La clé du paradis

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La ClĂŠ du paradis

Notre folle aventure



Gildas Chevalier

La ClĂŠ du paradis

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Un petit livre drôle qui te permettra de vivre une nouvelle histoire avec moi en te permettant de te détendre. Je t'aime de tout mon coeur. Tu es mon âme soeur et je veux être auprès de toi pour toujours.


Concile de Clermont, novembre 1095

Depuis l’aube, une foule hétéroclite se pressait vers l’est de la ville et la porte du Champ-d’Herm. De partout arrivaient des paysans en tunique, cape et chaperon, et à l’échine raidie à force de tirer de la terre aride un pain noir sans saveur. Des loqueteux grelottaient dans le vent chargé de flocons de neige. On voyait aussi des moines portant la coule, des marchands vêtus de fourrure, des femmes, des hommes, jeunes ou vieux et des enfants s’accrochant au bliaud de leur mère pour ne pas se noyer dans cette marée humaine. Marée noire de surcroît, sombre comme la misère de ce nouveau millénaire. On eut dit que le pays tout entier s’était donné rendez-vous dans la cité médiévale. Mue par le désespoir, la peur de la guerre, la faim parfois, la vague humaine déferlait son trop-plein d’angoisses et d’incertitudes sur le parvis de la basilique de Notre-Dame-du-Port encore en construction. Là, ils attendaient que s’ouvrent les portes de l’arche pour s’y engouffrer. Ils savaient que leur guide allait parler, aujourd’hui. Cela faisait des jours qu’on se le disait de masures en estaminets. Depuis l’octave de la Saint-Martin d’hiver, la cathédrale regorgeait d’évêques, les églises étaient prises d’assaut par les prélats et les moines traînaient savates et bures dans les ruelles

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enneigées. Toutefois la populace n’avait que faire de ces dévots de bas étage. Le Christ tant attendu en l’an mille avait décidé visiblement de différer l’avènement du royaume d’un millénaire. Certains en effet l’annonçaient pour le troisième millénaire ! C’était loin, trop loin, et le petit peuple en attendant subissait les guerres féodales, la maladie et la peur. Ce sont celles-ci qu’ils espéraient conjurer en ce matin de novembre 1095. Ils n’attendaient rien de moins que leur soit délivrée la parole divine. Subitement, le murmure de la foule se transforma en un grondement allant crescendo. Quand l’homme enfin parut sur le parvis, une ovation s’éleva vers le ciel gris d’Auvergne. La traîne de son mantum rouge recouvrait les marches derrière lui. Ses mules de velours étaient de même couleur, ainsi que le camur orné de satin et doublé d’hermine. La cape était bordée d’un galon sur le devant et brodée d’or et d’argent. Il tenait d’une main la croix pontificale. De l’autre, il fit un geste de bénédiction envers la foule qui aussitôt se tut. La neige tombait dans un silence assourdissant. Puis Urbain II prit la parole : « Frères bien-aimés, « Poussé par les exigences de ce temps, moi, portant par la permission de Dieu la tiare pontificale, pontife de toute la terre, suis venu ici vers vous, serviteurs de Dieu, en tant que messager pour vous dévoiler l’ordre divin… Il est urgent d’apporter en toute hâte à vos frères d’Orient l’aide si souvent promise et d’une nécessité si présente. Les Turcs et les Arabes les ont attaqués et se sont avancés dans les territoires de la Romanie jusqu’à cette partie de la Méditerranée que l’on appelle le Bras de Saint-Georges, et pénétrant toujours plus en avant dans le pays de ces chrétiens, ils

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les ont par sept fois vaincus en bataille, en ont tués et fait captifs un grand nombre, ont détruit les églises et dévasté le royaume. Si vous les laissez à présent sans résister, ils vont étendre leur vague plus largement sur beaucoup de fidèles serviteurs de Dieu. « C’est pourquoi je vous prie et exhorte - et non pas moi, mais le Seigneur vous prie et exhorte -, les pauvres comme les riches, de vous hâter de chasser cette vile engeance des régions habitées par nos frères et d’apporter une aide opportune aux adorateurs du Christ. Je parle à ceux qui sont présents, je le proclamerai aux absents, mais c’est le Christ qui commande… Si ceux qui vont là-bas perdent leur vie pendant le voyage sur terre ou sur mer ou dans la bataille contre les païens, leurs péchés seront remis en cette heure ; je l’accorde par le pouvoir de Dieu qui m’a été donné… Que ceux qui ont été autrefois mercenaires pour des gages sordides gagnent à présent les récompenses éternelles ; que ceux qui se sont épuisés au détriment à la fois de leur corps et de leur âme s’efforcent à présent pour une double récompense. Qu’ajouterais-je ? D’un côté seront les misérables, de l’autre les vrais riches ; ici les ennemis de Dieu, là ses amis. Engagez-vous sans tarder. Que les guerriers arrangent leurs affaires et réunissent ce qui est nécessaire pour pourvoir à leurs dépenses. Quand l’hiver finira et que viendra le printemps, qu’ils s’ébranlent allègrement pour prendre la route sous la conduite du Seigneur ! » Le flot de paroles cessa d’un coup. Le pape Urbain II bénit à nouveau les fidèles d’un geste protecteur. Alors, des milliers de chrétiens présents, un seul cri s’éleva : « Deus lo vollt ! Dieu le veut ! »

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Juin 2015

Emilie referma la porte avec le pied. Puis elle traversa le couloir en maintenant les paquets empilés dans ses bras d’une ferme pression du menton. Cela n’avait rien de confortable et elle ressentait une légère tension dans le cou. Devant la porte de la cuisine, elle stoppa brusquement en étouffant un juron. Fermée. Elle dut s’aider d’un coude pour baisser la poignée avant de pousser le battant avec l’épaule. Enfin, elle fit quelques pas et déposa à la hâte les boîtes et cartons qu’elle aurait eu du mal à porter beaucoup plus loin. Un paquet de gâteaux glissa de la pile et tomba sur le sol. « Meeeerde » lâcha t-elle en se baissant pour le ramasser. En se redressant, sa tête heurta l’angle de la table, ce qui la fit jurer de plus belle. Tout en se massant le crâne, elle ouvrit le frigo pour y déposer le pack de jus de fruits, le paquet de yaourts et le coulommiers. Elle ouvrit ensuite les portes d’un placard et y déposa les boîtes de légumes, les biscuits, avant de fourrer le pain dans la huche. Elle feuilleta son courrier, qu’elle avait glissé en rentrant parmi les victuailles, une facture EDF, un relevé de compte et une publicité pour des soins dans un centre de balnéothérapie quelque part en Bretagne, à Kerguano. Elle se dit qu’elle en aurait effectivement bien besoin. Elle avait passé une journée pénible.

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Son quotidien de chef comptable l’ennuyait. Elle se sentait lasse, irritable. En balançant la brochure publicitaire sur la table, elle soupira. Elle n’avait de toute façon pas de vacances à poser avant longtemps. En attendant, elle pouvait toujours prendre une bonne douche, se dit-elle avec pragmatisme. Mais avant, elle avait besoin d’une boisson chaude. Une tasse de thé lui ferait le plus grand bien. C’est en s’approchant du plan de travail qu’elle sentit que son monde basculait. En voyant la pile de vaisselle sale dans l’évier, elle sentit que quelque chose en elle venait de céder. Une digue, quelque part dans son ventre, venait brusquement de lâcher. D’un coup, toute la fatigue accumulée depuis des jours, les frustrations, les petites humiliations, les soucis qui s’accumulent au fil des jours, tout ça se mit à tournoyer dans sa poitrine. Cela fit une grosse boule, quelque chose de très lourd, brûlant, qu’elle ne put contenir. Emilie quitta brusquement la cuisine en renversant une chaise sur son passage. Le coin salon était chaleureux : une cadre avec des photos d'adrien, un tableau avec des fleurs violetes et une mandala encadrée au-dessus du bureau. C’est là qu’il était, évidemment. Assis devant l’ordinateur, le casque sur les oreilles, il ne l’avait pas entendue arriver. Comme chaque soir, lorsqu’elle rentrait du travail, Cedric jouait à un jeu vidéo en ligne, le casque vissé sur les oreilles afin de parler stratégie avec ses partenaires virtuels. Si ce n’était pas ça, il regardait une série stupide à la télévision, lisait ou se prélassait sur un fauteuil en écoutant un album linkin park. D’un coup, Emilie débrancha la multiprise sur laquelle était branché le matériel informatique. Une lueur bleutée tremblota sur l’écran, avant qu’il ne s’éteigne. Rideau. Ahuri, Cedric resta un long moment à le regarder, l’œil vitreux, la bouche ouverte. Il n’avait toujours pas remarqué la présence de sa femme qui, n’y tenant plus, lui arracha le casque des oreilles : - Et la vaisseeelle ! hurla-t-elle au bord de l’hystérie. Tu sais ce que c’est que de ranger la vaisselle ? Je n’en peux plus, merde ! 12


- Mais…Bébé, ne crie pas comme ça, ça va ! Il n’y a pas le feu. - Non ! Ce n’est plus possible. Chaque soir c’est pareil. Je rentre du boulot. Je suis crevée et toi, tu n’as rien fait. Soit c’est l’évier qui dégueule sa vaisselle sale, soit le balai n’a pas été passé. Jamais tu ne prépares à bouffer, jamais tu ne mets la table. Rien. - Oui, enfin, j’ai fait ma journée moi aussi, j’ai bien le droit de me détendre. Cedric s’énervait. Il travaillait comme chargé de recette, à l'urssaf de la gironde très exactement. Il savait bien qu’il ne faisait pas vraiment d’effort concernant des tâches ménagères et Emilie le lui reprochait souvent. Il en avait un peu honte, bien qu’il ne l’avouât pas. Il se rendait bien compte que depuis maintenant 18 ans qu’ils vivaient ensemble, la pression montait de jour en jour. Il aurait aimé faire autrement, sincèrement. Cedric n’était pas de ces rustres qui confinent leur compagne au fond de la cuisine pour aller passer du bon temps ailleurs et mettre les pieds sous la table en rentrant. Il était gentil, attentionné. Il offrait à sa compagne des parfums, de la lingerie fine et même des fleurs quand l’envie lui en prenait. Juste comme ça, pour lui faire plaisir. Il aimait les balades en sa compagnie, les soirées au restaurant, au cinéma, qu’ils partageaient de temps en temps. Il n’était pas non plus désordonné et n’appréciait pas de vivre dans une maison sale. - Qu’est-ce qu’il y a Cedric ? Je ne peux plus vivre comme ça. Emilie s’était un peu calmée. Le ton de sa voix trahissait la lassitude, la résignation. Cedric était désemparé. Il ne savait que répondre. Pour que le sourire lumineux d'Emilie éclaire à nouveau son visage, il aurait voulu balayer la maison, de fond en comble, toute la nuit et même tous les jours pourquoi pas ? Il aurait passé la serpillière, récuré, lustré et brossé jusqu’à l’épuisement pour la rendre heureuse. Seulement, voilà, il en était absolument incapable. - Pourquoi ? demanda Emilie - Je ne sais pas, répondit-il. Je ne sais pas, Emilie… Et c’était justement ça le drame. Cedric était incapable de faire la 13


moindre tâche ménagère, et ce, depuis toujours. Enfin, durant son enfance, l’adolescence, cela ne lui avait pas posé de problème. Sa mère ne lui demandait pas grand-chose de ce côté-là. C’est plus tard que les choses s’étaient compliquées. Il ne se souvenait plus très bien du jour où il s’était rendu compte de son problème. Sitôt qu’il se saisissait d’un balai, d’une éponge, la paume de ses mains devenait moite, ses jambes cotonneuses. Des gouttes de sueur perlaient de son cuir chevelu à ses tempes luisantes. À la seule pensée de se baisser pour tremper une serpillière dans un seau, il blêmissait. Il avait pourtant à plusieurs reprises essayé de surmonter ses phobies irraisonnées, mais n’y était jamais parvenu. Une fois même, il y a de cela longtemps déjà, il avait courageusement empoigné le tube d’un aspirateur. Il s’était consciencieusement concentré sur ses gestes, qu’il voulait désinvoltes, mais qui en réalité n’étaient que tension et crispation. Au bout d’un certain temps, quelques minutes tout au plus, un voile noir était brusquement tombé sur ses yeux. Ses jambes s’étaient dérobées et il s’était écroulé sur la moquette… - Je crois que je vais m’en aller, Cedric. Perdu dans ses pensées, il répondit : - Oui, Bébé, va faire un tour, va prendre l’air, ça te fera du bien. - Tu n’as pas compris. Je m’en vais, je te quitte. Au moins pour quelque temps. Il faut que je réfléchisse. - Mais… enfin… Où veux-tu aller ? - Je ne sais pas, chez Elodie ou chez Alice, cela n’a pas d’importance. Il faut que tu prennes aussi le temps de comprendre Cedric, je n’en peux plus. C’était dit. Elle ne s’attendait pas à ce que cela fût si simple. Elle y avait déjà pensé bien sûr, souvent même. Cependant, elle ne se serait pas imaginé, en rentrant de son travail, que les choses allaient évoluer de cette façon, si abrupte. Elle sentit que les larmes lui montaient aux yeux. Pour ne pas fléchir, elle quitta la pièce. Cedric regarda cette femme qu’il aimait, avec sa chevelure flamboyante, ses jambes fuselées, son cul de reine et ses seins 14


qu’il avait tant caressés, sortir de sa vie comme dans un mauvais Vaudeville. Des bruits dans le vestibule, une porte claqua, l’effluve d’un parfum, pur poison de dior, plana encore un instant dans son sillage et elle ne fut plus qu’une ombre sur ses paupières closes. Le premier acte était joué. Cedric marchait de long en large dans l'appartement silencieux. Une profusion de sentiments diffus se bousculait dans sa tête lourde. Des émotions diverses où se mêlaient le désespoir, la lassitude et l’incompréhension, alternant avec un sentiment d’injustice, de révolte, tissaient dans son esprit un troublant patchwork. Il en était à son cinquième verre de whisky, et bien que l’alcool lui réchauffât le ventre, ses pensées n’en restaient pas moins confuses. Des souvenirs de moments délicieux passés avec Emilie l’assaillaient. Leur rencontre au lycée et les nombreuses nuits passées à dialoguer sur la vie et ses secrets. Le jour de leur premier rendez-vous, leurs vacances à la mer ou à la montagne. Le corps nu de sa compagne, allongée sur le sable fin d’une crique déserte, vint chatoyer à son esprit enfiévré. Dépité, Cedric vida d’un trait son verre de whisky. Sec. Sans être passé par le frigo y ajouter un glaçon. Comment en était-il arrivé là ? Comment s’était-il, depuis toutes ces années, laissé submerger par cette phobie insurmontable qu’il devait bien malgré lui appeler une maladie ? Lâcheté, obstination, mauvaise foi furent les mots qui lui vinrent à l’esprit. Ses émotions se transformèrent alors en ressentiment. Tout cela était bien de sa faute en effet. Il avait toujours refusé de se regarder en face, de faire un travail sur lui-même. Au comble du désespoir, Cedric se saisit du téléphone. Il s’y reprit à trois fois avant d’arriver à sélectionner le numéro de Dorian. - Allo ?

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- Dorian ? Je ne te dérange pas ? - Non, mon vieux, je viens de sortir de table. À ta voix, j’ai l’impression que tu dois encore en être à l’apéro, je me trompe ? Dorian soupira. Il connaissait très bien Cedric. Ils avaient été sur les bancs de la fac ensemble et avaient fait plus tard les quatre cents coups. Lorsqu’ils étaient tous deux célibataires, ils fréquentaient les bars branchés de la ville, draguaient les mêmes filles, goûtaient aux plaisirs de la vie et se couchaient à pas d’heure. Ils s’étaient naturellement assagis en vieillissant, mais ils ne s’étaient jamais perdus de vue. Dorian avait été là lorsque Cedric, quelques années plus tôt, avait traversé une période difficile. Ils étaient comme des frères. Comme Cedric tardait à engager la conversation, il l’interrogea : - Et bien, que se passe-t-il, tu fais la fête avec Emilie, et sans inviter ton meilleur pote ? Ce n’est pas sympa ça ! Il regretta aussitôt sa désinvolture. En effet, son enthousiasme déclencha chez son interlocuteur une crise de sanglots interminables. - Merde, j’ai l’impression que j’ai fait une gaffe. Qu’est-ce qui ne va pas ? Un flot de paroles confuses déferla dans l’appareil. Durant une demi-heure, Cedric épancha tout ce qu’il avait sur le cœur. Dorian écouta patiemment, sans faire le moindre commentaire. C’était un homme sage, discret. On pouvait lui faire confiance. Quand la voix d’un coup se tut, il n’ajouta rien de plus. C’était inutile. Il dit seulement : - Je vois, mon vieux. Ne t’inquiète pas. Dès demain matin, va au 103 boulevard des Poilus, sonne chez Samuel Le Paon. Dis-lui que tu viens de ma part. Ne cherche pas à comprendre, fais-moi confiance. Cedric remercia son ami. Il voulait parler encore, mais il se rendit compte rapidement que l’autre avait raccroché. Il était ainsi Dorian, rapide, efficace. Il avait toujours la solution.

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- Voilà, ce n’est pas le Ritz, mais tu devrais pouvoir t’en accommoder. Emilie balaya la pièce du regard. Il y avait un bureau, une chaise et des cartons empilés contre les murs. Cela sentait un peu le renfermé mais elle s’en contenterait. Elle remercia chaleureusement Elodie qui l’avait ramassée quelques heures plus tôt, assise devant sa porte, en pleurs et tremblant de froid. Emilie était reconnaissante à son amie qui avait su l’écouter, la rassurer. Elles avaient bu quelques verres, mangé une salade composée, et évoqué quelques bons moments passés ensemble. Elodie et Emilie étaient proches. Elles avaient partagé des tas de moments inoubliables, bon ou mauvais, et elles savaient qu'elles seraient toujours là l’une pour l’autre… - Le matelas n’est pas très confortable. Les mots de Elodie sortirent Emilie de sa rêverie. - Bah, ça ira, dit-elle en avisant le matelas de camping que Elodie avait extirpé d’un placard. - Cette pièce est tout de même censée servir de chambre d’ami, mais elle me sert à la fois de bureau et d’espace de rangement, s’excusa encore Elodie. Tu vas être la première à y dormir. - Je t’assure, c’est parfait.

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- Alors, bonne nuit Emilie. - Merci. Quand la porte se referma, Emilie se sentit terriblement seule. Elle fit quelques pas en direction de la fenêtre. Les volets étaient ouverts et dans la nuit, les phares des voitures glissaient en silence. Des gouttes de pluie ruisselaient sur les carreaux. Emilie frissonna. Elle ne sut pourquoi, elle eut soudain l’impression d’attendre quelque chose. Elle était là, seule, enfermée dans son donjon qui dominait la nuit, princesse désabusée attendant que vienne la délivrer son valeureux chevalier. - Foutaises ! lâcha-t-elle dans un souffle. Elle tira brusquement le rideau.

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Cedric passa une première fois devant l’immeuble sans s’arrêter. Il avait bien vu le numéro dans le renfoncement de la porte, mais n’avait pas osé gravir les quelques marches conduisant au hall d’entrée. Il était pourtant bien à la bonne adresse, sur le boulevard des Poilus. Lorsqu’il arriva à l’angle du pâté de maisons, il s’immobilisa un instant. Il fourragea nerveusement dans ses poches, machinalement, pour se rassurer sans doute. Cedric respira profondément avant de faire demi-tour. Il enjamba rapidement les quelques marches le séparant de la porte, chercha le nom qu’il connaissait de mémoire et appuya d’une main mal assurée sur le bouton de l’interphone. Ensuite, il se laissa aller comme un automate puis s’engouffra dans l’ascenseur. Enfin, il fit couiner, en lui marchant sur une patte, le caniche d’une vieille dame qu’il croisa en sortant, avant de se faufiler telle une ombre dans un vaste corridor. Au bout, une porte s’ouvrit. Il se laissa conduire docilement vers une pièce exiguë et il attendit, inquiet. - Monsieur Chaumotn ? L’homme qui lui adressait la parole était petit. Il avait un visage joufflu et des yeux inquisiteurs. Il souriait toutefois de façon amène et Cedric le suivit lorsqu’il lui indiqua la porte ouverte de

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son bureau. Elle claqua derrière lui. L’homme indiqua d’un geste machinal une chaise vide à Cedric qui s’y assit timidement. L’autre s’installa en face, derrière le large bureau. - Samuel Le paon, dit-il en tendant une main amicale. J’ai cru comprendre que vous veniez de la part de mon ami Dorian Prat. Quel est votre problème ? Cedric n’était pas franchement à l’aise. Le paon l’impressionnait. Enfin, non, ce n’était pas tout à fait juste. L’homme en lui-même le laissait indifférent. Il avait un physique ordinaire et paraissait plutôt sympathique. C’est ce qu’il représentait qui dérangeait Cedric, sa fonction. - Et bien, mon ami, il va vous falloir être un peu plus coopératif si vous souhaitez qu’on fasse ensemble un travail constructif. Ne sachant trop par quel bout commencer, Cedric raconta à Le paon le départ d'Emilie, sa phobie du ménage et ce qui l’avait conduit jusqu’ici. Durant toutes ses explications, son interlocuteur ne pipa mot. Il se contentait d’un hochement de tête approbateur de temps à autre, passait une main sur son menton ou levait un sourcil, pas plus. Quand Cedric en eut terminé, il dit : - Intéressant, très intéressant. Vous savez quelle méthode j’emploie ? - Heu… C'est-à-dire, commença Cedric. Il n’eut pas le temps de poursuivre. - Je pratique la psychanalyse sous hypnose, annonça fièrement Le paon. En deux temps trois mouvements, je vous propulse vers les méandres de votre subconscient. Puis je vous guide pas à pas jusqu’à la période de votre vie où se situe l’évènement précis qui est à l’origine de votre problème. Il s’arrêta un instant pour mesurer l’impact de ses mots sur son patient avant d’ajouter d’un air fat : - Pour la plupart des gens, le traumatisme remonte à la petite enfance. Je ne serais pas étonné qu’il en soit de même pour vous. Mais allez-y ! Prenez place sur le divan. Il tendit une main ouverte en direction du fond de la pièce où effectivement un canapé de cuir rouge, tourné contre le mur, 20


attendait les confessions d’un genre humain en éternelle détresse morale. Cedric alla s’y installer, assis tout d’abord, puis sur les recommandations du psychanalyste, il s’allongea. Le paon vint se positionner au-dessus de lui, debout. Comme il allait ouvrir la bouche, Cedric l’arrêta : - Et si je ne reviens pas ? demanda-t-il avec inquiétude. - Ne vous en faites pas, je maîtrise parfaitement ma discipline. Vous allez faire un bref voyage dans le temps. Revenir à l’âge de trois, quatre ans peut-être et dans vingt minutes vous serez à nouveau là, dans la force de l’âge, avec un fardeau en moins que vous aurez définitivement abandonné dans une époque révolue. Cedric hocha la tête, dubitatif, mais déjà la voix de Le paon pénétrait son inconscient. « Vous êtes tranquille, là, maintenant. Une douce quiétude vous submerge. Il n’y a que vous et moi dans cette pièce, le monde extérieur n’est plus. Puis je disparais à mon tour, il ne reste que ma voix. Vous entendez cette voix ? - Oui… - Bien, qui est-elle ? - Je l’ignore. « Bien. Cette voix est impersonnelle, mais elle vous entraîne. Elle vous dirige vers vous-même de plus en plus profondément. Vous pénétrez en vous par une porte entrouverte, vous voyez cette porte ? - Oui, je la vois. « - Bien. Vous poussez cette porte et vous descendez les marches d’un escalier, voyez-vous les marches ? - Oui, je les vois. Je descends une, deux, trois marches… - Bien. Continuez, descendez, que voyez-vous ? - Je vois… je vois… j'entends... de la musique forte, des gens tout autour de moi… Ils parlent… - Qui sont ces gens ? Où êtes-vous ? - À une soirée, à l'orchidée de chice. Y a Dorian Prat et aussi Antoine Mantei. - Bien, très bien. Continuez à descendre les marches, plusieurs, 21


allez-y sans vous arrêter, sans crainte. Que voyez-vous à présent ? - Une nappe sur le sol, des assiettes, du pain sous un arbre. Il fait chaud, c’est l’été… - Êtes-vous présent dans cette scène ? - Heu… Je ne sais pas… oui, je suis là. Maintenant je me vois, avec mon short et mes bretelles. - Quel âge avez-vous ? - Cinq ans, j’en suis certain, les bretelles je les ai eues par maman pour mon anniversaire le 31 janvier. - Parfait, Cedric, PARFAIT. Maintenant, la voix va vous guider un peu plus loin. Vous allez descendre encore un peu, en ne pensant à rien, l’esprit libre, détendu. Allez-y, descendez tranquillement, laissez-vous aller… - Ah ! J’ai glissé…Je… Je tombe… Au secours ! Silence. Le paon leva un sourcil inquiet. Il ne comprenait pas. - Cedric ! Cedric ! Vous êtes là ? Son patient restait muet. Il était prostré au fond du divan, les yeux grands ouverts, comme en proie à une hallucination. - Cedric ! Cedric ! répéta le psychanalyste. Mais l’intéressé visiblement ne l’entendait pas. Le paon sentit la panique le gagner. Il n’avait jamais été confronté au moindre problème depuis vingt ans qu’il pratiquait l’analyse sous hypnose. Son patient aurait-il fait un malaise d’ordre physique, cardiaque peut-être ? Son attitude était-elle due à un choc émotionnel ? Quoi qu’il en fût, il se devait de réagir au plus vite. Il saisit le pouls du malheureux qui ne réagit pas plus. 110 pulsations. C’était élevé, certes, mais cela pouvait tout aussi bien être provoqué par une activité cérébrale intense, une terreur irraisonnée. Il lâchait le poignet de son patient, décidé à appeler au plus vite un médecin, lorsque d’un coup Cedric se redressa : - Arrière manants, hurla-t-il en faisant avec ses bras de larges circonvolutions. Vivant vous ne m’aurez point. Je vais vous pourfendre un par un et jeter votre tripaille encore fumante aux cochons ! 22


- Cedric ? Vous m’entendez ? Cedric ! Soyez raisonnable. Asseyez-vous mon cher. Que se passe-t-il ? La voix du praticien apaisa instantanément son patient qui se laissa tomber d’un coup sur le sofa. - Trop tard ! Ils m’ont volé ma bourse. Ah les canailles ! Si je les retrouve, je leur arrache les yeux. Je leur sabre le joufflu et leur arrache les gesticules, je les écorcherai vivants, leur ferai subir moult remords… Je les… - Cedric ! Mais en voici des façons… - Je ne m’appelle pas Cedric. Je suis Major le Fouilletrou, serrurier de son état. Le paon ouvrit de grands yeux. De toute évidence, son patient avait subi un choc émotionnel terrible qui avait dû modifier son état de conscience. Il semblait ne plus être en phase avec la réalité. Il n’avait jamais eu affaire à un cas semblable et ne savait que faire. Il se dit que pour l’instant, le plus sage devait être de ne pas réveiller trop brusquement Cedric, de jouer son jeu. À tout hasard, il le questionna : - Où êtes-vous donc, mon ami ? - Comment ça, où je suis, mais chez moi, à Sathanacum. - Je vois… poursuivit Le paon qui en réalité nageait dans un brouillard opaque. Et où est située cette charmante… ville, bourgade ? - Mais, en Basse-Lotharingie bien sûr… Le praticien sentit que quelque chose n’allait pas. La Lotharingie était un duché contenu entre l’Allemagne et la France au Moyen Age. - … Duché de Godefroy de Bouillon, parti outre-mer pourfendre le Turc et libérer le tombeau de notre Seigneur Jésus Christ. - Cedric… - Major le Fouilletrou, je ne connais point de Cedric dans tout le royaume franc. - Pardon, Major le… Fouretou. Connaissez-vous la date de ce jour ? - Par le Saint Suaire, forcément, c’est le 5 juin de l’année 1095. 23


J’ai levé la cuisse de la jeune Janette hier au soir, le jour de ses vingt ans ! Une vilaine joliment coquine, ma foi… - Mon Dieu ! Le voilà rendu en plein Moyen Age, à l’époque de la première croisade. Comment est-ce possible ? se demanda Le paon en se laissant glisser contre le mur derrière lui. Ses jambes ne le tenaient plus, il se laissa choir sur le sol et prit sa tête entre ses mains. Il savait que certains de ses confrères faisaient faire des régressions à leurs patients… dans des vies antérieures. Il avait toujours trouvé l’idée intéressante, mais il attribuait ces impressions de retour dans des vies passées, à des époques différentes, à une simple illusion du subconscient. Il pensait que ces réminiscences émanaient tout simplement des rêves du sujet, restés enfouis quelque part dans son subconscient. Il ne croyait pas à la réincarnation. Ses certitudes étaient en train de s’ébranler.

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Sathanacum, 6 avril 1095

Major le Fouilletrou s’était levé de méchante humeur. Il avait avalé une écuelle de soupe dans laquelle trempaient quelques rares morceaux de pain noir, en ruminant de sombres pensées. Sur la table, sa bourse déliée était vide. Les brigands qui l’avaient attaqué la veille au soir ne lui avaient rien laissé. Même la besace dans laquelle il rangeait ses meilleurs outils avait disparu. Il en avait heureusement quelques-uns en double, mais ils étaient de moindre qualité. Major se secoua. Il avait froid. Nulle flamme dans le foyer pour le réchauffer. Il était bien allé jeter un œil dans l’appentis jouxtant la maison, mais celui-ci était désespérément vide. Pas l’ombre d’une bûche. Il avait prévu d’acheter du bois au bossu, son plus proche voisin, en rentrant du château de Vezay la veille. Il ne pouvait deviner qu’il tomberait dans un guet-apens au retour. Désormais, il ne possédait plus le moindre denier, il n’avait plus de quoi se chauffer et le garde-manger était vide. Major n’était pas un gueux. Il était serrurier et gagnait sa vie de façon honorable. Certes, il n’était pas riche, mais il avait un toit sur la tête. La modeste maison où il vivait lui avait été léguée par son père Robert. Major travaillait irrégulièrement, mais on le payait bien. Il était le meilleur dans sa discipline et, s’il avait été un tant soit peu économe, il aurait pu mettre quelques deniers de

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côté et vivre paisiblement, dans un confort relatif. Seulement, cette façon d’organiser sa vie était pour lui une aberration. Major vivait au jour le jour. Sitôt qu’il avait quelques deniers en poche, il s’empressait d’aller les jeter sur la table d’un estaminet ou d’une auberge malfamée. Il avait pour fâcheuses habitudes de boire de façon immodérée, de se battre régulièrement et de fréquenter les folles femmes. Non content de cela, il allait encore battre la campagne et lever, ici ou là, la fille d’un manant ou d’un bourgeois sans distinction aucune. Major aimait les femmes et celles-ci le lui rendaient bien. Il faut dire qu’il était un bel homme, dans la force de l’âge. Le ciel l’avait doté de doigts de magicien, qu’il utilisait avec un égal talent pour venir à bout des serrures retorses ou d’une conquête un peu farouche. Il en usait sans retenue et jouissait de la vie sans se soucier du lendemain. Ce matin-là, il se demandait de quelle manière il allait s’y prendre pour remplir la marmite, sinon d’un bout de viande, de quelques légumes et d’un bout de gras. Le jour commençait à poindre et il n’avait pas le moindre ouvrage en prévision, rien à faire d’autre que se morfondre.

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Château de Vezay, le même jour

Dame Emilya d’Ardenne ne décolérait pas. Elle sortait tout juste de son bain et frissonnait sous la caresse du drap qu'Audreylis frottait sur son corps. C’était une femme au caractère facile, elle était généreuse, souriante, mais ce jour-là, la rage la dominait. - Ah ! Ma chère, je n’en peux plus de cet engin de torture. Que le Ciel m’en délivre ou que je meure sur l’instant. Je donnerais mon âme au diable pour qu’on me donne la clé du paradis et mon corps au premier homme qui me l’apportera sur un plateau ! - Oh ! Madame ! fit la servante sincèrement choquée. Comme elle se signait, la Duchesse répondit : - Tu peux faire ta mijaurée, tu disposes de ton corps à ta guise, toi au moins ! Tu peux l’offrir à ton amant comme bon te semble. - Madame… fit encore Audreylis en rougissant cette fois-ci. - Allons, allons, ne sois pas pudibonde. Si tu crois que je ne vois pas ton manège avec le palefrenier ? Pas plus tard qu’hier encore, alors que je me promenais aux abords des écuries, je t’entendais glousser comme une pintade, coquine ! Audreylis baissa la tête. Elle ignorait que dame Emilya en savait autant sur son compte. Cela ne l’inquiétait pas, car la Duchesse était bonne avec elle. Si elle était gênée, c’était seulement parce qu’elle était de nature discrète. Elle croyait que sa tendre idylle était secrète, qu’elle lui appartenait et qu’il en serait ainsi

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longtemps encore. Les sanglots de Emilya la tirèrent de sa douce rêverie. - Non mais, regarde-moi ça. Voici bientôt un an que je suis prisonnière de cette maudite ceinture, et bien plus encore que je n’ai pas fait l’amour ! - Madame, je suis certaine que votre époux va très bientôt revenir, amorça Audreylis en enlaçant les épaules de la Duchesse. - Maudits soient-ils, lui et son ost. Que jamais ils n’arrivent à Jérusalem ! Mon époux ! Que les Turcs l’éviscèrent et qu’il crève outre-mer ! Mesurant sans doute qu’un tel évènement la condamnerait à porter la ceinture de chasteté pour le reste de ses jours, elle pleura de plus belle. Audreylis était une âme sensible. La souffrance de Emilya lui lacérait le cœur. Elle ressassait une idée dans son esprit depuis un certain temps. Il s’agissait d’une chose qu’elle n’avait pas encore osé formuler, mais qui ce jour-là vint à point dans la conversation. - Madame, n’avez-vous jamais entendu parler d’un certain Major le Fouilletrou ? - J’ignore de qui tu parles ma chère, répondit Emilya entre deux sanglots. - Il vit dans la ville basse, près de la rivière. C’est un serrurier, le meilleur de tout le duché. Mon bon ami, Dorianael, a souvent à faire avec lui. Son amant n’avait de cesse en effet de lui conter les louanges de cet artisan d’exception qui était aussi de ses amis. En cette pieuse époque, où tout seigneur qui se respectait condamnait son épouse au port de la chaste ceinture avant de partir sur les routes de Jérusalem, il était au sommet de son art. Il avait, paraît-il, délivré déjà nombre de malheureuses de la maudite ceinture et sa renommée s’étendait à des kilomètres à la ronde. - Je m’étonne que vous n’ayez ouï ses qualités, Madame. Audreylis se souvint alors que, depuis le départ du Duc Jean d’Ardenne, Emilya ne sortait plus du château. Elle avait perdu le goût de la société, ne recevait plus personne, chassait chantres et 28


comédiens lorsqu’ils se présentaient devant le pont-levis et se proposaient de jouer pour elle. Ce n’était pas tant le départ du Duc pour l’outre-mer qui la chagrinait, que d’être ridiculisée par des mœurs barbares pour lesquelles elle n’avait aucune sympathie. La pratique était si courante en ces temps obscurs qu’elle était de notoriété publique. Emilya redoutait surtout de devoir affronter les regards des filles de manants et des lavandières qui, certes, ne vivaient pas au château, mais disposaient de leur corps à leur guise. Aussi écouta-t-elle avec une attention particulière les propos d'Audreylis, qu’elle but comme parole d’évangile. - Enfin, il est là le sauveur, le rédempteur tant attendu ! cria Emilya. Mais faites-le venir sur le champ, mon amie. Qu’il me délivre ! - Ainsi soit-il. Avec un sourire ravi, la servante quitta la pièce et s’en fut rejoindre son amant aux écuries. En arrivant devant le château de Vezay, Major sourit à Dorianael. Il avait accueilli avec soulagement la requête que son ami était venu lui faire un peu plus tôt le matin. Emilya d’Ardenne le faisait quérir au donjon. Comme chaque fois qu’il arrivait au bas de la colline sur laquelle s’érigeait l’imposante forteresse, il ne put retenir un sifflement d’admiration. Après le Domaine de Bouillon, celui du Duc d’Ardenne était le plus imposant de toute la Lotharingie. Avec ses quatre tours crénelées, ses hauts remparts et son donjon rectangulaire, le château était un ouvrage impressionnant. Major savait aussi, pour l’avoir quelques fois aperçue, que Emilya d’Ardenne était elle-même une œuvre d’art. Elle passait d’ailleurs pour être la plus belle dame de basse et haute Lotharingie réunies. On disait aussi que le Duc Jean n’était pas un bon époux, qu’il maltraitait sa femme et la délaissait pour des jouvencelles sans cervelle. Aussi, c’est avec le cœur léger que Major suivit son compagnon sur le pont-levis.

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Si le château de Vezay était imprenable, il avait bon espoir qu’il n’en fût pas de même de la maîtresse des lieux. Après avoir gravi les trois étages, sous l’escorte d’un garde armé, les deux hommes franchirent une lourde porte. La femme qui vint à leur rencontre adressa un sourire timide à Major. Lorsqu’elle fit un clin d’œil à Dorianael, le serrurier comprit qu’il s’agissait de sa bonne amie, Audreylis. Elle les conduisit devant une imposante cheminée. Plusieurs fauteuils étaient disposés face aux flammes et c’est seulement lorsqu’ils s’en approchèrent que Emilya d’Ardenne se leva. Quand il la vit, Major sentit que son cœur s’arrêtait de battre. Il dut par trois fois reprendre sa respiration avant qu’il ne daigne repartir. La femme qui se tenait devant lui était magnifique. Les flammes facétieuses jouaient avec sa chevelure châtain foncé. Ses yeux foncés pétillaient d’intelligence. Le grain de sa peau était si fin qu’on eut dit de la soie. Elle portait une longue robe parme, une coiffe à cornes dont le voile descendait de chaque côté de son visage aux traits parfaits. Quand elle sourit, Major crut qu’il allait se sentir mal. - Bonjour, Monsieur, fit-elle d’une voix feutrée. Ainsi, c’est vous, Major le Fouilletrou, dont on parle dans tout le duché. - Bon… bonjour… Madame, articula Major d’une voix tremblante en s’agenouillant respectueusement devant la Duchesse. Lui qui d’ordinaire fanfaronnait devant les damoiselles se sentait soudainement gauche. - Mais redressez-vous, Monsieur, dit Emilya. On dit de vous le plus grand bien. Vous êtes paraît-il futé, charmant et votre conversation est intéressante. Je vois qu’en plus vous êtes un bel homme. On vous attribue aussi certaines… qualités… d’un autre ordre… Elle fit un clin d’œil à Major qui la dévorait des yeux. Fasciné par cette femme, il voulait la faire sienne. - Enfin, c’est à vos talents de serrurier que je fais pour le moment appel. Audreylis, Dorianael, laissez-nous je vous prie. Avec un regard complice, les amants quittèrent la pièce. À peine 30


furent-ils sortis que Emilya d’Ardenne souleva sa robe. - Ôtez-moi ça, au nom du Christ, je vous en prie ! Major crut à nouveau qu’il allait défaillir. La vue des jambes superbes, de la chair blanche, lui procura de délicieux frissons dans tout le bas-ventre. Heureusement, son professionnalisme eut raison de son égarement et il étudia en détail la ceinture de fer blanc. Elle était d’un modèle différent de ceux auxquels il avait eu jusque-là affaire. Elle enserrait très largement le bassin de la Duchesse et était visiblement fermée par plusieurs verrous. Deux d’entre eux étaient placés sur les flancs, un autre derrière et sur l’avant un palastre avec rien moins que deux serrures. Le Mont des Oliviers était fichtrement bien gardé. - Hum… Monsieur votre époux, le Duc, doit beaucoup tenir à vous, Madame… pour si bien vous protéger, fit Major qui ne savait trop par où commencer. - Ah ! Taisez-vous ! N’évoquez point ce scélérat devant moi. C’est un homme violent et qui en amour ne vaut pas plus qu’un jouvenceau. Dieu fasse qu’il ne revienne jamais de Jérusalem ! Avec un haussement d’épaules, Major se mit au travail. - Mon père était serrurier. Mon grand-père l’était aussi, ainsi que mes arrières et arrières grand-pères le furent bien sûr. Ainsi, avonsnous dans la famille une devise, Madame : que le pêne flanche ou je calanche ! Deux heures durant, il fourragea avec frénésie les maudites serrures qui refusaient de coopérer. Pas une ne céda. Au bout d’un moment, en nage, pestant contre lui-même, il dut se rendre à l’évidence. Pour la première fois depuis qu’il exerçait son métier, il était en échec. - Par la croix du Christ, fit-il dépité. Je n’ai jamais vu ça. Je ne comprends pas. Mais qui donc a fabriqué cette ceinture ? - Ah ça ! C’est ce Vitario, le forgeron italien que mon époux a ramené d’une campagne à Rome. Qu’il soit maudit lui aussi et qu’il brûle en enfer, mais dites-moi, vous n’arriverez donc pas à me délivrer ? 31


- Eh bien… Je crains que non, Madame, croyez bien que j’en sois désolé. - Non, ce n’est pas possible, je vais mourir, je vais me tuer… Et Emilya d’Ardenne fondit en sanglots. Major se redressa, posa une main sur son épaule : - J’aimerais tant vous aider, Madame. Au premier instant où je vous ai vue, j’ai senti comme un coup de dague dans ma poitrine. Mon cœur se meurt d’amour pour vous… - Assez ! Insolent ! Sortez ! hurla subitement la Duchesse. Vous êtes un incapable. Quittez mon donjon ou je vous fais empaler. Ravalant un hoquet et serrant brusquement les fesses, Major ne se fit pas prier. Le ton de Emilya d’Ardenne était si persuasif qu’il en oublia de demander une poignée de deniers en dédommagement de son déplacement. Ce ne fut qu’en traversant les douves qu’il prit conscience de son infortune. Si Major avait échappé au pal, il n’en restait pas moins tourmenté par le pique de la faim qui commençait à lui lacérer les entrailles. - Que vais-je faire, que vais-je devenir ? Emilya d’Ardenne était inconsolable. - Allez me chercher ce maudit serrurier que je le fasse embrocher, que je lui crève moi-même les yeux ! - Allons, Madame, il n’y est pour rien. Seul votre époux est responsable. - Tu as raison, c’est lui que je devrais faire étriper. Subitement, elle cessa de pleurnicher comme si cette idée la consolait. La servante qui la regardait vit un sourire sévère éclairer son visage. - Fais-moi quérir l’astrologue, ma bonne Audreylis, il m’a toujours été de bon conseil. Moins d’une heure plus tard, Yannickael Le Prout, dit le mage, se tenait devant Emilya d’Ardenne. Les astres n’avaient pour lui nul secret. Il connaissait aussi la médecine, celle du corps naturellement, mais aussi celle de l’esprit. Il avait en plus des

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notions d’alchimie et fleurtait avec la magie, noire ou blanche, selon la nécessité du moment, bien qu’il s’en défendît. - Madame me demande ? s’enquit-il en posant un genou à terre. - Ah, mon ami, enfin, vous voici. Audreylis, peux-tu nous laisser seuls, je te prie ? Une fois que la servante fut sortie, la Duchesse alla droit au but. - Bien, à vous je n’ai jamais rien caché, Yannickael. Cela serait bien stupide puisque vous êtes doté du don de divination, n’est-ce pas ? Modeste, le mage ne répondit pas, elle poursuivit : - J’ai l’intention de faire tuer mon époux. Cette fois encore le thaumaturge resta muet, mais il ne put réprimer un sursaut. Un silence pesant plana longuement sur la pièce avant qu’il ne se décide à parler : - Madame, parlez-vous sérieusement ? Ne pensez-vous pas... - Non Yannickael ! Ne cherchez pas à me dissuader. Ma décision est prise et elle est sans appel. Elle expliqua alors à son vieil ami le plan maléfique qui était né dans son esprit malheureux. - Qu’en pensez-vous ? Je ne vous demande pas une appréciation personnelle. Je veux que vous interrogiez les astres afin de me guider au mieux dans mon projet. L’astrologue se racla la gorge avant de se prononcer : - Et bien vous êtes née le 3 octobre et c’est actuellement la planète Mars qui entre dans votre maison. Elle représente l’action, la combativité. Je pense que la période est favorable. Donnez-moi quelques instants que je dresse en détail votre thème, madame. Puis il se concentra sur de savants calculs pendant que la Duchesse allait de long en large sur le dallage de larges pierres. Ses pas résonnaient dans le silence. De temps à autre une bulle d’air, prisonnière d’une bûche dans la cheminée, s’échappait en sifflant. Le jour baissait. Emilya d’Ardenne se grattait la tête nerveusement. La période comprise entre le 25 avril et le 1er mai serait excellente pour démarrer un voyage, annonça l’astrologue. Je 33


vous la recommande fortement. - Parfait, parfait. Cela me laisse le temps de m’organiser. Ah ! Que ferais-je sans vos bons conseils, mon brave Yannickael ? L’intéressé préféra ne pas relever. Il n’était pas convaincu par la décision de la Duchesse et puis l’idée de lui offrir ses services pour qu’elle se rendît coupable d’un meurtre ne l’enchantait guère.

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Quelques jours plus tard

- Il faut que tu essaies. C’est la chance de ta vie, il ne faut point la laisser passer. Major le Fouilletrou venait d’écouter la nouvelle rapportée par Dorianael avec un vif intérêt, mais il hésitait. Depuis deux jours, des hommes venus du château de Vezay répandaient une curieuse information. Emilya d’Ardenne organisait, le 20 avril, un tournoi et des joutes qu’elle destinait aux valeureux des alentours qui ne seraient pas encore partis outre-mer. Cela en soi n’avait rien d’extraordinaire, car ce genre d’événement avait lieu de temps à autre. Ce qui était surprenant en revanche, c’était que l’initiative vint d’une dame et qui plus est, de la Duchesse de Vezay qui depuis de longs mois vivait comme une recluse. Là où l’affaire prenait une tournure exceptionnelle, c’est que Emilya d’Ardenne ouvrait les combats à tout homme dans la force de l’âge, pour peu qu’il sût se tenir sur un cheval et porter une lance à bout de bras. En ces temps de frénésie guerrière, les chevaliers se faisant rares, et pour cause, cela pouvait s’entendre. Cependant, ce qui étonnait vivement Major, c’est que Emilya d’Ardenne promettait terres et château à celui qui sortirait vainqueur des joutes. - Tu es un bon cavalier, courageux. Sûr que tu peux éliminer les concurrents un à un, poursuivit le palefrenier. Bien qu’il ne fût pas expert dans le maniement des armes, Major

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était robuste. Il savait que son compagnon avait raison. En l’absence d’hommes d’armes aguerris, il avait de bonnes chances de se placer en première position à l’issue des joutes. Cependant, il y avait un problème, et pas des moindres. - Oublies-tu que dame Emilya m’a promis le pal pour tout paiement de mes bons et loyaux services ? À cela, le palefrenier avait longuement réfléchi. - Foutre ! Tu te présenteras sous un autre nom. Sous le heaume, elle ne saura te reconnaître. - Sous le heaume ? Mais où veux-tu que je trouve une armure ? Tu es brave, mon bon Dorianael, mais tu n’es point malin. Vexé, le palefrenier baissa la tête. Il se devait d’admettre que son ami avait raison. Seuls les gens d’armes possédaient une armure. Après une longue réflexion, il retrouva son enthousiasme. - Tu te déguiseras. Avec moult draps et une perruque sur la tête, la bougresse n’y verra que du feu. - Et qui me fournira en chevelure factice ? - Laisse-moi faire, j’ai mon idée. Dorianael franchit le pont-levis du château de Bouillon aux aurores. Il longea la muraille est jusqu’à un renfoncement camouflant une porte basse. Il cogna du poing trois fois et n’eut pas à attendre longtemps avant qu’on lui ouvre. - Tu as ce que je t’ai demandé ? L’homme qui l’interrogeait était grand, large d’épaules. Il portait une cape et une capuche lui couvrait la tête. Malgré la pénombre on devinait les traits durs de son visage carré et la longue cicatrice qui lui creusait la joue droite. Le palefrenier posa précautionneusement le baluchon qu’il portait sur l’épaule sur le sol humide. Il défit le nœud qui le maintenait fermé. - Voilà, Gauthier, c’est tout ce que j’ai pu prendre. L’homme se baissa et saisit un flacon. Il ôta le bouchon, renifla bruyamment et porta le goulot à ses lèvres épaisses. Il but

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goulûment, durant plusieurs secondes, avant de souffler bruyamment. - Bien, très bon ce breuvage. Il vient de Vezay ? Dorianael opina de la tête. Il n’était pas fier d’avoir volé le vin dans la réserve du château jouxtant les écuries, mais il savait que c’était la seule chose qu’il pouvait offrir à Gauthier. En échange, celui-ci allait lui fournir ce dont il avait besoin. - Et toi tu as ce que je veux ? L’homme grommela puis il entraîna Dorianael vers un couloir sombre et humide. Au fond, il y avait une porte, plus petite encore que celle que Dorianael avait franchie en entrant. Elle était verrouillée à double tour et grinça quand Gauthier la poussa d’un coup d’épaule. Il rentra, referma derrière lui, laissant le palefrenier seul avec ses interrogations. Quand il ressortit, il tenait par l’épaule un jeune homme aux cheveux blonds et au regard apeuré. - Non, ce n’est pas vrai ? Tu n’as pas fait le travail ? - Pas grave, il n’y en a pas pour longtemps. Il traîna derrière lui le malheureux qui, pieds nus et vêtu d’une tunique déchirée tremblait autant de froid que de peur. Le palefrenier suivit les deux hommes jusque dans une courette ceinte par les murs des communs. Au centre, un billot de bois. La hache attendait, le manche posé contre la bille de chêne. Tout se déroula très vite alors. Le bourreau saisit le jeune homme qui hurlait par les cheveux. Il le jeta à genoux sur le sol et lui noua les mains derrière le dos. Il empoigna ensuite la hache dont l’éclair brilla un instant dans la pâle lueur du matin. Il y eut un choc sourd. La tête du jeune homme roula sur le sol. Gauthier saisit la tête par les cheveux et la tendit au palefrenier qui n’osa s’en saisir. - Voilà, on est quitte. - Qui… qui était-il ? articula péniblement Dorianael. - Bah, un malandrin parmi d’autres. On en a arrêté toute une 37


bande récemment. - Mais co…comment vas-tu justifier sa disparation ? - Tu crois qu’ils s’amusent à les compter ? Ici ça va, ça vient. De toute façon, il aurait été exécuté dans les prochains jours. - Mais…mais… j’avais parlé des cheveux… pas… - Eh bien quoi ? Tu les as tes cheveux. Je coupe les têtes moi, je ne suis pas barbier. À chacun son métier. Mais si le blond ne te plaît pas, je peux aller en chercher un autre. Il y a un brun bien garni si tu veux. - Non ! Pas la peine ! Celui-ci fera l’affaire. Merci. - Pas de problème, l’ami. Eh bien va, et que Dieu te garde. Quand il fut de retour à Sathanacum, Dorianael alla aussitôt cogner à l’huis de Major. Du baluchon imbibé de taches brunâtres, il extirpa son trésor. - Voici pour la perruque, dit-il. - Par le Saint Sépulcre, mais je le connais ce sacripant ! Que ne m’as-tu point appelé avant de l’occire ? Je lui aurais arraché les gesticules, je l’aurais empalé, avant de lui crever les yeux ! La réaction de son compagnon ne laissa pas de surprendre le palefrenier. - Ah ! Je ne l’ai pas moi-même trucidé, par tous les saints, c’est mon ami Gauthier, le bourreau de Bouillon, qui s’en est chargé. Mais comment connais-tu cet homme ? - C’est un des malandrins qui m’a volé ma bourse l’autre jour, il en était même le chef je crois bien. Dorianael sourit. Il était après tout dans l’ordre des choses que les cheveux du sacripant reviennent de droit à Major. La mort du jeune homme lui pesait moins lourd à présent. - Mais ce blond… Ce n’est pas un peu trop… - Ah non, tu ne vas pas t’y mettre toi aussi. C’est parfait, cela s’accommodera à merveille avec tes yeux bleus. - Hum… fit Major peu convaincu, mais qui va se charger de faire une perruque à partir de… ça ?

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Il ne trouva pas d’autre mot pour désigner le visage crispé, le regard vitreux au bout de la poignée de cheveux dans la main de Dorianael. - Oh ! J’ai une cousine pour qui la couture n’a point de secret. Elle va sûrement faire des merveilles de cette longue chevelure. Je pense même qu’on pourra tirer moult deniers du crâne en le vendant aux bénédictins comme une relique de Jean-Baptiste. - Brave Dorianael, fit Major en frappant d’une main l’épaule de son compagnon. Je te reconnais bien là ! Tu n’es pas malin, mais quand il s’agit de gagner quelques deniers, tu es rusé comme un renard.

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Château de Vezay, 25 avril 1095

La foule s’était massée sur toute la longueur du pré derrière le château. Tout le petit peuple de Lotharingie était présent. En face étaient dressés les hourds, partagés en loges et en gradins. Ils étaient décorés de riches tapis, de pavillons, de bannières, banderoles et autres écussons. Des tentes avaient aussi été montées pour recevoir les anciens chevaliers, les rares seigneurs qui n’étaient pas encore partis pour Jérusalem, les dames et demoiselles. La journée s’annonçait bien et le soleil promettait de se répandre généreusement sur la Lotharingie en ce matin printanier. Dans sa loge, Emilya d’Ardenne était assise à côté du Duc de Valen, un homme vieillissant et malade. Le Chanoine Eddy Mitchel attendait que vînt le moment de bénir le vainqueur. Hector le fier, un chevalier sur le retour, avait accepté aussi l’invitation de la Duchesse. Quelques dames des châteaux avoisinants étaient là. Yannickael Le Prout, l’astrologue, était aussi à ses côtés, ainsi qu'Audreylis, que sa condition de servante n’autorisait pas à se tenir là. Mais elle était aussi pour la Duchesse une dame de compagnie et celle-ci ne voyait aucune raison de se priver de sa bonne humeur. C’était là le tribunal qui exceptionnellement allait nommer le vainqueur du tournoi. La veille avaient eu lieu les éprouves, et les candidats, pour

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l’essentiel des fils de manants dans la force de l’âge, mais aussi des brigands, des aventuriers, avaient pu tester leur courage dans des joutes amicales. Major avait ainsi pu se faire une idée de ses adversaires et, hormis deux d’entre eux, qui semblaient expérimentés dans le maniement des armes, la plupart n’avaient comme atout que leur courage. C’est donc confiant qu’il fit son entrée pour la maître éprouve. Dorianael avait réussi à faire entendre à Emilya d’Ardenne qu’il lui fallait doter un ami d’une fière monture en vue des joutes à venir. Il l’avait convaincue que le compagnon en question était un fier, rompu aux tournois de longue date, et qu’il était bien capable de remporter les épreuves. Autant par curiosité que pour plaire à l’amant d'Audreylis, la Duchesse avait accepté. Major avait ainsi l’avantage de monter une bête en bonne santé, bien nourrie et docile. Ce n’était pas forcément le cas des autres combattants qui pour la plupart chevauchaient des chevaux vieux ou malingres. On était loin des fastueux tournois organisés quelques mois plus tôt, avant le départ massif des chevaliers pour Jérusalem. Major portait un plastron de cuir par-dessus son bliaud de laine, des braies, faites aussi de cuir, des brodequins cloutés et des éperons. Un heaume de fortune, façonné par le forgeron qui fabriquait ses outils de serrurier, lui couvrait la tête. Il ne lui masquait pas totalement le visage, aussi Major appréciait-il la longue chevelure blonde qui descendait en cascade sur ses épaules. La sœur de Dorianael avait bien œuvré. Il était ainsi difficilement reconnaissable. Il était armé d’une longue lance effilée et portait une dague à la ceinture. Un drap pers recouvrait le corps de sa monture jusqu’aux jarrets. Affublé de la sorte, Major le Fouilletrou n’avait rien à envier aux preux chevaliers dont on vantait les mérites le soir au coin du feu. Il entendait bien faire honneur à sa nouvelle fonction, faire mordre la poussière à ceux qu’il allait affronter. Tout le temps qu’il longea la foule, au pas, un tonnerre d’applaudissements l’accompagna. Il vint prendre position au bout du pré et observa la monture de son adversaire qui paradait à l’opposé. Il ne se souciait 41


guère de ce premier combattant qu’il avait remarqué la veille. C’était un homme jeune, nerveux, qui montait un cheval boiteux. Il ne faisait aucun doute qu’il sortirait vainqueur de cette première joute. Quand la fanfare cessa de faire hurler ses cuivres, le jeune homme se lança immédiatement vers Major qui éperonna à son tour sa monture. Sa lance prit son adversaire par surprise à l’aisselle et le désarçonna aussitôt. Les cris, les applaudissements reprirent. Un autre cavalier vint le remplacer et il subit le même sort. Le troisième fut plus coriace, mais Major en eut raison cependant. À treize reprises, il désarçonna les cavaliers qui le chargeaient et, lorsqu’il n’y en eut plus un pour oser l’affronter, Major lança sa monture vers la loge de Emilya d’Ardenne. Il la salua respectueusement et s’en fut rejoindre les hommes à terre qui s’apprêtaient pour la mêlée. La foule l’acclamait. Le corps à corps fut pour lui un grand moment. Il distribua des coups, en prit aussi quelques-uns. Certains des hommes auxquels il se mesura étaient aguerris au combat, mais il sut déjouer les feintes sans essuyer de sérieuse blessure. Le fil d’une épée lui entailla cependant le bras gauche. Il saigna abondamment, mais réussit tout de même à aller au bout de l’épreuve. Celle-ci cessa d’elle-même quand il n’y eut plus que trois hommes encore debout. L’un d’eux vacillait sur ses jambes et finit par s’effondrer après avoir fait quelques pas. Les râles des blessés furent un moment couverts par les hurlements de la foule. Et puis Emilya d’Ardenne se leva. Un silence pesant plana sur l’assistance. Du charnier, les gémissements se firent entendre à nouveau. Enfin, la Duchesse fit signe aux survivants d’approcher des hourds et dit : - Que Dieu vous bénisse, valeureux combattants. Il faut maintenant que je vous départage. L’un d’entre vous souhaite-t-il déclarer forfait ? Comme les deux hommes restaient muets, elle demanda à la foule 42


: - Qu’en pensez-vous ? Lequel de ces vaillants dois-je déclarer vainqueur ? - Hou ! Qu’ils se battent ! Qu’ils se battent ! Le sort en était jeté. C’est à un ultime combat que Major eut à faire face. Son adversaire était grand, tout en muscle et contrairement à luimême, il n’était pas blessé. Son bras commençait à s’ankyloser. Il le faisait souffrir aussi. Le serrurier savait qu’il ne pourrait tenir encore longtemps. Pour s’en sortir, il fallait qu’il en finisse rapidement. Il chargea. D’un bond, il fut devant l’homme qui, sur le qui-vive, esquiva le plat de la dague que Major assenait en direction de sa tête. Elle vint toutefois le frapper à l’épaule et il poussa un cri de douleur. S’il fut un bref instant déstabilisé, il se ressaisit rapidement. Major venait à peine de relever son arme quand l’homme pointa son épée vers son abdomen. Le plastron de cuir fut profondément entaillé. Major eut très peur. Il perdait sa belle assurance en même temps que ses forces s’épuisaient. Il évita encore deux mauvais coups avant de planter sa dague dans la cuisse de son adversaire. Celui-ci hurla avant de s’effondrer. L’arme était profondément enfoncée dans la chair et Major eut le plus grand mal à la retirer. Il y parvint, mais l’effort que cela lui demanda fut si important qu’il mit un certain temps avant de reprendre son souffle. Enfin, il leva l’épée et s’apprêtait à porter un coup fatal au malheureux quand il comprit que ce ne serait pas nécessaire. L’homme avait déjà perdu beaucoup de sang et il s’était évanoui. Major rengaina son arme puis tituba vers les loges. Il mit un genou à terre devant Emilya d’Ardenne. La foule était hystérique. « Honneur au preux », hurlait-elle sans discontinuer. Les instruments des ménestrels jouaient avec fougue, mais Major n’entendait plus. Il n’avait d’yeux que pour la Duchesse qui s’était levée et marchait vers lui avec grâce. Le chanoine Eddy Mitchel 43


lui emboîtait le pas. Emilya posa une main sur l’épaule du valeureux guerrier et dit : - Ôtez votre casque preux combattant que je voie votre visage. Major s’exécuta tant bien que mal. Lorsqu’il laissa tomber le couvre-chef à ses pieds, il vit avec effroi que la perruque était venue avec. Il craignit un moment que Emilya d’Ardenne s’offusque en le reconnaissant, mais il n’en fut rien au contraire. - Oh ! Ainsi c’était vous, mon cœur est ravi de vous revoir dans ces conditions, monsieur. Devant Dieu et la foule ici présente, je vous fais chevalier… Major vit un éclair blanc. Il eut l’impression de flotter sur un nuage et il entendit la suite en résonnance. « Et vous fais donation-tion… château-teau de Montséant, ainsi que-que…terres et des bois qui-qui… » Un voile noir tomba devant ses yeux. Major le Fouilletrou, chevalier de Montséant, s’effondra aux pieds de Emilya d’Ardenne. « J’lui fais lever la jambe… J’mets la main sur la viande… La jouvencelle en r’demande… » Le banquet organisé par Emilya d’Ardenne ce soir-là dégénérait. Dorianael chantait à tue-tête des chansons pour le moins triviales que convives et ménestrels répétaient avec joie. Les hautes flammes dans la cheminée éclairaient des visages abrutis par le vin, des jongleurs qui passaient plus de temps à ramasser leurs quilles par terre qu’à les lancer en l’air et des musiciens titubant sur leurs jambes. Major se tenait à droite de la Duchesse, à la place d’honneur. Bien qu’elle fût impressionnante, sa blessure était superficielle. Le thaumaturge l’avait nettoyée, pansée et le chevalier de Montséant avait recouvré ses forces. La bonne pitance et le vin y étaient pour beaucoup, les regards brûlants de Emilya d’Ardenne plus encore certainement. Quand cette dernière l’invita à s’approcher avec elle de la cheminée, il la suivit énergiquement. - Asseyez-vous mon brave, fit-elle en désignant les chaises 44


alignées devant le foyer. Ils s’installèrent face à face. Emilya plongea ses grands yeux dans ceux de Major qui, n’y tenant plus, lui saisit la main. Elle ne fit rien pour le repousser et n’esquiva pas même un geste de recul. Encouragé par l’attitude de la dame, le chevalier dit : - Je vous aime, madame. Mon cœur jamais ne connaîtra le repos que lorsque je vous aurai faite mienne. - Oubliez-vous que je suis mariée, mon cher, et de plus contrainte à la chaste ceinture ? - Ah ! Par la Sainte Croix, j’irai au bout du monde trouver un mage capable de vous en délivrer. - Nul besoin d’un mage pour cela. La clé suffirait. C’est à ce propos que justement je souhaitais vous entretenir. Partez outremer, monsieur, rapportez-moi la clé et la tête de mon époux au bout d’une lance et je ferai de vous le nouveau Duc de Vezay. Major manqua de lui sauter au cou et de la serrer contre lui, mais quelque chose le retint. - C'est-à-dire… Enfin, je ne suis pas un assassin. Je ne puis accepter, madame. - Je crois que vous n’avez pas bien saisi, Major, je ne vous fais pas une simple requête, c’est un ordre. N’oubliez pas que, en vous intronisant chevalier, j’ai fait de vous mon vassal. Vous avez fait allégeance et vous avez des devoirs envers moi. - Mais je… - Assez ! Je ne tolérerai pas qu’on me résiste. Préférez-vous que je vous fasse empaler ? - J’irai, madame. Je suis votre humble serviteur et pour votre plaisir, je réussirai. Que le pêne flanche ou je calanche ! Et Major mit un genou à terre, une main sur le cœur, tenant dans l’autre celle de la Duchesse. - Hum… Pardonnez-moi… Major se redressa. L’astrologue se tenait derrière lui. Ce dernier l’invita à s’asseoir à nouveau et demanda : - Monsieur, puis-je vous demander quand vous êtes né ? - Ah ! En voici une drôle de question, si vous croyez que je m’en 45


souviens ! - Je ne vous en demande pas tant, la date et le mois de naissance me permettraient de procéder à quelques vérifications avant votre départ. Major réfléchit. Il n’en était plus très sûr, mais il croyait se souvenir que sa mère lui disait qu’il était né un beau jour, un 31 janvier, à une belle heure. S’il n’était pas certain du jour et du mois, l’heure en revanche ne faisait aucun doute. Sa mère lui avait suffisamment répété qu’en même temps que lui, à 10 heures ce matin là, la truie qu’ils élevaient avait fait toute une portée de six porcelets roses et dodus et qu’il était le septième ! C’était un événement fort bien venu en ces temps difficiles. Le mage ne releva pas. Il se concentra longuement en silence avant de dire : - Parfait ! Vous êtes l’homme de la situation. Je vois que votre thème astral et celui de la Duchesse sont étroitement liés. Mais ne tardez pas. Partez dès demain et rejoignez au plus vite l’ost de Godefroy de Bouillon. Le Duc d’Ardenne chemine avec lui. Toutes les armées en route pour Jérusalem doivent se rejoindre à Constantinople à l’hiver 96. - Mais comment ferai-je ? Je ne peux décemment partir comme ça. Il me faut une monture, des armes, des hommes. - Ne vous inquiétez pas, mon cher. Vous aurez ce qu’il faut pour une telle mission, dit alors la Duchesse. En revanche, vous aurez peu d’hommes pour vous accompagner. Pour être à Constantinople à temps, il vous faudra faire vite et pour cela voyager léger. Je vous attribuerai deux hommes d’armes et un escuyer. - Que nenni ! protesta vivement Major. Je ne veux point de vos hommes, encore moins d’un escuyer inconnu. Laissez-moi partir avec mon ami Dorianael, il n’est point malin, mais il est brave. Avec lui, je vous promets de rallier Constantinople avant que la plupart des osts Francs y soient réunis. - Accordé, monsieur, votre enthousiasme m’émeut, fit Emilya d’Ardenne en se levant. 46


- Attendez, madame, l’arrêta l’astrologue comme elle s’éloignait. Permettez-moi de vous remettre une concoction de ma composition. Elle vous permettra de rester en contact avec Major de Monséant où qu’il se trouve. J’ai la même chose pour vous, monsieur. Il ouvrit ses mains dans lesquelles il tenait deux objets à l’aspect peu ragoûtant. - Mais qu’est-ce donc ? interrogea Major avec surprise. - Oh peu de chose en vérité. Il y a là du sang de vierge séché, des graines de sésame, des boyaux de crapaud écrasés et de la semence de bélier, tout cela est enfermé dans les bourses du même animal. En en portant chacun une autour du cou, vous communiquerez régulièrement en songe. C’est très efficace, vous verrez. Avec un haussement d’épaules, la Duchesse referma sa main sur l’un des testicules. Major prit le second en prenant soin de masquer sa répugnance. Il s’apprêtait à le fourrer dans une poche de son vêtement lorsqu'Yannickael Le Prout le reprit : - Autour du cou, monsieur, autour du cou. Les énergies doivent stimuler votre cœur, sinon cela ne marche pas. Non sans agacement, Major passa le lien de l’étrange talisman derrière sa nuque en se disant qu’un peu de magie ne nuirait pas à la périlleuse aventure à laquelle il se destinait. Si la partie s’annonçait rude, celles du bélier lui apporteraient peutêtre quelque réconfort.

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Tulln, 13 mai 1095

Ce fut Dorianael qui le premier se réveilla. Les sens en alerte, il se dressa sur un coude. Major dormait encore, enroulé dans une épaisse couverture de laine. Le feu qu’ils avaient allumé la veille était éteint depuis longtemps et déjà une faible lueur annonçait l’aube. Dorianael ne comprit pas immédiatement ce qui l’avait tiré du sommeil. Il réalisa que les chevaux n’étaient plus là seulement lorsqu’il s’assit pour scruter l’obscurité sous les arbres où les bêtes auraient dû se trouver. Il sut alors que ce qu’il avait entendu était un hennissement et des bruits de pas. Ils n’étaient pas seuls. Discrètement, il marcha à quatre pattes en direction de son compagnon qu’il secoua vivement. Major grogna dans son sommeil puis d’un coup se redressa. - Quoi ? Qui est-ce ? Dorianael eut tout juste le temps de se reculer que Major pointait en direction de sa gorge la dague dont il ne se séparait pas même pour dormir. - Hé là ! Du calme, fit-il à voix basse. Chut ! Nous ne sommes pas seuls. Rejetant sur le côté la couverture qui lui recouvrait encore les jambes, le chevalier se dressa d’un bond sur ses jambes. - Les chevaux ! Où sont les chevaux ? cria-t-il sans se soucier des

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appels à la discrétion de son écuyer. Celui-ci essaya bien de le retenir lorsqu’il s’avança vers l’orée du bosquet près duquel ils s’étaient installés, mais ce fut peine perdue. Major allait de l’avant, bravement. Il s’était saisi d’une lourde épée et répétait : - Sortez de ces bois, maudits voleurs ! Je m’en vais vous arracher les tripes. Je vais vous égorger, vous découper en morceaux et les jeter en pâture aux animaux sauvages ! Montrez-vous, si vous êtes des preux. Il arrivait dans une zone d’ombre et Dorianael ne distinguait plus qu’une silhouette gesticulante : - Ha ! Par le Saint Suaire ! Je vois que j’ai affaire à de pauvres femmes, sous-créatures, sans honneur ni courage ! Mais approchez donc que je vous embroche. Je vais vous énucléer, vous couper le nez et les membres un à un… Je suis Major le Fouilletrou de Montséant et je jure devant Dieu que je vais vous châtrer… Maudits bougres, je vais faire de vous des bougresses, je vais… Il n’eut pas le temps d’annoncer la fin des réjouissances. Un choc violent sur le crâne lui fit ravaler ses derniers mots. Dorianael ne comprit pas plus ce qui lui arrivait lorsque, surgissant de nulle part, deux ombres se jetèrent sur lui. Il tenta de résister, mais il ne voyait pas bien ses adversaires. L’un d’eux le prit par surprise et en moins de temps qu’il faut pour l’écrire, il rejoignit son compagnon au royaume des songes.

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Château de Vezay, 14 mai 1095

Emilya d’Ardenne n’arrivait pas à sortir de son lit. Par deux fois Audreylis était rentrée dans sa chambre. Quand elle l’avait entendue, la première fois, la Duchesse avait fait semblant de dormir. Sa fidèle compagne avait comme chaque matin rallumé le feu qui s’était éteint durant la nuit. Habituellement, Emilya appréciait ce moment où elle échangeait avec la servante les premiers mots de la journée. Mais aujourd’hui, elle était mal à l’aise. Non pas qu’elle fût malade, pas même de mauvaise humeur, seulement, elle était encore ancrée au monde onirique duquel elle ne parvenait à se détacher. Elle avait fait un rêve étrange. C’était un jour d’été. Elle était au bord de la mer et marchait à moitié nue sur le sable chaud. Elle avait pour tout vêtement une sorte de bout de tissu, très fin, qui lui cachait tout juste la poitrine. En guise de jupon, elle portait un simple cache-sexe qui laissait voir entièrement ses jambes et les trois quarts de ses fesses. Emilya aurait dû se trouver honteuse de se promener si peu vêtue, mais le plus drôle dans l’affaire, c’est qu’au contraire, elle éprouvait une certaine fierté à s’exhiber de la sorte. D’ailleurs, elle n’était pas la seule. D’autres femmes en effet portaient ce genre de « vêtement » et même des hommes. Bien qu’ils fussent le torse nu, ils avaient devant le sexe cette espèce de bout de tissu

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ridicule qui leur moulait les parties plus qu’il ne les dissimulait. Une autre chose l’étonnait. Parmi tous ces gens qui l’entouraient, il y avait un bon nombre de sarrasins, des hommes, des femmes, des enfants, à la peau d’ébène et aux cheveux crépus. Et puis quelqu’un l’avait appelée « Emilie » et elle s’était retournée. Elle avait alors vu Major le Fouilletrou de Montséant qui se tenait derrière elle. Il était différent. Il avait changé. Il lui souriait et lui présentait quelque chose. C’était de la nourriture. Elle savait que c’était bon, qu’elle adorait ça même : - Un esquimau chocolat crème brûlée, ma puce et un cocktail aux fruits exotiques, dit-il simplement. Elle goûta le dessert glacé avec délice et répondit : - Merci Cedric, tu es un amour. - Pour une fois qu’on prend des vacances à la réunion, il ne faut rien se refuser Bébé. Cela change de leur séjour au Puy du Fou où on était l’année dernière. Emilya, enfin Emilie - elle ne savait plus très bien qui elle était. Elle travaillait toute l’année chez Bardinet et son travail de chef comptable l’épuisait. Elle estimait que ces vacances étaient grandement méritées. - Si tu n’avais pas gagné au loto, on serait encore à Bordeaux, ma princesse, fit Cedric. Major avait ri puis les choses étaient devenues confuses. Des images incroyables l’avaient assaillie. Elle voyait une étrange chariote de couleur bleu gris que Major appelait la Ford. Elle se vit entourée d’amies pour l’anniversaire d’une certaine personne nommée Dorian Prat. Emilya ne comprenait rien à ce qu’elle était en train de vivre. Aussi, fut-ce avec un réel soulagement qu’elle se réveilla en sursaut dans son lit quelques minutes avant qu'Audreylis n’apporte le bois pour la cheminée. Depuis, elle était figée, flottant entre rêve et réalité. Il y avait quelque chose de merveilleux dans le songe qu’elle avait fait, mais il était aussi angoissant. Elle avait l’impression d’avoir déjà vécu les scènes dont elle avait rêvé. Pourtant, cela paraissait totalement inconcevable. C’était comme si elle avait voyagé dans 51


un univers parallèle, au-delà du temps, pour rejoindre le chevalier de Montséant dont, elle n’en doutait plus désormais, elle était éperdue. Lorsqu'Audreylis montra son timide minois par l’entrebâillement de la porte pour la troisième fois, la Duchesse décida qu’il était temps de chasser ses fantasmes. - Bonjour, Audreylis, comment vas-tu ce matin ? - Bien, madame, mais dites-moi, croyez-vous qu’ils vont bientôt revenir ? - Allons, allons, un peu de patience, ma chère. Votre ami et le chevalier de Montséant ne sont partis que depuis trois semaines. - Croyez-vous qu’ils vont bien ? Oh ! J’ai si peur pour mon Dorianael. - Je l’espère Audreylis, que Dieu les garde ! À cet instant, on cogna à la porte. Audreylis fit entrer le chanoine Mitchel. - Pardonnez-moi de vous importuner, mesdames, fit celui-ci, après un toussotement timide. Dois-je vous rappeler que c’est l’heure de votre prière matinale ? Je vous attends à la chapelle mesdames. - Mais non, restez avec nous et prions ensemble, mon Père, dit Emilya en se levant énergiquement. Alors, comme chaque jour depuis le départ de Major et son écuyer, les deux femmes s’agenouillèrent pour prier. Le Chanoine se joignit à elles et donna le ton : « Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs… » Puis une étrange litanie s’éleva vers les cieux : « …reprenez avec moi tous en chœur… Pas de boogie-woogie, pas de boogie-woogie, pas de boogie-woogie avant vos prières du soir… Pas de boogie-woogie, pas de boogie-woogie, pas de boogie-woogie avant vos prières du soir…. »

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Tulln, 15 mai 1095

Major et Dorianael désespéraient. Cela faisait deux jours qu’ils étaient enfermés dans un cachot humide et puant sans qu’on leur eût servi la moindre nourriture. Il y avait avec eux, en plus des rats, deux autres hommes, sales, pouilleux, qui parlaient une langue inconnue. L’un était grand, corpulent, l’autre petit et râblé. Ils n’avaient de cesse de hurler et cogner contre la lourde porte de leur geôle. Lorsque Major essayait de les raisonner, le grand faisait, avec le tranchant de la main, sur la nuque de son compagnon, un geste pour le moins équivoque qui ne laissait aucun doute sur le sort qui leur était réservé. Finir décapité n’arrangeait pas les affaires de Major qui, est-il nécessaire de le rappeler, était censé lui-même rapporter la tête du Duc d’Ardenne à sa Duchesse d’épouse. Il se demandait bien par quel coup du sort il en était arrivé là. Le début de leur périple s’était pourtant parfaitement déroulé. Ils s’étaient lancés au grand galop dans la vallée du Danube et les Balkans, dans le sillage même de l’ost de Godefroy de Bouillon. Ils avaient chevauché rapidement et, s’ils n’avaient été malencontreusement arrêtés, ils auraient eu vite fait de rallier Constantinople. Major bouillait de ne pas pouvoir poursuivre la mission qui lui incombait. Il ne craignait pas de mourir, non point. Mais à l’idée que les hanches galbées d'Emilya d’Ardenne ne

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puissent un jour retrouver la liberté, son cœur se serrait dans sa poitrine. - Par le Saint Sépulcre, il faut que je sorte de là ! ne cessait-il de se lamenter. Aussi, quand en cette fin d’après-midi un homme armé leur apporta de l’eau, Major se jeta sur lui. C’était un freluquet qui devait peser moins lourd que son glaive. Dorianael vint à son secours et, en quelques minutes, leur geôlier était ligoté par sa propre ceinture. Il voulut appeler à l'aide, mais Major le fit taire : - Holà ! Le bougre ! Si tu veux que je te laisse la vie sauve, je t’enjoins de te taire ! Au moindre cri, je te romps le cou ! Il tordit brutalement la tête de l’homme qui comprit qu’il avait tout intérêt à coopérer. - Je ne dirai rien, arrêtez ! Major relâcha son étreinte et s’étonna : - Mais, dis-moi, tu parles notre langue ? - Oui, je viens de Lotharingie, je suis interprète à la cour de Coloman. - Qui est-il, ce bougre-là ? - Le roi de Hongrie, Messire. - C’est lui qui nous a fait mettre aux fers ? demande encore Major. Si je le croise, je l’égorge, je lui arrache les gesticules et les lui fais bouillir dans son propre sang ! - Depuis des mois, des armées étrangères ne cessent de traverser les territoires magyars, poursuit l’homme. Certaines se sont comportées de très mauvaise façon. Elles ont pillé, massacré, violé. Le grand Coloman a décidé que c’en était trop. Il a ordonné d’arrêter tous les estrangers et de les faire décapiter. - Sais-tu où nous pouvons trouver des chevaux pour fuir ? - Aux écuries du château, mais vous n’y arriverez point. Elles sont trop bien gardées. D’ailleurs, vous ne sortirez pas d’ici. On vous repérera forcément. - Alors, nous nous battrons et nous mourrons ! fit Major pour conclure en se frappant la poitrine. - Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, Messire, j’ai une 54


meilleure idée. - Ah oui, laquelle ? - Si vous attendez la nuit et si vous avez de l’or, je pourrai vous faire sortir discrètement. Il faut toutefois que vous me laissiez repartir, sinon on va s’apercevoir de mon absence. - Et pourquoi ferais-tu ça ? - Pour l’appât du gain, Messire, et aussi… parce que je viens de l’ouest comme vous. - Traître, tu vendrais ton âme au diable. Et qui me dit que tu vas revenir, que je peux te faire confiance ? - Montrez-moi l’or. Major fouilla dans ses braies d’où il extirpa la bourse qu'Emilya d’Ardenne lui avait remise avant leur départ. Il la dénoua et l’homme eut un sourire extatique. - Donnez-moi dix pièces d’or. - Cinq, intervint Dorianael qui jusque-là n’avait pipé mot. - Huit, renchérit l’homme. - Quatre maintenant et quatre de l’autre côté des remparts, trancha Major. Le marché fut conclu. - Ton nom ? interrogea le chevalier. - Albert Esbasque. La porte de la cellule se referma sur l’incertitude. Il faisait nuit depuis longtemps quand ils quittèrent enfin le cachot. La lune éclairait la cour du château d’une lueur blafarde. L’enceinte noire des remparts se découpait sur le ciel plus clair. Major et son écuyer suivirent leur guide à travers un dédale de porches et d’allées plus obscures les unes que les autres. Les deux autres prisonniers étaient aussi de la partie. Ils ignoraient totalement où ils allaient et ils se tenaient sur leurs gardes. Rien en effet ne prouvait qu’Ebasque ait eu l’intention de tenir parole. Il était bien capable de se contenter des quatre pièces d’or qu’il avait touchées et de leur jouer ensuite un mauvais tour.

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Soudainement, l’homme en question fit un geste pour qu’ils s’arrêtent. Ils se tenaient à l’angle d’un bâtiment indistinct. Des pas se firent entendre. Ebasque fit signe à ses compagnons de se baisser. Deux hommes, des sentinelles sans doute, passèrent à quelques mètres d’eux sans les voir. Quand ils se furent éloignés, les fugitifs amorcèrent un pas en avant, mais Ebasque les arrêta. Il ordonna à Dorianael et aux deux estrangers de rester là tandis qu’il invitait Major à le suivre. Inquiet, redoutant un coup fourré, le chevalier lui emboîta le pas prudemment. Mais son guide semblait tenir à ce qu’il se tînt près de lui. Il lui prit le bras comme s’il craignait de le perdre. Irrité, Major se dégagea brutalement, mais son compagnon le reprit aussitôt, par la taille cette fois-ci. Aussi, lorsque l’homme poussa un cri de jouvencelle apeurée, le chevalier faillit l’empoigner. - Ha ! Mon Dieu, j’ai eu si peur ! dit Albert Ebasque d’une voix suraiguë. Ils étaient arrivés dans un sombre renfoncement, au bord de la muraille. Les nerfs du seigneur de Montséant étaient à fleur de peau. Comme il ne comprenait pas de quoi il retournait, Albert lui prit la main. Le chevalier eut un geste brusque : - Rhaaa ! Vas-tu me lâcher canaille ! Mais l’homme continuait de serrer le poignet de Major qui soudainement sentit contre sa paume une forme dure et allongée. Il était sur le point de l’assommer quand il entendit la voix fluette dire : - La corde, j’avais cru un instant qu’elle n’était plus là. Major souffla. Ce n’était qu’une corde. Il n’en lança pas moins un œil soupçonneux vers Albert Ebasque qui, lui tapotant le postérieur, l’encourageait à se hisser au-dessus de la muraille. - Allez-y, Messire, il ne faut pas traîner, les sentinelles vont revenir. J’ai préféré laisser vos compagnons en arrière. En passant un par un, on risque moins de se faire repérer. Vous trouverez vos armes au pied de la muraille. 56


Pays bulgare, début mars 1096

Un caquètement affolé fit prendre conscience du danger aux gallinacés qui picoraient du bec dans la terre humide. Les volatiles s’éparpillèrent en direction de la grange, mais la main habile de Dorianael en avait arrêté un au passage. Comme la poule se débattait, faisant un raffut de tous les diables, il lui tordit le cou et courut jusqu’à l’orée du bois. - Vite, Messire, filons avant que les manants nous repèrent. Major s’enfonça sous le couvert des arbres. Les deux hommes marchèrent pendant longtemps sans mot dire. Ils étaient las, amaigris par des semaines d’errance, sans nourriture ni endroit pour se réchauffer. Cela faisait des jours qu’il pleuvait et ils n’avaient rien mangé depuis la veille. Quand ils furent suffisamment loin du lieu de leur méfait, ils s’arrêtèrent. Dorianael se chargea de plumer et vider la poule alors que Major s’escrimait à allumer un feu. En vain. Tout n’était que brume et humidité. Ils durent se résigner à avaler la viande crue, après l’avoir tranchée à la dague. En mastiquant furieusement, Major fermait les yeux. Il s’imaginait un rôti de porc aillé, accompagné de pommes sautées. Il rêvait d’une terrine de garenne, de boudins noirs et d’une tranche de pain doré. Avec ça, il aurait bu un bon vin de Bordeaux puis il aurait mangé du

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raisin de table, des pommes croquantes, et il aurait terminé par une eau de vie de poire fruitée. Au lieu de cela, il était contraint de déchiqueter une vieille poule crue sans avoir rien d’autre à se mettre sous la dent. Il n’était pas certain non plus de manger le lendemain et se demandait bien de quelle manière cette aventure allait se terminer. Il était parti pour Jérusalem, avec une mission à accomplir, mais il en était bien loin. Chaque jour qui passait augmentait ses chances de finir six pieds sous terre avant d’avoir foulé la Terre Sainte. Emilya d’Ardenne resterait chaste à jamais tandis que son bien aimé mangerait les pissenlits par les racines. Il en était là de ses sombres pensées lorsque des cris le firent se redresser vivement. Dorianael déjà s’était tapi derrière un fourré. Major se précipita derrière lui. Il supposa que les manants les avaient vus voler la poule et suivis jusqu’ici. Avec la ferme intention de chèrement défendre sa vie, il avait dégainé son glaive. En écartant les branches des arbustes qui lui masquaient la vue, il crut défaillir. Une marée humaine avançait dans la plaine. Des centaines, des milliers d’hommes peut-être marchaient vers eux. Comme ils approchaient, Major vit qu’il y avait des femmes aussi et même des enfants. Ils allaient à pied, en sandales et tunique. Des paysans pour la plupart, courbés sur un bâton, portant un baluchon sur l’épaule. Ici et là, une mule tirait une charrette. Toute une armée de loqueteux se ruait sur eux. Sans même savoir s’ils leur seraient hostiles, Major et Dorianael quittèrent le bois. Affamés, résignés, ils marchèrent vers la foule. Nul ne fit le moindre commentaire en les voyant approcher. Quand ils s’immergèrent dans le flot de miséreux, ils ne furent que de simples atomes de cette masse grouillante et gémissante. Major repéra un homme qui menait une mule tirant une charrette. Il le héla : - Holà ! L’ami, aurais-tu par hasard quelque nourriture à nous

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offrir ? L’intéressé, un manant vêtu de braies trouées et d’une tunique de laine rude, le regarda sans comprendre. Une femme qui marchait près de lui approcha. Elle écouta Major qui répétait sa question en levant un sourcil interrogateur. Puis elle haussa les épaules en répondant dans une langue inconnue. Major se mêla un peu plus à la foule. Il interpella d’autres gens qui visiblement n’entendaient pas plus ce qu’il disait. Ils ne paraissaient pas cependant parler tous la même langue. Ce troupeau humain était pour le moins polyglotte et le chevalier commençait à désespérer de trouver un compatriote lorsque Dorianael, suivi d’un homme rondouillard, vint vers lui. - Voici le chanoine Benoît Herseiz, annonça l’écuyer. Il est parti du Puy en Velay et marche depuis des mois derrière Pierre l’Ermite. - Et qui est-elle donc, cette mère mite ? demanda Major ignorant. - Oh mon Dieu ! fit le chanoine en se signant, vous ne connaissez pas l’Ermite ? Major fouilla dans sa mémoire. Il avait bien connu un certain Thierry, comédien de son état, qui jouait dans une troupe itinérante et qui était affublé du même patronyme, mais il supposa qu’il n’était pas question de cet homme. Le chanoine l’éclaira en effet. - Pierre l’Ermite est un saint homme. Il expliqua à ses compagnons que, comme le pape Urbain II, qui avait appelé la noblesse à se rallier pour partir outre-mer libérer le Saint-Sépulcre, Pierre l’Ermite avait fait de même avec les gueux. Sillonnant les campagnes sur un âne, de Normandie au Puy en Velay, puis jusqu’aux Flandres, il avait levé une véritable armée de manants. Celle-ci s’était engouffrée sur les traces des seigneurs qui les avaient devancés, allant ainsi de ville en ville. Chaque jour que faisait Dieu, ils espéraient voir apparaître devant eux les dômes sacrés de la ville sainte. En réalité, ils erraient par monts et par vaux, s’épuisant et mourant en route. Pourtant dans chaque village, chaque hameau, des âmes ferventes se joignaient à eux, 59


entretenant le mythe d’une Jérusalem à portée de main. Ils arriveraient demain, après-demain peut-être. Ainsi, le rêve depuis des mois était intact. L’individu se mourait, mais la marée humaine se renouvelait, grossissant de jour en jour. Elle marchait inexorablement sur Constantinople, qu’elle allait sûrement, si rien ne l’arrêtait, submerger un jour pour déferler sur l’Asie Mineure qu’elle engloutirait sur son passage. Si rien ne l’arrêtait. - Venez avec moi, dit Benoît Herseiz quand il en eut terminé de ses explications, je vais vous conduire à Firmin. Les deux hommes suivirent le chanoine qui, les bras en croix, fendait la foule tel Moïse la mer Rouge pour les conduire vers la terre promise. Major eut l’impression d’être littéralement happé par le flot humain. Il en eut un haut-le-cœur et crut un instant qu’il allait défaillir tant cette masse grouillante l’oppressait. Enfin, ils arrivèrent en tête de cortège. Là, assis sur une mule pelée, un homme encapuchonné guidait la marche. Le chanoine se précipita vers lui. Il lui baisa un pied et l’autre stoppa sa monture. Il se pencha pour écouter le chanoine Herseiz qui vint ensuite chercher ses compagnons. - Approchez, le saint homme veut vous voir. Major et Dorianael contournèrent la bête sur laquelle se tenait l’Ermite qui pour l’instant leur tournait le dos. Major fut impressionné par le piteux état de l’animal. Des plaques entières de son corps étaient dénudées, laissant à nu un cuir grisâtre. Il supposa que la maladie, l’épuisement, devaient en être la cause et il se demanda combien de temps encore le prêcheur allait-il poursuivre sa quête avant que sa monture ne l’abandonne. - Que Dieu vous bénisse mes amis. Pierre l’Ermite les accueillait parmi les siens. Quand il tourna le regard vers le saint homme, Major fut impressionné. Il ne devait pas peser plus lourd qu’un brin de paille. Son vêtement de bure flottait sur un corps malingre, décharné. Sa coule et la longue barbe qui lui mangeait les joues 60


cachaient en partie son visage, mais on le devinait émacié. Ce qui d’emblée fascina Major, ce furent les orbites creuses desquelles surgissait une lumière fébrile. Le regard fanatique était éclairé par une lueur de folie. Les yeux bleus qui croisèrent ceux de Major contenaient une fièvre qui remuait jusqu’aux tréfonds de l’âme. Comme tous ceux qui croisaient l’Ermite, Major ne put soutenir l’intensité du regard. Comme il baissait la tête, une main décharnée se posa sur son crâne : - Enfin, te voici Major de Montséant, je savais que tu viendrais jusqu’à moi. - Mais, par la croix du Christ, comment connais-tu mon nom ? - Le souffle divin est porteur de vérité à qui sait entendre, répondit l’Ermite d’un air entendu. L’archange Michel m’est apparu en songe, mon frère, il m’avait annoncé ta venue. Je t’attendais. Major ne comprenait pas. Il ne fréquentait guère les hommes de foi et leurs manières lui avaient toujours paru mystérieuses. Aussi, que cet énergumène laisse entendre qu’il était, lui, Major le Fouilletrou de Montséant, investi d’une mission divine le laissait pantois. - Et… en quoi puis-je servir Jésus notre Seigneur ? s’enquit Major dubitatif, je ne suis pas un saint homme, mais un preux chevalier, un homme d’armes. - Justement, c’est d’un homme comme toi dont nous avons besoin pour libérer Jérusalem. Et toi, Major de Montséant, tu siégeras à la droite du premier roi chrétien de la ville Sainte lorsque celle-ci aura été reprise aux infidèles. - Moi ? Je… - Tu vas libérer Jérusalem, fit simplement Pierre l’Ermite. Que Dieu te garde, mon frère. Il portait déjà son attention ailleurs, sur un groupe de loqueteux qui se prosternaient devant lui. Le saint homme les bénit un à un. Avant de se fondre dans la foule, les indigents arrachaient une poignée de poils à la mule de l’Ermite et Major comprit pourquoi la bête était pelée de la sorte. - Chaque jour, chaque heure, il en arrive ainsi, Messire, fit le 61


chanoine au chevalier qui regardait la scène éberlué. Mais Major ne l’écoutait pas. Il se rappelait la prophétie du saint homme. Après avoir été serrurier, puis fait chevalier par Emilya d’Ardenne, il avait connu les geôles de Coloman de Hongrie et rejoint une armée de gueux. Voici qu’à présent on le pressentait pour siéger auprès du roi de Jérusalem ! Et la clé de la ceinture de dame Emilya, dans cette affaire, où étaitelle ? À l’idée que peut-être il ne la trouverait pas, son cœur se serra. Si les voies du Seigneur étaient pour le moins impénétrables, il aurait bien aimé en revanche explorer de plus près celles de la Duchesse. Perdu dans ses pensées, Major ne remarqua pas que Pierre l’Ermite avait repris sa marche. Les épaules basses, résigné, il suivit le mouvement populaire, marchant aveuglément vers son destin.

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Château de Vezay, 15 mars 1096

Le soir était tombé et Emilya se languissait au coin de l’âtre. Elle était dans sa chambre, seule. Ses pensées se perdaient dans les flammes qui dansaient devant ses yeux. Elle n’avait pas eu de nouvelles de Major de Montséant depuis son départ et bien qu’elle le visitât régulièrement dans ses songes, elle ignorait tout de son périlleux périple. C’est d’ailleurs ce qui la chagrinait. Elle avait rêvé souvent de son bien-aimé, mais, chaque fois, ses étranges visions avaient été indéchiffrables. La veille, elle s’était réveillée au beau milieu d’une scène surréaliste qui lui avait cependant remué les sangs. Elle était avec Major, allongée sur un grand lit blanc, dans une chambre curieusement meublée. Les murs étaient verts. Il y avait un cadre avec des photos d'adrien, un lit blanc et, sur une étagère, un appareil diabolique qui diffusait des images comme dans un songe. Des voix en sortaient aussi. Elle se souvenait très nettement avoir entendu répéter plusieurs fois le nom d’un homme, un certain Nicolas Sarkozy, dont naturellement elle n’avait jamais ouï dire auparavant. Elle avait vu ce personnage aussi. Il était petit, grimaçant, engoncé dans des vêtements ridicules qui lui conféraient une raideur peu naturelle. Il dodelinait de la tête et haussait les épaules en descendant les marches d’un drôle de palais. Des gens, sortes de mages sans doute, projetaient

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sur lui des éclairs lumineux. C’était fascinant. Emilya n’avait jamais rien vu de tel. Elle n’avait pas regardé la scène plus longtemps, car à ce momentlà, la main de Major s’était posée sur son flanc. Il s’était approché d’elle et il avait serré son corps subitement frémissant contre le sien. Comme chaque fois qu’elle le voyait en rêve, Major était différent de celui qu’elle connaissait. C’était comme s’il s’agissait d’un autre homme. Pourtant, elle savait que c’était lui, elle en était absolument certaine. Elle n’arrivait pas à expliquer d’où lui venait une telle conviction. Elle le savait, c’est tout. Major s’était fait plus entreprenant. Ses mains s’étaient mises à parcourir tout son corps, s’attardant longuement sur ses seins. Il faisait avec ses doigts rouler ses mamelons, qu’il pinçait de temps à autre, avant d’y poser la bouche, la langue. C’était délicieux. Emilya tremblait de désir. Elle embrassait son amant avec fougue. Ses mains caressaient son dos, ses larges épaules. Elle gémissait. Les lèvres de Major descendirent vers son ventre, son sexe. Un doigt glissa en elle. Elle eut un soubresaut, poussa un petit cri. Une langue entreprenante vint titiller son bouton de rose. C’était divin. Insupportable. Emilya perdait la tête. Elle voulait dire à Major d’arrêter, de continuer. Elle avait envie de rire et pleurer à la fois. Ses mains enserraient la tête de son amant. Ses doigts s’accrochaient aux cheveux châtains. Ses ongles griffaient le cuir chevelu. Une vague la souleva. Major glissa sur elle. Il la pénétra. Les deux corps dansèrent longuement, accordés tous deux sur une musique céleste. La vague grossit. Elle se fit violente, la bouleversa, l’emporta. Emilya se laissa engloutir avec délice, vers l’infinitude, là où l’océan et les nues ne font qu’un.

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Ce souvenir brûlant laissait à la Duchesse un goût sucré, mais aussi un pinçon au cœur. Elle avait en effet l’impression d’avoir réellement vécu cette scène merveilleuse avec Major de Montséant. Cela la rendait heureuse, mais la frustration la gagnait. Elle ne pouvait pas vivre sans son amant. Qu’elle ne l’eût aimé que dans ses rêves ne changeait rien au problème. Elle était amoureuse de Major de Monséant et n’avait plus dans la vie qu’un seul but. Se donner à lui, sans retenue aucune. L’éloignement de son bien-aimé lui pesait. Elle était inquiète aussi. Allait-il revenir ? Allait-il mener à bien sa mission ? Enfin, allait-il la libérer du joug qui lui enserrait les hanches ? Emilya d’Ardenne quitta le fauteuil sur lequel elle était assise. Elle marcha de long en large dans sa chambre sans trop savoir que faire. Elle était très excitée. Il était plus de 22 heures, mais elle ne souhaitait pas se coucher encore. Elle savait qu’elle aurait bien du mal à dormir. Et puis, les rêves inexpliqués qu’elle faisait l’inquiétaient. Elle devinait que c’était lié certainement à l’étrange talisman que le mage Le Prout lui avait remis, mais cela l’intriguait au plus haut point. Au bout d’un moment, Emilya alla frapper à la porte de la chambre d'Audreylis. Elle parlementa quelques minutes avec son amie avant que celle-ci ne se glisse dans la pénombre des pièces désertes du château. La Duchesse regagna ses appartements. Elle reprit sa marche sans but à travers la chambre jusqu’à ce qu’elle entende des coups discrets à sa porte. - Vous m’avez fait mander, madame ? Fit Yannickael Le Prout en entrant. - Oui, en effet, mon ami. Je ne puis trouver le sommeil. - Souhaitez-vous que je vous apporte un remède ? Préférez-vous voir le thaumaturge Gourrat ? - Non, rien de tout cela merci. Je voudrais seulement vous demander quelques explications. Et Emilya d’Ardenne livra à l’astrologue l’objet de son tourment. Il l’écouta sans mot dire jusqu'à ce qu’elle l’interroge : 65


- Comment expliquez-vous que chaque fois que je rejoins en songe le chevalier de Montséant, j’ai l’impression de me trouver dans une autre époque, un autre monde ? Yannickael Le Prout hocha la tête. Visiblement, il était soucieux. Il dit simplement : - Hum… Vous savez, Emilya, les songes sont souvent irrationnels. Il n’avait pas d’autre explication à fournir. Il ne comprenait pas. La seule interprétation qui lui vint à l’esprit fut qu’il s’était trompé dans le dosage des ingrédients composant son philtre. C’était en effet une recette qu’il n’avait pas encore testée. Il la tenait d’un mage venu d’Orient qu’il avait rencontré au cours d’une assemblée secrète d’alchimistes. Cet homme disait venir d’un monde lointain qu’il appelait les Indes. Yannickael avait été séduit par le pouvoir de ce philtre qui permettait de rejoindre en rêve un être aimé. Le mage oriental lui avait aussi parlé d’une étrange philosophie, très en vogue dans son pays. Il prétendait en effet que l’âme jamais ne se mourait, mais qu’elle transmutait d’un corps à un autre au gré d’incarnations successives. Yannickael ne savait trop que penser d’une telle théorie. La magie étant une discipline pour laquelle il faut une certaine ouverture d’esprit, il ne la réfutait pas catégoriquement. Il se demanda à cet instant si Emilya d’Ardenne et Major de Monséant ne se rencontraient pas en songe dans une autre époque justement, dans une autre vie. Une erreur de dosage dans sa recette pourrait bien dans ce cas en être la cause. Il se garda naturellement d’échafauder une telle hypothèse devant la Duchesse. Yannickael Le Prout était un homme de bon sens. Étayer ce genre de philosophie dans le monde chrétien de l’époque l’aurait à coup sûr conduit au bûcher. - Soyez rassurée, madame, il vous faut peut-être un certain temps pour vous accoutumer à mon philtre. Peut-être ai-je abusé sur la semence de bélier ? Mais ce n’est pas grave, tout va rentrer dans l’ordre et le seigneur de Montséant lui-même reviendra bientôt. Ce fut tout ce qu’il trouva à dire, comptant bien en évoquant 66


Major de Monséant que la Duchesse allait oublier ses soucis. Le pari fut réussi, car elle enchaîna : - Oh ! Vous avez interrogé les astres ? Vous avez eu une vision ? Va-t-il bientôt revenir ? - Eh bien… à vrai dire, je n’en sais rien, mais les astres lui sont favorables, je puis vous l’assurer, madame. Qu’importe la durée de son absence, sa mission sera couronnée de succès. - Ah ! Me voici rassurée, monsieur. Enfin, je vais pouvoir dormir. Sautant sur l’occasion pour se défiler, le mage demanda : - C’est ce que vous avez de mieux à faire, madame, puis-je me retirer ? - Faites donc, mon brave, faites donc et que Dieu vous garde. - Que la nuit vous soit douce, madame. Il sortit de la chambre, perplexe. Il redoutait que sa petite expérience ait des conséquences inattendues. Plutôt que la semence de bélier, il aurait dû utiliser celle d’un bouc. Elle vieillit mieux. Il faudra qu’il se trouve un cobaye pour tester sa future recette. La servante Audreylis, pourquoi pas ? En tout cas, il faudra prendre une femme. Elles sont plus réceptives que les hommes et beaucoup plus naïves aussi. On peut leur faire croire n’importe quelle bêtise. En regagnant son antre ce soir-là, Yannickael Le Prout se voyait déjà gratifié du prix Nostradamus au prochain sommet des alchimistes et astrologues. Il serait célèbre un jour, dans toute la chrétienté, cela ne faisait aucun doute.

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Automne 1096

Les troupes de Pierre l’Ermite mouraient de faim. Partout où elles passaient, de par le pays bulgare, les villages se vidaient. Le gouverneur de Belgrade avait donné l’ordre de ne pas nourrir l’envahisseur. Pour y remédier, l’avant-garde de Pierre, conduite par Gauthier Sans Avoir, pillait sans vergogne. Aussi craignait-on ces fanatiques au ventre vide. Désormais, lorsque les pèlerins investissaient une ville, un village, ses habitants avaient pris soin les jours précédents de vider les greniers, d’emmener les bêtes avec eux pour aller se cacher dans les bois. Et puis les choses allèrent de mal en pis, les troupes de l’Ermite se répandirent en exactions. Des troupeaux furent enlevés, des maisons brûlées et l’on massacra même des villageois qui voulurent se défendre. Au fur et à mesure qu’ils marchaient vers la Thrace, les pèlerins se transformaient en bêtes, sanguinaires et affamées. Major et Dorianael ne participaient pas aux raids. C’était surtout l’œuvre des hommes de Gauthier, qui composaient la garde armée de Pierre l’Ermite. Cependant, le chevalier et son écuyer profitaient des réjouissances. Ils mangeaient cette nourriture mal acquise et désespéraient de ne pas pouvoir quitter cette bande de brigands. Il leur eût été difficile en effet de se séparer de cette entité en marche sans mettre leur vie en danger. Les pèlerins

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jouissant évidemment d’une piètre réputation, les populations autochtones auraient massacré le premier groupe isolé qui leur serait tombé sous la main. Une nuit, alors qu’ils campaient aux abords de Belgrade avec leurs compagnons d’infortune, Major et Dorianael furent réveillés par une cavalcade. Des hommes à cheval venaient de rallier leur campement : - Vite ! Fuyez ! Les Bulgares ont levé une armée. Des hommes de Gauthier ont brûlé dans une église où ils s’étaient réfugiés. Partez, mes frères, les Bulgares arrivent ! Ils vont tous nous massacrer. Pierre l’Ermite décida de s’éloigner prudemment sans pour autant déserter la place. Certains pèlerins en revanche prirent peur. Ils plièrent leurs maigres bagages et s’en furent dans la nuit derrière les cavaliers de Gauthier. Major et Dorianael en faisaient partie. Ils marchèrent longuement sans autre repère que les étoiles pour leur indiquer l’Orient. Enfin, au petit jour, ils se reposèrent quelques heures avant de reprendre la route. Major était fatigué, de vieilles douleurs lombaires le faisaient souffrir. Il avait aussi de fréquents maux de tête, des frissons dans tout le corps, et il se demanda s’il n’avait pas contracté quelque maladie contagieuse. Si la faim décimait les troupes de Pierre l’Ermite, les dures conditions du voyage et la mauvaise hygiène tuaient bon nombre de ses compagnons aussi. Durant les jours qui suivirent, l’état de Major empira. S’il n’avait eu le soutien de Dorianael, sur qui il s’appuyait pour marcher, il aurait sans doute abandonné. Ils traversèrent des forêts, des marais, mais Major n’y prêta pas la moindre attention. Il se contentait de mettre un pied devant l’autre, sombrant parfois dans une semi-inconscience. C’est ainsi que les troupes de Gauthier Sans Avoir parvinrent aux portes de Nissa qui par miracle s’ouvrirent devant eux. Le gouverneur de la cité prit en pitié cette armée de gueux et lui accorda de la nourriture. Major resta encore un certain temps inconscient, mais le repos cependant lui fut bénéfique. Quelques jours après, il fut à nouveau sur pied : 69


- Par la croix du Christ ! dit-il à Dorianael, il s’en est fallu de peu que je trépasse. - Tu es solide comme un bœuf, Messire, et Dieu te protège. - Sans toi, mon brave Dorianael, je serais mort d’épuisement chez ces maudits Bulgares. Ah ! Ils ont massacré les nôtres ! Si jamais j’en croise un, je l’émascule, je l’ouvre par le ventre et lui arrache le cœur de mes propres mains ! Foi de Montséant ! Mais si le corps de Major avait retrouvé sa vitalité, son âme en revanche souffrait le martyre. Il se languissait d'Emilya d’Ardenne. - Ah que la nacre de sa peau me manque ! Mais que puis-je donc faire pour lui témoigner mon amour ? - Pourquoi ne pas lui écrire une lettre, Messire ? suggéra Dorianael. Il suffira de la confier ensuite à un messager. Muni du sceau de l’empereur de Nissa, le héraut ne sera sans doute point embêté. Dans peu de temps il sera à Vezay. - Ah, mon brave, tu es plein de bonnes intentions je le sais bien, mais tu n’es pas malin malheureusement. Si Dieu t’a fait loyal et fidèle, il ne t’a guère donné plus d’esprit qu’à une damoiselle en revanche. Ton idée est bonne, certes, mais je ne sais point écrire, l’ignorais-tu ? - Eh bien, fais venir un scribe, Major, et dicte-lui ta missive. - Ah ! Dorianael ! Que Dieu te bénisse. Trouve-moi un scribe et amène-le-moi sur le champ. Ainsi, les rescapés échappèrent aux représailles des Bulgares. Le moral ayant à nouveau gagné ses troupes, Gauthier Sans Avoir décida de reprendre sa marche vers Constantinople. Major profita de cette occasion pour quitter Nissa. Peu lui importait que Pierre l’Ermite fût resté en arrière. Il ne perdait pas de vue sa mission et qu’un nouveau chef se chargeât de l’en rapprocher lui convenait parfaitement. Ignorant tout du chemin qu’il lui restait à parcourir, il avait pleinement conscience du danger que représentait un tel voyage. Il était sage en effet de rallier Constantinople accompagné

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plutôt que seul avec Dorianael. Major supposait aussi que les choses désormais iraient mieux. Gauthier et ses hommes s’étaient repentis. Persuadés que leurs revers étaient une punition divine, ils se rangèrent pacifiquement derrière la croix, brusquement ramenés à la discipline par la crainte de Dieu. Les semaines qui suivirent prouvèrent au chevalier de Monséant qu’il ne s’était pas trompé. Bien qu’il fût rongé par l’impatience, trouvant que les pèlerins allaient trop lentement, ils passèrent le mont Hémus. Ils traversèrent ensuite des villes telles que Philippopolis et Andrinople sans commettre le moindre désordre. Enfin, après deux mois d’une marche éprouvante, ils arrivèrent sous les murs de Constantinople.

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Hiver 1096 - printemps 1097

À la vue de la capitale byzantine, le saisissement de Major fut total. La ville resplendissait dans la lumière du soir. Posée tel un diamant sur l’écrin des eaux bleues du Bosphore, elle s’offrait au pèlerin, pareille à un mirage céleste. Des hauts murs, jaillissaient des tours, des clochers, des dômes, comme autant de doigts sombres dressés vers le ciel teinté d’améthyste et de pourpre. Ce qui surtout impressionna Major, ce furent les tentes dressées au pied des murailles, les innombrables feux de camp qui s’allumaient ici et là. Les chevaux étaient en nombre incalculable et les hommes bien plus encore. Major ne savait s’ils se comptaient par centaines, par milliers peut-être, tant les osts francs désormais échoués au pied de la ville formaient une mer humaine frémissante, menaçante. - Où va-t-on trouver le Duc d’Ardenne, dans ce tas de ferraille anoblie ? fit Major quand ils se furent installés parmi les hommes armés. En dépit de la nuit désormais tombée, certains n’avaient pas ôté l’armure. D’autres, en braies et cotte de maille ou simplement vêtus d’une tunique brodée d’une croix sur la poitrine, buvaient et riaient autour d’un feu. La remarque du chevalier de Montséant était justifiée. - Autant chercher une aiguille dans une meule de foin, en effet,

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approuva Dorianael en mordant avec appétit dans une cuisse de poulet. La nourriture semblait ne pas manquer aux armées franques depuis qu’Alexis Commène négociait à nouveau avec le chef des croisés. Après de longs mois de pourparlers, de siège et même de combats, l’empereur byzantin se montrait généreux envers l’ost étranger, et pour cause, il devait, le lendemain matin, recevoir Godefroy de Bouillon en son palais des Blachernes au nord de la ville. Dans les rangs des pèlerins, on ne parlait que de ça bien sûr. Major écoutait les rumeurs, dans l’espoir d’entendre prononcer peut-être le nom du Duc d’Ardenne. Dorianael et lui-même étaient assis au milieu d’un groupe de Lotharingiens. Un homme haranguait ses camarades : - Comment accepter, mes frères, que notre chef incontesté, Godefroy de Bouillon, se soumette à Alexis Comméne ? Jamais, pour ma part, je ne m’y abaisserai ! Major apprit que le seigneur qui s’exprimait de la sorte se nommait Raymond de Saint-Gilles et qu’il était l’un des meneurs de la marche sur Jérusalem. Il était aussi un proche du Duc de Lotharingie et Major obtint de lui quelques éclaircissements. - Alexis Commène exige de nous, chefs des armées du Christ, que nous lui fassions allégeance. Il veut que nous libérions les villes qui, sur son territoire, sont aux mains des Seldjoukides. Mais il souhaite aussi que nous les remettions ensuite à son autorité ! Cela ne peut être ! disait-il en levant les bras au ciel. - Il a raison, fit un petit homme hâve et nerveux. Il faut empêcher Godefroy d’humilier nos armées. Il faut reprendre les armes et réduire ce maudit Basileus en charpie ! Prenons Constantinople et marchons sur Jérusalem, mes frères. Libérons le tombeau du Christ et que l’empire chrétien s’étende sur tout l’Orient ! Baillant à n’en plus finir, Major se dit que le sommeil lui ferait le plus grand bien. Posant un doigt sur sa tempe, il sourit à Dorianael : - Je crois qu’il est complètement frappé ce pauvre bougre. 73


Le soleil commençait à dissiper la brume matinale quand les cors sonnèrent sous les murs de Constantinople. Depuis le lever du jour, le camp était en pleine effervescence. Godefroy de Bouillon et ses lieutenants s’apprêtaient pour l’ultime rencontre avec Alexis Commène. L’empereur byzantin avait une confiance très relative dans ces barbares venus du nord. Il avait eu vent des exactions commises ici et là par l’ost du Christ. Il avait eu lui-même l’occasion de le combattre et craint un moment que sa ville ne tombât aux mains des barbares. À présent que les chefs de ces fanatiques étaient disposés à accepter ses conditions, il entendait bien ne pas leur laisser l’opportunité de le trahir. Il ne tolérerait qu’une délégation de vingt hommes seulement dans l’enceinte de sa capitale. Pour témoigner de sa bonne foi cependant, il remettrait l’héritier du trône, son fils Porphyrogénète, en otage aux croisés tout le temps qu’allaient durer les négociations. Godefroy de Bouillon avait quant à lui soigneusement choisi ceux qui l’accompagnaient. Il y avait son frère, Baudouin de Boulogne, Bohémond de Tarente, Raymond de Toulouse, qui avait mené jusqu’ici son armée du midi, et Raymond de Saint-Gilles. Pour l’occasion, ces fiers combattants, qui d’ordinaire ne quittaient pas la cotte de mailles, s’étaient parés d’atours plus prestigieux. Ils portaient des tuniques tissées de fils d’or, des manteaux garnis d’hermine et de vair. Chaque chef était entouré de ses proches lieutenants. Pour rien au monde, Major n’aurait souhaité manquer cet événement historique. Alors que la délégation réunie autour des tentes de Godefroy s’apprêtait à mettre le pied à l’étrier, il était présent naturellement. Grâce à Dorianael, qui n’avait pas son pareil pour jouer des coudes, il se trouvait au premier rang des curieux venus encourager leurs chefs. C’était la première fois qu’il voyait Godefroy de Bouillon et il dut reconnaître que, tant par sa stature que par son port altier, le Duc de Lotharingie en imposait. Un écuyer tenait son cheval d’une main, tandis que de l’autre il invitait le seigneur de Bouillon à se hisser sur le dos de la 74


bête, couvert d’un drap parme. Comme le Duc mettait le pied gauche à l’étrier, un cri le stoppa dans son élan. - Dieu est grand ! Alors, les choses se précipitèrent. L’homme qui avait hurlé ces mots jaillit de la foule des spectateurs. En quelques pas, il fut près de Godefroy. Dans la lueur matinale, la lame d’un poignard scintilla. Le Duc tenant sa monture par l’encolure, un pied au sol, l’autre dans l’étrier, ne put qu’offrir à son agresseur un regard surpris. Les membres de la délégation, sur ordre d’Alexis Commène, étaient désarmés. De toute façon, l’effet de surprise était tel qu’ils ne réalisèrent ce qui arrivait que lorsque l’homme se jeta sur Godefroy. Mais Major avait anticipé. Avant que quiconque n’intervînt, il saisit l’agresseur à bras-lecorps. S’en suivit une lutte furieuse où le chevalier de Montséant manqua à plusieurs reprises de se faire trouer la peau. Si son adversaire était armé, il avait toutefois l’avantage du poids, car l’assassin était malingre. Ce ne fut que quand enfin il le mit à terre, lui arrachant l’arme des mains, qu’il le reconnut. Il n’était autre que le visionnaire qui la veille au soir s’était donné en spectacle devant les hommes de Raymond de Saint-Gilles. Major jeta derrière lui le poignard, immobilisant d’une savante clé de bras ceux de son adversaire. Mais l’homme était nerveux. Il se débattait tant qu’il pouvait en s’en remettant à la vindicte divine qu’il invoquait comme un leitmotiv. Heureusement, la garde du Duc de Lotharingie avait eu le temps de se ressaisir. En un rien de temps, deux solides gaillards s’emparèrent du malheureux qui s’époumonait : - Sois maudit, Godefroy ! Que Dieu punisse ta lâcheté ! Que tu brûles en enfer pour l’éternité ! L’homme fut emmené vers le campement des Lotharingiens. Les cris se firent lointains puis cessèrent subitement. Le pied de Godefroy de Bouillon quitta enfin l’étrier. Il fit quelques pas vers Major qui se redressait lentement. Le Duc posa ses deux mains sur 75


les épaules du chevalier : - Tu m’as sauvé la vie, mon brave, comment te nommes-tu ? - Je suis Major le Fouilletrou, chevalier de Montséant, Messire. - Je ne suis point un ingrat, Major de Montséant, sois bien certain que je récompenserai ta bravoure. Mais il faut que je te laisse à présent, allons voir Alexis puis entrons enfin en Asie Mineure. Que Dieu te garde Major de Monséant. Il sauta prestement sur sa monture et donna l’ordre à la délégation de se mettre en marche. Un groupe se forma autour de Major. Tous l’acclamait. Certains s’agenouillaient devant lui. Lui qui la veille encore était un illustre inconnu dans cette foule de valeureux guerriers, devenait d’un seul coup le plus renommé d’entre eux. Ainsi, dut-il aller ce matin-là de tente en pavillon où on l’invitait avec empressement. Alors que le soleil était au zénith, Major connaissait la plupart des hommes importants de l’ost franc. Cependant, une chose le contrariait. Nul parmi ses compagnons n’avait ouï dire qu’un certain Duc d'Ardenne accompagnait le seigneur Godefroy. Au comble du désespoir, Major erra encore un moment dans le campement. C’est alors qu’il entendit des hurlements déchirants. Ils provenaient du secteur où étaient montés les pavillons du Duc de Lotharingie justement. Curieux, Major s’en approcha. Quand il se tint devant les premières tentes, les cris d’agonie se firent insupportables, mais les pavillons ne lui permettaient pas de voir qui s’égosillait de la sorte. Il fit quelques pas encore avant de se retrouver au milieu d’un groupe d’hommes ricanant devant une marmite géante. Elle était posée sur un bûcher flamboyant. À l’intérieur, pieds et poings liés, mijotait l’agresseur de Godefroy de Bouillon. Il se contorsionna longuement en hurlant puis ses cris devinrent gémissement. Enfin, il cessa de geindre et rendit l’âme après avoir vécu mille tourments. Major n’assista pas au supplice. Il passa le reste de la journée à chercher le Duc d’Ardenne, en vain. En fin d’après-midi Godefroy et ses hommes revinrent de la ville. Ils 76


avaient accepté les conditions du Basileus. Le Duc de Lotharingie avait fait allégeance à Alexis Commène. Pour lui, c’était sans importance. Jérusalem valait tous les sacrifices. Raymond de SaintGilles s’y était opposé, mais il avait promis la restitution des villes qu’ils libéreraient au pouvoir de Byzance. Le lendemain matin, l’ost franc levait le camp. La quête était intacte.

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Château de Vezay, mai 1097

Emilya d’Ardenne avait le cœur léger en cette matinée printanière. Elle s’était levée tôt et, après la prière matinale, elle avait déjeuné avec Audreylis. Les rayons du soleil par les fenêtres chatoyaient sur l’argenterie des plats. Si la cheminée avait parfois du mal à chauffer la pièce durant les longs mois d’hiver, elle suffisait amplement désormais pour qu’on s’y sente bien, tôt le matin. Quand elle se trouva seule, désœuvrée, Emilya eut envie de se dégourdir les jambes. Elle aimait marcher. Elle sortit dans la cour du château puis s’enhardit jusqu’au pont-levis qu’elle franchit avec insouciance. Elle fit quelques pas le long de la muraille méridionale, s’émerveillant du chant des oiseaux, du frémissement des feuilles dans les arbres et du tapis coloré des fleurs dans les champs qui s’étendaient à perte de vue autour des remparts. Cela faisait des jours qu’elle n’était pas sortie. L’inactivité avait ankylosé ses muscles et elle goûtait d’autant plus cette promenade, le soleil qui réchauffait ses membres, l’air chargé de senteurs entêtantes. Tous ses sens étaient en émoi et naturellement ses pensées la conduisirent vers Major de Montséant dont elle était toujours sans nouvelles. Elle n’avait pas rêvé de lui depuis longtemps et cela la chagrinait. Si ses songes étranges l’interpellaient, ils étaient hauts en couleur et riches de sensation. Que n’aurait-elle pas donné

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alors pour étreindre son amant contre son sein ? Comme elle levait la tête pour offrir son visage à la douceur de l’air, elle vit Audreylis à la fenêtre de la tour est. Son amie lui fit un signe de la main et Emilya lui répondit : - Et bien, ma chère que ne viens-tu pas avec moi faire quelques pas ? Audreylis approuva cette heureuse suggestion. Quelques minutes plus tard, elle marchait près de la Duchesse. Marie, une amie servante d'Audreylis, l’avait accompagnée. Emilya l’appréciait aussi. C’était une jeune femme sympathique qui régentait la cuisine du château et s’acquittait courageusement de tâches ingrates sans rien perdre de sa joie de vivre. Emilya d’Ardenne aurait dû, selon l’usage, entretenir des relations avec des femmes de son rang. En réalité, elle préférait tout autant la compagnie de ses domestiques avec lesquelles elle s’amusait librement, sans s’embarrasser de faux semblants. - Marchons jusqu’à ce bosquet, au fond de ce pré devant nous, proposa-t-elle. Ses deux compagnes approuvèrent et elles parcoururent avec insouciance les trois cents mètres les séparant des premiers arbres. Là, Emilya se laissa tomber sur l’herbe. Elle encouragea Audreylis et Marie à s’asseoir. - Assez, mes amies, reposons-nous. Les femmes minaudèrent dans la bonne humeur. Marie, qui n’était pas farouche, raconta dans les détails les moments de douceur qu’elle partageait avec son amant. - Et toi, Audreylis, quels sont pour toi les meilleurs atouts qu’un homme puisse avoir pour faire un bon amant ? De nature plus introvertie, la servante sentit le rouge lui venir aux joues. Devant l’insistance de ses deux compagnes, elle dit : - Eh bien… Il faut qu’il soit tendre… attentionné… - Tendre ? Ton palefrenier ? Laisse-moi rire, avec les juments, oui sans doute, mais il a tout d’un rustre et son haleine n’a rien à envier à celle de ses protégées, ah, ah, ah…. - Je ne te permets pas de parler de Dorianael de cette façon, fit 79


Audreylis irritée. - Allons, allons, mes amies, ne vous fâchez pas à cause des hommes, ils n’en valent pas la peine ! - Bien dit ! renchérit Marie admirative, mais vous, madame, qu’est-ce qui pour vous fait un homme ? - Ah, pour ma part je les aime musclés et forts comme un bœuf. Tu as raison, Audreylis, il faut aussi qu’il soit tendre, mais seulement après l’amour. Pendant l’acte de chair, il faut qu’il ait l’étreinte du gorille, le rugissement du lion et la trompe d’un éléphant… - Oh ! fit Audreylis indignée. - ... Et la cervelle d’un moineau, acheva la Duchesse en gloussant. Les rires fusèrent dans le sous-bois. Marie ajouta quelques détails sur l’anatomie de l’homme-animal rêvé puis Emilya redevint sérieuse : - Non, l’homme parfait serait drôle, attentionné, aimant aussi. Il saurait me faire rêver et m’emmènerait dans un monde imaginaire, magique, où je serais reine. Il ferait pour moi des sacrifices. Il me laisserait parler sans m’interrompre. Il m’appellerait sa princesse. Il me couvrirait d’or et d’argent et, pourquoi pas, il m’emmènerait voir des pays lointains… - Un tel homme n’existe pas ! trancha Marie. La seule chose qui les intéresse, c’est la gaudriole, madame. Pour le reste, ils ne sont pas plus capables de nous aimer qu’un chien et moins fidèles, soyez-en sûre. Mais Emilya n’écoutait plus. Elle savait que son rêve avait pris corps, qu’il existait bel et bien et qu’il s’incarnait dans la peau de Major de Montséant. Elle soupira.

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Nicée, mai 1097

- Ah ! Enfin, les canailles ont parlé ! Ces mots furent prononcés par Dorianael. Avec des hommes de Godefroy, il s’affairait autour des deux corps écartelés des Seldjoukides. Démembrés, gémissants, ils n’avaient désormais plus d’intérêt. Un soldat libéra les chevaux encore attachés aux bras et aux jambes désarticulées des indigents. Les bêtes s’ébrouèrent et s’en furent sans s’intéresser outre mesure à leurs victimes. Major accueillit la nouvelle avec soulagement. Il était en effet à l’origine de la capture des espions ennemis, quelques jours plus tôt, alors qu’il patrouillait avec ses hommes autour de la ville. Les deux Seldjoukides avaient été interpellés comme ils tentaient de s’embarquer sur le lac pour gagner Nicée par la porte de la mer. Le siège de la cité aux deux cent quarante tours comportait en effet une faille importante au niveau des remparts méridionaux. Godefroy contrôlait le nord-est, entre la porte de Constantinople et la porte de Lefke. Bohémond de Tancrède protégeait le flanc droit de l’armée du Lotharingien, tandis qu’à sa gauche se tenait le corps byzantin de Tatikios, venu en renfort de l’ost chrétien. Raymond de Saint-Gilles musardait à Constantinople. C’est lui qui devait combler la brèche. En attendant, les troupes turques n’avaient de cesse de s’empresser vers la ville assiégée, dont le

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souverain, Qilij Arslan était absent. C’est lui qui avait mandaté les espions pour qu’ils apportent espoir et réconfort aux assiégés. - Qilij Arslan est à quelques jours de la ville, fit Dorianael pour résumer le message des espions. Il a rassemblé des troupes fraîches et en attend d’autres en renfort. Il va, à l’improviste et sous peu, nous attaquer. Il sait que nous sommes épuisés, que nos montures ont souffert du long voyage qui nous a conduits jusqu’ici et ne doute point de sa victoire. - Parfait, Dorianael, tu as fait du bon travail. Sur ces mots, Major planta là son écuyer. Il se dirigea directement vers le pavillon de Godefroy de Bouillon devant lequel veillaient deux sentinelles. En reconnaissant le chevalier, les gardes le saluèrent respectueusement et le laissèrent entrer. - Ah ! Mon ami ! l’accueillit le Duc de Lotharingie en ouvrant les bras. Les espions turcs ont-ils parlé ? Il était assis sur le sol, sur un tapis, en cotte de mailles. Son armure était posée devant lui. Le chiffon que Godefroy avait laissé tomber à l’arrivée de Major et l’huile de lin qui infusait l’atmosphère, firent penser au visiteur qu’il s’affairait sans doute à l’astiquer. - Oui, messire, c’est pour cela que je viens te voir. Major résuma les mots arrachés aux Seldjoukides sous la torture. - Parfait ! Un homme averti en vaut deux. Nous allons renforcer nos positions. Construisons des machines de siège. Alexis Commène doit lui-même en faire venir de Pélékan, mais je ne sais quand elles arriveront. Major approuva. Depuis qu’il avait sauvé la vie de Godefroy de Bouillon, celui-ci en avait fait son bras droit. Le chevalier de Montséant n’entendait rien jusqu’alors à l’art de la guerre, aussi appréciait-il d’être parrainé par un tel stratège. Major apprenait vite. Il avait su prouver déjà à son chef qu’il était digne de la confiance qu’il lui témoignait. Il avait épousé la chevalerie comme une seconde nature et il aurait presque oublié qu’il avait été serrurier si Emilya d’Ardenne ne se rappelait à ses bons 82


souvenirs avec constance. Il pensait à la Duchesse jour et nuit. Elle lui était même récemment apparue en songe. C’était très étrange. Il était assis devant une drôle de machine qui diffusait des éclairs lumineux. Des personnages en miniatures s’animaient sur une sorte d’écran de verre. Il avait quant à lui un casque sur les oreilles. Il entendait alors une voix qui lui disait ce qu’il avait à faire. Il se rappelait qu’il devait tuer un monstre, en modèle réduit lui aussi sur l’écran. Il était sur le point d’y parvenir lorsque d’un seul coup l’appareil était devenu noir. Major avait entendu hurler et c’est à ce moment-là qu'Emilya était apparue dans son rêve délirant. Elle criait et semblait lui reprocher quelque chose. Il ne se souvenait plus de ce dont il s’agissait à son réveil. Ce qui en revanche l’avait bouleversé, c’était l’apparence d'Emilya d’Ardenne. Elle avait de curieux vêtements. Elle devait avoir 38 ans, lui-même en avait 38. Il s’en souvenait parfaitement au réveil. Il avait aussi à plusieurs reprises appelé Emilya « Emilie. » C’était incompréhensible, comme s’il était quelqu’un d’autre tout en étant à la fois Major de Montséant. Sa compagne était Emilie et Emilya en même temps. Les images s’emmêlaient. Emilya avait disparu. Il n’était plus luimême dans cet endroit étrange, mais dans un autre. Des gens qu’il n’avait jamais vus et que pourtant il était persuadé de connaître allaient et venaient dans son rêve. Une femme nommée Becquart Odile lui parlait. Elle semblait lui donner des ordres. Un autre homme lui disait être son ami et s’appeler Dorian. Major ne comprenait pas d’où ils sortaient. Puis Emilya, enfin, Emilie, était revenue. Elle lui offrait des Bandes déssinés pour son anniversaire. C’est à ce moment-là qu’il s’était réveillé. Il n’avait parlé à personne de cette singulière expérience. Il se demandait si la fatigue du voyage n’était pas en train de l’aliéner à petit feu. - Qu’en penses-tu, mon ami ? Major sursauta. Il réalisa brusquement qu’il n’écoutait plus Godefroy depuis un moment. Ce dernier s’inquiéta : - Que se passe-t-il, Major de Montséant ? Tu es un brave, un 83


preux chevalier et fidèle compagnon d’armes, mais je te sens distrait parfois. Est-ce donc cette dame qui toujours t’empoisonne l’esprit ? - Elle doit m’attendre, fit Major qui naturellement avait avoué l’objet de sa quête à son compagnon. - Sache qu’il n’est point de place pour une dame dans le cœur d’un chevalier, mon ami. Dieu seul est notre maître. Honneur et sacrifice sont les qualités qui animent nos âmes. Nous avons une cause, une seule : Jérusalem. Le Lotharingien se frappa d’une main la poitrine. Major avança : - Je ne trahirai point cette cause, Seigneur, et je t’aiderai à reprendre la ville Sainte aux infidèles. Mais je mène moi-même un autre combat. Je dois retrouver ce maudit Duc d’Ardenne et la clé pour libérer ma Dame de son enfer. Enfin, par quelle diablerie cet homme a-t-il disparu ? - Je l’ignore, Major, c’est étrange en effet. Nous étions des centaines à quitter la Lotharingie. S’il était des nôtres, il devrait se trouver là aujourd’hui. Certes, quelques-uns ont abandonné en route ou se sont perdus. D’autres sont morts malheureusement. Peut-être était-il de ceux-là ? Major se renfrogna. Cette idée ne lui plaisait guère, car elle signifiait l’échec de sa mission. S’il ne retrouvait pas Jean d’Ardenne, jamais il n’oserait revenir vers la Duchesse. Une telle éventualité augurait d’une errance éternelle. - Raah ! Par la Sainte Croix ! râla-t-il. Avant de rencontrer cette femme, je n’avais encore jamais failli. Ma devise ne m’avait jamais trahi. « Que le pêne flanche ou que je calanche ! » Et bien, que je trépasse si j’échoue ! De toute façon, mon âme souffrira mille morts si j’en survis et mon cœur sera en proie à moult remords. - Allons, allons, mon ami, je reconnais bien là ton tempérament passionné. Sers Dieu, sers-moi et le ciel te viendra en aide. Godefroy de Bouillon reprit le chiffon qu’il avait abandonné quand Major était entré sous la tente. Il saisit le heaume à ses 84


pieds et commença à astiquer. L’entretien était clos. Major quitta le pavillon. - Que Dieu t’entende, Godefroy, que Dieu t’entende, dit-il entre ses dents en guise d’adieu. Le cheval galopait à en perdre haleine le long de la muraille méridionale, bride relâchée sur le cou, les nasaux frémissants. Les jambes de Major épousaient parfaitement les flancs de la bête. Il s’enivrait du vent qui sifflait dans ses oreilles, du roulement de tambour provoqué par la course de l’animal. Il le laissa s’éloigner de la ville, sans lui donner de direction, libre, subitement redevenu sauvage. Lui-même s’abandonnait à cette course folle. Il en oubliait Emilya d’Ardenne, le Duc Jean, la guerre et Jérusalem. Seul le corps puissant du cheval et l’immense sentiment de liberté qui le submergeait comptaient en cet instant. Il chevauchait de la sorte depuis longtemps quand il remarqua des signes d’énervement chez l’animal. Il avait ralenti sa course, lâchant de temps à autre un hennissement inquiet. Lorsque la bête s’arrêta, sans qu’il lui en eût donné l’ordre, Major se redressa pour scruter l’horizon. Face à lui, une chaîne montagneuse se profilait sur le ciel azur. Sur sa droite, les eaux du lac scintillaient sous le soleil de plomb. C’est alors qu’un voile jaunâtre, diluant la terre et le ciel, attira son attention. Comme son cheval se tenait maintenant immobile, il reconnut clairement le grondement caractéristique d’une armée au galop. Il n’eut d’ailleurs pas longtemps à s’interroger que déjà il distinguait des silhouettes encore vagues et mouvantes, surgies comme par enchantement du nuage de poussière qu’elles traînaient dans leur sillage. - Hé bien, ma belle ! fit-il à sa jument dont il flattait l’encolure. Pas de panique, ce sont les renforts que nous attendions depuis des jours, guidés par Raymond de Saint-Gilles, certainement. Sur ses mots, il talonna l’animal et se lança à la rencontre des cavaliers qui devenaient de plus en plus distincts. Avant de les discerner nettement, il comprit son erreur. Un sifflement près de

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son oreille droite l’alerta. Quand une flèche se planta dans le tronc de l’arbre derrière lequel il se réfugiait, il sut avec certitude qu’il s’était trompé. Il n’avait pas affaire à l’ost de Raymond de SaintGilles, mais aux redoutables cavaliers seldjoukides envoyés par Qilij Arslan pour libérer Nicée assiégée. Gagné subitement par la panique, Major tenta de rebrousser chemin. Une pluie de flèches l’en dissuada. Il était prisonnier. Il n’avait plus qu’à attendre et mourir. Déjà les farouches Seldjoukides l’encerclaient. - Soit ! Si c’est la volonté de Dieu, fit-il, résigné. Je me battrais. Je vais pourfendre l’ennemi et mourir en combattant, mais jamais, devant Dieu je le jure, je ne me rendrai. Il chargea, aveuglément. Les cavaliers n’eurent pas le temps de décocher leurs flèches qu’il désarçonnait le premier d’entre eux qu’il rencontra. Le Turc roula au sol et se redressa d’un bon. Les archers avaient eu le temps de se ressaisir et ils tenaient désormais Major en joue. En voyant les dizaines de flèches pointées vers lui, le chevalier de Montséant comprit que c’était terminé. Il était inutile de résister. Il allait finir là, sur cette terre d’infidèles. Il soutint le regard de son adversaire, affrontant la camarde en face, courageusement. - Non, attends un instant ! Major fit volte-face. L’homme qui avait prononcé ces mots s’exprimait dans sa langue. Quelle ne fut pas sa surprise quand il vit un chevalier chrétien marcher vers lui. - Tu t’es bien battu, Takis Aladin. Ce n’est pas pour rien que Qilij Arslan t’a confié ses troupes. Tu pourras achever ton adversaire, rassure-toi. En attendant, il peut peut-être nous être utile. Devant la mine contrariée du chef seldjoukide, le Franc ajouta : - Tu es le chef de cette expédition, je ne le conteste pas. Mais en ce qui concerne le contact avec les armées franques, ton maître m’a donné tout pouvoir. Ce ne sera pas long. Il essaya ensuite auprès de Major d’obtenir des renseignements 86


sur les positions des croisés autour de Nicée. Il voulait savoir combien d’hommes comprenait l’ost franc, de cavaliers, connaître leur stratégie. Mais Major ne répondit pas. - Je vois, fit l’homme, tu es un fier. Tu ne veux pas coopérer. Comment te nommes-tu ? - Major le Fouilletrou de Montséant et je jure sur mon nom ne jamais vendre les miens. Et toi, qui es-tu maudit traître ? - Ha ! ha ! ha ! Des mots tout ça. Je n’ai d’autre maître que l’or et je vends mes services au plus offrant voilà tout. - D’où viens-tu ? - De Lotharingie. J’ai d’abord suivi l’ost de Godefroy de Bouillon, mais de loin. À Constantinople, je l’ai devancé et je me suis offert, avec mes hommes, à Alexis Commène qui m’a permis de franchir le Bosphore et d’entrer en Asie Mineure avant vous. Là, j’ai rapidement compris qu’en tant que chevalier franc, à la tête de mes trois cents hommes, je pouvais obtenir plus en traitant avec les Seldjoukides. Qilij Arslan m’a promis des terres et des fiefs que vous aurez bien du mal à gagner par les armes. En regardant au-delà des premiers rangs des archers qui l’encerclaient, Major aperçut plusieurs hommes vêtus tout comme lui. Puis il fixa le mercenaire : - Tu ne m’as pas répondu, qui es-tu ? - Je m’appelle Jean d’Ardenne, si tu tiens tant à connaître mon nom. Mais cela n’a pas vraiment d’importance. Je ne retournerai pas à Vezay et toi… tu vas mourir. Il fit un signe de tête au Turc que Major avait combattu et pour la seconde fois, l’homme brandit son sabre afin d’achever son travail. Mais, au même moment, un grondement de tonnerre fit trembler le sol. Affolés, les Seldjoukides se désintéressèrent de la scène. En position de combat, les archers s’étaient retournés en lançant leurs chevaux au-devant de l’ennemi. Celui-ci se présenta sous la forme d’une armée de deux milles hommes guidés par Raymond de Saint-Gilles qui enfin arrivait. L’homme au sabre eut une seconde d’hésitation avant d’abattre son arme. Ce fut suffisant à Major 87


pour contrer le coup mortel. L’arme le heurta sur le crâne cependant, mais du plat. Il sentit ses jambes flageoler, vit la tête de son adversaire quitter son corps sous la lame d’un cavalier franc puis il s’effondra. Quand il recouvra ses esprits, il voulut se redresser, mais une douleur fulgurante à l’arrière du crâne le fit se coucher à nouveau. Il garda les yeux clos tant la lumière l’éblouissait. - Enfin, te voici revenu parmi nous, fit Dorianael. Tu as la tête aussi dure qu’une pierre tombale, ha, ha, ha ! Et tu te joues de la mort comme d’une donzelle sans cervelle. Après quelques minutes, sentant qu’il récupérait doucement, il entrouvrit les yeux. Il reconnut le décor sommaire de sa tente. Dorianael et Godefroy se tenaient à son chevet. - Par le seigneur tout puissant, fit ce dernier, tu nous as causé moult frayeurs. - Où est-il ? demanda brusquement Major en se dressant sur un avant-bras. Si je rattrape ce traître, je lui coupe les pieds, les mains et lui arrache la langue, foi de Montséant ! - Mais de qui parles-tu ? interrogea Dorianael. - Jean d’Ardenne, le maudit, le traître, il se bat avec les sarrasins ! - Ainsi, c’est lui, fit Godefroy en se grattant la barbe d’un air perplexe. Il avait eu vent, en effet, que parmi les Seldjoukides que Raymond de Saint-Gilles avait mis en déroute, se trouvaient nombre de Francs. Cela l’interpellait et l’inquiétait. Surtout, il ne comprenait pas comment ces hommes en étaient venus à se rallier aux ennemis de la chrétienté. Major put l’éclairer sur les motivations de Jean d’Ardenne, ce qui le fit exploser : - Ah le mécréant ! Se vendre bassement pour de l’or. Qu’il pourrisse en enfer ! - Oui, mais qu’avant on lui crève les yeux, renchérit Major, qu’on l’empale dans le désert en plein soleil. Que les chacals se partagent sa dépouille. Où est-il ce maudit bougre ?

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- Malheureusement, il nous a échappé et les hommes de SaintGilles n’ont pas fait de prisonniers. Ils n’ont rapporté que des têtes. Ils sont d’ailleurs en ce moment même en train de les catapulter de l’autre côté des murailles ennemies. Nicée ne va sûrement pas tarder à se rendre. Il ne croyait pas si bien dire en effet. La capitulation de Nicée eut lieu quelques jours plus tard, mais elle laissa aux Francs un goût amer. Le 17 juin, la flotte byzantine bloquait la porte de la mer, rendant impossible toute résistance. Fin diplomate, Alexis Commène fit négocier la reddition par les Turcoples à sa solde. Ce sont eux qui investirent la ville le 19, alors que l’ost franc s’apprêtait à lancer l’assaut final. Avant même qu’il n’intervienne, le drapeau de Byzance flottait sur la plus haute tour de Nicée. Godefroy de Bouillon n’entra dans la ville que sous escorte. Alexis Commène restait maître de son empire. Major quant à lui suivit de loin cette victoire qui n’en était pas une. Il supputait que les armées croisées allaient reprendre la route et ne savait par quel moyen retrouver Jean d’Ardenne. Mais il le retrouverait, dut-il y consacrer le reste de sa vie. Il lui arracherait la clé du paradis et libérerait sa promise. - Que le pêne flanche ou je calanche.

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Château de Vezay Juin 1097

- Il y a là un homme qui demande à vous voir, madame. Le garde armé qui venait d’annoncer l’arrivée d’un étranger aux portes du château attendait dans la grande salle. La Duchesse demanda : - Que veut-il ? - Il prétend être en possession d’un message pour vous, de la part du chevalier de Montséant. - Oh ! Mon Dieu ! Faites-le entrer. Emilya dut s’asseoir tant l’émotion la submergeait. Audreylis lui prit la main. Les deux femmes se consumaient d’impatience lorsqu’un homme se présenta. Il était jeune, mais ses vêtements élimés, ses traits tirés, trahissaient les épreuves d’un long voyage. - Madame, dit-il à l’intention d'Emilya. J’ai été mandaté par messire de Montséant, pour vous remettre une lettre. - D’où viens-tu, brave héraut, et combien de dangers as-tu affrontés pour venir jusqu’à moi ? L’homme balaya d’un geste le propos : - Bah, j’avais un laissez-passer des plus hautes instances pour traverser la Bulgarie, d’où je suis parti, et j’ai chevauché sans encombre jusqu’ici. - Très bien, mais donne-moi donc cette lettre au lieu de me faire languir.

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Le héraut fourragea d’une main sous sa tunique. Il tendit une lettre cachetée. Un curieux sigle de couleur bleu, représentant une sorte de cheval ailé, était estampillé sur la cire jaune. - Quel est donc ce sceau ? s’enquit Emilya curieuse. - C’est le symbole de notre confrérie de hérauts, madame. Avec nous, le courrier voyagerait par les airs si le cheval avait des ailes. - Et si les poules avaient des dents, rétorqua Emilya en riant, mais rêvons mon ami, ce n’est pas interdit. Comment te nommes-tu ? - Je m’appelle Besaceneau. Olivier Besaceneau. On m’appelle couramment le héraut. La Duchesse s’empressa de décacheter l’enveloppe et lut à haute voix : « La grande beauté de vo viare clair Et la douceur dont vous êtes parée Me fait de vous si fort énamouré, Chère dame, qu’avoir ne puis durée. A voir mon cœur et reste se dresser A toute heure est en vous ma pensée. Désir m’assaut durement par rigueur A ne point dormir de ma main me servir Et si par vous ne m’est grâce donnée, En languissant définiront mes jours Allègement ne pourrais trouver D’une poigne ferme devrais-je contenter Du mal que j’ai par créature née, Si par vous non, en qui veut affermer Entièrement mon cœur, sans débander. Il est vôtre, longtemps vous aimée. » - Ah ! Dieu ! Cet homme n’a-t-il point l’âme d’un poète ? S’il ne s’est amouraché de ma personne, cela y ressemble fort, fit Emilya avec les yeux humides. Mais dis-moi, où est-il, que fait-il ? Elle pressait le héraut de questions auxquelles le malheureux ne pouvait répondre. Il n’était qu’un modeste fonctionnaire du royaume bulgare et n’avait pas même rencontré l’auteur de la missive. Il fallait qu’il rentre au plus vite dans son pays où ses 91


affaires l’attendaient. - Je dois m’en aller, madame. Dieu fasse que votre preux chevalier vous revienne. - Ils sont bien braves, ceux qui sont partis libérer Jérusalem, fit Emilya, que Dieu les garde. - Ce n’est pas Jérusalem qu’il faut libérer, madame, mais le peuple opprimé. Si les vilains, les loqueteux, tous les manants du monde se dressaient contre l’impérialisme romain, Jérusalem serait gouvernée par le peuple. Il tourna les talons et s’éloigna en chantant : « C’est la lutte finale Groupons nous et demain L’Internationale Sera le genre humain. » - Curieux personnage, fit Emilya quand la rengaine ne fut plus qu’un murmure. Elle traversa la pièce pour se poster derrière une fenêtre. Elle vit l’homme passer le pont-levis au galop puis disparaître au détour d’un bosquet. Quand elle se retourna, elle surprit Audreylis qui essuyait une larme sur sa joue. - Audreylis, ma chère qu’y a-t-il ? - Je n’ai pas de nouvelles de Dorianael, il ne m’a point écrit. Je ne sais même pas s’il est encore en vie. Sur ces derniers mots, un flot de larmes la submergea. Emilya vint s’asseoir près d’elle. Audreylis posa sa tête sur l’épaule de la Duchesse qui s’employa à la réconforter. - Nos valeureux vont revenir, mon amie, j’en suis certaine. Je vais épouser Major de Montséant et toi, pourquoi n’en profiterais-tu pas pour te marier en même temps ? J’organiserai un banquet, des jeux et un tournoi pour nos épousailles à toutes les deux. Je me ferai tailler une robe blanche avec une longue traîne. Et Emilya se prit à rêver. Elle inviterait les dames et seigneurs des châteaux alentours, tout ce que la Lotharingie comportait de plus gratiné serait présent. Le chanoine Eddy Mitchell chantera la messe et ses ouailles twisteront dans la chapelle du château. Le 92


soir, Major le Fouilletrou de MontsÊant, la portera dans ses bras jusque sur sa couche et elle s’abandonnera dans ses bras virils. Elle passera ses mains sur son corps musclÊ et lui offrira son corps de femme comme une fleur se donne aux premiers rayons du soleil.

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Antioche, octobre 1097 à juin 1098

Si la ville était prestigieuse, avec sa muraille large de deux mètres au moins et de douze kilomètres de circonférence, elle n’en était que plus imprenable. Hérissée de trois cent soixante tours qui s’élançaient vers le ciel, elle serpentait sur le mont Silpuis comme un dragon assoupi. Mais ce dernier ne dormait que d’un œil, car sept milles cavaliers turcs et dix milles fantassins veillaient sur l’ost franc qui s’était installé sous son ventre. Yaghi-Siyan, l’émir qui administrait Antioche d’une main de fer, ne craignait guère les chrétiens. Il s’attendait à un long siège et il avait fait stocker des vivres en quantité importante. Des viaducs abreuvaient la cité, il avait envoyé des messagers aux princes de Damas et de Mossoul. L’assistance ne serait pas immédiate, mais il avait de quoi voir venir. Pour les croisés, la situation avait tout d’abord paru hasardeuse. Cependant, ils se rendirent très vite compte que la région d’Antioche regorgeait de ressources. Le lac était poissonneux, les vignes généreuses, les greniers pleins et un bétail gras paissait dans la plaine. Aussi, les Francs s’installèrent-ils dans le confort sans se soucier du lendemain. Godefroy de Bouillon était malade, ses troupes bâfraient avec insouciance, à tel point que l’on ne mangeait que le meilleur sur un bœuf, laissant le reste aux charognards.

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- Cela ne peut durer, Messire. Les ressources s’épuisent, les hommes ramollissent et ils ne vaudront bientôt au combat guère plus qu’une armée de chastes damoiselles. Major était soucieux. Il s’ennuyait aussi. Après la demi-victoire de Nicée, Godefroy de Bouillon lui avait refusé les cent hommes qu’il lui avait demandés. Le chevalier de Montséant avait eu l'idée naturellement de quitter le Lotharingien pour se lancer sur les traces de Jean d’Ardenne. Mais le chef des armées franques comptait sur lui pour le seconder jusqu’à Jérusalem. Il céderait à sa requête seulement lorsque la ville Sainte tomberait. En attendant, Major rongeait son frein. Si encore il y avait eu quelque bataille à mener, se lamentait-il. Mais au lieu de ça, l’ost s’encroûtait et son chef n’en finissait pas d’agoniser d’un mal inconnu. - Il n’y a point de damoiselle qui reste chaste si elle est bien menée, mon ami. Avec moult chatouilles, on en fait des tigresses. Il ponctua sa phrase d’une quinte de toux et reprit : - Il suffira d’exciter un peu les hommes quand le moment sera venu et la fièvre du combat s’emparera alors du corps armé comme de celui d’une vierge qu’on astique au poivre moulu. Ah ! Ah ! Ah… Il toussa, cracha, avant de s’esclaffer à nouveau. - Et quand viendra ce jour ? s’impatienta Major. - Qu’importe, si Dieu me prête vie, bientôt peut-être… Il fut évasif et Major resta sur sa faim. Ainsi allaient les jours dans cet ost décadent et, inévitablement, arriva le moment où la nourriture vint à manquer. Les pillages recommencèrent. Les croisés durent s’enfoncer de plus en plus profondément dans les campagnes pour rapporter au campement de quoi survivre. Les altercations avec les Seldjoukides étaient fréquentes. On comptait chaque fois des morts des deux côtés, mais il n’y avait là rien d’exaltant. Major aurait aimé une vraie bataille, une attaque en bonne et due forme contre la cité. À force de se morfondre, il se laissait aller le soir à la boisson. Si la viande désormais manquait, le vin coulait encore sur la plaine d’Antioche. 95


Un soir de bacchanales, il dit à Dorianael : - Voilà des mois que je n’ai point touché une dame, mon ami. Les outres me pèsent et le sang me bout dans l’appendice. Cela ne peut durer ! Allons voir les folles femmes ! - Est-ce raisonnable, Messire ? interrogea Dorianael avant de suivre avec entrain le chevalier vers l’est du campement, bien connu de la garnison. Comme chaque fois qu’un corps armé s’installait, des femmes de la ville assiégée vendaient leurs charmes aux hommes désœuvrés. Antioche n’échappait pas à la règle. Au comble de l’ennui, de la solitude, Major et Dorianael trouvèrent refuge dans leurs bras. C’est ainsi que Major fit la connaissance d’Aïcha. La première nuit qu’il passa avec elle fut pour la jeune femme une révélation. Jamais elle n’avait eu d’amant si besogneux. Elle en fut très vite éprise et elle l’attira chaque soir dans ses rets. Mais Major n’avait de pensées que pour Emilya d’Ardenne et la malheureuse comprit vite qu’il lui faudrait laisser plus que sa mince vertu pour garder son fougueux chevalier. Elle lui dit un soir : - Est-ce que tu me garderais avec toi si je te donnais le moyen d’entrer à Antioche ? - Que me chantes-tu là, la vilaine ? Si c’est une ruse de femelle pour m’embrouiller la cervelle, sache que je ne suis pas dupe. - Non, Messire, je connais un passage secret qui conduit à l’intérieur des remparts. En dépit de sa défiance, Major tendit une oreille intéressée aux dires de la belle. Il y avait un établissement de charmes dans la ville où travaillaient nombre de folles femmes. Il arrivait souvent que l’une d’elles se trouvât alourdie, non pas du poids du péché, mais de celui d’un enfant qu’elle ne souhaitait pas. - Elles se cachent dans ce tunnel pour donner la vie le jour venu. - Et alors ? s’impatienta Major. - Le tunnel est condamné par une porte. Elle est toujours fermée, mais un jour que j’accompagnais une amie, elle était entrouverte. J’ai regardé de l’autre côté. Je voyais la lumière du jour au fond du boyau. J’y suis allée voir et j’ai remarqué une brèche dans la 96


muraille. De l’extérieur, on ne la voit pas. Elle est camouflée sous les épineux qui longent le rempart ici et là. - Dieu soit loué ! - Oui, mais la porte est très lourde et elle est solidement verrouillée. - Ah ! Ah ! Bougresse viens par là que je te fasse tâter de mon doigté de serrurier. Que le pêne flanche ou je calanche ! Pour toute réponse la dame émit un long gémissement et le temps s’arrêta. Le lendemain, la lune était noire. Godefroy se sentait mieux. Les nausées et coliques qui le faisaient souffrir semblaient vouloir l’abandonner. Il était encore faible, mais il avait accueilli avec entrain les propos de Major. Cela avait suffi à lui rendre le moral et il avait retrouvé sa combativité. Il pensait que cette nuit obscure serait un atout pour qu’ils pénètrent dans la ville. Major en faisait partie. C’était lui qui menait l’opération. Un groupe de vingt fantassins s’était faufilé jusqu’au pied de la muraille. Ils avaient dans la journée repéré le taillis buissonneux censé camoufler le soupirail décrit par Aïcha. Quand le dernier homme vint se tapir contre le rempart, Major soupira. Le moment délicat avait été celui où les Francs s’étaient approchés, sur des dizaines de mètres, sur le terrain découvert encerclant la ville. Il savait que, du haut de ses trois cents tours, la ville avait mille yeux qui scrutaient l’horizon. Le manteau de la nuit heureusement les rendait aveugles. Maintenant qu’ils étaient tous là, ils commencèrent à tâtonner parmi les fourrés. Pour cette tâche, en revanche, l’obscurité les gênait. Il leur fallut longtemps avant qu’un homme appelle Major. Il avait trouvé un éboulis de pierres qui apparemment bouchait une cavité. Il ne leur fallut pas longtemps pour le dégager. Major faillit hurler son contentement lorsqu’il constata qu’il s’agissait bien d’un soupirail. Il n’était pas aisé de s’y glisser, car il était de dimension modeste. Des gravats obstruaient encore ici et là

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l’entrée du boyau. Toutefois, après quelques efforts supplémentaires, il fut suffisamment nettoyé pour que Major y glisse le haut du corps. En rampant, il réussit à se faufiler sur quelques mètres puis il put se tenir à quatre pattes et enfin se redresser. Il revint ensuite sur ses pas, fit signe à ses hommes de le suivre. Un à un, les Francs s’engouffrèrent dans le tunnel. Ils parcoururent quelques mètres et durent s’arrêter. Ils étaient devant la porte. De l’autre côté, la ville dormait, insouciante, mais, déjà, les hommes s’impatientaient. Certains envisageaient de faire sauter le panneau au bélier. Major les fit taire. Il ordonna qu’on allume une torche puis se pencha sur le baluchon qu’il portait à la ceinture. Durant l’après-midi, il avait confectionné des outils de fortune avec l’aide d’un maréchal ferrant. Ils étaient grossiers, mais robustes et Major doutait que la serrure fût complexe. Accroupi, il se mit au travail. Les hommes ne le quittaient pas des yeux. Il lui fallut un moment pour atteindre le mécanisme, mais tout à coup, les plis de son front se déridèrent. Il afficha un franc sourire : - Que le pêne flanche ou je calanche ! Pour ponctuer sa phrase, il joua du poignet sur le crochet qu’il avait introduit dans la serrure. Il y eut un déclic. Major se redressa en donnant un coup d’épaule contre la porte qui s’ouvrit. La ville était à la merci des Francs. L’heure qui suivit fut peu louable. Les hommes se dispersèrent à l’intérieur des remparts. Ils montèrent sur le chemin de garde et, de tour en tour, égorgèrent une à une les sentinelles. Pas une n’eut le temps de donner l’alarme. Lorsque les premières lueurs du jour s’annoncèrent, la porte principale de la ville était grande ouverte. L’armée chrétienne s’engouffrait dans Antioche. Les habitants étaient encore pour la plupart plongés dans le sommeil. Les quelques hommes armés qui étaient debout furent massacrés, ainsi que tous ceux qui tentèrent de résister. La horde barbare, une fois encore, se livra au pillage et, avant midi, les morts se comptaient par milliers. 98


Major ne participa pas aux exactions. Il préféra retourner au campement pour se reposer. Ce n’est qu’en fin d’après-midi qu’on vint le chercher. Il fut amené dans l’enceinte d’Antioche malgré lui par une foule d’excités qui le portèrent à bout de bras dans les rues. On l’acclamait. Il était le héros du jour. Grâce à lui, l’empire chrétien venait de prendre une ville charnière. La dernière avant Jérusalem. Cette nuit-là, Emilya vint visiter Major en rêve. Elle était curieusement attifée, avec un jean, un pull simple et une paire de bottines. Major connaissait les noms de ces vêtements bien qu’il n’en eût jamais vus auparavant. Il comprit immédiatement qu’il devait encore voyager dans le monde étrange qu’il avait eu déjà l’occasion de découvrir en songe. Emilya, enfin, Emilie, lui proposait de manger un risotto aux poireaux, plat cuisiné par ses soins. Il se demanda alors comment une femme de son rang pouvait se charger elle-même de basses corvées comme la cuisine. Mais il devinait que dans le pays diabolique où il évoluait, Emilie n’était pas Duchesse. Major voulait d’abord passer par la salle de bains. Encore une chose qui lui échappait totalement, mais qui dans son rêve lui apparut comme évidente. Il se déshabilla et rentra dans une cabine. De l’eau coulait d’une sorte de tube percé. C’était chaud, beaucoup trop chaud. Il se passa un produit étrange sur le corps qui lui laissa une odeur insupportable lorsqu’il se rhabilla. C’est alors qu’il eut un choc. Il voulait se raser et s’était approché d’un miroir quand il vit qu’un inconnu le dévisageait de l’autre côté de la glace. Il ne reconnaissait pas l’homme qui le regardait d’un air étonné. Il avait environ 38 ans, le front haut et le regard d’un enfant. Soudain, un second visage apparut derrière le sien. Emilie venait de poser son menton sur son épaule. C’est seulement là qu’il réalisa qu’il était Cedric Chaumotn. Emilie déposa un baiser

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dans son cou. Il sourit. Finalement, il n’était pas si mal en Cedric. Il chercha le regard de sa compagne dans le reflet du miroir, mais celui-ci devenait flou. Comme par magie, les traits de son visage se remodelèrent et Emilie redevint Emilya d’Ardenne. - N’oublie pas ta mission, Major : la clé, la clé du paradis. Rapporte-moi la clé du paradis. - Comment faire ? Où est-elle ? s’entendit-il demander. - Saint-Pierre en est le détenteur… La voix se tut, le visage disparut et Major se réveilla en sursaut. Sur la couche à côté de la sienne, Dorianael ronflait à réveiller une armée de sourds. Les derniers mots de Emilya résonnaient dans sa tête. « Saint-Pierre en est le détenteur. » Il ne voyait vraiment pas en quoi cette révélation pouvait lui être d’une quelconque utilité. Et puis, il n’était pas franchement pressé d’aller faire un brin de causette au gardien des portes d’Éden. Voilà bien les élucubrations d’une femelle, se dit-il avec humeur. Il se retourna en grognant et se rendormit.

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Château de Vezay

Les mains derrière le dos, Emilya se contorsionnait. Chaque fois que ses doigts effleuraient le lien, elle croyait y arriver mais son pouce était trop court. Elle ne parvenait pas à pincer le lacet de la robe qui se balançait entre ses omoplates, inaccessible. Une crampe gagnait son bras droit, ses épaules la faisaient souffrir et elle commençait à perdre patience. Après un ultime effort, elle poussa un cri de colère et se résigna. Elle n’y parviendrait pas seule. Elle avait encore du temps avant de se rendre à la chapelle pour la messe dominicale, mais elle aurait bien voulu faire avant quelques pas autour des remparts. Elle éprouvait le besoin de s’aérer, de faire autre chose que moisir entre quatre murs. Excédée, elle quitta sa chambre en claquant la porte pour aller cogner à celle qui jouxtait la sienne. Elle frappa à plusieurs reprises avant d’entrer pour constater qu'Audreylis ne l’avait pas attendue. Contrariée, Emilya longea le couloir jusqu’à la porte de sortie. Elle traversa la cour en grelottant et cogna contre le chambranle de la porte des domestiques. Elle supposait que Madelon n’était pas du genre à se précipiter aux mâtines. Comme elle n’obtenait pas de réponse, elle s’apprêtait à frapper à nouveau lorsqu’un cri la surprit. - Ouiiiiii ! Oh ! ouiiiii !

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Intriguée, Emilya suspendit son geste. Elle venait de reconnaître la voix de Madelon et elle ne se faisait guère d’illusion sur l’exercice matinal auquel elle devait sacrifier. En revanche, elle eut plus de mal à identifier l’homme qui partageait ses ébats. - Ah ! Coquine ! Que ne me fais-tu faire pour ta rédemption ! Aaaah… Oooh… - Oh ! Mais quel organe majestueux, monsieur ! renchérit Madelon. - Le vôtre est tout aussi honorable, madame. Ah ! Vous me troublez… Mais lâchez-vous, lâchez-vous donc ! - Aaaah… AAAAH ! - Ouiiii… encore. Oubliant l’aiguillon du froid sur son dos à demi dénudé, Emilya s’approcha de la fenêtre. Elle était curieuse de connaître l’homme qui visiblement donnait tant de plaisir à la jeune servante. Au moment où elle arrivait sous une ouverture, les cris redoublèrent en intensité. Les deux amants s’étaient accordés et Emilya devait bien reconnaître que la voix de ténor de l’homme contrebalançait à merveille celle de Madelon. - Aaaah… - AAAH… Emilya dut se dresser sur la pointe des pieds pour regarder à l’intérieur de la pièce. Au moment où elle allait enfin assouvir sa curiosité, les amants changèrent de registre : - Alléluia, alléluia… - ALLELUIA, ALLELUIA… Stupéfaite, Emilya reconnut le chanoine Eddy Mitchell qui, battant la mesure, initiait la jeune servante aux chants liturgiques. Elle en fut presque déçue. C’était beaucoup moins drôle que ce qu’elle s’était imaginé, bien que la scène ne manquât pas d’être cocasse cependant. Jamais, en effet, Emilya n’aurait imaginé que Madelon puisse s’intéresser au salut de son âme. Et le fait que le Chanoine se trouve ainsi, seul dans la chambre de l’une des moins chastes des femmes de Vezay, avait aussi de quoi surprendre. Emilya décida qu’elle pouvait se permettre de les interrompre 102


quelques minutes. Elle revint vers la porte, qu’elle cogna vigoureusement cette fois-ci. Les voix cessèrent et Madelon parut sur le seuil. - Oh ! Madame ! Mais que faites-vous dehors à demi-nue par un froid pareil ? Réalisant qu’elle était gelée, la Duchesse s’engouffra dans la pièce. Elle se précipita vers la cheminée et offrit quelques instants son corps à la chaleur des flammes. Consciencieusement, Madelon avait repris ses vocalises et Emilya ne se souvint de l’objet de sa visite que lorsqu’elle surprit le regard choqué du Chanoine sur la chair de son cou. Elle fit un signe de la main à la jeune femme qui se tut. Quand la Duchesse lui eût expliqué ce qu’elle attendait d’elle, Madelon s’exécuta avec dextérité. Au grand dam du chanoine, le lacet fut noué en deux temps trois mouvements et Emilya demanda : - Mais, dis-moi, ma chère Madelon. Comptes-tu te marier pour t’essayer ainsi aux prières matinales ? - Oui madame. - Ah ! Mais en voici une surprise. Puis-je connaître le nom de l’heureux élu ? Ce fut le chanoine qui répondit : - Notre jeune amie va épouser le Seigneur Jésus Christ, madame. Emilya émit un hoquet : - Vous… allez… - Je pars chez les bénédictines. L’Ange Gabriel m’est apparu en songe la nuit dernière. Il m’a fait voir le royaume des cieux, et l’enfer qu’il a ouvert sous mes pieds en écartant la terre de ses mains. J’ai alors compris qu’il me délivrait un message. J’ai vécu dans le péché et il est temps pour moi de me repentir. - Cette pauvre enfant est venue me trouver aux aurores, ajouta le chanoine, elle était paniquée, car elle ne sait pas chanter l’Ave Maria. J’ai tenu à lui donner quelques notions de nos prières avant qu’elle s’en aille. L’ahurissement d'Emilya devait se lire sur son visage, car Madelon dit encore : 103


- Je comprends que cela vous surprenne, madame, mais j’ai vu l’enfer de mes yeux et je ne vois d’autre salut pour mon âme que l’expiation de mes péchés. Mais, assez parlé, il faut que je m’en aille. La jeune femme ouvrit la porte. - Adieu, madame, au revoir, mon père. - Mais, enfin, où allez-vous comme ça ? demanda la Duchesse avec inquiétude. - Le Seigneur me guidera. Ce sont Ses pas qui me portent. Et elle referma la porte. - Allez dans la paix du Christ, mon enfant, fit le chanoine avec un sourire béat. Emilya se précipita derrière la jeune femme qu’elle tenta de raisonner. Mais ce fut peine perdue. - Qu’elle aille au diable ! dit-elle alors en s’en retournant vers le donjon. Elle n’était pas dans sa chambre depuis dix minutes que le mage se présenta. Il avait l’air soucieux. Il refusa le fauteuil que la Duchesse lui désignait d’un geste courtois. - Eh bien, mon ami Yannickael, que me vaut ta visite de si bon matin ? - Je suis inquiet, madame. Cette nuit, j’ai interrogé les astres. Le chevalier de Montséant court un grand danger. - Oh ! Mon Dieu ! Va-t-il échouer dans sa quête ? - Je l’ignore, malheureusement. Je n’arrive plus à voir son avenir. J’ai essayé différentes potions, qui me donnent le pouvoir de vision, mais les images sont brouillées. Il n’y a qu’une seule certitude, Major de Montséant risque la mort ! - Cela ne peut-il pas venir de vos philtres, Yannickael, sont-ils fiables au moins ? - Hum… Mettriez-vous mes connaissances en doute, madame ? À ce propos, avez-vous des nouvelles de cette jeune servante, Madelon ?

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Emilya n’eut pas le temps de se demander par quel raccourci la nouvelle convertie surgissait dans l’esprit du magicien qu’il ajouta : - Elle a fait appel à mon savoir afin que je lui prépare un remède. La Duchesse leva un sourcil : - Un… remède ? Et de quelle sorte ? - Oh ! Ce sont des affaires de femmes. La malheureuse souffrait d’une maladie honnie s’il en est. Elle était nymphomane. Elle m’avait demandé de lui préparer quelque chose afin de calmer ses ardeurs. Cette fois-ci, Emilya eut un saute d’humeur : - Eh bien ! On peut dire que c’est réussi, la malheureuse est partie chez les bénédictines ! Yannickael Le Prout se renfrogna. Il était pourtant sûr de son dosage cette fois-ci. Avait-il forcé sur l’eau bénite, ou laissé trop longuement infuser les gencives de chauve-souris ? Enfin, il n’y avait rien de grave certainement et sa petite mixture fonctionnait de toute façon. Après tout, s’il avait pu ôter à cette jeune hystérique le feu du derrière, il la garantissait du même coup de ne point rôtir en enfer. Il avait au moins fait une bonne action. - Vous pouvez être fier, Yannickael ! Et Major de Montséant ? C’est tout ce que vous avez à me dire ? Sortez de cette chambre immédiatement ou je vous fais empaler, oiseau de mauvais augure. Yannickael Le Prout n’avait pas besoin d’un tel châtiment, le pique de l’humiliation suffit pour lui faire goûter au martyre. Il quitta la chambre sans même saluer la Duchesse. Non mais, pour qui se prenait-elle, cette bougresse ? Elle le prenait pour un novice ? Soit, il lui réservait un chien de sa chienne !

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Jérusalem, juin 1098

Le vizir Shan-an Shah Al-Afdal surveillait les collines de Judée du haut de la tour de David. Son regard se porta ensuite pensivement sur l’ost franc qui se répandait autour des remparts. Deux hommes étaient avec lui, tous deux en charge de la défense de la ville Sainte. - Voilà deux heures qu’ils sont là, fit Amar Hamad. - Et il en arrive à chaque instant, renchérit Abdel Kémir. - Hum… La cité est pourvue en eau potable et en nourriture pour longtemps, tempéra le vizir. Les chrétiens sont fatigués. Ils auront bien du mal à entrer dans Jérusalem, non ? - Ils sont fanatiques, dit Amar Hamad, et ils sont au bout de leur quête. Il leur importe peu de mourir à présent. Ils sont arrivés. Ils prendront la ville ou ils mourront. - Alors, qu’ils crèvent ! Le vizir cracha par terre. Ses lieutenants sur les talons, il descendit l’escalier jusqu’à la porte de la pièce où étaient réunis ses conseillers. Il remarqua une jeune femme à la beauté sauvage dont le visage était à peine masqué par un voile léger. - Qui es-tu ? s’enquit-il. - Je suis Maryam, la pythonisse. - Je n’ai que faire d’une voyante. C’est d’hommes de guerre dont j’ai besoin.

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- C’est moi qui l’ai fait venir, fit Abdel Kémir. Elle pourra, je crois, nous être utile. Écoute donc ce que Jawad a à te dire. L’homme ainsi nommé était un proche conseiller du vizir. Il était en mission d’espionnage à Antioche lorsque les Francs avaient pris la ville. Il avait assisté aux massacres perpétrés par les chrétiens et il savait ce dont ils étaient capables. Mais, surtout, il avait entendu une curieuse rumeur qui circulait dans les rangs des croisés en liesse. - La prise d’Antioche est le fait d’un seul homme, commença-t-il à l’intention du souverain. Il se nomme Major de Montséant. Il est, paraît-il, capable de s’introduire dans les murs de n’importe quelle cité, et ce, en dépit des factotums veillant jour et nuit. - Et comment fait-il, ce… Major de Montséant ? interrogea le vizir incrédule. - Je l’ignore, on le dit doté de pouvoirs. - Un magicien ? - Pire que ça, un suppôt de Satan, maître. - Rien que ça, fit Al-Afdad en constatant encore une fois combien le téléphone fatimide était colporteur. Et tu penses qu’il représente un danger pour Jérusalem ? - C’est à craindre, en effet, maître. Al-Afdal regarda la femme qui venait de parler avec étonnement en se demandant qui elle pouvait bien être pour oser ainsi s’immiscer dans la conversation des hommes. - Je suis la fille d’Ousama Fémal, et je pense qu’il faut prendre au sérieux la menace. Bien qu’il fût sceptique, le vizir ne voulait pas froisser un membre de la famille Fémal. Celle-ci possédait en effet les plus gros puits d’Asie Mineure et, sans elle, pas un chameau n’eût circulé dans le monde musulman. - Mon père redoute que les chrétiens mettent la main sur nos ressources. Il m’a envoyée pour veiller au grain. J’ai moi-même des pouvoirs occultes et je pratique l’enchantement. Je veux bien m’occuper de ce Major de Montséant, maître, donne-moi ton accord et j’en ferai mon affaire. 107


Le vizir réfléchit quelques instants avant de concéder à la pythonisse ce qu’elle convoitait. Après tout, si elle le débarrassait d’un chrétien, qu’il fût magicien ou non, cela ferait toujours un mécréant de moins sous les murs de Jérusalem. - Comment vas-tu faire ? demanda-t-il. - J’ai mon idée, fais-moi confiance. Dans moins de deux jours, je t’apporterai la tête de ce Montséant sur un plateau. - Inch Allah ! Major se sentait las. Si la ville Sainte l’avait subjugué quand ils étaient arrivés quelques jours plus tôt, la magie était depuis retombée. Jérusalem était bien gardée. Ses remparts semblaient imprenables, dénués du moindre buisson, de la moindre prise. Il était peu probable qu’il pût cette fois-ci dénicher un passage souterrain, une quelconque porte secrète, pour pénétrer l’enceinte de la cité. Aussi, lorsque Dorianael lui proposa d’aller goûter un peu de bon temps auprès des folles femmes qui déjà avaient rallié le campement des croisés, il refusa. Major avait perdu le goût de l’amour. Il avait appris en effet que la malheureuse Seldjoukide qui lui avait offert Antioche sur un plateau n’avait pas survécu à la prise de la ville. Elle n’avait pas été massacrée par les chrétiens cependant. Par un malheureux hasard, les Seldjoukides avaient eu vent de sa félonie et ils la lui avaient fait payer chèrement. La belle Aïcha avait été décapitée par les siens sans autre forme de procès. Major n’était pas amoureux de la jeune femme, mais il se sentait néanmoins responsable. Il était en proie aux remords et Dorianael n’insista pas. C’est donc seul que le palefrenier s’en fut ce soir-là aux abords du campement, à la recherche d’une âme charitable susceptible de soulager ses ardeurs. Il n’eut pas longtemps à chercher, car à peine s’approchait-il de l’endroit qu’avait investi les folles femmes, qu’une voix l’interpella : - Bonsoir, valeureux combattant, veux-tu prendre un verre avec

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moi sous ma tente ? La femme qui tenait ces propos était une magnifique créature à la chevelure d’ébène et aux yeux d’obsidienne. Elle était vêtue très légèrement et Dorianael devinait les courbes de son corps juvénile sous le fin tissu de sa tunique. Il ne se fit donc pas prier et s’installa sur un tapis de laine, face à la jeune femme qui souriait. Elle avait un regard de braise et Dorianael tenta immédiatement de se rapprocher d’elle. Lorsqu’il posa une main sur sa joue, la femme dit : - Oh ! Comme tu es impatient ! Attends donc ! Comment t’appelles-tu ? - Dorianael, je viens de Lotharingie. J’accompagne Major de Montséant, le preux, fit-il fièrement en se frappant la poitrine d’une main. Et toi, quel est ton nom, bougresse ? - Je m’appelle Maryam. Mais, tu as fait un long voyage. Buvons ensemble. - Qu’as-tu à m’offrir la vilaine ? Du vin ? - Oui, une liqueur de dattes et de figues, un élixir d’amour… Elle déboucha une fiole posée sur une table basse et remplit deux coupes d’argile. - Goûte-moi ça, valeureux Dorianael et après cela, je serai toute à toi. Le palefrenier porta ses lèvres au récipient. C’était fort et sucré. Il avala d’un trait l’alcool qui lui réchauffa le ventre. Maryam remplit à nouveau la coupe. Quand il en eut absorbé plusieurs, Dorianael se sentit parfaitement bien. Il était un peu ivre, mais il ressentait autre chose. Un sentiment d’affection incommensurable pour la jeune femme l’animait curieusement. Il était rentré sous sa tente avec une idée bien précise, mais curieusement, celle-ci s’était estompée. Il était sous l’empire d’une totale soumission envers cette femme qui à présent lui apparaissait comme une déesse. Elle lui parlait d’une voix douce, dans un langage inconnu. Il ne comprenait pas ce qu’elle disait, mais les mots coulaient en lui comme un miel onctueux. Quand elle se déshabilla, Dorianael fut 109


littéralement captivé par le corps de sa maîtresse qu’il suivit jusque sur sa couche. Elle lui fit l’amour. Il fut soumis. Il devint un automate, voué uniquement à lui donner du plaisir. Bien plus tard, quand elle se rhabilla, elle lui souffla à l’oreille : - Je suis désormais en toi, Dorianael, ma voix te guidera et tu m’obéiras. - Oui, maîtresse, je t’appartiens. Maryam sourit puis elle offrit un fruit étrange au palefrenier. - Bien, va maintenant. Mange ce fruit en quittant cette tente et retourne vers le chevalier de Montséant. Il t’attend. La nuit était calme lorsque Dorianael arriva à proximité du campement de Godefroy de Bouillon. Major et lui-même avaient leur tente tout près de celle du chef des armées franques. En mâchant la pulpe du fruit qu’il achevait d’engloutir, Dorianael secoua la tête. Il était en proie à une étrange sensation. Il se dirigeait vers sa tente, il en avait pleinement conscience, mais en revanche, il ignorait totalement d’où il venait. Frappé brusquement d’amnésie, il était incapable de se rappeler ce qu’il faisait dehors alors que le campement était plongé dans le sommeil. Il pénétra sous la tente drapée d’obscurité. Il tâtonna dans la pénombre pour regagner sa couche. Comme il s’allongeait, il entendit bouger au fond du pavillon. Il supposa que Major ne dormait pas ou qu’il l’avait réveillé en rentrant. D’ailleurs, son compagnon ne tarda pas à se manifester : - Eh bien, te voici comme un chien qui court la femelle toute la nuit ! As-tu trouvé une coquine à mener au moins ? - C'est-à-dire que… je ne sais pas, commença Dorianael. Il m’arrive une chose curieuse. J’ai perdu la mémoire. Je ne me souviens plus de ce que j’ai fait cette nuit. - Bah ! Tu as sans doute trop bu, ivrogne ! Quoique la femme peut aussi nous faire perdre la raison. Allez dors donc, maudit bougre, la mémoire te reviendra bien assez vite quand tu te réveilleras

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avec une colonie de poux dans les braies. Au même moment, une ombre se faufilait dans les couloirs du palais d’Al-Afdal, à deux pas de la mosquée d’Omar. En dépit de l’heure tardive, Maryam fut introduite dans les appartements du vizir. Celui-ci ne dormait pas. Il se mesurait aux échecs avec Jawad, loisir que les deux hommes partageaient dès qu’ils en avaient le temps. - Alors, Maryam ? fit le vizir sans même lever les yeux de l’échiquier. - C’est fait, Seigneur, le cheval est entré dans Troie. - Explique-toi. Al-Afdal bougea son cavalier. - J’ai jeté un sortilège sur son plus proche compagnon. - C’est lui qui va faire le travail ? demanda le vizir en bougeant sa tour. « Échec ! » dit-il alors à l’intention de Jawad. - Oui, lorsque le moment sera venu. - Bien, très bien. Échec et mat, une revanche, mon cher Jawad ? Maryam avait regagné sa chambre. Elle murmurait de mystérieuses incantations, les yeux clos, assise devant une boule de cristal. Au bout d’un moment, semblant sortir d’un long sommeil, ses paupières s’ouvrirent. La jeune femme fixait la boule de verre d’un regard fixe, halluciné. Tout d’abord, elle ne vit qu’une brume épaisse qui pourtant peu à peu se dissipa. Apparurent alors le campement des croisés puis les pavillons proches de celui de Godefroy de Bouillon. L’image n’était pas encore très nette et Maryam posa plusieurs fois ses mains sur la boule de cristal afin d’en améliorer la netteté. Enfin, elle zooma sur la tente de Major et Dorianael dans laquelle son œil pénétra. Les deux hommes ronflaient comme des cochons. C’était si impressionnant que Maryam en fut troublée. D’un geste de la main, murmurant en même temps une formule magique, elle coupa le son.

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- Ouf ! C’est plus calme ainsi, et puis l’autre risque de crier quand son copain va le trucider. Dorianael sursauta. Quelque chose l’avait réveillé, mais il ignorait encore ce dont il s’agissait. Ce ne fut qu’après quelques secondes, le temps nécessaire pour émerger totalement du sommeil, qu’il entendit la voix : - Lève-toi Dorianael, va vers Major, approche-toi sans bruit. Dorianael ne comprenait pas d’où venait l’ordre, mais il avait reconnu le timbre suave de Maryam. Possédé, incapable de résister, il s’exécuta. Il se déplaçait discrètement dans la pénombre, prenant garde de ne pas heurter un objet du pied en marchant. La voix continuait de le guider. Le flot des mots murmurait comme le chant d’un ruisseau. Quand il fut juste audessus de Major, il s’arrêta. Il savait parfaitement ce qu’il allait faire et, curieusement, il n’en éprouvait aucun scrupule. Il n’avait vécu que pour cet instant.

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Château de Vezay, la même nuit

Emilya connaissait un sommeil agité. Elle était à nouveau plongée dans un de ces songes qui la conduisaient dans l’univers indéfini où elle rencontrait Major de Montséant. Ils étaient tous deux dans une ville futuriste au nom de Paris. Ils étaient en voyage et en vacances aussi semblait-il. Major était à nouveau Cedric. Elle était Emilie. Ils entrèrent dans une auberge et commandèrent des magrets de canard au vinaigre de framboise. Ils discutaient, plaisantaient, en buvant un vin de Bordeaux. Major lui parlait de sa passion pour la guitare et les standards du jazz manouche. Elle lui décrivait ses ateliers d’écriture, ses séances de stretching. Soudain, alors qu’il entamait son plat de pommes dauphines, Major afficha une mine soucieuse. - Je ne l’ai pas encore trouvée, dit-il. - Mais, de quoi parles-tu ? - La clé, je ne sais pas où est la clé du paradis. Emilya rit aux éclats. - Mais, Namour, c’est Saint-Pierre qui en est l’unique gardien. Le visage de Major s’effaça. Emilie redevint Emilya d’Ardenne. Enfin, elle voyageait dans l’espace, elle était désincarnée. Elle survolait un campement, aux abords d’une ville fortifiée. Son esprit glissait à travers les tentes, sans qu’elle pût contrôler son déplacement. Tout à coup le mouvement cessa. Elle était dans un

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pavillon. Une ombre se penchait sur un dormeur dont les ronflements étaient insupportables. - Ah ! Mon Dieu Major ! Emilya bondit dans son lit. Elle était en nage. Elle avait fait un rêve terrifiant qui la laissait hagarde, assise sur sa couche, le dos calé contre l’édredon et le souffle court. Moins d’une demi-heure plus tard, Yannickael Le Prout se tenait à ses côtés. - Pour quelle raison m’avez-vous fait mander au beau milieu de la nuit, madame ? - Le chevalier de Montséant court un terrible danger, je le sais, je l’ai vu en rêve. Un pli soucieux se dessina sur le front du mage. Les propos d'Emilya ne faisaient que confirmer ce qu’il pressentait. Il l’écouta décrire la scène à laquelle elle prétendait avoir assisté au cours d’un songe. Le magicien en conçut une vive jalousie. En effet, il n’avait lui-même, depuis quelque temps, plus la moindre vision de Major de Montséant. Aussi, qu’une non-initiée pût avoir une prémonition aussi claire le rendait furieux. Il n’avait pas non plus oublié l’humiliation subie lors de son dernier entretien avec la duchesse. L’astrologue tenta tout de même de faire bonne figure en rassurant Emilya. Un rêve ne pouvait être prémonitoire qu’à la condition qu’il fût vécu par un magicien. Pour le commun des mortels, il n’avait aucune chance de se réaliser. - Vous en êtes certain, Yannickael ? - Tout à fait, madame et je ne saurais que trop vous conseiller d’oublier tout ça et de vous rendormir. Comme la duchesse semblait de bonne composition, il lui offrit une fiole qu’il tira de son manteau. - Tenez, madame, un petit élixir de ma composition qui vous aidera à trouver le sommeil. Il quitta la chambre. En refermant la porte, il souriait. La dame ne

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serait pas dÊçue. Il tenait sa vengeance.

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Jérusalem, la même nuit

Maryam étouffa un juron. La scène à laquelle elle assistait la stupéfiait. À tel point qu’elle passa plusieurs fois ses mains sur le cristal de sa boule puis sur ses yeux, qu’elle frotta vigoureusement, afin de s’assurer qu’elle n’avait pas la berlue. Dorianael était en train de se glisser dans la couche de ce Major de Montséant qu’elle exhortait pourtant à étrangler. Au lieu de ça, l’imbécile caressait maintenant les cheveux du chevalier en l’embrassant tendrement dans le cou ! Lorsqu’une main glissa dans son dos, Major grogna de plaisir. Il était avec Emilya dont les doigts jouaient avec sa chevelure. Elle lui murmurait des mots doux à l’oreille. Ses lèvres glissaient sur son visage… Il se dressa d’un bond sur sa couche. Cette haleine de cheval ne pouvait appartenir à Emilya. Il ne connaissait qu’une seule personne pour partager avec les bêtes qu’il nourrissait des exhalaisons de paille humide : Dorianael, le palefrenier ! - Ah maudit bougre ! Vas-tu me lâcher à la fin ou je t’étrangle de mes propres mains ? Major était debout. Il avait repoussé brutalement son valentin qui cependant revenait à la charge. Il s’accrochait à son cou à présent, essayant de coller son corps contre le sien.

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- Ah mais, en voici des façons ! Es-tu devenu fou ? Maryam n’en revenait pas. Cela ne pouvait durer. D’un coup, elle cessa d’envoyer ses incantations au cerveau de ce malheureux Dorianael qui visiblement interprétait ses ordres à contre sens. Aussitôt, le palefrenier changea de comportement. Il se frotta le visage, semblant émerger d’un long sommeil. - Que se passe-t-il ? demanda-t-il à son compagnon. - C’est bien la question que je me pose, sacripant. Tu te vautres dans ma couche et te transformes subitement en mignon ! Voilà ce qui arrive. - Je… je ne comprends pas… je devais faire un rêve éveillé. - Hé bien, ne t’avise pas de recommencer, maudit bougre, ou je t’embroche sans sommation. Maryam, elle, ne comprenait pas. Elle avait mélangé les ingrédients de son élixir avec parcimonie. Elle était certaine de ne pas s’être trompée dans les dosages. Certes, c’était la première fois qu’elle testait cette potion. Mais elle la tenait d’un magicien renommé, un certain Yannickael Le Prout, qu’elle avait rencontré au colloque des mages et astrologues de Constantinople, quelques années plus tôt. Cet homme visiblement jouissait d’une solide réputation parmi ses pairs. Se serait-il trompé dans le choix des ingrédients ? En effet, si au lieu de mettre de la testostérone de porcs dans sa mixture il avait utilisé du petit lait de colombe, il n’y avait rien d’étonnant à ce que l’agressivité de son cobaye se fût changée en sentiment amoureux. Elle refusait cependant de s’avouer vaincue. Elle tenterait de reprendre la main sur Dorianael au moment opportun.

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Jérusalem, 14 juillet 1099

Dans la soirée, l’ost franc donna l’assaut général. Tous ceux qui pouvaient encore marcher, les soldats comme les pèlerins de Pierre l’Ermite qui pour la plupart étaient de toute façon en sursis, se ruèrent vers les remparts. Prévoyant, le vizir fatimide avait fait renforcer les murailles extérieures de la ville Sainte avec des balles de paille. Sage précaution en vérité, car les catapultes n’avaient de cesse de projeter des tonnes de pierres dont l’effet était du coup amoindri. Les flèches enflammées des Fatimides pleuvaient sur les machines de guerre. Godefroy de Bouillon, qui était un archer émérite, saisit un brandon qu’il retourna de l’autre côté des remparts. Le résultat fut immédiat. La paille s’enflamma, rendant du même coup l’enceinte de la ville vulnérable. Le combat fit rage toute la nuit. Au petit jour, plusieurs quartiers de Jérusalem brûlaient. Les catapultes et les mangonneaux faisaient un bruit du tonnerre. Les blessés se comptaient par centaines, les cris, les plaintes se mêlaient aux sifflements des flèches, au crépitement des bûchers. La ville Sainte était devenue l’antichambre de l’enfer. Ceux qui ne pouvaient pas se battre se relayaient sans cesse pour acheminer l’eau vers les châteaux de bois qu’ils arrosaient abondamment afin de les prémunir contre les flammes. Major était aux côtés de Godefroy, dans le château des Lorrains. Parmi les

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morts et les blessés, il faisait face, l’arc à la main. Du haut des murailles ennemies, cinq catapultes les bombardaient incessamment. Un homme eut le crâne fracassé juste devant Major. Mais les Francs tenaient bon. À force de persévérance, les machines de guerre eurent raison des remparts. Ici et là, des brèches ébranlaient la forteresse. Vers neuf heures, la tour du duc de Lotharingie fut roulée jusqu’au pied des fortifications. Elle était indestructible. Des os de bêtes la garnissaient. À l’étage inférieur, entre les roues, les haleurs s’activaient. Les chevaliers attendaient à l’étage intermédiaire. Godefroy de Bouillon et son frère Eustache de Boulogne, Major de Montséant, Dorianael et quelques autres se tenaient au-dessus, sous la croix d’or qui dominait l’édifice. Major fut le premier à sauter sur le mur de la ville. Le duc et ses compagnons le suivirent puis ce fut le tour des chevaliers en arme. Sur les remparts, c’était l’affolement. Les défenseurs abandonnèrent leurs postes, fuyant vers les rues étroites du quartier juif et bientôt poursuivis par les assaillants. Tancrède, Robert Courteheuse et Robert de Flandre pénétrèrent à leur tour dans l’enceinte, rejoints bien vite par Raymond de Toulouse. L’esplanade du Temple fut une brève poche de résistance, rapidement balayée par la horde des chrétiens en furie. Les sarrasins furent poursuivis, massacrés. Le Temple de Salomon résista un jour et capitula. La mosquée el Aqsa fut le théâtre d’un des pires massacres de ce terrible épisode et soixante-dix mille hommes, des imams, des dévots, des ascètes trouvèrent la mort en ce lieu. Au nom du Christ, l’ost franc tua, viola, mutila. La ville fut pillée, saccagée. Partout fleurirent des bûchers où l’on entassait les morts. Au nom du Christ. Major était écœuré. Jamais il n’avait assisté à tant de violence. S’il n’y avait eu l’espoir que cela cesserait bientôt et la fin du pacte qui le liait à Godefroy de Bouillon, il n’aurait pu supporter plus longtemps ces abominations. Il se contenta, durant les combats, de défendre sa vie et se garda bien de poursuivre les 119


fuyards. Comme il errait dans une ruelle jonchée de cadavres, hagard, au bord de la nausée, il tomba nez à nez avec un homme qu’il reconnut immédiatement. - Toi ! Ici ! fit l’homme surpris. - Ah ! Sacripant ! Que fais-tu là ? Tu t’es vendu aux sarrasins ? Traître ! Jean d’Ardenne haussa les épaules. - Bah ! C’était sans conviction. Mes hommes, ces bons à rien, ont fui avec le vizir dès que les premiers des vôtres ont franchi la muraille. - Que ne les as-tu point suivis, lâche ? - J’ai pensé qu’il serait plus judicieux pour moi de rester là. Vos chefs ne me connaissent pas. Le vent a tourné et j’ai plus d’intérêt à me mêler à eux désormais. Allez ! Ôte-toi de mon chemin. Je m’en vais rejoindre les vainqueurs. Sur ces mots il dégaina son épée et avança vers Major. Le chevalier de Montséant lui barra la route. De son glaive, il le menaçait : - Il faudra que tu me passes sur le corps si tu veux passer. - Alors, tu vas mourir. L’acier des armes s’entrechoqua. Les deux hommes s’éprouvèrent dans des joutes savantes, sans que l’un ou l’autre n’affirme son avantage. Major prit un coup de poing au visage qui faillit l’estourbir. Jean d’Ardenne manqua de s’écrouler lorsque Major lui fit un croc aux jambes. Le timbre métallique du fer croisé résonnait dans la rue silencieuse. Enfin, après un long moment Major mit son adversaire à terre. Celui-ci tenta bien de se redresser, mais le chevalier lui asséna un coup de pied qui le renvoya aussitôt au tapis. - Ah ! Enfin ! Je te tiens ! Donne-moi la clé. - De quoi parles-tu ? Tue-moi, qu’on en finisse. Je suis peut-être un traître, mais je ne crains pas la mort. - Tu devrais, scélérat, car c’est en enfer que tu vas croupir. Mais donne-moi la clé de la ceinture de la duchesse Emilya et je te laisserais la vie sauve. 120


- Ha ! ha ! ha ! - Cela t’amuse donc ? - Mais que me demandes-tu là, imbécile ? - C’est dame Emilya qui m’envoie. Elle veut retrouver sa liberté. - Sa liberté ? Elle n’en a jamais fait qu’à sa tête la bougresse. Je me réjouis de la savoir prisonnière de la chaste ceinture pour le restant de ses jours. - Que veux-tu dire ? - Je n’ai plus la clé et tu ne sauras point ce que j’en ai fait. Allez ! Tue-moi si tu es un preux. Mais Major n’entendait pas en rester là. Il n’allait certainement pas renoncer si près du but. Il empoigna le duc d’Ardenne par son plastron et le secoua si violemment qu’il en perdit son glaive. L’autre, comprenant d’un coup que la situation tournait en sa faveur, joua des bras et des coudes pour se dégager. Il se démena tant et si bien qu’il y parvint. Il roula sur Major et serra fortement ses mains autour de son cou. - Raah ! C’est finalement moi qui vais te tuer. Et il serra, serra si fort que Major sentit le sang quitter son visage. Il suffoquait, toussait et tentait de happer l’air qui se refusait à descendre dans ses poumons. - Adieu, Major de Montséant, tu vas rejoindre l’enfer avant… Un sifflement fendit l’air et mit un point final à la phrase de Jean d’Ardenne, un terme à sa vie. Une flèche venait de se planter dans sa gorge. Il émit un dernier borborygme et s’effondra près de Major qui ne prit pas cas des Francs en armes qui venaient de lui sauver la vie. - La clé ? Qu’as-tu fait de la clé, scélérat ? - Pierre… le saint… Ahrg ! Il rendit l’âme sans en avoir dit plus. Il était bien temps que le maudit bougre songeât à Saint-Pierre, pensa-t-il subitement. Il allait plutôt avoir affaire à Lucifer !

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Château de Vezay, le 16 juillet 1099

- Ah ! Madame ! Quelle est cette diablerie ? Audreylis se signa. Elle regardait Emilya avec frayeur, n’osant s’approcher du lit. Ses joues étaient blêmes. Un tremblement nerveux agitait le doigt qu’elle tendait en direction de la Duchesse qui, encore à moitié ensommeillée, contemplait son amie avec étonnement. - Eh bien, Audreylis ! Quelle mouche t’a donc piquée ce matin ? On croirait que tu viens de croiser le diable en personne. - C’est que… c’est que… bégaya la malheureuse. Sans pouvoir articuler une phrase. De plus en plus intriguée, Emilya quitta son lit. Elle s’approcha de la servante qui fit un bond en arrière lorsqu’elle voulut lui saisir les mains. - Non ! - Enfin, vas-tu me dire ce qu’il se passe ? - Ve… venez ! Et Audreylis entraîna la Duchesse vers la pièce destinée à l’hygiène, en gardant toutefois une distance raisonnable afin que cette dernière ne puisse la toucher. Quand elles furent devant le meuble sur lequel reposait le miroir, elle dit : - Re… regardez. - Par la vierge Marie ! lâcha Emilya à son tour. Ah Seigneur !

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Quel malheur ! Enfin, mais qu’est-ce donc que cette… chose ? En même temps, elle se lissait le dessous du nez de l’index. - Grand Dieu, ce sont des vrais ! Atterrée, Emilya contemplait son visage dans le miroir et l’horrible moustache qui lui barrait la lèvre supérieure. Comment cela avait-il pu se produire, et ce, en si peu de temps ? Lorsqu’elle s’était couchée la veille, elle avait encore le visage glabre et voici qu’à présent, elle était aussi velue qu’un chevalier rentrant de campagne. - Ah ! Que faire, ma chère ? Je ne puis me montrer ainsi. Oh ! Mon Dieu ! Quelle faute ai-je donc commise pour mériter un tel châtiment ? C’est certainement l’œuvre du démon. Je suis maudite. Une larme roula sur sa joue. Oubliant d’un coup ses craintes, Audreylis approcha. Elle prit la Duchesse par les épaules et la serra contre son cœur. - Allons, monsieu… pardon, madame, il ne faut pas vous laisser abattre. Il doit bien exister un remède contre cette étrange… maladie. Je suis certaine que le thaumaturge saura vous en guérir. - Que Dieu t’entende, mon amie, mais, en attendant, que vais-je faire ? - Comment font les hommes, madame ? Comprenant où la servante voulait en venir, Emilya opina du chef. - Soit, trouve-moi le nécessaire et qu’on me débarrasse de cette diablerie.

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Ascalon, 20 juillet 1099

Le vizir Al-Afdal ruminait sa cuisante défaite. Il s’était réfugié à Ascalon avec ceux de sa garnison qui avaient survécu à l’invasion franque. Maryam en faisait partie. Dans le palais du gouverneur Iftikhar, la pythonisse avait repris du service. On venait la consulter pour un envoûtement, une guérison, ou pour connaître l’avenir. Elle s’était très bien adaptée à son nouvel environnement et ne se souciait guère de savoir ce qu’il advenait de Major le Fouilletrou de Montséant. D’ailleurs, lorsqu’Al-Afdal le rappela à son bon souvenir, elle accueillit avec mauvaise grâce ses propos qui la ramenaient face à ce qui pour elle n’était somme toute qu’un échec. - Dis-moi, femme, mon ami Jawad avait raison finalement, ce Major de Montséant est certainement possédé par quelque force occulte. - Qu’entends-tu par là, seigneur ? - C’est lui qui a conduit Jérusalem à sa perte. Il était avec les chefs chrétiens qui les premiers ont franchi les remparts. - Hum… fit Maryam qui n’avait pas très envie de s’aventurer sur ce terrain. - Il est certainement doté de pouvoirs démoniaques, sans quoi nos hommes auraient pu tenir tête à ces barbares jusqu’au retour du prophète. Ce Montséant est dangereux. Il pourrait encore semer le

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trouble. Il doit être arrêté. Maryam se garda bien de répondre, mais tout à son idée, le vizir poursuivit : - Tu as toujours la main mise sur son bras droit ? - Eh bien… non… enfin… oui… - Parfait ! Alors au travail. Non sans inquiétude, la jeune femme alla chercher sa boule de cristal et vint la poser sur la table devant le vizir. Elle redoutait d’être confrontée à nouveau au manque de coopération flagrant de son sujet. En même temps, elle était curieuse de réitérer l’expérience ratée qu’elle espérait du même coup conjurer. Elle passa plusieurs fois les mains sur le verre poli puis sur son visage et entonna toute une série d’incantations. Son regard se perdit dans le voile diaphane qui peu à peu s’éclaircissait au centre de la boule. Son esprit flotta sur l’esplanade et la mosquée d’Omar pour plonger sur la tour de David. Il plana dans une pièce où un couple faisait l’amour puis une autre dans laquelle un homme se flagellait, à genoux sur une planche cloutée, devant un crucifix. Enfin, quand elle reconnut les abominables ronflements, elle se reprocha encore une fois de ne pas avoir songé plus tôt à couper le son.

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Jérusalem, 20 juillet 1099

Cedric dansait avec Emilie sur la musique de "Purple Rain", elle collait son corps contre le sien et il avait une joue posée contre la sienne. C’était le mariage de Audrey et Dorian. Cedric se rappela du même coup sa rencontre avec Emilie, au lycée, et il eut un pincement au cœur. Comme cela lui paraissait loin. Ses mains posées sur les hanches d'Emilie, il se laissait guider. Il était bon danseur. La main d'Emilie lui caressait la nuque. Elle lui murmurait quelque chose à l’oreille. Avec la musique, il avait du mal à comprendre. - La… du par… Saint-Pierre… - Que dis-tu ? - La clé du paradis est entre les mains de Saint-Pierre, articula nettement Emilie puis elle approcha ses lèvres des siennes. Ce fut une odeur de paille humide qui l’alerta. En une fraction de seconde, Major était debout : - Ah ! Je t’y prends encore à jouer les mignons ! Éloigne-toi de ma couche ou je t’étripe, canaille ! Dorianael essaya encore de s’agripper à sa proie, mais celle-ci lui asséna un violent coup dans le ventre qui le fit se plier en deux. Il lui fallut un certain temps pour retrouver son souffle. Quand il y fut enfin parvenu, il avait du même coup recouvré ses esprits. Comme lors de sa dernière démonstration sentimentale envers son

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ami, il parut étonné. - Mais… pourquoi me frappes-tu, Messire ? - Ah ! Et tu oses te moquer de moi en plus ? Si tu n’étais point mon fidèle compagnon, je t’aurais déjà égorgé. Tu es… Tu es… Major s’emportait. Son visage avait brusquement pris un teint rubicond… tu es… possédé par le démon ! Ces mots lui étaient venus sans qu’il y réfléchisse, mais soudainement, il regarda Dorianael d’un drôle d’air, se demandant s’il n’avait pas soulevé là la raison du trouble de son ami.

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Ascalon, au même moment

Al-Afdad venait de claquer la porte en sortant. Maryam était furieuse. Ces deux énergumènes l’avaient ridiculisée devant le vizir. Elle balaya d’un geste rageur Dorianael qui, plié en deux cherchait à retrouver son souffle. Elle maudit en même temps ce mage franc, Yannickael Le Prout, qui l’avait roulée dans la farine. Et dire qu’elle avait accepté de coucher avec lui pour qu’il l’initie à son savoir. Il s’était bien moqué d’elle. Désormais, elle craignait pour sa carrière. Pour peu que le vizir ébruite sa petite démonstration nocturne et c’en était fini de sa popularité à la cour d’Iftikhar. Elle qui croyait avoir trouvé ici un débouché pour ses sortilèges. Où irait-elle ? Elle ne pouvait plus retourner chez elle, où elle avait tué une femme enceinte qui voulait se faire avorter en lui octroyant une potion périmée. La malheureuse avait vomi tripes et boyaux et rendu l’âme dans d’atroces souffrances sans pour autant rendre l’enfant. Le problème dans cette malheureuse affaire était que l’époux de la belle en question était un homme influent du pays. Il n’avait pas reproché à Maryam d’avoir tué sa femme, il en avait dix. Il ne lui pardonnait pas en revanche d’avoir été à l’origine du scandale qui s’en était suivi au sujet de la paternité de l’enfant. Il ne pouvait guère la revendiquer, en effet, puisqu’il avait été absent du royaume durant de longs mois pour ses affaires.

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Un nuage noir s’amoncelait sur l’avenir de la pythonisse et elle se demanda si le temps pour elle n’était pas venu de se recycler. Elle avait entendu parler d’un secteur florissant, le trafic de fausses reliques. Peut-être serait-il sage qu’elle se dirige dans cette voie ? Après tout, le monde évoluait, les coutumes et les mœurs aussi. De nouveaux produits se présentaient sur les marchés. Il faut s’adapter, vivre avec son temps, se dit-elle pragmatique.

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Château de Vezay, 21 juillet 1099

Quand Emilya se réveilla ce matin-là, son premier réflexe fut de se caresser le dessus de la lèvre supérieure. Elle émit un hoquet. La chose avait repoussé. De désespoir, elle se prit la tête entre les mains et là, elle ne put retenir un cri d’effroi. Elle sauta de son lit et courut jusqu’à la pièce d’aisance. Lorsqu’elle vit un visage sombre dans le miroir, elle ne reconnut pas l’homme qui la regardait avec des yeux affolés. La moustache avait doublé de volume, mais elle était insignifiante en comparaison de la barbe drue qui lui mangeait les joues. - Seigneur Jésus, fit-elle avant de se laisser choir sur le dallage et d’enfouir son visage entre ses genoux repliés sur sa poitrine. Elle était au comble du désespoir. Par quel sortilège cette maudite pilosité se révélait-elle subitement ? Non seulement elle était pourvue d’une barbe qui n’avait rien à envier à celle d’un bûcheron, mais fallait-il encore que celle-ci poussât à une vitesse dépassant l’entendement. Audreylis l’avait pourtant rasée la veille, mais elle était aujourd’hui déjà plus velue qu’une carmélite sur le retour. Le thaumaturge Gourrat, lorsqu’il l’avait visitée la veille, n’avait rien trouvé de mieux à dire que les colliers, qu’ils fussent de poils ou de perles, lui seyaient à ravir. Il avait été bien incapable de lui venir en aide cependant, laissant entendre qu’elle devait être

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victime d’un sortilège ou d’une maladie inconnue. Pensant que seul le mage Yannickael Le Prout pouvait lui être d’un quelconque secours, elle l’avait envoyé chercher, mais celui-ci était introuvable. Elle se demandait bien où il avait pu s’en aller. C’est dans cet état d’esprit qu'Audreylis la trouva lorsqu’elle lui rendit visite, accompagnée du chanoine Eddy Mitchell. Faute de mage, elle pouvait toujours s’en remettre à Dieu. Cela ne lui coûterait rien et de toute façon, un peu de chant liturgique lui ferait le plus grand bien. - Magnifique ! C’est tout simplement magnifique. Vous êtes le portrait juré de Demis Rousseau, un ménestrel de ma connaissance. Ah ! Madame ! Si votre ramage se rapporte à votre pelage, vous serez le Phénix de notre chorale. Vous allez nous chanter l’Ave Maria d’une voix de ténor à couper le souffle. - La barbe suffirait, répondit Emilya avec acrimonie. - J’ai demandé à ce qu’on apporte des ciseaux et du matériel de rasage, madame, dit Audreylis. - Oui, eh bien moi, j’espère qu’on va enfin mettre la main sur ce maudit magicien, rétorqua Emilya. - En attendant, rendons louange à Dieu, mes sœurs, fit le chanoine exalté : « … mes bien chères sœurs, reprenez avec moi toutes en chœur Pas de boogie woogie, pas de boogie woogie, Pas de boogie-woogie avant vos prières du soir… »

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Jérusalem, 22 juillet 1099

La cérémonie fut d’une sobriété déroutante eu égard à la symbolique qu’elle incarnait. Entouré de ses seuls Barons et d’un Evêque, Godefroy de Bouillon fut nommé avoué du SaintSépulcre en ce matin du 22 juillet 1099. Après de longues discussions, il avait refusé d’être couronné et acceptait modestement ce titre de protecteur de la ville Sainte. - Je ne puis être roi au royaume du tout puissant, annonça-t-il solennellement en s’inclinant devant l’évêque qui posa symboliquement sur sa tête une couronne de paille. Cette décision n’était pas pour déplaire au clergé qui ainsi gardait le pouvoir de décision sur la cité. Elle avait aussi l’avantage de ne pas nourrir la jalousie des différents barons qui avaient conduit la croisade et qui revendiquaient plus ou moins le droit d’ingérence sur la ville. Si les protagonistes de cette assemblée avaient toutes les raisons d’être satisfaits, Major, qui était assis à la droite de Godefroy, était indifférent à la scène. Depuis que Jean d’Ardenne était mort, emportant avec lui le seul espoir qu’il avait de récupérer la clé du paradis, il n’avait plus goût à rien. Jamais il n’oserait se présenter devant Emilya pour lui avouer sa déconvenue. Il ne souhaitait pas non plus rester auprès de Godefroy et de ses barbares qui ne songeaient qu’à guerroyer. Il ne savait pas trop de quelle façon il allait combler son désespoir et

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les prochaines années de sa vie. Il en était si affligé qu’il envisageait, pourquoi pas, de se retirer dans un couvent de bénédictins. Il pourrait ainsi expier ses fautes et s’assurer du même coup, à l’heure blême, une place confortable chez SaintPierre. Il aurait au moins l’assurance de voir la clé du paradis, et ce, pour l’éternité, songea-t-il avec amertume comme la cérémonie d’adoubement s’achevait. Est-ce par association d’idées qu’il se précipita dans le sillage de l’évêque qui déjà s’éloignait ? Il aurait été bien incapable de le dire. Toujours est-il qu’une subite impulsion le fit rattraper le prélat qui se retourna vivement lorsqu’il s’agrippa à sa robe. - Oui, mon fils, que puis-je pour toi ? C’était un homme replet qui affichait un sourire suffisant. Major décida de ne pas s’abaisser au délit de faciès et demanda humblement : - Pardon, mon père, j’aimerais vous entretenir au sujet d’un ami, commença-t-il en désignant discrètement du menton Dorianael qui se tenait à l’écart. - Oui ? - Je crains que le malheureux ne soit possédé par quelque démon et… - Ah ! Un exorcisme ! C’est incontestablement ce qu’il lui faut. Je ne pratique malheureusement pas moi-même cette discipline. Je puis en revanche faire venir un homme aguerri à ces pratiques. - Faites-le venir, mon père, je vous en serai reconnaissant. Ainsi, une heure plus tard, alors que Major et Dorianael avaient regagné leurs appartements au pied de la tour de David, on cogna à leur huis. L’homme qui se présenta ne leur était pas inconnu : - Ah ! Messire de Montséant ! Vous me voyez ravi de vous retrouver. - Bienvenue à vous, mon père, comment se porte l’Ermite ? - Le saint homme est fatigué, mais il est comblé. Il a conduit les pèlerins jusqu’ici, accomplissant ainsi la volonté divine.

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Sur quoi, le chanoine Benoît Herseiz, le plus proche collaborateur de Pierre l’Ermite, que Major et Dorianael avaient rencontré en Bulgarie, s’enquit de l’état du possédé. Lorsque Major lui eut résumé de quoi il retournait, le prélat se signa. - Mon Dieu ! Le malheureux ! Amenez-le-moi immédiatement avant qu’il ne se damne à tout jamais. Ce fut ainsi que Dorianael se retrouva aspergé d’eau bénite, achetée le matin même par le prélat à une certaine Maryam. Cette jeune femme prétendait rentrer tout droit d’une ville lointaine où la Vierge Marie lui serait apparue, faisant ses ablutions au bord d’une rivière dont l’eau naturellement posséderait des vertus mystiques. Le chanoine marcha ensuite dans toute la pièce, une cassolette d’encens à la main afin d’assainir l’atmosphère. Puis il revint vers Dorianael et commença à réciter des prières qu’il ponctuait de temps à autre en tapant du pied et en crachant sur le sol. Le palefrenier commençait à s’agiter. Ses membres étaient secoués de tremblements. Ses lèvres frémissaient et ses yeux roulaient dans leurs orbites. - Quitte ce corps Asmodée ! hurla Benoît Herseiz. Va-t-en ! Laisse notre frère en paix ! À l’énoncé de ces injonctions, Dorianael s’effondra sur les dalles. Il se roula en chien de fusil, parcouru de spasmes. Le chanoine continuait : - Vade retro Belzébuth, ce serviteur de Dieu ne t’appartient pas. Retourne vers les ténèbres, Tentateur. Il brandissait une croix au-dessus du corps agité de violents soubresauts et hurlait maintenant : - Satan ! Lucifer, prince des ténèbres, ou qui que tu sois ! Abandonne ce corps, au nom de Dieu, Jésus, Marie, l’âne, le bœuf et tous les anges… Et Dorianael se roulait sur le sol, comme dévoré par un feu intérieur. Il criait, bavait, se frappait la tête contre le sol. Enfin, il eut un dernier soubresaut et son corps brusquement se raidit. - Par la sainte Croix, fit Major. Qu’as-tu fait, maudit calotin ? Tu me l’as tué ! 134


Alors qu’il se précipitait vers le malheureux qui effectivement semblait plus mort que vif, le chanoine l’arrêta : - Non ! Reste où tu es ! Le Malin rôde encore. Il pourrait très bien s’emparer de toi. Puis il récita des Notre Père mêlés de singulières imprécations : - Notre Père qui es aux cieux, protège notre frère de la luxure et de la fornication, que ton nom soit sanctifié… Eloigne de lui les folles femmes et la tentation du plaisir charnel et que ton règne vienne… Préserve-le des mœurs sodomites, des maladies honteuses, de la masturbation, de la capote, des rêves érotiques, des pensées salaces, des vierges lubriques, des animaux dépravés… et donne-lui le pain de ce jour…sans vin et surtout sans kebab, la nourriture des chiens infidèles… La liste fut interminable. Quand il se tut, Dorianael commença à bouger. Il se redressa lentement et, comme au sortir d’un rêve, se frotta les yeux. Puis il se mit debout et dit : - Ah ! Mon père ! Me voici un homme nouveau. Un sang neuf bout dans mes veines. Je me sens purifié jusqu’au fondement… - Amen, répondit Benoît Herseiz en rengainant son crucifix encore fumant. Va dans la paix du Christ. - Me voici prêt à ensemencer un couvent de jeunes bénédictines, foi de Dorianael ! - Ensemencer ? Comment ça ? interrogea Herseiz d’un air suspicieux. - Mais de la parole divine, naturellement. - Hum… Naturellement. - Dites-moi, mon Père, fit Major à brûle-pourpoint, d’où tenezvous ce talent d’exorciste ? - Oh, je n’ai guère de mérite, mon fils. Je vis près de Pierre l’Ermite. Le saint homme m’éclaire. Près de Saint-Pierre je touche déjà le paradis, n’est-il pas le gardien de la clé ? La clé ! Saint-Pierre... Le gardien de la clé du paradis. Ces mots fusèrent dans la tête de Major comme des éclairs dans 135


un ciel d’orage. Décidément, depuis le temps que cette phrase le possédait sans qu’il sût vraiment pourquoi, il se demanda alors si Pierre l’Ermite n’était pas lié à cette histoire. Il voyait mal de quelle manière encore, mais il fut illuminé par une inspiration subite. - Conduis-moi près de Pierre l’Ermite, fit-il brusquement. Une demi-heure plus tard, Benoît Herseiz présentait Major et Dorianael au vieil homme. Il était plus décharné encore que la dernière fois qu’ils l’avaient rencontré. Il reconnut néanmoins ses visiteurs au premier coup d’œil. - Ah ! Major de Montséant, approche-toi que je te bénisse. Ne t’avais-je pas dit que tu siégerais à la droite du premier roi chrétien de Jérusalem, mon fils ? Major se souvint de la prophétie de l’Ermite, mais là n’était point l’objet de sa visite. Il éluda le propos et dit : - Mon Père, n’auriez-vous pas en votre possession une clé par hasard ? - Il est donc mort ? - De qui parlez-vous, mon Père ? Sans se donner la peine de répondre, Pierre l’Ermite fourragea d’une main fébrile sous la toile de son scapulaire. Il en extirpa une grosse clé argentée, pendue à son cou par un simple lacet de cuir. - Cette clé m’a été confiée par un brave, un combattant du Christ. Je savais que lorsqu’il mourrait quelqu’un viendrait reprendre le bien précieux qu’il m’a confié. Tu le connaissais, mon fils ? Comment est-il mort ? En combattant le sarrasin j’imagine. - Mais qui est cet homme ? interrogea Major qui n’y comprenait rien. - Le Duc Jean d’Ardenne. Je l’ai rencontré alors qu’il partait de Lotharingie pour s’en aller rejoindre les troupes de Godefroy de Bouillon. Il m’a alors confié la clé de son bien le plus précieux… la chapelle de son château. N’est-ce pas là le signe d’une sincère dévotion ?

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- La clé de sa… chapelle ? - Oui. Il m’a fait l’effet d’un homme fort pieux. Il m’a confié y pénétrer chaque soir. Il disait que l’entrée de la crypte était pareille aux portes du paradis, que les parois de la nef ruisselaient du désir d’amour, qu’une flamme brûlait au fond du tabernacle et qu’il s’y donnait corps et âme, jusqu’à l’extase ! Ce Jean d’Ardenne était animé par le feu divin, c’est certain. Mais tu ne m’as pas répondu. Est-il mort en combattant l’ennemi ? - Heu… oui… bredouilla Major, émerveillé par une si précise description du jardin intime d'Emilya d’Ardenne. - Alors, puisque c’est toi qui te présentes à moi, cette clé t’appartient, dit Pierre l’Ermite en ôtant le lien de son cou pour le passer derrière la nuque du chevalier. Que cette sainte chapelle devienne le lieu de tes dévotions, mon fils. - Mais j’y compte bien, mon Père. Devant Dieu j’en fais le serment, fit Major en se frappant la poitrine. - Alors, va dans la paix et que Dieu soit avec toi. Se tournant alors vers Dorianael, Major dit simplement : - Rentrons en Lotharingie, mon brave, notre mission est achevée.

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Château de Vezay, 25 juillet 1099

- Dieu soit loué, vous voici de retour, mais où diable étiez-vous passé ? Emilya d’Ardenne était en colère contre Yannickael Le Prout qui avait disparu depuis plus d’une semaine. Elle était en même temps soulagée de le voir enfin reparaître. Elle était toujours soumise aux caprices d’une foisonnante pilosité qui avec indécence lui recouvrait la moitié du visage. Face à l’incompétence des thaumaturges, en dépit des prières du chanoine Eddy Mitchel, visiblement peu entendues par le Très Haut, elle misait sa chance ultime sur le mage. Ce dernier, savourant sa vengeance, dit avec détachement : - Mes affaires m’ont conduit aux confins du royaume, madame. J’ignorais que vous étiez… souffrante. Croyez bien que, sitôt que j’ai appris votre malheur, je me suis empressé de revenir vers vous. - Bien ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Avez-vous déjà rencontré une telle diablerie ? Le magicien se massa le menton, que par ailleurs il avait fraîchement rasé et lisse comme un genou de carmélite. Il fit semblant de fouiller sa mémoire avant de répondre. - Hum… je dois dire que je n’en ai pas le souvenir. Il y a bien, dans la péninsule ibérique, au bord de l’Atlantique, un peuple dont

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les hommes se laissent pousser la moustache afin de ressembler à leurs mères… mais cela reste une exception. Ils se nourrissent exclusivement de morue, peut-être est-ce la cause de cette anomalie ? Avez-vous consommé la chair de ce poisson ? - Non, du tout. Mais, je vous en prie, faites quelque chose. Délivrez-moi de ce sortilège. - C'est-à-dire… je ne sais pas si j’en ai les compétences, je ne suis qu’un modeste astrologue. Yannickael Le Prout jouissait intérieurement de la supplication qu’il pouvait lire dans le regard de Emilya. Elle était prête à lui manger dans la main. Si elle n’avait été contrainte par cette maudite ceinture de chasteté, il aurait probablement monnayé son talent en nature. Mais ce que dit la Duchesse lui suffit : - Sur le tombeau du Christ, délivrez-moi, Yannickael, vous êtes le plus grand mage de tous les temps. Si vous trouvez l’antidote au sortilège qui me possède, je vous recommanderai auprès des plus grands seigneurs de tout le royaume franc. - Hum… Madame est trop bonne. Tenez. Essayez donc ceci. Comme par miracle, il sortit de son manteau une fiole contenant un liquide visqueux que Emilya s’empressa d’ingurgiter. - Et après ? interrogea-t-elle. - Attendez et priez, madame. Si tout se passe bien, dans vingtquatre heures au plus tard vous retrouverez votre peau glabre. Sinon… Il n’eut pas le temps de terminer. La porte de la pièce venait de s’ouvrir sur Audreylis, accompagnée de Marie. La Duchesse fut si surprise de revoir la jeune servante qu’elle en oublia ses tourments. - Marie ! Vous, ici ! Mais, je vous croyais emmurée à jamais chez les bénédictines. - Ah ! Madame ! Ne me parlez plus de ces ingrates. Figurez-vous qu’elles m’ont renvoyée ! - Enfin, pourquoi donc ? - Oh ! Je faisais selon elles une consommation effrénée et mal appropriée de cierges. Il paraît que j’ai le diable au corps, 139


madame. Elle ne dit pas que la goutte d’eau qui fit déborder le vase fut lorsque la Mère Supérieure s’aperçut que la jeune délurée, non contente d’avoir dévalisé les chandeliers de la chapelle, s’était attaquée au cierge pascal, doté il est vrai de proportions intéressantes. Lorsqu’elle avait retrouvé l’objet du délit sous le lit de la novice, la religieuse l’avait expulsée du couvent sans autre forme de patenôtre. - À la bonne heure, fit Emilya, je suis heureuse de te retrouver. Semblant seulement remarquer les poils au menton de la Duchesse, la jeune femme bégaya : - Ma-madame, votre… Elle passa une main sur sa joue pour achever la phrase qui restait bloquée dans sa gorge. - Ce n’est rien, ma fille, un petit désagrément en passe de rentrer dans l’ordre, n’est-ce pas Yannickael ? Mais l’astrologue ne répondit pas. Il avait profité de la confusion pour s’éclipser, non mécontent d’abandonner la Duchesse à l’expectative qui ne manquerait pas de la ronger durant les prochaines vingt-quatre heures.

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Château de Vezay, 3 juin 1100

- Ils sont revenus ! Ils sont revenus ! Audreylis venait de faire irruption dans la chambre d'Emilya. La Duchesse sortait tout juste de la salle d’aisance. L’horrible moustache qui l’avait tourmentée quelques mois plus tôt n’était heureusement plus qu’un mauvais souvenir. Elle portait une longue robe chamoisée qu’elle essayait pour la première fois. Elle comptait la tester en l’exhibant au regard des fidèles dans la chapelle du château, assez fréquentée pour la messe dominicale. - Madame, madame, ils sont là ! - Enfin, mais de qui parles-tu, mon amie ? - Dorianael, le chevalier de Montséant ! Ils sont de retour ! Sur ces mots, Audreylis se précipita par la porte restée grande ouverte, Emilya sur les talons. Les deux femmes firent irruption en même temps dans la grande salle du donjon où les aventuriers attendaient. Sitôt qu’il vit la Duchesse, Major se jeta à ses pieds, tandis qu'Audreylis tombait dans les bras de son amant de palefrenier qu’elle embrassa goulûment en dépit de la forte haleine de foin mouillé qu’il exhalait sans vergogne. - Major le Fouilletrou de Montséant, vous voici enfin parmi nous. Que Dieu soit loué. Où est la tête de Jean ? Embarrassé, Major fit un clin d’œil à Dorianael qui déballa un objet emballé dans un drap brun. La lumière qui filtrait par la

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fenêtre sous laquelle il se tenait éclaira le polissage d’un crâne trop blanc. Major craignit un instant qu'Emilya lui demande quelques explications, mais elle parut se contenter de ce qu’elle voyait. Le chevalier se garda bien de lui dire que la tête de son tendre époux était en fait restée à Jérusalem. Il était si dépité, lorsque le Duc était mort en emportant avec lui son secret, qu’il n’avait à ce moment-là pas songé à le faire décapiter. Il était alors dans un tel état de désespoir qu’il ne croyait plus pouvoir revenir en Lotharingie. Le crâne que Dorianael exhibait à présent n’était autre que celui du brigand auquel il avait fait trancher le cou pour faire de ses cheveux la perruque destinée à Major. C’était pour le tournoi qui avait fait de lui un chevalier, avant son départ pour la ville Sainte. Conscient que la Duchesse risquait de lui demander la tête de son époux, Major était fort embarrassé de rentrer les mains vides. Dorianael avait ainsi eu l’idée lumineuse de récupérer le crâne qu’ils avaient vendu aux bénédictins avant leur départ, en le faisant passer pour une relique de Saint Jean-Baptiste. L’affaire n’avait pas été simple tant les religieux étaient convaincus de la sainteté de leur calebasse. Il avait dû leur promettre en échange le coccyx de Saint Hippolyte, seule partie du corps de ce martyre du premier siècle que les lions avaient boudée dans l’arène. Il ne voyait par ailleurs pas encore où se procurer la chose, mais il aurait bien le temps d’y songer plus tard, pensait-il avec pragmatisme. - Très bien, valeureux chevalier, avez-vous la clé ? s’enquit Emilya impatiente. Major passa une main sous sa tunique. Il défit le lacet passé autour de son cou et rendit son bien à Emilya d’Ardenne. - Seigneur Jésus, me voici libérée. Major de Montséant, redressezvous. Je vais faire de vous mon époux, le nouveau Duc de Vezay. Sortez, vous autres ! ordonna-t-elle à l’intention de Dorianael et Audreylis qui ne se firent pas prier pour s’enfuir vers les écuries, haut lieu de leurs tendres ébats par le passé. La porte se referma et la suite se déroula comme dans un rêve… 142


Dans un mouvement feutré, la robe de la Duchesse glissa sur le sol. Le cliquetis d’un verrou teinta dans la paix matinale, et les portes de l’Éden s’ouvrirent enfin…

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Château de Vezay, 7 juin 1100

La chapelle était bondée. Tout ce que la Lotharingie comprenait de seigneurs et anoblis avait été convié pour le mariage d'Emilya d’Ardenne et de Major de Montséant. Si l’heureux élu leur était inconnu, son épopée sur les routes de Jérusalem en revanche ne l’était pas. Peu de pèlerins en effet rentraient d’Asie Mineure et les colporteurs avaient su faire déjà de l’aventure du chevalier de Montséant un récit épique et héroïque. Il n’était pas moins considéré que comme le libérateur de Jérusalem qui seul, au mépris de sa vie, par son courage et par sa foi, avait vaincu les sarrasins et repris la ville aux infidèles. Si certains en concevaient sans doute une vile jalousie, il suscitait cependant pour la plupart une vive admiration. Le chanoine Eddy Mitchel lui-même était ému lorsqu’il accorda sa bénédiction aux nobles époux. Traditionnellement, il chanta son boogie-woogie, repris naturellement en chœur pas ses ouailles, depuis longtemps rompues aux rythmes du rock’n roll. Quand la cérémonie fut terminée, on se rassembla dans une pièce du donjon pour boire et se distraire en attendant le banquet prévu dans la grande salle. C’est dans celle-ci que se tenait Major en attendant que sa tendre aimée parvienne à se débarrasser des convives qui festoyaient à côté. Il regardait distraitement une jeune servante occupée à arranger des branchages séchés dans un

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vase afin d’égayer la table. Une voix, en provenance des cuisines, subitement l’arrêta. La jeune femme abandonna alors son ouvrage et s’en fut rejoindre ses pairs. Elle avait reposé le vase juste sur le rebord de la table et celui-ci tout à coup glissa pour venir se fracasser sur le dallage. Il ne sut pourquoi, Major en fut brusquement contrarié. L’amas de branchages et de terre brisée sur le sol venait troubler la parfaite harmonie qui régnait dans la pièce. Les plats débordants de mets colorés, les carafes de vin à la robe mordorée, les chandeliers et les lustres brûlant de mille feux, les tapisseries aux murs, tout n’était que beauté, hymne à la cérémonie qui venait de l’unir à Emilya. Cette note imprévue venait d’un coup assombrir le tableau, son tableau, celui de sa femme. Aussi, sans même réfléchir, Major s’empara d’une balayette de joncs abandonnée dans un coin par quelque servante sans doute. Il se mit à balayer frénétiquement le sol afin de rassembler les détritus qu’il comptait faire évacuer au plus vite. Mais à ce moment, la porte de la salle s’ouvrit sur des damoiselles de haut rang qui, s’ennuyant des convives dans la pièce voisine, cherchaient de quoi alimenter leur médisance. Major leur offrit plus qu’elles n’auraient pu l’imaginer. Le Duc de Vezay, époux de Emilya d’Ardenne, récurant le sol comme une servante de basétage ! - Ah ! Mais voyez-vous ça, fit l’une d’elles. La Duchesse Emilya aurait-elle épousé un larbin ? - À moins qu’elle ne se soit amourachée d’un mignon ? suggéra une autre en ricanant. Avant qu'Major n’ait eu le temps de répliquer, elles avaient quitté la salle, riant et gloussant comme des pintades. Moins de deux heures plus tard, alors que le banquet battait son plein, la nouvelle s’était propagée comme un incendie dévastateur. Comme il était attablé entre Emilya et Yannickael Le Prout, Major ne pouvait ignorer les sourires en coin, les regards moqueurs qui incessamment le provoquaient. Lorsque l’astrologue l’apostropha, il crut mourir de honte. 145


- Hum… Si je puis me permettre, Messire, afin de faire taire les médisances… j’ai en ma possession un élixir qui développe incroyablement la pilosité. Si vous en buvez maintenant, avant vingt-quatre heures, vous serez plus barbu qu’un bouc. Il serait alors mal venu à quiconque de vous traiter de mignon… - Tais-toi, maudit bougre, ou je te fais couper la langue, fit Major furibond. Oublies-tu que tu t’adresses au Duc d’Ardenne ? - Pa…pardonnez-moi, Messire, bredouilla Yannickael Le Prout en réalisant brusquement qu’il avait outrepassé ce que la bienséance lui autorisait. - Ce… ce n’était qu’un… con… qu’un conseil. - Hé bien ! Tu es désormais sommé de te taire ou je te fais empaler. L’astrologue se tint à carreau, mais le reste des convives s’amusa bien de la déconvenue du tout nouveau Duc de Vezay. Une semaine plus tard, toute la Lotharingie le nommait le mignon de la Duchesse. L’affaire prit une telle ampleur que la belle ne le supporta pas. Moins d’un mois après le mariage, le divorce fut prononcé et Major quitta le château pour ses terres de Montséant que dans sa mansuétude Emilya d’Ardenne lui laissa cependant. Commença alors pour Major une existence insipide, de remords et d’ennui, et il sombra dans l’oubli, sort malheureux de tout héros délaissé par la gloire. La clé du paradis lui avait fait entrevoir l’empyrée, mais il finirait ses jours dans la solitude, sous un ciel maussade.

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2015

Samuel Le paon sursauta. Son patient venait de se raidir d’un seul coup. Il l’écoutait depuis trois heures raconter une histoire invraisemblable sur laquelle il était bien incapable de porter le moindre jugement. Il ignorait si Cedric Chaumotn avait réellement vécu la folle aventure qu’il venait de conter ou si elle n’était que le pur fantasme d’un esprit perturbé. Si tel était le cas, il devait reconnaître à son patient une imagination débridée et il en était impressionné. Sinon, c’était terrifiant et il ne préférait pas y songer. Quoiqu’il en fût, le malheureux avait après cela plongé dans un profond mutisme qui durait depuis de longues minutes. La brusque tension qui bandait soudainement son corps était la première manifestation de vie qui l’animait depuis. S’il en fut tout d’abord rassuré, le psychanalyste trembla à nouveau lorsque son patient ouvrit les yeux. Dans quel état allait-il lui revenir ? Après la curieuse expérience qu’il venait de vivre, il risquait en effet d’être pour le moins troublé. Le paon craignait désormais pour la santé mentale de son sujet qui, certes, selon toute apparence, était rentré chez lui sain d’esprit, mais qu’en était-il à présent ? À son grand soulagement, c’est d’une voix calme qu’il s’adressa à

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lui : - Je… je… où suis-je ? - Bonjour, Major… enfin, Cedric, pardonnez-moi, tenta Le paon. Je suis Samuel Le paon. Vous êtes dans mon cabinet, au 103 boulevard des poilus. Vous êtes venu me consulter pour… - Oui, je me souviens, ma phobie des tâches ménagères. Je sais à présent. Je ne comprends pas bien ce qui m’est arrivé, cette sorte de rêve, de voyage dans le temps… C’était incroyable, mais je me sens bien maintenant, léger. - Hum… intéressant, fit Le paon, vous êtes un cas unique. Il va falloir que vous me décriviez ce que vous avez vécu en détail. Nous allons publier des articles, nous serons célèbres, cher ami, sans aucun doute. - Non. Rien de tout ça, le modéra Cedric. Dites-moi seulement combien je vous dois et laissez-moi partir. Oubliez-moi. - Mais… enfin, vous ne vous rendez pas compte, vous avez vécu quelque chose d’extraordinaire, de révolutionnaire, insista l’analyste. La science a besoin de votre témoignage… - NON ! trancha fermement Cedric. Surpris, ne tenant pas sans doute à éprouver la patience d’un patient qu’il savait, pour avoir pu l’observer durant les heures précédentes, capable de colères phénoménales, Le paon abandonna. Il encaissa le chèque de Cedric et l’accompagna vers la porte. Avant que celle-ci se referme, il dit une dernière fois : - Si vous changez d’avis, surtout, n’hésitez pas à revenir vers moi. Cedric enfila rapidement le couloir et disparut, happé par l’ascenseur dans lequel il s’engouffra sans plus se soucier de l’analyste. Ébranlé, ce dernier rentra dans son bureau. Il se laissa choir sur le fauteuil devant son ordinateur. En hochant la tête, d’un air sceptique, il tapa ce simple mot dans Google : réincarnation.

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Epilogue

La nuit tombait sur la ville de Bordeaux lorsqu'Emilie arriva devant l'appartement silencieux. Avant qu’elle ne pousse la porte, elle reconnut le bruit de l’aspirateur de l’autre côté. Cedric était rentré. Son cabas sous le bras, elle appuya sur la poignée et donna un coup d’épaule dans le battant pour ouvrir. Le son de l’appareil électroménager provenait de la salle à manger. En se dirigeant vers la cuisine, Emilie essayait de se rappeler du jour où Cedric avait déjà passé l’aspirateur dans l’appartement. Mardi ? Lundi soir ? Elle ne savait plus très bien. En tout cas, c’était cette semaine et comme c’était aujourd’hui jeudi, cela ne faisait pas plus de deux ou trois jours. « C’est qu’il devient un vrai petit homme d’intérieur, mon Cedric », songea-t-elle en souriant. Dans la cuisine, l’évier était vide. À cause du bruit du moteur dans la pièce voisine, elle n’entendait pas ronfler le lave-vaisselle, mais le voyant de fonctionnement était au vert. L’appareil était en route. Emilie rangea ses courses et se prépara un thé vert. Elle n’en revenait toujours pas de la miraculeuse transformation de son compagnon. Cela faisait maintenant trois semaines qu’il avait consulté cet analyste recommandé par son ami Dorian et Cedric était depuis animé par une véritable frénésie des tâches ménagères. Elle ignorait quel moyen Le paon avait employé pour

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guérir son patient, mais elle devait bien admettre que c’était efficace. Cedric était resté évasif à ce sujet. Il lui avait vaguement parlé d’hypnose, de régression dans le passé, l’enfance supposaitelle. Il semblait peu désireux de s’épancher sur le sujet. Soupçonnant que l’ancienne phobie de son compagnon devait être liée à un événement douloureux de son passé, elle n’avait pas cherché à en savoir plus. Elle respectait ses silences. L’amour, c’était ça aussi, laisser à l’autre le droit de cultiver son jardin secret. Après tout, Cedric était guéri et seul cela était important. Quand l’eau frémit dans la bouilloire, Emilie remplit sa tasse qu’elle laissa refroidir dans la cuisine pour aller dire bonjour à l’homme de sa vie. Il éteignait tout juste l’aspirateur quand elle passa ses mains autour de sa taille, par derrière. Elle remarqua seulement alors que le téléviseur était allumé. Une voix off commentait un reportage sur les animaux. - Alors, Monsieur Propre, toujours en pleine activité ? Cedric se retourna pour déposer un baiser furtif au coin de ses lèvres. - Salut Bébé, tu as passé une bonne journée ? - Oui, j’ai dû me contenter d’un sandwich entre 13h et 13h30, mais à part ça, rien. Une journée ordinaire. Et toi ? - Oh ! Pas grand-chose, j’ai terminé tôt ce soir. Le générique de fin du documentaire s’achevait. Emilie remarqua, sur la table du salon, un livre sur le moyen âge, une biographie de Godefroy de Bouillon. Elle ignorait d’où venait cette subite attirance de son conjoint pour le moyen âge, mais il dévorait depuis peu les ouvrages sur le sujet. Étrangement, cet engouement pour la période de la première croisade correspondait à son entretien avec l’analyste. Se souvenant de sa tasse de thé dans la cuisine, Emilie s’éclipsa. - Veux-tu que je te serve quelque chose, chéri ? lança-t-elle en quittant la pièce. - Je veux bien une bière. - Au fait, je ne t’ai pas dit, j’ai fait un loto aujourd’hui. Si on 150


gagne, on part pour un mois à la réunion, d’accord ? Cedric répondit de façon évasive. Sur l’écran du téléviseur, le documentaire animalier avait cédé la place au journal. Les caméras filmaient les décombres d’un immeuble, une voiture calcinée, des flaques de sang sur le bitume. Des femmes voilées criaient et pleuraient puis l’image changea. Cedric reconnut un hôpital de fortune. Le commentateur présentait un homme qui venait d’avoir les deux jambes arrachées dans l’attentat à la voiture piégée. - Tu crois qu’on va gagner, chéri ? La voix d'Emilie couvrit celle du présentateur et Cedric n’entendit pas le nom de la ville où s’était produit l’attentat. Était-ce Jérusalem ? Tel-Aviv ? Bagdad ou Kaboul ? Il n’eut pas le temps de s’interroger, car l’image à nouveau changea. Une foule hystérique défilait dans une rue de Gaza. Des hommes aux visages tordus par la rage brandissaient le canon de leur Kalachnikov vers le ciel. Des enfants au regard brûlant de haine piétinaient un drapeau. La caméra zooma sur une tribune où un barbu enturbanné haranguait la foule en l’exhortant, au nom de Dieu, à détruire l’ennemi infidèle. Horrifié, Cedric se saisit de la télécommande. Il changea de chaîne. Un autre journal télévisé. Une autre ville. Le Caire où un homme venait d’être condamné à mort. Son crime ? Avoir aimé un autre homme. Le sang s’accéléra dans les veines de Cedric. Son cœur se gorgea de tristesse. La nausée au bord des lèvres, il éteignit rageusement le téléviseur. Emilie poursuivait son rêve. - Le tirage a lieu samedi soir. J’aimerais bien pouvoir voyager dans le temps pour savoir déjà si mon numéro sortira gagnant. Dis, chéri, tu crois que ce sera un jour possible, de voyager dans le temps, au moins en esprit ? Ce serait génial, non ? Cedric ne répondit pas. En dépit de sa singulière expérience, il n’aurait pas parié sur la transmigration de l’âme dans le temps. Il était bien incapable de se prononcer aussi sur d’éventuels voyages 151


dans le futur. Mais une terrible certitude d’un coup l’assaillit. Si l’esprit, l’âme, ne voyageaient pas dans le temps, la bêtise humaine, l’intolérance, l’obscurantisme et les intégrismes de tout genre malheureusement étaient intemporels. Un immense sentiment de lassitude le submergea. Emilie vint le rejoindre. Elle posa sa tasse et la limonade sur la table basse. Cedric l’enlaça. Il serra très fort contre lui ce corps aimé, vivant. Enfouissant son visage dans les cheveux d'Emilie, il respira son parfum à pleins poumons, à s’enivrer, à en perdre haleine. Là, maintenant, il touchait du bout du cœur un coin du paradis.

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