Peter Pan

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Peter Pan

Envole-toi !



J.M Barrie

Peter Pan

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Pour notre fille chĂŠrie ! Envole-toi vers un pays merveilleux.


Tous les enfants au monde, excepté un, grandissent. Ils savent tôt qu’ils grandiront, et la façon dont Alicia l’apprit fut la suivante. Un jour, alors qu’elle avait deux ans et qu’elle jouait dans un jardin, elle cueillit une fleur et courut avec elle jusqu’à sa mère. Je suppose qu’elle devait alors paraître très mignonne car Madame Dupont, portant la main à son cœur, s’exclama : — Oh ! Pourquoi ne peux-tu pas demeurer ainsi pour toujours ! Ce fut tout ce qu’il se passa entre elles deux à ce sujet mais, depuis lors, Alicia sut qu’elle allait grandir. On sait toujours quand on a deux ans. Deux ans, c’est le début de la fin. Bien sûr, ils vivaient au numéro 78 et, jusqu’à la venue d'Alicia, sa mère y était le personnage principal. C’était une belle dame à l’âme romantique. Elle avait une bouche gentiment moqueuse qui portait un baiser qu'Alicia ne pouvait jamais cueillir, bien qu’il fût là, bien en vue, au coin droit des lèvres. 8


Voici comment Monsieur Dupont s’y prit pour la conquérir. Les nombreux messieurs qui avaient été petits garçons quand elle était petite fille découvrirent tous à la fois qu’ils étaient amoureux d’elle. Ils coururent tous ensemble chez elle pour lui demander de l’épouser, tous sauf Monsieur Dupont qui seul, fut le plus rapide, ce qui fit que ce fut lui qu’elle choisit. Il eut tout d’elle sauf le baiser et, avec le temps, cessa même d’essayer. Alicia pensait que John Legend aurait pu finir par l’avoir mais je me l’imagine plutôt essayer puis vite perdre patience et partir en claquant la porte. Monsieur Dupont se vantait auprès d'Alicia que sa mère non seulement l’aimait mais aussi le respectait. Monsieur Dupont était un de ces profonds personnages qui connaissent les actions et les titres boursiers. Bien sûr, personne ne s’y connaît vraiment, en fait, mais lui semblait bien maitriser le sujet et affirmait que les titres montaient ou que les actions baissaient d’une façon qui aurait inspiré du respect à n’importe quelle femme. Madame Dupont se maria en blanc et d’emblée, elle tint les comptes de la maison à la perfection, presque joyeusement, comme si c’était un jeu, de sorte que pas un chou de Bruxelles n’y manquait. De temps en temps, cependant, des choux-fleurs entiers disparurent, remplacés par des images de bébés sans visage. Elle les dessinait au lieu de faire des additions. C’était une façon, pour Madame Dupont, de se figurer l’avenir. Et c’est ainsi que naquit Alicia.

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Pendant une semaine ou deux après l’arrivée d'Alicia, ses parents se demandèrent s’ils pourraient la garder car c’était une nouvelle bouche à nourrir. Monsieur Dupont était terriblement fier d’elle mais il était très rigoureux ; il s’assit sur le bord du lit de Madame Dupont, lui tint la main et calcula la dépense tandis qu’elle le regardait, l’air implorant. Elle voulait prendre le risque de la garder, envers et contre tout, mais ce n’était pas sa façon de faire, à lui. Sa façon, c’était avec un crayon et du papier, et si elle le troublait avec ses suggestions, il lui fallait recommencer depuis le début. — Maintenant, ne m’interromps plus ! lui demandait-il. J’ai une livre dix-sept ici et deux livres six au bureau. Je peux me passer du café au travail, disons dix shillings, ce qui fait deux livres neuf shillings et six pence, avec tes dix-huit shillings trois pence, ça fait huit livres neuf shillings sept pence − qui a bougé ? − huit livres neuf shillings sept pence, je pose la virgule et je retiens sept − ne parle surtout pas, chérie – plus la livre que tu as prêtée à cet homme qui est venu frapper à la porte – silence, bébé ! – je pose la virgule et je retiens bébé. Et voilà ! tu y es arrivée ! … Est-ce que j’ai dit neuf livres neuf shillings sept pence ? Oui ? j’ai dit neuf livres neuf shillings sept pence. La question est : peut-on essayer de vivre un an avec neuf livres neuf shillings sept pence ? — Bien sûr qu’on le peut, Hervé ! s’écria-t-elle. Elle avait pris résolument parti en faveur d'Alicia seulement il était, de loin, le plus influent des deux.

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— Pense aux oreillons ! lançait-il d’un ton presque menaçant. Et il recommença : — Les oreillons, une livre. C’est ce que je note mais je pense que ce sera plutôt quelque chose comme trente shillings – ne dis rien ! – la rougeole, une livre cinq, la rubéole, une demi-guinée, ce qui fait deux livres quinze shillings et six pence – ne fais pas non avec le doigt – la coqueluche, mettons quinze shillings… Et cela continua, avec un total différent chaque fois. Finalement, Alicia s’en tira au prix d’une réduction des oreillons à douze shillings six pence et des deux maladies donnant des boutons rouges soignées pour le prix d’une. Que dire de cette économie concernant Aline et Julien, aux cotés d'Alicia ? Frères, sœurs, amis, voisins, cousins ou peu importe, ces trois-là passaient tout leur temps ensemble et Aline et Julien, aux yeux de Monsieur Dupont, comptaient comme deux bouches supplémentaires à nourrir. Mais on garda les deux et, bientôt, on put les voir tous trois, en rang d’oignons, aller au jardin d’enfants de Miss Fulsom, escortés de leur nurse. Madame Dupont aimait avoir tout comme il le faut et Monsieur Dupont tenait assurément à faire comme ses voisins. Aussi, bien sûr, ils eurent une nurse. Et comme ils étaient pauvres, vu la quantité de lait que boivent les enfants, cette nurse fut une chatte nommée Croquette 11


qui n’avait appartenu à personne en particulier jusqu’au moment où les Dupont l’engagèrent. Elle avait toujours manifesté beaucoup d’intérêt pour les enfants et les Dupont avaient fait sa connaissance au jardin de Kensington. Elle y passait l’essentiel de son temps à inspecter les poussettes – ce qui la faisait détester des nounous négligentes parce qu’elle les suivait jusqu’à la maison pour se plaindre d’elles à leur maîtresse. Comme nurse, elle se révéla être une vraie perle. Elle était très à cheval sur l’heure du bain et se levait à n’importe quel moment, la nuit, au moindre cri d’un de ses protégés. Evidemment, son panier se trouvait dans la nursery. Elle avait un vrai génie pour distinguer une toux sans importance d’une autre qui exigeait qu’on enroule une chaussette autour du cou. Jusqu’à son dernier jour, elle se fia aux bons vieux remèdes tels que la feuille de rhubarbe et traita d’un miaulement méprisant ce qu’on racontait sur les microbes et tout le reste. La voir escorter les enfants à l’école constituait à soi seul une leçon de bonnes manières, marchant posément à leur côté quand ils se comportaient bien, et les remettant dans le rang à coups de tête quand ils venaient à s’en écarter. Pas une fois, les jours où Aline avait danse, elle n’oubliait sa tenue et, en général, elle emportait un parapluie dans la bouche, au cas où il aurait plu. Dans la cave, chez Miss Fulsom, il y avait une pièce où les nurses attendaient les enfants. Elles s’asseyaient sur des bancs et Croquette se couchait sur le sol mais c’était bien la seule différence ! Les bonnes affectaient

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toutefois de l’ignorer en raison de l’écart de leurs conditions sociales et elle, elle méprisait leurs conversations frivoles. Elle désapprouvait les visites des amis de Madame Dupont dans la chambre d’enfants mais, quand il s’en produisait une, elle ôtait prestement sa blouse à Julien pour lui faire passer celle avec les broderies bleues, rectifiait la tenue d'Alicia et donnait un coup de peigne à Aline. Il n’était pas possible qu’une chambre d’enfants ait jamais été mieux tenue et Monsieur Dupont le savait. Pourtant, il lui arrivait de se demander avec inquiétude ce que les voisins en disaient. Il ne voulait pas perdre de vue sa position sociale. Croquette le troublait aussi pour une autre raison : il avait parfois le sentiment qu’elle ne l’admirait pas. — Je sais qu’elle t’admire énormément, Hervé, lui assurait Madame Dupont. Et là, elle faisait signe aux enfants d’être particulièrement gentils envers leur père. De jolies danses s’ensuivaient auxquelles l’unique autre servante, Liza, était parfois invitée à se joindre. Ces ébats étaient d’une grande gaieté ! La plus joyeuse de tous était Madame Dupont qui pirouettait si frénétiquement que tout ce qu’on pouvait voir d’elle était ce baiser, et alors, en se précipitant sur elle, on aurait peut-être pu le cueillir.

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Il n’y avait jamais eu de famille plus simple ni plus heureuse jusqu’à la survenue de Peter Pan. Madame Dupont entendit parler de Peter pour la première fois alors qu’elle rangeait l’esprit de ses enfants. C’est l’habitude, pour toutes les bonnes mères, une fois que leurs enfants sont endormis, de fouiller dans leur esprit et de préparer tout pour le matin, en remettant à sa place chacun des nombreux éléments qui ont été dérangés durant la journée. Si vous pouviez rester éveillés (mais bien sûr c’est impossible) vous pourriez voir votre propre mère le faire, et vous trouveriez passionnant de l’observer. C’est comme ranger les tiroirs. Vous la verriez à genoux, je suppose, penchée avec enthousiasme sur une de vos pensées, se demander où vous avez bien pu pêcher une idée pareille, et faire des découvertes, certaines agréables et d’autres moins. En vous éveillant, le matin, la méchanceté et les idées mauvaises avec lesquelles vous êtes allés au lit se trouvent bien pliées et rangées tout au fond de votre esprit tandis que, sur le devant, sont disposées vos meilleures pensées, bien défroissées, prêtes à être portées. Je ne sais pas si vous avez déjà vu la carte de l’esprit d’une personne. Il arrive aux docteurs de les tracer. Il y a dessus des lignes en zigzag, juste comme sur une feuille de température, et ces lignes sont probablement les routes de l’île, car le Pays Imaginaire est toujours 14


plus ou moins une île, avec d’étonnantes taches de couleurs ici et là, des récifs de corail, un bateau peu rassurant au large, des repaires sauvages et inaccessibles, des gnomes qui sont surtout des tailleurs, des grottes où coule une rivière, des princes avec six grands frères, une hutte sur le point de s’écrouler et une toute petite et très vieille femme au nez crochu. La carte serait facile à tracer s’il n’y avait que ça. Mais il y a aussi le premier jour d’école, la religion, les parents, le bassin rond, les travaux d’aiguille, les meurtres, les pendaisons, les verbes qui se conjuguent avec l’auxiliaire avoir, le jour du gâteau au chocolat, les lacets à nouer, dire trente-trois, la pièce que porte la souris quand on perd une dent, et ainsi de suite, et soit ces éléments sont des parties de l’île, soit ils figurent sur une autre carte transparente, le tout formant un ensemble assez confus. Bien sûr, les Pays Imaginaires varient considérablement. Celui d'Aline, par exemple, comportait une lagune avec des flamants roses qui la survolaient et sur lesquels il tirait au fusil tandis que Julien, qui était le plus petit, avait un flamant et des lagunes qui volaient au-dessus. Aline vivait dans une barque renversée, sur la plage, Julien dans une tente d’Indien, Alicia dans une hutte de feuilles habilement cousues ensemble. Aline n’avait pas d’amis, Julien recevait les siens la nuit, Alicia avait apprivoisé un louveteau abandonné par ses parents. Dans

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l’ensemble, toutefois, les Pays Imaginaires ont un air de famille et s’ils se tenaient sagement en rang, vous pourriez dire qu’ils ont tous les mêmes nez, et ainsi de suite. Sur ces rivages magiques, les enfants qui jouent font invariablement accoster leurs petits canots. Nous y sommes allés, nous aussi, les adultes. Nous pouvons encore entendre le bruit des vagues mais nous n’y aborderons plus jamais. De toutes les îles enchantées, le Pays Imaginaire est le plus douillet et le plus compact, pas du tout étalé et démesuré avec des distances interminables entre une aventure et une autre, mais, au contraire, agréablement concentré. Quand on y joue pendant la journée, avec des chaises et une nappe, il n’est pas le moins du monde inquiétant, mais dans les deux minutes avant de s’endormir, il devient très réel. C’est la raison pour laquelle il existe des veilleuses. Au cours de ses excursions dans l’esprit de ses enfants, Madame Dupont tombait parfois sur des choses qu’elle ne parvenait pas à comprendre. L’une d’elles, celle qui la laissait le plus perplexe, était ce nom : Peter. Elle ne connaissait pas de Peter, pourtant il était ici et là dans l’esprit d'Aline et de Julien tandis que celui d'Alicia commençait à en être envahi. Le nom s’y trouvait écrit en lettres beaucoup plus grosses que tous les autres mots et, en y regardant bien, Madame Dupont lui trouva une allure curieusement effrontée. — En effet, il est assez effronté, admit Alicia à regret. 16


Sa mère l’interrogeait à ce sujet. — Mais qui est-il, ma chérie ? — C’est Peter Pan, tu sais bien, maman. D’abord, Madame Dupont ne sut pas mais après s’être remémoré sa propre enfance, elle finit par se rappeler un Peter Pan dont on disait qu’il vivait avec les fées. On racontait de curieuses histoires sur son compte, par exemple que quand des enfants mouraient, il les accompagnait pendant une partie du chemin pour leur éviter d’avoir peur. Elle avait cru à son existence à l’époque mais à présent qu’elle était mariée et pleine de bon sens, elle doutait beaucoup que le personnage pût être vrai. — En plus, dit-elle à Alicia, il serait grand aujourd’hui. — Oh non ! il n’a pas grandi, l’assura Alicia fermement, il est juste de ma taille. Elle voulait dire qu’il avait la même taille qu’elle physiquement et mentalement. Elle ne savait pas comment elle le savait mais elle le savait, voilà tout. Madame Dupont consulta Monsieur Dupont mais il se contenta d’en sourire. — Vois-tu, dit-il, c’est quelque bêtise que Croquette leur a fourrée dans la tête. Le genre d’idée que peut avoir une chatte. Ne t’en occupe pas et tout ça s’envolera. Mais ça ne s’envola pas et, peu après, le turbulent garçon causa un rude choc à Madame Dupont. 17


Les enfants vivent les aventures les plus étranges sans en être troublés. Par exemple, ils peuvent se rappeler brusquement, une semaine après que l’événement s’est produit, qu’ils ont rencontré leur père mort en se promenant dans les bois et qu’ils ont joué avec lui. Ce fut de cette même façon anodine qu'Alicia, un matin, fit une inquiétante révélation. Sur le plancher de la nursery, on avait trouvé des feuilles qui n’étaient certainement pas là quand les enfants s’étaient couchés. Madame Dupont se demandait d’où elles venaient quand Alicia déclara avec un sourire indulgent : — Je pense que c’est ce Peter, de nouveau ! — Que veux-tu dire, Alicia ? — C’est très vilain de sa part de ne pas s’essuyer les pieds, dit Alicia en soupirant. C’était une enfant très soigneuse. Elle expliqua sans se troubler du tout qu’elle pensait que Peter venait quelquefois dans la chambre, qu’il s’asseyait au fond de son lit et qu’il jouait du pipeau pour elle. Malheureusement, elle ne s’éveillait jamais de sorte qu’elle ne savait pas comment elle le savait. Elle le savait, seulement. — Quelles absurdités racontes-tu, ma chérie ? Personne ne peut entrer dans la maison sans frapper à la porte. — Je pense qu’il entre par la fenêtre, dit-elle. — Chérie, elle est au deuxième étage ! 18


— Les feuilles se trouvaient sous la fenêtre, n’est-ce pas maman ? C’était vrai. On avait trouvé les feuilles tout près de la fenêtre. Madame Dupont ne sut que penser. Tout cela semblait si naturel à Alicia qu’on ne pouvait pas s’en débarrasser juste en disant qu’elle avait rêvé. — Mon enfant, s’exclama la mère, pourquoi ne m’en astu pas parlé plus tôt ? — J’ai oublié, dit simplement Alicia. Elle était pressée d’aller prendre son petit déjeuner. Oh ! Elle devait sûrement avoir rêvé. D’un autre côté, il y avait les feuilles. Madame Dupont les examina avec soin. C’étaient des squelettes de feuilles mais, elle en fut sûre, elles ne venaient d’aucun arbre poussant au Monde. Elle se mit à quatre pattes pour examiner le plancher, y cherchant, une chandelle à la main, la trace d’un pied étranger. Elle fouilla le conduit de la cheminée avec le tisonnier, sonda les murs. Elle déroula un ruban de la fenêtre jusqu’au trottoir et trouva une distance à pic de trente pieds, sans même une gouttière pour y grimper. A coup sûr, Alicia avait rêvé. Seulement Alicia n’avait pas rêvé comme le montra la nuit suivante, la nuit dont on peut dire que ce fut celle où l’extraordinaire aventure débuta. 19


Lors de cette nuit dont nous parlons, tous les enfants étaient, une fois encore, au lit. Il se trouvait que c’était le soir de congé de Croquette ; après le bain, Madame Dupont leur avait chanté une berceuse jusqu’à ce que, l’un après l’autre, ils lui avaient lâché la main pour glisser au loin dans les domaines du sommeil. Ils paraissaient tous si bien installés et en sécurité qu’elle sourit de ses inquiétudes avant de s’asseoir tranquillement près du feu pour coudre. C’était quelque chose pour Julien qui, à partir de son prochain anniversaire, commencerait à porter des chemises. La chaleur du feu était douce, la nursery seulement éclairée par trois veilleuses et, pour le moment, Madame Dupont avait son ouvrage posé sur les genoux. Alors sa tête s’inclina, très gracieusement. Elle dormait. Regardez-les tous les quatre, Alicia et Julien là-bas, Aline ici et Madame Dupont près du feu. En dormant, elle rêva. Elle rêva que le Pays Imaginaire était venu trop près et qu’un étrange garçon s’en était échappé. Il ne l’inquiéta pas car elle l’avait vu auparavant dans les visages de beaucoup de femmes qui n’avaient pas d’enfants. Peut-être le trouve-t-on sur les visages de quelques mères aussi. Mais dans son rêve, il avait troué le voile qui cache le Pays Imaginaire, et elle remarqua qu'Alicia, Aline et Julien regardaient par la fente. Le rêve en lui-même n’aurait rien été mais, tandis qu’elle rêvait, la fenêtre de la nursery s’ouvrit 20


brusquement et un garçon sauta sur le plancher. Il était accompagné d’une lueur étrange, pas plus grosse que le poing, qui se déplaçait vivement dans la chambre comme s’il s’agissait d’un être vivant. Je pense que ce fut cette lumière qui réveilla Madame Dupont. Elle s’éveilla en sursaut en poussant un cri et vit le garçon ; d’une certaine façon, elle sut tout de suite que c’était Peter Pan. Si vous ou moi ou Alicia avions été là, nous aurions constaté qu’il ressemblait beaucoup au baiser de Madame Dupont. C’était un charmant garçon vêtu de feuilles mortes collées par la sève qui suinte des arbres mais ce qui ravissait le plus chez lui, c’était qu’il avait encore toutes ses dents de lait. Quand il vit qu’elle était une grande personne, il grinça de toutes ces petites perles à son intention.

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Madame Dupont cria et, comme en réponse à un coup de sonnette, la porte s’ouvrit et Croquette entra, de retour de sa soirée de congé. Elle miaula et sauta sur le garçon qui bondit avec légèreté par la fenêtre. Madame Dupont cria de nouveau mais cette fois de détresse, à cause de lui, car elle crut qu’il s’était tué. Elle courut dans la rue pour y chercher le petit cadavre mais il n’était pas là. En levant la tête, elle ne distingua rien dans la nuit noire sauf ce qu’elle prit pour une petite étoile filante. Elle revint à la nursery et trouva Croquette avec, dans la gueule, quelque chose qui se révéla être l’ombre du garçon. Au moment où il avait sauté, Croquette avait refermé la fenêtre rapidement, mais trop tard pour l’attraper. Toutefois, son ombre n’avait pas eu le temps de sortir ; la fenêtre, en claquant, l’avait arrachée. Vous pouvez en être sûr, Madame Dupont examina l’ombre avec soin mais elle était tout à fait ordinaire.

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Croquette ne doutait pas de ce qu’il convenait d’en faire. Elle la suspendit à la fenêtre, en se disant : « Il reviendra à coup sûr la chercher ; plaçons-la de façon à ce qu’il la récupère facilement, sans déranger les enfants. » Malheureusement, Madame Dupont ne pouvait pas la laisser pendre ainsi à la fenêtre ; cela ressemblait trop à du linge qui séchait et nuisait à la réputation de la maison. Elle songea à la montrer à Monsieur Dupont mais il était en train d’évaluer le prix d’un manteau d’hiver pour Alicia, une serviette humide nouée autour de la tête pour garder les idées claires. Elle aurait eu honte de le déranger. En plus, elle savait exactement ce qu’il dirait : — Voilà ce que c’est que d’avoir une chatte comme bonne d’enfants ! Elle décida de rouler l’ombre et de la ranger dans un tiroir jusqu’à ce qu’une occasion propice d’en parler à son mari se présente. Cette occasion survint une semaine plus tard, ce vendredi qui devait demeurer inoubliable. C’était un vendredi, assurément. — J’aurais dû faire spécialement attention, un vendredi. — Non, non, répondait invariablement Monsieur 23


Dupont, je suis responsable de tout. Moi, Hervé Dupont. Mea culpa, mea culpa ! Il avait reçu une éducation classique. Soir après soir, ils restaient ainsi assis à se remémorer ce fatal vendredi jusqu’à ce que le moindre détail se grave dans leur cerveau et transparaisse sur l’envers comme les deux faces d’une pièce de monnaie de mauvaise qualité. — Si, au moins, nous n’avions pas accepté cette invitation à dîner au numéro 27 ! disait Madame Dupont. — Si, au moins, je n’avais pas versé mon médicament dans la gamelle de Croquette ! disait Monsieur Dupont. — Si, au moins je n’avais pas fait semblant d’aimer ce médicament ! disaient les yeux humides de Croquette. — Mon goût pour les invitations, Hervé ! — Mon fatal sens de l’humour, chérie. — Ma susceptibilité, chers maître et maîtresse ! Et là, l’un ou l’autre se remettait à pleurer. Croquette pensait : « C’est vrai, c’est vrai, ils n’auraient pas dû engager une chatte comme nurse ! » Assez souvent, c’était Monsieur Dupont qui séchait les yeux de Croquette avec un mouchoir. — Le scélérat ! se désolait Monsieur Dupont, et les miaulements de Croquette lui faisaient écho. Madame Dupont, en revanche, ne maudissait jamais 24


Peter. Il y avait quelque chose au coin droit de sa bouche qui l’empêchait de s’en prendre à lui. Ils restaient assis là, dans la nursery vide, à se rappeler avec amour tous les plus petits détails de cette épouvantable soirée. Elle avait commencé de façon tellement banale, exactement comme des centaines d’autres, avec Croquette, qui versait l’eau du bain de Julien qu’elle portait ensuite sur son dos jusqu’à la baignoire. — Je n’irai pas au lit ! criait-il comme quelqu’un qui croit encore qu’il aura le dernier mot sur la question. Je n’irai pas ! Je n’irai pas, Croquette ! Il n’est pas encore six heures ! Oh ma chère, chère Croquette, je ne t’aimerai plus du tout ! Je te dis que je ne veux pas qu’on me baigne ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Alors, Madame Dupont était entrée. Elle portait sa robe de soirée blanche. Elle s’était habillée de bonne heure parce qu'Alicia aimait tellement la voir dans sa robe du soir, avec le collier qu'Hervé lui avait offert. Elle avait aussi au poignet le bracelet qu' Alicia lui avait acheté. Alicia adorait voir sa mère porter son bracelet. Elle avait trouvé les deux autres enfants en train de jouer à faire semblant d’être leur mère et leur père au moment de la naissance d'Alicia. Aline disait : — Je suis heureuse de vous informer, Madame Dupont, que vous êtes une mère, désormais.

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Il avait exactement le ton que Monsieur Dupont luimême avait pu utiliser pour l’occasion. Alicia avait dansé de joie, juste comme Madame Dupont avait dû le faire à l’époque. Puis, c’était Aline qui était née, avec toute la pompe supplémentaire que justifiait, à ses yeux, la naissance d’une nouvelle héritière. Julien était alors revenu de son bain pour demander à être né, lui aussi, mais Aline avait répondu brutalement qu’elles ne voulaient pas d’autre enfant. Julien avait presque hurlé pour dire : — Personne ne veut de moi ! Et, bien sûr, la dame en robe de soirée n’avait pas pu supporter ça. — Moi, si, avait-elle dit. Je veux un troisième enfant ! — Garçon ou fille ? avait demandé Julien sans trop d’espoir. — Garçon ! Il avait sauté dans ses bras. Voilà un si petit souvenir à chérir désormais, pour Madame et Monsieur Dupont. Ils continuaient à égrener leurs souvenirs… — C’est à ce moment-là que je suis entré comme une tornade, n’est-ce pas ? disait Monsieur Dupont en se moquant de lui-même.

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De fait, il s’était emporté comme une tornade. Peut-être avait-il des excuses ? Lui aussi s’était habillé pour la réception et tout s’était bien passé jusqu’à ce qu’il en arrive à la cravate. C’est une chose renversante à révéler mais cet homme, quoiqu’il connaisse des titres boursiers et des actions, ne maîtrisait pas sa cravate. Quelquefois, l’objet se soumettait à lui sans aucune résistance mais il y avait des occasions où il aurait mieux valu pour la maisonnée qu’il ravale sa fierté et qu’il emploie une cravate à élastique. C’était donc l’une de ces occasions-là. Il était entré en trombe dans la nursery, une petite brute de cravate froissée à la main. — Hé bien ! que se passe-t-il, cher papa ? — Il se passe… ! avait-il hurlé. Il hurlait, réellement. — Cette cravate, elle refuse de se nouer ! Il était devenu redoutablement sarcastique : — Elle refuse de se nouer autour de mon cou ! Autour du montant du lit, oui ! Vingt fois je suis parvenu à faire le nœud autour du montant du lit ! Mais autour de mon cou, non ! Bon sang, non ! Pensant que Madame Dupont n’étais pas assez

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impressionnée, il avait continué, d’un ton grave. — Je te préviens, chérie, si je ne parviens pas à avoir cette cravate autour du cou, nous n’irons pas à ce dîner ce soir, et si je ne vais pas à ce dîner, je ne retournerai plus jamais au bureau et si je ne retourne plus au bureau, toi et moi mourrons de faim pendant que les enfants se retrouveront tous à la rue ! Même à ce moment-là, Madame Dupont avait gardé son calme. — Laisse-moi essayer, chéri, avait-elle dit. En réalité, c’était ce qu’il était venu lui demander. De ses douces mains fraîches, elle avait fait le nœud à sa place pendant que les enfants restaient immobiles autour d’eux, le temps d’être fixés sur leur sort. Certains hommes lui en auraient voulu d’y être arrivée aussi facilement mais Monsieur Dupont était de trop bonne composition pour cela. Il l’avait remerciée distraitement, avait aussitôt oublié sa colère et, l’instant d’après, était en train de danser autour de la chambre avec Julien sur le dos. — Comme nous nous sommes bien amusés ! disait Madame Dupont en évoquant cette soirée-là. — Notre dernière fois, grognait Monsieur Dupont. — Oh ! Hervé ! Te rappelles-tu que Julien m’a brusquement demandé : « Comment as-tu fait ma connaissance ? » 28


— Je m’en souviens. — Ils étaient plutôt mignons, tu ne penses pas, Hervé ? — Oh ces enfants, ces si gentils enfants ! Et à présent, ils ne sont plus là ! Les réjouissances avaient été interrompues par l’arrivée de Croquette. Par manque de chance, Monsieur Dupont l’avait heurtée et son pantalon s’était trouvé couvert de poils. Or ce n’était pas seulement un pantalon neuf mais le premier qu’il ait eu avec un galon ; il avait dû se mordre les lèvres pour ne pas en pleurer. Bien sûr, Madame Dupont l’avait brossé mais il avait recommencé à dire que c’était une erreur d’avoir une chatte comme bonne d’enfants. — Hervé, Croquette est une perle ! — Je n’en doute pas mais de temps en temps, j’ai le sentiment désagréable qu’elle prend les enfants pour des chatons. — Oh non ! mon chéri. Je suis certaine qu’elle sait qu’ils ont une âme ! — Je me le demande, avait répondu Monsieur Dupont, l’air pensif. Je me le demande. C’était l’occasion, songea son épouse, de tout lui raconter à propos du garçon. D’abord, il prit l’histoire à la légère. Puis il devint soucieux quand elle lui montra l’ombre. — Ce n’est personne que je connaisse, dit-il en l’examinant soigneusement, mais il me fait l’effet d’être 29


un fier sacripant. — Nous étions encore en train d’en discuter, tu t’en souviens, disait Monsieur Dupont, quand Croquette est entrée avec le médicament de Julien. Tu ne porteras plus jamais ce flacon dans la bouche, Croquette, et c’est entièrement de ma faute. Tout grand et fort qu’il était, il s’était conduit déraisonnablement avec le médicament. Son erreur avait été de penser qu’il avait toujours pris ses remèdes avec courage et là, quand Julien avait repoussé la cuillère vers la gueule de Croquette, il avait dit d’un ton plein de reproches : — Sois donc un homme, Julien ! — Je le prendrai pas ! Je le prendrai pas ! criait Julien. Madame Dupont était sortie lui chercher du chocolat, ce que Monsieur Dupont avait considéré comme un manque de fermeté. — Maman, ne le gâte donc pas ! avait-il crié à son intention. Julien, quand j’avais ton âge, je prenais mes médicaments sans même murmurer. Je disais juste : « Merci, chers parents, de me donner de remèdes qui me font du bien. » Il pensait réellement que c’était vrai et Alicia, qui était en chemise de nuit à ce moment-là, le croyait aussi. Pour encourager Julien, elle avait dit : — Ce médicament que tu prends de temps en temps, 30


papa, il est beaucoup plus mauvais, n’est-ce pas ? — Infiniment plus mauvais, avait dit bravement Monsieur Dupont. Et j’en prendrais sur le champ pour te donner l’exemple, Julien, si je n’avais pas égaré le flacon. Il ne l’avait pas véritablement perdu. Il s’était hissé, en pleine nuit, jusqu’au haut de l’armoire et l’avait caché là. Ce qu’il ne savait pas, c’était que la fidèle Liza l’avait retrouvé et l’avait reposé sur son lavabo. — Je sais où il est, papa, s’était écriée Alicia, toute joyeuse de pouvoir rendre service. Je te l’apporte. Elle était sortie avant qu’il ait pu l’arrêter. Immédiatement, sa belle humeur avait sombré de la plus surprenante façon. — Aline, avait-il dit en frissonnant, c’est un machin parfaitement horrible. C’est un genre de saleté poisseuse et horriblement sucrée. — Ce sera l’affaire d’un instant, avait dit Aline gaiement alors qu'Alicia revenait en courant dans la chambre avec le médicament dans un verre. — J’ai fait aussi vite que j’ai pu, avait-elle dit, hors d’haleine. — Tu as fait extraordinairement vite, avait répondu son père, avec une politesse hargneuse dont elle n’avait pas saisi l’ironie. Julien le premier ! avait-il ajouté en s’obstinant. — Toi d’abord ! avait répliqué Julien à l’intention de 31


Monsieur Dupont. — Je serai malade, tu sais, avait dit Monsieur Dupont pour l’inquiéter. — Allez, vas-y ! avait dit Aline. — Tiens ta langue Aline ! avait lancé sèchement Monsieur Dupont. Alicia était perplexe. — Je croyais que tu le prenais facilement, papa ! — Là n’est pas la question, avait-il répliqué. Le fait est qu’il y en a plus dans mon verre que dans la cuillère de Julien. Son cœur épris d’équité était tout près d’exploser ! — Ce n’est pas juste ! Je pourrais le dire et le redire jusqu’à mon dernier souffle : ce n’est pas juste ! — Allez, j’attends, avait dit posément Julien. — C’est bien que tu dises ça parce que moi aussi j’attends ! répondit Monsieur Dupont. — Tu es une poule mouillée ! — Toi aussi, tu en es une ! — Je n’ai pas peur ! — Moi non plus, je n’ai pas peur ! — Alors, avale-le ! — Avale-le, toi ! Alicia avait eu alors une idée merveilleuse : — Pourquoi ne l’avalez-vous pas tous les deux ensemble ? 32


— Mais bien sûr ! avait dit Monsieur Dupont. Tu es prêt, Julien ? Alicia avait donné le départ : un, deux, trois ! et Julien avait pris son médicament mais Monsieur Dupont avait caché le sien derrière son dos. Julien avait crié de rage et Alicia s’était écriée : — Oh ! Papa ! — Que veux-tu dire avec ce « oh ! papa » ? avait demandé Monsieur Dupont. Et cesse de rouspéter Julien. Je voulais vraiment prendre mon médicament mais… j’ai raté mon coup. La façon dont tous les trois le fixaient, rangés autour de lui, était terrible. Tout à fait comme s’ils ne l’admiraient pas du tout. — Regardez bien, tous, avait-il dit au moment où Croquette était passée dans la salle de bains, je viens juste de penser à une blague très amusante. Je vais verser le remède dans la gamelle de Croquette et elle le boira en croyant que c’est du lait. Le médicament était de la couleur du lait mais les enfants n’avaient pas le même humour que Monsieur Dupont ; ils l’avaient regardé verser le médicament dans la gamelle de Croquette avec des mines réprobatrices.

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— Quelle bonne blague ! avait-il dit sans sembler vraiment y croire. De leur côté, les enfants n’avaient pas osé le dénoncer quand Madame Dupont et Croquette étaient revenues de la salle de bains. — Croquette, bon chat, avait-il dit en lui caressant la tête. J’ai mis un peu de lait dans ta gamelle, Croquette. Croquette avait remué la queue puis s’était précipitée sur le médicament qu’elle avait commencé à laper. Puis elle avait lancé un tel regard à Monsieur Dupont ! Pas un regard de colère : elle avait juste montré cette grosse larme rouge qui nous rend si compatissants avec les chats nobles. Puis elle s’était glissée dans son panier. Monsieur Dupont était terriblement honteux mais il n’avait pas voulu capituler. Dans un silence pesant, Madame Dupont avait reniflé la gamelle. — Oh ! Hervé ! avait-elle dit, c’est ton médicament ! — C’était juste une blague ! avait-il rugi tandis qu’elle réconfortait les enfants et que Alicia caressait Croquette. — C’était bien la peine, avait-il dit avec amertume, de s’épuiser à essayer d’être drôle dans cette maison. Et Alicia avait continué de caresser Croquette.

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— Parfait ! avait-il crié. Dorlote-la ! Personne ne me dorlote, moi ! Oh ça, non ! Je suis juste celui qui gagne le pain ! Pourquoi me dorloterait-on ? Pourquoi ? — Hervé, l’avait supplié Madame Dupont, pas si fort ! Les domestiques vont t’entendre. Nul ne sait pourquoi ils avaient pris l’habitude d’appeler Liza « les domestiques ». — Laisse-les faire, avait-il répondu sans s’inquiéter. Que tout le monde le sache ! Mais je ne permettrai pas à ce chat de régner en maître dans ma nursery une heure de plus ! Les enfants pleuraient et Croquette avait couru à lui pour l’implorer mais, d’un geste, il l'avait renvoyée. Il avait senti qu’il était redevenu un homme fort. — Inutile, avait-il crié, inutile ! Ta vraie place est dans la cour, et c’est là que tu vas être attachée dans un instant. — Hervé, Hervé, rappelle-toi ce que je viens de te dire à propos de ce garçon ! avait murmuré Madame Dupont. Hélas ! Il n’avait pas écouté. Il était résolu à montrer qui était le maître à la maison. Comme ses commandements n’avaient pas suffi à faire ressortir Croquette de son panier, il l’avait attirée dehors avec de douces paroles avant de la saisir rudement et de la traîner hors de la nursery. Il avait honte de lui-même, et, 35


pourtant il l’avait fait. C’était à cause de son naturel trop affectueux qui lui faisait éprouver un besoin maladif d’être admiré. Il avait attaché le chat dans la cour. Sur quoi, cet homme indigne s’était assis dans le passage, les poings sur les yeux. Entre-temps, Madame Dupont avait mis les enfants au lit dans un silence inhabituel et avait rallumé les veilleuses. Ils avaient pu entendre Croquette miauler. — C’est parce qu’il l’attache dans la cour, avait gémi Aline. Mais Alicia était plus maligne : — Ce n’est pas le miaulement de quand elle est malheureuse, avait-elle dit sans se douter de ce qui allait se passer. C’est son miaulement de quand elle sent du danger. Du danger ! — Tu en es sûre, Alicia ? — Oh oui ! Madame Dupont avait frissonné et était allée à la fenêtre. Celle-ci était solidement fermée. Elle avait regardé dehors. La nuit était saupoudrée d’étoiles qui se pressaient autour de la maison comme si elles étaient curieuses de voir ce qui allait arriver. Elle n’avait pas remarqué non plus qu’une ou deux parmi les plus petites lui adressaient un clin d’œil. Pourtant une peur sans nom lui avait serré le cœur et l’avait fait s’écrier : — Comme j’aimerais ne pas devoir aller à cette réception ce soir ! 36


Même Julien, qui était déjà à moitié endormi, avait perçu son trouble. Il avait demandé : — Est-ce que quelque chose peut nous faire du mal du moment que les veilleuses sont allumées ? — Rien, Julien, avait-elle dit. Les veilleuses sont les yeux qu’une mère laisse derrière elle pour veiller sur les enfants. Tu es en sécurité. Elle était allée de lit en lit en chantonnant des bénédictions pour les protéger. Le petit Julien lui avait passé les bras autour du cou. — Je suis heureux de t’avoir ! Les derniers mots qu’elle devait l’entendre prononcer de longtemps. Le numéro 27 n’était distant que de quelques mètres mais il était tombé un peu de neige, si bien que Madame et Monsieur Dupont avait marché dessus en faisant très attention de ne pas abîmer leurs souliers. Ils étaient déjà les derniers passants dans la rue et toutes les étoiles les observaient. Les étoiles sont très jolies mais elles ne peuvent prendre part à aucune action ; elles se contentent de regarder sans fin. C’est une punition qu’on leur a imposée pour quelque chose qu’elles ont fait il y a si longtemps qu’elles-mêmes ne se rappellent plus ce que c’était. Les plus âgées ont un regard qui a pâli et parlent rarement (le clignotement est le langage des étoiles) mais les plus petites sont encore capables de s’étonner. Elles ne sont pas 37


spécialement amies avec Peter qui a la manie de se faufiler derrière elles pour essayer de les souffler. Mais elles aiment tellement s’amuser qu’elles étaient toutes de son côté ce soir-là, et très impatientes de voir les adultes débarrasser le plancher. Aussitôt que la porte numéro 27 s’était refermée derrière Monsieur et Madame Dupont, il y avait eu un frisson dans le firmament et la plus petite des étoiles de la Voie Lactée avait crié : — Maintenant, Peter !

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— Partons ! Partons ! Après que Monsieur et Madame Dupont eurent quitté la maison, les veilleuses près des lits des trois enfants continuèrent de briller pendant un moment. C’était de petites veilleuses si charmantes qu’il était impossible de ne pas leur souhaiter de continuer à brûler pour voir Peter. Mais celle d'Alicia faiblit et émit un tel bâillement que les deux autres bâillèrent aussi. Puis, avant même d’avoir pu refermer la bouche, elles s’éteignirent toutes les trois. Il y avait maintenant une autre lueur dans la chambre, un millier de fois plus brillante que les veilleuses et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle avait exploré tous les tiroirs de la pièce à la recherche de l’ombre de Peter, fouillé l’armoire et retourné la moindre poche des vêtements qui s’y trouvaient. Ce n’était pas une lumière, en fait, mais une lueur résultant de vifs éclats intermittents. Quand elle demeura immobile un petit moment, il fut possible de voir que c’était une fée, 39


pas plus longue que la main – mais elle n’avait pas encore fini de grandir. C’était une fille appelée Clochette, élégamment vêtue d’une robe faite d’une feuille sèche et qui mettait en évidence sa silhouette. Elle avait une légère tendance à l’embonpoint, qui lui allait très bien. Un moment après l’arrivée de la fée, la fenêtre s’ouvrit en grand sous l’effet du souffle des petites étoiles, et Peter sauta dans la chambre. Il avait porté Clochette pendant une bonne partie du trajet et sa main était encore couverte de poussière féérique. — Clochette ! appela-t-il doucement après avoir vérifié que les enfants dormaient. Clo, où es-tu ? Pour l’heure, elle se tenait dans une cruche et aimait beaucoup ça. Elle ne s’était encore jamais introduite dans une cruche. — Oh ! sors donc de là et dis-moi : sais-tu où ils ont mis mon ombre ? Le plus joli des tintements, pareil à celui d’une clochette d’or, lui répondit. C’est le langage des fées. Les enfants ne peuvent pas l’entendre mais, qui l’entendrait une fois, ne pourrait plus jamais l’oublier ensuite. Clochette répondit que l’ombre était dans la grosse boîte. Elle voulait dire la commode et Peter se rua sur

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les tiroirs, renversant leur contenu sur le plancher, comme le roi lance des pièces d’un demi-penny à la foule. En un instant il eut récupéré son ombre et, tout à sa joie, ne remarqua pas qu’il enfermait Clochette dans le tiroir. Peter s’était figuré, même si je ne crois pas qu’il avait beaucoup d’idées, qu’il suffirait de rapprocher son ombre pour qu’elle refasse un avec lui, comme deux gouttes d’eau. Quand il vit que cela ne se passait pas ainsi, il fut effondré. Il essaya de la coller avec du savon qu’il prit dans la salle de bains mais sans succès. Un grand frisson le secoua puis il s’assit par terre et se mit à pleurer. Ses sanglots éveillèrent Alicia qui s’assit dans son lit. Elle ne fut pas effrayée en voyant un étranger qui sanglotait assis sur le plancher de la chambre. Elle était seulement intéressée, de plaisante façon. — Mon garçon, dit-elle avec courtoisie, pourquoi pleures-tu ? Peter pouvait être excessivement poli, lui aussi, vu qu’il avait appris les belles manières lors des cérémonies féériques. Il se leva et la salua très élégamment. Elle en fut ravie, et lui rendit sa révérence depuis son lit. — Quel est ton nom ? demanda-t-il. — Alicia Moira Angela Dupont, répondit-elle avec une certaine satisfaction. Et le tien ? 41


— Peter Pan. Elle savait d’avance que c’était Peter mais il lui sembla qu’il s’agissait d’un nom plutôt court. — Est-ce tout ? — Oui, dit-il assez sèchement. Il sentit pour la première fois que c’était un nom qui était vraiment court. — Je suis désolée, dit Alicia Moira Angela. — Ça n’a pas d’importance, dit Peter la gorge serrée. Elle demanda où il vivait. — La seconde à droite, dit Peter, et puis tout droit jusqu’au matin. — Quelle drôle d’adresse ! Peter perdit pied. Pour la première fois, il sentit que, peut-être bien, c’était une drôle d’adresse. — Non, elle ne l’est pas, dit-il. — Je veux dire, reprit Alicia gentiment, en se rappelant qu’il était son invité, est-ce que c’est ce qu’on écrit sur les courriers ? Il aurait mieux aimé qu’elle ne parle pas de courrier.

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— Je n’en reçois jamais, dit-il d’un ton méprisant. — Mais ta mère en reçoit. — Pas de mère ! dit-il. Non seulement il n’avait pas de mère mais il n’avait même pas le plus petit désir d’en avoir une. Il pensait même qu’elles étaient très surestimées. Alicia, toutefois, crut tout de suite qu’elle se trouvait en pleine tragédie. — Oh Peter ! pas étonnant que tu pleures, dit-elle. Et elle sauta de son lit pour se précipiter vers lui. — Je pleurais pas à cause des mères ! dit-il d’un ton passablement indigné. Je pleurais parce que j’arrive pas à me recoller mon ombre. Et en plus, je pleurais pas ! — Elle s’est détachée ? — Oui. Alors Alicia vit l’ombre sur le plancher. Elle semblait tellement pitoyable qu’elle se sentit toute triste pour Peter. — C’est terrible ! dit-elle. Elle ne put pourtant pas s’empêcher de sourire quand elle remarqua qu’il avait essayé de la coller avec du savon.

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Heureusement, elle savait déjà ce qu’il fallait faire. — Il faut la coudre, dit-elle, sur un ton peut-être un petit peu protecteur. — C’est quoi, coudre ? demanda-t-il. — Tu es terriblement ignorant ! — Non, pas du tout ! Mais elle fut enchantée de cette ignorance. — Je vais te la coudre, mon petit bonhomme, dit-elle bien qu’il fût aussi grand qu’elle. Elle prit son nécessaire de couture et se mit en devoir de coudre l’ombre au pied de Peter. — Je te préviens que ça te fera un petit peu mal, l’avertit-elle. — Oh ! je ne pleurerai pas, dit Peter, qui s’était déjà convaincu qu’il n’avait jamais pleuré de sa vie. Il serra les dents et ne pleura pas. Bientôt son ombre se plaça normalement. Elle était juste un peu froissée. — Peut-être que j’aurais dû la repasser, se demanda Alicia. C’était inutile car Peter, comme certains garçons, était indifférent aux apparences. Il s’était mis à gambader en tout sens en proie à un violent excès de satisfaction.

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Malheureusement, il avait déjà oublié qu’il devait son bonheur à Alicia. Il s’imaginait qu’il avait rattaché son ombre lui-même. — Ce que je suis habile, se vantait-il avec frénésie. Ce que je peux être habile ! Il est un peu humiliant de devoir avouer que cette prétention extrême était un des traits de caractère les plus fascinants de Peter. Pour le dire plus brutalement, il n’y avait jamais eu de garçon aussi présomptueux. Alicia était choquée. — Quel vantard tu fais ! s’exclama-t-elle. Evidemment, moi, je n’ai rien fait ! — Tu as fait un peu, admit Peter sans s’émouvoir. Et il continua à danser. — Un peu, reprit-elle avec hauteur. Si je ne sers à rien, je n’ai plus qu’à me retirer. Avec beaucoup de dignité elle remonta dans son lit et se couvrit le visage avec les couvertures. Pour l’amener à le regarder de nouveau, il fit semblant de s’en aller et, comme cela ne marcha pas, il s’assit au fond de son lit et la sollicita gentiment du bout du pied.

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— Alicia, dit-il, ne reste pas comme ça. Je ne peux pas m’empêcher de me vanter quand je suis content de moi. Elle ne se montra toujours pas même si elle l’écoutait attentivement. — Alicia, dit-il d’une voix à laquelle pas une fée n’aurait pu résister, Alicia, une fille est plus utile que vingt garçons. Du coup, Alicia jeta un coup d’œil hors des couvertures. — Tu le penses vraiment, Peter ? — Oui, vraiment. — Je trouve que c’est tout à fait gentil de ta part, déclara-t-elle. Je vais me relever. Elle s’assit près de lui sur le bord du lit. Elle dit aussi qu’elle voulait bien lui donner un baiser s’il voulait mais Peter, ne sachant pas de quoi elle voulait parler, tendit la main ouverte pour le recevoir. — Tu sais quand même ce que c’est qu’un baiser, demanda-t-elle, éberluée. — Je le verrai bien quand tu me l’auras donné, répliquat-il avec raideur. Pour ne pas le blesser, elle lui mit un dé dans la main.

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— Et maintenant, dit-il, tu veux que je te donne un baiser ? Elle répondit de manière peu formelle : — S’il te plaît. Puis, sans faire de façons, elle lui tendit la joue. Mais comme Peter se contenta de lui déposer un de ses boutons fait d’un gland dans la main, elle se redressa et déclara qu’elle porterait ce baiser autour du cou, pendu à sa chaîne. Ce fut une bonne idée de le fixer ainsi à sa chaîne car, par la suite, cela lui sauva la vie. Quand des gens du même monde sont présentés l’un à l’autre, il est habituel qu’ils se demandent mutuellement leur âge. Alicia, qui aimait faire les choses comme elles doivent se faire, demande à Peter quel âge il avait. En fait, ce n’était pas une bonne question à lui poser. C’était comme quand on vous pose une question de grammaire alors que vous avez étudié l’histoire de France. — Je ne sais pas, répondit-il, mal à son aise. Mais je suis plutôt jeune. En réalité, il n’en savait rien. Il n’avait guère que quelques intuitions à ce sujet. Il dit cependant, à tout hasard : — Alicia, je me suis enfui le jour de ma naissance.

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Alicia fut surprise mais très intéressée. Avec une délicatesse qui aurait été digne d’un salon, elle posa la main sur le lit pour lui indiquer qu’il pouvait venir s’asseoir près d’elle. — C’était parce que j’ai entendu mon père et ma mère parler de ce que je deviendrai une fois que je serai un homme, expliqua-t-il à voix basse. Il se montrait très agité tout à coup. — Je ne veux jamais devenir un homme ! dit-il avec passion. Je veux rester un petit garçon et m’amuser. Je me suis enfui dans le parc de Kensington et j’ai longtemps vécu là avec les fées. Elle le regarda avec une intense admiration. Il pensa que c’était parce qu’il s’était enfui mais, en réalité, c’était parce qu’il connaissait des fées. Alicia avait toujours mené une existence si casanière que connaître les fées lui paraissait tout à fait merveilleux. Elle l’inonda de questions à leur sujet, ce qui l’étonna car elles étaient plutôt pénibles selon lui, toujours en travers de son chemin et ainsi de suite, au point que, parfois, il devait les bousculer. Pourtant, globalement, il les aimait bien et il lui raconta le début des fées. — Tu vois, Alicia, quand le premier bébé a ri pour la première fois, son rire s’est brisé en mille morceaux qui se sont tous mis à sauter de-ci de-là. Ce fut le début des fées. 48


C’était une histoire banale mais comme elle n’était jamais sortie de chez elle, elle l’aima beaucoup. — Et ainsi, continua-t-il avec bonne humeur, il devrait y avoir une fée pour chaque garçon et chaque fille. — Il devrait ? Ce n’est pas le cas ? — Non. Parce que les enfants en savent si long de nos jours qu’ils cessent de croire aux fées très tôt. Et chaque fois que l’un d’eux dit : « je ne crois pas aux fées », il y en a une, quelque part, qui tombe raide morte ! Peter commençait à trouver qu’ils avaient parlé de fées pendant assez longtemps quand il remarqua avec surprise que Clochette se tenait très tranquille. — Je me demande où elle a pu aller, dit-il en se levant. Il l’appela par son nom. Le cœur d'Alicia battit plus fort dans sa poitrine. — Peter, cria-t-elle en se cramponnant à lui, tu ne veux pas dire qu’il y a une fée dans cette chambre ? — Il y en avait une à l’instant, dit-il en s’impatientant. L’entends-tu par hasard ? Tous deux écoutèrent. — Le seul bruit que j’entends, dit Alicia, c’est une sorte de tintement.

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— C’est Clo ! C’est le langage des fées. Je crois que je l’entends aussi. Le bruit venait de la commode et Peter se mit à sourire. Il était impossible de se montrer plus joyeux que Peter et son rire était un très joli gazouillis. Il avait conservé son rire de bébé. — Alicia, murmura-t-il gaiement, je crois que je l’ai enfermée dans un tiroir. Il laissa sortir du tiroir la malheureuse Clochette qui traversa la nursery en hurlant de colère. — Tu ne devrais pas dire des choses pareilles, répliqua Peter. Bien sûr que je suis tout à fait désolé mais comment j’aurais pu savoir que tu étais dans le tiroir ? Alicia ne l’écoutait pas. — Oh ! Peter, s’écria-t-elle, si au moins elle pouvait se tenir tranquille, que je puisse la voir ! — Elles se tiennent rarement tranquilles, dit-il. Un moment, pourtant, Alicia put voir le romantique petit personnage qui vint se reposer sur la pendule à coucou. — Oh ! qu’elle est adorable ! s’écria-t-elle bien que le visage de Clochette fût tout déformé par la colère.

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— Clo, dit Peter aimablement, cette dame dit qu’elle aimerait que tu sois sa fée. Clochette répondit par une insolence. — Que dit-elle, Peter ? demanda Alicia. Il lui fallut traduire. — Elle n’est pas très polie. Elle dit que tu es une grande asperge laide et qu’elle est ma fée à moi. Peter tenta de discuter avec Clochette. — Tu sais que tu ne peux pas être ma fée, Clo, vu que je suis un monsieur et toi une dame. A quoi Clochette répondit : « Bougre d’âne ! » avant de disparaître dans la salle de bains. — Elle est assez ordinaire comme fée, expliqua Peter l’air désolé. On l’appelle Clochette mais, en fait, son vrai nom c’est Clocharde parce qu’elle traîne ici et là. Ils s’étaient installés tous les deux dans le fauteuil et Alicia le bombardait de questions. — Si tu n’habites plus le parc de Kensington… — Quelquefois j’y retourne. — Mais où vis-tu principalement maintenant ? 51


— Avec les garçons perdus. — Qui sont-ils, eux ? — Ce sont les enfants qui sont tombés de leur landau pendant que leur bonne regardait ailleurs. Si on ne les réclame pas dans les sept jours, on les envoie au Pays Imaginaire pour réduire les frais. Je suis le capitaine. — Que ce doit être amusant ! — Oui, dit Peter, mais nous sommes plutôt seuls. Voistu, nous n’avons aucune compagnie féminine. — Aucun de ces enfants n’est une fille ? — Oh non ! Les filles sont trop malignes pour tomber de leur landau. Cela flatta Alicia immensément. — Je trouve, dit-elle, que la façon dont tu parles des filles est parfaitement charmante ; Aline, elle, qui est là, les méprise. En guise de réponse, Peter se leva et, d’un coup de pied, fit tomber Aline du lit, avec des couvertures et tout. Un coup de pied ! Cela parut à Alicia assez rude pour un premier contact et elle dit à Peter, avec un peu de mauvaise humeur, qu’il n’était pas capitaine dans sa maison. Aline, cependant, continua à dormir si paisiblement sur le plancher qu’elle la laissa là. — Comme je sais que tu voulais te montrer gentil avec moi, dit-elle en se calmant, je te permets de me donner un baiser.

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Elle avait oublié son ignorance concernant les baisers. — Je pensais bien que tu voudrais que je le rende, dit-il avec amertume, tout en lui tendant le dé. — Mon dieu, dit la gentille Alicia, je ne voulais pas dire un baiser mais un dé. — C’est quoi ? — C’est comme ça ! Et elle lui donna un baiser. — Amusant, dit Peter gravement. A mon tour, tu veux bien que je te donne un dé ? — Si tu veux, dit Alicia, en se tenant droite, cette fois. Peter s’avança et, aussitôt, Alicia poussa un cri strident. — Qu’y-a–t-il ? S’écria Peter. — C’est comme si quelqu’un m’avait tiré les cheveux ! — C’est sûrement Clochette. Je ne l’avais encore jamais vue se comporter aussi mal ! De fait, Clo avait recommencé à leur tourner autour en proférant des grossièretés. — Elle dit qu’elle recommencera chaque fois que tu me donneras un dé, Alicia. — Mais pourquoi ? — Pourquoi, Clo ?

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Une nouvelle fois, Clochette répondit : — Bougre d’âne ! Peter ne parvint pas à comprendre pourquoi mais Alicia si, et elle fut légèrement déçue quand il avoua ensuite qu’il ne venait pas à la fenêtre de la nursery pour la voir mais pour écouter les histoires. — Vois-tu, je ne connais aucune histoire. Et aucun des garçons perdus non plus. — C’est tout à fait terrible, dit Alicia. — Tu sais pourquoi les hirondelles font leur nid sous les avant-toits des maisons ? C’est pour pouvoir écouter les histoires. Alicia ! Ta mère t’en racontait une tellement merveilleuse ! — Quelle histoire était-ce ? — Celle du prince qui ne parvenait pas à retrouver la fille qui portait la pantoufle de verre. — Peter, s’écria Alicia très excitée, c’était celle de Cendrillon. Finalement, il l’a retrouvée et ils ont été heureux pour toujours après ! Peter était si content qu’il se leva – à ce moment-là ils étaient assis sur le plancher – et bondit à la fenêtre. — Où vas-tu, cria-t-elle avec appréhension. — La raconter aux autres garçons ! — Ne t’en vas pas, Peter, implora-t-elle. Je connais des quantités d’histoires. Ce furent-là exactement ses mots. Il est donc 54


indéniable que ce fut elle qui le tenta. Il revint avec une lueur avide dans le regard qui aurait dû l’inquiéter mais tel ne fut pas le cas. — Des histoires, je pourrais en raconter aux garçons, cria-t-elle juste avant que Peter ne l’empoigne et ne commence à la traîner vers la fenêtre. — Lâche-moi, lui ordonna-t-elle. — Alicia, viens avec moi pour les raconter aux autres garçons. Evidemment cela lui faisait vraiment plaisir qu’il le demande. Elle répondit néanmoins : — Mais, cher Peter, je ne peux pas. Pense à ma maman. En plus, je ne sais pas voler. — Je t’apprendrai. — C’est agréable de voler ? — Je t’apprendrai à sauter sur le dos du vent et, ensuite, on s’en ira loin ! — Oh ! s’exclama-t-elle avec délice. — Alicia, Alicia, quand tu dors dans ton lit tout bête, tu pourrais voler de-ci de-là avec moi tout en parlant gentiment avec les étoiles. — Oh ! — Et puis, Alicia, il y a les sirènes ! — Des sirènes ? Avec des queues ? — Des queues si longues ! — Oh ! s’écria Alicia. Voir une sirène ! — Alicia, dit Peter qui se faisait de plus en plus rusé, comme nous te respecterions ! Elle se tortillait de détresse. On aurait dit qu’elle faisait

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des efforts pour demeurer sur le plancher de la chambre. Mais il n’eut pas du tout pitié d’elle. — Alicia, dit-il habilement, tu pourrais nous faire rire chaque soir. — Oh ! — Personne ne nous raconte de blagues là-bas. — Oh ! Elle l’entoura de ses bras. — Et tu pourrais ravauder nos vêtements et y faire des poches. Aucun de nous n’a de poches ! Comment résister ? — Incontestablement, c’est tout à fait fascinant ! s’exclama-t-elle. Peter, pourrais-tu aussi apprendre à Aline et Julien à voler ? — Si tu veux, dit-il avec indifférence. Elle courut vers Aline et Julien et les secoua. — Réveillez-vous ! cria-t-elle. Peter Pan est là. Il va nous apprendre à voler. Aline se frotta les yeux.

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— Alors, je me lève, dit-elle. Et tout de suite près : — Bonjour ! Je suis debout ! N’oublions pas qu’elle était déjà hors du lit, au sol. Julien fut debout en même temps, l’air aussi frais et dispos qu’un couteau avec six lames et une scie mais, soudain, Peter fit un signe pour réclamer le silence. Leurs visages prirent l’expression rusée des enfants qui écoutent les bruits venant du monde des adultes. Tout était aussi calme que possible, signe que tout allait bien. Non, stop ! Tout allait mal ! Croquette qui avait miaulé désespérément toute la soirée se taisait à présent. C’était son silence qu’ils venaient d’entendre. — Eteignez la lumière. Cachez-vous ! Vite ! cria Aline qui prit le commandement pour la seule fois de toute l’aventure. Tant et si bien que quand Liza entra tenant Croquette dans ses bras, la nursery était semblable à elle-même, toute plongée dans l’ombre, et on aurait juré entendre ses trois petits scélérats d’occupants respirer comme des anges dans leur sommeil. Ils faisaient entendre leur souffle très habilement depuis leur cachette, derrière les rideaux de la fenêtre. Liza était de méchante humeur. Elle était à la cuisine en

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train de préparer les puddings de Noël et les inquiétudes insensées de Croquette l’en avaient dérangée, avec encore un raisin sec collé sur la joue. Elle avait jugé que le meilleur moyen d’avoir enfin un peu de tranquillité serait de mener Croquette à la nursery, mais sous sa surveillance, bien sûr. — Et voilà, espèce de brute soupçonneuse ! dit-elle, pas vraiment mécontente de la disgrâce de Croquette. ils sont parfaitement en sécurité, n’est-ce pas ? Les trois petits anges dorment profondément dans leurs lits. Ecoute donc leur respiration. A ce moment-là, Julien, enhardi par le succès, se mit à respirer si fort qu’ils furent tout près d’être découverts. Croquette, que cette ruse ne trompait pas, tenta d’échapper à Liza. Seulement Liza était forte et résista. — Plus que ça, Croquette ! dit-elle sévèrement en la tirant hors de la chambre. Et je te préviens, si tu continues de miauler, j’irai tout droit trouver M’sieur et M’dame pour les ramener de leur soirée et alors, hé bien ! le maître te corrigera, voilà tout. Elle rattacha la malheureuse chatte mais croyez-vous qu’elle cessa de miauler pour autant ? Faire revenir le maître et la maîtresse de leur soirée ? C’était juste ce qu’elle voulait. Pensez-vous qu’elle se soucia du risque d’être fouettée, du moment que ses protégés seraient 58


saufs ? Malheureusement, Liza retourna à ses puddings et Croquette, voyant qu’elle n’obtiendrait pas d’aide de ce côté-là, tira et tira sur la chaîne jusqu’à ce que, à la fin, elle casse. L’instant d’après, elle entra en trombe dans la salle à manger du numéro 27 et leva les pattes au ciel, ce qui était sa façon la plus expressive de s’exprimer. Monsieur et Madame Dupont surent tout de suite que quelque chose de terrible était en train de se passer dans la nursery. Sans un « au revoir » à leur hôtesse, ils se précipitèrent dans la rue. Seulement dix minutes s’étaient déjà passées depuis le moment où les trois enfants respiraient fort derrière les rideaux et Peter Pan peut en faire des choses en dix minutes ! Revenons à présent à la chambre d’enfants. — Tout va bien ! annonça Aline en émergeant de sa cachette. Dis-moi, Peter, tu peux réellement voler ? Au lieu de se fatiguer à répondre, Peter se mit à voler à travers la pièce en emportant le couvre-cheminée au passage. — Super ! dirent Aline et Julien. — Magnifique ! s’écria Alicia. — Oui ! Je suis magnifique ! Je suis magnifique, dit Peter, oubliant une nouvelle fois les bonnes manières. Cela semblait délicieusement facile aussi essayèrentils. D’abord, en tentant de décoller du sol puis des lits 59


mais, à chaque fois, ils allaient vers le bas au lieu de monter. — Dis-moi, comment tu t’y prends ? demanda Aline en se frottant le genou. C’était une fille dotée d’un grand sens pratique. — Vous pensez juste à de jolies choses merveilleuses, expliqua Peter, et elles vous soulèvent dans les airs. Il leur montra de nouveau. — Tu vas tellement vite, dit Aline. Tu ne pourrais pas le faire doucement une fois ? Peter le fit en même temps doucement et vite. — J’y suis ce coup-ci, Alicia ! cria Aline, mais elle découvrit très vite que tel n’était pas le cas. Aucun d’eux ne parvint à décoller d’un centimètre. Bien sûr, Peter était en train de se moquer d’eux car on ne peut pas voler sans s’être saupoudré de poussière féérique. Heureusement, comme on le sait, Peter en avait encore sur une main ; il en souffla quelques grains sur chacun des trois enfants, avec un résultat des plus superbes.

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— Maintenant, bougez vos épaules comme ça, dit-il et lâchez prise ! Ils étaient tous sur les lits et l’audacieux Julien décolla le premier. Il n’en avait pas tout à fait l’intention mais il le fit et, immédiatement, il fut transporté à travers la chambre. — J’ai volé ! cria-t-il alors qu’il était encore en l’air. Aline décolla et rejoignit Alicia près de la salle de bains. — Magnifique ! — Super ! — Regardez-moi ! — Regardez-moi ! — Regardez-moi ! Ils n’étaient pas aussi élégants que Peter, et de loin, car ils ne pouvaient pas s’empêcher de remuer les pieds mais leur tête effleurait le plafond et il n’y a rien d’aussi délicieux. Peter aida Alicia mais il dut vite y renoncer tant Clochette était hors d’elle. Ils montèrent et descendirent, tournèrent en rond et en rond. Alicia affirma que c’était paradisiaque. — Dites, cria Aline, pourquoi n’irions nous pas dehors ?

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Bien sûr, c’est ce à quoi Peter entendait les mener. Julien était prêt : il voulait voir combien il lui faudrait de temps pour parcourir un milliard de kilomètres. Alicia, en revanche, hésitait encore. — Les sirènes, dit Peter. — Oh ! — Et il y a des pirates ! — Des pirates ! s’écria Aline en prenant son chapeau du dimanche. Partons tout de suite ! Ce fut juste à ce moment-là que Monsieur et Madame Dupont sortirent précipitamment du numéro 27 en compagnie de Croquette. Ils coururent jusqu’au milieu de la rue pour regarder la fenêtre de la nursery. Certes, elle était toujours fermée mais la pièce était inondée d’une lumière aveuglante et, vision qui serrait le cœur encore plus fort, on distinguait, en ombre chinoise sur les rideaux, trois petites silhouettes en vêtements de nuit qui tournaient en rond et en rond, non pas sur le plancher mais dans les airs. Pas trois silhouettes. Quatre ! En tremblant, ils ouvrirent la porte d’entrée. Monsieur Dupont aurait voulu se précipiter en haut mais Madame Dupont lui fit signe d’aller doucement. Elle essaya même d’empêcher son cœur de battre aussi fort. Arriveront-ils à temps à la nursery ? Si c’est le cas, quel soulagement pour eux ! Nous-mêmes, chers lecteurs, nous pousserons un soupir de satisfaction. Mais alors, 62


dans ce cas précis, il n’y aura pas d’histoire ? D’un autre côté, s’ils n’arrivent pas à temps, je vous promets solennellement que tout s’arrangera à la fin. Ils seraient arrivés à temps s’il n’y avait pas eu les étoiles pour les surveiller. Une nouvelle fois, elles ouvrirent la fenêtre en soufflant, et la plus petite d’entre elles cria : — Attention, Peter ! Peter sut alors qu’il n’y avait plus un instant à perdre. — Venez ! cria-t-il d’un ton impérieux. Sur quoi il s’élança dans la nuit, suivi d'Aline, de Julien et d'Alicia. Monsieur Dupont, Madame Dupont et Croquette firent irruption dans la nursery mais trop tard. Les oiseaux s’étaient envolés.

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« La seconde à droite puis tout droit jusqu’au matin » Peter avait dit à Alicia que c’était là, le chemin du Pays Imaginaire, même si les oiseaux, avec des cartes qu’ils auraient consultées aux carrefours des vents, n’auraient pas pu le retrouver. Peter, voyez-vous, disait tout ce qui lui passait pas la tête. Au début, ses compagnons lui firent confiance sans réserve et les délices de voler étaient telles qu’ils perdirent du temps à décrire des cercles autour des clochers ou des autres bâtiments élevés qu’ils croisèrent sur le chemin que prit leur fantaisie. Aline et Julien faisaient la course, Julien prenait l’avantage. Ils se rappelaient qu’un peu plus tôt ils s’étaient crus malins parce qu’ils étaient capables de faire le tour de la chambre d’enfants en volant. Un peu plus tôt. Mais combien de temps plus tôt ? Ils survolaient la mer quand cette question commença à 64


préoccuper Alicia sérieusement. Aline pensait que c’était leur deuxième mer et leur troisième nuit. Tantôt, il faisait noir et tantôt, jour. Parfois ils avaient très froid et puis, à nouveau, trop chaud. Avaient-ils faim par moments ? Ou faisaient-ils seulement semblant parce que Peter avait une façon joliment nouvelle de les nourrir ? Il poursuivait les oiseaux qui portaient dans leur bec de la nourriture mangeable par des humains et la prenait pour la leur donner. Alors les oiseaux se lançaient à leur poursuite et la reprenaient. Et ils se pourchassaient gaiment pendant des kilomètres avant de se séparer finalement en excellents termes. Alicia remarqua, non sans une légère inquiétude, que Peter semblait ne pas savoir qu’il s’agissait d’une façon étrange de gagner son pain quotidien ni qu’il existait d’autres moyens pour le faire. Pour sûr, ils ne faisaient pas semblant d’avoir sommeil : ils avaient sommeil. Et c’était dangereux car au moment où ils fermaient les paupières, ils tombaient. Le pire était que Peter trouvait cela amusant. — Le voilà qui recommence, s’exclamait-il joyeusement alors que Julien tombait comme une pierre. — Sauve-le, sauve-le ! criait Alicia en regardant avec horreur la mer cruelle au-dessous d’eux. Finalement, Peter plongeait dans les airs et rattrapait Julien juste avant qu’elle ne touche l’eau. Son adresse était remarquable : il attendait toujours le dernier moment pour intervenir, et on sentait bien que c’était 65


son habileté qui l’intéressait, pas le fait de sauver une vie humaine. En plus, il avait l’humeur changeante : ce qui le passionnait à un moment donné cessait brutalement de l’intéresser, aussi y avait-il un risque qu’il ne fasse rien la prochaine fois que quelqu’un tomberait. Il était capable de dormir en volant, en se mettant simplement sur le dos et en se laissant flotter. C’était dû au fait, en partie du moins, qu’il était tellement léger qu’en lui soufflant dessus, on le faisait avancer plus vite. — Sois plus poli avec lui, souffla Alicia à Aline alors qu’ils jouaient à : « suivez le chef ». — Alors dis-lui d’arrêter de faire l’intéressant, répondit Aline. Quand ils jouaient à « suivez le chef », Peter, en volant au ras de l’eau, touchait au passage des ailerons de tous les requins, de la même façon que, en marchant dans la rue, vous effleurez du bout des doigts les barreaux d’une grille. Ils le suivaient sans parvenir à l’égaler, si bien que c’était peut-être une façon à lui de faire l’intéressant, d’autant qu’il tournait la tête pour vérifier combien de nageoires ils rataient au passage. — Vous devez être gentils avec lui, dit fermement Alicia à son frère et sa soeur. Que deviendrions-nous s’il nous abandonnait là ? — Nous pourrions rentrer, dit Julien. — Comment ferions-nous pour retrouver le chemin de 66


la maison sans lui ? — Alors, nous pourrions continuer, dit Aline. — C’est bien le pire, Aline. Il nous faudrait continuer parce que nous ne savons pas comment nous arrêter. C’était vrai. Peter avait oublié de leur montrer comment s’arrêter. Aline répondit que si les choses en venaient au pire, tout ce qu’ils auraient à faire serait de poursuivre tout droit car, comme la Terre est ronde, au bout d’un certain temps, ils reviendraient à leur fenêtre. — Et qui nous procurerait de quoi manger, Aline ? — J’ai pris un morceau dans le bec de cet aigle sans trop de difficulté, Alicia. — Au vingtième essai, lui rappela Alicia. Et même si nous devenons adroits pour trouver de la nourriture, vois comme nous nous cognons aux nuages et aux obstacles quand il n’est pas là pour nous aider. C’était vrai qu’ils se cognaient sans cesse. Ils étaient désormais capables de voler efficacement même s’ils continuaient de remuer beaucoup trop les pieds. Mais quand ils voyaient un nuage en face d’eux, plus ils essayaient de l’éviter, plus certainement ils allaient buter contre. Si Croquette avait été avec eux, elle aurait bandé le front de Julien depuis un bon moment déjà. Peter n’était plus avec eux pour l’heure, et ils se sentaient bien seuls, là-haut, livrés à eux-mêmes. Il 67


pouvait aller tellement plus vite qu’eux qu’en un instant il se trouvait hors de vue, pour vivre une aventure qu’ils ne partageaient pas. Il redescendait en riant d’une chose terriblement amusante qu’il avait dite à une étoile, mais il avait déjà oublié ce que c’était. Ou alors, il remontait avec des écailles de sirène sur les mains mais, de nouveau il n’était pas capable de raconter exactement ce qu’il était arrivé. C’était réellement frustrant pour des enfants qui n’avaient encore jamais vu de sirènes. — S’il oublie aussi vite, fit remarquer Alicia, comment être sûrs qu’il continuera à se souvenir de nous ? De fait, quelquefois, quand il revenait, il ne se souvenait plus d’eux. Du moins, pas bien. Alicia en fut certaine. Elle vit dans ses yeux qu’il les reconnaissait au tout dernier moment, alors qu’il était sur le point de les dépasser. Une fois, même elle dut lui rappeler son nom : — Je suis Alicia, lui dit-elle avec inquiétude. Il se montra désolé. — Tu vois, Alicia, lui murmura-t-il, si une autre fois tu vois que je t’oublie, dis, de nouveau : « Je suis Alicia ». Alors, je me souviendrai. Bien sûr, ce n’était guère satisfaisant. Toutefois, pour se faire pardonner, il leur montra comment faire la planche en s’appuyant à un fort vent qui allait dans la 68


même direction qu’eux. C’était un changement si plaisant qu’ils essayèrent plusieurs fois et découvrirent qu’ainsi ils pouvaient dormir en toute sécurité. Ils auraient d’ailleurs pu sommeiller plus longtemps mais Peter se lassait vite de dormir et, bientôt, il criait de sa voix de capitaine : — Nous descendons ici ! De la sorte, avec quelques accrochages mais, dans l’ensemble, en s’amusant beaucoup, ils approchèrent du Pays Imaginaire. Et de fait, après bien des lunes, ils y arrivèrent. Le plus étrange, c’est qu’ils n’avaient pratiquement pas dévié de la ligne droite, pas tellement parce que Peter et Clochette les avaient guidés mais parce que le Pays Imaginaire était à leur recherche. C’est à cette condition qu’on parvient à voir enfin ses rivages magiques. — C’est là, dit Peter. — Où ? Où ? — Là, vers l'endroit où toutes les flèches sont pointées. Et de fait, un million de flèches dorées le désignaient aux enfants, toutes lancées par leur ami le soleil qui voulait être sûr qu’ils trouveraient leur chemin avant de se retirer pour la nuit. Alicia, Aline, et Julien se hissèrent sur la pointe des pieds dans les airs pour lancer un premier coup d’œil à l’île. C’est étrange à dire mais ils la reconnurent tout de suite, et, jusqu’à ce que la peur les saisisse, ils la 69


saluèrent non pas comme une chose dont on a longuement rêvé et qu’on découvre enfin mais comme une amie familière chez qui on retourne pour passer les vacances. — Aline, il y a le lagon ! — Alicia, regarde les tortues qui enterrent leurs œufs dans le sable ! — Tu sais, Aline, je vois ton flamant rose à la patte cassée ! — Regarde, Julien, voilà ta grotte ! — Aline, c’est quoi, là, dans les brousailles ? — C’est une louve avec ses louveteaux ! Alicia, je crois bien que le tien est là ! — Il y a mon bateau, Aline, avec ses bordages enfoncés ! — Non, ce n’est pas lui ! Le tien, nous l’avons brûlé ! — C’est lui, j’en suis certaine ! Eh Aline ! je vois la fumée du camp indien ! — Où ? Fais-la-moi voir et, à la forme du panache, je te dirai s’ils sont sur le sentier de la guerre. — Là, juste de l’autre côté de la Rivière Mystérieuse. — Je la vois à présent. Oui, ils sont tout à fait sur le sentier de la guerre. Peter fut un peu fâché de voir qu’ils en savaient aussi long mais s’il voulait assurer son pouvoir sur eux, son triomphe était à portée de main. Ne vous ai-je pas annoncé, en effet, que la peur allait s’emparer d’eux ? Cela se produisit quand les flèches d’or disparurent, 70


laissant l’Ile dans les ténèbres. Autrefois, chez eux, le Pays Imaginaire se montrait toujours un peu sombre et inquiétant à l’heure du coucher. A ce moment-là, des espaces inexplorés apparaissaient et s’agrandissaient, des ombres sombres s’y déplaçaient, le grondement des bêtes sauvages se faisait différent et, par-dessus tout, le sentiment d’être invincible disparaissait. Alors, on était tout content que les veilleuses soient allumées. On était même rassuré d’entendre Croquette affirmer que c’était seulement la cheminée qu’on voyait là-bas et que le Pays Imaginaire était purement imaginaire. Bien sûr, à cette époque-là, le Pays Imaginaire était imaginaire tandis que là, il était bien réel, et il n’y avait pas la moindre veilleuse, et il faisait de plus en plus sombre, et où était Croquette ? Alors qu’ils avaient volé à distance les uns des autres jusqu’à ce moment-là, ils vinrent tout près de Peter. Ses façons désinvoltes avaient disparu ; ses yeux étincelaient et un frisson le parcourait chaque fois qu’un des trois autres enfants le touchait. Ils survolaient désormais l’île redoutable, si bas que parfois un arbre leur effleurait les pieds. Rien d’effrayant n’était en vue, pourtant leur progression était devenue lente et pénible, exactement comme s’ils se frayaient un chemin au milieu de forces hostiles. Quelquefois ils restaient bloqués sur place jusqu’à ce que Peter vienne battre l’air de ses poings pour forcer le passage. 71


— Ils ne veulent pas que nous atterrissions, expliqua-til. — Qui sont-ils ? demanda Alicia en frissonnant. Il ne sut pas répondre ou ne le voulut pas. Il éveilla Clochette qui dormait sur son épaule et l’envoya en éclaireur. Par moments, il s’arrêtait pour écouter attentivement, les mains en cornet derrière l’oreille et, une nouvelle fois, il scrutait le sol ; ses yeux brillaient si fort qu’ils semblaient former deux trouées jusqu’à la terre ferme. Sur quoi, il repartait. Son courage était presque effrayant. — Tu veux une aventure juste maintenant, demanda-t-il à Aline d’un ton désinvolte, ou tu préfères prendre le thé avant ? Alicia s’empressa de dire : — Le thé d’abord ! Julien lui serra la main avec reconnaissance mais Aline, qui était plus courageuse, hésita. — Quel genre d’aventure ? demanda-t-elle prudemment. — Il y a un pirate endormi dans la pampa juste audessous de nous, lui dit Peter. Si tu veux, on descend et on le tue !

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— Je ne le vois pas, dit Aline après un long silence. — Moi, si. — Suppose, dit Aline d’une voix étranglée, qu’il se réveille. — Tu ne penses quand même pas que je le tuerais dans son sommeil ? répondit Peter avec indignation. Je le réveillerais d’abord puis je le tuerais. Je fais toujours comme ça ! — Bigre ! Tu en tues beaucoup ? — Des tonnes ! Aline dit : « C’est formidable ! » mais elle décida de prendre le thé d’abord. Elle demanda s’il se trouvait beaucoup de pirates sur l’île pour le moment et Peter répondit qu’il n’en avait jamais vu autant. — Qui est leur capitaine pour l’heure ? — Crochet, dit Peter dont le visage devint grave en prononçant ce nom détesté. — James Crochet ? — Ouais ! Julien se mit alors à pleurer et Aline elle-même eut du mal à avaler sa salive car tous deux connaissaient la réputation de Crochet. — C’était le second de Barbenoire, murmura Aline d’une voix enrouée. C’est le pire de tous. C’est le seul homme dont Barbecue avait peur. — C’est bien lui ! — Comment est-il ? Est-il gros ? 73


— Pas autant qu’avant. — Que veux-tu dire ? — J’en ai coupé un morceau. — Toi ? — Oui, moi ! dit Peter sèchement. — Je ne voulais pas te vexer. — Oh, alors ça va ! — Mais, dis-moi, quel morceau ? — Sa main droite. — Alors, il ne peut plus se battre ! — Ah oui ? Il ne peut plus ? — Il est gaucher ? — Il a un crochet en fer à la place de la main et il s’en sert comme d’une griffe géante. — Une griffe géante ! — Tu vois, Aline…, commença Peter. — Oui. — Dis : oui, chef ! — Oui, chef ! — Il y a une chose, poursuivit Peter, que tous les enfants qui servent sous mon commandement doivent promettre. Aline pâlit. — Voici ce que c’est : si nous rencontrons Crochet au cours d’une bataille, tu dois me le laisser ! — Je le promets, dit Aline sans arrière-pensée. D’un coup, ils se sentirent un peu moins mal à l’aise car Clochette revenait les rejoindre et la lueur qu’elle 74


dispensait leur permettait de se voir les uns les autres. Malheureusement, elle ne pouvait pas voler aussi lentement qu’eux aussi dut-elle décrire des cercles à l’intérieur desquels ils se déplaçaient comme dans un halo. Alicia trouva cela agréable jusqu’à ce que Peter en fasse remarquer les inconvénients. — Elle me dit que les pirates nous ont repérés avant qu’il fasse nuit et qu’ils ont sorti Long Tom. — Le gros canon ? — Oui. Et forcément, ils voient sa lumière. S’ils sont sûrs que nous sommes près d’elle, ils vont tirer sur nous, c’est évident ! — Alicia ! — Aline ! — Julien ! — Dis-lui de s’en aller tout de suite, Peter, crièrent-ils tous les trois à la fois. Il refusa. — Elle pense que nous avons perdu notre chemin, répliqua-t-il sèchement, et elle est effrayée. Vous ne pensez pas que je la laisserais toute seule alors qu’elle est effrayée ? Un bref instant le cercle lumineux disparut et quelque chose donna à Peter un petit pincement affectueux. — Alors dis-lui d’éteindre sa lumière, demanda Alicia. — Elle ne peut pas. C’est à peu près la seule chose que 75


les fées ne peuvent pas faire. Elles disparaissent seulement d’elles-mêmes quand elles s’endorment comme les étoiles. — Alors dis-lui de s’endormir tout de suite, ordonna presque Aline. — Elle ne peut pas dormir sauf si elle a sommeil. C’est la seule autre chose que les fées ne peuvent pas faire. — Il me semble, grommela Aline, que ce serait pourtant les deux seules choses qui en vaillent la peine. Là, elle eut droit à un pincement mais dépourvu d’affection. — Si au moins un de nous avait une poche, dit Peter, nous pourrions la transporter dedans. Seulement ils étaient partis si précipitamment qu’ils n’avaient pas une seule poche à tous les quatre. Puis il eut une bonne idée. Le chapeau d'Aline ! Clochette accepta de voyager en chapeau à condition qu’on le porte à la main. Aline s’en chargea même si elle avait espéré que ce serait Peter. Ensuite, Alicia prit le chapeau parce qu'Aline prétendit qu’il tapait contre ses genoux pendant qu’elle volait. Et cela, comme nous allons le voir, fut l’occasion d’un mauvais tout qu’on lui joua car Clochette haïssait l’idée de devoir quelque chose à Alicia. Dans le grand chapeau la lumière était complètement cachée et ils volaient en silence. C’était le silence le plus profond qu’ils aient jamais connu. Il fut troublé à une seule reprise par un lapement lointain - Peter expliqua que c’était des bêtes sauvages qui buvaient – et par un râpement qui aurait pu être le bruit de branches frottant l’une contre l’autre – mais il dit que c’était les Indiens qui aiguisaient leurs couteaux. 76


Même ces bruits cessèrent. Pour Julien, la solitude devint insupportable. — Si au moins quelque chose pouvait faire du bruit ! s’écria-t-il. Comme en réponse, l’air retentit de l’explosion la plus monstrueuse qu’il ait jamais entendue. Les pirates leur avaient tiré dessus avec Long Tom. Le grondement se répandit en échos à travers les montagnes et ces échos semblaient demander avec sauvagerie : « Où sont-ils ? Où sont-ils ? Où sont-ils ? » Du coup, ils apprirent tous les trois avec terreur la différence qui existe entre une île imaginaire et cette même île quand elle devient réelle. Quand les cieux redevinrent paisibles, Aline et Julien se retrouvèrent seuls au milieu des ténèbres. Aline battait l’air mécaniquement et Julien flottait sans même savoir comment il s’y prenait. — Es-tu touché ? demanda Aline d’une voix tremblante. — Je n’ai pas encore vérifié, murmura Julien. Nous savons à présent qu’aucun d’eux n’avait été blessé. Peter, cependant, avait été emporté très loin au large par le souffle du boulet tandis qu'Alicia s’était trouvée propulsée vers le haut sans autre compagnie que celle de Clochette. Il aurait mieux valu pour Alicia qu’elle laisse tomber le chapeau. Je ne sais pas si l’idée vint brusquement à Clochette ou 77


si elle l’avait eue en chemin mais elle se précipita aussitôt hors du couvre-chef d'Aline dans l’intention de conduire Alicia à sa perte. Clochette n’était pas totalement mauvaise ou, plutôt, elle était totalement mauvaise à ce moment-là tandis qu’à d’autres, elle était entièrement bonne. Les fées doivent être une chose ou l’autre : elles sont si petites qu’elles ne peuvent malheureusement héberger qu’un sentiment à la fois. Elles ont le droit d'en changer mais il faut que ce soit un changement complet. Pour l’heure, allez savoir pourquoi, elle était pleine de ressentiment envers Alicia. C’est ce que disait son tintement si gracieux. Alicia ne pouvait pas le comprendre, et je pense qu’il y avait pas mal de vilains mots. Seulement cela sonnait aimablement, et elle volait en faisant des aller-retour qui signifiaient clairement : « Suis-moi et tout ira bien. » Qu’aurait pu faire d’autre l’infortunée Alicia ? Elle appela Peter, Aline et Julien et reçut seulement la réponse moqueuse de l’écho. Elle ne savait pas encore que Clochette lui portait une haine féroce, une vraie haine d’adulte. Aussi, tout abasourdie, elle suivit la petite fée d’un vol un peu titubant vers sa perte.

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Sentant que Peter était sur le chemin du retour, le Pays Imaginaire s’éveilla de nouveau à la vie. Quand il est absent, tout est plutôt tranquille sur l’Ile. Les fées restent au lit une heure de plus le matin, les bêtes s’occupent de leurs petits, les Indiens mangent goulûment pendant six jours et six nuits de suite et quand les pirates et les enfants perdus se croisent, ils se contentent de se provoquer. Mais avec l’arrivée de Peter, qui déteste la léthargie, ils reprennent tous leurs activités : en posant l’oreille au sol, vous pourriez entendre l’Ile bouillonner de vie. Ce soir-là, les principales forces de l’Ile étaient disposées comme je vais vous le raconter. Les garçons perdus faisaient une sortie à la recherche de Peter. Les pirates faisaient une sortie à la recherche des garçons perdus. Les Indiens faisaient une sortie à la recherche des pirates. Ils tournaient et tournaient en rond sur l’Ile, mais sans parvenir à se rencontrer car ils avançaient tous à la même vitesse. Tous voulaient voir couler le sang sauf les garçons, qui

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aimaient ça d’ordinaire mais qui, ce soir-là, étaient simplement sortis pour accueillir leur capitaine. Leur nombre sur l’Ile varie selon que certains sont tués et ainsi de suite. Et quand ils semblent se mettre à grandir, ce qui est contraire aux règles, Peter les élimine. A ce moment-là, il y en avait six, en comptant les Jumeaux comme deux. Faisons comme si nous étions cachés au milieu des cannes à sucre et regardons-les s’avancer furtivement à la queue leu leu, la main posée sur leur coutelas. Comme Peter leur interdit de lui ressembler, ils se vêtent de peaux d’ours qu’ils ont tués de leurs propres mains, cela les rend si ronds et si rembourrés que, quand ils tombent, ils se mettent à rouler. Du coup, ils sont devenus extrêmement habiles pour éviter les chutes. Le premier à passer est Tootles, pas le moins courageux mais sûrement le plus malchanceux de cette joyeuse bande. Il a participé à beaucoup moins d’aventures que les autres car les grands événements surviennent à peine a-t-il tourné le dos. Quand tout est bien tranquille, il en profite pour s’éloigner ramasser quelques bûches pour le feu et quand il s’en retourne, les autres dégoulinent de sang. Au lieu de l’aigrir, cette malchance lui a donné un air légèrement mélancolique et lui a adouci le caractère, de sorte qu’il est certainement le plus humble de tous les garçons perdus. Pauvre diable de Tootles, il y a du 80


risque dans l’air pour toi ce soir. Fais attention car une aventure est sur le point de se proposer et qui, si tu l’acceptes, te rendra profondément malheureux. Tootles, la fée Clochette est tout entière vouée au mal de ce soir ; elle cherche un instrument pour ses méfaits et elle pense que tu es le garçon le plus facile à manipuler. Méfie-toi de Clochette, Tootles ! Il faudrait qu’il nous entende mais nous ne sommes pas réellement sur l’Ile et il passe son chemin, en se mordant les doigts. Vient ensuite Nibs, qui est joyeux et débonnaire. Le suit Slightly qui taille des sifflets dans les branches d’arbres et danse sur ses propres airs jusqu’à l’extase. Slightly est le plus vaniteux de tous. Il croit se souvenir des jours avant qu’ils ne soient perdus, avec leurs manières et leurs habitudes, d’où son nez qui pointe excessivement vers le haut. Curly est le quatrième : il est en faute régulièrement et il a dû si souvent se dénoncer quand Peter disait : « Celui qui a fait ça sort du rang ! » que désormais, quand il entend cette phrase, il fait un pas en avant, qu’il soit coupable ou pas. Pour finir, voici les Jumeaux. On ne peut pas les décrire car on risquerait de ne pas décrire le bon. En fait, Peter n’a jamais trop bien su que ce sont des jumeaux, et comme dans la bande personne n’a le droit de savoir quelque chose qu’il ignore, ces deux-là n’ont jamais eu qu’une connaissance vague d’eux-mêmes ; ils font de leur mieux pour donner satisfaction, en restant toujours près l’un de l’autre, comme pour se

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faire pardonner d’être deux. Les garçons disparaissent dans les ténèbres et, au bout d’un moment (mais un court instant seulement, car les choses vont vite sur l’Ile) arrivent les pirates qui sont sur leurs traces. On les entend avant de les voir, et c’est toujours la même abominable chanson : Vire de bord, yo-ho, largue l’amarre ! Nous partons écumer les mers ! Si un coup de feu nous sépare, Rendez-vous, c’est dit, en enfer ! Jamais Executions Dock ne vit pendre une plus affreuse bande. Voici, un peu en avant, la tête perpétuellement penchée vers le sol pour écouter, ses grands bras nus, des pièces de huit dans les oreilles en guise de pendants, le bel italien Cecco, de la pointe de son sabre, a inscrit son nom en lettres de sang sur le dos du gouverneur de la prison de Gao. Le Noir gigantesque qui vient derrière lui a porté d’innombrables noms depuis qu’il a abandonné celui que les mères à la peau mate emploient encore sur les rives du Gadjo-mo pour faire peur aux enfants désobéissants. Voici Bill Jukes dont chaque pouce de peau est tatoué, ce même Bill Jukes qui encaissa six douzaines de coups de fouet sur le Walrus du capitaine Flint avant de lâcher le sac de pièces qu’il tenait. Puis Cookson, dont on dit qu’il est le frère de Black Murphy (mais ce n’est pas prouvé), et Gentleman Starkey, autrefois concierge dans un lycée et toujours plein de 82


délicatesse au moment de tuer quelqu’un, et Skylights (le Skylights de l’équipage de Morgan), et le bosco irlandais, Smee, un homme remarquablement cordial qui tue, pour ainsi dire, sans se fâcher et qui est le seul non-conformiste de la bande de Crochet. Et puis Noodler, dont les bras, attachés à l’envers, se tendent vers le dos, et Rob, Mullins, et Alf Mason, et beaucoup d’autres rufians bien connus et redoutés dans toutes les Caraïbes. Au milieu d’eux, le plus noir et le plus imposant de tout ce sombre assortiment, venait James Crochet – ou, comme il l’écrit lui-même, Jas Crochet. On prétend qu’il est le seul homme que le cuisinier unijambiste a jamais craint. Il était allongé, prenant ses aises, dans un chariot que ses hommes tiraient ou poussaient et, à la place de la main droite, il avait ce crochet de fer dont il ne cessait de se servir pour les inciter à accélérer l’allure. Cet homme terrible traitait ses hommes comme des chiens et, comme des chiens, ils lui obéissaient. Toute sa personne avait des allures funèbres, avec un visage noiraud et des cheveux arrangés en longues boucles. Vues de loin, elles ressemblaient à des chandelles noires, ce qui ajoutait une touche macabre à cet imposant personnage. Ses yeux, qui avaient le bleu du myosotis, exprimaient une mélancolie profonde, sauf quand il vous plongeait son crochet dans la chair. A cet instant, deux points rouges apparaissaient dans ses prunelles et les illuminaient abominablement. Il avait conservé des

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manières de grand seigneur, de sorte qu’il vous éventrait, quand il en avait l’occasion, toujours avec élégance. Je me suis laissé dire aussi que c’était un conteur d’exception. Il n’était jamais aussi sinistre que quand il redoublait de politesse, ce qui est sans doute la meilleure preuve d’une excellente éducation. L’élégance de sa diction, même quand il proférait des gros mots, et la distinction de son maintien, le désignaient comme appartenant à une autre caste de son équipage. Homme d’un courage indomptable, il ne redoutait, à ce qu’on disait, que la vue de son propre sang, qui était épais et d’une couleur inhabituelle. Pour ce qui est du costume, il singeait un peu la mode associée au nom de Charles II car il avait entendu dire, à une époque antérieure de sa carrière, qu’il présentait une certaine ressemblance avec les membres de l’infortunée famille Stuart. Il avait à la bouche un porte-cigares de son invention qui lui permettait d’en fumer deux à fois. Mais ce qu’il avait de plus terrifiant, c’était, sans conteste, son crochet. Maintenant, tuons un pirate, pour illustrer la méthode Crochet. Skylights fera l’affaire. En passant, Skylights trébuche et le heurte, froissant sa fraise de dentelle. Le crochet jaillit, il y a un bruit de lacération, un cri. Puis le cadavre est poussé sur le côté du chemin et les pirates continuent leur marche. Crochet n’a même pas ôté ses cigares de la bouche. Voilà l’homme terrible auquel Peter se mesure. Lequel 84


gagnera ? Sur la trace des pirates, descendant sans aucun bruit un sentier que des regards inexpérimentés ne pourraient même pas déceler, viennent les Indiens, l’œil aux aguets. Ils portent des tomahawks et des coutelas, et leurs corps dénudés luisent d’huile et de peinture. Ils ont des scalps attachés à la taille, des scalps de garçons comme de pirates, car ils font partie de la tribu des Picanninies qu’il ne s’agit pas de confondre avec les Delaware ou les Hurons – eux sont pacifiques. A l’avant-garde, arrive à quatre pattes Grande Grosse Petite Panthère, un brave détenteur de tant de scalps que, dans la position où il se trouve, ils le gênent quelque peu pour avancer. Protégeant les arrières du groupe – la position la plus périlleuse – voici se tenant bien droite, Tiger Lily, une princesse dans son plein droit. C’est la plus magnifique des chasseresses nocturnes, la beauté de la tribu, une coquette, froide et amoureuse par intervalles. Il n’y a pas un seul brave qui ne rêve de l’épouser mais elle se préserve du mariage à coups de sa hachette. Observez comment les Indiens passent sur les branches mortes sans faire le plus petit bruit. Tout ce qu’on entend, c’est leur respiration, qui est assez forte. Le fait est qu’ils sont plutôt gras, vu qu’ils viennent de s’empiffrer plusieurs jours durant mais, avec le temps, ils maigriront. Pour le moment, toutefois, c’est le principal risque qu’ils courent.

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Les Indiens disparaissent comme ils sont venus, pareils à des ombres, et bientôt la place est prise par les bêtes féroces, un défilé grandiose et coloré : lions, tigres, ours ainsi que les innombrables animaux sauvages plus petits qu’ils font fuir devant elles ; car toutes les espèces de bêtes et en particulier les mangeuses d’hommes, vivent joue contre mâchoire dans cette Ile bienheureuse. Ces bêtes sauvages avancent la langue pendante ce soir, car elles ont faim. Une fois qu’elles sont passées, arrive le dernier personnage, un crocodile gigantesque. Nous verrons un peu plus tard aux trousses de qui est il lancé. A peine le crocodile est-il passé que les garçons perdus apparaissent de nouveau car la procession doit continuer indéfiniment sauf si un groupe s’arrête ou change d’allure. Alors, ils seront très vite les uns sur les autres. Tous lancent des regards perçants vers l’avant mais aucun ne soupçonne que le danger peut surgir de l’arrière. Cela prouve à quel point l’Ile était réelle. Les premiers à sortir de ce cercle en mouvement, ce furent les garçons. Ils s’allongèrent sur le gazon, près de leur demeure souterraine.

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— Je voudrais vraiment que Peter revienne, dirent-ils en chœur. Ils semblaient nerveux bien qu’ils fussent tous, en taille et de carrure, plus développés que leur capitaine. — Je suis le seul à ne pas avoir peur des pirates, dit Slightly sur ce ton qui l’empêchait d’être populaire auprès des autres. Peut-être un bruit distant le troubla-t-il car il ajouta aussitôt : — Mais je voudrais qu’il revienne et qu’il nous dise s’il a pu en apprendre plus long sur le compte de Cendrillon. Ils parlèrent de Cendrillon et Tootles croyait fermement que sa mère avait dû être comme elle. C’était seulement pendant les absences de Peter qu’ils pouvaient parler des mères ; il interdisait en effet ce sujet de conversation, qu’il jugeait idiot. — Tout ce que je me rappelle de ma mère, leur raconta Nibs, c’est qu’elle disait souvent à mon père : « Oh ! comme j’aimerais avoir un carnet de chèques à moi ! » Je ne sais pas ce que c’est, un carnet de chèques, mais j’aimerais rudement en donner un à ma mère. Tandis qu’ils causaient, ils perçurent un bruit lointain. Vous ou moi, comme nous ne sommes pas des êtres

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sauvages vivant dans les bois, nous n’aurions rien entendu. Eux l’entendirent. C’était la sinistre chanson : Yoho, yo-ho, c’est la vie de pirate La pavillon avec un crâne et des os Une heure à rigoler, une cravate en chanvre Et en route pour le fond de l’eau ! Aussitôt, les enfants perdus – mais… mais où sont-ils ? Ils ne sont plus là. Des lapins n’auraient pas filé plus vite ! Je vais vous dire où ils sont. A l’exception de Nibs qui est parti en reconnaissance, ils sont déjà dans leur repaire souterrain, une résidence tout à fait délicieuse dont nous ferons bientôt la visite. Comment y sont-ils arrivés ? Car il n’y a aucune entrée en vue, si ce n’est une grosse pierre qui, si on la déplaçait, révélerait l’entrée de la caverne. En y regardant de plus près, vous remarqueriez qu’il y a sept gros arbres avec chacun, dans son tronc creux, un trou de la grosseur d’un garçon. Ce sont les sept entrées de leur maison sous la terre, entrées que Crochet cherche en vain depuis des lunes et des lunes. Les trouvera-t-il ce soir ? Alors que les pirates arrivaient, l’œil perçant de Starkey aperçut Nibs qui disparaissait dans les bois. Aussitôt, il le mit en joue avec son pistolet. Seulement, une griffe en fer l’agrippa par l’épaule.

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— Cap’taine, lâchez-moi ! cria-t-il en se tordant de douleur. A présent, pour la première fois, nous entendrons la voix de Crochet. C’était une voix sinistre. — Range d’abord ton pistolet, ordonna-t-il sévèrement. — C’était un de ces garçons que vous détestez. J’aurais pu l’abattre tout net. — Oui, et le bruit nous aurait fait avoir les Indiens de Tiger Lily sur le dos ! Tu tiens à perdre ton scalp ? — Est-ce que je le poursuis, demanda Smee, pour le chatouiller avec Johnny Tirebouchon ? Smee avait des noms plaisants pour tout. Il appelait son sabre Johnny Tirebouchon parce qu’il le faisait tourner dans les blessures qu’il faisait. En fait, on pourrait raconter beaucoup d’anecdotes sympathiques à propos de Smee. Par exemple, après avoir tué quelqu’un, il essuyait ses lunettes et pas son épée. — Johnny est un gars discret, rappela-t-il à Crochet. — Pas maintenant, Smee, répondit Crochet d’une voix sépulcrale. Il est seul et je veux faire leur affaire à tous les sept. Dispersez-vous et cherchez-les. Les pirates disparurent sous les arbres et, en un instant, leur capitaine et Smee se retrouvèrent seuls. Crochet exhala un long soupir et, je ne sais pour quelle raison, peut-être à cause de la douce beauté de cette soirée, il éprouva le besoin soudain de faire à son fidèle 89


bosco le récit de son existence. Il parla longtemps et avec gravité mais de tout ce dont il fut question, Smee qui était plutôt stupide, n’en comprit rien du tout. Il put saisir cependant le mot « Peter ». — Par-dessus tout, disait Crochet avec passion, je veux leur capitaine, Peter Pan. C’est lui qui m’a coupé la main. Il brandissait son crochet de façon menaçante. — Il y a longtemps que j’attends l’occasion de lui serrer la main avec ça. Je le déchirerai ! — Pourtant, dit Smee, je vous ai souvent entendu dire que ce crochet valait toute une flopée de mains, pour peigner les cheveux et quantité d’autres usages domestiques. — C’est vrai, répondit le capitaine. Si je devais être mère, je prierais que mes enfants naissent avec ceci plutôt qu’avec ça. Tout en parlant, il lança un regard plein d’orgueil à sa main en fer et un regard de dédain à l’autre. Puis, de nouveau, il se renfrogna. — Peter a lancé mon bras à un crocodile qui passait par là, dit-il en grimaçant. — J’ai souvent remarqué votre peur étonnante des crocodiles, dit Smee.

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— Pas des crocodiles, le corrigea Crochet, mais de celui-là. Il baissa la voix. — Il a tellement aimé mon bras, Smee, qu’il me suit sans relâche depuis, de mer en mer et de terre en terre, en se léchant les babines à l’idée de croquer le reste. — En un sens, dit Smee, c’est un compliment. — Des compliment, de ce genre, je n’en veux pas, aboya Crochet avec humeur. Je veux Peter qui a donné à cette brute l’envie de me manger ! Il s’assit sur un énorme champignon et poursuivit, un frisson dans la voix. — Smee, dit-il, ce crocodile m’aurait déjà eu si, par un heureux hasard, il n’avait pas avalé un réveil qui continue de tictaquer dans son ventre. Ainsi, avant qu’il puisse m’attraper, j’entends le tic-tac et je détale. Il rit mais son rire était lugubre. — Un jour ou l’autre, dit Smee, le réveil s’arrêtera et alors, il vous attrapera. Crochet s’humecta les lèvres qu’il avait sèches. — Oui, dit-il, ce siège est chaud.

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Il bondit sur ses pieds. — Foire d’empoigne et combat d’enfer, je brûle ! Ils examinèrent le champignon qui était d’une taille et d’une solidité inconnues sur le continent. Quand ils essayèrent de l’arracher, il céda facilement car il n’avait pas de racines. Chose plus étrange, de la fumée commença aussitôt de s’élever. Les pirates s’entreregardèrent. — Une cheminée ! s’exclamèrent-ils. Ils avaient découvert la cheminée du repaire sous la terre. Les garçons avaient l’habitude de la dissimuler sous un champignon quand il y avait des ennemis aux alentours. Il n’y avait pas que de la fumée qui sortait. Il y avait aussi des voix d’enfants, car les garçons se sentaient tellement en sûreté dans leur cachette qu’ils bavardaient gaiement. Les pirates les écoutèrent puis remirent le champignon en place. Ils regardèrent autour d’eux et repérèrent les trous dans les sept arbres. — Les avez-vous entendus dire que Peter Pan n’est pas là ? murmura Smee tout en tripotant Johnny Tirebouchon. Crochet fit « oui » de la tête. Il demeura un long

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moment absorbé dans ses pensées puis, enfin, un sourire glaçant illumina son visage basané. Smee attendait. — Dévoilez votre plan, capitaine, s’écria-t-il joyeusement. — Retournez au bateau, répondit Crochet entre ses dents, et préparez un gros gâteau bien épais avec une jolie couche de sucre vert dessus. Il peut y avoir plusieurs pièces en dessous mais il n’y a qu’une cheminée. Ces petites taupes stupides n’ont pas pensé qu’ils n’avaient pas besoin d’une entrée chacun. Cela montre qu’ils n’ont pas de mère. Nous laisserons le gâteau sur la plage du Lagon des Sirènes. Ces garçons sont toujours à se baigner par-là et à jouer avec les sirènes. Ils trouveront le gâteau et ils l’avaleront tout entier parce que, n’ayant pas de mère, ils ne savent pas combien il est dangereux de se gaver de gâteau trop gras et trop sucré. Il éclata de rire. Pas un rire lugubre cette fois mais un rire ordinaire. — Ha ! Ha ! Et ils mourront ! Smee l’avait écouté avec une admiration croissante. — C’est le plan le plus exquis et le plus scélérat que j’ai jamais entendu, s’exclama-t-il.

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Au comble de l’excitation les deux pirates se mirent à danser et à chanter : Largue l’amarre, vire de bord Quand j’apparais, ils sont tous morts, Il vous restera rien sur les os, Quand vous serrerez la pince à Crochet ! Ils commencèrent le couplet mais n’en vinrent jamais à bout car un autre bruit résonna et les fit s’immobiliser. Ce fut d’abord un son si ténu qu’une feuille, en tombant dessus, l’aurait étouffé mais, en s’approchant, il se fit plus distinct. Tictac ! Tictac ! Crochet demeura sur place, un pied en l’air et tout tremblant. — Le crocodile ! s’étrangla-t-il. Et il s’enfuit à toutes jambes, suivi par le bosco. C’était bien le crocodile. Il avait dépassé les Indiens qui s’étaient lancés sur les traces des autres pirates. Il se hâta à la poursuite de Crochet. Une nouvelle fois, les garçons perdus reparurent au grand air. Pourtant, la nuit n’était pas au bout de ses dangers, car, tout à coup, un Nimbs hors d’haleine se

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précipita au milieu d’eux, poursuivi par une meute de loups. La langue de ses poursuivants pendait de leur horribles gueules béantes. — Sauvez-moi ! Sauvez-moi ! cria Nibs en tombant au sol. — Que faire ? Que faire ? A ce moment-là, toutes leurs pensées se tournèrent vers Peter, ce qui n’était pas un mince compliment à lui faire. — Comment s’y prendrait Peter à notre place ? se demandèrent-ils en chœur. Et, presque dans le même souffle, ils répondirent : — Peter les regarderait entre ses jambes ! Et aussitôt : — Faisons ce que Peter ferait. C’est vraiment la manière la plus efficace de tenir tête aux loups. Ils se penchèrent comme un seul garçon et regardèrent les loups la tête entre les jambes. Il y eut un moment qui fut long à passer mais la victoire suivit de près car, en voyant les garçons s’avancer vers eux dans cette terrible position, les loups s’enfuirent la queue basse. Nibs se releva et les autres crurent que, de ses yeux

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perçants, il distinguait encore les loups. Mais ce n’était pas des loups qu’il voyait. — J’ai perçu quelque chose de merveilleux, s’exclama-til, tandis que les autres faisaient cercle autour de lui. Un grand oiseau blanc. Il vient par ici. — Quel genre d’oiseau, penses-tu ? — Je ne sais pas, dit Nibs qui était frappé de stupeur. Il semble tellement fatigué et, en volant, il ne cesse de gémir : « Pauvre Alicia ! » — Pauvre Alicia ? — Je me rappelle, s’écria aussitôt Slightly, il y a des oiseaux qu’on appelle des Alicia. — Regardez, il approche ! cria Curly en montrant Alicia du doigt, dans les airs. Elle était désormais presque au-dessus d’eux et ils pouvaient percevoir ses petits cris plaintifs. Mais, plus distinctement, se fit entendre la voix perçante de Clochette. La fée aigrie avait dépouillé toute apparence d’amitié et harcelait sa victime de tous les côtés en la pinçant sauvagement chaque fois qu’elle la touchait. — Salut, Clo ! dirent les garçons perdus. Clo leur répondit en tintant : — Peter veut que vous tiriez sur cette Alicia. Il n’était pas dans leur nature de discuter quand Peter ordonnait.

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— Faisons ce que souhaite Peter ! s’écrièrent les garçons simplets. Vite, à nos arcs et à nos flèches ! Chacun, à l’exception de Tootles, plongea dans son arbre. Lui avait déjà son arc et ses flèches avec lui. Clochette le remarqua et se frotta les mains. — Vite, Tootles, vite ! cria-t-elle. Peter sera si content. Tout excité, Tootles plaça une flèche sur son arc. — Ecarte-toi Clo ! dit-il. Sur quoi il tira, et Alicia tomba au sol, une flèche plantée dans la poitrine.

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Ce benêt de Tootles se tenait tel un conquérant près du corps d'Alicia quand les autres garçons jaillirent en armes de leurs troncs. — Trop tard ! cria-t-il fièrement. J’ai abattu ce Alicia. Peter sera tellement content de moi ! Au-dessus de lui, Clochette cria : « Bougre d’âne ! » et fila se cacher. Les autres ne l’entendirent pas. Ils s’étaient regroupés autour d'Alicia et, tandis qu’ils la regardaient, un terrible silence s’abattit sur eux. Slightly fut le premier à parler. — Ce n’est pas un oiseau, dit-il d’une voix inquiète. Je crois que ce doit être une dame. — Une dame ? dit Tootles en se mettant à trembler. — Et nous l’avons tuée, dit Nibs d’une voix rauque. Tous ôtèrent leur couvre-chef.

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— Maintenant, je comprends, dit Curly. Peter nous la ramenait. Et, de tristesse, il se jeta au sol. — Une dame pour s’occuper de nous, enfin ! dit un des jumeaux. Et toi, tu l’as tuée ! Ils étaient désolés pour lui et plus encore pour eux ; quand il fit un pas vers eux, ils se détournèrent. Le visage de Tootles était très pâle mais toute sa personne était empreinte d’une dignité qu’il n’avait jamais eue auparavant. — Je l’ai fait, dit-il pensivement. Quand une dame venait à moi dans mes rêves, je disais : « Jolie maman ! Jolie maman ! » Et quand elle est apparue pour de vrai, je l'ai abattue. Il s’éloigna lentement. — Ne t’en va pas, le rappelèrent-ils, pleins de pitié. — Il le faut, répondit-il en tremblant. J’ai trop peur de Peter. Ce fut à ce moment tragique qu’ils entendirent un bruit qui fit presque s’arrêter leur cœur dans leur poitrine : le cri de triomphe de Peter. — Peter ! s’exclamèrent-ils.

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Il annonçait toujours son retour de cette façon-là. — Cachons-la, murmurèrent-ils. Ils se groupèrent autour d'Alicia mais Tootles demeura à l’écart. Une nouvelle fois ce cri retentissant, et Peter atterrit devant eux. — Salut les gars ! cria-t-il. Ils le saluèrent tous mécaniquement et, de nouveau, ce fut le silence. Il fit la moue. — Je suis de retour, dit-il avec chaleur. Pourquoi vous ne m’accueillez pas mieux ? Ils ouvrirent la bouche mais aucun « hourra ! » n’en sortit. Peter passa outre, trop pressé qu’il était de leur apporter la glorieuse information. — Grande nouvelle, les gars, lança-t-il, je vous ai enfin amené à tous une mère. De nouveau aucun bruit sauf celui, sourd, que fit Tootles en se jetant à genoux. — Vous ne l’avez pas aperçue ? demanda Peter qui commençait à s’inquiéter. Elle volait vers ici. 100


— Pauvre de moi ! dit une voix. — Quel triste jour ! dit une autre. Tootles se releva. — Peter, dit-il tranquillement, je vais te la montrer. Et comme les autres continuaient de la cacher, il demanda : — Ecartez-vous, les Jumeaux, que Peter puisse la voir. Ils s’écartèrent tous et laissèrent Peter voir. Quand il eut regardé pendant un petit moment, il ne sut que faire. — Elle est morte, dit-il, mal à l’aise. Peut-être qu’elle a peur d’être morte. Peter envisagea de s’éloigner en sautillant de façon comique jusqu’à ce qu’elle soit hors de vue et, ensuite, de ne plus jamais revenir à cet endroit-là. Eux auraient été contents de le suivre, s’il avait fait ça. Seulement, il y avait la flèche. Il l’arracha du cœur d'Alicia et se retourna vers la bande. — A qui est-elle ? demanda-t-il sévèrement. — A moi, Peter, répondit Tootles en se remettant à genoux. — Ô main infâme ! dit Peter en levant la flèche pour l’employer comme une dague.

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Tootles ne tiqua pas. Il dénuda sa poitrine. — Frappe, Peter, dit-il d’une voix ferme. Frappe-moi pour de vrai ! Par deux fois, Peter leva la main et, par deux fois, elle retomba. — Je ne peux pas te frapper, dit-il étonné. Il y a quelque chose qui retient ma main. Tous le considérèrent avec surprise sauf Nibs qui, par chance, regardait Alicia. — C’est elle, cria-t-il, la dame Alicia ! Regardez, son bras ! Chose merveilleuse à raconter, Alicia avait levé le bras. Nibs se pencha sur elle et prêta l’oreille, plein de respect. — Je crois qu’elle a dit : « Pauvre Tootles ! », murmurat-il. — Elle vit ! dit sobrement Peter. — La dame Alicia est vivante ! cria aussitôt Slightly. Alors Peter s’agenouilla auprès d’elle et trouva son bouton. Vous vous en souvenez, elle l’avait pendu à une chaîne qu’elle portait autour du cou.

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— Regardez, dit-il, la flèche a tapé dessus. C’est le baiser que je lui ai donné. Il lui a sauvé la vie. — Je me rappelle les baisers, intervint aussitôt Slightly. Laisse-moi le voir. Eh oui ! C’est un baiser ! Peter ne l’entendit pas. Il demandait à Alicia de se remettre rapidement pour qu’il puisse lui montrer les sirènes. Bien sûr, elle ne pouvait pas encore lui répondre étant donné qu’elle était encore évanouie sous le coup de la frayeur. Une note plaintive se fit entendre au-dessus d’eux. — Ecoutez Clo ! dit Curly. Elle pleure parce que la Alicia est vivante. Ils durent alors raconter à Peter le crime de Clochette. Ils ne l’avaient jamais vu faire une mine aussi sévère. — Ecoute-moi, fée Clochette, cria-t-il, je ne suis pas ton ami du tout. Tiens-toi loin de moi pour toujours ! Elle se posa sur son épaule pour le supplier mais il la balaya d’un revers de main. Ce ne fut pas avant qu'Alicia ait levé le bras une nouvelle fois qu’il se modéra suffisamment pour dire : — Bon, peut-être pas pour toujours mais pour une semaine entière ! Vous pensez que Clochette fut reconnaissante à Alicia d’avoir levé le bras ? Mon Dieu non ! Jamais elle n’eut

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plus envie de la pincer méchamment. Les fées sont bizarres en réalité et Peter, qui les connaissait mieux que personne, les houspillait souvent. Mais que faire d'Alicia vu son état de santé fort préoccupant ? — Transportons-la en bas, dans le repaire, suggéra Curly. — Oui, dit Slightly. C’est ce qui se fait avec les dames. — Non, non, dit Peter. On ne doit pas la toucher. Ce ne serait pas assez respectueux. — C’est bien ce que je pensais, dit Slightly. — Mais si elle reste étendue là, dit Tootles, elle va mourir. — Oui, elle va mourir admit Slightly, mais il n’y a pas moyen de faire autrement. — Mais si, s’exclama Peter. Bâtissons une petite maison autour d’elle ! Ils furent ravis. — Vite, leur commanda-t-il. Apportez-moi chacun ce que nous avons de mieux. Videz le repaire. Grouillez ! L’instant d’après, ils étaient aussi actifs que des tailleurs la veille d’un mariage. Ils trottèrent de-ci de-là, descendirent de la literie, remontèrent du bois, et tandis qu’ils s’affairaient, qui apparut ? Personne d’autre qu'Aline et Julien. Tout en avançant, ils s’endormaient brusquement, debout, s’éveillaient, faisaient un autre pas, se rendormaient. 104


— Aline, Aline, pleurnichait Julien, réveille-toi. Où est Croquette, Aline ? Et la maison ? Alors Aline se frottait les yeux et marmonnait : — C’est pourtant vrai, nous avons volé. Vous imaginez combien ils furent soulagés de retrouver Peter. — Salut, Peter, dirent-ils. — Salut, répondit Peter aimablement, bien qu’il eût complètement oublié qui ils étaient. Pour l’heure, il était très occupé à mesurer Alicia avec ses pieds pour savoir les dimensions qu’il faudrait donner à la maison. Evidemment, il prévoyait de laisser de la place pour une table et des chaises. Aline et Julien le regardèrent faire. — Alicia est endormie ? demandèrent-ils. — Oui. — Aline, suggéra Julien, réveillons-la et demandons-lui de nous préparer à dîner. Il parlait encore quand d’autres garçons arrivèrent en coup de vent avec des branches pour construire la maison. — Regarde-les ! s’écria-t-il. — Curly, dit Peter sur un ton très autoritaire, veille à ce

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que ces garçons aident à bâtir la maison. — Oui, chef ! — Bâtir une maison ? s’exclama Aline. — Pour la Alicia, dit Curly. — Pour Alicia, répondit Aline, abasourdie. Mais pour quoi faire ! — Comme ça, pour elle, dit Curly, et nous serons ses serviteurs. — Vous ? Les serviteurs d'Alicia ! — Oui ! dit Peter, et vous aussi ! Emmenez-les ! Les deux enfants stupéfaits furent enrôlés pour couper, tailler et transporter. — Les chaises et un foyer d’abord, ordonna Peter. Nous bâtirons une maison tout autour. — Oui, dit Slightly, c’est comme ça qu’on bâtit une maison, cela me revient. Peter pensa à tout : — Slightly, cria-t-il, file chercher un docteur ! — Oui, chef ! répliqua aussitôt Slightly avant de s’éloigner en se grattant la tête. Seulement il savait qu’il fallait obéir à Peter. Il revint un moment plus tard, le chapeau d' Aline sur la tête et la mine solennelle. — Pardonnez-moi, monsieur, dit Peter en s’avançant vers lui, êtes-vous le docteur ? La différence entre Peter et les autres garçons dans un pareil moment, c’était que les autres savaient que 106


c’était pour de faux tandis que chez lui, réalité et pour de faux étaient exactement la même chose. Cela gênait parfois les garçons, quand ils devaient feindre de manger leur dîner, par exemple. S’ils s’arrêtaient de faire semblant, il leur tapait sur les doigts. — Oui, mon petit monsieur, répondit Slightly avec inquiétude vu que ses phalanges étaient encore douloureuses. — S’il vous plaît, expliqua Peter, il y a là une dame très malade. Elle était allongée à leurs pieds, mais Slightly eut le bon sens de ne pas la voir. — Ta ! ta ! ta ! dit-il, où est-elle couchée ? — Dans la clairière, là-bas ! — Je vais mettre une chose en verre dans sa bouche, dit Slightly. Il fit semblant de le faire. Peter attendait. Ce fut un moment d’intense émotion quand la chose en verre fut retirée de la bouche de la malade. — Comment va-t-elle ? demande Peter. — Ta, ta, ta, dit Slightly, cela l’a guérie. — J’en suis heureux ! s’écria Peter. — Je repasserai ce soir, dit Slightly. Donnez-lui du bouillon de bœuf dans une tasse à bec verseur. Entre-temps, le bois n’avait pas cessé de résonner du bruit des haches. Presque tout ce qui est nécessaire à l’édification d’un logis confortable était posé aux pieds 107


d'Alicia. — Si au moins nous savions quel genre de maison elle aime le mieux, dit quelqu’un. — Peter, cria un autre, elle remue les lèvres. — Sa bouche s’ouvre, cria un troisième en la regardant avec respect. Oh ! qu’elle est jolie ! — Peut-être qu’elle va chanter dans son sommeil, dit Peter. Alicia, chante-nous quel genre de maison tu aimerais avoir. Sans ouvrir les yeux, Alicia se mit aussitôt à chanter : J’aimerais avoir une maison, La plus petite jamais vue, Avec de drôles de murs rouges, Et un toit vert couleur de mousse. Ils gazouillèrent de joie en l’entendant car, par le plus heureux des hasards, les branches qu’ils avaient apportées étaient couvertes de sève rouge, que le sol était tapissé de mousse. Tout en édifiant la petite maison, ils se mirent eux-mêmes à chanter : Nous avons bâti les murs et le toit Et fabriqué une charmante porte Aussi, dites-nous, maman Alicia Que désirez-vous d’autre ? A cela, elle répondit avec une certaine avidité :

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Oh ! juste après je pense avoir De gaies fenêtres tout autour, Des roses qui regardent dedans, Des bébés qui regardent dehors. Ouvrir de larges fenêtres fut l’affaire de quelques coups de poing et de grandes feuilles jaunes firent les rideaux. Mais les roses…? — Des roses, demanda Peter sévèrement. Ils s’empressèrent de faire semblant de faire grimper les plus belles roses le long des murs. — Des bébés ? Pour éviter que Peter ne réclame des bébés, ils s’empressèrent de chanter à nouveau : Nous avons fait les roses qui regardent. Les bébés, eux sont devant la porte : Nous ne pouvons pas nous faire nous-mêmes, Vu que nous sommes déjà faits ! Trouvant que c’était une bonne idée, Peter prétendit aussitôt qu’elle était sienne. La maison était très belle et, sans nul doute, Alicia se sentait très bien à l’intérieur même si, bien sûr, ils ne pouvaient plus la voir. Peter en fit plusieurs fois le tour, veillant aux dernières touches. Rien n’échappa à son regard d’aigle. Et juste comme

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elle semblait tout à fait terminée : — Il n’y a pas de heurtoir à la porte, dit-il. Ils eurent vraiment honte, mais Tootles donna la semelle d’une de ses chaussures qui fit un excellent heurtoir. Complètement achevée, pensèrent-ils alors. Eh bien pas du tout ! — Il n’y a pas de cheminée, dit Peter. Il faut qu’il y ait une cheminée. — C’est vrai qu’il faut absolument une cheminée, dit Aline d’un air important. Cela donna une idée à Peter. Il s’empara du chapeau sur la tête d'Aline, en fit sauter le fond et le posa sur le toit. La petite maison fut si contente d’avoir une cheminée aussi formidable que de la fumée se mit aussitôt à en sortir. A ce moment-là, enfin, la maison était bel et bien achevée. Il ne restait plus qu’à frapper à la porte. —Tâchez de vous montrer à votre avantage, les avertit Peter. La première impression est terriblement importante. Il eut la chance que personne ne lui demande ce qu’était la première impression mais ils étaient trop occupés à se montrer à leur avantage.

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Il frappa poliment. Les bois étaient aussi silencieux que les enfants. Nul bruit ne se faisait entendre, exception faite de Clochette qui les observait depuis une branche et se moquait d’eux. Les garçons se demandaient si on leur répondrait. Et si c’était une dame, comment serait-elle ? La porte s’ouvrit et une dame sorti. C’était Alicia. Ils ôtèrent leur couvre-chef. — Où suis-je ? demanda-t-elle. Bien sûr, Slightly fut le premier à ouvrir la bouche : — Dame Alicia, dit-il vivement, pour vous, nous avons bâti cette maison. — Oh ! dites que vous êtes contente ! s’exclama Nibs. — Cette chère maison est adorable, dit Alicia. C’était exactement les mots qu’ils espéraient l’entendre prononcer. — Et nous sommes vos enfants ! lancèrent les Jumeaux. Tous se mirent alors à genoux et, en tendant les bras, ils crièrent : — Ô dame Alicia, soyez notre mère ! — Devrais-je ? dit Alicia radieuse. C’est terriblement tentant, mais, savez-vous, je ne suis encore qu’une

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petite fille. Je n’ai aucune expérience. — Ca n’a pas d’importance, répondit Peter comme s’il était la seule personne présente à tout savoir sur le sujet – alors qu’en fait il était celui qui en savait le moins. Ce dont nous avons besoin, c’est juste d’une gentille personne maternelle. — Mon Dieu, dit Alicia, voyez-vous, c’est précisément ce que je sens que je suis. — C’est vrai ! C’est vrai ! crièrent-ils tous ensemble. Nous l’avons vu tout de suite. — Très bien, dit-elle, je ferai de mon mieux. Rentrez tout de suite, vilains enfants ! je suis sûre que vous avez les pieds mouillés. Et avant que vous ne partiez au lit, j’ai juste le temps de finir l’histoire de Cendrillon. Ils entrèrent. Je ne sais pas comment il put y avoir de la place pour tous mais, au Pays Imaginaire, on peut se serrer considérablement. Ce fut la première de toute une série de joyeuses soirées qu’ils passèrent avec Alicia. L’un après l’autre, elle les borda dans le grand lit du repaire sous les arbres mais elle-même dormit, cette nuit-là, dans la petite maison. Peter monta la garde, son épée dégainée, car on entendait les pirates faire la nouba dans le lointain et les loups rôdaient toujours. La petite maison semblait si confortable et si sûre dans les ténèbres, avec de la lumière qui passait à travers les rideaux, la cheminée qui fumait joliment et Peter qui veillait. Au bout d’un moment, il s’endormit et quelques fées titubantes qui rentraient d’une fête durent l’enjamber pour passer. Elles auraient trouvé n’importe quel autre garçon endormi en travers de leur chemin,

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elles auraient jouĂŠ un mauvais tour. Mais Peter, elles se contentèrent de lui tirer le nez et de s’en aller.

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Une des premières choses que fit Peter le lendemain fut de prendre toutes les mesures d'Alicia, Aline et Julien pour trouver des arbres creux. Crochet, vous vous en souvenez, s’était moqué des garçons parce qu’ils croyaient qu’il leur fallait un tronc chacun. Eh bien ! c’était pure ignorance de sa part. En effet, sauf s’il vous va parfaitement bien, il est très difficile de monter et de descendre par un tronc. Or, il n’y avait pas deux garçons du même gabarit. Une fois que le tronc vous va bien, vous respirez à fond en haut et vous descendez juste à la bonne vitesse. Pour monter, il faut inspirer et expirer en alternance, ce qui vous permet de glisser vers le haut. Bien sûr, une fois que vous maîtrisez la technique, ce n’est même plus la peine d’y penser, tout se fait avec aisance. Seulement, il faut que le tronc aille bien, et Peter prend vos mesures pour vous ajuster au tronc aussi soigneusement que s’il s’agissait de vêtements ; la seule différence réside dans le fait que les vêtements sont coupés pour vous aller alors qu’il faut vous adapter

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au tronc. En général, cela se règle facilement, en mettant plus ou moins d’habits, par exemple, mais si vous êtes trop rebondi dans un endroit gênant, ou si le seul arbre disponible a une forme bizarre, Peter vous fait quelque chose et ensuite le tronc vous convient. Une fois cette adaptation réalisée, il faut faire bien attention de ne rien dérégler, ce qui, Alicia n’allait pas tarder à le découvrir avec délices, garde toute une famille en pleine forme. Alicia et Julien allèrent tout de suite bien à leur arbre tandis qu’il fallut quelques modifications à Aline. Au bout de quelques jours de pratique, ils montaient et descendaient aussi gaiement que des seaux dans un puits. Comme ils se mirent à l’aimer, le repaire en sous-sol ! En particulier Alicia ! Il était constitué d’une vaste pièce, comme toutes les maisons devraient en avoir une, avec un sol où on pouvait creuser des trous pour attraper des vers pour la pêche. Il y poussait de solides champignons aux jolies couleurs qu’on utilisait comme tabourets. Un arbre imaginaire s’efforçait de pousser au beau milieu de la salle. Tous les matins, ils coupaient le tronc au ras du sol mais, à l’heure du thé, il avait toujours deux pieds de haut. Ils posaient alors une porte dessus, ce qui leur faisait une table. Dès qu’ils avaient fini leur repas, ils coupaient à nouveau le tronc à ras pour faire de la place pour jouer. Il y avait un feu aussi. Alicia installa des ficelles en fibre, elle y suspendait le linge à sécher. Le lit était relevé contre le

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mur pendant la journée et rabattu à 18 heures 30. Tous les enfants sauf Julien y dormaient, installés comme des sardines dans une boîte. Une règle stricte interdisait à quiconque de se retourner avant que quelqu’un donne le signal et alors, tout le monde se retournait en même temps. C’était rudimentaire et simple, pas très différent de ce que des oursons auraient fait d’un logis souterrain dans de semblables circonstances. Seulement il y avait une niche dans le mur, pas plus grande qu’une cage d’oiseau, qui constituait l’appartement privé de Clochette. On pouvait l’isoler du reste du repaire grâce à un petit rideau que Clo, qui était très stricte là-dessus, gardait tiré quand elle se vêtait ou se dévêtait. Pas une femme, de quelque taille qu’elle soit, n’aurait pu avoir un boudoir et une chambre communicante plus raffinés. La couche, comme elle appelait toujours le lit, était de style Queen Mab avec des pieds sculptés ; elle assortissait le couvre-lit aux fleurs d’arbres fruitiers de la saison. Son miroir était de style Chat Botté, un des trois exemplaires restant, en parfait état et bien connu de toutes les fées antiquaires. Le lavabo était d’époque Dame Tartine et réversible ; la commode une pièce authentique d’époque Prince Charmant VI ; et le tapis et les rideaux de la meilleure période de Margery and Robin. Il y avait un chandelier de chez Jeu de Puces mais comme simple décoration car, forcément, elle éclairait son logement elle-même.

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Clo méprisait le reste du repaire – c’était sans doute inévitable – et sa chambre, quoique très jolie, semblait plutôt prétentieuse et faisait penser à un nez pointant un peu trop vers le haut. Tout cela, je l’imagine, paraissait tout à fait agréable à Alicia, parce que les turbulents enfants lui donnaient fort à faire. En vérité, il pouvait se passer une semaine entière sans qu’elle sorte au grand air, sauf, peut-être, avec une chaussette à repriser à la main. La cuisine, je peux vous le dire, la gardait le nez sur sa casserole et même s’il n’y avait rien dedans, même s’il n’y avait pas de casserole, il fallait qu’elle la surveille tout pareil pour l’empêcher de déborder. On ne savait jamais quand prendre un vrai repas ou un repas pour faire semblant. Cela dépendait de l’humeur de Peter. Il pouvait manger, manger réellement, si c’était au cours d’un jeu mais il était incapable de se jeter sur la nourriture pour se remplir le ventre, ce que beaucoup d’enfants font de préférence à tout le reste – un second plaisir étant ensuite d’en parler. Faire semblant était tellement réel pour Peter qu’au cours d’un repas simulé, on pouvait le voir grossir. Bien sûr, c’était très fatigant, mais il fallait seulement suivre ses instructions et si vous pouviez lui montrer que vous deveniez trop étroit pour votre arbre, alors, il vous laissait manger pour de bon. Le moment qu'Alicia préférait pour organiser et planifier le temps, c’était quand ils étaient touts allés au lit. A ce 117


moment-là, selon sa propre expression, elle avait un répit pour respirer. Elle occupait ces instants à préparer leurs nouvelles affaires et à répartir les tâches quotidiennes pour chacun d’eux. — Mon Dieu, je suis sûre que par moments, le sort des vieilles filles est enviable ! Tout en disant cela, elle souriait largement. Vous vous rappelez son louveteau apprivoisé. Eh bien ! il ne fut pas long à découvrir qu’elle était arrivée dans l’Ile. Il la retrouva et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Après quoi, il la suivit partout. Alors que le temps passe, pensait-t-elle beaucoup aux parents aimés qu’elle avait laissés derrière elle ? C’est une question très délicate car il est tout à fait impossible de dire comment le temps passe au Pays Imaginaire ; on le calcule en lunes et en soleils et il y en a incroyablement plus que sur le continent. Alicia, j’en ai bien peur, ne se souciait pas vraiment de son père et de sa mère. Elle était absolument sûre qu’ils laisseraient la fenêtre ouverte pour lui permettre de rentrer et cela lui permettait d’avoir l’esprit tranquille. Ce qui la troublait de temps à autre, c’était qu'Aline se souvenait de ses parents seulement vaguement, comme de gens qu’elle avait connus autrefois, et que Julien était tout à fait enclin à croire qu’elle était vraiment sa mère. Tout cela l’effrayait un peu et, comme elle était consciente de son noble devoir, elle s’efforçait de fixer leur ancienne vie dans leur mémoire. 118


Pour cela, elle les soumettait à des interrogations écrites portant sur le sujet, le plus possible, dans le genre de celles de l’école. Les autres enfants trouvaient ça terriblement intéressant et insistaient pour y participer. Ils se faisaient des ardoises, s’asseyaient autour de la table, réfléchissaient et se donnaient du mal pour répondre aux questions notées sur une autre ardoise qu’ils se faisaient passer. C’étaient des questions tout à fait banales : — Quelle était la couleur des yeux de ta maman ? — Qui était le plus grand : ton papa ou ta maman ? — Madame Dupont était-elle blonde ou châtain ? — Répondez aux trois questions si possible. Ou : — Rédigez un essai d’au moins quarante mots sur « Comment j’ai passé les dernières vacances » ou « La personne de papa comparée à celle de maman ». Un seul de ces sujets doit être traité. Ou encore : — Décrivez le rire de votre maman ; — Décrivez le rire de votre papa ; — Décrivez la robe du soir de votre maman ; — Décrivez la niche et son occupante. Il n’y avait que des questions de tous les jours comme celles-là et, si vous ne saviez pas y répondre, on vous 119


demandait de faire une croix. Le nombre de croix que traçait Aline était proprement effrayant. Le seul enfant qui répondait à toutes les questions, c’était évidemment Slightly, et personne ne pouvait envisager de finir l’interrogation avant lui. Seulement ses réponses étaient ridicules et, finalement, il était toujours classé dernier. Bien triste pour lui ! Peter ne participait pas à ces concours. D’une part, il méprisait toutes les mères, et de l’autre, il était le seul enfant sur l’île à ne savoir ni lire ni écrire. Pas le moindre mot. Il était au-dessus de ce genre de choses ! Au fait, toutes les questions étaient rédigées au passé. « Quelle était la couleur des yeux de maman ? » etc. Alicia, vous le voyez, était, elle aussi, en train d’oublier. Des aventures, comme nous le verrons, survenaient tous les jours mais, à ce moment-là, Peter inventa, avec l’aide d'Alicia, un nouveau jeu qui le fascina totalement jusqu’à ce qu’il ne l’intéresse plus du tout, ce qui, comme on vous l’a déjà dit, était le sort de tous les jeux auxquels il jouait. Il consistait à faire semblant de ne vivre aucune aventure et à faire le genre de choses qu'Aline et Julien avaient accomplies jusqu’alors toute leur vie, s’asseoir sur un siège, lancer des balles en l’air, se bousculer, sortir faire une promenade, et rentrer sans même avoir tué le moindre Grizzly. Voir Peter ne rien faire, assis sur un tabouret, était un spectacle étonnant. Il ne pouvait pas s’empêcher de prendre un air solennel dans ces occasions-là tant rester sans bouger lui paraissait une occupation très amusante. Il

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se vantait d’être sorti pour une petite promenade de santé. Pendant plusieurs soleils, ce furent les aventures les plus nouvelles à ses yeux. Aline et Julien devaient faire semblant d’en être aussi enchantés que lui, sinon il les aurait traités sévèrement. Il sortait souvent tout seul et quand il rentrait, vous ne saviez jamais de façon certaine s’il avait vécu une aventure ou pas. Il pouvait l’avoir totalement oubliée au point de ne rien en dire, et puis, quand vous sortiez, vous découvriez le cadavre. Au contraire, il pouvait raconter beaucoup de choses et, ensuite, vous ne retrouviez aucune trace. Quelquefois, il revenait avec un pansement autour de la tête et alors Alicia le plaignait et lui imbibait le front d’eau tiède, tandis qu’il racontait une histoire éblouissante. En même temps, elle n’était jamais tout à fait sûre, voyez-vous. Il y avait, cependant, beaucoup d’aventures qu’elle savait vraies parce qu’elle y avait pris part, et il y en avait encore plus qui étaient partiellement vraies car les autres enfants y avaient participé et affirmaient qu’elles étaient totalement authentiques. Les décrire nécessiterait un livre aussi gros qu’un dictionnaire français-latin, latinfrançais. Aussi, tout ce que nous pouvons faire est d’en raconter une, pour montrer à quoi pouvait ressembler une heure ordinaire passée sur l’île. Et si nous choisissions l’accrochage avec les Indiens au Ravin de Slightly ? Ce fut un épisode sanglant et singulièrement intéressant car il mit en évidence une des particularités de Peter, qui était de changer de

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camp à l’improviste. Au Ravin, alors que l’issue de la lutte demeurait indécise, la victoire inclinant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il s’exclama : — Aujourd’hui, je suis un Indien ! Et toi, Tootles ? Tootles répondit : — Un Indien ! Et toi, Nibs ? — Un Indien, répliqua Nibs. Et vous les Jumeaux ? Et ainsi de suite. Finalement, ils étaient tous des Indiens. Bien sûr, cela aurait mis un terme à la bagarre, s’il n’y avait pas eu les vrais Indiens qui, fascinés par les manières de Peter, acceptèrent de devenir les enfants perdus, pour cette fois. Du coup, tous reprirent le combat, plus férocement que jamais. Le résultat extraordinaire de cette aventure fut que… mais nous n’avons pas encore décidé que ce serait celle-là que nous raconterions. Peut-être vaudrait-il mieux parler de l’attaque nocturne que les Indiens lancèrent contre le repaire en sous-sol, quand plusieurs d’entre eux restèrent coincés dans les troncs d’arbre et qu’il fallut les en tirer comme des bouchons d’un goulot de bouteille. Ou alors, nous pourrions raconter comment Peter sauva Tiger Lily au Lagon des Sirènes et en fit, par la même occasion, son alliée. Ou encore l’histoire du gâteau que les pirates préparèrent pour que les enfants perdus le mangent et 122


meurent d’indigestion, et qu’ils laissèrent bien en évidence à des endroits stratégiques. Seulement, Alicia arriva toujours à temps pour l’arracher des mains des enfants jusqu’à ce que le gâteau finisse par ne plus être appétissant du tout et devienne dur comme un caillou. Finalement, il servit de projectile : Crochet trébucha dessus, dans l’obscurité, et s’étala. Supposons que nous parlions des oiseaux qui étaient les amis de Peter, et en particulier de cet oiseau imaginaire qui avait fait son nid dans un arbre surplombant le lagon. Le nid tomba dans l’eau mais l’oiseau continua de couver et Peter donna des ordres pour éviter qu’il soit dérangé. C’est une belle histoire dont la fin montre à quel point les oiseaux savent se montrer reconnaissants. Seulement, si nous choisissons celle-là, il faut relater l’aventure complète du lagon ce qui, en fait, reviendrait à en raconter deux au lieu d’une seule. Une aventure plus courte mais tout aussi passionnante fut celle où Clochette, avec l’aide de quelques fées des rues, tenta de renvoyer Alicia vers le continent sur une grande feuille flottante pendant qu’elle dormait. Heureusement, la feuille prit l’eau. Alicia s’éveilla en pensant que c’était l’heure du bain et rentra à la nage. Ou alors, nous pourrions choisir le défi que Peter lança aux lions quand, avec une flèche, il traça un cercle autour de lui dans la poussière et les défia de franchir la ligne. Il eut beau attendre des heures, tandis que les autres enfants et Alicia regardaient perchés dans des

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arbres, la gorge sèche, il n’y en eut pas un qui osa relever le défi. Laquelle de ces aventures choisirons-nous ? Le mieux est encore de tirer au sort. Le hasard a désigné le lagon. Cela fait presque regretter que le ravin ou le gâteau ou la feuille de Clochette n’aient pas gagné. Bien sûr, je pourrais recommencer et faire sortir une de ces trois-là mais il est sans doute plus régulier de s’en tenir au lagon.

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En fermant les yeux vous pouvez voir parfois, si vous êtes chanceux, un bassin d’eau aux jolies teintes pâles qui flotte dans l’obscurité. Si vous pressez avec les doigts sur les paupières, le bassin commence à prendre forme et les couleurs deviennent si vives qu’en appuyant encore un peu plus, elles prendraient feu. Juste avant qu’elles ne s’embrasent, vous voyez le lagon. Depuis le continent, il est impossible de s’en approcher plus que durant cet instant paradisiaque. S’il y avait deux instants semblables, vous entendriez le bruit des vagues et le chant des sirènes. Les enfants passaient souvent de longues journées d’été dans ce lagon, à nager, à faire la planche, à jouer dans l’eau à des jeux de sirènes et ainsi de suite. Vous ne devez pourtant pas en déduire que les sirènes étaient en termes amicaux avec eux. Au contraire. Et cela reste un des principaux regrets d'Alicia : de tout le temps qu’elle passa sur l’île, elle n’entendit pas un mot aimable de leur part. Quand elle s’approchait doucement du bord du lagon, elle pouvait en voir des

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quantités, en particulier sur le Récif des Naufragés où elles aimaient se prélasser, occupées à peigner leurs cheveux avec une nonchalance qui l’exaspérait un peu. Elle pouvait même nager, sur la pointe des pieds pour ainsi dire, jusqu’à un mètre d’elles, à peu près, mais alors, elles la voyaient, et elles plongeaient en l’éclaboussant avec leur queue, pas par accident mais intentionnellement. Elles traitaient tous les enfants de la même façon sauf, bien sûr nos héros, et Peter, qui passait des heures entières à bavarder avec elles sur le récif et leur marchait sur la queue quand elles se montraient insolentes. Il donna un de leurs peignes à Alicia. Le moment le plus fascinant pour les voir, c’est quand la lune se lève. Elles poussent alors d’étranges cris mélancoliques. Toutefois, le lagon est dangereux pour les mortels à cette heure-là, et jusqu’au soir dont nous allons parler maintenant. Alicia n’avait jamais vu le lagon à la clarté de la lune. Ce n’était pas qu’elle avait peur car, bien sûr, Peter l’aurait accompagnée, mais parce qu’elle s’en tenait à cette règle qui voulait que tout le monde soit au lit à sept heures. Elle allait souvent au lagon quand le soleil revenait après la pluie ; les sirènes s’y montraient alors en très grand nombre pour jouer avec les bulles. Les bulles multicolores faites avec de l’eau d’arc-enciel, elles les utilisent comme des ballons. Elles se les font passer avec leurs queues en tâchant de les maintenir dans l’arc-en-ciel jusqu’à ce qu’elles éclatent.

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Les buts se trouvent à chaque pied de l’arc-en-ciel et les gardiennes sont autorisées à se servir seulement de leurs mains. Il arrive qu’une douzaine de parties se déroulent en même temps sur le lagon, ce qui constitue un spectacle tout à fait charmant. Seulement, dès que les enfants essayaient de se joindre à elles, ils devaient jouer seuls car les sirènes disparaissaient immédiatement. Nous avons néanmoins la preuve qu’elles observaient les intrus et ne daignaient pas d’emprunter leurs idées. En effet, Aline introduisit une nouvelle façon de frapper les bulles, avec la tête au lieu des mains, technique que les sirènes adoptèrent. C’est une des traces qu'Aline a laissées au Pays Imaginaire. Sans doute était-il plaisant, aussi, de voir les enfants se reposer pendant une demi-heure sur un rocher après le repas de midi. Alicia insistait pour qu’ils le fassent, et il fallait que ce soit un vrai repos même s’ils avaient seulement fait semblant de prendre le repas. Ils restaient là, allongés au soleil, la peau luisante, tandis qu’elle demeurait assise auprès d’eux en prenant l’air important. C’était un de ces jours-là ; ils étaient tous installés sur le Récif des Naufragés. Le récif n’était pas plus large que leur grand lit mais ils savaient comment ne pas occuper trop de place. Ils sommeillaient ou, du moins, ils étaient allongés les yeux fermés, et se pinçaient mutuellement de temps en temps, quand ils pensaient qu'Alicia ne 127


regardait pas. Elle était très occupée à bricoler. Tandis qu’elle travaillait sur son ouvrage, un changement se fit dans le lagon. De petites vagues le parcoururent, le soleil disparut et l’ombre s’étendit audessus de l’eau, la rendant froide. Alicia n’y vit bientôt plus assez. Elle leva les yeux et constata que le lagon, si riant un peu plus tôt, était devenu redoutable et inamical. Ce n’était pas, elle le savait, que la nuit était tombée. Pourtant, une chose aussi sombre que la nuit était venue. Non, pire que ça. Elle n’était pas venue, elle avait envoyé ce grand frisson à travers la mer pour dire qu’elle arrivait. Cette chose, qu’était-ce ? Lui revinrent à l’esprit toutes ces histoires qu’on lui avait racontées sur le Récif des Naufragés, ainsi nommé parce que de cruels capitaines y débarquent des marins et les y abandonnent pour qu’ils se noient. Ils se noient quand la mer monte car le récif est submergé à marée haute. Bien sûr, elle aurait dû faire lever les enfants tout de suite, pas seulement à cause de cette chose inconnue qui s’avançait mais aussi parce qu’il n’était pas bon pour eux de rester sur ce rocher, où il faisait frisquet. Mais n’étant pas une vraie mère, elle ne sut pas. Elle pensa juste qu’il fallait s’en tenir à la règle de la demiheure de repos après le repas. Aussi, bien que la peur fût sur elle et qu’il lui tardât d’entendre les voix 128


masculines, elle ne les éveilla pas. Même quand elle perçut le bruit étouffé des avirons, bien que son cœur fût prêt à se rompre, elle ne les éveilla pas. Elle les laissa en paix pour qu’ils terminent leur sieste. N’étaitce pas courageux de la part d'Alicia ? Ce fut une chance pour tous ces enfants qu’il y en ait un parmi eux capable de sentir le danger en dormant. Peter se redressa, les sens aussitôt en alerte comme un bon chien de garde, et poussa un cri pour réveiller les autres. Il se tint immobile, une main en cornet derrière l’oreille. — Des pirates, dit-il. Les autres se serrèrent autour de lui. Un curieux sourire jouait sur son visage. Alicia le remarqua et frémit. Tant qu’il montrait ce sourire-là, personne n’osait s’adresser à lui. Tout ce qu’il y avait à faire était d’attendre et d’obéir. L’ordre vint, bref et incisif. — Plongez ! Il y eut comme un éclair de jambes nues puis, aussitôt, le lagon sembla désert. Le Récif des Naufragés se tint seul au milieu de l’eau inhospitalière, comme s’il était luimême un naufragé. Le bateau s’approcha. C’était le canot des pirates, avec

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trois personnages dessus, Smee, Starkey et une captive qui n’était personne d’autre que Tiger Lily. Elle avait les poignets et les chevilles liés et savait parfaitement le sort qui l’attendait. On allait l’abandonner sur le récif où elle périrait noyée, une mort plus terrible que le feu ou la torture pour quelqu’un de ses origines. N’est-il pas écrit, en effet, dans le livre de la tribu qu’il n’y a pas de chemin qui mène aux terrains de chasse bienheureux à travers l’eau ? Son visage, pourtant, demeurait impassible. Etant la fille d’un chef, elle devait mourir en fille de chef, voilà tout. Ils l’avaient capturée alors qu’elle abordait sur le navire pirate un couteau entre les dents. Il n’y avait pas de garde à bord car Crochet, se vantait de ce que la réputation de son nom protégeait son vaisseau sur un mille à la ronde. Sa mort contribuerait à accroître cette fâcheuse réputation. Une plainte de plus se mêlerait au vent cette nuit-là. Dans les ténèbres qu’ils avaient amenées avec eux, les deux pirates ne virent pas le récif avant de les percuter. — Viens au vent, empaillé ! cria une voix d’Irlandais qui était celle de Smee. Nous voici au récif. Tout ce qu’il nous reste à faire c’est d’y porter cette Peau-Rouge et de l’y laisser pour qu’elle se noie. Hisser la charmante fille sur le rocher fut l’affaire d’un brutal instant. Elle était trop fière pour leur opposer une résistance inutile. 130


Tout près du récif, quoique hors de vue, deux têtes apparaissaient et disparaissaient au-dessus de l’eau. Celles de Peter et d'Alicia. Alicia pleurait parce que c’était la première tragédie à laquelle elle assistait. Peter en avait vu des quantités mais il les avait toutes oubliées. Il était moins peiné pour Tiger Lily qu'Alicia. C’était le fait qu’ils étaient deux contre une qui le mettait en rage, et il avait l’intention de la sauver. Une manière facile de procéder aurait été d’attendre que les pirates soient repartis mais il n’était jamais du genre à choisir la facilité. Comme il n’y avait presque rien qu’il était incapable de faire, il se mit à imiter la voix de Crochet. — Hé ! les deux empaillés ! leur cria-t-il. C’était une merveilleuse imitation. — Le Cap’taine ! s’exclamèrent les pirates en se regardant mutuellement avec surprise. — Il doit arriver à la nage, dit Starkey après qu’ils l’eurent cherché vainement des yeux. — Nous mettons la Peau-Rouge sur le rocher lança Smee. — Libérez-la, fut l’étonnante réponse qu’ils reçurent. — La libérer ? — Oui ! Coupez ses liens et laissez-là aller ! — Mais, Capt’aine… — Tout de suite, z’entendez ! cria Peter. Ou vous allez tâter de mon crochet ! 131


— C’est bizarre, haleta Smee. — Vaut mieux faire ce que le capitaine ordonne, dit Starkey qui devenait nerveux. — Ouais, ouais, dit Smee. Il coupa les liens de Tiger Lily. Aussitôt, telle une anguille, elle sauta à l’eau en passant entre les jambes de Starkey. Alicia était tout à fait soufflée par l’habileté de Peter. Mais elle savait également qu’il était ébloui lui aussi et qu’il n’allait sans doute pas manquer de fanfaronner et, donc, de se trahir. Elle s’empressa de tendre la main pour la lui poser sur la bouche mais son geste fut interrompu par un « ohé du bateau ! » qui résonna sur le lagon. La voix de Crochet ! Et cette fois, ce n’était pas Peter qui avait parlé. Peter était peut-être bien sur le point de se vanter mais son visage se contracta pour émettre un sifflement surpris, à la place. — Ohé du bateau ! répéta la voix. Alicia comprit. Le vrai capitaine Crochet était dans l’eau lui aussi. Il nageait vers le bateau et comme ses hommes lui firent signe avec une lampe pour le guider, il ne fut pas long à les rejoindre. Dans la lueur de la lanterne, Alicia

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vit son crochet agripper le bord du canot. Elle vit son méchant visage noiraud tandis qu’il se hissait à bord tout en dégoulinant. Toute tremblante, elle aurait voulu s’éloigner à la nage mais Peter ne bougeait pas. Il bouillonnait d’énergie en même temps qu’il était gonflé de vanité. — Ne suis-je pas merveilleux ? Oh ! je suis merveilleux, lui souffla-il à l’oreille. Même si elle le pensait aussi, elle était contente, pour la réputation du garçon, que personne ne puisse l’entendre. Il lui fit signe d’écouter. Les deux pirates étaient très curieux de savoir ce qui avait mené leur capitaine jusqu’à eux mais il s’assit, la tête posée sur son crochet, dans la posture d’une très profonde mélancolie. — Cap’taine, tout va-t-il bien ? demandèrent-ils timidement. Il répondit par un soupir sinistre. — Il soupire, dit Smee. — Il soupire de nouveau, dit Starkey. — Et une troisième fois il soupire, dit Smee.

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Alors, enfin, Crochet se mit à parler, avec feu. — Fini de jouer, cria-t-il. Ces enfants ont trouvé une mère ! Toute effrayée qu’elle était, Alicia fut submergée de fierté. — Ô jour funeste ! s’écria Starkey. — C’est quoi une mère ? demanda Smee qui était ignorant. Alicia fut tellement choquée qu’elle s’exclama : « Il ne le sait pas ! » Par la suite, elle considéra toujours que si elle devait avoir un favori parmi les pirates, ce serait Smee. Peter l’attira sous l’eau car Crochet avait sursauté en criant : — C’était quoi, ça ? — Je n’ai rien entendu, dit Starkey en levant sa lanterne au-dessus de l’eau. Les pirates regardèrent et aperçurent un étrange spectacle. C’était le nid dont je vous ai parlé qui flottait sur l’eau du lagon, avec l’oiseau imaginaire posé dessus. — Regarde, dit Crochet pour répondre à la question de Smee. Voilà une mère. Quelle leçon ! Le nid a dû

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tomber à l’eau mais la mère a-t-elle abandonné ses œufs pour autant ? Non, et bien c'est pareil pour les grands frères ! Il y eut une faille dans sa voix car, pendant un bref moment, il se souvint des jours d’innocence, quand… Mais il repoussa cette faiblesse d’un geste de son crochet. Smee, très impressionné, regarda fixement l’oiseau tandis que le nid dérivait au loin mais Starkey, qui était plus soupçonneux, demanda : — Si c’est une mère, peut-être est-elle dans les parages pour aider Peter ? Crochet grimaça. — Oui ! dit-il. C’est la crainte qui me hante ! Il fut tiré de son abattement par la voix de Smee qui était tout excité : — Cap’taine, dit-il, est-ce qu’on ne pourrait pas kidnapper la mère de ces enfants pour en faire notre mère. ? — C’est un plan royal ! s’écria Crochet qui entreprit aussitôt de le mettre en forme dans son esprit ingénieux. Nous allons nous emparer des enfants et les emmener sur le navire. Nous les ferons marcher sur la planche après quoi Alicia deviendra notre mère.

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De nouveau, Alicia se laissa aller : — Jamais ! cria-t-elle avant de plonger. — C’était quoi, ça ? Ils ne purent rien voir. Ils pensèrent que c’était une feuille dans le vent. — Vous êtes d’accord, mes petits agneaux ? demanda Crochet. — Prêt à toper là ! dirent-ils en chœur. — Voici mon crochet ! Topons ! Ils topèrent tous. Ils étaient tous trois sur le rocher et, brusquement, Crochet se souvint de Tiger Lily. — Où est la Peau-Rouge ? demanda-t-il à brûlepourpoint. Il était d’humeur à plaisanter par moments et ils pensèrent que c’était un de ces moments-là. — Tout va bien, Cap’taine, répondit Smee en jouant le jeu. Nous l’avons laissée partir. — Partir ! cria Crochet. — C’était vos propres ordres, s’étrangla le bosco. — Vous nous avez crié depuis l’eau de la relâcher, dit Starkey. — Par le souffle et le fiel ! tonna Crochet, quel tour essayez-vous de me jouer ?

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Son visage était vert de rage mais, en comprenant qu’ils étaient sincères, il commença à se montrer surpris. — Les gars, dit-il d’une voix qui tremblait un peu, je n’ai jamais donné un ordre pareil. — C’est plus qu’étrange, dit Smee. Tous se mirent à gigoter, mal à leur aise. Crochet éleva la voix mais elle sonna un peu chevrotante. — Esprit qui hante ce sombre lagon ce soir, cria-t-il, estce que tu m’entends ? Bien évidemment, Peter aurait dû se taire, mais, évidemment, il ne se tut pas. Il répondit aussitôt avec la voix de Crochet : — Foire d’empoigne et combat d’enfer, je t’entends ! A ce moment suprême, Crochet ne blêmit pas, pas même un petit peu, mais Smee et Starkey se réfugièrent dans les bras l’un de l’autre, terrorisés. — Qui es-tu, étranger ? parle ! exigea Crochet. — Je suis James Crochet ! répliqua la voix. Le capitaine du Jolly Roger ! — Ce n’est pas vrai ! Ce n’est pas vrai ! cria Crochet d’une voix enrouée. — Par le soufre et le fiel ! répliqua la voix, redis ça et j’ancre mon crochet dans ta chair !

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Crochet tenta une manière plus consensuelle : — Si tu es Crochet, dit-il presque humblement, alors qui suis-je ? — Une morue, répondit la voix. Juste une morue ! — Une morue ! répéta Crochet, l’air ébahi. Ce fut alors, mais alors seulement, que son esprit plein de superbe perdit pied. Il vit que ses hommes se lâchaient. — Est-ce que pendant tout ce temps nous avons été commandés par une morue ? murmurèrent-ils. C’est dur pour notre fierté ! Ses propres chiens tentaient de le mordre mais, au point tragique où il en était arrivé, Crochet ne fit pas attention à eux. Face à une réalité aussi effroyable, il n’avait pas besoin de leur confiance mais de la sienne propre. Il sentit que son ego lui échappait. — Ne m’abandonne pas, mon agneau, lui murmura-t-il d’une voix rauque. Sa nature ténébreuse comportait sa part féminine, comme c’est le cas de tous les grands pirates : elle lui permettait d’avoir parfois des intuitions. Brusquement, il essaya les devinettes. — Crochet, cria-t-il, as-tu une autre voix ?

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Le fait est que Peter ne sait pas refuser quand on lui propose de jouer. Sans réfléchir, il répondit, avec sa vraie voix : — Oui ! — Et un autre nom ? — Oui, oui ! — Végétal ? demanda Crochet. — Non ! — Minéral ? — Non ! — Animal ? — Oui ! — Homme ? La réponse fusa pleine de mépris : — Non ! — Garçon ? — Oui ! — Garçon ordinaire ? — Non ! — Garçon du Pays Imaginaire ? Au grand dam d'Alicia, la réponse qui fusa cette fois fut : — Oui ! — Es-tu en Angleterre ? — Non ! — Es-tu ici ? — Oui ! Crochet était éberlué. 139


— Vous ! Posez-lui des questions ! dit-il aux autres en fronçant ses sourcils encore mouillés. Smee réfléchit. — Je n’arrive pas à trouver quoi que ce soit dit-il à regret. — Vous ne devinez pas ! Vous ne devinez pas ! fanfaronna Peter. Vous donnez votre langue au chat ? Dans son orgueil, il laissait le jeu aller trop loin. Ces mécréants virent une chance à saisir. — Oui, oui, s’empressèrent-ils de crier. — Eh bien, dit-il, je suis Peter Pan ! — Pan ! En un clin d’oeil Crochet fut à nouveau lui-même et Smee et Starkey redevinrent ses fidèles seconds. — Cette fois, on le tient ! hurla Crochet. Saute à l’eau, Smee. Toi, Starkey, occupe-toi du canot ! Prenez-le mort ou vif ! Tout en parlant, il s’élança. La voix joyeuse de Peter se fit entendre en même temps : — Vous êtes prêts les enfants ? — Oui ! Oui ! entendit-on un peu partout dans le lagon. — Alors, à l’assaut des pirates !

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Le combat fut bref et violent. La première à verser le sang fut Aline qui, courageusement, grimpa dans le canot pour s’en prendre à Starkey. Il y eut une lutte sauvage au cours de laquelle le sabre du pirate sauta de sa main. Starkey bondit par-dessus bord et Aline plongea à sa poursuite. Le canot se mit à dériver. Ici et là une tête émergeait de l’eau, il y avait l’éclair d’une lame suivi d’un cri de douleur ou de joie. Dans la mêlée, certains frappèrent même ceux de leur propre camp. Le tire-bouchon de Smee toucha Tootles, sous la quatrième côte mais il fut à son tour touché par Curly. Plus loin du récif, Starkey serrait Slightly et les Jumeaux de près. Pendant ce temps, où était Peter ? Il était en quête d’un plus gros gibier. Les autres étaient des garçons courageux qu’on ne peut pas blâmer d’avoir reculé devant le capitaine des pirates. Son crochet faisait un cercle mortel dans l’eau autour de lui et ils le fuyaient comme des poissons effarouchés. Il y en avait pourtant un qui ne le craignait pas. Un qui était prêt à entrer dans le cercle. Etrangement, ce ne fut pas dans l’eau qu’ils se rencontrèrent. Crochet se hissa sur le récif pour reprendre son souffle, et, au même moment, Peter y grimpa par l’autre côté. Le rocher était aussi glissant qu’une savonnette et ils durent ramper plutôt que de 141


l’escalader. Ils ne savaient pas qu’ils s’avançaient l’un vers l’autre. En cherchant une prise à tâtons, leurs mains se frôlèrent. Surpris, ils levèrent tous les deux la tête. Leurs visages se touchaient presque. Ce fut ainsi qu’ils se rencontrèrent. Certains des plus grands héros ont avoué qu’avant d’entamer un combat ils avaient l’estomac noué. S’il en avait été ainsi pour Peter, je l’aurais parfaitement compris. Après tout, son adversaire était le seul homme dont Barbecue avait peur. Mais il ne sentit pas d’appréhension. Il éprouva un seul sentiment : la joie. Il en grinçait des dents, de plaisir. Aussi vif que l’éclair, il prit un couteau à la ceinture de Crochet et allait l’en frapper quand il s’avisa qu’il se tenait plus haut sur le rocher que son adversaire. Le coup n’aurait pas été loyal. Il tendit la main au pirate pour l’aider à monter. C’est alors que Clochette le mordit. Ce ne fut pas la douleur mais la perfidie de cet acte qui étourdit Peter. Il en resta sans réaction. Il put seulement écarquiller les yeux, horrifié. N’importe quel enfant réagit de la même façon la première fois qu’il est traité injustement. Quand il vient à vous plein de bons sentiments, tout ce qu’il pense, c’est qu’il a droit à de l’égalité. Une fois que vous aurez été injuste avec lui, il continuera de vous aimer mais ce ne sera plus jamais le même garçon. Personne n’efface le souvenir de la première déloyauté qu’il subit, à part Peter. Il y a souvent été confronté et l’a toujours oubliée. Je 142


suppose que c’est là que résida la vraie différence entre lui et les autres. Cette traîtrise-là, fut pour lui comme la toute première. Il ne put rien faire d’autre que de rester hagard, sans défense. Par deux fois la main de fer le frappa. Un petit moment plus tard, les garçons virent Crochet dans l’eau, qui nageait précipitamment vers son bateau. Aucune satisfaction ne se lisait plus sur son visage pestilentiel, seulement une peur bleue car le crocodile le serrait de près. Dans d’autres circonstances les enfants auraient nagé à côté de lui en l’encourageant. Mais là, ils se sentaient inquiets car ils avaient perdu aussi bien Peter qu'Alicia. Ils se mirent en devoir de parcourir le lagon à leur recherche en les appelant par leur nom. Ils tombèrent sur le canot et regagnèrent la rive à son bord en criant : « Peter ! Alicia ! » mais sans obtenir de réponse à part le rire moqueur des sirènes. — Ils doivent être en train de rentrer à la nage ou en volant, conclurent les enfants. Ils n’étaient pas inquiets tant ils faisaient confiance à Peter. Ils ricanaient, en garnements qu’ils étaient, parce qu’ils seraient en retard pour se coucher. Et ce serait entièrement la faute d'Alicia ! Quand leurs voix s’éteignirent dans le lointain, un froid silence s’établit sur le lagon puis un cri faible se fit 143


entendre. — Au secours ! Au secours ! Deux petites silhouettes battaient contre le rocher. La fille s’était évanouie et reposait sur le bras de Peter. Dans un dernier effort Peter la tira sur le récif puis se laissa tomber près d’elle. Alors qu’il s’évanouissait lui aussi, il vit que l’eau montait. Il sut qu’ils seraient bientôt noyés mais il ne pouvait rien faire de plus. Alors qu’ils étaient ainsi allongés l’un près de l’autre, une sirène saisit Alicia par le pied et commença à la tirer tout doucement dans la mer. Peter sentit qu’elle s’éloignait de lui. Il s’éveilla en sursaut, juste à temps pour la ramener en arrière. Mais il fallait lui dire la vérité. — Nous sommes sur le récif, Alicia, dit-il. Mais il diminue. Bientôt, la mer le recouvrira. Même alors, elle ne comprit pas. — Il faut nous en aller, dit-elle d’un ton plutôt résolu. — Oui, répondit-il faiblement. — En nageant ou en volant, Peter ? Il fallait lui dire. — Tu crois que tu pourras nager ou voler jusqu’à l’Ile

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sans mon aide, Alicia ? Elle dut admettre qu’elle était trop fatiguée pour ça. Il gémit. — Qu’y-a-t-il ? demanda-t-elle, inquiète pour lui pour la première fois. — Je ne peux pas t’aider, Alicia. Crochet m’a blessé. Je ne peux ni nager ni voler. — Veux-tu dire que nous allons nous noyer tous les deux ? —Regarde comme l’eau monte. Ils mirent les mains devant les yeux pour ne pas le voir. Ils pensaient que bientôt ils ne seraient plus. Et, alors qu’ils étaient assis de la sorte, quelque chose effleura Peter avec la douceur d’un baiser et resta là, comme en train de dire : « Puis-je être utile à quelque chose ? » C’était la queue d’un cerf-volant que Julien avait fabriqué quelques jours auparavant. Il s’était arraché des mains du garçon et s’était envolé. — C’est le cerf-volant de Julien, dit Peter sans y faire autrement attention. Seulement, tout de suite après, il saisit la queue et se mit à tirer le cerf-volant vers lui.

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— Il a soulevé Julien du sol, dit-il. Pourquoi ne nous porterait-il pas ? — Tous les deux ? — Il ne peut pas soulever deux enfants. Julien et Curly ont essayé. — Tirons à la courte-paille, dit Alicia courageusement. — Tu es une dame ! Jamais ! Il avait déjà attaché la queue autour de la taille d'Alicia. Elle s’accrocha à lui, refusant de s’en aller en le laissant. Alors, avec un « adieu, Alicia », il la poussa du récif. En quelques minutes, elle fut hors de vue. Peter était seul dans le lagon. Le récif était tout petit désormais. Bientôt, il serait submergé. De pâles rayons de lumière se déplaçaient légèrement sur les eaux et, ça et là se faisait entendre un son, le plus musical et le plus mélancolique qui soit au monde : la complainte à la lune des sirènes. Peter n’était pas tout à fait comme les autres garçons mais, à la fin, il eut peur. Un frisson le parcourut tout entier comme une vaguelette court à la surface de l’eau. Seulement sur la mer, une vaguelette est toujours suivie par une autre jusqu’à ce qu’il y en ait des centaines. Tout de suite après, il se redressa, campé bien droit sur le rocher, le sourire aux lèvres. Un tambour battait à l’intérieur de lui en disant : « Mourir sera une terriblement grande aventure. »

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Le dernier bruit que perçut Peter avant de se retrouver tout à fait seul fut celui des sirènes qui se retirèrent l’une après l’autre dans leurs chambres sous-marines. Il était trop loin pour entendre leurs portes se fermer. Seulement, dans les grottes de corail où elles vivent, chaque porte est munie d’une petite sonnette qui tinte quand elle s’ouvre ou se ferme (comme dans toutes les maisons plaisantes du continent). Ce fut les sonnettes qu’il entendit. Régulièrement, l’eau monta jusqu’à venir lui mordiller les pieds. Pour passer le temps avant de se faire définitivement avaler, il contempla la seule chose qui se trouvait sur le lagon. Il pensa que c’était un morceau de papier qui flottait, peut-être un morceau de cerf-volant, et se demanda combien de temps il lui faudrait pour atteindre le rivage. Il finit par remarquer qu’assez étonnamment, il flottait sur le lagon avec un but bien défini puisqu’il luttait contre la marée, par moments victorieusement. Et 147


quand il prenait le dessus sur elle, Peter, toujours en sympathie avec les plus faibles, ne pouvait pas s’empêcher de battre des mains. C’était un si vaillant morceau de papier. En réalité, ce n’était pas du tout un morceau de papier. C’était l’oiseau imaginaire qui faisait des efforts désespérés pour atteindre Peter sur son nid. En écartant les ailes comme il avait appris à le faire depuis que le nid était tombé à l ‘eau, il était en partie capable de manœuvrer son étrange embarcation mais, quand Peter le reconnut enfin, il était passablement épuisé. Il était venu pour le sauver et lui donner son nid, bien qu’il eût des œufs dedans. Cela m’étonne de la part de l’oiseau car même si Peter avait été gentil avec lui, il lui était aussi arrivé de le tourmenter. Je peux seulement supposer que, comme Madame Dupont et tous les autres, il était attendri par le fait que le garçon avait encore toutes ses dents de lait. Il cria à Peter ce qu’il était venu faire et Peter lui demanda en criant ce qu’il était venu faire là. En réalité, aucun des deux ne comprenait le langage de l’autre. Dans les contes, les gens peuvent parler aux oiseaux autant qu’ils le veulent et, pour le moment, j’aimerais que cette histoire soit de ce genre-là et affirmer que Peter répondit de façon compréhensible à l’oiseau. Seulement, mieux vaut s’en tenir à la vérité : je veux vous raconter ce qu’il arriva réellement. En fait, non seulement ils ne parvenaient pas à se comprendre mais, en plus, ils finirent pas oublier leurs bonnes

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manières. — Je – veux – que – tu – montes – dans – le – nid, cria l’oiseau aussi lentement et distinctement que possible. Et – alors – tu – pourras – regagner – le – rivage. Seulement – je – suis – trop – fatigué – pour – m’approcher – plus – de – sorte – que – tu – devras – nager – jusqu’au – nid. — Qu’es-tu en train de jacasser ? répliqua Peter. Pourquoi est-ce que tu ne flottes pas ici et là, comme d’habitude ? — Je – veux – que –…, dit l’oiseau en répétant tout jusqu’au bout. A son tour, Peter essaya de parler lentement et distinctement. — Qu’es – tu – en – train – de – jacasser ? Et ainsi de suite… L’oiseau imaginaire s’irrita – ils ont très peu de patience. — Espèce de petit geai à tête vide ! glapit-il. Pourquoi ne fais-tu pas ce qu’on te dit ? Peter comprit qu’on lui donnait des noms d’oiseaux et, au hasard, répliqua avec véhémence : — Toi-même !

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Puis, assez curieusement, ils lancèrent ensemble la même phrase : — Tais-toi ! — Tais-toi ! L’oiseau imaginaire était néanmoins résolu à le sauver s’il le pouvait et, dans un dernier et puissant effort, il poussa son nid contre le rocher. Puis il s’envola en désertant les œufs pour montrer ce qu’il avait dans l’idée. Peter comprit enfin. Il saisit le nid et se mit à faire des gestes pour remercier l’oiseau qui voletait au-dessus de lui. Ce n’était toutefois pas pour recevoir ses remerciements qu’il restait ainsi à côté. Ce n’était même pas pour veiller sur lui quand il monterait dans le nid. C’était pour voir ce qu’il ferait des œufs. Il y avait deux gros œufs blancs. Peter les prit et réfléchit. L’oiseau se couvrit les yeux avec ses ailes pour ne pas voir. Il ne put pourtant pas s’empêcher de regarder à travers les plumes. Je ne sais plus si je vous ai dit qu’il y avait un pieu sur le rocher, que des boucaniers avaient planté là autrefois pour marquer l’emplacement d’un trésor enterré. Les enfants avaient découvert le magot depuis longtemps, et, quand ils étaient d’humeur malicieuse, ils lançaient des poignées de diamants, de perles et de pièces d’or ou d’argent aux mouettes. Elles se jetaient dessus comme s’il s’agissait de nourriture et repartaient 150


furieuses du mauvais tour qu’ils leur avaient joué. Le pieu était toujours en place et Starkey y avait suspendu son couvre-chef, un chapeau en toile à large bord, profond et bien imperméable. Peter y plaça les œufs et le posa à la surface de l’eau. Il flotta remarquablement. L’oiseau imaginaire comprit tout de suite ce qu’il faisait et laissa éclater son admiration pour lui. Peter, hélas, montra bruyamment que, sans aucune modestie, il partageait ce sentiment. Puis, il grimpa dans le nid, y érigea le pieu en guise de mât, y pendit sa chemise pour en faire une voile. En même temps, l’oiseau se posa sur le chapeau et se remit obstinément à couver les œufs. Il fut emporté dans une direction, Peter dans l’autre, et ils se dirent au revoir chaleureusement. Quand Peter atteignit la rive, il tira sa barque de fortune au sec dans un endroit où l’oiseau pourrait le retrouver aisément. Le chapeau, pourtant, lui plut tellement qu’il abandonna le nid. Il continua de l’utiliser pour flotter deci de-là jusqu’à ce qu’il tombe en morceaux. Starkey venait souvent au bord du lagon et, plein d’amertume, regardait l’oiseau installé dans son couvre-chef. Comme nous ne reverrons pas l’oiseau imaginaire, cela peut valoir la peine de signaler que, depuis lors, ses congénères construisent tous les nids en forme de chapeau, avec un large bord sur lequel les oisillons peuvent se tenir pour prendre l’air. Grandes furent les manifestations de joie quand Peter regagna le repaire en sous-sol, presque en même 151


temps qu'Alicia car le cerf-volant l’avait promenée ici et là. Tous les enfants avaient des aventures à raconter mais, peut-être, la plus exceptionnelle de toutes étaitelle d’aller au lit avec plusieurs heures de retard. Ils en étaient tellement émoustillés qu’ils entreprirent diverses manœuvres louches pour rester debout encore plus longtemps, comme, par exemple, réclamer des pansements. Seulement, Alicia, même si elle était fière de les avoir tous à la maison sains et saufs, en fut scandalisée et cria : " Au lit ! Au lit ! " d’une voix qui dut bien être obéie. Le lendemain, toutefois, elle fut terriblement tendre et distribua des pansements à tout le monde. Ils jouèrent jusqu’à l’heure du coucher à boiter et à porter le bras en écharpe.

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Une des conséquences importantes de la bagarre du lagon, ce fut que les Indiens devinrent leurs amis. Peter ayant sauvé Tiger Lily d’un sort fort affreux, il n’y avait plus rien qu’elle et ses braves ne feraient pas pour lui. Toute la nuit, ils restaient assis au dessus du repaire en sous-sol ; ils montaient la garde dans l’attente de l’attaque des pirates qui ne tarderait sûrement plus beaucoup. Même pendant la journée ils restaient dans les parages, fumant le calumet de la paix et donnant presque l’impression d’attendre une distribution de sucreries. Ils appelaient Peter « Grand Père Blanc » et se prosternaient devant lui, ce qu’il aimait terriblement, bien que cela ne lui fasse pas du tout de bien. — Grand Père Blanc est satisfait de voir les guerriers picanninies protéger son wigwam contre les pirates, disait-il avec des façons d’aristocrates tandis qu’ils rampaient à ses pieds.

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— Moi, Tiger Lily, répondait cette délicieuse personne. Peter Pan a sauvé moi. Moi, très grande amie. Moi pas laisser pirates faire du mal à lui. Elle était pourtant beaucoup trop jolie pour s’humilier de la sorte mais Peter considérait cela comme un dû et répondait avec condescendance : — C’est bien ! Peter Pan a parlé. Quand il disait : « Peter Pan a parlé » cela signifiait toujours qu’ils devaient se taire et eux, humblement, le comprenaient dans ce sens. Mais ils n’étaient pas aussi respectueux envers les autres enfants, loin s’en faut. Ils les considéraient comme des braves ordinaires. Ils leur disaient : « Comment aller ? » et des choses du même genre. Et ce qui les ennuyait le plus, c’était que Peter semblait estimer que cela convenait parfaitement. Nous en arrivons à cette soirée qui devait rester comme la Nuit des Nuits, à cause des aventures qu’elle apporta et de leurs conséquences. La journée, comme pour rassembler tranquillement ses forces, s’était écoulée paisiblement. En fait, les Indiens étaient fidèles à leurs postes, drapés dans leurs couvertures et, en bas, les enfants prenaient leur dîner. Tous sauf Peter qui était sorti pour avoir l’heure. La façon de connaître l’heure sur l’île était d’aller près du crocodile et d’attendre que le réveil sonne. Il se trouvait que le repas était un dîner pour faire semblant. Ils étaient assis autour de la porte qui servait 154


de table, à s’empiffrer avec avidité. Et véritablement, entre leur bavardage et leurs récriminations, le bruit, comme le fit remarquer Alicia, était assourdissant. En fait, le bruit ne la dérangeait pas mais elle n’admettait pas, en revanche, qu’ils se saisissent brusquement de quelque chose qu’ensuite ils avancent comme excuse que Tootles leur avait poussé le coude. Il y avait une règle établissant qu’ils ne devaient jamais rendre un coup reçu à table mais qu’ils devaient soumettre le sujet de la dispute à Alicia en levant poliment la main droite et en disant : « je me plains de ceci, cela… » Seulement, en général, ce qui arrivait, c’était qu’ils oubliaient de le faire ou qu’ils en abusaient. — Silence ! cria Alicia après leur avoir dit pour la vingtième fois qu’ils de devaient pas parler tous à la fois. Ta tasse est-elle vide, Slightly ? — Pas tout à faire vide, Alicia, dit Slightly après avoir examiné sa tasse imaginaire. — Il n’a même pas commencé à boire son lait, intervint Nibs. C’était cafarder et Slightly saisit sa chance. Aline, cependant, avait levé la main en premier. — Hé bien, Aline ? — Puis-je m’asseoir sur le siège de Peter puisqu’il n’est pas là ? — T’asseoir sur le siège de père, Aline ! Alicia était scandalisée. 155


— Certainement pas ! — Il n’est pas vraiment mon père répliqua Aline. Il ne savait même pas comment se comportent les pères avant que je lui montre. Cela, c’était ronchonner. — Nous nous plaignons d'Aline, crièrent les Jumeaux. Tootles leva la main. Il était, de si loin, le plus humble de tous – en fait, il était le seul à être humble – et Alicia se montrait particulièrement gentille avec lui. — Je suppose, dit-il timidement, que je ne pourrais pas être père. — Non, Tootles. Une fois que Tootles avait commencé, ce qui n’arrivait pas souvent, il avait une façon absurde d’insister. — Comme je ne peux pas être père, dit-il lourdement, je ne pense pas, Julien, que tu me laisserais être bébé ? — Certes pas ! dit sèchement Julien qui était déjà installé dans son fauteuil. — Comme je ne peux pas être bébé, continua Tootles, de plus en plus lourd, pensez-vous que je pourrais être un jumeau ? — Sûrement pas ! dirent les Jumeaux. C’est terriblement difficile d’être un jumeau.

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— Comme je ne peux être rien d’important, dit Tootles, est-ce que l’un d’entre vous aimerait me voir faire un tour ? — Non, répondirent-ils en chœur. Il s’arrêta là, enfin. — En fait, je n’avais aucun espoir, dit-il. Le cafardage, tellement déplaisant, reprit de plus belle. — Slightly tousse sur la table ! — Les Jumeaux ont entamé le cheesecake ! — Curly prend et du miel et de la confiture ! — Nibs parle la bouche pleine ! — Je me plains des Jumeaux ! — Je me plains de Curly ! — Je me plains de Nibs ! — Mon Dieu ! mon Dieu ! s’exclama Alicia. Je suis sûre que, par moments, le sort des vieilles filles est enviable ! Elle leur demanda de débarrasser la table et s’assit près de son panier à ouvrage, un gros tas de chaussettes et de genoux avec chacun un trou, comme d’habitude. Tandis qu’elle cousait, ils jouaient autour d’elle, formant un beau groupe de visages heureux et de personnages animés à la lueur d’un feu romantique. C’était devenu

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une scène très familière dans le repaire en sous-sol mais nous la voyons pour la dernière fois. Il y eut un bruit de pas, au-dessus, qu'Alicia, vous pouvez en être sûrs, fut la première à reconnaître. — Les enfants, j’entends le pas de votre père. Il aime bien que vous alliez l’attendre à la porte. Au-dessus, les Indiens s’inclinaient devant Peter. — Veillez bien, braves guerriers. J’ai parlé. Et alors, comme si souvent auparavant, les enfants le tirèrent hors de leur arbre. Comme si souvent auparavant mais plus jamais ensuite. Il avait apporté des noix aux enfants en même temps que l’heure exacte à Alicia. — Peter, tu les gâtes trop ! minauda Alicia. — Voyons, Momman ! dit Peter en accrochant son fusil. — C’est moi qui lui ai appris qu’on appelle les mères « Momman », souffla Julien à Curly. — Je me plains de Julien ! dit instantanément Curly. Le premier des Jumeaux vint s’adresser à Peter. — Père, nous voulons danser ! — Danse ! mon petit gars, répondit Peter qui était de 158


très bonne humeur. — Mais nous voulons que tu danses ! Peter était le meilleur danseur de tous mais il fit semblant d’être scandalisé. — Moi ! Mais mes vieux os grinceraient ! — Mais un dimanche soir…, insinua Slightly. Ce n’était pas réellement dimanche soir mais cela aurait pu l’être car ils avaient perdus le compte des jours depuis longtemps. A chaque fois, s’ils voulaient faire quelque chose de spécial, ils disaient que c’était dimanche soir, et puis ils le faisaient. — Bien sûr, c’est dimanche soir, Peter, dit Alicia. Alicia souriait et ne savait pas ce qui allait arriver avant que la nuit ne s’achève. Si elle l’avait su, elle n’aurait pas perdu patience. Aucun d’eux ne savait. Peut-être était-ce mieux de ne pas savoir. Leur ignorance leur permit de passer une heure heureuse de plus. Et comme ce devait être leur dernière heure sur l’Ile, réjouissons-nous de ce qu’elle ait comporté soixante minutes de bonheur. Ils chantèrent et dansèrent en chemise de nuit. C’était une chanson délicieusement effrayante dans laquelle ils prétendaient avoir peur de leur propre ombre (ils imaginaient que les ombres allaient se refermer bientôt

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sur eux en les faisant sombrer dans une terreur véritable). Que leur danse fut bruyante et joyeuse ! Et comme ils chahutèrent, à sauter sur le lit et à s’en faire tomber ! En réalité, ce fut une bataille de polochons plutôt qu’une vraie danse et, quand ils s’arrêtèrent, les polochons insistèrent pour continuer encore un petit peu, comme des partenaires de jeu qui savent qu’ils ne vont peut-être plus jamais se revoir. Et les histoires qu’ils se racontèrent avant que vienne l’heure de s’endormir ! Même Slightly essaya d’en raconter une ce soir-là, mais le début en était si ennuyeux qu’il dégoûta tout le monde, pas seulement les autres mais lui-même. Au point qu’il dit, heureusement : — Oui, c’est un début ennuyeux. Alors faisons comme si c’était la fin. Ils se mirent tous au lit pour écouter l’histoire d'Alicia, celle qu’ils aimaient le mieux, celle que Peter détestait. En général, quand elle commençait cette histoire-là, il sortait de la pièce ou se bouchait les oreilles avec les mains. S’il avait fait l’un ou l’autre, ce fameux soir, ils seraient peut-être encore tous sur l’Ile. Mais il demeura assis sur son siège. Et nous verrons ce qui arriva.

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— Maintenant écoutez-moi, dit Alicia en s’asseyant pour raconter son histoire. Elle avait Julien à ses pieds et les sept enfants étaient dans le lit. — Il était une fois un monsieur… — J’aurais préféré que ce soit une dame, dit Curly. — J’aimerais que ce soit un rat blanc, dit Nibs. — Silence ! les gronda Alicia. Il y avait une dame aussi, et… — Maman, s’écria le premier des Jumeaux, tu veux dire qu’il y a aussi une dame, n’est-ce pas ? Elle n’est pas morte, si ? — Oh, non ! — Je suis terriblement content qu’elle ne soit pas morte, dit Tootles. Tu es content aussi, Aline ? — Bien sûr que je le suis ! — Tu es content, Nibs ? — Plutôt, oui ! — Etes-vous contents, les Jumeaux ? 161


— Oui ! — Mon dieu ! soupira Alicia. — Un peu moins de bruit, là-bas ! intervint Peter. Il tenait à ce qu’elle puisse raconter son histoire dans les règles même si, à son avis, elle était tout à fait abominable. — Le nom du monsieur, poursuivit Alicia, était Monsieur Dupont et le sien, à elle, Madame Dupont. — Je les connaissais, dit Aline pour embêter les autres. — Je crois que je les connaissais, dit Julien sans en être trop sûr. — Ils étaient mariés, voyez-vous, expliqua Alicia, et que pensez-vous qu’ils avaient ? — Des rats blancs, s’écria Nibs sous le coup d’une inspiration subite. — Non ! — C’est très difficile à deviner, dit Tootles qui connaissait l’histoire par cœur. — Silence, Tootles ! Ils avaient trois enfants sous leur toit. — Mon dieu ! Mon dieu ! soupira de nouveau Alicia. Eh bien ! ces trois enfants avaient une fidèle nurse qui s’appelait Croquette. Seulement, Monsieur Dupont s’est mis en colère contre elle et l’a enchaînée dans la cour, si bien que tous les enfants se sont envolés. — C’est une histoire vraiment formidable ! dit Nibs. — Ils se sont envolés pour le Pays Imaginaire, continua Alicia, où se trouvent les enfants perdus. — Je pensais bien qu’ils y étaient, l’interrompit Curly,

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très excité. Je ne sais pas comment ça se fait mais je pensais qu’ils y étaient. — Ô Alicia ! cria Tootles, est-ce qu’un des enfants perdus s’appelait Tootles ? — Oui, en effet. — Je suis dans une histoire ! Hourra ! Je suis dans une histoire, Nibs ! — Silence ! Maintenant je veux que vous songiez aux sentiments de ces malheureux adultes, dont les trois enfants qu’ils gardaient étaient partis. — Oh ! se lamentèrent-ils en chœur même s’ils ne se souciaient pas le moins du monde des sentiments des malheureux adultes. — Pensez aux petits lit vides ! — Oh ! — C’est horriblement triste, dit joyeusement le premier Jumeau. — Je ne vois pas comment cette histoire poerrait bien se finir, dit le second Jumeau. Et toi, Nibs ? — Je suis terriblement inquiet. — Si vous saviez combien l’amour d’une mère est grand, leur dit Alicia triomphalement, vous n’auriez pas peur. Elle en arrivait à la partie que Peter haïssait. — J’aime ça, l’amour d’une mère ! dit Tootles en frappant Nibs avec un polochon. Tu aimes ça, l’amour d’une mère, Nibs ? — Tout juste, répliqua Nibs en le frappant à son tour. — Vous voyez, dit Alicia qui avait beaucoup de

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patience, notre héroïne savait que la mère laisserait toujours la fenêtre ouverte pour que les enfants puissent rentrer. Ce qui fait qu’ils sont restés au loin pendant des années et qu’ils ont passé beaucoup de bon temps. — Est-ce qu’ils sont revenus finalement ? — A présent, dit Alicia en se préparant pour produire son meilleur effet, jetons un petit coup d’œil dans le futur. Ils prirent tous la position la plus commode pour jeter un petit coup d’œil dans le futur. — Les années ont passé. Qui est donc cette dame élégante d’un âge indéfini qui arrive à la gare de Londres ? — Ô Alicia ! c’est qui ? s’exclama Nibs aussi excité que s’il ne le savait pas. — Est-ce que ce pourrait être…Oui… Non… C’est… la charmante Alicia ! — Oh ! — Et quels sont ces deux élégants personnages avec elle, qui ont désormais des statures d’hommes faits ? Se pourrait-il qu’il s’agisse d'Aline et de Julien ? Eh oui ! — Oh ! — Vous voyez, chers enfants, dit-elle en pointant le doigt vers le haut, la fenêtre est toujours ouverte. Ah ! nous sommes bien récompensés de notre sublime foi dans l’amour d’une mère !... Ainsi, ils retournèrent dans leur maison, et il est impossible de décrire cette scène bienheureuse sur laquelle nous préférons jeter un

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voile. Telle était l’histoire. Tous étaient aussi satisfaits de la gentille narratrice. Chaque chose était juste comme elle devrait être, voyez-vous. On file au loin comme le feraient les êtres les plus dépourvus de cœur qui soient au monde – ce que sont les enfants même s’ils sont très attachants -, on passe quelque temps de la façon la plus égoïste qui soit puis, quand on éprouve de nouveau le besoin d’un peu d’attention, on revient fièrement en demander, certains d’être récompensés au lieu d’être punis. En réalité, ils faisaient tellement confiance à l’amour d’une mère qu’ils sentirent qu’ils pouvaient se permettre d’être inhumains encore un peu plus longtemps. Seulement quelqu’un était présent et en savait plus long. Quand Alicia eut achevé son histoire, il poussa un grognement lugubre. — Qu’y a-t-il, Peter ? demanda-t-elle en courant à lui. Elle le crut malade et le palpa soigneusement sous la poitrine. — Où as-tu mal, Peter ? — Ce n’est pas ce genre de douleur, répliqua Peter, d’une voix sinistre. — De quel genre, alors ?

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— Alicia, tu te trompes sur le compte des mères. Ils vinrent se grouper autour de lui, tous apeurés tant son agitation était inquiétante. Avec une jolie candeur, il leur révéla ce qu’il leur avait caché jusqu’alors. — Il y a très longtemps, j’ai cru, comme toi, que ma mère laisserait toujours la fenêtre ouverte pour moi si bien que je suis resté au loin pendant des lunes et des lunes et des lunes. Après quoi, je suis revenu. Seulement, la fenêtre avait des barreaux, désormais. Ma mère m’avait oublié et il y avait un autre petit garçon qui dormait dans mon lit. Je ne suis pas sûr que cette histoire était vraie mais Peter le croyait, et elle les effraya. — Tu es sûr que les mères sont comme ça ? — Oui. Alors, c’est ainsi qu’étaient vraiment les mères : ignobles ! Qu’importe, il vaut toujours mieux se montrer prudent et nul ne comprend plus vite qu’un enfant lorsqu’il lui faut renoncer. — Alicia, rentrons chez nous, dirent ensemble Aline et Julien. — Oui, dit-elle en les serrant contre elle.

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— Pas ce soir ? demandèrent les enfants perdus, éberlués. Ils savaient, au fond de ce qu’ils appelaient leur cœur, qu’on peut aller très bien sans une mère et que ce sont seulement les mères qui pensent que c’est impossible. — Tout de suite, répondit Alicia. Une horrible pensée lui était venue : « peut-être maman se remet-elle déjà à moitié de ma disparition ? » Cette crainte lui fit oublier ce que pouvaient être les sentiments de Peter. Elle lui dit assez sèchement : — Peter, voudras-tu bien prendre les dispositions nécessaires ? — Si tu veux, répondit-il avec autant de froideur que si elle lui avait demandé de lui faire passer les noix. Pas le moindre désolé-de-te-perdre entre eux. Si la séparation la laissait indifférente, il allait lui montrer que lui, Peter, l’était aussi. Bien sûr, cela l’affectait énormément. Il était si plein de rage contre les adultes qui, comme d’habitude, gâchaient tout, qu’aussitôt qu’il fut dans son tronc d’arbre, il se mit à prendre de petites inspirations à un rythme rapide d’environ cinq par seconde. Il agit de la sorte parce qu’il y a un dicton du Pays Imaginaire qui dit que chaque fois que vous respirez, un adulte meurt. Et

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Peter, rempli qu’il était d’animosité, les tuait le plus vite possible. Après avoir donné les consignes adéquates aux Indiens, il redescendit dans le repaire où, en son absence, une scène indigne avait eu lieu. Frappés de panique à l’idée de se trouver privés d'Alicia, les enfants perdus s’étaient avancés vers elle en la menaçant. — Ce sera pire qu’avant qu’elle vienne, dirent-ils. — Nous ne la laisserons pas s’en aller. — Gardons-la prisonnière ! — Ouais. Enchaînons-la ! Réduite à cette situation extrême, elle sut, d’instinct, vers lequel d’entre eux elle devait se tourner. — Tootles, dit-elle, je fais appel à toi. N’était-ce pas étrange ? Elle faisait appel à Tootles, de loin le plus niais de tous. Et ce fût d'une façon grandiose, pourtant, que Tootles répondit. Pour une fois, il oublia sa niaiserie et parla avec grandeur : — Je ne suis que Tootles, dit-il, et personne ne fait jamais attention à moi. Mais le premier qui se comporte avec Alicia comme un homme non-loyal, je le saigne sans pitié.

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Il tira son sabre. A cet instant, son astre brilla à son point culminant. Les autres reculèrent, mal à l’aise. Puis Peter revint et ils virent qu’ils ne recevraient aucun soutien de sa part. Il ne garderait pas une fille au Pays Imaginaire contre sa volonté. — Alicia, dit-il en faisant les cent pas, j’ai demandé aux Indiens de te faire traverser les bois puisque voler te fatigue tellement. — Merci Peter. — Ensuite, continua-t-il de la voix ferme et nette de quelqu’un qui a l’habitude d’être obéi, Clochette te fera traverser la mer. Réveille-la, Nibs ! Nibs dut frapper deux fois avant d’obtenir une réponse alors que, en réalité, Clochette était assise dans son lit, à les écouter depuis un bon moment. — Qui est là ? Comment osez-vous ? Partez ! cria-telle. — Il faut te lever, Clo, répondit Nibs. Et emmener Alicia en voyage. Bien sûr, Clochette avait été enchantée d’apprendre qu'Alicia partait. Mais elle était joliment déterminée à ne pas lui servir de guide et elle le fit savoir de façon très agressive. Puis elle fit semblant de vouloir dormir à nouveau. — Elle dit qu’elle n’ira pas, s’exclama Nibs abasourdi par une telle insubordination. 169


Alors Peter s’approcha des appartements de cette jeune dame, la mine sévère. — Clo, dit-il sèchement, si tu ne te lèves pas et ne t’habilles pas sur le champ, j’ouvre le rideau et nous te verrons tous en déshabillé. Cela la fit sauter hors du lit. — Qui a dit que je ne me levais pas ? cria-t-elle. Pendant ce temps, les enfants regardaient tristement Alicia, qui était prête pour le voyage ainsi qu'Aline et Julien. Ils se sentaient abattus, pas seulement parce qu’ils étaient sur le point de la perdre mais aussi parce qu’ils sentaient bien qu’elle s’en allait retrouver quelque chose d’agréable auquel ils n’avaient pas été invités. La nouveauté leur faisait envie, comme d’habitude. Leur prêtant un sentiment plus noble, Alicia s’attendrit. — Mes chers amis, dit-elle, si vous venez tous avec moi, je suis à peu près certaine que je pourrai obtenir de mon père et de ma mère qu’ils vous adoptent. L’invitation s’adressait plus particulièrement à Peter mais les enfants ne pensaient qu’à eux. Aussitôt, ils bondirent de joie. — Mais, ne vont-ils pas trouver que nous sommes

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plutôt nombreux ? demanda Nibs au milieu des gambades. — Oh non ! dit Alicia après y avoir réfléchi brièvement. Il s’agira juste d’ajouter quelques lits au salon. On peut les cacher derrière des rideaux les premiers jeudis du mois. — Peter, on peut y aller ? demandèrent les enfants d’un ton implorant. Ils étaient persuadés que s’ils y allaient, il viendrait aussi mais, en fait, ils s’en moquaient. Ainsi, les enfants, dès qu’une nouveauté les sollicite, sont-ils toujours prêts à abandonner aussitôt ceux qu’ils aiment le plus. — C’est d’accord, répondit Peter avec un sourire amer. Ils se précipitèrent pour prendre leurs affaires. — Maintenant, Peter, dit Alicia en pensant qu’elle avait tout réglé, je vais te donner ton médicament avant le départ. Elle aimait beaucoup leur faire prendre des médicaments, et, indubitablement, leur en donnait trop. Bien sûr, c’était seulement de l’eau, mais versée d’une petite bouteille qu’elle secouait soigneusement avant de compter les gouttes, ce qui lui conférait une certaine qualité médicale. Cette fois-là, pourtant, elle ne donna pas sa dose à Peter car, alors qu’elle venait tout juste de la préparer, elle vit sur son visage une expression 171


qui lui fit chavirer le cœur. — Prends tes affaires, Peter, dit-elle en tremblant. — Non, repondit-il, en affectant l’indifférence. Je ne pars pas avec toi, Alicia. — Si, Peter. — Non. Il fallait l’annoncer aux autres. — Peter ne vient pas. Peter ne venait pas ! Ils le fixèrent d’un air ébahi, le bâton sur l’épaule et le baluchon accroché au bout du bâton. Leur première réaction fut de penser que, s’il ne partait pas avec eux, il avait probablement changé d’avis et ne voulait plus les laisser s’en aller. Seulement il était beaucoup trop orgueilleux pour agir ainsi. — Si vous retrouvez vos familles, dit-il d’une voix sinistre, j’espère que vous les aimerez. Le terrible cynisme de cette phrase causa une impression déplaisante et plusieurs garçons affichèrent des mines perplexes. Après tout, disaient leurs visages, est-ce que nous ne sommes pas des nouilles de vouloir partir ?

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— Et maintenant, cria Peter, pas de comédies, pas de pleurnicheries ! Au revoir Alicia. Il lui tendit la main joyeusement, comme s’il fallait qu’ils s’en aillent sans plus tarder parce qu’il avait quelque chose d’important à faire. Elle dut lui serrer la main, et il n’y eut aucun signe montrant qu’il aurait préféré un dé. — Tu te souviendras de changer de chemise de flanelle, Peter ? dit-elle en s’attardant auprès de lui. Elle était toujours si regardante au sujet des chemises de flanelle. — Oui. — Et tu prendras ton médicament ? — Oui. Il sembla que c’était tout. Un silence inconfortable suivit, Peter, toutefois, n’était pas du genre à s’écrouler devant les autres. — Tu es prête, Clochette ? lança-t-il. — Oui, oui ! — Alors passe devant ! Clochette se précipita dans le tronc le plus proche mais personne ne la suivit car ce fut à ce moment précis que

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les pirates lancèrent leur terrible attaque contre les Indiens. Au-dessus, où tout avait été tellement calme jusque-là, l’air fut plein de hurlements et de chocs d’acier. Au-dessous, un silence de mort. Les bouches s’étaient ouvertes et demeuraient ouvertes. Alicia tomba à genoux mais ses bras se tendirent vers Peter. Tous les bras étaient tendus vers lui, comme si le vent les avait poussés dans sa direction. Ils le suppliaient silencieusement de ne pas les abandonner. Lui, Peter, saisit son épée, la même qui, croyait-il, avait terrassé Barbecue. L’envie de se battre brillait dans son regard.

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L’attaque des pirates avait été une complète surprise, preuve irréfutable que le peu scrupuleux capitaine Crochet l’avait menée déloyalement car surprendre des Indiens en jouant franc-jeu est au-delà des capacités de l’homme blanc. Selon toutes les lois non écrites de la bienséance sauvage, ce sont toujours les Indiens qui attaquent et, du fait de leur naturel rusé, ils le font toujours un peu avant l’aube, une heure à laquelle, comme ils le savent parfaitement, le courage des Blancs est à son point le plus bas. Entre-temps, les Blancs ont érigé un vague fortin en haut d’une ondulation de terrain. Au pied de cette butte coule un ruisseau car il est fatal d’être trop loin de l’eau. Là ils attendent l’attaque ; les plus inexpérimentés serrent nerveusement leurs revolvers et piétinent sur place tandis que les vétérans dorment paisiblement jusqu’à l’approche du jour. Tout au long de cette nuit sauvage, les éclaireurs indiens rampent dans l’herbe, 175


pareils à des serpents, sans faire bouger une seule tige. Les buissons se referment derrière eux, aussi silencieusement que le sable où une taupe creuse son trou. Pas un bruit ne se fait entendre, sauf quand ils lancent une parfaite imitation du cri du coyote solitaire. A cet appel répondent d’autres braves. Et certains d’eux aboient même mieux que les coyotes, qui ne sont pas toujours très doués pour crier. Ainsi se passent les heures nocturnes et ce long suspense est terriblement éprouvant pour le visage pâle qui le vit pour la première fois. Pour les vétérans, en revanche, ces appels horribles et les silences, encore plus horribles, ne font que ponctuer les étapes de l’avancée de la nuit. Crochet savait tellement bien que c’est là la procédure habituelle que, s’il ne l’a pas suivie, il n’a pas l’excuse de l’ignorance. Les Piccaninnies, pour leur part, se fiaient implicitement à son sens de l’honneur et leur façon de faire, cette nuitlà, contrasta radicalement avec la sienne. Ils ne négligèrent rien de ce qui correspondait à la réputation de leur tribu. Avec cette acuité des sens qui fait tout à la fois l’émerveillement et le désespoir des peuples civilisés, ils surent que les pirates étaient sur l’île dès le moment où l’un d’entre eux marcha sur une branche sèche. Au bout d’un laps de temps incroyablement bref, les appels de coyote commencèrent. Chaque pouce de terrain entre l’endroit où Crochet avait fait débarquer ses troupes et le repaire sous les arbres fut 176


discrètement examiné par des braves portant leurs mocassins à l’envers. Ils découvrirent une seule petite colline avec un ruisseau à son pied si bien que Crochet n’avait pas le choix : c’était là qu’il aurait dû établir son campement et attendre l’aube. Tout étant ainsi planifié avec une ingéniosité quasi diabolique, le gros des forces indiennes se drapa dans des couvertures. Avec ce flegme qui n’appartient qu’à elle, cette crème de l’humanité attendit, installée au-dessus du repaire des enfants, le froid moment où ils dispenseraient le pâle trépas. Alors qu’ils rêvaient, quoique bien éveillés, aux tortures raffinées qu’ils lui feraient subir au point du jour, ces sauvages trop confiants furent surpris par ce tricheur de Crochet. D’après les récits que firent ensuite les éclaireurs qui en réchappèrent, il ne semble même pas qu’il ait marqué une pause sur l’élévation de terrain alors que, dans le gris de la pénombre, il l’avait forcément remarquée. En fait, l’idée d’attendre d’être attaqué ne semble même pas une pause sur l’élévation de terrain alors que, dans le gris de la pénombre, il l’avait forcément remarquée. En fait, l’idée d’attendre d’être attaqué ne semble même pas avoir effleuré son esprit subtil. Il n’attendit pas, non plus, que la nuit soit presque achevée. Il se lança, sans autre tactique que celle d’engager aussitôt le combat. Qu’auraient pu faire les éclaireurs, maîtres qu’ils étaient 177


de toutes les ruses de guerre, sinon lui courir inutilement après, en s’exposant forcément à être vus, tout en donnant pathétiquement la parole aux cris de coyote ? Autour de la courageuse Tiger Lily se trouvaient une douzaine de ses guerriers les plus vigoureux. Tout d’un coup, ils virent les perfides pirates qui se précipitaient sur eux. Le voile sur lequel ils avaient vu la victoire par anticipation leur tomba des yeux. Il n’y aurait plus de poteau de torture. Pour eux, le départ pour les terrains de chasse des bienheureux aurait lieu tout de suite. Ils le savaient mais ils se comportèrent en dignes fils de leurs pères. Ils se seraient levés rapidement s’ils avaient pu, mais les traditions de leur race le leur interdisaient. Il est écrit que le noble sauvage ne doit jamais exprimer de surprise en présence des Blancs. Aussi, toute terrible qu’ait dû leur sembler l’apparition soudaine des pirates, ils restèrent immobiles un moment sans bouger le moindre muscle, comme si l’ennemi était venu sur invitation. Puis, une fois qu’ils eurent respecté leur tradition de bravoure, ils prirent les armes et l’air retentit du cri de guerre. Seulement, c’était trop tard. Ce n’est pas à nous de décrire ce qui fut un massacre plutôt qu’un combat. Ainsi périt la fleur de la tribu Picanniny. Tous ne moururent pas sans être vengés, car, en même temps que Loup Maigre, tomba Alf Mason qui ne pourrait plus jamais écumer les mers des 178


Caraïbes. Parmi les autres à mordre la poussière figurèrent Geo, Scourie, Chas, Turley, et l’Alsacien Foggerty. Turley périt sous le tomahawk du terrible Panthère qui finit par se frayer un chemin à travers la troupe des pirates avec Lily et les quelques rares survivants de la tribu. Dans quelle mesure Crochet est à blâmer pour sa tactique dans cette affaire, c’est aux historiens d’en décider. S’il avait attendu en haut de la pente jusqu’à l’heure convenable, lui et ses hommes auraient probablement été anéantis. Pour le juger, il est honnête de prendre ce fait en considération. Ce qu’il aurait peutêtre dû faire, c’est mettre ses adversaires au courant qu’il se proposait d’adopter une autre méthode. D’un autre côté, cela aurait totalement détruit l’élément de surprise et réduit à néant sa nouvelle stratégie. De telle sorte que la question demeure très épineuse. On ne peut pas s’empêcher d’éprouver une certaine admiration – quoique avec beaucoup de réserves – pour l’esprit habile qui a inventé ce plan audacieux et pour le géni dévoyé avec lequel il a été mené à bien. Quels furent ses sentiments sur son propre compte dans ce moment de triomphe ? Ses complices auraient été heureux de le savoir au moment où, encore hors d’haleine, ils se regroupèrent à distance respectueuse de son crochet et, de leurs yeux rouges de furets, contemplèrent cet homme extraordinaire. L’allégresse devait remplir son cœur mais son visage ne reflétait rien : énigme noire et solitaire à tout jamais, il se tenait à

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l’écart de ses suivants, en esprit aussi bien que physiquement. Le travail de cette nuit n’était cependant pas encore fini car ce n’était pas les Indiens qu’il était venu détruire. Ces derniers étaient seulement les abeilles qu’il fallait enfumer pour pouvoir s’emparer du miel. C’était Pan qu’il voulait, Pan et Alicia et toute la bande. Mais surtout Pan. Peter était un si petit garçon qu’on peut s’étonner de la haine que cet homme lui vouait. C’est vrai, il avait jeté la main de Crochet au crocodile mais ce geste ne pouvait pas expliquer une vindicte aussi acharnée et implacable. Le fait est qu’il y avait quelque chose chez Peter qui rendait le capitaine pirate comme fou. Ce n’était pas son courage, ce n’était pas son physique avantageux, ce n’était pas… Inutile de battre la campagne plus longtemps puisque nous savons bien ce que c’était et que nous devons le dire. C’était son toupet. Il portait sur les nerfs de Crochet, faisait frémir son crochet de fer et le dérangeait la nuit à l’instar du bourdonnement d’un moustique. Tant que Peter était vivant, cet homme torturé se sentait comme un lion dans une cage. La question, à présent, était : comment descendre par les troncs d’arbre ou plutôt, comment faire descendre ses complices ? Il les examina tous d’un regard aigu, cherchant lesquels étaient les plus minces. Eux se tortillaient, mal à l’aise, car ils savaient qu’il n’hésiterait 180


pas à les faire glisser vers le bas en les poussant avec des perches. Entre-temps, que devenaient les garçons ? Nous les avons vus, au premier cliquetis d’armes, se transformer en statues, bouche ouverte, en appelant Peter les bras tendus. Nous revenons à eux au moment où les bouches se ferment et où les bras retombent. Le pandémonium, au-dessus, a cessé presque aussi soudainement qu’il a éclaté, comme passe un violent coup de vent. Mais ils savent que, en passant, il a fixé leur sort. Quel camp a gagné ? Les pirates qui écoutaient attentivement à l’embouchure des troncs entendirent cette question que posèrent tous les garçons ainsi que, hélas, la réponse qu’y fit Peter. — Si les Indiens ont gagné, ils joueront du tam-tam. C’est toujours le signe de la victoire chez eux. Smee avait trouvé le tam-tam et, pour l’heure, il était assis dessus. — On ne l’entendra plus jamais, le tam-tam, murmura-til de façon inaudible car leur capitaine avait exigé le silence le plus strict.

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A sa grande surprise, Crochet lui ordonna de battre le tam-tam. Puis, très lentement, Smee comprit l’horrible malice que cet ordre constituait. Jamais, sans doute, cet homme simple n’admira plus Crochet. Par deux fois Smee tapa sur l’instrument puis il s’arrêta et écouta, l’air réjoui. Ces vauriens de pirates entendirent Peter crier : — Le tam-tam ! C’est une victoire indienne ! Les enfants, ces malheureux, répondirent par des vivats qui furent une douce musique pour les cœurs dénaturés d’au-dessus. Puis, presque aussitôt, ils renouvelèrent leurs adieux à Peter. Cela étonna bien les pirates mais ce sentiment de surprise fut vite supplanté par la joie ignoble de savoir que leurs ennemis allaient sortir par les arbres. Ils se sourirent mutuellement en se frottant les mains. Les ordres silencieux de Crochet furent simples : un homme à chaque arbre, les autres disposés en ligne à trois pas de distance.

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Plus vite nous en terminerons avec ces horreurs, mieux ce sera. Le premier à sortir de son arbre fut Curly. Il émergea entre les mains de Cecco qui l’expédia à Smee qui le passa à Starkey qui le passa à Bill Jukes qui le passa à Noodler et, de la sorte, il fut balloté de l’un à l’autre jusqu’à ce qu’il atterrisse aux pieds du pirate noir. Tous les garçons furent ainsi extirpés de leur arbre sans pitié aucune, et plusieurs se trouvèrent à voltiger en même temps, comme des ballots de marchandises qui passent de main en main. Un traitement différent fut accordé à Alicia qui parut en dernier. Avec une politesse moqueuse, Crochet ôta son chapeau devant elle et l’escorta jusqu’à l’endroit où on bâillonnait les autres. Il le fit avec tant d’allure, il était si terriblement distingué, qu’elle fut trop fascinée pour hurler. Peut-être est-ce une médisance de le divulguer mais, pendant un moment, elle fut sous le charme de Crochet. Nous en parlons uniquement parce que sa 183


faiblesse eut d’étranges conséquences. Lui aurait-elle refusé de le suivre avec hauteur – nous aurions aimé pourvoir écrire cela d’elle ! – qu’elle aurait été projetée, elle aussi, dans les airs, comme les autres, et que Crochet n’aurait pas assisté de près au ficelage des enfants. S’il n’y avait pas assisté, il n’aurait pas découvert le secret de Slightly. Et s’il ne l’avait pas découvert, il n’aurait pas pu ensuite perpétrer son perfide attentat contre la vie de Peter. Ils étaient attachés pour qu’ils ne puissent pas s’envoler, pliés en deux, avec les genoux ramenés tout près des oreilles. Et pour les saucissonner, le pirate noir avait coupé d’avance une corde en neuf morceaux égaux. Tout alla bien jusqu’à ce que vienne le tour de Slightlty. Il apparut qu’il était comme ces paquets exaspérants qui vous obligent à employer toute la ficelle sans qu’il en reste pour faire le noeud. De colère, les pirates le frappèrent, juste comme vous auriez frappé le paquet (alors que, en toute équité, vous auriez dû frapper la ficelle) et, plutôt étrangement, ce fut Crochet qui leur demanda de cesser leurs violences. Ses lèvres se retroussaient pour former un petit sourire de triomphe. Alors que ses complices étaient en sueur parce que chaque fois qu‘ils essayaient de ficeler le malheureux garçon en appuyant bien d’un côté, il faisait une bosse de l’autre, son esprit magistral, au lieu de s’arrêter à la surface de Slightly, l’avait percée, en quête non pas des effets mais des causes. Sa joie montrait qu’il avait trouvé. Slightly, blanc comme un

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linge, sut que Crochet avait surpris son secret qui était celui-ci : jamais un garçon aussi boursouflé n’aurait pu passer dans un arbre où il aurait fallu pousser un homme de taille ordinaire avec un bâton. Pauvre Slightly ! Il était le plus malheureux de tous les garçons pour l’heure car il avait terriblement peur pour Peter et regrettait amèrement ce qu’il avait fait. Comme il buvait de folles quantités d’eau quand il faisait chaud, il avait gonflé en conséquence jusqu’à atteindre son embonpoint actuel et, au lieu de se mettre au régime pour retrouver la bonne ampleur pour son trou dans l’arbre, à l’insu des autres, il l’avait élargi pour le mettre à sa taille. Ayant compris cela, Crochet put se persuader que, désormais, Peter était enfin à sa merci. Pourtant, pas un mot sur le noir projet qui venait d’éclore dans les sombres cavernes de son esprit ne franchit ses lèvres. Il fit simplement signe qu’il voulait que les captifs soient transportés jusqu’au vaisseau et qu’on le laisse seul. Comment les transporter ? Saucissonnés comme ils l’étaient, on aurait pu les faire rouler jusqu’en bas de la pente comme des tonneaux mais l’essentiel du chemin consistait en un bourbier. Une fois de plus, le génie de Crochet résolut la difficulté. Il indiqua que la petite maison devait être employée comme moyen de transport. On y jeta les enfants, quatre pirates la hissèrent sur leurs épaules, les autres suivirent derrière tout en chantant leur épouvantable chanson de pirates. L’étrange cortège se mit en route à travers le bois. Je

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ne sais pas s’il y avait des enfants qui pleuraient. Si tel est le cas, la chanson couvrait le bruit des pleurs. Mais juste comme la petite maison disparaissait dans la forêt, un petit jet de fumées jaillit de la cheminée, comme pour défier Crochet. Crochet le vit, ce qui rendit un mauvais service à Peter. Cette bravade dissipa en effet l’ultime trace de pitié qui aurait pu encore subsister dans la poitrine féroce du pirate. La première chose qu’il fit dès qu’il se retrouva seul alors que la nuit tombait rapidement, ce fut de s’approcher de l’arbre de Slightly sur la pointe des pieds et de s’assurer qu’il lui offrirait bien un passage. Puis, longuement, il demeura immobile, à ruminer. Son chapeau de mauvais augure était posé sur le gazon de sorte que la moindre brise qui venait à passer jouait dans sa chevelure et le rafraîchissait. Toutes sombres qu’ étaient ses pensées, ses yeux bleus demeuraient aussi doux que des pervenches. Intensément il guettait le moindre bruit en provenance des entrailles de la terre mais tout était silence, en bas comme une surface. Le repaire en sous-sol semblait n’être plus qu’un logis désaffecté, vide. Le garçon était-il endormi ou se tenaitil debout au pied de l’arbre de Slightly, à attendre, sa dague à la main ? Il n’y avait pas moyen de le savoir, sauf en descendant. Crochet fit doucement glisser sa cape au sol puis, en se mordant la lèvre jusqu’à ce qu’un peu de sang y 186


apparaisse, il s’engagea dans l’arbre. C’était un homme courageux mais, pendant un moment, il dut s’arrêter pour s’essuyer le front qui coulait à grosses gouttes comme la cire d’une bougie. Enfin, silencieusement, il se laissa glisser dans l’inconnu. Il arriva sans encombre au pied du tronc et s’immobilisa une nouvelle fois pour s’efforcer de reprendre un souffle qu’il avait presque perdu. A mesure que ses yeux s’habituèrent à la pénombre, divers objets du repaire en sous-sol prirent forme. Le seul, toutefois, sur lequel son regard avide s’arrêta, longuement, longtemps recherché et enfin trouvé, ce fut le grand lit. Dessus était Peter, profondément endormi. Inconscient de la tragédie qui se jouait en haut, Peter avait continué de jouer de la flûte pendant un petit moment après le départ des enfants, ce qui était, sans aucun doute, une tentative assez triste de se faire croire à lui-même qu’il s’en moquait. Après quoi, il décida de ne pas prendre son médicament, de façon à causer du chagrin à Alicia. Puis il s’allongea sur le lit, en dehors des couvertures, pour la contrarier encore un peu plus – elle les couvrait toujours avec soin parce qu’on ne sait jamais s’il ne fera pas un peu frisquet sur le matin. A ce moment-là, il manqua de pleurer. Il pensa brusquement combien elle serait indignée s’il riait, à sa place. Aussi, se mit-il à rire, d’un rire hautain, au milieu duquel il tomba endormi.

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Quelquefois, mais pas très souvent, il faisait des rêves. Ils étaient plus douloureux que ceux des autres garçons. Des heures durant, il ne parvenait pas à s’en débarrasser bien qu’il y gémît piteusement. Ils avaient quelque chose à voir, je pense, avec l’énigme qu’était son existence. Dans de tels moments, Alicia avait l’habitude de le prendre dans le lit pour l’apaiser tout doucement à sa façon bien à elle. Quand il était à nouveau calmé, elle le recouchait avant qu’il ne s’éveille tout à fait pour qu’il ne sache pas dans quelle situation indigne il s’était trouvé par sa faute. Pour l’occasion, cependant, il avait sombré instantanément dans un sommeil sans rêve, un bras pendant pardessus le bord du lit, une jambe relevée, son rire inachevé flottant encore sur sa bouche ouverte qui montrait ses dents pareilles à de petites perles. Sans défense, ce fut ainsi que Crochet le trouva. Le pirate reste silencieux au pied de l’arbre, regardant son ennemi à l’autre bout de la pièce. Est-ce qu’aucun sentiment de compassion ne troubla son cœur sombre ? L’homme n’était pas totalement mauvais : il aimait les fleurs (à ce qu’on dit) et la musique douce (luimême jouait du clavecin pas mal du tout). De plus, il faut l’admettre franchement, la nature idyllique de cette scène l’émouvait. Ce qui le fit rester, ce fut l’air d’impertinence qu’avait Peter dans son sommeil. La bouche ouverte, le bras pendant, le genou relevé incarnaient si bien l’insolence chacun à soi seul, que, tous ensemble, ils étaient

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insupportables pour quelqu’un d’aussi sensible que le capitaine. Ils blindèrent le cœur de Crochet. Même si, dans sa rage, le pirate avait explosé en cent morceaux, chacun d’entre eux aurait négligé cet incident et bondi sur le dormeur. Une lampe brillait faiblement près du lit mais Crochet luimême se tenait dans l’obscurité. Au premier pas qu’il fit, furtivement, il buta sur un obstacle : la porte de l’arbre de Slightly. Elle ne bouchait pas l’ouverture en entier, il avait regardé par-dessus jusqu’alors. Il tâtonna pour trouver le verrou et découvrit, à sa grande rage, qu’il se trouvait placé très bas, hors de sa portée. Il lui sembla, tant il avait l’esprit troublé, que la capacité qu’avaient le visage et la pose de Peter à l’irriter augmentait nettement. Il secoua la porte puis se jeta contre elle. Son ennemi allait-il lui échapper au bout du compte ? Mais qu’était-ce là ? Le point rouge de sa pupille venait d’apercevoir le médicament de Peter, posé à sa portée, sur une étagère. Crochet comprit aussitôt ce dont il s’agissait et sut, en même temps, que le dormeur était à sa merci. Pour éviter qu’on puisse le prendre vivant, le capitaine avait toujours sur lui une drogue redoutable qu’il avait élaborée de ses propres mains à partir du contenu de toutes les bagues à réserve de poison dont il s’était emparé. En bouillant, cela avait donné un liquide jaune tout à fait inconnu de la science qui était probablement le toxique le plus virulent qui puisse exister. 189


Il fit tomber cinq gouttes de ce liquide dans la tasse de Peter. Sa main tremblait mais c’était d’allégresse plutôt que de honte. En même temps, il évita de regarder le dormeur, non pas que la pitié risquait de l’arrêter mais pour ne pas verser à côté. Après avoir lancé à sa victime un dernier long regard plein de jubilation, il fit demi-tour et rampa malaisément jusqu’en haut du tronc. Quand il reparut à la surface, il semblait l’esprit même du mal émergeant de son trou. Il pencha son chapeau pour lui donner son inclination la plus belliqueuse et se drapa dans sa cape qu’il maintint fermée par-devant, comme s’il voulait cacher sa personne à la nuit dont il était pourtant l’élément le plus noir. Puis, tout en murmurant pour lui-même des propos incompréhensibles, il s’éloigna rapidement à travers bois. Peter dormait toujours. La lampe vacilla et s’éteignit, laissant le logis dans les ténèbres. Même alors, il continua de dormir. Il devait être au moins dix heures au crocodile quand il s’assit en sursaut dans son lit, éveillé par il ne savait pas trop quoi. C’était des petits coups prudents frappés à la porte de son arbre. Petits et prudents, mais, dans tout ce silence, ils étaient sinistres. Peter chercha sa dague à tâtons et s’en saisit. Puis il parla. — Qui est-ce ? Un bon moment passa sans qu’il y ait de réponse. Puis 190


les petits coups reprirent. — Qui est là ? Il frissonnait d’excitation et aimait beaucoup ça. En deux enjambées il fut à sa porte. A la différence de celle de Slightly, elle occupait toute l’ouverture si bien qu’on ne voyait pas qui était derrière, pas plus que celui qui frappait ne pouvait le voir, lui. — Je n’ouvrirai pas si vous ne parlez pas, dit Peter. Alors le visiteur parla enfin, d’une jolie voix pareille au tintement d’une clochette. — Laisse-moi entrer, Peter ! C’était Clochette et il s’empressa de lui ouvrir. Elle se précipita dedans, tout excitée. Son visage était tout rouge et ses habits, tachés de boue. — Qu’y a-t-il ? — Tu ne devineras jamais ! dit-elle. Elle lui proposa de faire trois tentatives. — Dis-le tout de suite ! cria-t-il. Alors, en une seule phrase à la grammaire incertaine et 191


aussi interminable que le ruban que les magiciens font sortir de leur bouche, elle lui raconta la capture d'Alicia et des garçons. Le cœur de Peter eut des hauts et des bas tandis qu’il écoutait son récit. Alicia ficelée, et sur le vaisseau pirate. Elle qui aimait que tout se passe toujours comme d’habitude ! — Je la sauverai ! s’exclama-t-il en se ruant sur ses armes. Tout en s’agitant, il pensa à quelque chose qui lui ferait plaisir. Il pourrait prendre son médicament. Sa main se referma sur le fatal breuvage. Non ! hurla Clochette qui avait entendu Crochet se raconter à lui-même son forfait alors qu’il se hâtait dans les bois. — Pourquoi, non ? — C’est empoisonné ! — Empoisonné ? Qui aurait pu l’empoisonner ? — Crochet ! — Ne raconte pas de bêtises. Comment Crochet auraitil pu descendre jusqu’ici ? Hélas, Clochette ne pouvait pas l’expliquer car même elle ignorait le noir secret de l’arbre de Slightly.

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Cependant, les propos de Crochet ne pouvaient laisser subsister aucun doute. La tasse était empoisonnée. — En plus, dit Peter, persuadé qu’il disait vrai, je n’ai pas dormi. Il leva la tasse. Plus de temps pour les mots. Il fallait agir ! Aussi rapide que l’éclair, Clochette vint s’interposer entre ses lèvres et la boisson qu’elle avala jusqu’à la dernière goutte. — Ça alors, Clo ! Comment oses-tu boire mon médicament ? Elle ne répondit pas. Déjà, elle titubait dans les airs. — Qu’est-ce qui t’arrive ? s’écria Peter, brusquement effrayé. — C’était empoisonné, Peter, lui dit-elle doucement. Et maintenant, je vais mourir. — Oh ! Clo ! Tu l’as bu pour me sauver ? — Oui ! — Mais pourquoi, Clo ? Ses ailes ne pouvaient plus qu’à peine la porter mais, en réponse, elle ne posa sur son épaule et lui mordit gentiment le nez. Elle lui souffla à l’oreille : « Bougre d’âne ! » puis, en chancelant, elle regagna sa chambre et s’étendit sur le lit.

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La tête de Peter cacha presque entièrement le quatrième mur de la petit pièce quand il s’agenouilla près d’elle plein de détresse. D’instant en instant, sa lumière faiblissait, et il savait que si elle s’éteignait, Clochette cesserait d’exister. Elle aima tellement les larmes qu’il versait qu’elle tendit un de ses doigts mignons pour qu’elles coulent dessus. Sa voix était si faible que, tout d’abord, il ne parvint pas à saisir ce qu’elle disait. Puis il comprit. Elle disait qu’elle pourrait aller bien à nouveau si les enfants croyaient aux fées. Peter écarta les bras. Il n’y avait pas d’enfants dans les parages et c’était la nuit. Seulement il s’adressa à tous ceux qui pouvaient être en train de rêver du Pays Imaginaire et qui étaient donc plus près de lui que vous le pensez : des garçons et des filles en vêtements de nuit, et des papooses tout nus dans leurs paniers suspendus aux arbres. — Croyez-vous aux fées ? demanda-t-il. Clochette s’assit dans son lit, presque avec vivacité, pour écouter quel serait son sort. Il lui sembla bien qu’elle entendait des réponses affirmatives. Puis, de nouveau elle n’en fut plus trop sûre.

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— Qu’en penses-tu ? demanda-t-elle à Peter. — Si vous croyez, leur cria-t-il, tapez dans vos mains ! Ne laissez pas Clochette mourir ! Beaucoup applaudirent. Quelques-uns n’applaudirent pas. Un petit nombre de brutes sifflèrent. Les applaudissements cessèrent dans un ciel de nuages quand Peter, ceinturé d’armes et ne portant pas grand chose d’autre, émergea de son arbre pour entreprendre sa périlleuse quête. Ce n’était pas une nuit comme celle-là qu’il aurait préférée. Il avait espéré voler en se tenant près du sol afin que rien de suspect ne risque de lui échapper. Mais dans cette lumière changeante, voler bas aurait signifié traîner son ombre à travers les arbres et donc déranger les oiseaux et prévenir l’ennemi aux aguets qu’il était en chemin. Il regretta d’avoir donné aux oiseaux de l’île des noms tellement étranges qu’ils étaient tous très sauvages et difficiles à approcher. Il n’y avait pas d’autre solution que de se déplacer à la façon des Indiens, ce à quoi, fort heureusement, il excellait. Mais dans quelle direction ? Car il n’était pas sûr que les enfants avaient été emmenés au bateau. Une très légère chute de neige avait effacé toutes les

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traces et un silence de mort enveloppait l’île, comme si la nature se tenait muette d’horreur devant le carnage qui venait de se perpétrer. Il avait enseigné aux enfants quelques règles pratiques de la forêt qu’il avait apprises lui-même de Tiger Lily et de Clochette ; il savait que dans leur situation désespérée, ils étaient peu susceptibles de les oublier. Slightly, s’il en avait la possibilité, ferait des entailles dans les arbres par exemple, Curly sèmerait des graines derrière lui, et Alicia abandonnerait son mouchoir à un endroit crucial. Seulement, pour trouver ces indices qui l’auraient guidé, il faudrait attendre le matin or il ne pouvait pas attendre. Le monde d’en haut l’avait appelé à la rescousse mais ne lui serait d’aucune aide. Le crocodile le dépassa mais il n’y avait pas une seule créature vivante, pas un son, pas un mouvement. Il savait pourtant que la mort brutale pouvait l’attendre au prochain arbre, ou le frapper par derrière. Il fit ce terrible serment : « C’est Crochet ou moi, cette fois ! » A des moments, il rampait tel un serpent. A d’autres, il se relevait pour traverser comme une flèche un espace que la lune éclairait, un doigt sur les lèvres et sa dague prête à servir.

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Une lumière verdâtre louchant sur la Crique de Kidd qui est proche de l’embouchure de la rivière des pirates, marquait l’endroit où le bateau des pirates, le Jolly Roger, était à l’ancre. C’était un navire bas sur l’eau, apparemment assez rapide, mais sale sur toute sa surface et qui, en gros comme en détail, causait une sensation de dégoût, comme un sol parsemé de plumes arrachées. C’était le cannibale des mers et il n’avait guère besoin qu’on le surveille car l’horreur que suscitait son nom suffisait à assurer sa sécurité. Il était drapé dans la couverture de la nuit à travers laquelle aucun son ne parvenait à se faufiler jusqu’au rivage. Du reste, il n’y avait pas beaucoup de bruits à bord et pas un seul n’était agréable sauf le ronronnement de la machine à coudre devant laquelle était assis Smee – toujours aussi travailleur et complaisant, Smee, l’essence même de la banalité, et tellement pathétique ! Je ne sais pas pourquoi il était aussi infiniment pathétique, à moins que ce ne soit parce qu’il en était pathétiquement inconscient. Le fait

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est que les hommes les plus rudes étaient contraints de détourner le regard de lui à la hâte et que plus d’une fois, les soirs d’été, il avait arraché des larmes de pitié à Crochet. De cela, comme d’à peu près de tout le reste, Smee n’était pas du tout conscient. Quelques-uns des pirates étaient penchés par-dessus le bastingage et buvaient en absorbant les miasmes de la nuit. D’autres, affalés près des tonneaux, jouaient aux dés ou aux cartes. Les quatre qui avaient porté la petite maison étaient couchés, épuisés, à plat ventre sur le pont. Dans leur sommeil, pourtant, ils roulaient habilement d’un côté ou d’un autre pour se mettre hors d’atteinte du crochet de leur capitaine, au cas où il s’en serait servi machinalement en passant. Crochet arpentait le pont perdu dans ses pensées. Ô homme insondable ! C’était son heure de triomphe. Peter était définitivement hors de son chemin. Tous les autres enfants se trouvaient sur le bateau, en attendant qu’on les fasse marcher sur la planche. C’était son plus haut fait d’armes depuis qu’il avait mis Barbecue à sa botte. Et sachant comme nous le savons bien que l’homme est un réceptacle à vanité, pouvons-nous être surpris de le voir arpenter le pont en titubant, tout enflé du vent de son succès ? Il n’y avait pourtant aucune joie dans son allure. Crochet était profondément abattu. Il était souvent ainsi quand il communiait avec lui-même 198


dans la quiétude de la nuit. Cet homme inscrutable ne se sentait jamais aussi esseulé que quand il était entouré de ses complices. Ils lui étaient socialement inférieurs. Crochet n’était pas son vrai nom. Révéler qui il était mettrait, même aujourd’hui, le pays sens dessus dessous. Mais comme ceux qui lisent entre les lignes doivent l’avoir déjà deviné, il avait fréquenté une public school de renom. Les traditions de cette école lui collaient encore à la peau, comme de vieux vêtements (ces derniers étant du reste largement en rapport avec elles). Ainsi jugeait-il choquant de monter à bord d’un vaisseau en portant la même tenue que quand il avait lancé l’assaut. Et sa démarche conservait quelque chose de la nonchalance distinguée qui était de rigueur à l’école. Mais, par dessus tout, il en avait gardé la passion du bon ton. Le bon ton ! Aussi bas qu’il ait pu tomber, il savait encore que c’est la seule chose qui importe vraiment. Au fin fond de lui-même, il entendait un grincement semblable à celui d’un portail rouillé, lequel laissait passer un toc-toc sourd, comme ce martèlement qu’on entend la nuit quand on ne peut pas dormir. « Avezvous été toujours de bon ton aujourd’hui ? » était la question, sempiternelle, qu’il posait. — La renommée ! La renommée ! Ce colifichet chatoyant est à moi ! s’écria-t-il. 199


— Est-ce qu’il est de bon ton de se faire remarquer en quoi que ce soit ? répondait le toc-toc de l’école. — Je suis le seul homme que Barbecue a redouté, répliqua-t-il précipitamment. Et Flint craignait Barbecue ! — Barbecue, Flint, quelle promo ? venait la réponse cinglante. Et cette réflexion, la pire de toutes : penser ainsi au bon ton n’était-il pas incompatible avec le bon ton ? Ses forces vitales étaient rongées par ce problème. C’était une griffe qui le pourfendait, plus tranchante que la sienne en fer. Et tandis qu’elle le déchirait, la sueur ruisselait sur son visage de cire et détrempait son pourpoint. Très souvent, il se passait la manche sur la figure mais cela n’étanchait pas ce ruissellement. Ah ! n’allez surtout pas envier Crochet ! Il lui vint un pressentiment de sa perte prochaine. Ce fut comme si le terrible serment de Peter était monté à bord du navire. Crochet ressenti un besoin pressant de prononcer son mot de la fin comme si, plus tard, il n’en aurait pas le temps. — Il aurait mieux valu pour Crochet, s’exclama-t-il, qu’il ait eu moins d’ambition. C’était dans ses heures les plus sombres seulement

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qu’il parlait de lui à la troisième personne. — Pas un seul petit enfant ne m’aime ! Etrange qu’il songe à cela, ce qui ne l’avait jamais chagriné auparavant. Peut-être la machine à coudre l’y fit-elle penser ? Longtemps il resta à murmurer pour luimême, en regardant Smee qui chantonnait placidement, convaincu qu’il était de ce que tous les enfants avaient peur de lui. Peur de lui ! Peur de Smee ! Il n’y avait pas un seul enfant sur le bateau cette nuit-là qui ne l’aimait pas déjà. Il leur avait dit des horreurs et les avait frappés de la paume de la main parce qu’il ne pouvait même pas leur donner des coups de poing mais eux ne s’en étaient que plus attachés à lui. Julien avait même essayé ses lunettes. Dire à ce pauvre Smee qu’ils le trouvaient aimable. Crochet fut à deux doigts de le faire mais cela lui sembla trop brutal. A la place, il ramena ses pensées à lui-même : pourquoi trouvaient-ils Smee aimable ? Il traqua le problème en fin limier qu’il était. Si Smee était aimable, qu’est-ce qui le rendait tel ? Une terrible réponse se présenta soudain à lui : « Le bon ton ? » Le bosco était-il de bon ton sans le savoir, ce qui constitue la meilleure façon de l’être ?

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Il se rappela que, pour être éligible à Pop, le club de l’élite à Eton, il faut prouver que vous ignorez que vous êtes de bon ton. Avec un cri de rage, il leva sa main de fer au-dessus de la tête de Smee mais il ne frappa pas. Ce qui le retient, ce fut cette réflexion : — Déchirer un homme avec son crochet en fer parce qu’il est de bon ton, ce serait quoi ? — Sûrement pas de bon ton ! Le malheureux Crochet demeura aussi désemparé qu’il était ruisselant ; il tomba en avant, comme une fleur coupée. Ses complices le croyant hors du jeu pour un bon moment, la discipline se relâcha instantanément. Ils se lancèrent dans une grande danse qui eut pour effet de le remettre aussitôt sur pied, toute trace de faiblesse humaine l’ayant quitté, comme si un seau d’eau était passé par là pour le revigorer. — Du calme, voyous ! cria-t-il, ou je vous étripe ! Aussitôt le tumulte s’interrompit. — Est-ce que tous les enfants son enchaînés pour qu’ils ne puissent pas s’envoler ? — Oui, oui ! — Alors faites-les monter ici !

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Les malheureux prisonniers furent tirés de la cale, tous à l’exception d'Alicia, et rangés en ligne en face de lui. Pendant un moment, il sembla ne pas être conscient de leur présence. Il prit son temps, très à l’aise, chantonna, assez mélodieusement, des bribes d’une chanson grossière, tripota un jeu de cartes. De temps à autre, la lueur de son cigare apportait une touche de couleur à son visage. — A présent, mes petites terreurs, dit-il brusquement, six d’entre vous vont marcher sur la planche ce soir. Lesquels de vous en premier ? « Ne l’irritez pas inutilement ! » Telles avaient été les instructions d'Alicia dans la cale. Si bien que Tootles s’avança poliment. Tootles haïssait l’idée de s’engager sous les ordres d’un tel homme mais son instinct lui disait qu’il serait prudent d’en rejeter la responsabilité sur un absent. Et quoiqu’il fût un peu sot, il savait que seules les mères sont disposées en permanence à servir de tampon. Tous les enfants savent ça des mères et les méprisent pour ça, tout en en profitant constamment. Si bien que Tootles expliqua prudemment : — Voyez-vous, monsieur, je ne pense pas que ma mère aimerait que je devienne un pirate. Est-ce que ta mère aimerait que tu deviennes un pirate, Slightly ? Il fit un clin d’œil à Slightly qui répondit d’un ton désolé : — Je ne crois pas ! comme s’il souhaitait qu’il en soit 203


tout autrement. Est-ce que votre mère aimerait que vous deveniez des pirates, les Jumeaux ? — Je ne crois pas, dit le premier Jumeau, aussi malin que les autres. Nibs, tu… — Ferme ton bec ! rugit Crochet. Et ceux qui avaient parlé furent ramenés à leur place. — Toi, mon enfant, dit Crochet en s’adressant à Aline, tu sembles avoir un peu de cran. Est-ce que tu n’as jamais voulu devenir un pirate, ma petite fouine ? En fait, Aline avait déjà éprouvé cette envie pendant les cours de maths et elle se sentit flattée d’avoir été remarqué par Crochet. — J’ai pensé une fois à m’appeler Jane les Mains Rouges, dit-elle d’un ton mal assuré. — Un sacré joli nom ! Eh bien ! c’est ainsi qu’on t’appellera ici, mon agneau, si tu nous rejoins. — Qu’en penses-tu, Julien ? dit Aline. — Comment m’appellera-t-on si je m’engage ? demande Julien. — Joe Barbenoire. Julien était impressionné, naturellement. — Qu’en penses-tu Aline ? Il voulait qu'Aline décide et Aline voulait que lui décide.

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— Est-ce que nous resterons de loyaux sujets de Sa Majesté ? demanda Aline. A travers les dents de Crochet, lui vint la réponse : — Vous aurez à jurer : « A bas le roi ! » Peut-être Aline ne s’était-elle pas très bien comportée jusqu’alors mais elle se racheta brillamment. — Alors, je refuse, cria-t-elle en tapant sur le tonneau placé devant Crochet. — Et moi aussi, je refuse ! glapit Curly. Furieux, les pirates se frappèrent sur la bouche et Crochet rugit : — Voilà qui scelle votre sort ! Faites monter la mère. Et préparez la planche. Ils n’étaient que des enfants et devinrent blêmes en voyant Juks et Cecco préparer la planche fatale. Mais ils s’efforcèrent de paraître courageux quand Alicia fut amenée sur le pont. Les mots ne pourraient pas exprimer à quel point Alicia méprisait ces pirates. Pour les enfants perdus, le terme de pirate avait un peu de prestige. Tout ce qu’elle voyait, elle, c’était que le bateau n’avait pas été nettoyé et rangé depuis des années. Il n’y avait pas un hublot sur le verre crasseux duquel vous n’auriez pas pu écrire avec le doigt : « Sale Cochon ! » et elle l’avait déjà écrit

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sur plusieurs. Mais au moment où les enfants se serrèrent autour d’elle, elle ne pensa plus, bien sûr, qu’à eux. — Alors ma beauté, dit Crochet d’une voix sucrée, tu vas voir tes enfants marcher sur la planche. Tout distingué qu’il était, l’intensité de ses dialogues intérieurs lui avait fait tacher sa fraise de transpiration et, soudain, il sut qu’elle avait les yeux fixés dessus. D’un geste précipité, il essaye de la cacher mais c’était trop tard. — Doivent-ils mourir ? demanda Alicia avec un air si terriblement méprisant qu’il manqua s’évanouir. — C’est le cas, aboya-t-il. Silence, tous ! Pour entendre les derniers mots d’une mère à ses enfants ! A ce moment-là, Alicia fut grandiose. — Voici mes derniers mots, mes chers enfants, dit-elle avec fermeté. Je pense que j’ai un message à vous transmettre de la part de vos véritables familles. Le voici : « Nous espérons que nos enfants mourront en vrais gentilshommes anglais ! » Les pirates eux-mêmes furent impressionnés et Tootles hurla, au comble de l’excitation : — Je vais faire ce qu’espère ma mère ! Que vas-tu faire, Nibs ?

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— Ce qu’espère ma mère ! Qu’allez-vous faire les Jumeaux ? — Ce qu’espère ma mère ! Aline, que vas-tu… Crochet avait retrouvé sa voix : — Ligotez-la, cria-t-il. Ce fut Smee qui l’attacha au mât. — Vois-tu, ma chère, murmura-t-il, je te sauverai si tu promets d’être ma mère. Mais pas même à Smee elle ne ferait une promesse pareille. — J’aimerais mieux n’avoir pas d’enfants du tout, répondit-elle dédaigneusement. C’est triste à dire mais aucun des enfants ne la regarda quand Smee la ligota au mât. Leurs yeux étaient fixés sur la planche, cette dernière petite promenade qu’ils étaient sur le point de faire. Ils n’étaient plus capables d’espérer qu’ils avanceraient dessus avec bravoure car toute aptitude à penser les avait désertés. Ils pouvaient juste regarder fixement et trembler. Crochet les considéra avec un petit sourire et fit un pas vers Alicia. Son intention était de la forcer à tourner son visage de façon qu’elle puisse voir les enfants marcher sur la planche l’un après l’autre. Mais il n’arriva jamais

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auprès d’elle. Il n’entendit jamais le petit cri d’angoisse que Crochet espérait qu’elle pousserait. Il entendit qquelque chose d’autre, à la place. C’était le terrible tic-tac du crocodile. Tous l’entendirent ; les pirates, les garçons, Alicia. Aussitôt, toutes les têtes se tournèrent dans la même direction. Pas celle de l’eau d’où venait le bruit mais celle de Crochet. Tous savaient que ce qui allait arriver le concernait lui seul et que, d’acteurs, ils étaient devenus, tout d’un coup, simples spectateurs. Le changement qui venait de se produire en lui était effroyable à regarder. On aurait dit qu’on lui avait tranché toutes les articulations. Il s’écroula comme un petit tas. Le bruit devint nettement plus proche et, le devançant, surgit cette pensée terrifiante : — Le crocodile est sur le point de monter à bord ! Abandonné à lui-même d’aussi effrayante façon, n’importe que l’autre homme serait resté allongé, les yeux fermés, à l’endroit où il était tombé. Seulement, le gigantesque cerveau de Crochet était toujours en fonction ; sous son emprise, le capitaine se traîna à genoux sur le pont, le plus loin possible du bruit. Les pirates s’écartèrent respectueusement pour le laisser passer et ce fut seulement quand il buta contre la bastingage qu’il prit la parole. 208


— Cachez-moi ! cria-t-il d’une voix rauque. Ils se rassemblèrent autour de lui en détournant les yeux du crocodile. Ils n’avaient pas dans l’idée de le combattre. C’était le destin. Ce fut seulement quand Crochet eut disparu à leurs yeux que la curiosité délia les membres des enfants. Ils purent courir vers le bord du bateau pour voir le crocodile l’escalader. Ils éprouvèrent alors la plus grande surprise de cette Nuit des Nuits car il n’y avait pas de crocodile qui venait à leur aide. C’était Peter. Il leur fit signe de ne pas pousser de cris d’admiration car ils auraient pu éveiller la suspicion des pirates. Et il continua de tictaquer.

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Sur le chemin de la vie, il nous arrive à tous des choses étranges auxquelles nous ne prêtons pas attention sur le moment. Ainsi, pour prendre un exemple, nous nous apercevons tout d’un coup que nous avons été sourds d’une oreille pendant nous ne savons pas combien de temps, mais, disons, une demi-heure. C’est une expérience du même genre que Peter avait faite cette nuit-là. Quand nous l’avons perdu de vue, il était en train de traverser l’île à la hâte, un doigt sur la bouche et la dague prête à servir. Il avait vu le crocodile le dépasser sans rien remarquer de particulier puis, petit à petit, il lui était venu à l’esprit qu’il ne tictaquait plus. Il pensa d’abord que c’était étrange, avant de conclure, à juste raison, que le réveil s’était arrêté. Sans accorder la moindre considération à ce que pouvaient être les sentiments d’un individu ainsi brusquement privé de son plus proche compagnon, Peter se mit à songer au moyen d’utiliser cette catastrophe à son avantage. Il décida de tictaquer pour que les bêtes sauvages croient avoir affaire au

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crocodile et le laissent passer sans l’attaquer. Il tictaqua superbement avec, toutefois, un résultat imprévu. Le crocodile, qui fut parmi ceux qui l’entendirent, le suivit. Etait-ce avec l’intention de récupérer ce qu’il avait perdu ou seulement en ami, en croyant qu’il s’était remis à tictaquer lui-même ? Cela, nous ne le saurons jamais de façon certaine, car, comme tous ceux qui sont esclaves d’une idée fixe, c’était une bête stupide. Peter atteignit le rivage sans encombre et continua tout droit, ses jambes rencontrant l’eau comme si elles n’avaient pas conscience d’entrer dans un nouvel élément. Certains animaux passent ainsi de la terre à l’eau mais aucun autre être humain, à ma connaissance. Tandis qu’il nageait, il n’avait qu’une idée en tête : « Crochet ou moi, cette fois ! » Il avait tictaqué pendant si longtemps qu’il continuait de le faire sans en avoir conscience. S’il s’en était aperçu, il aurait cessé, car aborder le bateau en s’aidant du tic-tac était, certes, une idée ingénieuse, mais il n’y avait pas pensé. Tout au contraire, il pensa qu’il avait escaladé le bord aussi silencieusement qu’une souris. Il fut ébahi de voir les pirates se détourner de lui, avec Crochet au milieu d’eux, aussi terrorisé que s’il avait entendu le crocodile. Le crocodile ! Aussitôt qu’il repensa à lui, Peter entendit le tic-tac. D’abord, il crut que le bruit venait de l’animal et il regarda vite derrière lui. Puis il se rendit compte qu’il le faisait lui-même et, en un éclair, il comprit la 211


situation. « Ce que je suis habile ! » pensa-t-il aussitôt. Et il fit signe aux garçons de ne pas l’applaudir. Ce fut à ce moment que Ed Teynte, le quartier-maître, émergea sur le pont. Maintenant, lecteur, chronomètre ce qui se passe avec ta montre. Peter frappe juste et fort. Aline pose les mains sur la bouche du pirate pour étouffer son cri d’agonie. Le pirate bascule en avant. Quatre enfants le retiennent pour l’empêcher de faire du bruit en tombant. Peter donne le signal et le cadavre passe par-dessus bord. Il y a un plouf puis, silence. Combien de temps pour tout ? — Et d’un ! Slightly avait commencé à compter. En marchant sur la pointe des pieds, Peter disparut dans la cabine. Juste à temps ! Plusieurs pirates, en effet, prenaient leur courage à deux mains pour regarder autour d’eux. Ils purent entendre la respiration oppressée de leurs voisins, ce qui prouvait que le son plus terrible avait cessé. — Il est parti, cap’taine, dit Smee en essuyant ses lunettes. Tout est silencieux de nouveau. Lentement, Crochet laissa sa tête émerger de sa fraise et se mit à écouter avec tant d’intensité qu’il aurait perçu même l’écho d’un tic-tac. Il n’y avait plus aucun

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bruit. Il se redressa énergiquement jusqu’à retrouver toute sa hauteur. — Alors, à la planche ! cria-t-il sans aucune vergogne. Il était plus pressé d’en finir que jamais, maintenant que les garçons l’avaient vu s’humilier de la sorte. Il entonna cette ignominieuse chansonnette : Yo-ho ! Yo-ho ! La planche, elle n’a jamais déçu, On va se balader dessus, Et puis elle penche et puis on tombe, Au fond de l’eau, droit dans la tombe ! Pour terroriser les prisonniers davantage, au prix d’un certain manque de dignité, il dansa le long d’une planche imaginaire et leur fit des grimaces tout en chantant. Quand il eut fini, il cria : — Voulez-vous tâter du chat à neuf queues avant de marcher sur la planche ? Ils tombèrent à genoux et crièrent : « Non ! Non ! » d’un ton si piteux que les pirates eurent le sourire. — Va chercher le chat, Jukes, dit Crochet. Il est dans la cabine. La cabine ! Peter était dans la cabine ! Les enfants se regardèrent.

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— Oui, oui ! dit Jukes joyeusement. Et il entra dans la cabine à grands pas. Ils le suivirent des yeux, remarquant à peine que Crochet reprenait sa chanson et que ses complices se joignaient à lui : Yo-ho ! Yo-ho ! Qu’est-ce donc qui vous égratigne ? Du martinet neuf queues malignes, Quand elles vous tombent sur le dos… Ce qu’était le dernier vers, nous ne le saurons jamais car la chanson fut brutalement interrompue par un terrible hurlement dans la cabine. Il traversa douloureusement tout le navire avant de mourir au loin. Suivit un cri de triomphe que les enfants reconnurent parfaitement, mais qui sembla presque plus étrange aux pirates que le hurlement. — Qu’était-ce ? demanda Crochet. — Et de deux, dit Slightly solennellement. L’Italien, Cecco, hésita un moment, puis se précipita dans la cabine. Il en ressortit en titubant, l’air hagard. — Qu’est-ce qu’il arrive à Bill Jukes, espèce de chien ! siffla Crochet en le dominant de toute sa hauteur. — Ce qui loui arrive, c’est qu’on la toué. Mort ! répondit Cecco d’une voix sépulcrale. — Bill Jukes, mort ! s’exclamèrent les pirates au comble de la surprise.

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— La cabine est aussi noire qu’oune mine, dit Cecco en bafouillant presque. Mais il y a oune chose terrible làdedans : ce que vous avez entendou pousser un cri. Le contentement des enfants et l’air abattu des pirates furent tous deux remarqués par Crochet. — Cecco, dit-il de sa voix la plus inflexible, retourne làdedans et ramène-moi ce pousseur de cri ! Cecco, un brave entre les braves, se recroquevilla devant son capitaine en disant : — Non ! Non ! Crochet se mit à cajoler sa griffe. — Tu as bien dit que tu irais, Cecco ? dit-il d’un air rêveur. Cecco y alla, après avoir levé les bras au ciel de désespoir. Il n’y avait plus de chansonnette : tous écoutaient à présent. Et, de nouveau, s’élevèrent le cri d’agonie puis celui de triomphe. Personne ne parla, excepté Slightly. — Et de trois, dit-il.

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Crochet rameuta ses complices d’un geste. — Par les cornes du diable ! tonna-t-il, qui va me ramener ce pousseur de cri ? — Attendons que Cecco revienne, grommela Starkey. Tous les autres approuvèrent. — Je crois t’avoir entendu te porter volontaire, Starkey, dit Crochet en cajolant de nouveau sa griffe. — Non, par le tonnerre ! cria Starkey. — Mon crochet pense que si, dit le capitaine en se dirigeant vers lui. Je me demande s’il serait bien raisonnable de le fâcher, Starkey. — Je préfère qu’on me pende plutôt que d’entrer làdedans, dit Starkey avec obstination. De nouveau, il reçut l’approbation de l’équipage. — Est-ce une mutinerie ? demande Crochet d’un ton plus doucereux que jamais. Et Starkey serait le meneur ? — Pitié, Cap’taine, gémit Starkey, qui tremblait de partout. — Serrons-nous la main, Starkey, dit Crochet en tendant sa griffe. Starkey regarda autour de lui en quête d’un soutien mais tous le laissèrent tomber. Il recula. Crochet avança, la petite lueur rouge flamboyant dans son

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regard. En poussant un cri de désespoir, le pirate sauta par-dessus Long Tom et se jeta de lui-même dans la mer. — Et de quatre, dit Slightly. — Maintenant, dit Crochet avec courtoisie, un autre de ces gentlemen parle-t-il encore de mutinerie ? S’étant saisi d’une lanterne, il brandit sa griffe de façon menaçante. — Je vais ramener ce pousseur de cri moi-même, lançat-il avant de se précipiter dans la cabine. « Et de cinq ! » était impatient de dire Slightly. Il avait déjà mouillé ses lèvres pour être fin prêt à parler mais Crochet ressortit en titubant, sans sa lanterne. — Quelque chose a soufflé la flamme, dit-il d’une voix un peu hésitante. — Quelque chose ! dit Mullins en écho. — Et Cecco ? demanda Noodler. — Il est aussi mort que Jukes ! dit brièvement Crochet. Sa répugnance à retourner dans la cabine leur fit très mauvaise impression, et des murmures de révolte commencèrent à se faire entendre. Tous les pirates sont superstitieux. Cookson cria : — On dit que le signe le plus sûr qu’un navire est maudit, c’est quand il y a à bord un de plus que ceux

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qu’on peut compter. — J’ai entendu dire, dit Mullins, que c’est toujours sur les navires pirates qu’il monte en dernier. Avait-il une queue, Cap’taine ? — On prétend, dit une autre en regardant Crochet par en-dessous, que quand il vient, il prend l’aspect de l’homme le plus méchant qu’il y a à bord. — Il y avait un crochet, Cap’taine ? demanda insolemment Cookson. Sur quoi ils se mirent tous à crier l’un après l’autre : — Le bateau est ensorcelé ! En entendant cela, les enfants ne purent réprimer un sourire. Crochet avait presque complètement oublié ses prisonniers mais quand il se retourna vers eux, son visage s’éclaira de nouveau. — Les gars, cria-t-il à l’équipage, voilà l’idée ! Ouvrez la porte de la cabine et menez-les dedans. Qu’ils défendent leurs vies contre le pousseur de cri ! S’ils le tuent, tant mieux pour nous. Si c’est lui qui les tue, nous n’y perdrons rien ! Pour la dernière fois, les pirates admirèrent Crochet et, scrupuleusement, firent ce qu’il avait dit. Les enfants, qui faisaient semblant de résister, furent poussés dans la cabine et la porte se referma sur eux. — A présent, écoutez ! dit Crochet.

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Tous écoutèrent. Mais il n’y eut personne pour oser regarder vers la porte. Ah ! si, Alicia, qui pendant tout ce temps était demeurée ligotée au mât. Ce n’était ni un cri de peur, ni un cri de triomphe qu’elle attendait mais l’apparition de Peter. Elle n’eut pas à l’attendre bien longtemps. Dans la cabine, il avait trouvé ce qu’il était allé y chercher : la clé qui libérerait les enfants de leurs chaînes. Voilà qu’à présent ils ressortaient sur la pointe des pieds, munis de toutes les armes qu’ils avaient pu trouver. Peter leur fit signe de rester cachés, et il alla couper les liens d'Alicia. Rien, alors, ne les aurait empêchés de s’envoler tous ensemble sauf ceci : une chose qui leur barrait le chemin, un serment : « Crochet ou moi, cette fois. » Aussi, quand il l’eut délivrée, Peter murmura à Alicia de se cacher avec les autres. Lui-même, enveloppé dans son manteau de telle sorte qu’il pouvait passer pour elle, prit sa place au pied du mât. Puis il inspira profondément et poussa son cri de triomphe. Pour les pirates, c’était la voix annonçant que les enfants gisaient morts dans la cabine. Ils furent frappés de panique. Crochet tenta de les ragaillardir mais en vrais chiens qu’ils étaient devenus grâce à lui, ils lui montrèrent les crocs. Il comprit que s’il les quittait des yeux, ils lui sauteraient dessus. — Les gars, dit-il, prêt à caresser ou à frapper suivant 219


ce qui serait nécessaire, j’y ai bien réfléchi. Il y a un oiseau de malheur à bord. — Ouais, grognèrent-ils, un homme avec un crochet. — Non, les gars, c’est la fille. Un bateau pirate n’a jamais eu de veine en ayant une femme à son bord. Tout ira bien quand elle sera partie. Certains d’entre eux se rappelèrent que Flint affirmait la même chose. — Ca vaut la peine d’essayer, dirent-ils, mal convaincus. — Jetons la fille par-dessus bord ! cria Crochet. Ils se précipitèrent vers la forme couverte d’un manteau. — Il y a plus personne qui pourra vous sauver, mam’selle, persifla Mullins. — Si, il y a quelqu’un, répondit le personnage au manteau. — Qui donc ? — Peter Pan le vengeur ! fut la réponse, terrible. En prononçant ces mots, Peter se débarrassa prestement du manteau. Tous surent alors qui les avait défaits dans la cabine. Par deux fois, Crochet tenta de parler et par deux fois il n’y parvint pas. Je pense que pendant un effroyable moment, son cœur féroce se rompit.

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Finalement, il cria : — Fendez-le en deux jusqu’à la poitrine ! Mais il manquait de conviction. — Allons-y, les enfants, à l’attaque ! cria la voix de Peter. En un instant, le cliquetis des armes envahit tout le navire. Si les pirates étaient demeurés groupés, il est certain qu’ils auraient gagné. Mais le combat se déclencha alors qu’ils étaient encore éparpillés ; ils coururent de-ci, de-là, en portant des coups terribles, chacun pensant qu’il était le dernier survivant de l’équipage. D’homme à homme, ils étaient les plus forts mais ils ne firent que se défendre, ce qui permit aux garçons de combattre par paires en choisissant leur terrain. Quelques-uns des forbans sautèrent à la mer. D’autres se cachèrent dans les coins sombres où ils furent découverts par Slightly qui ne se battait pas mais qui courait partout avec une lanterne pour les éclairer en plein visage. Alors ils étaient éblouis et devenaient des proies faciles pour les épées fumantes des autres garçons. On entendait peu de bruit en dehors du cliquetis des armes et, à l’occasion d’un cri ou d’un plouf que suivait le décompte monotone de Slightly : « Et de Cinq ! », « Et de Six ! », « Sept ! », « Huit ! », « Neuf ! », « Dix ! », « Onze ! » Il n’en restait plus un seul, lorsqu’un groupe de garçons enragés cerna Crochet. Ce dernier semblait bien jouir 221


d’une protection magique car il les maintint tous à distance, comme s’il se trouvait dans un cercle de feu. Ils avaient réglé leur compte à tous ses complices mais cet homme demeurait un défi pour eux. Encore et encore ils s’approchèrent de lui et encore et encore il se dégagea. Il avait cramponné un des garçons avec son crochet et s’en servait de bouclier quand quelqu’un d’autre, qui venait juste de passer son épée à travers le corps de Mullins, s’avança. — Relevez vos épées, les gars, cria le nouveau venu, cet homme est à moi ! Ainsi Crochet se trouva soudain face à face avec Peter. Les autres se reculèrent pour former un cercle autour d’eux. Longtemps, les deux ennemis se regardèrent, Crochet en frissonnant un peu, et Peter avec son étrange petit sourire aux lèvres. — Ainsi, Pan, dit finalement Crochet, tout ceci est ton œuvre ! — Oui James Crochet, c’est mon œuvre ! — Jeune prétentieux insolent, dit Crochet, prépare-toi à affronter ta dernière heure. — Homme ténébreux et sinistre, répondit Peter, en garde ! Sur ces mots, ils engagèrent le combat et, pendant un certain temps, aucune lame ne prit l’avantage sur 222


l’autre. Peter maniait superbement l’épée et parait les coups avec une rapidité aveuglante. De temps à autre, il faisait suivre une feinte par une botte qui passait la défense de son adversaire mais son allonge inférieure le gênait car il ne pouvait pas pousser le fer jusqu’à toucher. Crochet lui était à peine inférieur en brio. Moins souple du poignet, il le forçait à reculer par la puissance de ses coups. Il espérait en finir brutalement avec Peter grâce à une botte secrète que Barbecue lui avait enseignée voilà longtemps à Rio. Seulement, à sa grande surprise, il constata que sa botte secrète se trouvait déviée chaque fois qu’il voulut la porter. Alors il chercha à en finir et à lui assener un coup fatal avec son crochet qui, depuis le début de l’engagement, battait l’air. Peter se plia en deux pour passer pardessous, et, se fendant entièrement, piqua le capitaine entre les côtes. A la vue de son sang dont la couleur particulière, vous vous en souvenez, lui était insupportable, Crochet laissa tomber son épée. Il était à la merci de Peter. — Maintenant ! crièrent en chœur les garçons. Seulement, dans un geste d’une grande magnificence, Peter invita son adversaire à ramasser son arme. Crochet le fit aussitôt mais avec la tragique impression que Peter lui montrait où était le bon ton. Jusqu’alors, il avait pensé que c’était un vaurien qu’il affrontait, mais, d’un coup, de sombres doutes vinrent l’assaillir.

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— Pan, qui es-tu ? cria-t-il d’une voix rauque. Qu’estu ? — Je suis la jeunesse, je suis la joie ! répliqua Peter à tout hasard. Je suis un petit oiseau qui vient de briser sa coquille ! Cela, bien sûr, n’avait pas de sens. Mais cela prouvait au malheureux Crochet que Peter ne savait pas le moins du monde qui il était ni ce qu’il était, ce qui constitue le sommet du bon ton. — En garde ! s’écria le capitaine pirate d’un ton désespéré. Désormais, il se battait à la façon d’un fléau humain. Chaque coup de sa terrible épée aurait coupé en deux n’importe quel homme ou garçon qui aurait tenté de lui faire obstacle. Seulement Peter voltigeait autour de lui, comme si le vent déplacé par la lame le maintenant hors de la zone de danger. Et encore, et encore, il fonçait, et le piquait. Crochet, dorénavant, luttait sans espoir. Ce cœur passionné ne demandait plus à vivre ; il n’aspirait plus qu’à une ultime satisfaction avant de devenir froid à jamais : voir Peter faillir au bon ton. Abandonnant le combat, il se précipita dans le magasin aux poudres et y mit le feu.

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— Dans deux minutes, cria-t-il le navire sautera ! « Cette fois, songea-t-il, on verra s’il reste de bon ton. » Mais Peter sortit à son tour du magasin aux poudres avec la mèche à la main et, calmement, il la jeta pardessus bord. Crochet lui-même, se comportait-il selon les règles du bon ton ? Tout dépravé qu’il était, nous pouvons être satisfaits, sans pour autant sympathiser avec lui, de constater qu’à la fin il s’est montré fidèle aux traditions de sa caste. A ce moment-là, les garçons voletaient autour de lui en l’accablant de leurs moqueries. Il titubait sur le pont en tentant de les frapper sans pouvoir les atteindre, l’esprit déjà ailleurs. Il traînait nonchalamment sur les terrains de jeux d’autrefois d’où il était renvoyé pour toujours, regardait la partie de wall game se dérouler devant un mur fameux. Et ses chaussures étaient impeccables. James Crochet, toi qui ne fus pas un personnage totalement dépourvu d’héroïsme, adieu ! Car nous en sommes arrivés à son dernier moment. En voyant Peter avancer vers lui dans les airs avec sa dague pointée, il sauta sur le bastingage pour se jeter à la mer. Il ne savait pas que le crocodile l’attendait car

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nous avons arrêté le réveil exprès, pour lui éviter de le savoir. Une petite marque de respect de notre part, finalement. Il eut un dernier moment de triomphe dont nous ne devons pas le spolier. Il était debout sur le bord, à regarder par-dessus son épaule Peter qui flottait vers lui. Il l’invita, d’un geste à le pousser. Ce qui fit que Peter lui donna un coup de pied au lieu d’un coup de poignard. Crochet tenait enfin la satisfaction qu’il avait tellement désirée. — Pas du tout de bon ton ! s’exclama-t-il d’une voix moqueuse avant de finir, tout content, dans le crocodile. Ainsi périt James Crochet. — Et de dix-sept ! chantonna Slightly. En fait, il n’était pas tout à fait juste dans des comptes. Quinze payèrent pour leurs crimes cette nuit-là mais deux purent gagner le rivage. Starkey, qui fut capturé par les Indiens – ils en firent une nurse pour leur papooses, une rude déchéance pour un pirate ! Et Smee qui, ensuite, vagabonda de par le monde avec ses lunettes et gagna modestement sa vie en racontant qu’il était le seul homme que James Crochet avait

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jamais redouté. Alicia, bien sûr, s’était tenue à l’écart et n’avait pas pris part à la bagarre même si elle n’avait pas quitté Peter des yeux, des yeux qui brillaient. Quand tout fut terminé, elle retrouva sa place au premier plan. Elle les félicita tous à égalité et frissonna avec délice quand Julien lui montra l’endroit où il avait tué un ennemi. Sur quoi, elle les emmena dans la cabine de Crochet et montra du doigt sa montre qui était pendue à un clou. Elle marquait une heure et demie ! Cette heure tardive était presque le plus extraordinaire de tout. Elle les mit tous au lit dans les couchettes des pirates et sans traîner, vous pouvez le croire. Tous sauf Peter, qui fit les cent pas sur le pont jusqu’à ce qu’il tombe enfin endormi à côté de Long Tom. Il fit un de ses rêves cette nuit-là, et pleura longtemps dans son sommeil tandis qu' Alicia le tenait serré contre elle.

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Au troisième coup de cloche, ce matin-là, ils étaient tous à pied d’œuvre. La mer était devenue grosse. Tootles, le bosco, était au milieu d’eux, le bout d’un cordage à la main et chiquant du tabac. Ils avaient tous passé les vêtements des pirates, recoupés au genou, et marchaient en roulant des mécaniques comme des vrais marins. Inutile de dire qui était le capitaine. Aline et Nibs étaient les premier et second maîtres. Les autres étaient de simples matelots. Peter s’était emparé de la barre mais il avait déjà rassemblé l’équipage pour lui adresser un petit discours. Il leur avait dit qu’il espérait qu’ils feraient leur devoir comme de vaillants joyeux drilles même si, comme il le savait bien, ils étaient l’écume de Rio et de la Côte de l’Or. Il avait ajouté que s’ils essayaient de le mordre, il les briserait sans pitié. Ce discours énergique et carré fut parfaitement compris par ces éminents marins qui l’acclamèrent joyeusement. Après quoi, quelques ordres brefs furent donnés afin de faire tourner le navire qui prit la route du continent.

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La capitaine Pan calcula, après avoir consulté les cartes du bord, que si le beau temps se maintenait, ils atteindraient les Açores vers le 21 juin. Ensuite, voler leur ferait gagner du temps. Quelques-uns d’entre eux voulaient faire du bateau un navire honnête et d’autres voulaient qu’il reste un vaisseau pirate. Étant donné que le capitaine les traitait comme des chiens, ils n’osèrent pas lui faire part de leur opinion, pas même en écrivant une lettre de pétition. Obéir sur-le-champ était le seul comportement sûr. Slightly écopa d’une dizaine de coups de martinet pour s’être montré perplexe alors qu’on lui avait dit de lancer la sonde. L’opinion qui prévalait était que Peter demeurait honnête pour l’heure, histoire de ne pas éveiller les soupçons d'Alicia, mais qu’il pourrait y avoir du changement dès que son nouveau costume serait prêt, costume que, avec beaucoup de mauvaise volonté, elle était en train de lui confectionner à partir des pires vêtements de Crochet. Il s’est ensuite murmuré parmi les enfants que, le premier soir qu’il porta ce costume, il demeura longtemps assis dans la cabine, le fume-cigare de Crochet à la bouche et les doigts d’une main tous repliés sauf l’index qu’il tenait courbé et qu’il tendait de façon agressive, comme un crochet. Pourtant, au lieu de continuer à observer le navire, nous devons retourner au foyer désolé que trois de nos personnages privés de cœur ont déserté il y a si longtemps. C’est vraiment une honte d’avoir négligé le

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numéro 78 pendant tout ce temps mais nous sommes persuadés que Madame Dupont ne nous en veut pas. Si nous étions revenus plus tôt auprès d’elle, pour compatir à son chagrin, elle nous aurait probablement dit : — Ne soyez pas sots ! Est-ce que je compte, moi ? retournez plutôt d’où vous venez et gardez un œil sur les enfants ! Aussi longtemps que les adultes seront comme ça, les enfants profiteront d’eux, ils ne peuvent pas en douter. Du reste, nous nous aventurons dans cette nursery familière seulement parce que ses occupants légitimes sont sur le chemin du retour. Nous nous contentons de les précéder pour vérifier que les lits sont convenablement faits et que Monsieur et Madame Dupont ne sont pas de sortie pour la soirée. Nous ne sommes rien d’autre que des serviteurs. Pourquoi, d’ailleurs, leurs lits devraient-ils être bien faits alors qu’ils les ont quittés avec tant de hâte et d’ingratitude ? Cela ne leur ferait-il pas du bien si, à leur retour, ils découvraient que les adultes sont partis passer le weekend à la campagne ? Ce pourrait être la leçon de morale dont ils ont besoin depuis que nous les avons rencontrés. Mais si nous faisions en sorte que les choses se passent comme cela, Madame Dupont ne nous le pardonnerait jamais. Ce que j’aimerais immensément faire, ce serait de lui dire, comme les auteurs en ont la possibilité, que les 230


enfants sont sur le chemin du retour et qu’ils seront bel et bien là jeudi en huit. Cela gâcherait complètement la belle surprise sur laquelle comptent Alicia, Aline et Julien. Ils l’ont préparée sur le bateau : le ravissement de Madame Dupont, les cris de joie de Monsieur Dupont, les sauts de Croquette pour pouvoir les embrasser la première, alors qu’ils devraient se tenir prêts à recevoir une bonne fessée. Comme il serait délicieux de tout gâcher en annonçant la nouvelle en avance ! Du coup, Madame Dupont pourrait refuser ses baisers à Alicia et Monsieur Dupont s’écrier avec mauvaise humeur : « Damnation, revoilà ces enfants ! » Pourtant, nous ne recevrions pas de remerciements pour cela non plus. Nous commençons à connaître Madame Dupont maintenant et, soyons-en sûrs, elle nous reprocherait d’avoir privé les enfants de ce petit plaisir. — Mais, ma chère madame, il reste dix jours jusqu’à jeudi en huit. En vous prévenant, nous pouvons nous épargner dix jours de désarroi. — Certes, mais à quel prix ! En privant les enfants de dix minutes de délices ! — Oh ! si vous le prenez ainsi ! — Comment peut-on le prendre autrement ? Vous le voyez, cette dame n’avait aucune personnalité. J’avais l’intention de dire des choses extraordinairement gentilles à son propos mais je la méprise et je n’en dirai pas une seule à présent. Elle n’a pas besoin qu’on la prévienne de tout préparer car tout

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est déjà prêt. Les lits sont impeccablement faits, elle ne s’absente jamais de la maison, elle vérifie que la fenêtre est bien ouverte. Pour le peu d’utilité que nous avons, nous pourrions tout aussi bien retourner au bateau. Cependant, puisque nous sommes ici, restons-y et regardons ! C’est tout ce à quoi nous sommes bons : regarder ! Personne ne veut réellement de nous. Alors observons et faisons des remarques désagréables en espérant que quelques-unes feront mouche. Le seul changement notable dans la chambre à coucher des enfants c’est qu’entre neuf et dix-huit heures, le panier n’est plus là. Quand les enfants furent partis, Monsieur Dupont sentit au plus profond de luimême que c’était de sa faute, parce qu’il avait attaché Croquette dehors alors que, du début à la fin, elle avait été beaucoup plus avisée que lui. Bien sûr, comme nous l’avons vu, c’était un homme simple. En fait, il aurait encore pu passer pour un enfant s’il avait pu se débarrasser de sa barbe de trois jours. Mais il avait aussi un noble sens de la justice et un courage de lion pour faire ce qu’il croyait devoir faire. Après avoir longuement réfléchi, avec un soin scrupuleux, à toute cette histoire du départ des enfants, il s’était mis à quatre pattes et était allé dans le panier. A toutes les gentilles invitations de Madame Dupont à en sortir, il avait répondu d’une voix triste mais ferme : — Non, ma très chère, ma place est bien ici ! Dans la violence de son remords, il jura qu’il ne 232


quitterait plus le panier avant que les enfants reviennent. Evidemment, c’était pitoyable mais tout ce que Monsieur Dupont faisait, il fallait qu’il le fasse à l’excès sinon il y renonçait très vite. Et, dès lors, il n’y eut pas homme plus humble que le naguère si fier Hervé Dupont quand, le soir, depuis son panier, il évoquait avec son épouse les trois enfants et leurs manières charmantes. Très touchante, également, sa déférence envers Croquette. Il ne la laissait pas entrer dans le panier mais, pour le reste, il faisait absolument tout ce qu’elle voulait. Chaque matin on portait le panier dans un fiacre, avec Monsieur Dupont dedans, on le conduisait ainsi au bureau et il revenait chez lui, de la même façon, à dixhuit heures. La force de caractère de cet homme apparaîtra plus nettement si on se rappelle combien, auparavant, il était sensible au jugement du voisinage. A présent, chacun de ses mouvements attirait l’attention et surprenait. Intérieurement, il devait souffrir le martyre mais il affichait un grand calme, même quand les jeunes se moquaient de sa petite maison, et il ne manquait jamais de soulever poliment son chapeau chaque fois qu’une dame regardait à l’intérieur. Cela aurait pu être don quichottesque mais c’était magnifique. Bientôt, le sens profond de ce comportement fut connu et le bon cœur du public fut 233


touché. Des foules suivaient le fiacre en l’applaudissant vigoureusement. De charmantes jeunes filles l’escaladaient pour obtenir un autographe. Des articles parurent dans les journaux les plus recommandables et la bonne société l’invita à dîner en précisant : « Venez donc dans le panier ! » Ce fameux jeudi en huit si riche en événements, Madame Dupont se tenait dans la chambre à coucher des enfants à attendre le retour d'Hervé à la maison. Que son regard était triste ! A présent que nous la voyons de près, et que nous nous souvenons de la gaieté qui était sienne autrefois, gaieté aujourd’hui enfuie parce qu’elle a perdu les enfants, je m’aperçois que je ne pourrai pas dire des méchancetés sur son compte, finalement. Si elle aimait trop ses vauriens d’enfants, elle ne pouvait pas s’en empêcher. Voyez-la dans son fauteuil où elle s’est endormie. Le coin de ses lèvres, qu’on regarde en premier, est presque flétri. Ses mains s’agitent sans répit sur sa poitrine comme si elle y avait mal. Certains préfèrent Peter, d’autres Alicia, mais moi c’est elle que j’aime le mieux. Supposons, pour la rendre heureuse, que nous lui murmurions à l’oreille que les agneaux reviennent au bercail. Ils sont à moins de quatre kilomètres de la fenêtre à présent, mais nous avons juste besoin de murmurer qu’ils reviennent. Faisons-le ! C’est bien dommage de l’avoir fait car elle a sursauté en les appelant par leurs noms. Or il n’y a personne

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d’autre dans la pièce que Croquette. — Ô Croquette ! je rêvais que mes petits chéris étaient de retour ! Croquette avait les yeux brillants de larmes mais tout ce qu’elle put faire fut de poser gentiment sa patte sur le giron de sa maîtresse. Elles étaient assises ainsi toutes les deux quand on rapporta le panier. Monsieur Dupont sort la tête pour donner un baiser à son épouse, ce qui nous permet de voir que son visage est plus fatigué qu’autrefois mais que son expression est plus douce. Il donna son chapeau à Liza qui le prit avec dédain. N’ayant aucune imagination, elle était bien incapable de comprendre les motivations d’un homme tel que lui. Dehors, la foule qui avait accompagné le fiacre continuait d’applaudir et, naturellement, il ne manquait pas d’en être ému. — Entendez-les, lui dit-il. C’est très gratifiant ! — Un tas de petits garçons, répondit Liza avec mépris. — Il y avait plusieurs adultes aujourd’hui, lui assura-t-il en rougissant légèrement. Pourtant, quand elle rejeta la tête en arrière, il ne lui fit pas le moindre reproche. La réussite sociale ne l’avait pas gâté, elle l’avait rendu plus doux. Pendant un

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moment, il resta assis le buste en dehors du panier, à parler à Madame Dupont de cette réussite, et il lui pressa la main de façon à la rassurer quand elle lui dit qu’elle espérait qu’elle ne lui tournerait pas la tête. — Mais si j’avais été un faible, dit-il. Bonté divine, si j’avais été un faible ! — Hervé, dit-elle timidement, tu es toujours aussi plein de remords, n’est-ce pas ? — Plein de remords comme toujours, ma chérie. Du reste, vois ma punition : je vis dans un panier. — C’est bien une punition, n’est-ce pas Hervé ? Tu es sûr que tu n’y prends pas plaisir ? — Mon amour ! Vous pouvez en être sûrs, elle lui demanda pardon. Après quoi, comme il se sentait somnolent, il se coucha en rond dans le panier. — Tu ne jouerais pas un air pour m’endormir, demandat-il. Sur le piano de la nursery ? Et comme elle passait dans la salle de jeux, il ajouta, sans réfléchir : — Et ferme cette fenêtre, je sens du courant d’air ! — Ô Hervé, ne me demande jamais de faire ça ! La fenêtre doit toujours rester ouverte pour eux. Toujours ! Toujours ! Ce fut à son tour de lui demander pardon. Puis elle alla dans la salle de jeux et joua. Et aussitôt, il s’endormit. 236


Et, tandis qu’il dormait, Alicia, Aline et Julien rentrèrent en volant dans la chambre. Mais non ! Nous l’avons écrit parce que c’est ainsi qu’ils l’avaient planifié, de façon charmante, avant de quitter le bateau. Mais il a dû se produire quelque chose entretemps car ce ne sont pas eux qui viennent d’entrer mais Peter Pan et Clochette. Les premiers mots de Peter expliquent tout : — Vite, Clo, ferme cette fenêtre ! Verrouille-la ! C’est bien ! A présent, tous les deux, il nous faut repartir par la porte. Quand Alicia arrivera, elle pensera que sa mère a fermé la fenêtre pour la laisser dehors. Et elle sera bien forcée de repartir avec moi. Maintenant je comprends ce qui m’avait laissé perplexe jusqu’à présent : pourquoi, après avoir exterminé les pirates, Peter n’était-il pas retourné sur l’Ile en laissant Clochette escorter les enfants jusqu’au continent ? Ce mauvais tour, il l’avait eu en tête tout ce temps. Au lieu de sentir qu’il se comportait mal, il dansa de joie. Puis il jeta un coup d’œil dans la salle de jeux pour voir qui jouait. Il murmura à Clochette : — C’est la mère d'Alicia. C’est une jolie dame mais pas aussi belle que ma mère. Sa bouche est pleine de dés à coudre mais pas aussi pleine que l’était celle de ma mère. Bien sûr, il ne savait absolument rien de sa mère mais il 237


lui arrivait de fanfaronner à son sujet. Il ne connaissait pas l’air, qui était : Foyer doux Foyer mais il savait qu’il disait : Reviens, Alicia, Alicia, Alicia. Il cria, au comble de la joie : — Vous ne reverrez jamais Alicia car la fenêtre est fermée ! Il regarda de nouveau pour savoir pourquoi la musique s’était interrompue. Il vit que Madame Dupont avait appuyé la tête contre le couvercle du piano et que deux larmes avaient envahi ses yeux. « Elle veut que j’ouvre la fenêtre, songea Peter. Mais je ne le ferai pas ! Pas moi ! » Il regarda de nouveau. Les deux larmes étaient toujours là, à moins que deux autres ne soient venues prendre leur place. — Elle aime terriblement Alicia, se dit-il à lui-même. Il lui en voulait désormais parce qu’elle ne comprenait pas pourquoi elle ne pourrait plus avoir Alicia. La raison en était si simple : — Je l’aime beaucoup moi aussi. Nous ne pouvons pas l’avoir tous les deux, Madame.

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Mais la dame ne pourrait pas s’y faire, et il en était malheureux ? Il cessa de la regarder mais, même alors, elle ne le laissa pas en paix. Il sautilla de-ci de-là et fit des grimaces mais quand il s’arrêta, ce fut comme si elle était quelque part en lui, en train de frapper. — Bon, d’accord, dit-il finalement, la gorge serrée. Il alla ouvrir la fenêtre. — Viens, Clo, dit-il avec un rictus plein de mépris pour les lois de la nature. Nous n’en voulons pas, de ces mères stupides ! Et ils s’envolèrent. Ce fut ainsi qu'Alicia, Aline, et Julien trouvèrent finalement la fenêtre ouverte, ce qui était bien plus qu’ils ne méritaient. Ils atterrirent sur la plancher, sans avoir honte d’eux-mêmes alors que le plus jeune avait déjà oublié sa propre maison. — Aline, dit Julien en regardant autour de lui avec perplexité. Je crois que j’ai déjà été ici. — Bien sûr, idiot ! Voici ton lit ! — Ah oui ! dit Julien, mais sans beaucoup de conviction. — Regardez, cria Aline, le panier ! Et elle s’empressa d’aller regarder dedans.

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Aline siffla de surprise. — Hé bien ! dit-elle. Il y a un homme dedans ! — C’est papa ! s’écria Alicia. — Laissez-moi voir ça, demanda vivement Julien. Il le considéra attentivement. — Il n’est pas aussi grand que le pirate que j’ai tué, dit-il avec une déception bien perceptible. Je suis heureux que Monsieur Dupont ait été endormi car il aurait été dommage que ces mots-là soient les premiers qu’il entende de la bouche du petit Julien. Alicia et Aline étaient quelque peu étonnées de trouver Monsieur Dupont dans le panier. — Il me semble… dit Aline (comme quelqu’un qui ne fait plus confiance à sa mémoire), qu’il ne dormait pas dans le panier ? — Aline, répondit Alicia en hésitant, peut-être que nous ne nous souvenons pas de notre ancienne vie aussi bien que nous le pensions. L’inquiétude les saisit, et ils l’avaient bien mérité. — Quelle négligence de la part des adultes ! dit cette jeune canaille d'Aline. Ne pas être là quand nous revenons.

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Ce fut à ce moment-là que Madame Dupont se remit à jouer. — C’est maman ! s’écria Alicia en jetant un coup d’œil à côté. — Oui, c’est vrai, dit Aline. — Alors tu n’es pas réellement notre mère, demanda Julien, qui, sûrement, avait sommeil. — Oh ! mon Dieu, s’exclama Alicia qui ressentait pour la première fois la piqûre du remords, il était grand temps que nous revenions. — Entrons sans faire de bruit, suggéra Aline, et mettonslui les mains devant les yeux. Alicia, sentant bien qu’il leur fallait annoncer la joyeuse nouvelle plus gentiment, avait un meilleur plan. — Glissons-nous tous dans nos lits et soyons là quand elle entrera, comme si nous n’étions jamais partis. De la sorte, quand Madame Dupont revint dans la chambre des enfants pour voir si son époux dormait, tous les lits étaient occupés. Les enfants attendaient des cris de joie qui ne vinrent pas. Elle les vit mais elle ne crut pas qu’ils étaient là. Vous savez, elle les avait vus dans leurs lits si souvent en rêve qu’elle pensa simplement que c’était seulement son rêve qui continuait autour d’elle. Elle s’assit dans le fauteuil près du feu où, autrefois, elle les avait si souvent bercés. 241


Ils ne comprirent pas ce qu’elle faisait et une grande peur les glaça tous les trois. — Maman ! cria Alicia. — Voici Alicia, dit-elle encore persuadée qu’elle était dans son rêve. — Maman ! — Voici Aline ! dit-elle. — Maman ! cria Julien. Il la reconnaissait à présent ! — Voici Julien, dit-elle en tendant les bras aux trois petits enfants imaginaires. Mais non ! Les bras se refermèrent bien autour d'Alicia, Aline et Julien qui avaient sauté de leur lit et couru à elle. — Hervé ! Hervé ! cria-t-elle aussitôt qu’elle put parler. Monsieur Dupont s’éveilla pour partager son bonheur, et Croquette entra en trombe. On n’aurait pu imaginer plus charmant tableau mais il n’y avait personne pour le voir à l’exception d’un petit garçon qui regardait fixement à travers la fenêtre. Il avait connu des extases innombrables que les autres enfants ne connaîtraient jamais mais il contemplait à travers la fenêtre la seule joie dont il serait toujours privé.

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J’espère que vous voulez savoir ce qu’il advint des autres enfants. Ils étaient en train d’attendre en bas pour donner à Alicia le temps de tout expliquer. Quand ils eurent compté jusqu’à cinq cents, ils montèrent. Ils prirent l’escalier parce qu’ils pensèrent que cela ferait meilleure impression. Ils s’immobilisèrent en une ligne face à Madame Dupont, le chapeau à la main, en regrettant bien de porter leurs vêtements de pirate. Ils ne dirent rien mais leurs yeux demandaient qu’on les accepte. Ils auraient dû regarder Monsieur Dupont mais ils l’oublièrent. Bien sûr, Madame Dupont dit tout de suite qu’elle voulait bien les garder mais Monsieur Dupont était curieusement abattu et ils virent qu’il trouvait que six était un nombre assez important. — Je dois avouer, dit-il à Alicia, que tu ne fais pas les choses à moitié. Une remarque pleine de réticence dont les Jumeaux 243


pensèrent qu’elle les visait. Le premier Jumeau était le plus fier ; il demanda, en rougissant : — Pensez-vous que nous soyons trop nombreux, monsieur ? Parce que si c’est le cas, nous pouvons partir. — Papa ! s’exclama Alicia, choquée. Mais il était toujours d’humeur sombre. Il savait qu’il se comportait de façon indigne mais il ne pouvait pas s’en empêcher. — On pourra dormir pliés en deux, dit Nibs. — Je leur coupe toujours les cheveux moi-même, dit Alicia. — Hervé ! s’écria Madame Dupont, peinée de voir son cher et tendre se montrer sous un jour aussi défavorable. A ce moment-là, il éclata en larmes et la vérité se fit jour. Il était aussi heureux de les avoir qu’elle, mais il pensait qu’ils auraient dû lui demander son accord à lui, comme à elle, au lieu de le traiter comme un zéro sous son propre toit. — Je ne pense pas qu’il est un zéro, cria aussitôt Tootles. Tu crois qu’il est un zéro Curly ? — Non ! Je ne crois pas ! Tu penses qu’il est un zéro, Slightly ? — Sûrement pas ! Les Jumeaux, qu’en pensez-vous ? 244


Il s’avéra que pas un seul d’entre eux ne pensait qu’il était un zéro. Il en fut déraisonnablement satisfait et dit qu’il leur trouverait de la place au salon, à condition qu’ils puissent y tenir. — Nous y tiendrons, Monsieur, l’assurèrent-ils. — Alors suivez le chef ! cria-t-il joyeusement. Voyezvous, je ne suis pas sûr que nous ayons un salon mais nous faisons semblant d’en avoir un et c’est la même chose ! Houp la ! Il s’en alla en dansant à travers la maison. Ils crièrent tous : « Houp la ! » et dansèrent après lui, à la recherche du salon. J’ai oublié s’ils le trouvèrent mais, en tout cas, ils trouvèrent des coins et ils y tinrent tous. Quant à Peter, il revit Alicia une fois encore avant de s’envoler pour de bon. Il ne se présenta pas exactement à la fenêtre mais la frôla en passant de façon à ce qu’elle puisse l’ouvrir si elle le désirait, et l’appeler. Ce fut ce qu’elle fit. — Salut, Alicia, et au revoir ! dit-il. — Oh mon Dieu ! Tu t’en vas ? — Oui. — Ne penses-tu pas, Peter, dit-elle en se troublant, que tu aimerais parler à mes parents ? — Non. Madame Dupont vint à la fenêtre car, désormais, elle surveillait Alicia de près. Elle dit à Peter qu’elle avait 245


adopté tous les autres garçons et qu’elle aimerait l’adopter aussi. — Vous m’enverriez à l’école ? demanda-t-il avec défiance. — Oui. — Et ensuite au bureau ? — J’imagine que oui. — Et bientôt, je serai un homme ? — Très bientôt. — Je ne veux pas aller à l’école apprendre des choses pompeuses, lui dit-il avec passion. Je ne veux pas être un homme ! Ô maman d'Alicia, si j’allais me réveiller et sentir que j’ai de la barbe ! Madame Dupont tendit les bras vers lui mais il la repoussa. — Bas les pattes, Madame ! Personne ne va m’attraper et faire de moi un adulte. — Mais où vas-tu habiter ? — Avec Clo, dans la maison que nous avons bâtie pour Alicia. Les fées l’installeront en hauteur sur les cimes des arbres où elles dorment, la nuit. — Que c’est charmant ! s’exclama Alicia avec tant d’enthousiasme que Madame Dupont la serra contre elle plus fermement. — Je pensais que toutes les fées étaient mortes, dit Madame Dupont. — Il en reste un grand nombre de jeunes, expliqua Alicia qui était devenue une autorité sur la question. 246


C’est parce que, vois-tu, quand un bébé rit pour la première fois, naît une fée. Et comme il y a toujours de nouveaux bébés, il y a toujours de nouvelles fées. Elles vivent dans des nids, en haut des arbres. Celles qui sont mauves sont des garçons, les blanches, des filles, et les bleues, de petites sottes qui ne sont pas sûres de ce qu’elles sont. — Je m’amuserai tellement bien, dit Peter, les yeux sur Alicia. — Ce sera un peu solitaire, le soir, pour s’asseoir à côté du feu de bois. — J’aurai Clochette. — Clochette ne peut pas faire le vingtième d’une bonne compagnie, lui rappela-t-elle d’un ton plutôt acerbe. — Sale rapporteuse ! cria Clochette depuis quelque part par-là. — Cela n’a pas d’importance, dit Peter. — Ô Peter ! tu sais bien que ça en a ! — Alors, viens avec moi dans la petite maison. — Je peux, maman ? — Certainement pas. Je t’ai de nouveau à la maison et j’entends bien te garder. — Mais il a tellement besoin de compagnie ! — Et toi d’une mère, ma chérie. — Oh ! très bien, dit Peter comme s’il avait posé la question seulement par politesse. Mais Madame Dupont vit les coins de sa bouche s’abaisser et elle fit cette très belle proposition : laisser Alicia venir une semaine par an pour le grand nettoyage de printemps. Alicia aurait préféré un arrangement plus

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permanent et il sembla que les printemps seraient longs à venir. Mais cette promesse fit que Peter s’en alla tout content, à nouveau. Il n’avait pas la notion du temps et sa vie était tellement pleine d’aventures que tout ce que je vous ai raconté n’en représente presque rien. Je suppose que c’est parce qu'Alicia le savait que les derniers mots qu’elle lui adressa furent plutôt plaintifs : — Tu ne m’oublieras pas, Peter, n’est-ce pas, d’ici que vienne le moment du grand nettoyage de printemps ? Bien sûr, Peter promit et puis s’en alla. Il emporta le baiser de Madame Dupont avec lui. Le baiser n’était là pour personne d’autre et Peter le prit sans peine. C’est drôle. Mais elle sembla satisfaite. Bien entendu, tous les enfants allèrent à l’école. La plupart d’entre eux entrèrent en classe de neuvième mais Slightly fut d’abord mis en dixième puis en onzième. La plus grande classe était la septième. Au bout d’une semaine qu’ils allaient à l’école, ils comprirent tous quels ânes ils avaient été de ne pas rester sur l’île. Mais il était trop tard à présent et bientôt ils s’habituèrent et devinrent aussi ordinaires que vous ou moi ou Machin junior. Il est triste d’avoir à dire que le pouvoir de voler les abandonna progressivement. Au début, Croquette les attachait au pied de leur lit pour qu’ils ne s’envolent pas pendant la nuit. Un de leurs amusements, le jour, était 248


de faire semblant de tomber de l’autobus. Graduellement, ils cessèrent de tirer sur leur attache, au lit, et ils découvrirent qu’ils se faisaient mal en sautant du bus. Avec le temps, ils ne purent même plus décoller pour rattraper leur chapeau s’il s’envolait. Ils appelèrent cela « manque d’entraînement ». En réalité, cela signifiait qu’ils n’y croyaient plus. Julien y crut plus longtemps que les autres enfants, qui se moquaient amplement de lui. Si bien qu’il était avec Alicia quand Peter vint la chercher au terme de la première année. Elle s’envola avec Peter en portant la robe de feuilles et de baies qu’elle avait confectionnée au Pays Imaginaire. Sa seule crainte fut qu’il remarque combien elle était devenue courte pour elle. Il ne remarqua rien tant il avait de choses à raconter sur luimême. Elle s’était réjouie à l’avance des merveilleuses conversations qu’ils auraient en évoquant le passé mais de nouvelles aventures avaient remplacé les anciennes dans l’esprit de Peter. — Qui est-ce, le capitaine Crochet ? demanda-t-il avec intérêt quand elle mentionna cet ennemi plein de malice. — Tu ne te rappelles pas comment tu l’as tué en nous sauvant la vie ? demanda-t-elle, éberluée. — Je les oublie après les avoir tués, répondit-il négligemment.

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Quand elle émit timidement l’espoir que Clochette serait contente de la revoir, il dit : —Qui est Clochette ? — Oh ! Peter ! dit-elle, choquée. Mais même quand elle le lui eut expliqué, il ne parvint pas à s’en souvenir. — Il y a tant, dit-il. Je suppose qu’elle a dû mourir. Je pense qu’il avait raison car les fées ne vivent pas vieilles. Toutefois, elles sont si petites que peu de temps représente une très longe période pour elles. Alicia fut peinée, également, de constater que l’année précédente équivalait à la journée de la veille pour Peter. Elle lui avait paru si longue à elle, qui avait attendu ! Mais il était toujours aussi fascinant et ils passèrent un printemps délicieux à faire le nettoyage dans la petite maison en haut des arbres. L’année suivante, il ne revint pas la chercher. Elle l’attendit dans une nouvelle robe parce que l’ancienne ne lui allait simplement plus mais il ne vint pas. — Peut-être qu’il est malade, dit Julien. — Tu sais bien qu’il n’est jamais malade. Julien s’approcha d’elle et murmura, avec un frisson : — Peut-être qu’il n’existe pas !

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A ce moment-là, Alicia aurait pleuré si Julien n’avait pas, lui-même, fondu en larmes. Peter vint pour le nettoyage du printemps suivant. Le plus étrange fut qu’il n’eut jamais conscience d’avoir raté un an. Ce fut la dernière fois qu'Alicia le vit en étant une petite fille. Pendant quelque temps encore, à cause de lui, elle essaya de ne pas éprouver de chagrins liés au fait qu’elle grandissait. Elle sentit qu’elle lui était infidèle quand elle obtint un prix de culture générale. Mais les années vinrent et s’en allèrent sans ramener le garçon insouciant. Quand ils se rencontrèrent de nouveau, Alicia était une femme mariée et Peter n’était plus rien pour elle qu’une petite poussière dans le coffre où elle avait conservé ses jouets. Alicia avait grandi. Pas la peine d’être désolés pour elle. Elle faisait partie du genre qui aime grandir. Vers la fin, de sa propre volonté, elle grandit même plus vite que les autres filles. Tous les enfants étaient irrémédiablement adultes à ce moment-là, aussi cela ne vaut-il pas la peine d’en dire plus long sur leur compte. Tous les jours, vous pourriez voir les Jumeaux, Nibs et Curly aller au bureau avec, chacun, son petit porte-documents et son parapluie. Julien conduit une locomotive. Slightly a épousé une dame de la noblesse et il est devenu Lord. Vous voyez ce juge à perruque qui sort par cette porte de fer ? C’était autrefois Tootles. Et cette femme aux cheveux 251


longs qui ne connaît aucune histoire à raconter à ses enfants, ce fut Aline, jadis. Alicia se maria en en blanc avec une ceinture rose. Les années continuèrent à passer et Alicia eut une fille. Ceci, il ne faudrait pas l’imprimer mais l’écrire à l’encre d’or. On l’appela Jane et elle eut toujours sur le visage une expression curieuse, comme si, dès le moment de son arrivée sur terre, elle voulait poser des questions. Quand elle fut assez grande pour le faire, elles concernèrent surtout Peter Pan. Elle aimait entendre parler de Peter, et Alicia lui racontait tout ce qu’elle parvenait à se rappeler, dans cette même nursery où le fameux envol par la fenêtre avait eu lieu. C’était la chambre de Jane, désormais, car son père l’avait acheté avec un taux d’intérêt de trois pour cent au père d'Alicia qui n’aimait plus du tout les escaliers. Madame Dupont était alors morte, et oubliée. Il y avait seulement deux lits dans la chambre d’enfants désormais, celui de Jane et celui de sa nurse. Il n’y avait pas de panier. Croquette aussi avait disparue. Elle est morte de vieillesse et, à la fin, elle était devenue assez insupportable car elle était fermement convaincue que personne ne savait s’occuper des enfants, à part elle. Une fois par semaine la nurse de Jane avait sa soirée 252


pour sortir. Ce jour-là, Alicia mettait Jane au lit. C’était le moment des histoires. Jane avait inventé de faire passer le drap par-dessus sa tête et celle de sa mère pour faire une tente et, dans cette terrible obscurité, de murmurer : — Que vois-tu maintenant ? — Je ne pense pas que je voie quoi que ce soit, répondit Alicia avec le sentiment que si Croquette était là, elle s’opposerait à ce que cette conversation se poursuive. — Mais si, tu vois, dit Jane. Tu vois quand tu étais une petite fille. — C’était il y a si longtemps, ma chérie, dit Alicia. Ah mon Dieu, comme les années s’envolent ! — Est-ce qu’elles s’envolent comme tu le faisais quand tu étais petite ? demanda la maligne petite fille. — Comme moi ? Tu sais, Jane, parfois, je me demande si j’ai jamais vraiment volé. — Mais si ! — Le bon vieux temps, quand je pouvais voler ! — Pourquoi ne peux-tu plus voler aujourd’hui, maman ? — Parce que j’ai grandi, ma chérie. Quand les gens deviennent grands, ils oublient comment il faut s’y prendre. — Pourquoi oublient-ils ? — Parce qu’ils ne sont plus gais, innocents et sans cœur. Ce sont seulement ceux qui sont gais, innocents et sans cœur qui peuvent voler. — C’est quoi être gai, innocent et sans cœur ? J’aimerais vraiment être gaie, innocente et sans cœur !

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Ou, peut-être, Alicia admet-elle, qu’elle voit quelque chose. — Je crois vraiment, dit-elle, que c’est cette chambre. — Je le crois aussi, dit Jane. Continue. Les voici embarquées dans la grande aventure de cette nuit-là où Peter est entré dans la chambre des enfants pour y chercher son ombre. — Le petit écervelé, dit Alicia. Il a essayé de la coller avec du savon et comme il n’y arrivait pas, il s’est mis à pleurer, ce qui m’a réveillée et alors je la lui ai cousue au pied. — Tu as manqué un morceau, dit Jane qui, désormais, connaît l’histoire mieux que sa mère. Quand tu l’as vu assis par terre en train de pleurer, qu’as-tu dit ? — Je me suis assise dans le lit et j’ai demandé : « Mon garçon, pourquoi pleures-tu ? » — Oui, c’était ça, dit Jane avec un profond soupir. — Et ensuite, il nous a tous emmenés en volant au Pays Imaginaire, et les fées et les pirates et les Indiens et le Lagon des Sirènes et le repaire en sous-sol et la petite maison. — Oui ! Qu’as-tu le plus aimé de tout ? — Je crois que j’ai préféré le repaire en sous-sol à tout le reste. — Oui, moi aussi. Quelle est la toute dernière chose que Peter t’a dite ? — La dernière chose qu’il m’a dite, c’était : « Attendsmoi toujours et, un soir, tu m’entendras pousser mon cri 254


de triomphe. » — Oui. — Mais hélas, il a tout oublié de moi. Cela, Alicia le dit avec un sourire. Elle était devenue tellement adulte ! — Comment était-il, son cri de triomphe ? demande Jane un soir. — Il ressemblait à ça, dit Alicia en essayant d’imiter le cri de Peter. — Non, ce n’était pas ça, dit Jane gravement. Il était comme ça. Et elle poussa le fameux cri beaucoup mieux que sa mère. Alicia fut un peu étonnée. — Ma chérie, comment se fait-il…? — Je l’entends souvent en dormant, dit Jane. — Ah oui ! Beaucoup d’enfants l’entendent en dormant mais je suis la seule à l’avoir entendu éveillée. — Veinarde ! dit Jane. Et, une nuit, survint la tragédie. C’était au printemps. L’histoire avait été racontée pour ce soir-là et Jane était endormie dans son lit. Alicia s’était assise sur le sol, tout près du feu de façon à y voir assez pour lire car il n’y avait pas d’autre éclairage dans la chambre. Et

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tandis qu’elle était assise, à lire, elle entendit un cri triomphal. Puis la fenêtre s’ouvrit brusquement comme jadis, et Peter se posa sur le plancher. Il était exactement le même que toujours et Alicia vit tout de suite qu’il avait encore ses dents de lait. Il était un petit garçon, elle, une adulte. Elle se recroquevilla près du feu, n’osant pas bouger, impuissante et coupable, une dame faite ! — Salut Alicia ! dit-il en ne remarquant aucun différence car il pensait surtout à lui-même. En plus, dans la lumière très faible sa robe blanche pouvait passer pour la chemise de nuit qu’elle portait quand il l’avait vue la première fois. — Salut, Peter, répondit-elle faiblement en se tassant pour se faire aussi petite que possible. Quelque chose en elle criait : « Adulte, adulte, sors de moi ! » — Hé là ! Où est Aline ? demanda-t-il en remarquant soudain que le troisième lit manquait. — Aline n’est pas là pour le moment, dit-elle en haletant. — Julien est endormi ? demanda-t-il en jetant un regard distrait à Jane. — Oui, répondit-elle. Elle eut tout de suite le sentiment d’être coupable

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envers Jane aussi bien qu’envers Julien. — Ce n’est pas Julien, dit-elle vivement de peur qu’une punition céleste ne lui tombe dessus. Peter regarda. — Hé là ! Est-ce un nouveau ? — Oui. — Garçon ou fille ? — Fille. A ce moment-là, c’était sûr, il allait comprendre. Mais non. Rien de rien. — Peter, dit-elle en s’étranglant, est-ce que tu t’attends à ce que je m’envole avec toi ? — Bien sûr, c’est pour ça que je suis venu. Il ajouta sèchement : — As-tu oublié que c’est le moment du nettoyage de printemps ? Elle sut qu’il était inutile de lui dire qu’il avait laissé passer de nombreuses fois le moment du nettoyage de printemps. — Je ne peux pas venir, dit-elle d’un air contrit, j’ai oublié comment on vole. — J’aurai vite fait de t’apprendre à nouveau.

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— Ô Peter, ne gâche pas de la poussière féérique pour moi ! Elle s’était levée. Alors, à la fin, la crainte l’assaillit. — Que se passe-t-il ? cria-t-il en se reculant. — Je vais allumer la lampe, dit-elle, et alors tu pourras voir par toi-même. Pour à peu près la seule fois dans tout ce que je connais de sa vie, Peter avait peur. — N’allume pas ! cria-t-il. Elle laissa ses mains jouer dans la chevelure de cet enfant tragique. Elle était une femme adulte qui souriait de tout cela, mais c’était des sourires avec les yeux humides. Puis elle alluma la lampe et Peter vit. Il poussa un cri de douleur. Et quand la grande et belle créature se pencha pour le prendre dans ses bras, il se recula précipitamment. — Que se passe-t-il ? cria-t-il de nouveau. Il fallait qu’elle le lui dise de nouveau. — Je suis vieille, Peter. J’ai bien plus de vingt ans. Je suis devenue grande depuis longtemps. 258


— Tu avais promis que non ! — Je n’ai pas pu l’empêcher. Je suis une femme mariée, Peter. — Non ! Ce n’est pas vrai ! — Si ! Et la petite fille dans le lit est mon enfant. — Non ! ce n’est pas vrai ! Mais il supposait bien qu’elle l’était. Il fit un pas vers l’enfant endormi, sa dague à la main. Bien sûr, il ne la frappa pas. Il s’assit sur le plancher, à la place, et sanglota. Alicia ne sut pas comment s’y prendre pour le consoler alors qu’elle l’aurait fait si facilement autrefois. Elle n’était plus qu’une femme désormais. Elle sortit de la pièce pour essayer de réfléchir. Peter continua à pleurer et bientôt, ses sanglots éveillèrent Jane. Elle s’assit dans son lit et fut tout de suite intéressée. — Mon garçon, dit-elle, pourquoi pleures-tu ? Peter se leva et s’inclina pour la saluer. Elle le salua en retour depuis le lit. — Bonjour, dit-il. — Bonjour, dit Jane. — Mon nom est Peter Pan, lui dit-il. — Oui, je sais. — Je suis revenu chercher ta mère, expliqua-t-il, pour l’emmener au Pays Imaginaire. — Oui, je sais, dit Jane. Je t’attendais. 259


Quand Alicia revint, remplie d’appréhension, elle trouva Peter assis sur la colonne du lit en train de crier glorieusement tandis que Jane, en chemise de nuit, volait autour de la pièce, en pleine extase solennelle. — C’est ma mère, expliqua Peter. Jane descendit et vint se mettre debout à côté de lui avec, sur le visage, l’expression qu’il aimait voir aux dames quand elles le regardaient fixement. — Il a tellement besoin d’une mère, dit Jane. — Oui je sais, admit Alicia assez tristement. Personne ne le sait aussi bien que moi. — Au revoir, dit Peter à Alicia. Il s’envola, et cette imprudente de Jane s’envola à sa suite. C’était déjà devenu sa façon la plus naturelle de se déplacer. Alicia se précipita à la fenêtre. — Non, non ! cria-t-elle. — C’est juste pour la période du nettoyage de printemps, dit Jane. Il veut que je lui fasse toujours le nettoyage de printemps. — Si seulement je pouvais aller avec vous, soupira Alicia. — Tu vois bien que tu ne peux pas voler, dit Jane.

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Bien sûr, finalement, Alicia les laissa s’en aller tous les deux. Un dernier coup d’œil nous la montre à la fenêtre en train de les regarder s’éloigner dans le ciel jusqu’à ce qu’ils soient devenus aussi petits que des étoiles. En regardant Alicia, vous pouvez remarquer que ses cheveux deviennent blancs et que sa silhouette se tasse, car tout ceci est arrivé il y a très longtemps. Jane est à présent une adulte ordinaire, avec une fille prénommée Margaret. Chaque printemps, au moment du nettoyage, sauf quand il oublie, Peter vient chercher Margaret et l’emmène au Pays Imaginaire où elle lui raconte des histoires sur lui-même, qu’il écoute avec passion. Quand Margaret grandira, elle aura une fille qui, à son tour, sera la mère de Peter. Et cela continuera de la même façon aussi longtemps que les enfants seront gais, innocents et sans cœur.

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Derniers ouvrages du même auteur : Le magicien d'Oz, CreerMonLivre.Com, 2020 Le fantôme de Canterville, CreerMonLivre.Com, 2020 Le Tour du Monde en 80 jours, CreerMonLivre.Com, 2020 Le Mystère de la Chambre Jaune, CreerMonLivre.Com, 2020 Bonne Nuit, CreerMonLivre.Com, 2019

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