Chants Libres : 20 ans de création - extraits

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La compagnie Chants Libres est née en réponse à un besoin urgent de donner aux compositeurs d’aujourd’hui une tribune pour leur écriture vocale, en particulier de forme opératique. Pourquoi ? Parce que l’opéra, art total considéré à une époque comme étant « l’outil » par excellence pour communiquer une parole, s’était au fil du temps sclérosé et figé, perdant ainsi l’intérêt des créa­ teurs d’aujourd’hui. Et nous croyions que notre monde, assoiffé de découvertes et ouvert sur la communication planétaire, aurait tout à gagner à redonner à cet art total son rôle de lieu de rencontre. Nous le croyons toujours. Devant le manque flagrant de tremplins contemporains autres que ceux, plus populaires, encouragés par les grandes institutions québé­­ coises, Joseph Saint-Gelais, metteur en scène, Renald Tremblay, écrivain, et moi-même en tant qu’interprète, avons décidé d’unir nos com­pé­­tences et de fonder la compagnie lyrique de création Chants Libres. Pressentant un futur de recherches, Chants Libres naissait en 1990 avec ce mandat : réunir des créateurs de toutes les disciplines (musique, théâtre, arts plastiques, arts électroniques, vidéo, etc.) autour d’un point commun : la voix. – Pauline Vaillancourt, Directrice artistique

Ce livre ne prétend pas faire l’analyse des opéras créés au cours des vingt années d’existence de notre compagnie. Il se veut un hommage aux créateurs, interprètes et artisans qui ont partagé avec nous leur passion de la création. Une façon de saluer leur œuvre et de rappeler leur travail. À l’exception d’une seule, les œuvres musicales ici présentées sont des commandes de Chants Libres. La majorité de ces opéras ont eu une diffusion internationale et tous ont été salués par la critique et le public.

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NE BLÂMEZ JAMAIS LES BÉDOUINS (1991) IL SUFFIT D’UN PEU D’AIR (1992) LA PRINCESSE BLANCHE (1993) LES CHANTS DU CAPRICORNE (1995) LE VAMPIRE ET LA NYMPHOMANE (1996) YO SOY LA DESINTEGRACIÓN (1997) LULU, LE CHANT SOUTERRAIN (2000) SOMMAIRE L’ENFANT DES GLACES (2000) MANUSCRIT TROUVÉ À SARAGOSSE (2001) PACAMAMBO, L’OPÉRA (2002) L’ARCHANGE (2005) ALTERNATE VISIONS (2007) L’EAU QUI DANSE, LA POMME QUI CHANTE ET L’OISEAU QUI DIT LA VÉRITÉ (2009)


CHANTS LIBRES * 20 ANS DE CRÉATIONS

NE BLÂMEZ JAMAIS LES BÉDOUINS (1991)

GENÈSE DE LA CRÉATION

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NE BLÂMEZ JAMAIS LES BÉDOUINS (1991) Opéra de chambre pour soprano solo a capella

CRÉATEURS  MUSIQUE ALAIN THIBAULT * LIVRET RENÉ-DANIEL DUBOIS * MISE EN SCÈNE ET SCÉNOGRAPHIE JOSEPH SAINT-GELAIS * COSTUMES ANITA PANTIN ÉCLAIRAGES CLAUDE COURNOYER * MAQUIL­LAGES JACQUES-LEE PELLETIER COIFFURES RÉJEAN GODERRE  INTERPRÈTE  PAULINE VAILLANCOURT CD PARU SOUS L’ÉTIQUETTE SONART * Nº DE CATALOGUE IMSO 9202

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Le premier texte, du dramaturge René-Daniel Dubois, est suggéré par Joseph Saint-Gelais qui avait précédemment mis en scène l’auteur luimême au théâtre. Le jeune compositeur Alain Thibault et moi-même, en tant qu’interprète, acceptons le défi de mettre en musique et en voix les vingt-neuf personnages a capella. Seule en scène avec tous ces chants (incluant des trains et des héli­ coptères) défilant sans interruption à un rythme obsessionnel, nous confondons le public qui croit entendre une musique instrumentale. La magie fonctionne. Notre ambition étant de nous ouvrir au monde, nous invitons un créateur venant de l’extérieur du Québec ; Anita Pantin, artiste visuelle du Venezuela, appose sa première signature chez nous.

SYNOPSIS Au milieu du Grand Désert d’Australie, un monstre hideux mais myope, Flip, s’approche d’une jeune cantatrice italienne, Michaëla, attachée à une voie ferrée, au pied d’une haute falaise. Sur une corniche de ladite falaise, un jeune Teuton, Weulf, observe la scène, désespéré. De chaque extrémité de la voie ferrée, nous parviennent les communi­ cations radio que s’échangent les équipes s’affairant autour de deux trains militaires, Père Noël et Staline, qui vont foncer l’un vers l’autre, dans le cadre de l’opération Goliath et Goliath. Père Noël devient fou et son escorte d’hélicoptères, Patrol South Belvedere, refusant de le stopper comme l’ordonne leur quartier général, Lutin Vert, qui a été informé de la présence de Flip et Michaëla sur la voie, décident de l’escorter en grande pompe vers la victoire. Brûlés par le soleil hallucinant, Michaëla, Flip et Weulf se fon­ dent en un seul personnage, la Bête, à laquelle se heurteront les trains et les hélicoptères.

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CHANTS LIBRES * 20 ANS DE CRÉATIONS

NE BLÂMEZ JAMAIS LES BÉDOUINS (1991)

GENÈSE DE LA CRÉATION

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NE BLÂMEZ JAMAIS LES BÉDOUINS (1991) Opéra de chambre pour soprano solo a capella

CRÉATEURS  MUSIQUE ALAIN THIBAULT * LIVRET RENÉ-DANIEL DUBOIS * MISE EN SCÈNE ET SCÉNOGRAPHIE JOSEPH SAINT-GELAIS * COSTUMES ANITA PANTIN ÉCLAIRAGES CLAUDE COURNOYER * MAQUIL­LAGES JACQUES-LEE PELLETIER COIFFURES RÉJEAN GODERRE  INTERPRÈTE  PAULINE VAILLANCOURT CD PARU SOUS L’ÉTIQUETTE SONART * Nº DE CATALOGUE IMSO 9202

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Le premier texte, du dramaturge René-Daniel Dubois, est suggéré par Joseph Saint-Gelais qui avait précédemment mis en scène l’auteur luimême au théâtre. Le jeune compositeur Alain Thibault et moi-même, en tant qu’interprète, acceptons le défi de mettre en musique et en voix les vingt-neuf personnages a capella. Seule en scène avec tous ces chants (incluant des trains et des héli­ coptères) défilant sans interruption à un rythme obsessionnel, nous confondons le public qui croit entendre une musique instrumentale. La magie fonctionne. Notre ambition étant de nous ouvrir au monde, nous invitons un créateur venant de l’extérieur du Québec ; Anita Pantin, artiste visuelle du Venezuela, appose sa première signature chez nous.

SYNOPSIS Au milieu du Grand Désert d’Australie, un monstre hideux mais myope, Flip, s’approche d’une jeune cantatrice italienne, Michaëla, attachée à une voie ferrée, au pied d’une haute falaise. Sur une corniche de ladite falaise, un jeune Teuton, Weulf, observe la scène, désespéré. De chaque extrémité de la voie ferrée, nous parviennent les communi­ cations radio que s’échangent les équipes s’affairant autour de deux trains militaires, Père Noël et Staline, qui vont foncer l’un vers l’autre, dans le cadre de l’opération Goliath et Goliath. Père Noël devient fou et son escorte d’hélicoptères, Patrol South Belvedere, refusant de le stopper comme l’ordonne leur quartier général, Lutin Vert, qui a été informé de la présence de Flip et Michaëla sur la voie, décident de l’escorter en grande pompe vers la victoire. Brûlés par le soleil hallucinant, Michaëla, Flip et Weulf se fon­ dent en un seul personnage, la Bête, à laquelle se heurteront les trains et les hélicoptères.

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PAULINE VAILLANCOURT PHOTOS © YVES DUBÉ (1991)

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PAULINE VAILLANCOURT PHOTOS © YVES DUBÉ (1991)

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PAULINE VAILLANCOURT PHOTO © YVES DUBÉ (1991)

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CROQUIS DE SCÉNOGRAPHIE DE JOSEPH SAINT-GELAIS ET LYSE BELISLE


PAULINE VAILLANCOURT PHOTO © YVES DUBÉ (1991)

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CROQUIS DE SCÉNOGRAPHIE DE JOSEPH SAINT-GELAIS ET LYSE BELISLE


CHANTS LIBRES * 20 ANS DE CRÉATIONS

EXTRAITS DES CAHIERS DE LA NCT NOUVELLE SÉRIE NO 20, AUTOMNE 1995 JOSEPH SAINT-GELAIS « Le texte est tellement fort, l’acteur aussi. A-t-on besoin d’un décor spectaculaire ? A-t-on besoin de charger d’évidences notre travail et de prémastiquer le spectacle pour le public ? Je suis de ces metteurs en scène qui rêvent de simplicité, mais il y a toujours deux ou trois éléments théâtraux qui trouvent leur chemin jusqu’à la scène. Lorsque je répétais la version opéra avec la chanteuse Pauline Vaillancourt, il m’arrivait de la regarder – pantalon, chemisier simple, pas de maquillage – et je me disais que nous n’avions besoin de rien de plus. Paradoxalement, c’est alors que j’ai réalisé que le superflu théâtral est nécessaire : il permet à l’essentiel de passer. » Stéphane Lépine « Au théâtre, il est difficile de montrer les wagons, de faire entendre le bruit et la fureur des trains, le grondement des machines. Il faut plu­ tôt évoquer, faire rêver. Le metteur en scène Bob Wilson l’a fait, sur un mode poétique, dans le Einstein on the beach du compositeur Philip Glass, René-Daniel Dubois le fait dans Ne blâmez jamais les bédouins : seul le narrateur dit improviser “cette histoire d’une cantatrice ficelée sur une voie de chemin de fer, en plein désert ; d’un monstre myope qui marche vers elle ; d’un jeune premier qui voudrait sauver la jeune femme mais s’en trouve empêché, coincé qu’il est sur une corniche élevée de la falaise qui surplombe les rails et de deux trains militaires qui foncent l’un vers l’autre dans le cadre de l’Opération Goliath et Goliath.” La rencontre du cinéma muet et de Tintin sur la partition d’un opéra de Wagner, un TGV mené à un train d’enfer : “La vie est ce com­ bat sur lequel le temps ne revient pas, écrit Dubois. Voyez. Entendez. Mais le train, lui, ne s’arrête pas.” » Paul Lefebvre « Ne blâmez jamais les bédouins n’est pas tant un opéra dans le sens tra­ ditionnel du terme qu’une œuvre de théâtre musical, tel qu’on l’entend

NE BLÂMEZ JAMAIS LES BÉDOUINS (1991)

depuis Wagner : une fusion véritable du chant et des arts de la scène, une œuvre d’art totale. L’accent n’est pas que mis sur la musique et le chant ; il s’agit en fait de constituer une représentation théâtrale où la musique vient donner à la parole une dimension supplémentaire. Car la musique peut non seulement magnifier les émotions contenues dans les mots, elle peut les commenter, voire même les contredire. Alain Thibault, qui connaît bien le théâtre pour avoir travaillé à plusieurs reprises avec Carbone 14, a composé la musique. Il a choisi le risque : pas d’accompagnement, seulement la voix d’une chanteuse. Pas de mélodies : seulement une attention d’une extrême sensibilité à ce qui, mot à mot, se développe dans le texte. » Paul Lefebvre « Si l’opération Goliath et Goliath montre la capacité de l’être humain à se couper de son humanité, les personnages de Michaëla, Weulf et Flip montrent de façon encore plus précise la division de l’être humain que notre civilisation a accomplie. Car notre civilisation a séparé émotions, force physique et intellect. Michaëla n’est qu’émotions. Weulf n’est que force physique. Et Flip n’est qu’intellect. Chacun de ces trois person­ nages s’est retiré au désert pour être seul. Leur solitude les mène au bout d’une réflexion : ils réalisent qu’on leur a menti. Michaëla réa­ lise que la mort n’est pas un jeu et que “la mort sim(e)phonique n’est pas plous belle qu’oune tan(e)k qui passé sour oun(e) corps.” Flip se rend compte que les déserts ne sont pas vides. Quant à Weulf, le pur héros, il prend conscience que le “tessir te faire le pien ne fait bas tai­ reh la zouvranze. Il en broloncheuh zimblement la turée bour poufoir lui-mêmeuh fifre blus longtemps.” C’est à ce moment-là que ces trois personnages qui habitent la conscience du narrateur, nourris par la sagesse des trois contes, commencent à se fondre l’un à l’autre pour former la Bête. Cet être, qui allie la force, les émotions et l’intellect est peut-être la seule chose capable d’arrêter la menace des trains. Même si l’auteur ne veut pas nous dire qui des trains ou de la Bête a gagné, il indique clairement que s’il existe un avenir pour l’homme, cet avenir n’aura lieu que si l’humain choisit de cesser de vivre en séparant ses diverses dimensions. »

PROPOS RECUEILLIS ET MIS EN FORME PAR PAUL LEFEBVRE

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CHANTS LIBRES * 20 ANS DE CRÉATIONS

EXTRAITS DES CAHIERS DE LA NCT NOUVELLE SÉRIE NO 20, AUTOMNE 1995 JOSEPH SAINT-GELAIS « Le texte est tellement fort, l’acteur aussi. A-t-on besoin d’un décor spectaculaire ? A-t-on besoin de charger d’évidences notre travail et de prémastiquer le spectacle pour le public ? Je suis de ces metteurs en scène qui rêvent de simplicité, mais il y a toujours deux ou trois éléments théâtraux qui trouvent leur chemin jusqu’à la scène. Lorsque je répétais la version opéra avec la chanteuse Pauline Vaillancourt, il m’arrivait de la regarder – pantalon, chemisier simple, pas de maquillage – et je me disais que nous n’avions besoin de rien de plus. Paradoxalement, c’est alors que j’ai réalisé que le superflu théâtral est nécessaire : il permet à l’essentiel de passer. » Stéphane Lépine « Au théâtre, il est difficile de montrer les wagons, de faire entendre le bruit et la fureur des trains, le grondement des machines. Il faut plu­ tôt évoquer, faire rêver. Le metteur en scène Bob Wilson l’a fait, sur un mode poétique, dans le Einstein on the beach du compositeur Philip Glass, René-Daniel Dubois le fait dans Ne blâmez jamais les bédouins : seul le narrateur dit improviser “cette histoire d’une cantatrice ficelée sur une voie de chemin de fer, en plein désert ; d’un monstre myope qui marche vers elle ; d’un jeune premier qui voudrait sauver la jeune femme mais s’en trouve empêché, coincé qu’il est sur une corniche élevée de la falaise qui surplombe les rails et de deux trains militaires qui foncent l’un vers l’autre dans le cadre de l’Opération Goliath et Goliath.” La rencontre du cinéma muet et de Tintin sur la partition d’un opéra de Wagner, un TGV mené à un train d’enfer : “La vie est ce com­ bat sur lequel le temps ne revient pas, écrit Dubois. Voyez. Entendez. Mais le train, lui, ne s’arrête pas.” » Paul Lefebvre « Ne blâmez jamais les bédouins n’est pas tant un opéra dans le sens tra­ ditionnel du terme qu’une œuvre de théâtre musical, tel qu’on l’entend

NE BLÂMEZ JAMAIS LES BÉDOUINS (1991)

depuis Wagner : une fusion véritable du chant et des arts de la scène, une œuvre d’art totale. L’accent n’est pas que mis sur la musique et le chant ; il s’agit en fait de constituer une représentation théâtrale où la musique vient donner à la parole une dimension supplémentaire. Car la musique peut non seulement magnifier les émotions contenues dans les mots, elle peut les commenter, voire même les contredire. Alain Thibault, qui connaît bien le théâtre pour avoir travaillé à plusieurs reprises avec Carbone 14, a composé la musique. Il a choisi le risque : pas d’accompagnement, seulement la voix d’une chanteuse. Pas de mélodies : seulement une attention d’une extrême sensibilité à ce qui, mot à mot, se développe dans le texte. » Paul Lefebvre « Si l’opération Goliath et Goliath montre la capacité de l’être humain à se couper de son humanité, les personnages de Michaëla, Weulf et Flip montrent de façon encore plus précise la division de l’être humain que notre civilisation a accomplie. Car notre civilisation a séparé émotions, force physique et intellect. Michaëla n’est qu’émotions. Weulf n’est que force physique. Et Flip n’est qu’intellect. Chacun de ces trois person­ nages s’est retiré au désert pour être seul. Leur solitude les mène au bout d’une réflexion : ils réalisent qu’on leur a menti. Michaëla réa­ lise que la mort n’est pas un jeu et que “la mort sim(e)phonique n’est pas plous belle qu’oune tan(e)k qui passé sour oun(e) corps.” Flip se rend compte que les déserts ne sont pas vides. Quant à Weulf, le pur héros, il prend conscience que le “tessir te faire le pien ne fait bas tai­ reh la zouvranze. Il en broloncheuh zimblement la turée bour poufoir lui-mêmeuh fifre blus longtemps.” C’est à ce moment-là que ces trois personnages qui habitent la conscience du narrateur, nourris par la sagesse des trois contes, commencent à se fondre l’un à l’autre pour former la Bête. Cet être, qui allie la force, les émotions et l’intellect est peut-être la seule chose capable d’arrêter la menace des trains. Même si l’auteur ne veut pas nous dire qui des trains ou de la Bête a gagné, il indique clairement que s’il existe un avenir pour l’homme, cet avenir n’aura lieu que si l’humain choisit de cesser de vivre en séparant ses diverses dimensions. »

PROPOS RECUEILLIS ET MIS EN FORME PAR PAUL LEFEBVRE

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