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Labyrinthe


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© Cadex Éditions, 2007 ISBN 978-2-913388-61-1 Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre


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Jean-Pierre Chambon

Labyrinthe encres de Serge Lunal

Collection L’Anthrope Cadex Éditions


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Le sentiment du soir

Chaque fois que je débarque à Marseille (par la route) la même vision m’émerveille : l’auto file en trombe vers la cité, quand autour de moi viennent se précipiter des constructions auxquelles le regard aurait aimé s’attacher : les quais de la gare maritime, les silos gigantesques, les docks et les entrepôts se répétant presque à l’infini et, dans l’alignement des façades, le corps massif des bâtiments dont la composition plus emphatique symbolise la Compagnie transatlantique. Tout ce quartier m’enchante. Sans doute est-ce dû à l’effet d’exaltation de la vitesse : je suppose qu’en mettant pied à terre s’édulcorerait une part de son mystère. Le voyant défiler au coin du parebrise, me hantent moins des idées de départs, 7


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d’embarquements pour des contrées lointaines, que celles de vies recluses, de quarantaines occupées dans l’indicible pénombre de ces murs à des labeurs ineptes, de sombres méditations, ou bien à contempler la mer et l’écume suppurant de sa plaie. Quand brusquement la voiture est happée dans un long tunnel et la vision, décapée par le noir que trouent les yeux de hibou des phares – puis le rayon du soir, tout au bout.

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Trois hérons traversent le ciel de Nantes, un beau soir de mars de l’an mil neuf cent nonante neuf : j’ai noté au vol ce hiéroglyphe. Je déambule en compagnie de William Cliff par les rues de la ville en rêvassant, obnubilé par le rayon éblouissant que propage jusqu’au bout de l’espace l’irisation de centaines de carapaces d’automobiles. La vapeur d’essence distord l’image du tramway qui rampe en sens inverse (ô joie du transport collectif !). William composera sur cet humble motif une suite d’alexandrins mêlant ironie et compassion dans le même élan. Il me les récite le lendemain de sa voix creusée par la fumée, et sa main, en marquant la cadence qu’il imprime à ses vers, cloue au lourd martèlement des rimes 9


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l’éclair de ses visions. Mais ce dernier terme paraît bien abusif car sans dénier à la lueur ambiguë du poème le don d’éclairer la nuit du langage, on aime avant tout s’en tenir à ce qu’on voit : lui le passage continuel des convois inoculant au corps de la cité des surdoses quotidiennes d’humanité, et moi l’ondulant triangle isocèle d’oiseaux déjà gommé de la page du ciel.

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Me voilà à nouveau parti en randonnée dans les rues de Paris, abandonné au seul petit plaisir de me désorienter, ma boussole simplement aimantée par le rythme auto-hypnotique de la marche, par le pensée de Queneau et de Fargue, et par la promesse éberluée d’un jardin perdu au creux du rêve citadin. Et je m’enfonce très loin dans le labyrinthe, jusqu’à ce que la fatigue m’éreinte ou que la tombée du soir me fasse songer au chemin du retour : prenant congé de ma rêverie de promeneur singulier, je me faufile enfin dans l’escalier du métro et rentre par la voie souterraine, sachant combien ma course a été vaine. Avec de la chance, j’aurais rencontré Jacques Réda. Il m’aurait montré comment chaque 11


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rue peut, de la manière dont on la contemple, donner vie à l’espace et par un ample mouvement entraîner toute la perspective dans une euphorie communicative. Ou alors j’aurais pu croiser Jacques Roubaud, k-way bleu et casquette noir corbeau, occupé à consigner les menus hasards objectifs avec lesquels il prépare déjà, au gré des rues, son poème futur, sans se faire écraser par les ouatures.

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« Tanger change avec l’instant », a prévenu Souad. Jusqu’alors voilé d’une buée froide, le ciel libère une coulée d’azur, qu’étranglent dans une suite chaotique d’angles les murs de la casbah et leurs étagements, hérissés d’antennes qui, joliment, renvoient la pensée vers la flottille dont on entend grincer les mâts près des pontons. Au fond d’un café où tout le décor empeste le kif, je me tasse sous la modeste lueur gouttant de la trappe d’une écoutille : vite gêné par le choc des pastilles que font claquer les joueurs de partchi massés dans ces coins de pénombre où j’aime assez me fondre, je referme les pages du livre de Souad pour m’imaginer un temps vivre au cœur de la ville qu’elle dépeint si laide, si merveilleuse, conjonction de bled 13


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et de mégalopole, dont j’ai entrevu le faste et le pitoyable rebut. Puis quittant la beauté intacte des hauts murs qu’exalte l’extravagante ramure des bougainvillées, je redescends vers le port d’où les dernières clartés s’évaporent. Emporté alors par la cohue des ruelles, je passe devant la scène cruelle d’un gamin inhalant un chiffon imbibé d’essence, et le soir tombe sur la baie.

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L’un des murs de ma chambre est si blanc qu’il paraît immatériel. Sur la paroi de craie s’étirent les ombres filiformes de phasmes. Le miroir sur le mur d’en face me restitue leur image muée en autant de minuscules entailles. Pourtant je n’éprouve ici la moindre contrariété : c’est à peine le début de l’été, et je n’ai pour seul souci qu’écrire en rêvant encore entre deux siestes. Et souvent de ma fenêtre, au ras des lignes d’orangers, je regarde la lumière changer, là-bas, sur le moutonnement infini des sierras. Je capte dans l’air une idée, attrape au vol un mot. C’est comme si l’Espagne me prodiguait l’amour d’une compagne : je succombe inexorablement à l’empire de ses charmes, tout sous son ciel m’inspire. 15


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Il en va tout du moins ainsi jusqu’à la fin du jour. Car dès qu’au soir le lourd parfum de la terre monte du jardin, une crainte point en moi, m’accable de son étreinte. À l’horizon des bandes de nuages roses annoncent déjà la lente nécrose de la lumière. L’ombre qui enfle et progresse m’est un étouffement. Le cœur m’oppresse. Le miroir, dont la surface équivoque brille, est piqueté d’infimes banderilles.

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Je crois me souvenir d’une soirée d’été à Lisbonne – mais a-t-elle existé jamais vraiment ? La lumière qui m’en revient, le temps l’a trop corrompue, et les liens de la mémoire s’effilochent. J’ai grimpé des kyrielles de degrés escarpés réitérant sans cesse le même escalier, au bout duquel je cherchais le palier idéal, le belvédère enfin, ou l’étage d’où je pourrais voir brasiller le Tage. Longtemps après être descendu, mes pupilles brûlaient encore du feu des aiguilles d’or dont le grouillement martyrisait la peau du fleuve, quand j’avisai un chapeau sous lequel se hâtait, habillé d’un costume sévère, un homme qui, je le présume, venait de quitter son bureau. Je l’ai suivi et, dans un douloureux éclair, sa vie 17


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tout entière m’a paru mienne. Puis son dos disparut dans la foule. Bernardo Soares a analysé dans son journal ce que peut réserver un jour banal en matière de vertiges métaphysiques. Puis j‘ai entendu un air de musique et les accents mélancoliques du fado. J’ai fui alors la foule des badauds pour le fond d’une auberge et j’y ai bu un verre, puis deux, trois, quatre même, de vin vert.

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Quelques impressions d’Alexandrie me rattachent à son souvenir : le bulbe pistache d’un minaret jailli d’entre des bâtiments obscurs, au pied duquel, expertement enturbanné, un digne vieillard marmonnait une oraison, attirant la monnaie de quelques piastres, les yeux au ciel, impavide, le croissant et l’étoile de David dessinés à la craie sur deux murs parallèles, le tohu-bohu du trafic, le zèle indolent d’un serveur du Yacht-Club, l’agaçant couinement d’essieu du tramway passant sous les hautes fenêtres de l’appartement où l’on a recueilli très pieusement, en des châsses de verre que des reflets givrent, les objets, les manuscrits et les livres de Cavafis. Les voix sublimes qui nous viennent parfois en rêve, les voix très anciennes 19


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« que parfois dans la pensée le cerveau entend et qui font résonner pour un instant l’écho de la première poésie de notre vie », les voix à jamais tues, les voix d’autres hommes murmurant sans fin par nos lèvres, celles dont Cavafis a saisi l’étincelle pour se forger sa propre voix, son propre masque, je crois avoir perçu leur chant fantasque, un soir, par les rues d’Alexandrie, où j’allais, confiant mes mots aux ombres en allées.

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La pluie accroît l’effet crépusculaire, auréolant par des halos de touches claires la ville qu’avec ardeur elle arrose. Le long du môle ondule un trait d’écume rose, tandis que des rayons bleuâtres fusent par l’étendue exaspérée qui se refuse encore à céder à l’obscurité. Enfin dans la baie se mettent à palpiter les lumières blanches de paquebots fantomatiques, entre les derniers lambeaux de clarté que réverbère la mer. Je suis étreint par le sentiment doux-amer qu’éveille Trieste sous ce ciel bas, et je repense alors à Umberto Saba en contemplant les lumières du soir. Sous mon parapluie à l’allure de passoire, alors même que l’ondée persévère, je mâchonne à mi-voix quelques-uns de ses vers : 21


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« Moi je cherche en ce monde un coin perdu, l’oasis où mes pleurs pourront vous laver du mensonge qui vous aveugle. » Un rideau d’ombre se convulse à l’aplomb de flaques d’eau, où se dilue le tremblotant reflet des néons bariolés qui ceignent les palais. Je parais moi-même me délayer dans tant d’humidité. J’ai les pieds tout mouillés, rues et places sont désertes. J’écoute, à l’abri sous un porche, le temps qui s’égoutte.

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Quatre poèmes circonstanciels

Je sonde la profondeur du dédale à la résonance de mes pas sur les dalles. Un seul petit moment d’inattention a suffi à me faire expédier en mission exploratoire à travers un espace déconcertant où je crois relever que passe, en dépit des cloisons qui le dévient, l’imperceptible courant d’air de la vraie vie. Là-bas, à l’extrémité du dédale où m’égare le claquement de mes sandales, un nouveau rempart tout à coup s’élève, maçonné dans la matière instable des rêves : je le traverse aussitôt sans encombre et bascule dans un univers dont les ombres confèrent une apparence tangible aux douces illusions du monde intelligible. Comme un aveugle découvrant peut-être au cœur de l’invisible une ultime fenêtre, 23


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en cet instant d’égarement je sens affluer au creux de mes artères le sang des dieux – or à la place de leur temple, au lieu de leur sanctuaire, je ne contemple qu’un endroit misérable et chaotique envahi de gravats et de sacs en plastique. Sur les ruines de ce chantier n’aurais-je été que le jouet d’un vague sortilège ? Probablement. Mais un doute persiste : des deux mondes, qui peut dire lequel existe ?

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Je suis tombé au fond d’un couloir d’avalanche. Quelquefois le souvenir se déclenche encore : je me vois sur l’affreux toboggan me dépouillant de mes skis, bâtons, gants, lunettes, bonnet, et aspiré par la pente, j’agrippe en vain le sol en dérapant et rebondis contre les colonnes de glace dont se hérissent les flancs de l’espace. Je tombe indéfiniment, je tombe et je tombe… et quand j’eus atteint le creux de la combe, je me suis relevé : j’étais juste sonné, et par chance à peine contusionné. En considérant la profondeur du goulet le long duquel je venais de rouler, j’ai rendu grâce au ciel que ma témérité ne fût pas punie d’un sort mérité. Tout autour de moi l’étendue étincelait de cristaux dont la lumière gelée, 25


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qu’animait encore un infime tremblement, menaçait de s’éteindre à tout moment. Au sommet du ravin des sapins émaciés parodiaient des poses de suppliciés et les statues de givre que meulaient les vents semblaient narguer le monde des vivants. J’ai su d’avoir senti de si près le danger que quelque chose en moi avait changé. Comme si la chute avait lesté ma conscience d’une gravité d’ombre et de silence.

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La lumière devient phosphorescente et, à mesure que progresse la descente, des nuées de minuscules poissons me couronnent comme de flammes, de frissons, qui, ondulant au rythme de mes gestes, m’affublent d’une aura qu’un mouvement trop preste déchire, mais aussitôt le halo vibratile se recompose au sein de l’eau. Me voici alors planant au-dessus d’une flore baroque, sublime, conçue par un dieu prodigue ou née d’aberrantes hybridations aux confins des eaux transparentes. Et toujours ces poissons agglutinés en essaim, certains s’attardant à butiner d’étranges fleurs dont le cœur exposé semble exsuder des gouttes d’ambre ou de rosée. Puis des colonies d’anguilles, de raies, des vols de méduses surviennent de l’orée 27


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de limbes où une pieuvre éjacule de longs filaments d’encre entre ses tentacules. Plus loin, glissant entre les mâts énormes d’une forêt gréée d’ombres, s’enfuient des formes livides semblables à des fantômes sitôt dissous en des pullulements d’atomes. Je dérive longtemps dans l’eau profonde, dont le cristal exalte la beauté d’un monde monstrueux, lorsque soudain le soleil fend d’un coup de sabre le voile du sommeil.

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Dès le seuil je faillis trébucher sur les marches où déjà le choc de mes chaussures, répercuté dans l’espace, indiquait la profondeur de l’excavation. Mon briquet à la main, j’ai inspecté les ténèbres qui pressaient autour de moi leurs cercles funèbres en pullulements de grains et de cendres, et malgré tout j’ai continué à descendre l’escalier. Déjà je m’accoutumais à la chiche lueur que la flamme allumée par intermittence au bout de mes doigts disséminait au-devant de mes pas. L’endroit faisait un peu songer à une crypte ou à un tombeau vide de l’ancienne Egypte – et en y pénétrant je me souvins de ces soirs où l’on m’envoyait tirer du vin à la cave, et de ma peur infantile du noir et des araignées. Ce lieu était-il 29


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un sanctuaire ? Des restes d’offrandes achevaient de se décomposer sur de grandes tables de pierre et des débris d’amphores crissaient sous mes talons. Des éclairs de phosphore fusaient mollement dans l’air imprégné de vapeur. Ces catacombes me répugnaient soudain. Je me hâtai de remonter vers la lueur du jour, quand mon pas fit tinter le creux d’un pavement disjoint. De la fente s’exhalaient les miasmes de l’au-delà.

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DU MÊME AUTEUR

Chez Cadex Éditions rimbaud, la tentation du soleil, 1997 carnet du jardin de la madeleine, 1999 goutte d’eau, 2001 corps antérieur, 2003

Chez d’autres éditeurs évocation de la maison grise, le Verbe et l’Empreinte, 1981 matières de coma, Ubacs, 1984 les mots de l’autre (avec Charlie Raby), Le Castor Astral, 1986 le corps est le vêtement de l’âme, Comp’Act, 1990 le territoire aveugle, Gallimard, 1990 le roi errant, Gallimard, 1995 assombrissement, L’Amourier, 2001 sur un poème d’andré du bouchet, Jacques Brémond, 2004 méditation sur un squelette d’ange (avec Michaël Glück), L’Amourier, 2004


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Achevée d’imprimer en mars deux mille sept sur les presses de In-Octo à Brignac, l’édition originale de Labyrinthe de Jean-Pierre Chambon dans la collection L’Anthrope comprend sept cents exemplaires sur vergé.


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