste de faire choir la pluie ou briller le soleil. On le promut au rang des Saints... On voit encore sur la pierre qui sert de borne à l’Abbaye une sorte de bas-relief qui le figure sur son âne.

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Légende de la Seine (version païenne) Seine était fille de Bacchus et la plus jolie de toutes les nymphes qui

accompagnèrent la blonde Cérès, lorsque la déesse des blés parcourut le pays des Gaulois pour y rechercher Proserpine. Celle-ci s’était réfugiée le long des rives de la mer qui devaient être, un jour futur, dénommées la terre normande. Sitôt qu’elle l’eut retrouvée, Cérès, déesse généreuse, pour récompenser la fidèle nymphe des services qu’elle lui avait rendus, lui fit don, en remerciement, des

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prairies qui bordent le rivage. Puis, soucieuse d’autre part d’égayer sa solitude, elle lui laissa pour compagne une autre des nymphes qui l’avait suivie et qui portait le nom d’Héva. Ainsi, veillant l’une sur l’autre, elles pourraient mieux se garer des entreprises de Neptune qui, du fond de son liquide empire, espionnait les moindres gestes qui avaient pour acteurs les humains. Or, le dieu armé du trident ne tarda pas à découvrir cette insoucieuse étourdie qui jouait au bord de ses vagues. Désireux d’en faire sa captive, il s’élança brusquement hors des flots. Alertée par les cris d’Héva, la nymphe, éperdue de terreur, s’enfuit d’une course rapide, et Neptune la poursuivit à travers plaines et vallons... Peu à peu, gagnant du terrain, il avait saisi le pan de son voile qui flottait derrière son col. Alors la malheureuse Seine, à bout de souffle et de vigueur, qui déjà se sent vaincue, dans une ardente imploration invoque son père Bacchus et Cérès, sa bonne gardienne, de la sauver du péril... Soudain, prodige inouï, voici que son voile, sa robe et tout son être délicat se diluent

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en un torrent d’eau, qui s’étale en fleuve couleur d’émeraude et brille et joue à travers les prés qu’elle avait chéris d’un si tendre amour. Les autres nymphes, ses compagnes, qui l’avaient suivie dans les Gaules et étaient reparties avec Cérès, furent métamorphosées, comme elle, en rivières, et devinrent ses affluents : Héva, seule, fut épargnée. Mais dès qu’elle apprit le destin de Seine, elle mourut de chagrin. Les tristes choeurs des Néréides lui dressèrent un mausolée, face aux vagues de l’Océan, fait de roches blanches et noires. Ce tombeau prit le nom d’Héva ; il forme le cap de la Hève. Echo y veille nuit et jour et, en mémoire de la nymphe qui avait prévenu son amie des dangers du dieu de la mer, prévient maintenant les marins du péril qui naît des récifs égrenés le long de ces côtes.

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La légende du Château de Castelbouc Tous les seigneurs, tous les hommes valides sont partis à la Croisade, en l'an 1096. Seul Raymond a voulu rester aux bords du Tarn (Lozère) dans son castel (château en occitan). Un jour de printemps, il descend au bourg, un essaim de femmes l'entoure : « Ah ! Nous sommes si tristes. Filles sans nos galants, épouses sans nos hommes !». Raymond en est attendri et son château devient un lieu de réconfort pour toutes ces esseulées. Une vieille femme le prévient : « il use la bête et la crève, tout finira mal. Lui, pourtant continue ». Mais un soir, pareil à un flambeau « qui jette sa dernière flamme, dans un effort suprême et doux, il rendit l’âme ». La nuit suivante, la vieille femme vit un grand bouc planer au‐dessus des rochers du manoir : l’âme de Raymond réincarnée dans ce bouc. Depuis lors, on entend, la nuit, sur ces sommets où le donjon crevé porte au front des armures, un bêlement suivi par d’étrangesmurmures. Et le château a pris le nom de Castelbouc.

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La légende de Sainte Enimie Vers la fin du VIème siècle après J.C., Clotaire II (roi des Francs), règne sur une lointaine contée du nord du Pays. Le souverain a deux enfants : Enimie et Dagobert. L'éclatante beauté de la jeune princesse mérovingienne suscite bien des convoitises parmi les nobles du Royaume. La vertueuse princesse, mariée à Dieu, refuse fermement les prétendants que son père lui impose. Elle implore le Seigneur de lui venir en aide afin de conserver sa pureté. Dieu l'exauce, et lui inflige la lèpre, terrible maladie qui défigure la princesse. Enimie est enfin débarrassée de ses prétendants et peut consacrer sa vie au Seigneur. Cependant, devant le désarroi et les remords de ses parents, et face à cette maladie qu'aucun médecin ne peut guérir, la jeune princesse implore à nouveau l'aide de Dieu. Un ange messager apparaît et lui dit : "Rends-toi avec ton escorte dans la lointaine province du Gévaudan, dans un lieu appelé Burlatis. Les bergers te guideront vers une source dont l'eau guérira les plaies de ton corps". La princesse et son escorte se mettent en route. Après un long et pénible chemin, le cortège royal atteint enfin Burlatis. Enimie baigne son corps meurtri dans l'eau froide

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et bleue de Burle et guérit par miracle. Sur le chemin du retour, la maladie réapparaît. Ce n'est qu'après un troisième bain qu'elle comprend son destin : rester à jamais dans cette région pour évangéliser les populations. Elle mène une vie solitaire et accomplit de nombreux prodiges. Elle est nommée abbesse par l'Evêque Ilère et fonde un couvent mixte au village. D'après la légende, Enimie et Ilère ont combattu le Drac, incarnation du diable. Le chaos du Pas de Soucy est le reflet de cette lutte. Elle passe la fin de sa vie retirée dans une grotte (aujourd'hui l'Ermitage). Après sa mort vers 628, son frère Dagobert, devenu roi, ramène ses reliques à la basilique Saint-Denis. Mais grâce à une ruse de la princesse, ce sont les reliques de sa filleule, elle aussi prénommée Enimie, qui reposent auprès des rois de France. Les reliques de la princesse sont conservées à l'Ermitage jusqu'en 1970, date à laquelle elle furent volées. Un pèlerinage a lieu chaque année à l'Ermitage, pour célébrer la patronne du village (1er dimanche d'octobre).

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La Bête du Gévaudan La Bête du Gévaudan serait un animal à l'origine d'une série d'attaques contre des humains survenues entre le 30 juin 1764 et le 19 juin 1767. Ces attaques, le plus souvent mortelles, entre 88 à 124 recensées selon les sources, eurent lieu principalement dans le nord de l'ancien pays du Gévaudan (qui correspond globalement à l'actuel département de la Lozère). Quelques cas ont été signalés dans le sud de l'Auvergne, et dans le nord du Vivarais et du Rouergue. La « Bête du Gévaudan » dépassa rapidement le stade du fait divers, au point de mobiliser de nombreuses troupes royales et de donner naissance à toutes sortes de rumeurs, tant sur la nature de cette « bête » – vue tour à tour comme un loup, un animal exotique et même un loupgarou, voire un tueur en série à une époque plus récenteN 3 — que sur les raisons qui la poussaient à s'attaquer aux populations — du châtiment divin à la théorie de l'animal dressé pour tuer. De 1764 à 1767, deux animaux, identifiés, l'un comme un gros loup, l'autre comme un

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animal s'apparentant au loup sans en être pour autant (bien qu'appartenant aux canidés), furent abattus. Le gros loup fut abattu par François Antoine, portearquebuse du roi de France, en septembre 1765, sur le domaine de l'abbaye royale des Chazes. À partir de cette date, les journaux et la cour se désintéressèrent du Gévaudan, bien que d'autres morts attribuées à la Bête aient été déplorées ultérieurement. Le second animal fut abattu par Jean Chastel, enfant du pays domicilié à La Besseyre-Saint-Mary, le 19 juin 1767. Selon la tradition, l'animal tué par Chastel était bien la Bête du Gévaudan car, passé cette date, plus aucune mort ne lui fut attribuée. Premières attaques La première personne que la Bête attaqua fut une femme habitant tout près de Langogne, mais des bœufs arrivèrent et firent fuir l'animal. La femme n'eut donc d'autre mal que ses habits déchirés. La première victime officielle de la Bête fut Jeanne Boulet, jeune fille âgée de quatorze ans, tuée le 30 juin 17642, au village des Hubacs (près de Langogne) dans la paroisse de Saint-Étienne-de-Lugdarès en Vivarais.

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« L’an 1764 et le 1er Juillet, a été enterrée, Jeane BOULET, sans sacremens, ayant été tuée par la bette féroce, présans Joseph VIGIER et Jean REBOUL. » La victime fut enterrée « sans sacrements », n'ayant pu se confesser avant sa mort. On relève toutefois sur la consignation de sa mort que le curé de la paroisse mentionneN 4 qu'elle fut victime de la bête féroce, ce qui suggère qu'elle ne fut pas la première victime mais seulement la première déclarée. Une deuxième victime est rapportée le 8 août. Âgée de 14 ans, elle habitait au hameau de Masméjean, paroisse de PuyLaurent. Ces deux victimes ont été tuées dans la vallée de l'Allier. Les suivantes, dès la fin du mois d'août, et au cours du mois de septembre, meurent autour et dans la forêt de Mercoire. Étienne Lafont, syndic du diocèse de Mende, se trouvait à Marvejols en cette fin du mois d'août. C'est depuis cet endroit qu'il envoya des chasseurs de Mende, dirigés par le sieur Mercier, afin de venir en aide aux chasses qui se mettaient peu à peu en place à proximité de Langogne2. Cependant, Lafont se rendit vite compte

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que ces chasses étaient insuffisantes et avertit donc M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc, et M. le comte de Montcan, gouverneur de la province, de la situation. C'est ce dernier qui donna l'ordre au capitaine Duhamel, stationné à Langogne avec ses dragons, de conduire les opérations de chasse contre la Bête. Duhamel

et

les

dragons

C'est ainsi, qu'à partir du 15 septembre, le capitaine Duhamel et ses dragons débutent leurs chasses, armant les paysans pour qu'ils leur viennent en aide. Il y avait, cette année-là, quatre compagnies de dragons, volontaires de Clermont, stationnées à Langogne ou Pradelles et commandées par Duhamel, capitaine et aide-major. Ces militaires étaient alors très présents dans les régions autour des Cévennes, du fait des conflits avec les Camisards au début du siècle (1702-1715). Durant les multiples battues menées en la forêt de Mercoire, jamais la Bête n'est aperçue. Cependant, c'est sans doute à cause de ces diverses chasses que la Bête quitte rapidement cette zone. Elle se déplace alors aux confins de la Margeride et de l'Aubrac, au début du mois d'octobre.

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Le 7 dudit mois, une jeune fille est tuée au village d'Apcher, paroisse de Prunières, et sa tête n'aurait été retrouvée que huit jours plus tard. Le lendemain, un garçon vacher de 15 ans est attaqué à proximité de La Fage-Montivernoux. Ce même jour, la Bête attaque un autre vacher entre Prinsuéjols et le château de la Baume, propriété du comte de Peyre. Cependant, le jeune garçon se réfugie parmi ses vaches, qui parviennent à repousser la Bête. Peu de temps après, des chasseurs qui sortent d'un bois avoisinant aperçoivent la Bête qui rode encore autour du garçon. Deux de ces chasseurs tirent et touchent la Bête qui, par deux fois, tombe puis se relève. Personne n'arrive cependant à la rattraper alors qu'elle s'enfuit dans un bois. La battue qui est organisée le lendemain se solde par un échec. Deux paysans affirment avoir vu l'animal sortir, en boitant, durant la nuit. Ainsi, et pour la première fois, la Bête a été blessée. C'est pendant ce mois d'octobre 1764 que la Bête perpétua ses attaques les plus méridionales, notamment celle qui coûte la vie à Marie Solinhac, attaquée au Brouilhet, sur la commune des Hermaux. Le 2 novembre, Duhamel et ses 57 dragons quittent Langogne pour s'installer à Saint-

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Chély, chez l'aubergiste Grassal9. Ce n'est pourtant que le 11 novembre qu'ils peuvent effectuer leur première chasse, en raison d'importantes chutes de neige. Voyant le manque de résultat des chasses jusqu'à présent, les États du Languedoc se réunissent le 15 décembre, et promettent une prime de 2 000 livres à qui tuerait la Bête. Cinq nouvelles personnes meurent pourtant après une attaque attribuée à la Bête durant ce mois de décembre. L'appel aux prières Le 31 décembre 1764, l'évêque de Mende, monseigneur GabrielFlorent de Choiseul-Beaupré, également comte de Gévaudan, lance un appel aux prières et à la pénitence. Cet appel est resté dans l'Histoire sous le nom de « mandement de l'évêque de Mende ». Tous les prêtres du diocèse ont pour ordre de l'énoncer à leurs fidèles. Dans ce texte, l'évêque qualifie la Bête de fléau envoyé par Dieu pour punir les hommes de leurs pêchés. Il cite saint

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Augustin pour évoquer la « justice de Dieu », ainsi que la Bible et les menaces énoncées par Dieu à travers la bouche de Moïse : « j'armerai contre eux les dents des bêtes farouches ». À l'issue de ce mandement, il est ordonné que soient respectées quarante heures de prières et de chants, et ce durant trois dimanches consécutifs. Mais les prières semblent vaines, puisque la Bête continue son massacre en ce début d'année 1765. Au cours des mois de janvier et de février, les chasses de Duhamel et des dragons s'avèrent infructueuses. Les habitants des lieux se plaignent, par ailleurs, de l'attitude des dragons. Ils sont ainsi accusés de ne pas payer les logements ni la nourriture, ou encore de détruire les récoltes. Le conseiller du Roi, Clément Charles François de L'Averdy, envoie alors un chasseur normand, le sieur Denneval (ou d'Enneval), pour les suppléer. Il est réputé bon chasseur de loups, puisqu'il en aurait abattu plus de 1 200. Martin Denneval et son fils se rendent donc en Gévaudan au milieu du mois de février. Le

combat

de

Portefaix

Avant l'arrivée des Denneval, le 12 janvier, la Bête s'attaque à sept enfants du Villaret,

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paroisse de Chanaleilles. Le combat qui l'a opposée aux jeunes bergers et le courage dont ces derniers ont fait preuve sont restés dans les annales. Depuis l'apparition de la Bête, il était recommandé de ne pas envoyer seuls les enfants garder le bétail. L'élevage dans cette région était principalement celui des vaches et des moutons. Cependant, les hommes adultes étaient souvent occupés aux travaux des champs. Pour limiter les positions de faiblesse que présentent des enfants seuls, les troupeaux sont donc souvent groupés afin que les jeunes gardent ensemble les animaux. C'est le cas des sept enfants du Villaret, cinq garçons et deux filles âgés de huit à douze ans. La Bête s'attaque à eux, tournant autour des enfants qui s'étaient regroupés en position de défense. Elle s'empare alors de l'un des plus jeunes garçons, mais les autres réussissent à piquer la Bête à l'aide de lames fixées sur des bâtons, jusqu'à lui faire lâcher prise. Elle a cependant le temps de dévorer une partie de la joue droite de sa victime. Elle revient ensuite à la charge, saisissant Joseph Panafieu, le plus jeune, par le bras, et l'emportant avec elle. L'un des jeunes suggère alors de s'enfuir pendant qu'elle

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est occupée, mais un autre, Jacques André Portefaix, énonce le contraire. Ils accourent alors pour secourir leur infortuné compagnon, tentant de piquer la Bête au niveau des yeux. Ils parviennent finalement à lui faire lâcher prise et à reculer. À l'arrivée d'un ou plusieurs hommes, alertés par les cris, la Bête s'enfuit dans un bois voisin. Monsieur de Saint-Priest informe monsieur de l'Averdy de ce combat. Et, pour le récompenser de son courage, le Roi offrit de payer l'éducation de Jacques Portefaix. Ainsi, le 16 avril 1765, Portefaix est admis chez les Frères de la Doctrine Chrétienne, ou Frères Ignorantins, de Montpellier. Il y reste jusqu'en novembre 1770, date à laquelle il entre à l'école du Corps Royal d'artillerie. Il devient ensuite lieutenant, sous le nom de Jacques Villaret, et meurt le 14 août 1785, à l'âge de 32 ans. L'arrivée

des

Denneval

C'est le 17 février 1765 que les Denneval arrivent à Clermont-Ferrand où ils sont présentés à l'intendant d'Auvergne, monsieur de Ballainvilliers. Le lendemain, ils sont à La Chapelle-Laurent et, le surlendemain, à Saint-Flour. C'est au début du mois de mars qu'ils prennent place en

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Gévaudan. Ce mois de mars est le témoin du combat héroïque de Jeanne Jouve pour sauver ses enfants. Jeanne Chastang, femme de Pierre Jouve, domiciliée au mas de la Vessière (Saint-Alban) est devant sa maison avec trois de ses enfants vers midi en ce 14 mars. Soudain, attirée par un bruit, elle s'aperçoit que sa fille de 9 ans vient d'être saisie par la Bête qui est passée par-dessus la muraille. La fille Jouve tenait, qui plus est, le plus jeune des garçons, âgé de 14 mois environ. Jeanne Jouve se jette alors sur la Bête et parvient à lui faire lâcher prise. Cette dernière revient malgré tout à la charge sur le plus jeune des enfants, mais elle ne peut l'atteindre, car la mère le protège. La Bête se jette alors sur l'autre garçon, Jean-Pierre, âgé de 6 ans, le saisit par le bras et l'emporte. Jeanne Jouve se jette à nouveau sur la Bête. S'en suit un long combat où Jeanne Jouve est repoussée au sol, griffée, mordue à plusieurs reprises. Finalement la Bête, qui tient toujours Jean-Pierre, parvient à s'échapper, mais elle se retrouve face aux deux plus grands enfants Jouve, qui se préparaient à emmener le troupeau aux pâtures. Ces derniers parviennent à libérer leur jeune frère et à faire fuir la Bête. Jean-

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Pierre succomba cependant à ses blessures quelques heures plus tard. En récompense de son acte héroïque, Jeanne Jouve reçut 300 livres de gratification de la part du roi. Les Denneval, eux, s'installent en Gévaudan. Dès leur arrivée, ils veulent l'exclusivité des chasses, et doivent donc éliminer Duhamel. Ils font alors intervenir monsieur de l'Averdy et, le 8 avril, Duhamel et ses dragons doivent quitter le pays pour leur nouvelle affectation de PontSaint-Esprit. Cependant, les Denneval tardent à lancer de grandes chasses, la première n'intervenant que le 21 avril. Le but de cette première chasse semblait être de ramener la Bête vers Prunières et les bois appartenant au comte de Morangiès. S'ils purent approcher la Bête, celle-ci parvint à s'échapper sans qu'ils ne puissent tirer. En ce mois d'avril 1765, l'histoire de la Bête se répand dans toute l'Europe. Le Courrier

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d'Avignon relate ainsi que des journalistes anglais tournent en dérision le fait que l'on ne puisse abattre un simple animal. Pendant ce temps, monseigneur l'évêque ainsi que les intendants doivent faire face à un afflux massif de courrier. Des personnes de toute la France proposent des méthodes plus ou moins farfelues pour venir à bout de la Bête. Le 1er mai, la Bête se trouve à proximité du bois de la Rechauve, entre Le Malzieu et Saint-AlbanN . Alors qu'elle s'apprête à attaquer un jeune berger, un homme, l'un des frères Marlet du hameau de La Chaumette, situé au sud-est de SaintAlban, l'aperçoit depuis la fenêtre de sa maison, située à 200 mètres de là environ. Il prévient alors ses deux frères et tous s'empressent de s'armer et de sortir de la maison. La Bête aurait reçu deux coups de fusil, serait tombée à chaque fois avant de pouvoir se relever. Elle parvient à s'échapper bien que blessée au cou. Le lendemain, Denneval, prévenu entre temps, se rend sur place et poursuit la trace accompagné d'une vingtaine d'hommes. Tous espèrent que la Bête a été blessée à mort. L'annonce qu'une femme a été tuée dans l'après-midi, sur la paroisse de Venteuges, les détrompe finalement.

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Le lendemain de cette chasse, le marquis Pierre-Charles de Morangiès écrit au syndic Étienne Lafont pour se plaindre des Denneval : « MM. Denneval arrivèrent et donnèrent comme à l'ordinaire de jactance de l'inutilité la plus désolante. (...) vous qui êtes homme politique êtes obligé de dévoiler aux yeux des puissances l'effronterie de ces normands qui n'ont d'humains que la figure. ». Le 18 mai, Morangiès adresse une nouvelle lettre de plainte auprès de Lafont, alors que les chasses des Denneval sont toujours infructueuses. Le 8 juin, sur ordre du Roi, François Antoine, porte-arquebuse de sa majesté, quitte Paris pour le Gévaudan. Il est accompagné de son plus jeune fils, Robert François Antoine de Beauterne, mais également de huit capitaines de la garde royale, six gardes-chasse, un domestique, et deux valets de limiers. Antoine

remplace

Denneval

C'est le 20 juin que le porte-arquebuse, souvent nommé « Monsieur Antoine », arrive à Saint-Flour. Investi du pouvoir du Roi, il ne peut pas échouer dans sa mission. Il s'installe au Malzieu, qu'il atteint le 22 juin. Antoine et ses hommes se

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joignent alors à Denneval lors de différentes chasses. Cependant, il ne parvient pas à s'accorder avec ce dernier sur la manière dont les chasses doivent être conduites. La cohabitation semblant impossible, les Denneval quittent le pays le 18 juillet sur ordre du Roi. Pour Antoine, la Bête n'est rien d'autre qu'un loup, c'est d'ailleurs ce qu'il écrit dans l'une de ses nombreuses correspondances : les traces relevées n'offrent « aucune différence avec le pied d'un grand loup ». Le portearquebuse ne parvient cependant pas immédiatement à débusquer l'animal. Il est mis à mal par la géographie du pays et demande donc de nouveaux chiens en renfort. Il reçoit également le secours du comte de Tournon, gentilhomme d'Auvergne. Le dimanche 11 août, il organise une grande battue. Pourtant, cette date ne reste pas dans l'Histoire pour ce fait, mais pour l'exploit réalisé par « la Pucelle du Gévaudan ». Marie-Jeanne Valet, âgée d'environ 20 ans, était la servante du curé de Paulhac. Alors qu'elle emprunte, en compagnie d'autres paysannes, une passerelle pour franchir un petit cours d'eau, elles sont attaquées par la Bête. Les filles font quelques pas de recul, mais la

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Bête se jette sur Marie-Jeanne. Cette dernière arrive alors à lui planter sa lance dans le poitrail. La Bête se laisse alors tomber dans la rivière et disparaît dans le bois. L'histoire parvient rapidement à Antoine, qui se rend alors sur les lieux pour constater que la lance est effectivement couverte de sang, et que les traces retrouvées sont similaires à celle de la Bête. C'est dans une lettre au ministre qu'il surnomme Marie-Jeanne Valet la « pucelle du Gévaudan ». Les

Chastel

emprisonnés

Quelques jours plus tard, le 16 août, se produit un événement qui aurait pu rester dans l'anonymat s'il n'avait pas été lié à la famille Chastel, dont Jean, le père, est reconnu comme le pourfendeur de la Bête. Ce jour, une chasse générale est organisée dans le bois de Montchauvet. Jean Chastel et ses deux fils, Pierre et Antoine, y participent. Deux des gardes-chasses de François Antoine, Pélissier et Lachenay, passent à leur côté et demandent leur avis sur le terrain avant de s'engager, à cheval, dans un couloir herbeux entre deux bois. Ils veulent en effet s'assurer qu'il ne s'agit pas là de marécages. Les Chastel les assurant de la sûreté du sol, Pélissier s'engage alors sans crainte, avant que son

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cheval ne s'embourbe et qu'il soit désarçonné. C'est non sans mal qu'il parvient, avec l'aide de Lachenay, à sortir du marécage, pendant que les Chastel s'amusent de la situation. Les deux gardeschasses s'emparent alors du plus jeune des Chastel afin de l'amener auprès de François Antoine. L'aîné et le père prennent alors Lachenay en joue en lui imposant de relâcher le plus jeune. Alors que Pélissier lui vient en aide, il est lui aussi mis en joue. Les gardes-chasses sont donc contraints de battre en retraite. Le soir, ils rédigent un procès verbal pour relater les faits, et, sur ordre de François Antoine, les Chastel sont arrêtés et emprisonnés à Saugues. La consigne qui est donnée aux juges et consuls de la ville par Antoine est la suivante : « Ne les laissez sortir que quatre jours après notre départ de cette province ». Le fait qu'il y ait eu un ralentissement des attaques de la Bête durant la période de cet emprisonnement est souvent repris par certains auteurs pour établir un lien entre la famille Chastel et la Bête. Le

loup

des

Chazes

Durant la deuxième quinzaine du mois de septembre, vers le 20 ou le 21, François Antoine est averti qu'un gros loup, peut-

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être la Bête, rôde près du bois des dames de l'abbaye des Chazes, à proximité de Saint-Julien-des-Chazes. Même si, jusqu'alors, la Bête ne s'était jamais rendue de ce côté de l'Allier, Antoine décide de s'y porter. Il fait cerner, avec l'aide de 40 tireurs venus de Langeac, le bois de Pommier. Et c'est lui, François Antoine, qui débusque l'animal, qui se retrouve à 50 pas de sa personne. Il tire, la bête tombe, se relève, et se jette sur lui. Le garde Rinchard, qui se trouve à proximité, tire à son tour et abat l'animal. Selon le procès verbal dressé par François Antoine, cet animal n'est autre qu'un gros loup qui pèserait dans les 130 livres. Ils le transportent alors à Saugues, où il est disséqué par le sieur Boulanger, chirurgien de la ville. Selon ce même procès verbal, plusieurs témoins confirment qu'il s'agit bien là de la Bête qui les a attaqués. Parmi les témoins cités se trouvent Marie-Jeanne Valet et sa sœur. Presque immédiatement après la rédaction du procès verbal, Antoine de Beauterne, le fils, charge l'animal sur son cheval afin de se rendre à Paris. Il fait cependant étape à Saint-Flour pour le montrer à M. de Montluc. Il arrive à Clermont-Ferrand dans la soirée. Là, il fait naturaliser et

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embaumer l'animal. Le 27 septembre, Antoine de Beauterne quitte Clermont avec l'animal et arrive à Versailles le 1er octobre. La bête est alors exposée dans les jardins du Roi. Pendant ce temps, François Antoine et ses gardes-chasse sont restés en Auvergne et continuent de chasser dans le bois alentour de l'abbaye royale des Chazes, où une louve et ses petits ont été signalés. Le dernier de ces louveteaux est abattu le 19 octobre. François Antoine et ceux qui l'accompagnent peuvent alors quitter le pays, ce qu'ils font le 3 novembre. Officiellement, la Bête du Gévaudan est morte, tuée par le porte-arquebuse du Roi, François Antoine. Peu importe les événements qui ont suivi, le loup des Chazes était bien la Bête. Ce caractère officiel a d'ailleurs été confirmé en 1770 lorsque François Antoine s'est vu accorder, par brevet, le droit de porter un loup mourant, symbolisant la Bête, dans ses armes. Les

nouvelles

attaques

Le mois de novembre se déroule sans qu'aucune attaque ne soit relevée. Le peuple commence à considérer qu'Antoine a bien tué le monstre qui terrorisait le

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pays. Dans une lettre du 26 novembre, Lafont indique d'ailleurs à l'intendant du Languedoc : « On n'entend plus parler de rien qui ait rapport à la Bête ». Rapidement pourtant, la rumeur commence à relater des attaques qu'aurait commises la Bête vers Saugues et Lorcières. Ces attaques sont épisodiques jusqu'au début de l'année 1766, et le peuple comme Lafont ne savent s'ils doivent attribuer ces méfaits à la Bête ou à des loups. Cependant, le 1er janvier, M. de Montluc, dans une lettre à l'intendant d'Auvergne, semble persuadé que la Bête a bien reparu. Ce dernier alerte le Roi, mais celui-ci ne veut plus entendre parler de cette Bête puisque son porte-arquebuse en est venu à bout. À partir de cet instant, les journaux n'ont d'ailleurs plus relaté les attaques survenues en Gévaudan ou dans le sud de l'Auvergne. Le 24 mars, les États particuliers du Gévaudan se tiennent en la ville de Marvejols. Étienne Lafont et le jeune marquis d'Apcher préconisent d'empoisonner des cadavres de chiens et de les porter aux passages habituels de la Bête. Les attaques se sont d'ailleurs multipliées durant ce mois de mars, et les gentilshommes du pays se sont aperçus que leur salut ne viendrait pas de la cour

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du Roi. La Bête, elle, semble ne plus parcourir autant de terrain qu'auparavant. Elle s'est, en effet, fixée dans la région des trois monts : mont Mouchet, mont Grand et mont Chauvet. Ces trois sommets sont distants d'environ 15 kilomètres l'un de l'autre. Les mesures prises s'avèrent inefficaces. De petites battues sont bien organisées, mais en vain. La Bête continue ses attaques durant toute cette année 1766. Il semble cependant que son mode opératoire ait légèrement changé, elle serait moins entreprenante, beaucoup plus prudente. C'est en tout cas ce qui est écrit dans les diverses correspondances, comme celles du curé de Lorcières, le chanoine Ollier, à destination du syndic Étienne Lafont. La

Bête

de

Chastel

Au début de l'année 1767, une légère accalmie des attaques se fait sentir. Mais au printemps, on assiste à une recrudescence des attaques. Le peuple ne sait plus que faire pour en venir à bout, si ce n'est prier. Alors les pèlerinages se multiplient, principalement à Notre-Damede-Beaulieu et à Notre-Dame-d'Estours. L'un d'eux est resté célèbre, au début du mois de juin, puisque la légende veut que

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Jean Chastel y aurait fait bénir trois balles, fondues à partir des médailles de la Vierge Marie qu'il portait à son chapeau. Le 18 juin, il est rapporté au marquis d'Apcher que, la veille, la Bête avait été vue dans les paroisses de Nozeyrolles et de Desges. Elle aurait tué, dans cette dernière paroisse, Jeanne Bastide, âgée de 19 ans, au village de Lesbinières. Le marquis décide de mener une battue dans cette région, sur le mont Mouchet dans le bois de la Ténazeire, le 19 juin. Il est accompagné de quelques volontaires voisins, dont Jean Chastel, réputé excellent chasseur. Alors que ce dernier se trouvait au lieu dit la « sogne » d'Auvers, un carrefour de chemins, il vit passer l'animal, lui tira dessus et parvint à l'atteindre à l'épaule. Rapidement, les chiens du marquis seraient arrivés pour achever la Bête. De ce coup de fusil, la légende a conservé le discours romancé de l'abbé Pierre Pourcher qu'il disait tenir de la tradition orale de sa famille : « Quand la Bête lui arriva, Chastel disait des litanies de la Sainte Vierge, il la reconnut fort bien, mais par un sentiment de piété et de confiance envers la Mère de Dieu, il voulut finir ses

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prières ; après, il ferme son livre, il plie ses lunettes dans sa poche et prend son fusil et à l'instant tue la Bête, qui l'avait attendu. » Huit jours après la destruction de la Bête par Jean Chastel, le 25 juin, une louve qui, selon plusieurs témoignages, accompagnait la Bête, est tuée par le sieur Jean Terrisse, chasseur de monseigneur de la Tour d'Auvergne. Il reçoit alors 48 livres de gratification. Le

destin

de

la

Bête

La Bête est alors portée au château de Besque, vers Charraix, résidence du marquis d'Apcher. On mande le notaire Marin, qui établit un rapport très précis sur les dimensions de l'animal. Il est accompagné du chirurgien de Saugues, le sieur Boulanger, et de son fils, ainsi que d'Agulhon de la Mothe, médecin. La Bête est ensuite empaillée par Boulanger, et est exposée au château de Besque. Le marquis d'Apcher ne rechigne pas à la dépense pour recevoir fastueusement la foule qui s'empresse de venir voir la Bête. De nombreux témoignages de victimes d'attaques viennent alors s'inscrire au rapport Marin. La Bête reste donc un long moment à Besque (une douzaine de jours). Le marquis d'Apchier mande alors un

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domestique, le dénommé Gilbert de l'emmener à Versailles pour la montrer au Roi. Suivant les écrits de l'abbé Pourcher il est admis que Jean Chastel était également du voyage. Cependant, des études durant l'année 2010 affirment que si ledit Gilbert a effectivement amené la Bête à Paris, rien ne prouve que Chastel était également du voyage. Arrivée au château du Roi, la Bête est dans un état de putréfaction avancé. Boulanger s'est en effet contenté de vider les entrailles et de les remplacer par de la paille. Le trajet et la chaleur n'ont pas dû favoriser la conservation. Lorsque Chastel (ou Gilbert) demande une entrevue avec le Roi pour lui présenter la Bête, cette demande est refusée en raison de l'état de l'animal. C'est donc Georges-Louis Leclerc de Buffon en personne qui l'examine et conclut qu'il s'agit là d'un loup de grande taille. La Bête est alors enterrée dans un jardin du château sans que rien n'en soit conservé. Il n'y a pas non plus trace de ce que Buffon aurait pu écrire sur la Bête. Réunis le 9 septembre, les États particuliers du Gévaudan octroyèrent à Jean Chastel une modique récompense s'élevant à 72 livres. Le "Boeuf qui Vole" à Saint Ambroix

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Animal totémique et emblématique de la petite bourgade de Saint-Ambroix, dans le Gard, le Volo Biòu (le boeuf qui vole) nommé Caït date du Moyen Âge. Une année, tout le vin de la vendange, très abondante, se mit à moisir. Pour s'en débarrasser, le consul de St Ambroix eut une idée inspirée de la mythologie : il promit aux habitants de faire voler un boeuf à St Ambroix pour attirer les foules. Des foules de curieux accoururent par milliers dans la cité où les St Ambroisiens se firent cabaretiers. Rapidement ils finirent tout le vin... même un peu moisi. En fin de journée, le boeuf s'envola au-dessus des toits des maisons. La chute fut brutale affirme la légende écrite par Albert Arnavielle, mais les excédents de vin dont dépendait la santé économique de la communauté furent épongés

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Beaucaire est une charmante bourgade provençale située dans le Gard, sur la rive droite du Rhône. Cette cité très ancienne, fondée au VIIe siècle avant J.C., abrite des légendes qui remontent à la nuit des temps. On conserve dans les réserves du musée du Vieux-Beaucaire, des battoirs de lavandières ornés, d’un côté, de figures reptiliennes. Ces étranges battoirs, dont on peut admirer d’autres beaux spécimens au Museon Arlaten d’Arles, sont les seuls à garder vivante la fabuleuse histoire du drac de Beaucaire. Gervais de Tilbury, le premier, mentionne la légende dans son ouvrage De lamis et dracie et phantassis, écrit vers l’an 1200. La voici, telle qu’elle a été reprise depuis par divers auteurs, sans jamais

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subir la moindre altération : Ce drac, ou dragon, hantait les bords du Rhône et se nourrissait de filles et de garçons qu’il attirait au fond de l’eau par son chant et en faisant miroiter sous leurs yeux des pierreries merveilleuses. Un jour, il s’approcha d’une jeune femme qui venait d’avoir un enfant sans mari et qui lavait son linge sur la rive déserte. Fascinée par le chant du monstre, elle laissa tomber son battoir et, en allant le chercher dans l’eau, elle perdit pied. Entraînée dans les abîmes, elle disparut. Le drac la conduisit auprès de sa femelle qui venait d’enfanter et la jeune femme fut priée de servir de nourrice au bébé dragon. Le drac lui confia une petite boîte de graisse humaine, en lui recommandant de bien en enduire son fils chaque soir afin qu’il soit invisible, puis de nettoyer soigneusement ses mains après l’opération avec une eau spéciale qu’il lui fournit également. Un soir qu’elle était plus fatiguée que de coutume, la nourrice oublia de se laver les mains. Le lendemain matin, en s’éveillant, elle se frotta les yeux et constata qu’elle pouvait voir le dragon, lors même qu’il s’était rendu invisible aux

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humains. Au bout de sept années d’absence, la lavandière retrouva la liberté et s’en retourna tout heureuse chez elle. On la vit revenir à Beaucaire, et rentrer dans sa maison, un paquet de linge sur la tête, comme si elle s’en retournait du lavoir. Aux questions qu’on lui posait, elle répondit qu’elle sortait du Rhône et qu’elle avait été gardée pendant sept ans comme nourrice par le drac : "Dans une grotte vaste et pleine de fraîcheur, Eclairée par une lueur aqueuse…" A quelques temps de là, en apercevant la drac qui se promenait sur la place de Beaucaire, elle alla le saluer fort civilement. Le drac fut si fâché d’être vu qu’il lui creva un œil d’un coup de griffe. Ce fut, d’ailleurs, la dernière manifestation du montre qui ne devait plus reparaître, ni dévorer personne. Les mythologues ont proposé de nombreuses interprétations du thème légendaire du dragon dont le nom latin, draco, contracté en celui de drac ou de dra a désigné le plus souvent des esprits malfaisants ou des puissances infernales. A plupart des spécialistes ont vu dans les

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fêtes chrétiennes des Rogations, durant lesquelles ont offrait autrefois aux fidèles l’image d’un dragon, le souvenir des cérémonies annuelles païennes qui marquaient le retour du beau temps, lorsque, la première moitié du printemps étant écoulée, la victoire du soleil vers les puissances obscures de l’hiver peut être considérée comme entière. Selon ces hypothèses mytho-astrologiques, les dates de ces fêtes correspondraient au lever, à la culmination et au coucher de certaines constellations zodiacales. D’autres érudits ont prétendu que le dragon représentait l’énergie du débordement des eaux, fleuves ou torrents, et que la victoire remportée sur le monstre symbolisait les patients travaux hydrauliques qui maîtrisent les crues automnales et vernales.

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L'ours et la bergère La légende veut qu'un ours ait enlevé une jeune bergère. Traqué par les chasseurs, l'ours après s'être vaillamment défendu fut capturé et la jeune fille sauvée. On ramena l'ours sur la place du village où il fut rasé. Humilié mais "plus humain", l'ours accomplit alors différents travaux et tâches pour le compte des villageois. Cette histoire est devenue un parcours initiatique, le rituel du passage à la vie adulte. Les jeunes hommes se déguisent en ours et parcourent le village pour marquer les les jeunes filles en âge de se marier. Capturés par les chasseurs, ils sont lavés et rasés puis on leur apprend à danser, manger et boire au pourou.

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Le siège de Carcassonne et le porcelet La scène se passe au début du VIIe siècle alors que Carcassonne (Aude) a subi l'assaut des Sarrasins. L'Empereur Charlemagne l’assiège alors qu’elle est tenue par un prince musulman : Prince Balaach. Ce dernier rassemble ses chevaliers pour faucher le blé aux alentours. Malheureusement à la première salve le Prince est tué. Sa femme nommée Dame Carcas se fait couvrir des armes de son mari et courageusement se met à la tête des chevaliers et continue le combat. Le siège dure cinq ans, Dame Carcas, tenant tête à Charlemagne. Avec le temps, il ne reste qu'un petit cochon et une mesure de blé pour seule nourriture dans la cité. Dame Carcas adopte une stratégie jouant sur l'effet psychologique et engraisse le porcelet à l'aide de la dernière ration de blé. Puis elle projette

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l'animal par‐dessus la muraille. Devant ce geste, l'Empereur renonce à poursuivre le siège d'une ville où la nourriture est si abondante que l'on n'hésite pas à s'en servir pour narguer l'adversaire. Alors que Charlemagne s'éloigne à la tête de ses troupes, Dame Carcas fait sonner la trompette et propose la paix à l'Empereur revenu sur ses pas. D'où l'expression « Carcas sonne ! ».

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Le Pont du Diable est un des plus anciens ponts romans de France. Cet ouvrage qui enjambe la partie la plus étroite de l’Hérault en aval de Saint Guilhem le Désert (Hérault) fut achevé en 1036. Autrefois, il était connu sous le nom de « Pont sur le gouffre noir ». Du haut de ses 15 mètres, il surplombe les gouffres noirs de ce fleuve languedocien. Ce pont aurait été construit selon un accord entre l’Abbé d’Aniane et l’Abbé de Gellone, probablement dans la première partie du XIème siècle. Une légende associe une volonté maléfique du Diable qui aurait détruit chaque nuit ce que les pauvres moines construisaient durement dans la journée. Las de ce saccage, les moines passèrent un pacte avec le Diable, il fallait qu’il cesse ses destructions en échange de la première âme qui franchirait le pont. Chose promise, chose due. Le pont fut terminé, les moines baptisèrent un chien et le firent passer sur le pont en traînant derrière lui des casseroles. Furieux d’avoir été dupé, le Diable se jeta par‐dessus le pont et tomba

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dans le gouffre noir où l’on dit qu’il réside depuis.

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La Légende du Pic Le seigneur Saint martin de Londres souhaitait ardemment marier sa fille. Elle dit alors qu'elle épouserait le plus courageux des hommes qui se présenteraient. Les seigneurs Loup, Clair et Guiral, très épris de la princesse, partirent en croisade, afin de se distinguer. Ils revinrent aussi glorieux qu'amoureux de la belle. Mais la vie avait, depuis, quitté la princesse. Fous de chagrins, les trois frères chevaliers se retirèrent pour vivre en ermites. Le seigneur Loup s'isola sur la montagne de l'est, Clair sur celle du sud et Guiral sur la montagne du nord. De leur pic, ils pouvaient se consoler par la contemplation de la tombe de la défunte. A la date anniversaire de la mort de leur amour, ils allumaient un feu, indiquant par là qu'ils vivaient encore. Mais bientôt, il n'y eut plus de flamme. Les montagnes portent aujourd'hui le nom des chevaliers ermites.

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La Dame de Montlaur Sur l'un des angles de la façade de l'église de Crocq, du côté du cimetière, on voit une petite tourelle à toit conique qui a l'air d'une lanterne suspendue au-dessus des trépassés, comme pour honorer leur mémoire. Voici la légende qui s'y rattache : Le seigneur de Crocq était un homme dur et avare, sa femme, au contraire, la dame de Montlaur était douce et compatissante ; son plus grand plaisir, aussitôt que son mari avait quitté le château, était d'aller porter ses consolations aux malheureux. Un jour que la bonne dame croyait le baron parti pour la chasse, elle s'empressa de garnir son tablier de pains pour quelques familles pauvres, mais un malheureux hasard voulût que le vilain noble rentrât plus tôt que de coutume, et rencontrât sur la place sa femme avec sa charge bienfaisante. " Que portez-vous là ? lui ditil brusquement.. Monseigneur, ce sont des fleurs pour la Sainte Vierge "répondit en tremblant la charitable châtelaine. Le baron voyant à l'air embarrassé de sa femme qu'elle pouvait bien se servir d'un mensonge pieux pour cacher une bonne

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œuvre, rabattit le tablier qui causait ses soupçons et…à la grande surprise de la bonne dame, il s'en échappa des fleurs. La vertueuse baronne ne pouvait mentir et la mère de notre sauveur était venue à son aide. A quelque temps de là, les pauvres de Crocq eurent à pleurer la perte de leur bienfaitrice ; cependant elle ne les a pas abandonnés totalement : à l'approche d'un orage menaçant, lorsque le ciel est en courroux, on voit une petite flamme bleue qui vacille sur le toit pointu d'un petit clocheton. C'est l'âme de la bonne châtelaine qui vient veiller sur les habitants de Crocq.

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Le moulin au diable d'Ambazac Il y avait , autrefois , tout près d'Ambazac, un joli moulin dont le meunier était aussi riche qu'ambitieux. Il rêvait de faire de sa fille unique , fort gentille, d'ailleurs , pour une petite paysanne des bords du Beuvret, une grande dame qui possèderait un beau château et roulerait carrosse , ni plus ni moins qu'une reine. Et comme ce meunier unissait à ses autres qualités ou défauts une forte dose d'originalité, il s'était mis dans la tête - et il avait la tête dure- que son gendre devrait avoir des dents en or. C'est donc en vain que les prétendants se présentaient en foule au moulin : ils étaient tous éconduits par l 'étrange meunier qui s'obstinait dans ses exigences. La malheureuse se demandait déjà , non sans inquiétude, si elle ne serait pas condamnée, par suite de l'originalité paternelle, à rester vieille fille, quoiqu'elle ne se sentit pas le moindre attrait pour cette vocation. Or , voici que par un beau matin de juin, où les oiseaux lançaient leurs plus joyeuses chansons dans l'air tout

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parfumé des senteur du foin coupé, un jeune homme fort élégant se présenta à la porte du moulinet , sans perdre de temps , après les salutations d'usage, demanda au meunier la main de sa fille. " Vous connaissez, lui dit celui ci, les conditions exigées pour devenir mon gendre. Il faut être très fort… - Je le suis autant et plus que tout autre. Et avoir des dents en or… " Le meunier n'avait pas fini de parler que le jeune homme avait ouvert la bouche pour lui montrer une double rangée de dents étincelantes. Séance tenante et sans même prendre l'avis de la jeune fille, le marché fut conclu. - " Et maintenant que j'ai vu vos dents , reprit le meunier , vous allez me montrer votre force, et pour cela , il faut que demain matin , avant le chant du coq, vous ayez amené juste au dessus de la roue de mon moulin le ruisseau qui coule là -bas, derrière ces rochers , et dont je n'ai que le trop-plein. -" Beau -père , s'écria le jeune homme , vous serez obéi. " Et il disparut pendant que le meunier courait conter à ses voisins qu'il avait enfin trouvé le gendre depuis si longtemps rêvé. Mais les braves gens du village n'eurent pas de peine à comprendre

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que cela n'était pas naturel et ils n'eurent qu'une voix pour crier au meunier :" Mais, malheureux , c'est au Diable lui-même que tu vas donner ta fille ! " On ne tarda pas longtemps à en avoir la preuve ; au douzième coup de minuit , dans le petit vallon d'ordinaire si tranquille où coule le Beuvret, un bruit formidable s'éleva soudain., pareil au mugissement des vagues de la mer soulevée par la tempête, pendant que du milieu des rochers de la rive partaient de sinistres craquements. On eût dit que la terre allait s'entr'ouvrir et livrer passage aux flammes de l'enfer. C'étaient les eaux du Beuvret qui, poussées par le souffle impétueux du démon , couraient droit au moulin à travers les rochers et les broussailles. Le meunier , plus mort que vif , maudissait déjà son odieux marché ; mais il ne savait où donner de la tête. Tout le village était sur pied et, pendant qu'on se demandait avec angoisse ce qui allait arriver, quelqu'un cria qu'il fallait faire perdre au Diable son pari. " Sans doute , balbutia le meunier , mais comment m'y prendre ?" -" Monte vite dans le poulailler , reprit l'autre , et réveille les poules pour que le coq chante avant que le Diable ait fini. " Sitôt dit , sitôt fait, et à peine le coq eut-il

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chanté que le Diable, furieux de n'avoir pu réussir dans son entreprise, s'enfuit en grinçant des dents. Cependant , les eaux du Beuvret , que ne poussait plus le souffle de l'enfer , reprirent aussitôt leur cours naturel. Et c'est depuis ce temps que l'on peut voir, un peu au dessus du Moulin du Diable , un coude brusque formé par le ruisseau au point précis où le Diable fut surpris par le chant du coq.

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Légende de St-Germain-Lavolps Au XVIIème siècle les Labarre et Lafeuillade possèdaient le château de St Germain. Parmi les membres de cette ancienne famille se trouvait une jeune fille qui adorait monter à cheval. Un beau matin alors qu’elle chevauchait au nord du domaine, une rivière lui apparut : la Diège. Le cheval piaffe et la jeune fille sûre d’elle pense qu’elle peut faire sauter le cours d’eau à son fier destrier. Elle s’éloigne et lance sa monture au galop, le puissant cheval s’élance au-dessus des flots mais soudain la jeune fille voit avec horreur la berge se rapprocher , dans un ultime réflexe la cavalière éperonne l’animal, mais le saut est trop court pour une réception correcte et le cheval s’effondre sur la berge meurtrière tel un pantin désarticulé se retournant sur lui-même et écrasant sa cavalière. Tous les deux sont morts sur le coup... Pourquoi cette rivière a-t-elle surgit de nulle part pour faire obstacle à la cavalière qui se riait de tous les dangers ? Peut-être pour inciter les gens à la traverser par le pont un peu plus loin et à ne plus la défier. Les éléments détestant la prétention des humains...

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Le dragon de Metz Le Graoully est présenté comme un redoutable dragon, vaincu par les pouvoirs sacrés du premier évêque de Metz. La légende raconte que l’amphithéâtre de Metz est le repaire d’une quantité prodigieuse de serpents, dont l’haleine infestait tellement les environs que personne n’osait plus entrer ni sortir de la ville. Saint Clément va donc, après la conversion des habitants, apporter son secours à la ville. Après la messe, il se rend à l’amphithéâtre avec, pour seules armes, son étole et ses prières. A son entrée, la foule de serpents se précipite sur l’intrus avec pour seule intention de le dévorer. Mais saint Clément les arrête à l’aide d’un simple signe de croix. Les serpents devenus inoffensifs, saint Clément choisit le plus grand, qui portera le nom de Graoully plus tard, et l’entraîne au bord de la Seille lui ordonnant de la traverser avec ses congénères, pour disparaître dans des lieux déserts, avec défense de nuire aux hommes et aux animaux. Les auteurs messins se sont souvent plus à

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présenter la légende du Graoully comme le symbole de la victoire du christianisme sur le paganisme représenté par le dragon malfaisant. On suppose que le nom Graoully viendrait du terme "grouiller", puisque le dragon vivait selon la légende parmi les serpents grouillant dans les ruines de l’amphithéâtre. Néanmoins le nom de Graoully a des racines multiples et ferait référence à bien des choses. Le radical Graul peut faire penser à l’allemand gräulich, adjectif désignant un objet de couleur sombre, donc effroyable, car il ne faut pas oublier que Metz a toujours été une ville de parler roman. En recourant à celui-ci le choix reste ouvert : le terme graula, usité au XIVème siècle pour désigner la corneille, oiseau noir et donc qui était forcement de mauvaise augure. Ou encore le mot graulus, signifiant "forme hideuse", à l’origine de "gravelure" et de "graveleux". Le Graoully devient rapidement un symbole de la ville de Metz et, bien qu’effrayant, est présent dans de nombreuses manifestations. Au XIème siècle, aux processions de saint

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Marc et des Rogations, le maire et les justiciers de Woippy, village dépendant du chapitre de la cathédrale de Metz, portent trois bannières aux processions ; une tête de dragons surmonte alors une de ces bannières. Au siècle suivant, l’effigie du monstre est reproduite sur la bannière ellemême. Le premier et le second jour des Rogations, cette bannière jouit d’une préséance sur les deux autres. Mais le troisième jour, elle leur cède le pas et se tient derrière elles. Plus tard, la bannière fut remplacée par une grande effigie du Graoully. Rabelais décrit l’effigie dans le Quart-Livre : « C’estoit une effigie monstrueuse, hydeuse et terrible aux petits enfants, ayant les yeulx plus grands que le ventre, et la teste plus grosse que tout le reste du corps, avecques amples, larges et horrifiques maschoueres, bien endentelées tant audessus comme au-dessoubs, lesquelles, avecques l’engin d’une petite chorde cachée dedans le baston doré, l’on faisait l’une contre l’aultre terrifiquement cliqueter, comme à Metz l’on faict du dragon de Sainct Clemens. » Au XVIIIème siècle, le Graoully est présenté sous la forme d’une figure en toile

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emplie de foin et haute de douze pieds. Les mâchoires ne remuent plus, et la langue se termine par une pointe de fer. Chaque boulanger, devant lequel passe la procession, y fiche un petit pain blanc d’une demi-livre. Ce pain est destiné au porteur du dragon, c’est à dire anciennement au maire de Woippy. Plus tard, ce magistrat se fait remplacer par quelque pauvre homme bien content de l’aubaine. A la fin de la procession, une jeune fille pique dans le dard un gâteau orné de rubans et de fleurs. Dans leur Histoire de Metz, les bénédictins rapportent que le dernier jour des Rogations, des enfants fouettaient le monstre dans la cour de l’abbaye de Saint Arnould dernière station de la procession. Après 1786, les gamins lui jetaient des pierres en fin de parcours, devant le palais du Gouvernement (actuel palais de justice). Mais cette procession donna lieu à certains désordres. Aussi est-elle supprimée vers la fin du XVIIIème siècle. Le Graoully prend place dans plusieurs œuvres, en peinture, en musique ou en littérature.

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Rabelais, ayant séjourné à Metz, se souvient des "amples, larges et terrifiques mâchoires" de l’animal ; comme il le décrit dans son Quart livre. Bien que peu connu du public, Le Quart livre est cependant d’une très grande valeur historique. Trois siècles plus tard, Verlaine enfant n’est pas moins effrayé par "le monstre en carton". Quant à Victor Hugo, il note, au sujet du dragon messin et de ses congénères de Troyes ou de Tarascon, que "toutes ces créations puisent dans leur propre nature cet accent énergique et profond devant lequel il semble que l’Antiquité ait parfois reculé". Peintre, professeur de dessin, décorateur de théâtre, Auguste Migette (1802-1884) incarne la figure de l’artiste curieux et éclectique. Féru d'histoire locale et d'architecture, il a intégralement légué à la Ville de Metz les oeuvres et les manuscrits qu'il a produits sa vie durant, lesquels constituent un témoignage exceptionnel. Il fait de nombreux croquis et dessins retraçant les monuments anciens avant qu’ils ne disparaissent et des peintures monumentales représentant les grands moments de l’histoire locale.

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Passionné d’histoire médiévale, Migette s’intéresse rapidement à la représentation des épisodes majeurs de l’histoire messine, et il crée par ailleurs un dessin à l’encre de chine(ci-contre), daté de 1864, représentant saint Clément, premier évêque de Metz, près des ruines de l'amphithéâtre. Cette admirable composition figurant la scène du départ du saint et du serpent de l’amphithéâtre est certainement l’une des œuvres les plus fameuses de l’artiste. Devenu un des symboles de la ville, on retrouve régulièrement le Graoully au cours de l'histoire. Ainsi, jusqu'au XIXème siècle, son effigie, sous la forme d'un dragon, est promenée dans toute la ville avant d'être fouettée par les enfants. On peut aujourd'hui le voir représenté dans la crypte de la cathédrale de Metz. On trouve de manière quasi-permanente une sculpture du Graoully accroché en l'air dans la rue Taison, près de la cathédrale. Cette rue doit son nom au Graoully, qui a effrayé des générations d'enfants. Les habitants n'osaient en effet pas sortir dans cette rue la nuit, de peur de rencontrer le terrible dragon et disaient: " Taisons, taisons-nous, voilà le Graoully qui passe ! "

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Le Graoully figure aussi sur le blason du Football Club de Metz. Ce n'est qu'après la guerre que le blason du club messin prend comme emblèmes le dragon grenat sur fond blanc et la croix de lorraine blanche sur fond grenat.

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(Thionville) Au moyen-âge l'empereur Charlemagne adorait la chasse. Il chassait dans les environs de Thionville avec sa meute de 683 chiens. Quand il retournait à Aix-laChapelle, les chiens restaient à Thionville.

Les chiens étaient couverts de puces et se grattaient sans arrêt. Bien à l'abri dans les longs poils, les puces se multiplièrent et envahirent la ville. Tous les Thionvillois se grattaient à leur tour. La situation empirait tous les jours, alors les habitants décidèrent d'envoyer un missi dominici à Charlemagne pour lui raconter ce qui se passait.

Une puce s'était agrippée à l'envoyé et dès qu'il fut reçu par l'empereur, elle sauta sur son nez et le piqua. Charlemagne cria et

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comprit le problème. Cependant il ne pouvait pas tuer sa meute. Il décida alors de faire construire une tour haute, trapue, énorme et hermétique pour enfermer les chiens

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Génie Vosgien Le Sotré Le Sotré est un lutin qui hante la Lorraine, et plus précisement les Vosges. Le nom "sotré" est issu du patois local et signifie "sorcier". Il s'agit pourtant d'un petit être bon et serviable, quoiqu'espiègle et susceptible, avec une facheuse tendance à voler la nourriture... Sa taille est celle d'une enfant de 5 ans, mais il est doué d'une force extraordinaire. Il est décrit comme étant assez laid, difforme,aux pieds fourchus et portant une houppelande sous son bonnet.

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Le brochet du lac de Longemer Le brochet du lac de Longemer L'Empereur Charlemagne avait l'habitude de séjourner dans les Vosges : il possédait une résidence à Champ-le-Duc et chassait dans les environs, comme à Cornimont où il aurait perdu sa « corne » de chasse. On raconte que, émerveillé par la taille exceptionnelle d'un brochet qu'il venait de pêcher dans le Lac de Longemer, Charlemagne lui fît grâce et lui noua autour du cou le collier et la clochette d'or de son lévrier. De nos jours, par de beaux soirs d'été, en écoutant bien, on l'entendrait encore tinter...

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Le Houeran (Hautes-Vosges) Le Houeran Le Houeran, monstre imaginaire dont le nom, emprunté au patois, signifie crieur, hantait le sud des Hautes-Vosges. Il se tenait de préférence sur le Haut-du-Roc, montagne dénudée qui domine le bassin de la Moselotte, ou sur les rochers d'Urbain-Roche, au-dessus de Rochesson. Il affectionnait les hauteurs, d'où il pouvait voir, de son oeil perçant, ce qui se passait dans les montagnes et les vallées des environs, et contrôlait ainsi le territoire d'une vingtaine de communes. Ses cris stridents effrayaient surtout les ouvriers de la forêt, et plus spécialement les voleurs de bois. Ces derniers opéraient généralement de nuit. Sitôt arrivés sur les lieux, ils allumaient un grand feu dans une clairière, et se mettaient à abattre les

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arbres de leur choix. Il n'était pas rare, alors, que le Houeran, guidé par la lueur du brasier, ne surgît dans la " coupe " en poussant ses cris lugubres. Ceux qui l'ont vu le décrivaient ainsi : " D'une taille de géant, la barbe longue et hirsute, les yeux flamboyants, les jambes sèches et torses comme celles d'un boue, il portait un large chapeau noir à bords rabattus, et son postérieur était une tête de boue dont les deux cornes lui servaient pour s'asseoir près du feu. Il prenait dans ses mains des tisons ardents, sans se brûler ". A son approche, les délinquants s'enfuyaient à toutes jambes, car ils craignaient moins les gardes des forêts qu'ils ne redoutaient le Houeran, cet être fantastique, cousin du diable, des sorciers, des chasseurs maudits et autres mauvaises engeances. Ce monstre, dont il semble que le rôle consistait uniquement à épouvanter les chapardeurs de bois, était sans doute l'ingénieux travestissement de quelque gardien de la forêt ayant compris que la peur d'un être horrible et mystérieux serait plus forte que celle du " gendarme ", pour protéger les bois des nombreuses déprédations qui s'y commettaient. Les cris

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effrayants provenaient tant么t des grandsducs et autres oiseaux nocturnes, tant么t du garde lui-m锚me, expert dans l'art d'imiter la voix de ces volatiles.

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Les sabbats de la planchette Les sabbats de la planchette Près d'Entre-Deux-Eaux, le hameau de la Planchette est demeuré fameux dans le merveilleux populaire ; il paraît que les sorciers d'antan y tenaient leurs ébats nocturnes. Ces sabbats de la Planchette font encore le thème de moult contes et défraient les veillées d'hiver. Au temps des sorciers, vivait, non pas à la Planchette, mais entre Mandray et Entre-Deux-Eaux, un brave homme, vieux garçon, simple. Il était seul en sa chaumine, cultivant un coin de terre qui lui donnait le vivre, il lui fallait si peu, car il allait la plupart du temps dans les fermes voisines, à la journée, en qualité de manoeuvre. Un soir il revenait de Saint-Dié assez tard ; c'était un hiver précoce ; déjà une blanche et légère couche de neige couvrait la terre et confondait les prés, les sentiers et les raies ; notre homme perdit son chemin et se trouva à la lisière de la forêt sans apercevoir la trouée de la sente. Il s'engage cependant hardiment sous bois, mais à peine a-t-il fait quelques pas, qu'il

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aperçoit sur la neige un cercle lumineux, et bientôt au centre du cercle, un jeune damoiseau princièrement vêtu qui avait un air méphistophélique, si ce n'était pas Messire Belzébuth en personne. Le pauvre homme ahuri restait là les bras ballants, les yeux écarquillés. Sans lui donner le temps de se remettre ni surtout de se signer, le diable, car c'était bien lui, l'interpelle et lui propose certaine poudre avec laquelle, lui, simple manant pourra s'élever à la puissance, à la richesse, au bonheur. Que donnerait-il en retour ? Signer un papier qu'on lui présente. Le paysan est méfiant, surtout quand il s'agit de signer ; aussi notre homme se gratte la tête ; il a reconnu le diable, et les deux lignes d'écriture rouge ne lui disent rien qui vaille. Inutile de lire, il devine bien ce que cela dit ; il refusera mais poliment. Comme il a la

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conscience tranquille, il revient vite de sa stupeur et tout paysan qu'il est, il veut se montrer plus habile que le diable : « Vous m'offrez, lui dit-il, la richesse, le bonheur et une certaine puissance pour me venger de mes ennemis, c'est bien, Messire, seulement je ne me connais point d'ennemis, oncque ne fis et ne ferai mal au prochain. La richesse non plus ne me chaut, j'ai le vivre, rien ne me fait envie. Quant au bonheur, il habite sous mon toit ; je suis content de mon sort, offrez-moi autre chose et si cela me va nous verrons votre papier. » Satan se récria : « tu es en effet ou trop madré ou trop bête pour devenir sorcier. » Le paysan riposta : « C'est donc brevet de nécromancie que vous voulez me faire signer, alors vous êtes le diable en personne, Messire ? » Un épouvantable ricanement qui résonna dans toute la forêt, secouant les arbres lui répondit d'abord ; puis le diable reprit, se rengorgeant : « Me prendrais-tu pour un menu hennequin ? Mon pouvoir auquel tu veux te dérober, te prouvera sous peu que si jusqu'ici tu n'as pas eu d'ennemis, désormais tu en trouveras sur ton chemin ; maintenant tu vas connaître qui je suis et jusqu'où va ma suzeraineté, regarde. »

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Et Satan lui montrait par la prairie qui s'étendait devers la futaie une ronde d'hommes et de femmes sarabandant par danse vraiment fantastique et infernale. « Vois donc ceci, c'est le sabbat, proclama le diable, c'est mon royaume, tous ces gens sont miens, tous sorciers. Ils m'attendent pour festoyer, n'en es-tu pas ? » En un clin d'oeil il fut au centre de la ronde infernale. Le manant resta coi, étrange et ébaubi. La ronde sabbatique tournoyait par-devers lui et il y reconnaissait mainte figure. Enfin il entendit Satan qui le dénonçait à ces mécréants. «Vous êtes dévoilés ce soir, disait-il, demain vous serez par lui dénoncés à l'officialité ; courez au devant et le dénoncez d'abord comme scélérat entaché de larcin ; je vous aiderai par artifices.» Puis tout disparut et s'évanouit, notre homme se retrouva dans le silence de la nuit à l'orée du bois. Se signant et grelottant de froid et de peur, il regagna sa chaumière, mais toute la nuit il trembla, croyant sans cesse voir et entendre la musique et la danse infernales. Le lendemain matin, les archers du bailli venaient l'arrêter ; il était accusé d'avoir

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volé dix mètres de toile et une bourse garnie chez le tabellion de Saint-Dié qu'il avait quitté la veille, à la nuit. Et par le fait, cachés sous son lit on trouva les dix mètres de toile et sous son traversin la bourse en question. Qui les avait transportés là ? Le pauvre homme savait bien que c'était la vengeance de Satan. Il se laissa traîner devant le tribunal et conta son aventure. Peut-être aurait-il trouvé créance, n'étaient les pièces à conviction qui l'accablaient de leur témoignage. Heureusement il avait ouï le Malin et savait que tout ceci était dol et sortilège. Il fit un grand signe de croix sur la bourse et sur la toile ; et alors on vit les mètres de toile tomber, se déchirer et devenir un tas de feuilles sèches de la forêt et la bourse ne contenir que des cailloux encore couverts de neige. Les vrais sorciers, ses accusateurs, furent à leur tour arrêtés, jugés et brûlés par le bailli du Val. C'est de ce moment que cessèrent les sabbats de la Planchette et c'est depuis cette époque aussi, paraît-il, que l'on dit d'un homme ignorant ou simple d'esprit : Il n'est pas sorcier ! (D'après « La vallée de la Meurthe », paru en 1905)

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Le Warabouc (Meuse) Le Warabouc

Créature légendaire issue du folklore Meusien, en Lorraine. Elle aurait l'aspect d'un homme avec une tête de bouc (d'où son nom). Certains prétendent que ce serait l'incarnation du Diable lui-même. Le Warabouc aurait sévit dans les forêts touffues du Nord de la Meuse, dans la région d'Avioth. Son repaire se situait probablement dans la forêt de VerneuilGrand, où il organisait de grands sabbats avec les sorcières de la région. D'après la légende, une jeune fille aurait réussi à capturer le monstre à l'aide d'un signe de croix, puis celui-ci étant devenu docile, l'aurait conduit à la basilique d'Avioth où la créature aurait disparu dans de grandes

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gerbes de flammes. En souvenir de l’acte de bravoure de la jeune fille on trouve à Avioth, une petite statue la représentant avec la bête. En fait, la statue en question représenterait plutôt Sainte Marguerite d'Antioche et son dragon.

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Le loup de Malzéville Le loup de Malzéville Dans le palais ducal de Nancy, Jeanne de Vaudémont se languissait. Le tissage de sa tapisserie l’ennuyait et son épinette ne lui donnait pas envie de faire résonner quelque mélopée. En ce début de printemps, Jeanne aurait aimé pouvoir sortir du palais pour profiter des douceurs des beaux jours. Le duc René, craignant mille dangers pour sa nièce de 16 ans, lui avait interdit de sortir. C’est donc derrière une fenêtre que Jeanne regardait la nature déployer ses atouts.

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Pourtant, profitant d’un moment de somnolence de Perrine, sa suivante, Jeanne se glissa hors de sa chambre et réussit à quitter le palais ducal. Au dehors, la vie renaissait. Plantes, bêtes et hommes au sortir de l’hiver retrouvaient force et vigueur. En voyant passer Jeanne, richement vêtu et sans escorte, les paysans la regardèrent avec curiosité, les plus hardis lui adressant même la parole et certains la mirent en garde contre le loup errant en forêt de Malzéville. Jeanne n’eut que faire des avertissements et s’enfonça dans les bois, toute envoûtée qu’elle était par le parfum des premières fleurs. Puis, un bruit. Un craquement derrière elle. Et un second. « Un loup » se dit-elle, « les paysans m’avaient prévenu ». Elle se

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retourna craintivement et ne vit pas un loup, mais un homme. Un homme sale, hirsute, puant, un rictus plein de haine sur le visage et surtout une épée à la main. « Me reconnais-tu, Jeanne de Vaudémont ? Je suis Armand de Dieulouard. Ton oncle m’a banni, mais je tiens enfin ma vengeance. Si le duc veut revoir sa nièce bien-aimée il lui faudra payer ». Mais, en un instant, le visage d’Armand se figea puis se couvrit d’effroi. Il tenta se protéger le visage lorsqu’une énorme masse bondit sur lui, lui faisant perdre l’équilibre. C’était un loup qui venait de mettre à terre le sieur de Dieulouard et le combat fut vite expédié. Une fois Armand immobile, le loup se retourna vers Jeanne qui perdit connaissance. Le souffle de la bête réveilla la belle. Le loup, couché à côté de Jeanne, la réchauffait alors que le froid vespéral gagnait le bois. Le regard de l’animal était sans cruauté et Jeanne se laissa aller à caresser le loup. Le duc René était parti avec ses hommes à la recherche de Jeanne quelques heures plus tôt. Entendant les voix, le loup s’éclipsa juste avant que la petite troupe d’arrive. Les hommes trouvèrent Jeanne, et à peu de distance, le banni Armand de Dieulouard, gisant sans vie et défiguré. Jeanne raconta l’histoire à son oncle. Celui-ci, en souvenir de

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l’aventure, interdit la chasse au loup autour de Nancy et fit construire une chapelle dans les bois de Malzéville, qui prit le nom de « Chapelle de la gueule du loup ». Jeanne quant à elle ne revit jamais son sauveur.

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La Massue, spectre nocturne La Massue, spectre nocturne. La très ancienne petite ville de Boulay (Bolagium, Bola, Bolchen), en Moselle, fut de temps immémorial le théâtre de nombreuses apparitions d'êtres surnaturels, et les revenants s'y donnaient volontiers rendez-vous, notamment la Massue. Dans le premier quart du XIXe siècle, on recueillit les récits de quantité de faits étranges qui s'y étaient passés et s'y passaient encore journellement à cette époque. Un de ces spectres nocturnes était la Massue ou Masse. La Massue apparaissait sous la forme d'une bête ayant la taille d'un veau à très longs poils de couleur sombre, sous lesquels disparaissait la tête dont on n'apercevait que les yeux gros et flamboyants et deux pointes d'oreilles émergeant de l'épaisse fourrure. On ne distinguait pas les pattes, et cette espèce d'être présentait l'apparence d'une masse informe, d'où lui était probablement venu son nom, soit du français masse, soit de l'allemand massiv. La Massue traînait des chaînes dont on entendait le cliquetis ;

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parfois elle passait sans bruit, et si elle venait à toucher quelqu'un en se serrant contre lui, son contact ne semblait que le frôlement d'un vent léger. Cette bête immonde se présentait tout à coup, sortant de l'obscurité, sans qu'on pût voir d'où elle venait. Elle semblait affectionner certaines rues de la ville. C'est ainsi qu'on l'a vue le plus souvent dans la rue du Four Banal (Banngasse), la rue de la HaIIe (Hallegasse) et la rue de l'Eglise (Kirchegasse) d'où peut-être elle se rendait au cimetière ou, plus vraisemblablement par la rue du Pressoir (Keltergasse) et la rue de Saint-Avold, vers un lieu situé hors de la ville et appelé Stromerich. Cette bête n'a d'ailleurs jamais, de son propre mouvement, fait de mal à personne, se permettant seulement de barrer le passage au bon bourgeois attardé en s'asseyant sur son chemin à la façon des ours, et fixant sur lui ses yeux ronds et luisants ; une fois même elle empêcha un vol de s'exécuter. Le témoignage d'une ancienne maîtresse d'école à Boulay vers la fin du XVIIIe siècle, Mlle Barbarat, nous fournit des détails quant à l'existence de cette apparition. « Une soirée, assez tard, je

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sortais avec ma sœur de nos écuries, et, pour rentrer chez nous, il fallait traverser la rue de la Halle. Voilà la Massue qui se présente : elle montait la rue. Ma sœur me crie : Retire-toi ! J'ai cru qu'elle voulait badiner ; mais tout à coup cette bête s'est trouvée près de moi et, en passant, s'est serrée contre mes jupons sans que je la sente. Elle était plus noire que grise et de la grosseur d'un chien dogue. C'est en 1770 que cela m'est arrivé. Depuis ma sœur l'a vue à cette même place à trois reprises différentes. M. Lefort, allant un soir chez M. de Villers et suivant la rue du Four Banal, la vit sortir du coin derrière la maison Coignard et venir au devant de lui. « Au commencement de la Révolution, un garçon de Boulay faisait la cour à une fille qui habitait la grande maison située rue du Four Banal audessus de celle de M. Limbourg et se rendait chez elle. C'était à l'entrée de la nuit et plusieurs personnes étaient encore à prendre le frais

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du soir sur la porte. Ce garçon vit la Massue semblant sortir du cul-de-sac qui est derrière la maison Rimmel. Il courut frapper à une porte en criant : Vite ! Vite ! Ouvrez-moi. On ouvrit la porte et, se précipitant dans l'allée, il y tomba en faiblesse. C'était la seconde fois qu'il voyait cette bête. Un soir, le boucher qui demeurait alors dans la même rue sortit pour aller à sa boutique. Mais il revint aussitôt, les cheveux hérissés, et dit qu'il venait de voir une effroyable bête qui en gardait l'entrée. C'était la Massue. « Un jour de l'hiver 1760, le vent avait renversé un gros arbre dans la forêt de Crombesch (défrichée depuis la Révolution). Des pauvres femmes, qui faisaient métier d'aller chercher des branches sèches au bois pour leur ménage, complotèrent d'aller la nuit suivante en couper en fraude à cet arbre. Mais il fallait s'assurer que le fortier (garde-forestier) n'était pas en tournée. Elles furent regarder à la fenêtre de sa cuisine sur le derrière de sa maison, située rue du Four Banal, et le virent assis près du feu. Mais quand elles s'en retournèrent pour aller accomplir leur vol, la Massue était là qui leur barrait le chemin. Quand elles voulaient passer d'un côté, la Massue s'y trouvait ; si elles

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essayaient de prendre l'autre côté, elle y était encore, et ce manège dura jusqu'à quatre heures du matin où la Massue s'éloigna ; mais l'envie et l'heure de mal faire étaient parties aussi ! « Un soir de l'année 1700, des garçons de Boulay se promenaient sur la place. La Massue est venue passer près d'eux ayant à peu près l'apparence d'un petit cheval. L'un d'eux, nommé Ritz, sauta dessus ; mais il tomba aussitôt à terre où il resta raide mort. Une nuit, un homme passait en Muehlenbach (lieu situé au sortir de la ville entre la route de Metz et celle de Roupeldange), avec une hotte sur le dos. La Massue le suivit et sauta sur sa hotte. Il la porta ainsi bien loin, mais il tombait sous le poids. Mlle Bettinger, qui habitait aussi la rue du Four Banal, vit, un soir de l'été 1820, une bête de grande taille avec des yeux étincelants s'arrêter vis-à-vis ses fenêtres. Elle le raconta le lendemain à ses voisins. Mme Weiss, un soir de la même année, et plusieurs personnes, étaient assises sur les escaliers d'une maison située vers le bout de la même rue d'où l'on peut voir la place. Tout à coup elles entendirent un bruit de chaînes et, en même temps, virent la Massue apparaître, comme si elle sortait de terre. Un petit

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chien la suivait en ne cessant d'aboyer. Sans s'en inquiéter, la bête descendit jusqu'au bout de la place et puis revint sur ses pas. En voyant cela toutes les personnes qui l'observaient se sauvèrent, et l'une d'elles, qui avait un plus long trajet à faire que les autres, demanda de l'eau bénite pour s'assurer contre les rencontres du chemin. « Une soirée, Colin Coignard revenait de route avec sa charrette. Arrivé au fossé de Barenbach, derrière la montagne, il s'y trouva tout à coup embourbé et la Massue était près de lui qui le regardait. Son neveu alla chercher des chevaux pour le tirer de ce mauvais pas et quand, vers minuit seulement, ils arrivèrent près de la ville, au ruisseau de Muehlenbach, la Massue était dans le ruisseau qui dlatschait (de l'allemand flatsehen, barboter dans l'eau) et tapotait dans l'eau. Elle les accompagna jusque dans l'intérieur de la ville ». Enfin voici le témoignage d'un homme fort honorable qui habitait Boulay au commencement du XIXe siècle : ancien professeur à Boulay, il avait été, avant la Révolution, précepteur dans la maison du comte de Clermont Mont-Saint-Jean, dans le midi de la France. Il écrit, dans une note

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adressée au comte de Bony de la Vergne : « Hier, 29 janvier 1823, à six heures du soir sonnées à l'hôtel de ville et sur le point de sonner à la paroisse, je sortais de chez nous pour aller donner une leçon dans la rue du Pressoir. J'apercevais déjà les lumières de vos fenêtres et je marchais sur le haut du pavé lorsque j'entendis un bruit de chaînes à ma gauche. Je regardai et je vis à mon côté une masse informe à poils longs sans que je la sentisse. Je crus d'abord que c'était le chien du moulin neuf ; mais me rappelant que celui-ci a des oreilles coupées ras, je cherchai à voir la tête de cette bête et j'aperçus un bout d'oreille saillant du poil. Je suivis de l'œil cette monstruosité jusque devant la maison Coignard, mais sans pouvoir distinguer une tête. Elle paraissait avoir des reins d'environ deux pieds de large et au moins la longueur du chien du moulin. C'est ce que j'ai vu de mes yeux sans être endormi ni ivre. Je n'avais pas encore vu cette bête et je vous en parle comme l'ayant vue ; croyez si vous le jugez à propos ». Suivant la croyance populaire, cette Massue n'était autre que la propre personne d'un ancien gouverneur de Boulay, condamné par la justice divine à revenir sous cette forme odieuse, en expiation d'un crime. Le

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capitaine Dithau, ou Dithrau, gouverneur à Boulay pour le duc de Lorraine, en 1635, avait une tante nommée Sunna Roden, dont il convoitait les biens, 108 jours de terre sur le ban de Boulay et 9 fauchées de prés. Pour s'en emparer, le capitaine Dithau accusa sa tante de sorcellerie et la fit emprisonner. Le procès dura huit semaines et, sur les dépositions de son neveu, la pauvre dame fut condamnée à être brûlée vive, ses cendres jetées au vent et ses biens confisqués. Cette horrible sentence eut son exécution et la malheureuse femme fut brûlée sur le ban de Boulay, le 17 juillet 1635, en un lieu appelé Stromerich, à gauche du chemin de Machern et non loin du bois de Buch. Le cupide Dithau ne put cependant pas s'emparer des biens de sa tante, qui passèrent, dit-on, aux domaines et furent ensuite aliénés. Malheureusement, les pièces du procès ont été, dès l'origine, soustraites des archives de l'hôtel de ville, et la tradition seule a conservé jusqu'en ces derniers temps le souvenir d'un crime abominable, dont le sentiment populaire a fait justice en condamnant son auteur au sinistre châtiment relaté plus haut. Les traditions populaires de plusieurs provinces de France et d'autres pays

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dépeignent aussi les allures analogues d'une bête qui se présente la nuit au voyageur, le suit ou lui barre le passage, quelquefois se fait porter par lui, épouvante les animaux, etc. Telles sont la Galipote dans le Poitou et la Saintonge, la Grand'Bête et la Bête qui se fait porter dans le Berry, le Poulain sans tête à Gondrecourt, la Bête de Brielles, la Bête de Béré, la Birette, le Birherou, la Bête de la Loyère en Haute-Bretagne, le Chien noir d'Alversdorf dans le Schleswig-Holstein, etc. Néanmoins la Massue bolagienne, quoique parente de ces fantastiques créatures, offre avec elles une assez grande différence. La Galipote, quoique plus innocente que le loup-garou, se rapproche de la nature de ce dernier en ce qu'elle est quelquefois le dédoublement d'une personne vivante, tandis que notre Massue est un véritable revenant. Elle a plus d'affinité avec la Grand'Bête, malgré les formes plus nombreuses qu'affecte cette dernière ; elle n'a pas la méchanceté de la Birette ; elle ressemble un peu au Poulain de Gondrecourt, comme elle, a la tête indécise, et au chien noir d'Alversdorf, car ces derniers se font voir aussi, le plus souvent, dans l'intérieur d'une ville. Mais ce qui caractérise surtout notre Massue, c'est sa personnalité connue dans sa première et

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dans sa seconde existence et l'idée de l'expiation attachée à ses pérégrinations nocturnes. (D'après « Revue de l'Aunis » paru en 1869)

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La dent de Sainte Appolonie La dent de Sainte Appolonie Deux fois par semaine, en vous rendant dans l'église du village de Lézat, vous assisterez à un étrange rituel: le curé prévient ou soulage les maux de dents des très jeunes enfants. Pourquoi ? La petite église a, semble-t-il, hérité d'une dent de sainte : la canine de Sainte Appolonie... Au milieu du III ème siècle, la vertueuse Appolonie fut la victime d'ignobles bourreaux; leur mépris envers sa foi était tel qu'ils se mirent en tête de l'y faire renoncer. Ils voulurent obtenir d'elle l'expression d'un blasphème envers le Christ. Face à son refus, ils firent preuve d'une rare violence et lui brisèrent la mâchoire à coups de pierres. Ils menacèrent ensuite de la brûler vive, mais la malheureuse se jeta dans les flammes pour rester maîtresse de sa mort.

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La légende raconte qu'une dent brisée de Sainte Appolonie, désormais sanctifiée, aurait été retrouvée et confiée à L'église de Lézat; elle aurait le pouvoir de soulager les douleurs dentaires des petits.

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Gayant de Douai Un des personnages les plus caractéristiques des fétes de Flandre est le Géant. A Douai, les membres de la famille Gayant sont promenés par leurs porteurs dans les rues de la ville, selon un rite immuable. Les comptes communaux de Douai font état en 1530 de dépenses occasionnées pour l'entretien d'un géant. Pourtant, il semble que Gayant n'ait jamais existé, même si dans cette légende, il meurt en défendant sa ville contre les Reuzes, venus des mers du nord. Au Moyen Âge, la ville de Douai était une cité florissante faisant commerce du drap et du blé car elle était sur la route qui menait de la Hollande aux foires de Champagne et de Paris. Un majestueux donjon de pierre dominait le paysage de champs et de rivières qui entourait la ville. Cette cité si riche était régulièrement assiégée et appartenait, au fil des guerres, tantôt à la Flandre, tantôt à l'Espagne. Louis XI et Louis XIV dirigèrent eux-mêmes des batailles pour tenter de la

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reconquérir.

Sous le règne de Charlemagne, un forgeron nommé Jehan Gélon vivait à Cantin, près de Douai. Il était si grand et si lort qu'on l'appelait Gayant. C'était un brave homme, Courageux et joyeux. Pour abriter sa Ianlllle, il avait construit de ses mains une forteresse, qu'on prenait de loin pour une cathédrale. Marie Cagenon, sa belle épouse, avait donné naissance à trois enfants : la jolie Fillion, le Jacquot (lui serait bientôt plus grand que son père et 'Tiot Binbin, farceur et espiégle, qui n'avait pour seul défaut que de loucher de l'oeil droit. Leur force et leur haute taille étaient des marques de famille. Lorsque le pére de Gayant mourut, il avait fallu trois paires de boeufs pour tirer la charrette qui l'amenait au cimetière.

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Gayant était un homme riche car il n'avait pas son pareil pour forger des épées légères et solides tout à la fois. Il avait armé tous les seigneurs des environs, pour ne pas dire du royaume. Son fils aîné travaillait avec lui à la forge depuis son plus jeune âge. Quand Gayant et Jacquot tapaient sur leur enclume, on entendait le bruit dans toute la région, de Waziers à Sin-le-Noble. Lorsque le silence se faisait, les bourgeois savaient qu'il était temps de travailler. Il était midi ou six heures du soir et les Gayant allaient manger : Marie avait fait rotir dans la cheminée un cochon tout entier et cuire dans le four des pains pesant dix kilos chacun. Outre qu'il était fort, le géant était sobre comme un chameau. Il avait fait voeu par l'archange saint Michel et son épée dorée de ne boire que de l'eau. Reconnaissons qu'il avait du mérite, dans un pays où la bière est si bonne ! Pour achever le portrait de ce géant, ajoutons qu'il était bon avec les pauvres et les faibles. Il y avait chaque jour à sa table, un pèlerin invité à se reposer quelques nuits, une veuve avec ses enfants ou un aveugle guidé par son chien. Gayant pleura comme un enfant lorsqu'il

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apprit la mort de Charlemagne, qu'il avait suivi dans de nombreuses campagnes en Germanie et en Bohème. L'empereur lui avait même commandé une épée en reconnaissance de ses talents de forgeron. Le bon géant avait bien raison d'être triste. Après la mort de l'empereur, des guerres de conquête éclatèrent entre les seigneurs du royaume car chacun convoitait les terres de l'autre. Occupés à se battre entre eux, les chevaliers laissèrent les ennemis envahir le royaume de France. Il en vint de partout, par les plaines, les montagnes et les mers. En Flandre, les Reuzes venus de la mer du Nord débarquèrent sur les plages. Leurs bateaux de bois effrayèrent les habitants à cause de leurs proues à tête de dragon. Ils terrorisèrent la population par leur brutalité et leur sauvagerie. Ils ne se reposaient que lorsqu'ils avaient devant les yeux un village en feu, vidé de ses habitants. À Douai, on n'avait d'abord pas cru à l'existence de ces barbares cruels et féroces. N'y avait-il pas un géant dans la région, aussi bon et courageux ? Il fallut pourtant bien se rendre à l'évidence lorsque les Reuzes parvinrent aux portes de la cité. Ils avaient tout détruit derrière eux. Du sommet du donjon, on ne voyait plus

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que fumées noires crevant de leur sinistre trace le beau ciel de Flandre. Les habitants, apeurés, vinrent chercher refuge chez les Gayant. Voyant tous ces braves gens regroupés dans la cour de sa forteresse, le forgeron décida qu'il était temps de remettre de l'ordre dans la province. Comme le jour se levait, Gayant monta sur ses remparts pour voir de quel côté se dirigeait l'ennemi. Une surprise l'attendait. Pendant la nuit, les Reuzes avaient établi le siège autour du domaine. Un fracas terrible retentit soudain. Des catapultes lançaient des boulets contre les murailles, alors que des guerriers commençaient à escalader les murs en grimpant comme des singes le long des pierres irrégulières. Sur un geste de Gayant, les femmes jetèrent de l'eau et de l'huile bouillantes sur les Reuzes alors que les hommes leur lançaient des flèches enflammées. Les Reuzes portèrent alors leurs efforts sur la porte de la forteresse, qu'ils réussirent à forcer avec un immense bélier de bois. Gayant et son fils aîné, armés de leur épée, les attendaient, soutenus par les villageois qui avaient retrouvé leur courage. lls mirent bien vite les ennemis en déroute, faisant tourner leur arme autour de leur tête, taillant en pièces celui qui osait les

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approcher. Bientôt, on ne vit plus dans la cour que des cadavres amoncelés, et au loin quelques Reuze qui s'enfuyaient le plus vite possible. A la fin de la bataille, les villageois entouraient le géant qui leur interdisait de lui baiser les mains. Marie vit avec soulagement son mari et son fils revenir sains et saufs. Elle avait aidé à la victoire en faisant chauffer l'huile et l'eau et en soignant les blessés. Comme Gayant mourait de soif, elle lui proposa de se rafraîchir : - Ueux-tu une bonne bière, mon homme. Tu l'as bien méritée - Allons, Marie, ma femme, as-tu oublié ma promesse à mon saint archange ? Un voeu est un venu. De l'eau, je boirai. J'ai dit et je le ferai. Marie lui apporta un grand tonneau d'eau fraîche que le géant engloutit d'une traite. Gayant, s'il était sobre, n'était pas très prudent. Cette eau trop froide lui donna la fièvre et Marie dut pendant des jours et des jours rester au chevet de son mari. Elle lui fit manger de la cervelle de lièvre et boire de la tisane de violette. Elle lui fit avaler de la poudre de pierre précieuse. Rien n'y fit. Ni les saignées du barbier, ni la taupe qu'on

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lui attacha vivante sur le ventre ne firent tomber la fièvre qui clouait Gayant au lit. Les Reuzes eurent vent de la maladie de leur terrible ennemi. Ils en profitèrent pour revenir terminer leur ouvrage de destruction. Malgré sa fièvre, Gavant comprit que la Flandre avait encore besoin de lui. Sans écouter les prières de Marie, il se leva de son lit et, tremblant, endossa son armure. I1 était si faible qu'il devait tenir son épée à deus mains. En sortant de sa forteresse il trouva le courage de crier : À moi, l'ennemi, suivez-moi. Les villageois, revigorés par la bravoure du bon géant, se regroupèrent à sa suite, en hurlant. C'est une troupe déchaînée qui fondit par surprise sur les Reuzes. Les ennemis, persuadés de ne plus rencontrer de résistance à leur conquête de la région étaient tranquillement installés dans un campement près de la Scarpe. Certains pêchaient à la ligne, assis au bord de la rivière. Le courage des Douaisiens menés par leur géant eut vite fait de leur assurer la victoire. Il ne restait plus un seul Reuze vivant lorsqu'ils quittèrent le campement. Quand Gayant revint à la forteresse, soutenu par Jacquot, il tremblait de tous

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ses membres. La fièvre l'avait repris de plus belle et ne le lâcha plus. Le géant refusa tous les remèdes, murmurant dans son délire - Charlemagne, saint Michel, ouvrez-moi la porte du paradis, s'il vous plaît. Voulant mourir humblement, le géant se fit déposer sur une croix de cendre tracée à même le sol et rendit son dernier souffle.

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L'hydre de Villedieu-Lès-Bailleul L'église de Villedieu-les-Roches (le nom de Villedieu-lès-Bailleul fut donné à la commune en hommage au seigneur de Bailleul) est bâtie sur une élévation de rocs noirs et grisâtres ; un défoncement peu profond, large d'environ trente toises sur cent cinquante de longueur, part de l'église et s'allonge dans la direction de Coulonces et de Bailleul, bordé d'énormes masses granitiques qui élèvent en surplomb leurs têtes inégales. Tout près de ces rochers est une espèce de caverne dont l'entrée a été rétrécie par le travail du temps ou par la main des hommes. Suivant la légende, un serpent habitait cette caverne aux murailles de diamants et d'or. Il sortait de temps en temps pour aller se baigner dans un petit lac voisin, après quoi il parcourait la campagne à la recherche de sa proie. Lorsque la faim le pressait, il allait vite en besogne, car le monstre n'était rien moins qu'une hydre à plusieurs têtes. Les habitants de Villedieu

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et des pays environnants s'épuisaient en vaines lamentations ; cependant le désespoir leur inspira la découverte d'un moyen de salut. Ils imaginèrent de porter à l'entrée de la caverne une grande cuve pleine de lait, qu'ils avaient remplie à frais communs. Le monstre parut satisfait du régime anodin auquel on voulait le soumettre. La paix et la sécurité se rétablirent tout d'abord. Mais un jour, soit par oubli, soit par impuissance, les habitants de Villedieu manquèrent de procurer à leur hôte sa ration habituelle. Notre serpent qui, depuis quelque temps, ne faisait point assez forte chair pour soutenir un long jeûne, se mit en route, aiguillonné à la fois par le vengeance et la faim. Un jeune homme s'étant remontré sur son passage, il le dévora. Neveu du seigneur de Bailleul, il était aussi chéri des vassaux que son oncle en était détesté. Cependant, le seigneur de Bailleul, malgré sa dureté bien connue, fut vivement affligé de la mort de son neveu ; il jura que le jour des représailles ne se ferait pas attendre. De monstre à tyran la guerre s'allume vite, mais celle que projetait le baron de Bailleul demandait quelques préparatifs indispensables. L'adroit seigneur commença

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l'attaque par une ruse bien calculée : il fit déposer deux moutons à l'entrée de la caverne, et, de plus, remplir la cuve où s'abreuvait le dragon, d'eau-de-vie au lieu de lait. Celui-ci dévora les deux moutons, en se félicitant de ce que la leçon donnée aux habitants de Villedieu produisait de tels fruits ; puis, il s'endormit dans l'enivrement de son succès et de la cuve d'eau-de-vie qu'il avait vidée. Le moment était venu pour le seigneur de Bailleul d'assurer sa vengeance ; nouvel Hercule endosse son armure, plus solide qu'une peau de lion ; sa longue épée vaut une massue. Il marche droit à la caverne, surprend le monstre endormi, il frappe d'un coup si terrible qu'il lui enfonce sa principale tête. Mais celui-ci se révèle assez formidable encore pour engager un combat à outrance : il aveugle son ennemi par les vomissements de flamme qu'il lui lance au visage, et le baron de Bailleul tout intrépide qu'il est, recule épouvanté. A peine est-il dehors, qu'un craquement effrayant se fait entendre, comme si la terre allait s'effondrer sous la fureur du reptile ; les roches de Villedieu éclatent de toutes parts et jonchent la plaine de projectiles énormes ; une lave ruisselante envahit le lac, puis, la commotion s'apaise, et le silence se

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rétablit

sur

cette

scène

de

désastre.

Le lendemain, les vassaux du seigneur de Bailleul s'approchèrent en tremblant de ce lieu désolé : ils trouvèrent le corps du baron calciné dans son armure, et, plus heureux qu'ils n'auraient osé l'espérer, ils se virent délivrés à la fois des deux monstres qui les tyrannisaient : le serpent et le baron. Galeron, qui raconte également cette légende, en a diversifié certains détails d'après le récit des gens du pays. Voici une circonstance curieuse de cette nouvelle narration. Lorsque le sire de Bailleul se proposa d'aller combattre le serpent, il se couvrit d'une armure de ferblanc, et en fit de même avec son cheval. Ainsi bardé, il s'avança vers la caverne si redoutée. A sa rencontre avec le dragon, le cheval porta à son ennemi des coups assez forts pour que la perte de celui-ci devînt certaine, mais le monstre, dans l'excès de sa fureur, vomit tant de flammes que le cheval fut suffoqué. Pour comble de malheur le cheval, dans son effroi, étant

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venu à se retourner, les crins de sa queue, que l'on n'avait point mis à l'abri sous l'armure comme le reste du corps, s'enflamma en un instant ; et l'animal, ainsi que celui qu'il portait, furent consumés entièrement. Le trou du serpent n'a plus une grande profondeur, mais on assure qu'autrefois il s'étendait à plusieurs lieues à l'entour du terrain même, et l'on prétend qu'il résonne encore sous les pas, en différents points de la campagne. On ne doute pas que la caverne ne s'avance de tous côtés, et l'on assure qu'elle recèle de grands trésors. Galeron a aussi donné une interprétation particulière de cette légende. Selon lui, elle rappelle une lutte entre les religions. Parmi les blocs de rochers, il en est un très éminent qui s'élève au-dessus de la demeure du seigneur. D'autres fragments épars semblent les restes d'anciens dolmens brisés, symboles d'un culte païen. A deux cents pas, sur le roc opposé, s'élève l'église de Villedieu, dont le nom décèle une consécration chrétienne. Le serpent serait peut-être une image du culte profane ; la jeune fille que, suivant cette nouvelle tradition, on livrait à dévorer au dragon, serait un souvenir d'affreux sacrifices ; le chevalier, un symbole du culte triomphant.

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(D'après « La Normandie romanesque et merveilleuse » paru en 1845)

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Le sire de la Lande-Patry Selon la légende, un des sires de la LandePatry dans l’Orne, qu’on appelait Ganne, fut de son temps la plus grande terreur de la région. Commettant pillages, meurtres, enlèvements et incendies à la tête d’une troupe de cavaliers, il n’avait de cesse que de répandre, dans les campagnes, terreur la désolation, s’en prenant aux plus humbles et aux plus pauvres. Longtemps, les tentatives pour s’emparer de Ganne demeurèrent sans succès. Il ne manquait jamais de ressource pour échapper à ses poursuivants. Même assiégé dans son château, il parvenait à s’enfuir par quelques souterrains secrets ou en se dissimulant dans un cadavre de cheval qu’on transportait derrière ses ennemis. Mais un jour, pris dans une embuscade, il tomba sous le nombre et fut capturé. Soigneusement masqué, on l’apporta à son domaine. A la châtelaine venue aux devants des paysans qui arrivaient au château, on demanda quel sort réserver à un scélérat aux mains couvertes de sang. Celle-ci ordonna qu’on l’enferme dans un tonneau aux paroies garnies de pointes, puis roulé du haut d’une colline. C’est ainsi

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que Ganne dût subir le supplice qu’il avait entendu dicter, par sa propre femme, aux paysans.

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Le Loup-Vert de Jumièges Le Loup-Vert de Jumièges. C’est de l’époque où vivait Saint Philibert, que date une légende à laquelle on rattache l’origine de certaine fête qui se célèbre à Jumièges, le jour de la SaintJean-Baptiste, avec un cérémonial fort bizarre, et à laquelle on a donné le surnom pittoresque de fête du Loup-Vert. Saint Philibert, avant le temps de son exil, avait fondé un monastère de filles à Pavilly, auquel il avait donné, pour abbesse, Sainte Austreberthe, prieure de l’abbaye de Porten-Somme. Sainte Austreberthe et ses religieuses étaient de vigilantes épouses du Seigneur, pleines de zèle pour le service divin, et qui, voulant contribuer, pour leur part, à la prospérité du monastère de Jumièges, s’étaient chargées de blanchir le linge de la sacristie. Pavilly n’est éloigné de Jumièges que de quatre lieues ; un âne, dressé à ce charitable office, parcourait cette distance, allait et venait, transportant le linge, d’un monastère à l’autre, sans qu’il fût besoin que personne ne lui servît de guide, et plus

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fidèle qu’aucun meilleur

commissionnaire de entendement.

Un jour à jamais néfaste, il arriva que le pauvre âne fit la rencontre d’un loup ; d’ailleurs, aussi sauvage que la forêt de Jumièges, théâtre du crime barbare dont il allait se rendre coupable. En effet, sans égard pour la modestie de l’âne, pour son obligeance, sans respect pour son droit inoffensif, et pour la charge bénite qui aurait dû servir à l’infortuné messager de sauvegarde inviolable, le loup vorace se jeta sur ce serviable animal, et le dévora. La bête cruelle comptait fort bien s’en aller ensuite, au plus profond des bois, digérer en paix son forfait ; il n’en fut pas ainsi : Sainte Austreberthe s’était établie la garde officieuse de ses plus humbles subordonnés, seulement son système de police consistait à laisser le crime s’exécuter sans entraves, pour se ménager l’occasion d’en tirer ensuite un avantage exemplaire. Donc, après que l’âne eut été rongé jusqu’au dernier os, sainte Austreberthe apparut tout à coup sur le lieu du forfait ; elle réprimanda messire loup de la manière la plus navrante, et conclut en le condamnant à remplir à l’avenir, les fonctions dont sa victime s’acquittait

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naguère avec le zèle toujours égal de l’habitude. Le loup, confus, ne se le fit pas dire à deux reprises, et nous devons même ajouter, à la louange du pénitent, qu’il emprunta les douces vertus de l’âne, et sut accomplir sa tâche, jusqu’à la fin de ses jours, avec une exactitude, une soumission irréprochable. A tout prendre, l’intervention de Sainte Austreberthe, et le miracle qui en fut la suite, ne sont point à dénigrer. En religion, comme en morale, une conversion équivaut à une résurrection. Extrait de "Normandie romanesque et merveilleuse", Amélie Bosquet (1845).

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L’Âme chantante de Corneuil Derrière une des montagnes qui accidentent le sol de la commune de Corneuil, s’élevait, il y a bien longtemps, une petite chaumière cachée dans un bouquet de hêtres et de chênes. C’était la demeure d’une pauvre vieille femme, à laquelle le ciel n’avait donné qu’une seule joie pendant sa vie qui comptait ses jours par des chagrins. C’était Marthe, sa fille, une si charmante enfant, que rien de plus gracieux jamais n’avait été admiré. Elle était frêle et élancée ; à la voir belle comme le bon Dieu l’avait faite, on eût voulu la presser une fois dans ses bras, au risque de la briser sur son cœur. Ceux qui la rencontraient étaient peu nombreux à la vérité, mais tous gardaient son image dans leurs pensées, comme le portait d’une sainte du Paradis. Marthe, l’humble et simple fille, avait encore un autre charme que sa beauté, mais celui-là il était presque un secret entre elle, sa mère et la solitude. C’était une voix d’une pureté, d’une douceur, d’une étendue au-dessus de toute voix humaine. Le soir, après ses modestes occupations, la

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jeune fille s’asseyait près de sa petite lampe, et, tout en travaillant, elle récitait à sa sainte patronne des cantiques qui devaient trouver un écho dans les chœurs des anges. Souvent sa mère émerveillée laissait tomber son ouvrage et demeurait des heures entières à l’entendre, car les sons et les mélodies se succédaient comme par enchantement, variant à l’infini, toujours suaves pourtant et merveilleusement cadencés. — Chante, mon enfant, lui disait la vieille femme ; tant que tu chanteras, tu seras vertueuse et heureuse. Elle se trompait, la pauvre mère. Marthe allait avoir dix-sept ans, mais elle était trop pauvre pour se marier, et les rustres du village voisin, tout en admirant sa beauté, n’auraient pas voulu d’une compagne aussi frêle que les blanches fleurettes qui croissent sur les marais, et que flétrissent les premiers rayons du soleil. Un jour, sa mère étant aux prés, elle avait sorti, sous l’ombre du berceau protecteur de sa cabane, sa chaise de bois et son rouet ; l’air de la campagne était rempli de la douce saveur du mois de mai. En respirant la brise odorante, Marthe chantait un de ses plus beaux cantiques ; à chaque refrain, sa voix parfaite, sans travail,

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balançait des notes presque impossibles et des accents d’une étendue sublime. Grand fut son étonnement, après avoir achevé, de se voir entourée de brillants chevaliers, attirés dans ce lieu par les sons qu’ils avaient entendus, et la dévorant du regard. Sa surprise fit bientôt place à l’effroi ; elle distingua parmi ses auditeurs monseigneur le vicomte de Corneuil, son propre suzerain, l’un des plus terribles et des plus pervers seigneurs du pays. Il imposa cependant silence aux téméraires propos de ses compagnons ; mais il jeta à la pauvre chanteuse un regard qui la fit trembler. Elle ne chanta plus de la journée. Le soir, à la veillée, sa mère lui demanda pourquoi elle se taisait. — Bonne mère, lui dit-elle en l’embrassant doucement, j’ai peur. Elle ne voulait point lui apprendre ses pressentiments ; — elle eût mieux fait peut-être, car le lendemain, à la même heure, deux hommes en livrée l’entraînaient au château. — Monseigneur, s’écria-t-elle, tout en pleurs en voyant venir le sire à sa rencontre, sauvez-moi, protégez-moi ! — Vous êtes en lieu d’asile, mon charmant rossignol, et je vous prends sous ma haute protection. En disant, il fit un signe à ses valets qui

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lâchèrent la jeune fille ; mais en regardant derrière elle, elle s’aperçut que le pontlevis était relevé. — Soyez bon, monseigneur, rendez-moi à ma mère ! — Certes, oui, mon archange, mais à une condition. — Non ! non ! soupira-t-elle, car elle avait deviné. Elle était captive. On l’enferma dans une cellule en haut du donjon, comme un oiseau dans une cage. Le soir, le vicomte, plein de mauvais désirs, apparut sur la porte de la prison ; il espérait triompher aisément de cette faible enfant, qui n’avait pour défense que sa candeur de vierge et ses prières. O merveille ! il s’arrêta au seuil, fasciné, saisi par le chant de sa victime agenouillée devant une madone. Et comme si ces pieuses invocations eussent éloigné l’esprit du mal, il ne se sentit pas le courage de pénétrer plus avant. Quand elle eut fini sa prière, Marthe entr’ouvrit sa fenêtre ; à travers les barreaux qui la garnissait extérieurement, elle aperçut à la clarté de la lune une vieille femme qui lui tendait les bras. — Ma mère ! dit-elle, le coeur gros de chagrins. Le lendemain ce fut la même chose et tous les jours suivants pendant plusieurs mois ;

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chaque fois que le méchant seigneur essayait de porter la main sur la captive, un chant triste et mélancolique lui enlevait sa coupable ardeur. Ceux qui passaient alors sous les murs du donjon se signaient pieusement : il leur semblait qu’un ange fût venu chasser le démon du castel. Mais un soir, la vieille femme ne parut pas sur le tertre, et dès-lors une douleur de plus dévora le cœur de Marthe. Plus elle allait, plus ses chants devenaient ravissants, plus sa voix se divinisait, mais en proportion de ce qu’elle gagnait de ce côté, elle diminuait physiquement à vue d’oeil ; ce n’était plus que l’enveloppe d’une jeune fille. A force de l’entendre et de l’admirer, son cruel geôlier s’était adouci ; seulement, en perdant son amour pour la forme matérielle ; il s’était passionné pour sa voix, et il ne lui refusait plus que la liberté, parce qu’il n’était satisfait qu’en l’entendant chanter. Un matin qu’elle avait passé la nuit à charmer le vicomte, elle se trouva tellement affaiblie, qu’il n’osa lui refuser la permission d’aller au cimetière porter une fleur sur la tombe de sa mère. Ce pieux devoir rempli, Marthe se traîna jusqu’à l’église ; c’était le moment du sacrifice, tous les villageois étaient en prières, elle s’agenouilla près d’un pilier et mêla sa voix

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à celles qui glorifiaient le ciel. Par un effet étrange, qu’elle produisit sans s’en apercevoir, elle commença une telle mélodie que chacun se tut respectueusement, et sa voix continua seule l’hymne commencé. Elle terminait à peine, que le prêtre éleva le saint des saints ; en ce moment, elle tomba à genoux sur son prie-Dieu, et quand on la releva, la sainte était au ciel. Ou plutôt elle avait laissé son âme ici-bas, car, chaque année, le jour des morts, à minuit, on entend dans l’église de Corneuil une voix divine qui chante des cantiques : c’est l’âme de Marthe, la chanteuse du donjon.

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La sorcière de Gruchy Sa demeure se situait dans ce village de la commune de Gréville-Hague dans la Manche. C’était une magicienne cruelle et impitoyable, capable de se transformer en toutes sortes d’animaux. Elle attirait chez elle les jeunes gens, puis une fois lassée, les transformait en animal ou bien en plante. Sans pitié pour ceux qui essayaient de lui résister, elle les faisait éventrer et mettait leurs entrailles à sécher sur des haies d’aubépines. Son pouvoir lui serait venu, dit-on, d’une peau magique ou d’une haire dont elle avait l’habitude de se revêtir. On disait qu’il lui suffisait simplement de la toucher pour devenir soudainement invincible. Cependant un matin, surprise dans son sommeil, ne pouvant s’emparer de sa haire, elle put enfin être emmenée sans résistance vers son funeste destin.

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Le passage du Gois Le passage du Gois Accessible à marée basse, cette longue voie de communication relie l'île de Noirmoutier à Beauvoir-sur-mer, commune de Vendée. Souvent inondée par la montée des eaux ou enveloppée d'un manteau de brouillard, on y a recensé quantité d'accidents. Mais peut-être y a-t-il une autre explication... Une curieuse légende fait en effet parler du passage: Sur certaines cartes, au niveau du détroit séparant l'île de Noirmoutier du littoral vendéen, on localise le "banc du braillard" ou la "passe des Braillards"... C'est ici

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qu'on pouvait entendre des cris, venant du continent, qui perçaient la nuit en sons alertants; les "Braillards" feignaient des hurlements de nageurs en danger pour piéger les braves qui se risqueraient à leur porter secours. Les malheureux étaient ainsi attirer au large où, d'épuisement, ils finissaient par disparaître dans les profondeurs, déclenchant alors le rire démoniaque des braillards.

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La ville engloutie d'Herbauges Une ancienne légende raconte qu'une cité nommée « Herbauges » aurait été engloutie par le lac de Grand-Lieu au cours du VIe siècle. Cette vengeance divine aurait été provoquée par la résistance que la ville opposait aux efforts de l'évangélisateur nantais saint Martin de Vertou. Toujours selon cette histoire, un ange serait apparut en rêve à saint Martin, lui ordonnant de partir, n'emmenant dans sa fuite que les deux seuls convertis de la ville, un certain Romain et sa femme. Quoi qu'ils puissent entendre, aucun d'entre eux ne devait regarder en arrière. Lorsque, intriguée par le bruit, la femme céda à la curiosité, elle fut pétrifiée sous forme d'une pierre supposée être encore visible à PontSaint-Martin. Le lendemain, la ville avait disparu, engloutie par une brusque montée des eaux et remplacée par une terre inculte : le lac de Grand-lieu. La légende ajoute que le son des cloches de la ville disparue peut être entendu chaque soir de Noël. Ce récit

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de châtiment divin cruel et vindicatif, n’épargnant ni murs, ni bêtes ni enfants peut être rapproché des mythes de Jéricho ou, mieux encore, de la ville engloutie d'Ys.

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La bête blanche.

Un soir d’été, un homme revenait de la ville par un beau clair de lune. En passant près d’un champ de luzerne, il entendit un bruit semblable à celui qu’aurait fait un chien traversant le champ. Il appela, mais rien ne lui répondit, et il continua sa route. Le même bruit se renouvelait tantôt de droite, tantôt de gauche et le paysan ne savait que penser, quand une grande bête blanche sortit d’entre ses jambes et se mit à tourner vite, vite et vite autour de lui sans embarrasser sa marche. Il eut beau essayer de le frapper de son bâton, l’animal continua à passer entre les jambes du voyageur et à tourner en rond autour de lui. La Bête blanche l’accompagna ainsi jusqu’à l’entrée du village et là elle se changea en homme. Le paysan ne put savoir s’il était du pays, car l’autre passa si vite qu’en un clin d’œil il eut disparu à l’autre bout du village.

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Les rochers de Pyraume Les rochers de Pyraume. Les superbes rochers de quartz blanc de Pyraume s'entassent au sommet d'un coteau assez élevé, dominant le bourg de Moulins (Deux-Sèvres). Le massif principal se trouve cependant sur le territoire de la Chapelle-Largeau, près d'un moulin à vent, au milieu d'une lande argileuse couverte de bruyères, de genêts, d'ajoncs et de buissons de houx. Du haut des rochers, la vue s'étend sur les bois et le château de la Blandinière, sur Châtillon-sur-Sèvre et les localités avoisinantes. Dans les légendes populaires, les rochers ou « chirons » de Pyraume servent de refuge à toute la gent diabolique de la contrée : loups-garous, lutins, farfadets. Les enfants se montrent avec effroi la cheminée du diable, sa table, son fauteuil et son lit gigantesque. Malheur aux imprudents qui osent regarder par les fissures et sonder les mystères de l'antre infernal ! Afin d'en chasser le démon, femmes et jeunes filles de Moulins organisèrent jadis une procession « sans parler », procédé infaillible, paraît-il, s'il

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était réalisable. La première femme qui arriva à Pyraume crut voir la silhouette du diable. Prise de frayeur, elle s'écria : « Le voilà ! le voilà ! » Aussitôt elle fut saisie, emportée, et jamais plus on ne la revit. On voit encore, près des rochers de Pyraume, la fontaine des farfadets. Ces vilains petits bonshommes étaient des maraudeurs incorrigibles et de francs polissons. A la nuit tombante, ils montaient souvent sur la maison voisine de Nérette, dont la toiture se trouve presque au niveau du sol. Perchés sur le tuyau de la cheminée, ils laissaient tomber dans la poêle des flocons de suie et autres incongruités. Ils se plaisaient à taquiner la fermière, à lui voler ses pommes. En son absence, ils s'installaient au coin du foyer, sur les sièges les plus bas, qu'ils ne quittaient jamais sans les avoir souillés. Fatiguée de leur sans-gêne et de leurs déprédations, la fermière rangea un jour, tout autour de la cheminée, des trépieds chauffés à blanc, des « marmottes (chaufferettes en terre cuite) pleines de

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braise, recouvertes de barreaux de fer rougis au feu. Les farfadets, sans défiance, s'assirent sur les sièges mis à leur portée, mais ils se redressèrent bien vite, hurlant de douleur, et criant dans leur fuite : « C... brûlé ! c... brûlé ! » On raconte également que les farfadets gardent un trésor caché sous un énorme bloc, qui se soulève à minuit sonnant, la veille de Noël. A ce moment, l'or est offert aux libres convoitises de ceux qui consentent à céder « leur part de paradis ». Un poète local, Célestin Normandin, a consacré aux farfadets de Pyraume les vers suivants : Dans les Avents, par les nuits sombres, A Pyraume on entend souvent Des cris plaintifs ; l'on voit des ombres Errer lorsque mugit le vent. Puis, quand vient l'heure solennelle, Pendant la messe de minuit, Un farfadet fait sentinelle Et disparaît quand le jour luit. Il garde, nous dit la légende, De l'or dans ce maigre pâtis, Et cet or, il faut qu'il le vende Pour quelques « parts de Paradis ».

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La mule du diable et le seigneur Geoffroi le Mauvais

On voyait autrefois sur la rive gauche du Thoué, à peu de distance de la ville de Thouars, un château en ruines dont les sombres murailles contrastaient singulièrement avec le riant paysage qui les entourait. Ses tours éventrées, asile des corbeaux et des oiseaux de nuit, ses fossés fangeux, où les reptiles grouillaient en paix au milieu des ronces, lui donnaient un aspect des plus sinistres. Ce vieux logis féodal s'appelait le château de Marsais. A la fin du XIIIe siècle, il était habité par un seigneur cruel et batailleur, redouté de tous ses voisins. On comptait par centaines les victimes qu'il avait tuées en combat singulier. Il s'appelait Geoffroi mais le peuple avait ajouté à ce nom une épithète bien méritée : partout on le nommait Geoffroi le Mauvais. Personne n'osait s'aventurer sur la terre de ce farouche châtelain. Un soir d'hiver il arriva quelque chose d'insolite à Marsais. Geoffroi sommeillait depuis quelques minutes au coin de son feu, lorsqu'un

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bruyant son de trompe se fit entendre à la porte du château. La nuit était proche. L'arrivée d'un visiteur, à pareille heure surtout, était quelque chose de si étrange que le seigneur réveillé en sursaut s'élança d'un bond, pour donner l'ordre de courir sus à l'insolent qui venait troubler son repos. Au moment où il arrivait à la fenêtre, un spectacle singulier frappa ses regards : le pont s'abaissait de lui-même et la herse se relevait devant un chevalier qui arrivait monté sur une mule noire. Les serviteurs, accourus pour barrer le passage à l'inconnu, restaient cloués sur place et s'inclinaient sans oser lever la tête. L'apparition du personnage avait en effet quelque chose d'effrayant. Revêtu d'une armure aussi sombre que la nuit, il s'avançait lentement en étendant le bras comme pour commander le silence. Sous la visière de son casque, on voyait, à l'endroit où devaient se trouver les yeux deux lueurs éclairant d'une façon sinistre la vaste cour du château. Les yeux de la mule lançaient aussi des sortes de flammes. Parvenu en face du seigneur, l'inconnu s'arrêta et lui adressa la parole en ces termes : « Geoffroi, je viens de bien loin pour t'offrir le combat. Jusqu'à présent tu as toujours

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été heureux, mais le destin se lasse de t'être favorable. Il faut enfin que tu sois vaincu ». Le seigneur lui répondit : « Je n'ai pas l'habitude de me battre avec ceux que je ne connais pas. Qui es-tu ? Montre-moi ta figure ». Et l'étranger de lui rétorquer : « Je te croyais brave : je me trompais. Si tu veux voir mes traits, viens à minuit dans la forêt, au carrefour des Trépassés. Je suis le chevalier maudit. Oseras-tu croiser le fer avec moi ? ». Geoffroi lui répondit : « Il suffit. Tu ne saurais m'effrayer. Je me battrais avec le diable même, si je me trouvais en face de lui. A minuit, chevalier de la sombre figure, je t'enverrai rejoindre le roi des ténèbres, qui est sans doute un de tes proches ». L'inconnu se contenta de lui dire : « En attendant, tu peux faire préparer ta fosse ». A ces mots, le chevalier maudit disparut en laissant derrière lui un sillon de fumée. Malgré sa grande bravoure, Geoffroi le Mauvais n'était pas sans inquiétude. Ce sombre personnage, pensait-il, est sans doute Satan lui-même. Comment faire pour le battre ? Tout à coup une pensée lui vint : « Je le vaincrai », s'écria-t-il ! Le seigneur de Marsais croyait beaucoup au diable et fort peu à Dieu. Il avait cependant conservé, dans son château, une petite chapelle dans laquelle on célébrait

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quelquefois le service divin. Il se dirigea de ce coté et courut au bénitier. Il tressaillit de joie en voyant qu'il était encore à moitié plein. L'eau bénite versée dans le fourreau de son épée devait lui assurer la victoire. A minuit il arrivait au carrefour des Trépassés. L'inconnu s'y trouvait déjà. Debout à côté de sa mule, il attendait son adversaire. Suivant sa promesse, il avait le visage découvert. L'horrible expression de ses traits ne pouvait laisser aucun doute dans l'esprit : c'était bien le souverain de l'enfer. Geoffroi se plaça en face de lui et tira précipitamment son épée. Aussitôt le diable poussa un cri de douleur ; l'eau bénite venait de frapper sa figure. Couvert de brûlures, aveuglé, il était hors d'état de se défendre.

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« Je suis vaincu », s'écria-t-il avec rage. « Comme preuve de ta victoire je te laisse ma mule. Prends-la sans crainte, elle te rendra de grands services. C'est une bête précieuse ; elle ne se lasse jamais et n'a pas besoin de nourriture ; il ne faut pas même lui donner à boire » Sans attendre la réponse de Geoffroi, le démon disparut. La mule était restée à la même place. Le seigneur de Marsais ne savait trop s'il devait accepter ce singulier cadeau. Il finit cependant par se décider à l'emmener. Le diable avait dit vrai ; sa monture était infatigable. Geoffroi s'en servit pour la reconstruction de son vieux château. Elle fut employée au transport des matériaux. Les ouvriers ne pouvaient suffire à mettre en œuvre les pierres qu'elle apportait sans trêve ni repos, le jour et la nuit. L'édifice s'élevait comme par enchantement â la grande satisfaction de Geoffroi, mais au grand effroi des paysans de la contrée. En voyant monter si vite les

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hautes tours du château, ces derniers se signaient et disaient tout bas que c'était une œuvre infernale. Comme pour donner raison â leurs propos, le seigneur acheva sa construction sans relever la chapelle qu'il avait démolie. Le travail se termina pourtant sans accident et Geoffroi put s'installer dans sa nouvelle demeure. Il l'habitait depuis quelques jours, lorsqu'un soir un valet d'écurie croyant bien faire donna de l'avoine à la mule. Celle-ci, mise aussitôt en fureur, lança contre la muraille une si terrible ruade que le château s' écroula tout entier, en ensevelissant sous ses ruines le seigneur et ses gens. Le chevalier maudit apparut, dit-on, alors au milieu des ruines. « Je suis vengé », s'écria-t-il. Il s'élança ensuite sur sa mule, qui prit en galopant le chemin de Maranzais. On voit encore, sur le piédestal de la croix Mathon une trace de son passage. C'est l'empreinte du fer de la monture de Satan. La mule avait voulu renverser la croix en passant, mais elle n'avait réussi qu'à entamer légèrement la pierre. (D'après « Revue de l'Aunis » paru en 1869)

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La légende d’Anchoine La légende d’Anchoine Alors qu’Oleron tenait encore au continent par une large bande de rochers, allant d’Ors à la pointe du Chapus, la Seudre se déversait dans une baie dont les eaux calmes baignaient l’île d’Armotte. L’aspect de la côte saintongeaise, à cette époque lointaine, était bien différent de celui qu’elle présente aujourd’hui. La « baie d’Anchoine » - ainsi s’appelait le rivage qui est devenu le pertuis de Maumusson - était un vaste lac, communiquant vers l’ouest avec l’Océan. Ce n’est que beaucoup plus tard, quand furent emportés les rochers du Chapus par les courants, que le passage de Maumusson s’élargit, que l’île d’Arvert, ou d’Allevert, se forma au sud de celle d’Armotte disparue. Quand les peuples d’Orient envahirent la Gaule, plusieurs tribus descendirent le cours de la Garonne jusqu’à l’Océan. Ce sont des Phéniciens qui, voyant une baie profonde, à l’abri d’un

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promontoire, firent voile vers l’île d’Armotte. On sait qu’ils étaient des navigateurs hardis, les véritables princes des mers. En abordant sur le littoral, en entrant dans un golfe que les marées ne paraissaient pas agiter, ils comprirent que c’était là un point propice aux trafics maritimes. L’île d’Armotte était presque entièrement couverte de bois, ne présentant aucune difficulté d’approche, son sol paraissait fertile, il serait aisé de créer, sur cette terre isolée, un petit port de pêche et d’y vivre en toute tranquillité. La tribu en prit possession et, après quelques années, une ville modeste y était construite qui s’appela successivement, Sanchoniate, du nom du chef de la tribu, puis, Anchoniate, Anchoine. L’île d’Armotte se peupla peu à peu, mais, après deux siècles d’occupation, les Phéniciens en furent chassés par les peuples migrateurs qui se ruaient sur l’Occident. Anchoine vit venir des Celtes, des Ibères, sans que son importance maritime eût trop à en souffrir. Le pays était salubre, les pêcheries productives, il n’en fallait pas davantage pour retenir les nouveaux venus. Plusieurs tribus celtiques prirent possession des îles de la rive gauche de la Seudre, cependant que les

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Ibères traversaient la mer pour se diriger vers les Pyrénées. Une immense forêt couvrait le plateau séparant le cours de la Seudre des eaux du golfe. Cette forêt, qui existait encore au Moyen Age sous le nom de forêt de Satiste, se continuait sur le territoire d’Armotte. A la pointe ouest de cette île, Anchoine abritait des familles gauloises, jalouses de leurs traditions, de leurs croyances, de leurs moeurs. Ce sont elles qu’on trouve à la base de l’arbre généalogique des Santons. Les druides, les prêtresses, entretenaient chez les Santons le fanatisme et les superstitions. Ils développaient en eux les sentiments de vie libre et d’attachement à la terre natale, pour lesquels ils devaient lutter pendant des siècles. Conserver leur indépendance, s’insurger contre toute oppression, s’opposer par la force brutale des armes à l’affaiblissement de leur petite patrie, les ont portés, dès la plus haute Antiquité, à des actes de désespoir. La conquête des Gaules par César jeta le plus grand trouble parmi les peuples santons. A mesure que s’avançaient vers l’ouest les légions romaines, tout le pays de Saintonge tressaillit d’épouvante et s’affola. Les hommes, les femmes, eurent le pressentiment qu’une calamité publique les

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menaçait. Eux, qui ne connaissaient pas la peur, frémirent, non de crainte, mais d’indignation. Dans l’ancienne Gaule, chaque peuplade avait sa « fada », sorte de sorcière à laquelle tout le monde accordait une confiance aveugle. On voyait en elle une fée sacrée, envoyée sur la terre par le dieu Teutatès. Elle participait aux cérémonies religieuses des druides, à la tête des prêtresses. Myrghèle, la fada des Santons, s’était retirée dans l’île d’Armotte à l’approche des soldats de César, et se cachait à Anchoine, où elle jetait des sorts et mettait le trouble dans les esprits. Une secte de druides et de druidesses s’y trouvait déjà depuis longtemps. Dans la partie la plus sauvage de l’île, sous les grands chênes, dont les feuilles se mêlaient aux boules blanches du gui, existait un cercle de hautes pierres levées entourant un dolmen. C’est là que se célébrait, de temps immémorial, le culte païen des Gaulois. Ce dolmen, masse de pierre informe, bloc monstrueux élevé, à hauteur d’homme, sur quatre piliers de pierres frustes, avait quelque chose de sinistre. Au milieu de la table apparaissait un trou rond, et assez

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large pour permettre de voir un coin du ciel. C’est par ce trou que s’écoulait le sang des victimes quand se faisaient les sacrifices humains. L’île d’Armotte, presque inconnue dans l’intérieur des terres, devait, avant de disparaître, être témoin des horreurs barbares du paganisme. Ses habitants, quelques centaines, s’adonnant à la pêche, à la chasse, à la culture des céréales, vivant dans le calme et la solitude devant une mer apaisée, abrités par une épaisse forêt, voulurent, avant de préparer la résistance contre l’envahisseur qui s’approchait, consulter leurs prêtres, leur demander aide et protection. Druides et druidesses jugèrent que c’est à la fada qu’il fallait s’adresser. Myrghèle, cachée dans sa petite cabane d’Anchoine, était amoureuse. Celui qu’elle aimait restait insensible à ses avances et lui avoua qu’il s’était fiancé à Sylvane, la fille d’un pêcheur, dont l’amour était égal au sien. Ils devaient s’épouser bientôt. La fada voua, dès lors, à Sylvane, une haine farouche en se jurant d’empêcher le mariage. Comment ? Elle ne savait pas encore. C’est à ce moment que se tint une assemblée de druides dans la clairière du

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dolmen pour répondre au désir des habitants de l’île. Myrghèle était au milieu d’eux, enveloppée dans une cape gauloise d’une blancheur éclatante. Neuf druidesses, toutes vêtues de blanc, l’entouraient. Rangés en cercle, le front couronné de gui, tenant à la main une faucille d’or, les prêtres attendaient religieusement la décision de la fada sacrée. L’expression sévère de sa physionomie, la fixité de son regard d’hallucinée, la hardiesse de sa parole, allaient produire sur l’assistance une véritable fascination. C’était le soir. Les dernières lueurs du crépuscule s’éteignaient sur la mer, la lune montait lentement dans le ciel. Il y avait quelque chose de si étrange, de si impressionnant dans ce groupe de robes blanches, immobiles sous les chênes, qu’on pouvait croire que c’étaient les ombres de la nuit, vêtues en fantômes, qui se trouvaient à un rendez-vous mystérieux dans ce coin de forêt sauvage. Montée sur une pierre grossière, près du dolmen, dominant l’assemblée, les cheveux en désordre, sa cape tombée à ses pieds, la poitrine demi-nue, Myrghèle clamait avec exaltation l’oracle des dieux. Un rayon de lune, filtrant à travers les branches, éclairait son visage transfiguré, donnait à

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cette femme l’aspect d’un spectre hideux. « Ecoutez, criait l’ignoble sorcière, écoutez la voix de Teutatès qui vibre en moi. Je suis l’envoyée des dieux pour vous guider, pour vous sauver à l’heure du danger. Redressez-vous, prêtres qui m’écoutez, allez dire au peuple que Teutatès ne l’abandonnera pas, mais qu’il exige du sang, du sang pur de vierge ! Allez, et amenez ici la plus belle des vierges de l’île d’Armotte. Vous la connaissez, c’est Sylvane. Le Maître nous écoute, il faut que cette nuit même elle soit immolée sur l’autel sacré des ancêtres. Obéissez, pour conjurer les menaces du destin ! » La voix terrible se tut, brisée par un effort surhumain, par une surexcitation de folie et de haine. A cet appel farouche succéda un effroyable silence, comme si un souffle de mort venait de passer sur les bois endormis, et l’on ne perçut plus que le frôlement des robes des prêtres et des druidesses disparaissant dans les ténèbres. La fada, l’ignoble fée, restée seule au pied du dolmen, la face crispée par un rictus satanique, attendait l’heure prochaine de sa vengeance. Minuit. La lune est maintenant voilée de

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gros nuages noirs. Là-bas, vers l’ouest, un grondement sourd monte du large banc de sable qui barre l’entrée de la baie d’Anchoine. Ce bruit lointain, inaccoutumé, se rapproche sous la poussée des vents du large, semble l’annonciateur d’une tempête. Dans l’obscurité, les druides rentrent sous bois, un à un, se faufilent entre les chênes, viennent ranger autour du monument celtique. Ce sont bien des fantômes, des fantômes de mort, qui marchent dans les ténèbres. Et le grondement de l’Océan se fait plus lugubre, roule vers la clairière avec une force croissante, comme si quelque ouragan, venant d’un monde inconnu, chassait devant lui des flots soulevés jusque dans leur profondeur. Le moment tragique était arrivé. Quatre hommes, vêtus de peaux de bêtes, les cheveux incultes tombant sur leurs épaules, surgirent dans la nuit, portant une femme à demi morte, dont les gémissements auraient ému des êtres moins sauvages. La tempête faisait rage, les arbres, secoués d’un étrange frémissement, semblaient se serrer les uns contre les autres, comme pour faire plus grande la clairière maudite où le dolmen, aux contours noyés d’ombre, s’allongeait,

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pareil à une pierre tombale posée audessus de la fosse d’un géant. Trois druidesses, drapées dans leurs robes flottantes, s’avancèrent pour saisir la victime, pendant que les prêtres chantaient un psaume mystique, dont les notes se perdaient dans la nuit. Myrghèle, mue par une force supérieure, escalada le dolmen et les trois druidesses jetèrent Sylvane sur la table de granit. Avec des gestes brusques et saccadés, la fada, horrible à voir, les traits décomposés, la figure grimaçante, dévêtit brutalement la victime et, tirant un stylet de sa ceinture, s’agenouilla pour lui percer le coeur. A la minute même où Sylvane allait être immolée, un éclair déchira le ciel, un cataclysme effroyable bouleversa l’île d’Armotte. La terre trembla, un abîme immense, monstrueux, s’ouvrit brusquement, où le dolmen et tous ceux qui l’entouraient disparurent. Les arbres s’abattirent les uns sur les autres et tombèrent dans le gouffre. La mer déchaînée montait, montait toujours, avec une violence croissante, submergeait, d’un raz de marée dévastateur, l’île entière. Au soleil levant, Anchoine n’existait plus, tous ses habitants avaient été noyés. La foudre, la tempête, l’Océan en furie s’unirent en ce

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temps-là pour modifier profondément la configuration du rivage. Armotte disparue, les flots eurent, par la suite, toute facilité pour aller saper, déchiqueter, et enfin abattre les rochers du Chapus. La baie d’Anchoine allait devenir, au cours des siècles, le pertuis de Maumusson, et le territoire d’Oléron, l’île qu’ont trouvée les proconsuls romains au début de l’ère chrétienne. On voit aujourd’hui les ruines d’un dolmen à la pointe du rocher d’Ors, sur la côte d’Oléron, à une faible distance de la situation présumée de l’île d’Armotte. Si on pense aux perturbations géologiques qui ont apporté tant de changements à cette partie du littoral, il est permis de supposer que le dolmen d’Anchoine, après avoir été roulé par les flots dans les profondeurs sous-marines, s’est trouvé à la pointe d’Ors quand le niveau des eaux a baissé. N’a-t-on pas la preuve de cet abaissement dans la position actuelle des grottes de Meschers ?

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Les légendes s’inscrivent en marge de l’histoire, mais elles sont, bien souvent, l’écho de traditions millénaires, ayant trouvé leur origine dans des événements ou des faits qui ne sauraient être purement imaginaires. L’existence d’Anchoine ne peut être mise en doute, non plus que celle de l’île d’Armotte et des autres îles du pays d’Arvert, devenues continentales. Au Moyen Age, des marins ont affirmé, alors qu’ils naviguaient près de l’embouchure de la Seudre, avoir vu, par mer calme et limpide, des toitures, des crêtes de murailles presque à fleur d’eau. Ils avaient l’impression de passer audessus d’une petite ville immergée, tant étaient nombreuses les ruines de constructions. Encore une légende, dira-ton ? Peut-être. Ce qui n’en est pas une, c’est l’existence actuelle du « fond d’Anchoine », près de Ronce-les-Bains, et du petit écueil de Barat, à l’embouchure de la Seudre, reste d’un îlot qui a tenu à la terre ferme et était cultivé au XIVe siècle.

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La légende de sainte Eusébie La légende de sainte Eusébie Le dictionnaire d'hagiographie de Migne prétend qu'Eusébie, vierge et martyre de Marseille, était abbesse du monastère de Saint-Cyr, fondé par le célèbre Cassien, près de cette ville. Lorsque les Sarrasins, ayant pénétré en France, sous la conduite d'Abdérame et voyant que les barbares approchaient, elle détermina ses religieuses au nombre de quarante, à se défigurer le visage afin de conserver leur chasteté par un expédient héroïque dont elle fut la première à donner l'exemple. Elle se coupa elle-même le nez, et toutes firent la même chose. Les Sarrasins étant arrivés, enfoncèrent les portes du monastère ; et, saisis d'horreur à la vue d'un spectacle aussi hideux, ils massacrèrent les saintes épouses de JésusChrist, qui obtinrent ainsi la double couronne de la chasteté et du martyre (le 23 octobre 731). Cette sainte Eusébie, qui eut le courage de se couper ainsi le nez, et qui décida ses quarante compagnes à en

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faire autant, n'a pas eu, semble-t-il, une grande réputation dans le monde chrétien ; car on ne la trouve pas, même indiquée, dans le Martyrologue de Simon Martin ; ce qui nous porte à penser que jusqu'au XVIIe siècle, cette légende était purement locale.

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La Pierre Percée La Pierre Percée Merveille géologique au sommet de la colline des Creys, dans le département de l'Isère, la Pierre Percée a fait naître de nombreuses légendes. D'aucun prétendent même qu'il s'agirait là d'un dragon au repos. Mais on entend plus souvent conter la glorieuse histoire du Duc de Lesdiguières qui aurait vendu son âme au diable en échange de la construction du mur d'enceinte de son château de Vizille. L'accord aurait été accompagné d'un pari: s'il parvenait à galoper plus vite que l'avancée des travaux -dirigés par le démoniaque Folaton- alors le diable ne lui réclamerait rien. Et contre toute attente, le Duc remporta la victoire. Enragé par la défaite, Satan envoya Folaton, d'un prodigieux coup de pied, au sommet de la colline. Le maçon de l'Enfer se trouva figé à jamais à quatre pattes, la tête au sol, entre ses deux mains, et les

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avant bras repliĂŠs. Le coup lui aurait aussi fait pousser une bosse sur le dos. Telle est la position dans laquelle on peut le contempler, aujourd'hui encore, lorsqu'on regarde la roche.

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La fondation de Joyeuse Selon la légende, la fondation de la ville de Joyeuse remonterait à l’an 802. L’empereur Charlemagne, revenant d’Espagne, aurait établi son campement tout près de la Beaume. Au cours d’une partie de chasse, il aurait perdu son épée, la Joyeuse. Il promit alors une forte récompense à qui la retrouverait. Après maintes recherches, un de ses soldats la lui rapporta et Charlemagne tint sa promesse en lui déclarant : « Ici sera bâti un domaine, dont tu seras le seigneur et maître, et qui portera le nom de ma glorieuse épée Joyeuse. » Le vicomte Louis de Montravel, historiographe de Joyeuse au XIXe siècle, rapporte dans ses annales : « Dès que les Francs furent maîtres du pays, ils ne trouvèrent pas de nom plus approprié au lieu où ils venaient de remporter une signalée victoire, que celui de Rosières, en mémoire des champs de rosiers cultivés par les Arabes dans les plaines de Rosières et de Laurac. La tradition ajoute que sur le territoire de

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Rosières, au lieu nommé anciennement Campus Regi et aujourd’hui en patois, « lou chan de regi » (le champ ou le camp du roi) un combat décisif aurait été livré et que l’armée ennemie aurait été taillée en pièce, mise en déroute et poursuivie audelà de la rivière, en un lieu qui fut depuis appelé Joyeuse, du nom de l’épée de Charlemagne. » On peut cependant remarquer que Charles Martel battit les Sarrazins à Poitiers en 732, qu’il les refoula dans le midi d’où Pépin le Bref son fils les chassa définitivement. Charlemagne ne peut être passé à Joyeuse que plusieurs années plus tard, Montravel suggère qu’il y vint pour fonder le prieuré de Rosières en souvenir d’une victoire de son père. On retrouve le nom de Joyeuse désignant l'épée de Charlemagne dans différentes chansons de geste : le cycle de Guillaume d'Orange, Fierabras (travaux de Joseph Bédier) et les Chroniques de Saint-Denis. Cette épée aurait été réalisée pour le fils de Clovis, Charlemagne n'aurait fait que faire enchâsser la pointe de la sainte lance dans le pommeau.

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Légendes d'Alsace Les géants de Nideck (Bas-Rhin)

• La Dame Blanche du château de Hohenbourg (Bas-Rhin)

• La Nymphe du château de Wangenbourg (Bas-Rhin)

• Le Lindenschmitt (Bas-Rhin) • La Dame Blanche du château de Reichenstein (Haut-Rhin) Légendes d'Aquitaine Le vieil Orme de Biscarosse (Landes)

• La messe de Saint-Sécaire • Le Serpent des Pyrénées

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• Le château de la reine des fées (Gironde)

Légendes de l'Auvergne La légende de Sainte Procule (Allier)

• La légende de Saint Dominique (Cantal)

• La Procession des Trépassés (Cantal) • Le chien noir de Pontgibaud (Puy-deDôme)

• Le sabbat du Puy-de-Dôme (Puy-deDôme) Légendes de Bourgogne La bête faramine (Saône-et-Loire)

• La « pierre qui croule » d'Uchon (Saône-et-Loire)

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• La Pierre de la Wiwre au Mont

Beuvray (Nièvre / Saône-et-Loire)

• La rivière de la Vingeanne (Côted'Or) Légendes de Bretagne La ville d'Ys

• L'Ankou • Les korrigans • Le Youdig du Yeun Elez (Finistère) • Tristan et Yseult • Le mystérieux domaine de trecesson (Morbihan)

• Azénor, la captive du château de Brest (Finistère)

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• La Roche-aux-Fées (Ille-et-Vilaine) • Le pacte de Lanleff (Côtes-d'Armor) • La fontaine de Barenton (Ille-etVilaine)

• Comorre, le Barbe-bleue breton (Finistère)

• Le Saint au Cerf (Finistère) • Les menhirs à la noce de pierre (Finistère)

• La fée de l’île de Loc’h (Finistère) • Katell Gollet dans la gueule de l'enfer (Finistère)

• Mona, la fille de la terre (Finistère)

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• La légende du château de Trémazan (Finistère)

Légendes du Centre La Bête d’Orléans (Loiret)

• Les bédouins du Véron (Indre-etLoire) Légendes de Champagne-Ardenne

• La fosse au dragon de Mézières (Ardennes) Légendes de Franche-Comté

• La vouivre • Les Dames vertes (Jura) • Le cheval Gauvin (Jura) •

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Légendes d'Île-de-France

• Origine de la Seine. Légendes du Languedoc-Roussillon

• La légende du Château de Castelbouc (Lozère)

• La légende de Sainte Enimie (Lozère) • La bête du gévaudan (Lozère) • Le boeuf volant de Saint-Ambroix (Gard)

• Le drac de Beaucaire (Gard) • L'ours et la bergère (Pyrénées Orientales)

• Le siège de Carcassonne et le porcelet (Aude)

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• Le pont du diable (Hérault) • La légende du Pic (Hérault) Légendes du Limousin La Dame de Montlaur (Creuse)

• Le moulin au diable d'Ambazac (Haute-Vienne)

• Légende de St-Germain lavolps (Corrèze) Légendes de Lorraine

• Le Graoully (Metz) • La légende de la tour aux puces (Thionville)

• Le Sotré (Vosges) 322


• Le brochet du lac de Longemer (Vosges)

• Le Houeran (Vosges) • Les sabbats de la planchette (Vosges)

• Le Warabouc (Meuse) • Le loup de Malzéville (Meurthe-etMoselle)

• La Massue, spectre nocturne (Moselle)

Légendes des Midi-Pyrénées La dent de Sainte Appolonie (Ariège)

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Légendes du Nord-Pas-de-Calais Gayant de Douai (Nord) Légendes de Normandie

• L'hydre de Villedieu-Lès-Bailleul (Orne)

• Le sire de la Lande-Patry (Orne) • Le Loup-Vert de Jumièges (SeineMaritime)

• L'Âme chantante de Corneuil (Eure) • La sorcière de Gruchy (Manche) Légendes du Pays de la Loire

• Le passage du Gois (Vendée)

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• La ville engloutie d'Herbauges (LoireAtlantique)

Légendes de Picardie

• La bête blanche. (Somme) Légendes du Poitou-Charentes

• Les rochers de Pyraume (DeuxSèvres)

• La mule du diable et le seigneur

Geoffroi le Mauvais (Deux-Sèvres)

• La légende d’Anchoine (CharenteMaritime) Légendes de la région Provence-AlpesCôte d'Azur

• La légende de sainte Eusébie (Bouches-du-Rhône)

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Légendes de la région Rhône-Alpes

• La Pierre Percée (Isère) • Fondation de la ville de Joyeuse (Ardèche

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Cet ouvrage a été imprimé par Edifree 175, Boulevard Anatole France- 93200 Saint-Denis

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Imprimé en France, 2012 Dépôt légal : Juillet 2012

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