sociale de lâalimentation
Le cas de la caisse alimentaire commune de Montpellier
SARAH COSTES
MOTS-CLĂS : SOLIDARITĂ ALIMENTAIRE, ALIMENTATION CHOISIE, PRĂOCCUPATIONS ALIMENTAIRES
Quelle est votre dĂ©finition du droit Ă lâalimentation et de lâalimentation durable ? Quâest-ce qui selon vous dĂ©finit un produit de qualitĂ© ? VoilĂ le type de questions qui ont Ă©tĂ© posĂ©es Ă quinze participants1 Ă lâexpĂ©rimentation dâune caisse alimentaire commune (dĂ©signĂ©e par « caisse » ci-aprĂšs) Ă Montpellier. Lâanalyse de leurs rĂ©ponses vise Ă dĂ©crypter leur rapport Ă lâalimentation et Ă comprendre avec quelles prĂ©occupations alimentaires ils ont intĂ©grĂ© la caisse. Les rĂ©sultats restituĂ©s ne dressent pas une analyse socioĂ©conomique des prĂ©occupations alimentaires identifiĂ©es et nâont pas valeur de reprĂ©sentativitĂ© ni dâexhaustivitĂ©, mais prĂ©sentent la diversitĂ© des tĂ©moignages recueillis Ă un moment donnĂ© de lâhistoire de la caisse.
LA CAISSE : UNE ODE Ă LA SOLIDARITĂ
La caisse est une expĂ©rimentation de solidaritĂ© et de dĂ©mocratie alimentaire qui vise Ă mettre en application les principes dâune sĂ©curitĂ© sociale
1. Entretiens individuels semi-directifs rĂ©alisĂ©s par lâĂ©quipe dâanimation de la caisse en juillet et aoĂ»t 2023 auprĂšs de quinze participants ayant rejoint la caisse en mai 2023 lors du second tirage au sort, ne faisant pas partie du comitĂ© citoyen et prĂ©sentant des profils socioĂ©conomiques divers : salariĂ©s, Ă©tudiants, retraitĂ©s, chĂŽmeurs, etc., en situation de prĂ©caritĂ© ou non.
de lâalimentation. LancĂ©e en 2023, elle compte aujourdâhui 350 participants, tous volontaires, qui ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©s par tirages au sort pondĂ©rĂ©s par lâĂąge et les revenus, afin de compter une diversitĂ© de profils socioĂ©conomiques.
La caisse expĂ©rimente un systĂšme de cotisation mensuelle et libre des bĂ©nĂ©ficiaires. Ceux-ci reçoivent alors lâĂ©quivalent de 100 ⏠par mois en MonA, une monnaie numĂ©rique créée spĂ©cifiquement pour lâexpĂ©rimentation, Ă dĂ©penser dans des points de vente alimentaires conventionnĂ©s. Le conventionnement, câest-Ă -dire le choix des lieux dâapprovisionnement alimentaire partenaires dans lesquels les participants peuvent utiliser la MonA, est rĂ©gi par le comitĂ© citoyen. Il sâagit de lâinstance dĂ©cisionnelle de la caisse qui est composĂ©e de soixante-et-un participants, se rĂ©unissant tous les mois afin de discuter des modalitĂ©s et orientations techniques, organisationnelles et politiques de lâexpĂ©rimentation.
RĂ©tablir une forme dâĂ©quitĂ© dans lâaccessibilitĂ© Ă©conomique Ă une alimentation durable, voilĂ lâobjectif premier de la caisse : « Comme le droit Ă lâeau, le droit Ă lâalimentation câest de faire en sorte que ce ne soit pas un privilĂšge »2. La caisse est donc dĂ©crite par certains participants interrogĂ©s comme un moyen de « prendre part Ă un
2. Toutes les citations sont issues des entretiens mentionnés en introduction.
modĂšle de sociĂ©tĂ© plus Ă©quitable », « une façon de neutraliser un peu les revenus des uns et des autres » afin de « permettre Ă des personnes qui ont beaucoup moins les moyens de pouvoir accĂ©der Ă de la nourriture de qualitĂ© ». En effet, cette expĂ©rimentation dĂ©fend la mise en Ćuvre dâun droit Ă lâalimentation (Ramel, 2022) qui va au-delĂ du droit Ă ĂȘtre Ă lâabri de la faim et vise Ă garantir le droit dâaccĂšs Ă une alimentation durable. Car avec lâinflation, lâalimentation est la variable dâajustement principale du budget des mĂ©nages et le critĂšre du prix sâimpose dâautant plus comme la contrainte premiĂšre de certains mangeurs. La dĂ©finition dâun bon produit renvoie alors pour certains participants interrogĂ©s à « un produit qui coĂ»te pas cher ». En ce sens, le soutien Ă©conomique apportĂ© par la caisse constitue pour les participants les plus prĂ©caires un moyen de « soulager le budget » en leur confĂ©rant une sĂ©curisation financiĂšre et alimentaire : « Ce que jâai vu premiĂšrement câest vraiment le gain financier, de me dire que je gagne 70 ⏠sur mon budget », « Par mois ça va quasiment doubler mon budget », « Câest hyper rassurant ». Dans certains cas, cela permet mĂȘme de rĂ©duire la dĂ©pendance Ă lâaide alimentaire, voire de sâen Ă©manciper.
La caisse est donc considĂ©rĂ©e par la grande majoritĂ© des participants comme une expĂ©rimentation qui replace la solidaritĂ© au cĆur des prĂ©occupations : « [La caisse] je le fais pour les autres, je ne le fais pas pour moi ». Bien au-delĂ dâune simple aubaine Ă©conomique, la caisse reprĂ©sente pour eux un engagement au travers duquel ils espĂšrent « faire Ă©voluer la sociĂ©tĂ© » : « Câest un truc solidaire qui unit des personnes », « Quand jâai eu connaissance de la caisse, jâai trouvĂ© que câĂ©tait gĂ©nial [...] parce que ça va vers lâavenir, parce que ça va vers quelque chose de trĂšs beau », « Jâadore quâon se dise, ok on va expĂ©rimenter ça pour le bien-ĂȘtre des gens », « Il y a ce cĂŽtĂ© humain : lĂ on recommence avec ça Ă toucher du doigt quelque chose de prĂ©cieux quâon a perdu il y a longtemps ». Et ce « quelque chose », câest le souci du bien-ĂȘtre de lâautre et du monde.
LA RECONQU Ă TE DU POUVOIR DU CHOIX
Pour les participants interrogĂ©s les plus prĂ©caires, ĂȘtre dans la prĂ©caritĂ© alimentaire et avoir recours Ă lâaide alimentaire, câest ĂȘtre contraint de manger les rebuts de la grande distribution : « Le
Secours populaire et les Restos du CĆur, ce sont souvent des boĂźtes. Et voilĂ donc câest pas moi qui choisis ». Ătre dans la prĂ©caritĂ© alimentaire, câest aussi se voir imposer un rĂ©gime de premier prix : « Je vous dis 20 ans de mauvaise bouffe [âŠ]. Normalement ce que jâachetais dans les magasins câĂ©tait souvent les trucs premiers prix donc de mauvaise qualitĂ©, les ultra promos ou les trucs pĂ©rimĂ©s, câĂ©tait pas un choix de fou ». Finalement, ĂȘtre dans la prĂ©caritĂ© alimentaire, câest ne pas avoir le choix de manger ce que lâon dĂ©sire.
Ainsi, alors que la principale rĂ©ponse de la sociĂ©tĂ© Ă la prĂ©caritĂ© alimentaire est un systĂšme dâaide alimentaire portant atteinte Ă la dignitĂ© des personnes (Bonzi, 2023), la caisse vise Ă redonner Ă tous les citoyens y participant, y compris les plus prĂ©caires, le choix de leur alimentation car « un bon produit, câest un produit que jâai dĂ©sirĂ© ». En effet, en redonnant du pouvoir dâachat, la caisse permet aux participants de « retrouver une sorte de pouvoir sur mon alimentation ». Car retrouver du pouvoir dâachat, câest retrouver le pouvoir du choix : « Oui, je trouve que ça [la caisse] augmente mon pouvoir de dĂ©cision » Le droit Ă lâalimentation (Ramel, 2022) renvoie dâailleurs Ă une alimentation choisie « qui laisse aux gens lâautonomie et la libertĂ© dâĂȘtre crĂ©atifs » afin que « tout le monde puisse consommer de la bonne nourriture comme ils veulent » et ainsi maĂźtriser « le message que mon alimentation, quelque part, fait passer aussi ». Ămerge Ă©galement dans ce discours la dimension identitaire de lâalimentation. Ainsi, choisir ce que lâon mange, câest reconquĂ©rir une forme de libertĂ©.
Choisir de retrouver le goût du plaisir
La notion de plaisir est une prĂ©occupation partagĂ©e par la majoritĂ© des participants interrogĂ©s : « Ce qui mâintĂ©resse dans lâalimentation en gĂ©nĂ©ral, câest de me faire plaisir ». La dĂ©finition dâun bon produit renvoie alors, entre autres, Ă la dimension gustative : « Quand on se prive dâune bonne alimentation, on se prive du goĂ»t, on se prive du plaisir ». Certains participants placent dâailleurs le goĂ»t comme un critĂšre de choix principal : « Un bon produit, câest important que ça me fasse plaisir de le manger [âŠ], avant tout câest vraiment sur le goĂ»t que je trouve le bon produit ».
Ces propos font échos aux travaux de Rozin et al. (1986) qui identifient parmi les facteurs
dĂ©terminant lâacceptation ou le rejet dâun aliment les facteurs sensori-affectifs, qui renvoient notamment au goĂ»t et Ă lâodeur et donc au rĂŽle Ă©motionnel de lâalimentation. Les auteurs prĂ©cisent alors que ces facteurs sâinscrivent dans ce quâils qualifient de signes immatĂ©riels, ayant une influence directe sur les comportements. En redonnant le pouvoir du choix alimentaire, la caisse est ainsi vue par certains participants comme un moyen de « retrouver le goĂ»t des bonnes choses » : « Quand je vois tout ce quâil y a Ă la Cagette3, je me dis quâĂ chaque fois que je vais faire mes courses il y a plein de choses que jâaime », « [La caisse] ça me permet de ne pas compter mes sous pour acheter du cafĂ©, du jus de fruits et du lait vĂ©gĂ©tal [âŠ]. Donc voilĂ je mange des bons produits, je me rĂ©gale », « Jâai mangĂ© des cerises pour la premiĂšre fois depuis 20 ans ». Ă travers ces discours Ă©mergent des aliments considĂ©rĂ©s comme des produits de luxe ou dâexception, ainsi que des aliments affectionnĂ©s dont certains participants interrogĂ©s se sont longtemps privĂ©s par contrainte. Il ressort Ă©galement lâidĂ©e quâaccĂ©der Ă des produits plus chers permet de sâassurer dâun plaisir gustatif : « Les goĂ»ts, ça nâa rien Ă voir avec les produits premiers prix ». Choisir ce que lâon mange, câest donc avoir le pouvoir de choisir de manger ce que lâon aime et la libertĂ© de se faire plaisir.
Choisir de prendre soin de sa santé
La santĂ© est une prĂ©occupation unanimement partagĂ©e par les participants interrogĂ©s : « Lâalimentation [âŠ], câest Ă la base de la santĂ© des gens ». Certains participants accusent dâailleurs leur mauvaise alimentation dâĂȘtre la cause premiĂšre de leur mal-ĂȘtre physique ou mental, car choisir ce que lâon mange, câest avoir le pouvoir de prendre soin de sa santĂ©.
Diversifier son alimentation
En ce sens, certains participants Ă©voquent leur volontĂ© de faire Ă©voluer leur rĂ©gime alimentaire. Car choisir ce que lâon mange câest avoir la libertĂ© de diversifier son alimentation et le pouvoir de faire Ă©voluer ses pratiques alimentaires : « Je voulais vraiment changer mon alimentation et jâai vu que [la caisse] câĂ©tait une opportunitĂ© [âŠ], jâai
3. Ăpicerie solidaire Ă Montpellier, lieu dâachat conventionnĂ© par la caisse.
rajoutĂ© plus de fruits et lĂ©gumes, donc ça câest un gros changement dans ma vie ».
Mettre Ă distance les produits industriels
Certains participants exposent Ă©galement leur dĂ©sir de consommer « une alimentation qui soit saine et donc non industrialisĂ©e ». La dĂ©finition dâun bon produit fait alors rĂ©fĂ©rence pour eux Ă ce qui nâest « pas produit Ă la va-vite dans une usine ». En effet, certains discours reflĂštent une diabolisation de lâindustrie agroalimentaire alors associĂ©e Ă la malbouffe et Ă©galement critiquĂ©e sur la dimension Ă©thique, exprimĂ©e au travers du souci du bien-ĂȘtre humain et animal : « Un bon produit [âŠ] ne me laisse pas la suspicion dâavoir Ă©tĂ© fabriquĂ© de maniĂšre anormale, par des gens qui ont Ă©tĂ© maltraitĂ©s, avec des animaux qui ont Ă©tĂ© maltraitĂ©s, avec des produits ajoutĂ©s, tout ce que reprĂ©sente lâagroalimentaire pour moi », « Un bon produit [âŠ], il nâa pas exploitĂ© la misĂšre des gens avant dâarriver dans mon assiette ». Ces participants interrogĂ©s expriment donc une mĂ©fiance vis-Ă -vis des produits (sur)transformĂ©s, voire un rejet : « Un bon produit, câest quelque chose qui nâest pas transformĂ© la plupart du temps, parce quâil y a des produits transformĂ©s trĂšs bons mais dont je me mĂ©fie toujours », « On cuisine uniquement des produits frais le plus souvent possible et on nâa recours Ă aucun plat dĂ©jĂ prĂ©parĂ© ». Ainsi, choisir ce que lâon mange, câest aussi avoir le pouvoir de privilĂ©gier des produits peu transformĂ©s.
Manger bio pour sa santé
Lâagriculture chimique est Ă©galement pointĂ©e du doigt par une majoritĂ© de participants interrogĂ©s qui sâinsurgent : « Câest ahurissant de voir certains produits en vente avec des composants quâon sait cancĂ©rigĂšnes ». Pour eux, il sâagit alors de « ne pas se laisser empoisonner » : « Mon angoisse, câest tout ce qui est pesticides et compagnie », « [Ce qui me prĂ©occupe], câest tout ce qui est toxique : tout ce qui est engrais, conservateurs, nitrites, toutes les saloperies quâon rajoute dans la bouffe finalement ».
Ils Ă©voquent ainsi lâagriculture biologique comme un signe de qualitĂ© et de confiance : « Pour moi manger bio, câest manger qualitatif [âŠ], jâai lâimpression que je prends soin de ma santĂ© quand je mange bio ». Certains participants ont un avis plus nuancĂ© : « Câest un peu la mode aussi de dire oui, câest bio », « Je consomme du
bio, mais je ne suis pas Ă la recherche du bio [âŠ], ça me semble une qualification... allez, petite bourgeoise ». La question du coĂ»t est alors pointĂ©e du doigt par certains participants : « Sur les produits bio, ce qui me bloque, câest le prix », « [Un bon produit] câest un produit sain, idĂ©alement un produit bio, sachant que comme câest souvent quand mĂȘme beaucoup plus cher, je ne me les offre pas tout le temps ». Un participant Ă©voque Ă©galement ne pas avoir aimĂ© les produits bio.
La prĂ©occupation autour de la santĂ© intĂšgre donc une volontĂ© de se nourrir avec des produits qui soient les plus proches possibles de lâĂ©tat de nature : câest ainsi que sont refusĂ©s les produits chimiques et transformĂ©s. Cette reprĂ©sentation fait Ă©cho Ă lâanalyse de Lahlou (1995).
Choisir de sâengager
en faveur de lâenvironnement
Certains participants Ă©voquent leur sentiment dâapprĂ©hension face aux transformations environnementales subies Ă cause du changement climatique : « BientĂŽt la planĂšte sera inhabitable ». Et dâaprĂšs eux, le modĂšle agricole intensif a sa part de responsabilitĂ©s : « Ă lâĂ©poque, câĂ©tait lâagriculture intensive qui devait rĂ©soudre tous les problĂšmes de la planĂšte, la faim dans le monde, etc. Et on sâaperçoit que finalement il y a plus de dĂ©gĂąts quâautre chose. Donc ça câest une inquiĂ©tude, une prĂ©occupation, câest sĂ»r ». Face Ă cette rĂ©alitĂ©, un participant sâinsurge : « Comment arrive-t-on Ă dĂ©truire une planĂšte pour le profit de quelques-uns et au dĂ©triment de la majoritĂ© ? ».
Ainsi, la grande majoritĂ© des participants interrogĂ©s Ă©voquent une prĂ©occupation environnementale liĂ©e Ă lâalimentation : « Un bon produit, câest quelque chose [âŠ] qui ne soit pas produit sans tenir compte des effets que ça peut produire sur la nature ». Certains en font mĂȘme une prioritĂ©.
Se soucier de la gestion des ressources et de la saisonnalité
Le souci de la gestion des ressources apparaĂźt ainsi dans certains discours : « [Lâalimentation durable] câest celle qui nâa pas demandĂ© de trop puiser dans les ressources ». Un participant mentionne alors vouloir « diminuer les dĂ©chets [de plastique] » et dĂ©fend donc la consommation dâaliments en vrac comme moyen de limiter les emballages : « GrĂące Ă la MonA, je trouve des produits sans emballage »
Plus largement, lâalimentation durable est finalement dĂ©finie comme « celle qui soit la plus respectueuse de lâenvironnement, que ce soit par les intrants potentiellement phytosanitaires mais mĂȘme par rapport Ă la saisonnalitĂ© ou au climat qui change Ă toute vitesse ». La prĂ©occupation de la saisonnalitĂ©, Ă©voquĂ©e par quelques participants, apparaĂźt Ă©galement dans ce discours.
Manger bio pour protĂ©ger lâenvironnement
La majoritĂ© des participants dĂ©fendent donc lâagriculture biologique, prĂŽnant un modĂšle aux pratiques de production plus vertueuses pour lâenvironnement : « Le bio de façon indiscutable apporte un gros plus, mĂȘme sâil est imparfait ». Quelques discours Ă©voquent dâailleurs le double impact positif de lâagriculture biologique Ă la fois sur la santĂ© â comme dĂ©crit plus haut â et sur lâenvironnement. Ainsi, acheter des produits alimentaires bio, pour certains participants, câest aussi sâengager pour lâenvironnement, car choisir ce que lâon mange, câest se saisir du pouvoir dâencourager une agriculture qui dĂ©fend le vivant.
Finalement, certains participants dĂ©veloppent la question environnementale en avançant la nĂ©cessitĂ© dâune « coercition par rapport aux mĂ©thodes de production alimentaire, que ce soit lâutilisation de produits phytosanitaires, que ce soit par rapport Ă lâutilisation de moyens de transports pour amener sur de trĂšs longues distances des produits qui sont produits localement, câest une aberration ». Entre alors en compte la notion dâorigine des produits.
Choisir de se soucier de lâorigine et de la traçabilitĂ©
Choisir son alimentation, câest Ă©galement avoir la libertĂ© de soutenir ceux qui la produisent et le pouvoir dâexiger de savoir dâoĂč elle vient. En effet, pour la plupart des participants interrogĂ©s, lâorigine et la traçabilitĂ© des produits alimentaires est une prĂ©occupation rĂ©currente : « [Pour que ce soit] un bon produit [âŠ], il faut aussi que jâaie des informations sur dâoĂč il vient et comment il est produit ». Certains dâentre eux affichent dâailleurs une conscientisation de la complexitĂ© des circuits de production et du contexte de globalisation des Ă©changes dans lesquels ils sâinscrivent : « Câest ahurissant le chemin des aliments quand on regarde les ressources quâon peut avoir [...] et finalement acheter des choses venues du bout du monde alors que mon voisin les produit ».
Le local : un critÚre de confiance et de qualité
Si la notion de circuit court nâest Ă©voquĂ©e que par quelques participants interrogĂ©s, le local est une prĂ©occupation partagĂ©e par la grande majoritĂ© dâentre eux. Certains en font une prioritĂ© : « Je vais faire passer la proximitĂ© puis lâĂ©quilibre alimentaire » ; quand dâautres la situent au second plan : « Le local nâest pas une prioritĂ© : jâai un peu lĂąchĂ© du lest ». Le critĂšre de proximitĂ© est cependant considĂ©rĂ© par certains participants interrogĂ©s comme une charge monĂ©taire supplĂ©mentaire : « On regarde dâoĂč ça vient : si câest des tomates qui viennent dâEspagne [âŠ], on prĂ©fĂšrera celles de la rĂ©gion de Montpellier, parce que câest vrai quâon a les moyens de payer un peu plus cher le produit ».
La proximitĂ© est parfois associĂ©e Ă une garantie de qualitĂ© : « [Un produit de qualitĂ©] ça va ĂȘtre du local, du français en tous cas ». Ceci fait Ă©cho aux facteurs dits idĂ©ationnels ou symboliques dĂ©crits par Rozin et al. (1986), qui mentionnent la connaissance de lâorigine dâun produit comme lâun des facteurs dĂ©terminants dans lâacception ou le rejet dâun aliment. En effet, les valeurs immatĂ©rielles sont directement rattachĂ©es Ă une culture et aux enjeux Ă©conomiques et sociaux de la sociĂ©tĂ© dans laquelle les individus Ă©voluent. Dans ces discours, la dĂ©finition de la qualitĂ© renverrait Ă une construction sociale qui dĂ©finirait les produits de proximitĂ© comme Ă©tant des produits de qualitĂ©.
Choisir de soutenir les agriculteurs
La prĂ©occupation autour de lâorigine des produits alimentaires traduit Ă©galement pour certains participants leur souci du sort des agriculteurs : « Quand on a des producteurs et productrices qui sont sur le mĂȘme plateau de jeu que tout ce qui importĂ©, ils nâont pas du tout les mĂȘmes rĂšgles du jeu en fait, ils ne sont pas soumis aux mĂȘmes lois, aux mĂȘmes rĂšgles de production, que ce soit sur les aspects environnementaux, sur les aspects de droit du travail. ForcĂ©ment, il y a une distorsion de concurrence qui est phĂ©nomĂ©nale ». Câest face Ă ce constat que certains des participants interrogĂ©s expriment leur volontĂ© de recrĂ©er du lien avec les agriculteurs et de « soutenir ces gens-lĂ qui ont du mal Ă sortir leur Ă©pingle du jeu par rapport Ă la grande distribution » : « Ăa me fait plus plaisir honnĂȘtement de filer de lâargent aux producteurs plutĂŽt quâaux grandes surfaces »
Certains participants Ă©voquent alors la caisse comme un levier de facilitation pour diversifier, voire changer, de lieux dâapprovisionnement : « [La caisse] va me permettre de moins aller dans les supermarchĂ©s et les grandes chaĂźnes de distribution ». Ainsi, choisir oĂč lâon fait ses courses, câest aussi ĂȘtre libre de choisir qui on rĂ©munĂšre.
Choisir de tisser du lien social
Pour la plupart des participants interrogĂ©s, lâalimentation fait Ă©galement Ă©cho Ă la dimension de lien social : « Quand on se prive dâune bonne alimentation [âŠ], on se prive du contact ». La socialisation intervient dâune part lors des achats : « Câest le moment oĂč tu rencontres des gens ». Certains participants disent alors apprĂ©cier « la rencontre avec les producteurs quand on sâapprovisionne dans des endroits oĂč lâon peut rencontrer des gens et oĂč lâon nâest pas que derriĂšre des Ă©tals tout seul ». Ceux qui confient dĂ©sormais prĂ©fĂ©rer les marchĂ©s et petits commerces spĂ©cialisĂ©s aux grands supermarchĂ©s prĂ©cisent : « Jâaime bien ce cĂŽtĂ© humain [âŠ], câest un lieu de rencontre aussi »
Pour eux, la caisse est donc finalement aussi un moyen de « rapprocher la population de lieux de vente avec peut-ĂȘtre plus de convivialitĂ© »
Plus largement, lâalimentation est parfois associĂ©e à « lâimportance que cela a dans la relation aux autres [âŠ], lâĂ©change de cultures ». Lalhou (1995) Ă©crit Ă ce sujet que lâacte alimentaire est dĂ©finitoire des groupes, notamment familiaux. Dâailleurs, la prĂ©occupation liĂ©e au lien social intervient dâautre part Ă travers lâĂ©vocation dans certain discours de la commensalitĂ©, associĂ©e au plaisir : « Ce qui mâintĂ©resse dans lâalimentation, câest [âŠ] de faire plaisir aux gens au travers des repas que lâon peut partager ». Ces discours rappellent Ă©galement lâanalyse de Fischler (1990), qui dĂ©crit lâacte alimentaire comme un support privilĂ©giĂ© des relations sociales et celle de Lalhou (1995), qui Ă©voque lâalimentation comme un marqueur des rites de la vie sociale, illustrant son propos avec certains produits alimentaires dont la consommation est prĂ©texte et support de moments sociaux comme le thĂ©, le cafĂ©, le cocktail ou encore lâapĂ©ritif.
Choisir de transmettre des valeurs
La prĂ©occupation de la transmission apparaĂźt Ă©galement dans certains discours : « Ma prĂ©occupation [âŠ], câest dâĂ©duquer mon fils au goĂ»t ». La
cuisine est alors pensĂ©e comme « une transmission importante » et lâalimentation est ainsi jugĂ©e par certains participants comme partie intĂ©grante de lâĂ©ducation des enfants. Dâailleurs, dâaprĂšs Lahlou (1995), le domaine de lâalimentation est celui dans lequel les capacitĂ©s dâapprentissage sont les plus performantes et les plus durables. Ainsi, une seule mauvaise expĂ©rience digestive suffirait Ă entraĂźner une aversion capable de durer plusieurs dizaines dâannĂ©es. Choisir ce que lâon mange, câest donc aussi choisir lâĂ©ducation alimentaire que lâon souhaite offrir Ă ses enfants et les valeurs que lâon souhaite transmettre.
LE DROIT A LâALIMENTATION DURABLE : UN COMBAT POLITIQUE
La majoritĂ© des participants interrogĂ©s sont conscients que les questions dâalimentation sont aussi dâordre politique : « Jâai lâimpression quâon dĂ©fend un modĂšle, on va dire, qui est un peu politisĂ© », « Il faut augmenter la conscience politique de tout le monde : les gens qui produisent, les gens qui achĂštent et les gens qui cotisent », « Le droit Ă lâalimentation, câest un combat politique ». En reprenant le pouvoir sur leur alimentation, ces citoyens sont alors libres de revendiquer la dimension politique de leur pouvoir du choix : « Un achat, câest un acte politique ». Quelques participants interrogĂ©s confient cependant ne pas ĂȘtre engagĂ©s sur le plan politique ou Ă©voquent leur sentiment dâillĂ©gitimitĂ© Ă parler politique : « Jâai toujours estimĂ© que je nâĂ©tais pas assez Ă©duquĂ©, cultivĂ©, que je ne sais pas assez de choses sur la politique pour bien voter ».
Concernant le projet de la caisse, ces participants interrogĂ©s soulignent le soutien des collectivitĂ©s locales au dispositif, mais pointent du doigt le manque dâintĂ©rĂȘt de lâĂtat : « Aujourdâhui lâaide de lâĂtat nâest pas suffisante pour que tout le monde puisse ĂȘtre nourri correctement », « Je trouve quâon a Ă la ville en ce moment une mandature qui sâen prĂ©occupe [de la caisse] pour le coup, donc câest bien si ça continue, mais par contre au niveau national, non on ne sâen occupe pas assez », « En fait les pouvoirs publics, ils sâintĂ©ressent plutĂŽt aux PIB et Ă lâattractivitĂ© Ă©conomique et Ă compter le plus de ressources et en tirer le plus de profits »
La volontĂ© dâun changement dâĂ©chelle de la caisse
Certains participants interrogĂ©s insistent sur lâimportance du soutien financier de lâĂtat pour garantir la prospĂ©ritĂ© de la caisse : « Jâaimerais bien quâils [les politiques] prennent en charge ce projet Ă terme [âŠ], parce que je pense que sinon on pourra pas aller trĂšs loin quoi ». Car la majoritĂ© espĂšre un changement dâĂ©chelle du dispositif : « Pour moi la caisse alimentaire commune câest un maillon [...], il faut que plusieurs maillons existent, quâil y ait un maillage national de plusieurs structures [...]. Et Ă partir de ce maillage, on pourra organiser un systĂšme national », « Je vois vraiment le truc comme une expĂ©rimentation Ă une Ă©chelle, dĂ©jĂ dâune ville quoi, et puis aprĂšs moi jâimagine que ça pourrait se globaliser et que du coup ce sera un projet national absolument merveilleux qui garantirait Ă tous un truc qui est essentiel Ă la vie ». Ămerge ainsi dans ces discours la volontĂ© dâessaimer, en multipliant les initiatives de caisse alimentaire partout en France. Et lâambition visĂ©e Ă terme, câest lâinstitutionnalisation du systĂšme dĂ©fendu par la caisse : « Jâaimerais que politiquement lâĂtat mette ça en place pour que tout le monde puisse consommer de la bonne nourriture comme ils veulent », « Il faut rĂ©ussir aussi Ă convaincre au niveau national pour que cette fameuse sĂ©curitĂ© sociale de lâalimentation, elle finisse par ĂȘtre votĂ©e »
CONCLUSION
Ainsi, si les participants interrogĂ©s Ă©voquent diffĂ©rentes prĂ©occupations personnelles autour de lâalimentation, ils mentionnent Ă©galement des prĂ©occupations altruistes, caractĂ©risĂ©es par le souci du bien-ĂȘtre de lâautre et du monde. Il est intĂ©ressant de noter que parmi les quinze participants interrogĂ©s, la majoritĂ© a intĂ©grĂ© la pluralitĂ© des dimensions liĂ©es Ă lâalimentation et aux enjeux de durabilitĂ© associĂ©s.
En favorisant une meilleure accessibilitĂ© alimentaire, câest-Ă -dire en redonnant du pouvoir dâachat, la caisse redonne aux participants le pouvoir du choix. Cette reconquĂȘte dâune forme de libertĂ© leur permet alors de satisfaire davantage leurs prĂ©occupations : « Je nâĂ©tais pas du tout satisfait de ce que je pouvais acheter avec mes sous. Maintenant ça [la caisse] mâaide beaucoup Ă satisfaire mes besoins alimentaires »
En ce sens, la caisse ne constituerait pas quâune simple aubaine Ă©conomique : « Si on redonne les moyens de vraiment choisir et de pouvoir se nourrir correctement, on ouvre des possibilitĂ©s aux mangeurs qui ne sont pas uniquement de se dire comment je remplis des ventres au meilleur prix [âŠ], on redonne la capacitĂ© dâagir ». La caisse incarnerait Ă©galement un levier dâaction et de sensibilisation important qui permettrait aux mangeurs de reprendre le pouvoir sur leur alimentation et de tendre vers des pratiques alimentaires plus saines et durables : « Au dĂ©part je nâai pas du tout envisagĂ© que derriĂšre [le gain financier] il y aurait aussi un vrai gain qualitatif ».
Afin de vĂ©rifier cette hypothĂšse, il sâagira de rĂ©interroger ultĂ©rieurement ces mĂȘmes participants pour Ă©valuer lâimpact de leur participation Ă la caisse sur lâĂ©volution de leurs prĂ©occupations alimentaires et notamment sur la prise en compte des enjeux de durabilitĂ© liĂ©s Ă lâalimentation. Si la caisse agit comme un levier de sensibilisation aux enjeux de durabilitĂ©, il est alors attendu que les participants mentionnent davantage de prĂ©occupations liĂ©es Ă ces enjeux-lĂ ou leur donnent davantage dâimportance. Par ailleurs, si cette Ă©tude a permis de dresser une prĂ©-typologie des prĂ©occupations alimentaires de certains participants Ă leur entrĂ©e dans le dispositif de la caisse, celle-ci nâest ni exhaustive, ni reprĂ©sentative. Aussi, il serait intĂ©ressant de lâĂ©tayer en Ă©largissant lâĂ©tude Ă lâensemble des participants Ă la caisse.
BIBLIOGRAPHIE
Bonzi, B. (2023). La France qui a faim : le don Ă lâĂ©preuve des violences alimentaires. Seuil.
Fischler, C. (1990). Lâ Homnivore : sur les fondamentaux de la biologie et de la philosophie. Odile Jacob.
Lahlou, S. (1995). Penser Manger. Les reprĂ©sentations sociales de lâalimentation. [ThĂšse de doctorat]. Ăcole des Hautes Ătudes en Sciences Sociales (EHESS). https://theses.hal.science/tel-00167257
Ramel, M. (2022). Le droit Ă lâalimentation et la lutte contre la prĂ©caritĂ© alimentaire en France [ThĂšse de doctorat]. UniversitĂ© de Tours. https://hal.science/ tel-03639344
Rozin, P., Fallon, A. & Augustoni-Ziskind, M. (1986). The childâs conception of food: The development of categories of acceptable and rejected substances. Journal of Nutrition Education, 18(2), 75-81. 10.1016/ S0022-3182(86)80235-7