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Non lieu provisoire


Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre © Cadex Éditions, 2007 ISBN : 978-2-913388-60-4


Évelyne Morin

Non lieu provisoire

encres originales de Misko Pavlovic

Cadex Éditions


I


À la porte blanche Les mots laissés sur le seuil Comme une voix inouïe qui s’ouvre à la voix d’une autre Passage En elle demeure le centre d’elle inconnue Là où elle n’est pas Elle d’un lieu innommé il

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Ton visage dans l’or de mon ventre Cri noir strié de douleur violentée de couleurs flamboyantes Moire rebelle fauve Lionne léchant l’appât du feu Je bois le sang de la lune qui meurt dans ma voix Le feu se joue du feu brûle le désir à la perfection du désir Là où se dénoue le nœud de la vie et de la mort Comme une fenêtre jamais ouverte s’éveille à l’incandescence d’un vitrail Descente horizontale dans un vertige violet de soie déchirée

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La nuit est propice au chant qui lamente la mer Escale d’une valse perdue Je n’ai pas les mots pour cette lumière qui recule dans la nuit jusqu’à la lumière J’avance dans la blancheur aveugle d’une tragédie muette. Le chœur impuissant à dire ma voix Mais les sirènes se taisent sur les écueils

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« Quelque chose… rien » Deux ou trois couleurs Le vent Quelque chose qui passe sur l’herbe humide et chaude Quelques heures en plus qui se tiennent à distance Revenir ici Rencontrer l’autre en soi qui résiste retient le passage au seuil d’une attente en hiver de soi Quelques heures en plus La mer comme un alcool qu’on boit de force La violence des vagues Le soleil brûlant et la solitude de ne pas comprendre Est-ce que j’ai voulu ce soleil Ce lieu perdu d’un désir que je ne savais pas Est-ce cela que j’ai cherché d’un voyage insoupçonné Comment reviendrai-je du baiser détourné d’un autre désir 12


de soleils étrangers que je ne parlais pas Si cela est dont je n’ai pas les mots Trace sur le sable Le vent dans les plumes de l’oiseau Et la mer le chasse D’aucune volonté je ne pus dire Je suis Seulement oui Ton désir est celui-là qui est le mien J’ai perdu corps avec cette ombre qui traîne sans moi Un chien est mort sur le bas-côté. Les voitures passent avec la nuit Qui l’emportera

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Il y a ce moment qui vient Repart Inacceptable Pour toujours Une trouée de lumière que recouvrira l’ombre Chaque nuit

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J’attends le signe de la pierre pour fouiller sous le sable Je ne viendrai pas te voir Je ne veux plus te voir Tu m’as abandonnée une seconde fois Les mots ne servent plus à rien qu’à taire la haine de retourner dans le noir d’avant Je suis seule avec les fleurs qui n’ont pas de nom J’emporte mon rire Et mon amour je le donnerai à qui le voudra Un homme qui sait marcher au soleil Un train à quai Et je le prendrai pour qu’il m’emmène Les fêtes je les connais pour les avoir vues dans le miroir Et leur reflet tournoie dans les morceaux de verre Je suis une poupée cassée que j’ai trouvée à l’autre bout des villes Je lui ai dit C’est toi qui me désires Je te promets de te suivre C’est ma musique qui s’allume dans ma tête quand il fait trop noir Je frappe à la fenêtre brisée J’entends les mots fracturés Je ne voulais pas vivre cela et j’en meurs Était-ce une faute de naître On ne m’a rien dit avant Soudain il était trop tard L’amour était passé Je n’avais qu’à commencer mon histoire par la fin et la voici

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Le soleil braque la nuit Est-ce que les mots en branches noires flottent toujours Je veux plonger dans la mer avant le soleil boire la salive des rochers Je ne donne rien sans le tribut d’amour comme la lèpre lèche le désir La mort est le seul passage libre Dans la lumière des cierges j’ouvre le ventre des statues bois leur sang blanc comme du lait Je suis la lune et les étoiles de ma mère inconnue Pleure mon amour d’ombres Si d’autres feux brûlent vous ne me retiendrez pas enceinte des lieux clos Je n’ai plus rien qu’un champ de poupées cassées Mes mains en étranglent une deux Il en renaît encore aux faux yeux tranquilles Les jours me manquent Je n’aime que la violence de la nuit qui m’abandonne à la mer Quelle est ton origine J’écarte toute question que je ne pose pas Tu es la réponse emmêlée d’algues Je viens d’avant l’amour

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Il y a ce moment qui vient Repart Pour toujours Une trouée d’ombre que recouvrira la lumière Chaque nuit

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Black lament Ordinary war If no trees We are no birds Because I’m dumb I could cry today And tomorrow wouldn’t be I spell the sun And I’m not in the future They run and die in the streets I can’t speak the words I can’t speak

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Des hommes oubliés resurgissent des montagnes Et la terre desséchée se fend Mais nul fleuve ne prend le risque de lui donner de l’eau Les heures expirent sans savoir pourquoi Entraînées par le torrent On ne retrouvera jamais leur corps Les hommes ont mis leurs masques de verre et parlent en signes Des fantômes noircis attendent au bord des routes Les camions hurlants passent Des coups de feu Des rires La chaleur et le silence complices un instant du corps couché sur la terre Les chiens sortent des prisons traînant les barreaux dans leur gueule Un héron passe devant le soleil ses ailes lourdes comme les pierres

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Quand j’ai entendu les chiens arriver j’ai fermé les portes et je suis parti dans les collines La ville semblait paisible Est-ce que c’était au printemps ? Les fleurs ne sentaient rien J’aurais voulu courir comme avant Avec l’insouciance des fusils d’enfant J’ai entendu les horloges exploser une à une Le temps n’avait plus lieu Je pouvais demeurer dans la fumée des choses En bas il y a une femme immobile devant une photo Elle ne parle pas C’est l’histoire de la terre déportée par le silence : N’écoute pas les voix qui s’enfoncent dans ton corps Tu laveras les draps à l’écart des femmes Tu en parleras seulement aux nuages qui passent sur les collines Je suis nue pour toutes les nuits à venir J’entendrai la pluie Et la pluie sera impure J’entendrai tirer dans le cimetière Je fermerai les yeux pour écouter ne plus entendre au fond de moi Quand les chiens sont arrivés j’ai fermé les portes et je suis parti dans les collines La ville semblait paisible En bas il y a une femme immobile Elle ne le sait pas

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I can’t speak I can’t speak the words They run and die in the streets And I’m not in the future I spell the sun And tomorrow wouldn’t be today I could cry Because I’m dumb We are no birds If no trees Ordinary war Black lament

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Seulement des gens que je ne connais pas et une antenne blanche sur un ciel métallique Tout de suite je les ai perdus de vue L’homme qui pleurait Et la femme en bottes noires J’ai traversé le passage à niveau comme on traverse le miroir La route s’est refermée L’encre coule et je la voudrais rouge Passe un avion Le ciel est hasard Je n’écris plus Pour rien

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Silent like a plane behind a window They go there And I stay here don’t know why Could I believe it There are no cries Just a tree in the garden And clouds passing by I can’t say the words Just the leaves A dog in the sun And everything is said but your pain I can’t speak just cry You and me we were fifteen Now we don’t dream anymore of our dreams Who are you I loved And I loved myself too If I can’t love you now I’ll disappear You were the dream I was not It can’t blow up into pieces Now 24


There is a plane behind the window like a white fish I would be there Never landing

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Juste un peu de blanc Quelques gouttes de pluie sur les branches Des chaises de jardin alignées Un oiseau qui passe d’un arbre à un autre Juste un peu de silence Des épingles à linge sur un fil La terre immobile Le toit glissant d’une cabane Un arbre qui n’est plus là Quelques mots un matin

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II


Tels les mots vivants sous la glace. Je les sucerai. Anticipant le silence des ténèbres.

La fatigue impassible des vagues sous la lune Ce coquillage Et lui seul Un baiser au passage

Cette étreinte. Et le seuil est franchi.

Arbre gisant aux racines devenues folles La mémoire putréfiée maintenant à l’air libre L’oiseau s’en vole

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Ce ne serait que la magie d’un rêve qui ne traversa pas le miroir La mer étale dans la nuit Il suffirait d’attendre la translation du corps en étoiles et que cesse le murmure incessant des mots Crécelle lépreuse

Chaque sens délivré des mots annule le sens

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D’un bal sans costumes s’éteignent les lustres Comme l’encre retourne à la nuit

Pas de signe derrière le signe Instamment la liberté

Recommencer donc seulement commencer

Ta peur cachée sous les pierres glissantes du ruisseau L’eau refuse ta main à contre-courant

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Les longs bateaux accostent chaque nuit déverser les rires perdus les bagages volés Reprennent la mer en larmes déshérentes Non la fin La rumeur dans la tête qui essouffle le cœur La voix qui prend peur La nuit file à mille nœuds Les rêves s’échappent comme des esclaves La mer n’a pas d’épaves à rendre seulement des bouts de chaînes Comment reconnaître les siens quand on a pris d’autres routes La cloche sonne Les morts remballent dans les cimetières doutant de l’infaillible voyage Comme s’il n’y avait pas assez de blanc dans la déroute Encore n’y eût-il que cela pour gagner le non-lieu d’une vie Au bout de la jetée finalement le soleil Est-ce maintenant ?

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Gravitation d’une présence

Ce poème surgi derrière le drap comme Polonius pris sur le vide À te voir encore tu ne meurs pas Alors il va le désert dans les yeux Fermant les portes pour prier jusqu’à la fin que le silence ait lieu Il n’y a pas d’oiseaux sur les feux éteints Dans le ventre du monde les bêtes incréées

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Et le vent ne fut pas même détenu par les plaines lentes à atteindre l’horizon La certitude des hautes herbes désespérait le jour de finir à temps En soi l’hiver n’avait plus lieu d’être Et pourtant les branches restaient lettres mortes

Les mots clairvoyants retombent en cendres après avoir embrasé le ciel Cette nuit n’avait pas de préférence pour la grâce La parade des colères illuminée par la lune ne s’éteindrait qu’avec le chant de la grive Toute autre est la destruction du cœur

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Rien que n’ait apporté le soir après le doute Voyageur sur les voies entre Belleville et Mairie des Lilas` Qui peut nous innocenter de vivre Dissidence de cet instant en trop d’un couloir à un quai L’incoercible mouvement du train Noir

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Les mots, les autres, sont plus faciles. Ils passent sans qu’on les voie. Ils ne sont pas faits pour ça. Ils saignent un peu et le sang sèche doucement. Un jour. Ce n’est rien. L’arbre ne saigne pas. Il y a seulement cette odeur. Coupée. La place libre. L’absence revenue. Qui n’avait jamais été absence. Avant. Avant qu’il n’y ait rien.

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Entendre ce mot perdu Classé sous X Ce mot à la peau noire Le recueillir avec les autres L’exiler dans les steppes Là où on abat la folie avec les arbres Et le désir ne s’éteint qu’avec le soleil derrière l’absence d’arbre Est-ce que les oiseaux se perdent dans le ciel ? Mais peut-être qu’on ne nous a pas aimés Peut-être que l’absence n’a jamais été présence

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Des fragments d’ombre en lieu et place de l’ancienne présence Il n’y a pas eu le ciel avant Ce signe vide d’aucun plein Peut-être que nous ne l’avons pas dit parce qu’il n’existait pas Avant L’arrachement à la certitude d’être Et soudain cela ne fut pas Et cela n’avait jamais été Qu’avons-nous à dire qui nous oblige à voir l’invisible devenu mensonge En rêve peut-être De quelle réalité ?

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Je n’ai pas la présence de la terre pour vivre Je n’ai que le sang qui coule et déjà s’absente Je suis hors de moi qui jamais ne fus nulle part Enfermé dans les murs du soleil N’être en exil d’aucune terre Personne ne me donna la vie pour prendre place ici

Partir au lieu de

Il faut plus de silence pour que les lumières s’allument Alors nous resterons dans le noir écouter la paix fracassée Cette image de moi vous la reconnaissez Je la voulais sous les fleurs et les drapeaux Avant je courais sur la terre et la terre ne me voulait pas Il a fallu le feu et la mort pour qu’elle me prenne Il y avait cette robe dans la pénombre Une histoire qui commençait Je n’ai pas eu d’histoire Et cette nuit serait la mienne dans l’explosion de vos absences Soudain

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Le monde fait trop de bruit Je n’ai de sens à rien Violence des mots Et je n’ai aucun mot pour répondre Le sang voudrait couler Il n’y a que du gris Des mots que je n’ai pas appris Ils avancent comme des camions qui détruiraient la colline et l’arbre sur la colline Seulement cela regarder sans rien faire sans entendre Parce que je ne sais pas dire cela qui blesse sans arme blanche Là où il n’y avait rien il y a le néant qui vomit son bruit de néant blessé de ses plaies grises Je vois les cicatrices du silence

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L’air opaque les mots bétonnés Je voudrais l’abri de la nuit la transparence du ciel les oliviers comme des parchemins Décalée la nuit dans les couloirs de la mort Je vous laisse ces mots Vous ne les entendrez que dans l’absence de ma cellule J’étais là Alors qu’il était encore trop tôt pour la présence de mon absence Mon corps me manque Et je ne le sais plus Vous êtes à la lumière du monde Et vous ne la voyez pas De ma présence follement lointaine je sais qu’on ne peut vivre que hors la vie Je ne voulais pas le chant des oliviers qu’on abat Je ne sais pas pourquoi je pleure puisque vous avez choisi pour moi Je n’ai qu’à être un enfant qu’on emporte il ne sait où Cette fois les rideaux ne cachent pas la pluie Elle ne cessera plus cette vie 45


Et cela ne sera jamais fini la liberté qu’on esclave les gestes qu’on fait pour rien ce qu’on n’achève pas l’espace vide impossible possible Accepter encore les choses Qu’en l’état on espère comme la mort à distance les vêtements pendus en attente et on ne choisit pas Ce jour de fête déjà trop grand il a rompu la trêve Le jour est sans fin jusqu’à ce qu’on ne voie plus le jour Seulement un trou à la place qui n’est plus

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Ce qui était d’abord indéfinissable, les astres enchaînés et nous qui attendions dans les couloirs de la mort, sans connaître le parcours des premiers hommes sur la terre, nous l’avons déposé à l’écart, au pied d’un mur, pour ne pas nous charger des paroles brutes qui atterrent les visages. C’était sans compter avec l’impromptu d’un regard qui se brise, d’un corps arrêté dans sa mort, d’une photo des ombres traquées sur les vivants. Les bêtes folles se dressent contre les portes, dans la furie des cris arrachés à l’inesprit.

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III


Ce n’est pas ce chemin illusoire que je voulais transcrire Les portes de sable s’écroulent La violence sans couleurs maintenant s’enflamme Ne peut devenir cendres Plus de cris Des cheminées dans le ciel bleu Et la peur sur les chemins Les yeux renaissent des mirages Sur la route similaire l’aveuglement de la fin reculée à l’extrême miroitement comme un regard qui ne veut pas regarder l’effarement du soleil la peau déchirée de la terre Les paroles à cercueil ouvert ensevelies sous les fleurs Les femmes noires belles de silence noient leur vie dans un repentir de larmes Rythme solaire tournoyé d’une danse Là dans le cri évident de l’oiseau l’espace que nul ne traverse sous peine de mort Vol par effraction du temps délivré un instant Cela seul sait le ventre ouvert des poissons 51


La mer a séché avec le sang sur les écailles Ce ne sont pas les nuits qui reviendront avec les hommes ramasser les paroles éviscérées des vagues

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Je parle la langue des esclaves lorsque le soleil se couche sur les champs de coton et que le maître meurt en silence dans le ventre noir d’une femme La peau marquée des mots étrangers bercer le cri en soi qui pleure il y a mille ans La terre déportée vive à fond de cale Les mots à vendre Séparés

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Vol d’oiseaux morts Fenêtres confondues Un geste blanc Appel ou adieu Au-dessus du feu Above fire Again and again And nothing The white swan collapsed into grey dust and sorrow What I wanted to tell you before the end of all things is I can speak till I can speak I live Don’t let me go into silence Silence will be yours to the end of this world Towers of fire and silence Like monstrous white fish in the belly of the sky I leave you my death to deal with What was the purpose of this morning ? 54


Les pirates sont morts qui arpentaient les mers Ils ne se fient plus aux étoiles Mais l’homme arpente le ciel pour y fixer la mort Et nous apprenons à caresser la bête qui approche doucement dans la nuit chaude

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Monter dans le premier train sur le premier bateau En exil de l’exil Combien d’oiseaux ont volé en éclats dans l’exubérance du feu

Moins un jour Moins une heure Moins une seconde Et cela eut lieu dans le temps Maintenant se défaire de cela qui eut lieu dans le temps Cela qui reste dévasté

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Champ de mots desséchés Vent à la renaissance de l’herbe Un vêtement rouge Silence des bruits qui cernent la paille des mots Et la mort plus grande sur le ciel horizontal Vêtement noir dans le champ dépecé Mots échoués sur la page obscure Par le soupirail j’ai senti leur odeur de terre aveugle au temps consacrés comme des bouteilles vides Enfants de quel soleil soudain révélés Verre cassé par la grande clarté de la raison Seulement enfoncés dans le noir on peut espérer les mots ne pas être vus

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Rien dans l’étendue de sable Biffure d’un voile contre la dune La part en soi de l’autre Et le soleil qui attend de disparaître de l’occident à l’orient Libre alors de décider la fin du provisoire De glisser dans la fente horizontale du ciel et du sable Les yeux assortis à la bague d’une morte L’afflux du monde meurt au désert squelette inconnu

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Nous avons porté en terre le mot inconnu Et nous célébrons sa mémoire son présent son futur Nihil dicit dans l’affrontement du silence avec le silence car les mots restent sur le seuil Après il faut se débrouiller avec la dépouille des mots Les mots qui reviennent inconnus à cette adresse Parce qu’un instant a failli Et que les mots ne traversent plus le miroir Parce que la nuit est sourde Et que ça parle seul

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Les voitures laissaient des traces rouges dans les tunnels Il y avait un vieil homme avec trois oiseaux qui riaient Je connais bien les vivants disait-il je les surprends à croire en l’éternité ils se faufilent entre les pleins et les déliés de la mort Ils éteignent la lumière sur leur sommeil et tout continue comme avant croient-ils Le soleil aura-t-il lieu aujourd’hui ?

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Elle était là l’image vivante morte dans le miroir à deux faces Vérité mentir Somptuelle cérémonie d’une fugue Mourir partir le sable Écru silence de ma parole sauvage Je taille dans la mort aveugle Voyante comme la mer dans la nuit frappe les rochers d’écume noire j’avance au fond de ma gorge prisonnière du souffle profane Je me perds à la trace de la marée tardive Comme la sirène déchue de son désir Elle était là cette vision double dans les yeux de ses yeux L’autre à la peau fragile Comme on risque d’aimer la frontière qui vous traverse de crainte J’eus les cailloux à planter en terre profonde En cela je ne mentis Voulus croire à l’amande qui ajournait le secret comme une autre meurt en soi

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Il y avait peu de chances pour que la nuit n’arrive pas cette nuit-là comme les autres. Mais le soleil s’était replié dans la terre fœtus têtu. Et les sommeils fragiles attendaient patiemment devant les portes. Comme le frôlement incertain de la grâce. La visite du soupçon à l’envers du décor.

62


Ceci est un nuage. Quelle heure est-il ? Les volets sont encore fermés et le linge ne sera pas étendu avant midi. Pourtant il aurait bien séché avec le vent. Il ne fallait pas se retourner voir. Eurydice aux ténèbres. D’un regard de jouissance. Seulement avancer dans la nuit. Ouvrir la nuit. Consentir à ne voir que ce qu’on ne voit pas. Ou perdre. Ce qu’on voit. Être ne plus être. Ceci est un nuage. Quelle heure est-il ? Les volets sont ouverts. Le vent est tombé. Le linge ne séchera plus maintenant. Ou alors dire l’image perdue. À l’heure de sa disparition. Être. Celui qui cède à la lumière. Dans l’effarement d’avancer. Seul. Hanté par l’ombre de sa création.

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La parole au silence Toile blanche ourdie À l’invisible son des cloches Sur l’heure en équilibre la parole maîtresse de moi sur l’autre Cette instance du vide que je peuple de mon désir J’écouterai demain le temps trahir l’utopie d’être et moi seul au fond de mon vertige L’incertain désert de la ville d’où viennent repartent les hommes Et l’énergie fugace d’être dire en soi l’origine l’autre Ne pas revenir en arrière au lieu profané du regard La nuit est proche maintenant de l’énigme S’en va en cortège le rite accompli du dévoilement de la terre 64


Les yeux pleins les mots Sans souffrance que le blanc désormais nuptial de la scène refermée

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En regard La page blanche du non-sens Le froid des vivants qui Les signes. L’arrogance de la fuite. L’ordre ne suffit plus à ordonner.

66


Nous qui avons lu les pluies froides Nous qui sonnons aux portes des déserts À la seule distance des fous qui nous ressemblent Nous revêtons vos habits noirs et faisons semblant d’être Dans les fauteuils rouges des théâtres les statues viennent s’asseoir Applaudir l’incantation de l’homme à se survivre Les dieux abdiquent provisoirement lâches Nous ne vous aimons plus Seulement l’espace noir aux lumières Et cela n’aura pas de fin

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À ceux qui ne lisent pas l’anglais Une traduction ne peut que rester à distance du poème qui s’imposa dans une langue autre. Traduire est un acte de passeur. Ces textes en français sont une invitation au lecteur à retourner vers les mots d’origine, afin qu’il y crée son chemin personnel.

70


Noire lamentation Guerre ordinaire Sans les arbres Quels oiseaux Parce que ma voix se tait je pourrais crier aujourd’hui Et demain ne serait pas J’épelle le soleil Et je ne suis pas dans le futur Ils courent et meurent dans les rues Je ne peux pas parler les mots Je ne peux pas parler

écho français au poème page 19 71


Je ne peux pas parler Je ne peux pas parler les mots Ils courent et meurent dans les rues Et je ne suis pas dans le futur J’épelle le soleil Et demain ne serait pas aujourd’hui je pourrais crier Parce que ma voix se tait Quels oiseaux Sans les arbres Guerre ordinaire Noire lamentation écho français au poème page 22 72


Silencieux comme un avion derrière une fenêtre Ils vont là-bas Je reste ici sans savoir pourquoi Est-ce que je pouvais y croire Il n’y a pas de cris Seulement un arbre dans le jardin Et des nuages qui passent Je ne peux dire les mots Seulement les feuilles Un chien au soleil Et tout est dit excepté ta souffrance Je ne peux pas parler seulement pleurer Toi et moi nous avions quinze ans Maintenant nous ne rêvons plus de nos rêves Qui es-tu que j’aimais Et je m’aimais aussi Si je ne t’aime plus maintenant je disparaîtrai Tu étais le rêve que je n’étais pas ll ne peut exploser Maintenant 73


Il y a un avion derrière la fenêtre comme un poisson blanc Je voudrais être là-bas Ne jamais atterrir

écho français au poème pages 24-25 74


Vol d’oiseaux morts Fenêtres confondues Un geste blanc Appel ou adieu Au-dessus du feu Encore et encore Et rien Le cygne blanc s’est abîmé poussière grise et désolation Ce que je voulais vous dire avant la fin de toutes choses c’est que je parle jusqu’à ce que je puisse parler Je vis Ne me laissez pas partir dans le silence Le silence sera vôtre jusqu’à la fin de ce monde Tours de feu et de silence Comme de monstrueux poissons blancs dans le ventre du ciel Je vous laisse vous débrouiller avec ma mort Quel était le sens de ce matin ? écho français au poème page 54 75


Certains poèmes sont parus dans les revues : Comme en poésie, Encres vagabondes, Le Journal des poètes, Lieux d’être, Souffles. Qu’elles soient remerciées.


Du même auteur

Le Cri de l’aube, PJ Oswald, 1975 La Défaillance des jours, Caractères, 1976 Miroirs, Caractères, 1978 Le Jeu de moi, Caractères, 1985 La Licorne du silence, Caractères, 1987 Rencontre occulte à mort perdue, La Bartavelle, 1991 Terre de mortes-lunes, Table Rase, 1992 La Nuit d’Électre, La Bartavelle, 1996 Ombres, désirs, Jacques Brémond, 2000 Dernier train avant le jour, Le Dé bleu, 2001 N'arrêtez pas la terre ici, Polder Décharge/Le Dé bleu, 2003


Achevée d’imprimer en mars deux mille sept sur les presses d’In-Octo à Brignac, pour le compte de Cadex Éditions, l’édition originale de Non lieu provisoire d’ Évelyne Morin, accompagnée de la reproduction de dessins originaux de Misko Pavlovic comprend cinq cents exemplaires sur vergé.


Non lieu provisoire d'Évelyne Morin  

Non lieu provisoire est joliment présenté sous une couverture à rabatsillustrée par Misko Pavolvic. L’intérieur est imprimé sur papier Vergé...

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