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MARIE COSNAY

MARIE COSNAY Entre chagrin et néant

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mai à septembre 2008, Marie Cosnay assiste à des audiences d’étrangers présentés au Juge des Libertés et de la Détention de Bayonne. Juge qui décide de prolonger la rétention de ces étrangers qu'on appelle "sans papiers" dans les Centres de Rétention Administrative. Étrangers venus de pays où ils sont menacés, d’une manière ou d’une autre, et parfois installés en France et en Europe depuis de longues années. Pendant ces audiences, Marie Cosnay note ce qui se passe, ce qui se dit, les faits, les gestes, les paroles. D’assister ainsi à la mise en place d’un système et d’une politique qui brisent les individus la submerge de chagrin et du sentiment du néant.

Entre chagrin et néant Audiences d’étrangers

Entre chagrin et néant

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Marie Cosnay

C’est pour quitter l’espace du chagrin et du néant qu’elle décide d’écrire les récits de ces audiences, de ces moments si particuliers où une personne, saisie dans son rapport avec l’administration et la loi française ou européenne du moment, n’est plus qu’un cas. Marie Cosnay s’efforce, dans son texte, de rendre à cette personne sa dignité. Et de témoigner, de sa place de témoin chagriné, de sa place d’habitante frontalière, de ce qui, en son nom, en notre nom, se poursuit, en Europe et en France. Marie Cosnay est née à Bayonne en 1965. Professeur de lettres classiques, romancière et poète, elle est aussi traductrice de textes antiques. Elle vit et travaille au pays basque.

15 € 9 782913 388802

ISBN 978-2-913388-80-2

Cadex Éditions

Photographie en couverture : © Smail Azri.

Cadex Éditions


ENTRE CHAGRIN ET NÉANT


www.cadex-editions.net © Cadex Éditions, 2011 ISBN 978-2-913388-80-2


Marie Cosnay

Entre chagrin et nĂŠant

Illustration de couverture de Smail Azri

Cadex Éditions


« Par rapport à autrui, j’ai à faire – et non pas au sens de l’aumône et de l’assistance –, j’ai à intervenir, et cela même au plan de l’éthique, indépendamment de toute action politique. » C. Castoriadis, La Cité et les lois, T. 2, Le Seuil, 2008.


AVERTISSEMENT

La question des noms La plupart du temps les « retenus » présentés au tribunal n’ont pas de passeport attestant de leur identité et permettant à l’administration française de les reconduire dans leur pays d’origine. Échapper à l’identification, c’est ainsi, parfois, échapper à l’expulsion. La plupart du temps il est reproché aux personnes présentées cette absence d’identité qui vaut multiple identité. Je voulais que dans ce texte rendant compte de présentations d’étrangers devant le Juge des Libertés et de la Détention (JLD), l’identité ne soit pas un problème. Je voulais rendre à l’identité ce qu’elle a d’aléatoire et de variable. Ainsi, je pensais appeler Untel comme il dit s’appeler ou comme j’entends, moi, sur mon banc, même si je me trompe, qu’il s’appelle. Ne pas le nommer si je n’entends pas son nom. C’est ce que j’ai fait, au fil de mes notes. On donne beaucoup à l’identité si on la désigne comme la seule chose qui

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nous désigne. On lui donne beaucoup également si on la cache comme la seule chose qui nous désigne. Je note les noms que j’entends. Je note les noms par lesquels les personnes présentées se désignent ou sont désignées. Noms de naissance ou noms choisis – dans tous les cas noms de hasard. Par ailleurs, je remplaçais par des initiales arbitraires les noms de tous les acteurs intervenant au TGI1 : juges, avocats, porte-parole du préfet. Mon intention n’était pas de dénoncer ni de mettre en avant le comportement de telle ou telle personne. Nommer les magistrats pouvait insidieusement suggérer que nous sommes dans une histoire où les rôles sont distribués. Ce qui se passe est complexe et, peut-être, ne puis-je qu’apercevoir comment avec des individus ordinaires (ni héroïques ni monstrueux, parfois même humanistes et courageux) et des articles de lois, une machine peut se montrer à la fois bien huilée et folle. Je gardais donc les noms et prénoms, selon la qualité de mes prises de notes, des personnes présentées au tribunal et je rendais anonymes les acteurs de l’institution. Je paraissais alors protéger ces derniers, qui ne risquent rien devant la loi, pour exposer les autres, qui n’ont pas fini de tenter, peut-être, leur vie en France ou en Europe.

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Je risquais d’exposer des personnes qui pouvaient encore espérer demeurer de ce côté-ci du monde. L’hypothèse que je pouvais, en les nommant, même de cette manière fort aléatoire, leur porter tort, me fit bousculer mes options de départ. Les étrangers présentés au TGI seront présentés ici sous un nom d’emprunt. Parfois, lorsque je n’ai pas entendu leur nom au tribunal lors de l’audience, je conserve l’absence qui raconte quelque chose de ma place modeste au tribunal et de ces rencontres furtives. Quant aux acteurs qui ne sont pas des membres de l’institution, comme les bénévoles de la Cimade, présents lors de ces audiences, je conserve, avec leur accord, leur prénom. Le traitement de l’identité des personnes paraissant dans ce texte est donc, en fonction des menaces pesant sur les uns et de mes options de départ, variable. Comme peut l’être l’identité elle-même.

De choses et d’autres À propos des magistrats : je les ai trouvés, différemment (laissant libre cours à leurs affects

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désordonnés ou au contraire, pliés sur le droit et impassibles) perdus. Désorientés, consciemment ou pas, à l’intérieur d’un système dont l’absurdité est bien cachée derrière un fonctionnement codifié et rassurant. Le vocabulaire choisi, les formulations lourdes et hésitantes, les erreurs, la gêne lors des suspensions de séance en témoignent. Mais c’est avec ses codes intimes, sa propre liberté, son autonomie de pensée, l’endroit où il se tient, ses modes de représentations et ses limites en matière de culture et de tolérance que chacun réagit à cette gêne-là et est capable, ou non, de l’interpréter. Le représentant de la préfecture récite la demande du préfet, c’est sans surprise. Parfois, dérapage. Je l’ai, chaque fois que je l’ai pu, noté. C’est le cas lorsque la situation de l’étranger semble typique de ce qu’est un clandestin (changements d’identité, travail au noir, petit délit, incohérences dans la vie privée selon les normes sociofamiliales de cet ancien policier, porte-parole du préfet). Et protestations silencieuses (tout dans les yeux et le hochement de la tête) lorsque la rétention touche des étrangers avec travail estimable et titre de séjour dans un autre pays de l’espace Schengen, arrêtés alors qu’ils quittaient la France. Jamais le représentant de la préfecture ne semble penser quelque chose à propos de la politique du chiffre et de ses

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conséquences évidentes en matière d’aberrations administratives. Comme s’il n’existait que des cas (certains lui font hocher la tête), jamais un ensemble dans lequel sont pris ces cas. Si ceux-ci devaient s’ordonner, demeurer et prendre sens, ou non sens, effroyable serait la découverte, impossible, dépassant les espaces serrés, cercles créés, de la conscience. Les avocats. Combatifs. Jour après jour. Militants. Arrachant de menues victoires, enragés de ne toucher qu’à la peau des choses, des histoires. Certains, occasionnels, découvrent le droit des étrangers et font au mieux. J’ai parlé de Georges, Claire, Sylvie et Patrick qui ont partagé avec moi ces moments de tribunal, qui y sont chaque jour, autant qu’ils le peuvent, encore, et encore. J’ai voulu la semblance, le respect de chacun. Lorsque j’y ai échoué, cela est dû à un manque de temps, à un manque de capacité d’analyse, à la rapidité des moments passés avec les personnes qui se succèdent au tribunal, à la difficulté de l’acte de témoignage. Jamais à la volonté de faire fiction2.

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Les conclusions tirées, les morceaux ou tentatives d’analyses, ce que je choisis de noter au jour du tribunal, ce que je laisse de côté, ce que je choisis de recopier d’après mes notes, ce que je choisis de laisser de côté, ne témoignent que de ce que je ressens ou comprends, partiellement, partialement, et n’engagent que moi. Par rapport à autrui, j’ai à faire. La révolte, je ne sais pas la mener. Le chagrin m’envahit. Je le pense insuffisant, agaçant, inquiétant même, s’il n’est accompagné de mise en question et de travail – tout modeste que soit ce travail. C’est en mon temps et en mon nom que des milliers de migrants d’Asie et d’Afrique sont enfermés dans les prisons modernes de l’Europe – et chaque semaine une vingtaine, ou davantage, à quelques kilomètres de chez moi, c’està-dire ici, à l’endroit où par le plus grand des hasards il m’est arrivé de naître, enchaînée à une histoire et à l’Histoire.

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10 août3. L’injustice est l’existence. Pour cela mutuellement nous nous devons peine et dédommagement 4. Monsieur Batista Monteiro, au CRA5, souriant comme il le fait, sourire venu de loin jusqu’à cette sorte de complicité majeure, il faut écrire ce qui se passe, il faut l’écrire. Le répétant, le soir de sa libération, au téléphone. Les phrases les unes aux autres se mêlent. Celle-ci, de la Juge des Libertés et de la Détention, une fois, prononcée, et combien de fois encore, la même, par d’autres : là-dessus je ne peux rien vous dire, ce n’est pas mon domaine de compétence. Entre le chagrin et le néant, je choisis le chagrin. Nathalie me rappelle au téléphone la fin de Si je t’oublie Jérusalem 6. Phrase souvenue, revenue – combien de fois choisir le chagrin à combien de chagrins sommes-nous capables de résister après combien de chagrins tomberons-nous défaits, mots en peine, défaits à leur tour, jusqu’à ce que plane

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au-dessus de nos crânes en attente, droits vers le ciel, le néant comme un chapeau. Alors soumis à la peur pure (nulle frontière nulle loi ni protection ni habitacle nul enclos), nous irons à mourir, durs et indifférents. Les chagrins nous préparent. J’ai assisté une fois par semaine aux présentations d’étrangers démunis de titre de séjour devant le Juge des Libertés et de la Détention. Les présentations ont lieu au Tribunal de Grande Instance de Bayonne et ont pour but de prolonger la rétention administrative des étrangers que l’on dit « sans papiers ». Mes techniques de prise de notes se sont transformées à la longue, certains codes me sont devenus familiers, il me fallait être vigilante sur les mots utilisés, les glissements, les formes changeantes de la forme instituée, les visages, les agacements, les fatigues. Plus le scandale de la mise à l’écart et en rétention, en prison, d’une partie de la population mondiale est large, plus les acteurs du scandale s’enferment dans des dénis de responsabilité (domaine de compétence, peu de marge de manœuvre, rétention administrative, forme, forme, forme seule).

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J’ai vu une greffière pleurer et un policier fumer seul une cigarette, dehors, regard ahuri. J’ai vu les policiers de la PAF7 (très jeunes, de nombreuses filles) échanger des sourires complices, je les ai vus jouer à la bataille navale. Les avocats parlent au nom du CESEDA8. Une moindre chose, à partir de la procédure, est à gagner et c’est ainsi qu’ils gagneront, cas par cas, erreur par erreur, collés aux articles, désespérés, certains bien rôdés et cependant non, là il n’y a rien à faire, rien. Certains, courageux dans cette acceptation du droit qui est le leur, à l’intérieur du droit lui-même grignotant à tout prix des espaces. D’autres, résignés et (ou) moralisateurs. Je tente de ne rien restituer que je n’aie noté alors, au jour le jour. Je ne suppose pas les dates ni les noms quand j’ai omis de les noter au jour de la présentation. Je poursuis l’étonnement, le vertige ou le chagrin qui fut le mien ce jour-là, celui de la présentation. Je découvre mes propres notes. Je retrouve les visages. Quelques-uns me sont restés en mémoire, ainsi que le bord de certaines histoires, le bord, ce que l’on peut effleurer. Je pense à Mehdi apprenant qu’un bateau, de Sète, le conduirait à Tanger. La colère, devant la

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juge, l’emporta sur la politesse, la timidité. Vos lois, elles sont pas légales. Je sais que je dois, au fur et à mesure des audiences, éviter de m’habituer. Il est facile de se protéger. Malgré soi on résiste à l’émotion. On adopte, sans le décider, contre l’émotion, une sorte de fermeté. Le témoignage serait une forme supportable d’action, de réaction. Je me mets en garde. Ce n’est pas suffisant. Je me mets en garde au fur et à mesure des audiences. De semaine en semaine, ne pas s’habituer. Parallèlement, danger de l’émotion virant au sentimentalisme devant tel cas particulier opposé à la masse des autres cas, des cas sans cas, l’incompréhensible fermeté, dureté, fabriquée en compensation du domaine où l’on a bien pleuré, où l’on a pu pleurer, où l’on pourrait pleurer, où l’on s’est sur l’autre, un autre (histoire, fiction), apitoyé. Peur des débordements, peur d’être entamé, effroi d’être l’autre où l’on pleure. Alors on tourne et on ferme et on devient hors jeu, impitoyable, tous les autres, saisis en masse et en globalité, jetés dans le domaine hors espèce. À l’intérieur, le monstre. Je suis venue le premier jour sans cahier de notes. Je lisais Étoile distante de Roberto Bolano.

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Nous sommes en plein coup d’État au Chili, des jumelles écrivent des poèmes dans un atelier d’écriture, elles sont séduites par un jeune homme beau et cynique, poète, il va les enlever, et qui sait. J’écris sur les pages blanches à la fin du roman, à partir de la page 179.

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Mai 2008. Deux sur cinq (les Indiens) ne demandent pas d’avocat. J’écris sur la page de mon livre, après que j’ai demandé des explications lors de la suspension de séance : ils n’ont pas compris qu’ils n’ont pas à payer l’avocat. Il n’est plus temps ici de les prévenir. Le CRA vient d’ouvrir ses portes et S., salariée de la Cimade, n’a pas pu le leur expliquer. Ils sont cinq. Maroc. Irak. Sierra Leone. Inde (2). La juge : assis, debout, une préférence peut-être, ce n’est pas une audience pénale, expliquet-elle. C’est la première fois depuis longtemps qu’elle décide du sort des étrangers en rétention administrative. Le CRA d’Hendaye vient de rouvrir ses portes. L’ancien, qui n’était pas adapté à l’accueil des familles était d’un temps où la politique du chiffre

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ne poussait pas les chasseurs (les policiers les appellent ainsi) de la PAF à rafler aussi largement dans les trains, les gares, les villes frontalières. Debout. Né en Inde en 1984. Contrôle de police en gare d’Hendaye. Aucun document d’identité. 5 février, est arrivé en France, venu d’Italie. Passeport perdu en Italie, dit la juge, lisant les déclarations recueillies au commissariat d’Hendaye. Le jeune homme est resté debout, malgré le choix qu’on lui a laissé. Mains dans le dos. De Rome à Bobigny, s’est rendu au temple indien. A accompli des démarches administratives à Bobigny, lit-elle toujours. 5 mai 2008 : a perdu son passeport en Italie, il fallait quinze jours pour en avoir un nouveau, il n’a pas attendu. Pourquoi allait-il en Espagne ? Pour voir mon frère, répond l’interprète après lui. À Bobigny, une demande d’asile a été retrouvée, poursuit la juge, on a le document. Elle le produit. La préfecture demande la prolongation de la rétention, afin de faire exécuter l’APRF9. Que voulez-vous ajouter ? Je vais faire toutes les démarches pour rester ici, je ne veux pas retourner en Inde. Il parle tout doucement. Vous n’êtes plus libre de les faire, répond la juge. *

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Debout lui aussi. Même situation, né à Delhi, je n’ai pas noté la date de naissance. Vous étiez ensemble ? Non, ils ne se connaissent pas, c’est le hasard. Pas de document. Pas de passeport. Un an passé en France. De Delhi à Rome. Pourquoi Rome, demande la juge, et l’interprète explique après le jeune homme que c’est plus facile d’avoir un visa pour l’Italie. Vous aviez un visa de quinze jours, que vouliez-vous faire en Europe pendant quinze jours ? Travailler. Vous aviez l’intention de rester là ? C’est ça. Perdu le passeport en Italie. Dommage, répond la juge, vous ne pouvez même pas établir votre identité. Venu en France pour trouver travail. Je n’ai aucun avenir dans mon pays, je ne veux pas quitter la France. Déjà interpellé par la police ? Non. Où viviez-vous ? Domicile, hôtel ? Au temple. Ils ont des chambres au temple ? Ils donnent à manger même quand ils n’ont pas de titre de séjour ? La juge s’étonne-t-elle que l’on nourrisse des gens qui n’ont pas de titre de séjour ? Est-elle agacée par la recherche d’une vérité qu’elle sait ne pas pouvoir trouver ? La vérité de qui à vingt ans quitte Delhi à bord d’un bateau de marchandises, quitte, a tout quitté et peut-être n’a rien à quitter.

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Ou bien le jeune homme est-il plus audacieux que le précédent, moins respectueux, la regarde-t-il dans les yeux ou bien ne la regarde-t-il pas du tout ? Vous n’avez jamais été contrôlé par la police ? Non. Vous avez un trou de mémoire ? Non. Un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière l’an dernier, 2007. Non, ce n’est pas moi. Mais ce sont vos empreintes. Voilà la raison de son changement de ton. Ça ne sert à rien de me dire des mensonges, dans votre situation ça ne sert à rien, au contraire. Sa dernière phrase (sur l’utilité, le mensonge, la situation – situation à laquelle il n’y a pas d’alternative, elle le sait, ce qui rend vaine sa leçon de morale et d’utilité en matière de mensonge) retentit longuement dans le silence qui se fait, après. Elle regarde le jeune homme de manière appuyée. Vous étiez à Billancourt en 2006 déjà. Elle souffle un peu fort. Vous n’avez fait aucune demande de titre de séjour en France. Je voulais partir en Espagne pour avoir des papiers. À Billancourt, vous étiez logé au temple Sikh. La greffière ne sait pas écrire Sikh. Elle demande à la juge. Ck, dit-elle. Non. Kh.

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Est-ce qu’il souhaite ajouter quelque chose ? Oui, j’ai beaucoup de problèmes en Inde. Il a des crédits énormes, il a emprunté pour venir en Europe. S’il ne rembourse pas, on le tuera. Un peu plus tard, à la demande de la juge qui explique qu’il verra le Consul d’Inde pour obtenir un laissez-passer en vue de son expulsion, il s’engage à donner son identité au Consul. Poursuite de la rétention : quinze jours. * Adel Al-Labani, irakien. Né en 1974. A demandé un droit d’asile en Hongrie. Possède une adresse en Hongrie. Son avocate découvre avec nous son dossier. A été contrôlé dans le train à la frontière espagnole. La police espagnole l’a renvoyé aux autorités françaises. J’ai appris le français en France, j’aime la langue française, répond-il à la juge qui s’étonne quand il refuse l’interprète. Le sourire est triste. Il tient les mains dans son dos et des ongles il agace nerveusement le bout de ses doigts. Il a quitté son pays en 2006, en bus. Sans visa. Avec passeport, par la Turquie. A travaillé dans un restaurant en Turquie. Un passeur l’a conduit en Bulgarie. Il a payé deux mille euros pour cela. Il est resté trois mois en Bulgarie, il était peintre en bâtiment. Il est allé en Hongrie. A obtenu l’asile, le 7 août 2007. Pour un an.

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Puis : Italie, Naples, quatre mois. Marseille, en janvier, sur un chantier. Rodez. Pas de travail. L’Espagne, pour chercher du travail. Il a déjà été contrôlé en France, en janvier. Tant que la carte d’asile en Hongrie était valable, je croyais que je pouvais rester sur le territoire. Pourquoi ne pas rester en Hongrie, demande la juge doucement. Sur les pages de mon livre, j’ai écrit qu’elle le traite différemment des deux ressortissants indiens. Je n’en tire alors aucune analyse. Il est trop tard pour le faire aujourd’hui. Je pense au sourire, à la tristesse, au français qu’il parle correctement, à l’Irak, à ce qu’elle sait de l’Irak, à ce qu’elle ignore des Indiens Sikhs. J’ai beaucoup de maladies, les bronches, j’ai des problèmes en Hongrie, pas de médicaments, pas de soin. J’ai besoin de subitex. Il sourit largement à la juge, les yeux dans les yeux. J’ai besoin de médicaments pour rester calme, j’ai des insomnies. En Irak, explique l’avocate, sa maison a été détruite par les bombes. Lors du contrôle par les policiers espagnols, on a déchiré son ordonnance de médicaments qu’un psychiatre lui a établie à Rodez, pour soigner les suites du traumatisme vécu en Irak. La juge s’offusque, fait écrire ceci à la greffière : au

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Centre il devra voir un médecin psychiatre, il faut l’écrire, dit-elle, elle fait répéter l’histoire espagnole, les policiers déchirant l’ordonnance. Elle cherche appui dans le public pour partager l’indignation. La préfecture demande la réadmission en Hongrie. Si la Hongrie ne l’accepte pas, ce sera l’Irak. Le représentant de la préfecture porte une chemise rose et une cravate, il est assis, quand on est dans la salle, à la gauche de la juge. Il est muni d’un ordinateur portable et feuillette ses dossiers. Il se lève quand on lui donne la parole et demande la prolongation de la rétention puisqu’on ne peut assigner à résidence quelqu’un qui n’a ni passeport ni garantie de représentation dans le pays. La préfecture prend les rendez-vous aux Consulats, parfois les Consulats mettent du temps à répondre. Les pays européens (Hongrie, Belgique) mettent beaucoup de temps avant d’accepter, ou de rejeter un migrant qui possède un droit d’asile provisoire chez eux. En attendant, les rétentions sont prolongées. * Né en 1983, en Sierra Leone. Il se fait bousculer par la juge : vous n’êtes pas prévenu, vous n’allez pas

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à la barre. Il a une adresse en Suisse. Il a été contrôlé dans le train Paris-Hendaye. N’a pas pu présenter de document qui lui permettrait de demeurer en France. Votre nom est paru au fichier des personnes recherchées. Silence. Je n’ai jamais eu de passeport, répond-il à une nouvelle question, après un nouveau silence. La carte de séjour en Suisse est valable jusqu’au 18 juin 2008. Les policiers rient quand le jeune homme répond à la juge qu’il faisait, de Paris à Hendaye, du tourisme. En 2005 il a quitté son pays clandestinement, voiture, bateau, jusqu’en Italie. Sa carte de séjour en Suisse était renouvelée tous les six mois. Il ne savait pas que cela ne lui permettait pas de voyager dans l’espace Schengen. La fiche émane de l’État autrichien. Mes souvenirs sont vagues, dit-il. En 1999 ou 2000, en Autriche, j’étais en situation irrégulière. L’asile a été refusé, je suis parti par mes propres moyens. Pas de décision APRF en Autriche ? Alors pourquoi cette fiche ? Parce que la fiche demeure, explique l’avocat, même si la personne a quitté le territoire. Si on fait un recours, elle est supprimée. La préfecture demande la reconduite en Suisse, sous réserve de l’accord des autorités suisses.

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L’avocat se lève. Irrégularité de procédure, ditil après avoir repris l’historique de l’arrestation du jeune homme. Le Procureur de la République n’a pas été prévenu au début de la procédure de la garde à vue. Une heure de retard avant de prévenir le procureur. Cela ne se justifie pas. La juge donnera raison à l’avocat, elle libérera le jeune homme, mais le parquet fera appel et l’appel est suspensif. CRA. * Un marocain, né en 1965. Peut-être. Il ne sait pas. Vous avez la mémoire courte, dit la juge. Il n’a, dit-il, qu’une adresse à Mekness. Pédagogue soudain, la juge explique, comme à elle-même, qu’il ne veut pas donner l’adresse des personnes qui l’hébergent. Il a été contrôlé en Espagne. Les policiers, selon les conventions de 2002, l’ont remis aux autorités françaises. Qu’alliez-vous faire en Espagne ? Chercher. Le verbe intransitif. La juge ne comprend pas, elle fait répéter. L’interprète adresse des signes complices, incompréhensibles, à la juge. Comment peut-on être sûr de votre identité ? J’avais peur, j’ai donné l’identité de quelqu’un d’autre.

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Si la personne le sait, elle va être contente. Je ne comprends pas comment on peut mentir sur ce qu’on est. J’ai menti car j’avais peur. Il alterne les réponses qu’il adresse directement à la juge et celles qu’il fait d’abord à l’interprète. Agacement. La juge ne sait pas s’il comprend quand elle parle. S’il va parler directement ou s’ils passeront par l’interprète. L’interprète semble protéger la juge de la relation directe. Il est possible que l’interprète exprime mieux qu’elle ce qu’elle veut dire. Comme s’il s’emparait de ses phrases et qu’elle en était moins responsable. Ce qui se passe dans une langue autre est dénué d’un peu de réel. Est moins absurde, ou l’est totalement. Cette « protection » due à l’interprète a un revers : la juge se sent exclue du couple formé par le retenu et le traducteur. Quand le retenu s’exprime dans les deux langues, français et sa langue d’origine, la juge s’adapte, elle passe d’une forme de communication non protégée à une forme protégée par le truchement de l’interprète. Exprimez-vous en français puisqu’il semble que vous me compreniez.

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J’ai noté alors, à côté de la phrase de la juge que j’ai copiée : elle est vexée. Je la sens vexée qu’on la comprenne, qu’on n’ait besoin qu’en dépannage de l’aide de l’interprète (dans l’émotion, par exemple, ou pour se faire préciser le sens d’une question). L’avocat se lève. Il sourit. Le sourire conduit tout le monde (retenu, policiers, observateurs, représentant de la préfecture, juge) en un lieu où aucune histoire ne se joue si ce n’est celle du discours. Celui que personne, juge ou retenu sans délit, sans serment, à l’écart de la barre, ne maîtrise. Sourire poli. Nous faisons mine, transportés par le sourire sans complicité, de nous contenter du langage. L’avocat tient à ce que la juge entende. Elle a fait grincer les rouages de la machine. Mais Madame la juge, dit-il, c’est que vous avez un français accessible. Ce monsieur gagne bien sa vie, possède un appartement à Paris (on l’apprendra), a vécu quinze ans en France. Il est approchable. Il est comparable. Lui et la juge sont de même espèce. Parlent, presque, la même langue. Elle a besoin d’un grand éloignement dans le temps (la misère des jeunes Chinois) et dans l’histoire (l’Irakien et sa maison bombardée) pour justifier, de manière inconsciente, ce qu’elle fait au

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nom du droit. Politique est la phrase de l’avocat. Votre français est celui de tout le monde, il n’y a pas de différences entre lui, nous, eux et vous. Peut-être parfois le français est-il inaccessible. Pas le vôtre. Vous êtes ici, vous, de même nature, de même ordre. Vous devez l’être. Et pour comprendre les subtilités de ce qui a lieu ici, il faudrait un tout autre français – que ni vous ni lui ne possédez. Dont personne ne fait usage ici. Je travaille au noir comme électricien de voiture. Ah bon, dit la juge. Vous êtes un génie de la mécanique et de l’électricité ? Pourquoi n’avez-vous jamais tenté de régulariser votre situation ? Les avocats ont dit qu’il faut se marier pour cela, mais c’est cher. Ah, elles sont intéressées les filles en France, commente la juge. Greffière, police, interprètes rient. Je ne veux pas retourner au Maroc. Là-bas je serai dans la rue. C’est votre pays. Je ne sais rien, je ne sais pas où est ma famille, je serai dans la rue. Ça fait quinze ans que je suis ici, je n’ai rien fait, ni volé ni scandale ni arrêté par la police jamais. On m’a dit qu’il y avait contrat d’embauche en Espagne, c’est pour ça.

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Il ne veut pas donner son adresse à Paris, dit l’avocate. Je sous-loue. Il gagne bien sa vie, on ne va pas le plaindre. Elle passe du vous au il. Je remarquerai les pronoms mouvants chaque fois. Le système de la traduction simultanée facilite le glissement, mais aussi les moments de gêne, de mise à distance, de recul – recul qui permettra de supporter l’insupportable, et même d’attaquer, de faire du sarcasme, pour supporter. Qu’avez-vous compris ? Que ça dépend de vous. Et de Dieu. Mais le préfet a pris une décision d’APRF. Si je repars au Maroc je serai dans la rue. La rétention est prolongée, il s’agit d’attendre le rendez-vous au Consulat pour un laissez-passer. L’avocat : la longueur du temps passé en France ne permet pas de régulariser sa situation. Seul en effet le mariage le lui permettrait.

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12 août. J’ai passé la journée avec Batista Monteiro après qu’il est sorti du CRA. Trente-deux jours de rétention. J’anticipe sur le jour où j’ai rencontré Batista. C’était un jour de tribunal, sa rétention allait être prolongée après les premières quarantehuit heures. Je lui ai proposé un café pendant la suspension de séance. Il m’a dit qu’il avait besoin de livres et de journaux au Centre. En anglais portugais français italien ou espagnol. J’ai demandé s’il voulait des romans de genre. Il m’a dit : tout sauf des policiers, nous avons eu une sorte de début de fou rire. Claire nous a rejoints. Aujourd’hui Batista a quitté le CRA et devant la personne chargée à l’ANAEM10 d’organiser son retour, nous avons ri encore. La fille qui nous reçoit n’est au courant de rien. Sa voix est haut perchée, elle nous enferme à clef dans son bureau pour ne pas être dérangés – son bureau donne directement dans la rue. Nous serons bien sûr

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dérangés, elle tentera d’ouvrir la porte qu’elle a fermée, aura perdu les clefs, nous attendrons, elle reviendra, grognant, grognement aigu, répété. Elle ne regarde pas Batista, parle de lui à la troisième personne, peut-être pense-t-elle qu’il ne parle pas français. C’est le premier dossier que je fais en août rien ne marche ni la photocopieuse et les dossiers types je ne les ai pas les ordinateurs non plus ma collègue est à l’accueil c’est le mois d’août je vais l’appeler Martine allô Martine ah tu es à l’accueil c’est ce que je disais à l’Angolais tu sais celui qui vient du CRA ah comme tu dis il faudra attendre et puis c’est le mois d’août qu’est-ce qu’on lui fait alors un humanitaire ou un volontaire d’accord je ne le lui dis pas, non je ne dis rien je ne vais pas le démoraliser… Comme je vous disais Martine est à l’accueil. Nous expliquons que nous avons besoin d’une attestation précisant que le dossier retour est en cours afin de protéger M. Monteiro des contrôles policiers. Il a huit jours pour quitter le territoire mais sans laissez-passer du Consulat angolais c’est impossible. Il nous faut une attestation qui le protège pendant ses démarches.

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Ah sans laissez-passer il n’y a rien à faire nous ne sommes pas compétents nous pouvons prendre le billet de train pour aller au Consulat je vais appeler Martine. Nous répétons que Monsieur Monteiro revient du Consulat, qu’il n’a pas obtenu de laissez-passer. Que le Consul lui demande un extrait d’acte de naissance, que l’Angola a connu quarante années de guerre civile, que c’est un peu difficile de trouver un certificat. Qu’il faut un peu de temps. Ah moi c’est mon premier dossier je vous préviens ce sera long c’est un cas comment dire c’est un cas je vous préviens (me regardant dans les yeux pour la première fois, presque menaçante, n’imaginant pas une seconde l’indélicatesse dont elle fait preuve envers Batista) je vous préviens si jamais c’est vous qui l’hébergez : ce sera long. Une adresse en Angola ? Cela fait vingt-six ans que je n’y suis pas allé, dit Batista qui a trente et un ans. Il sourit. Il prend le téléphone portable, téléphone en Angola, on lui donne une adresse. Nous notons.

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Ah parce que nous déjà les photocopieuses ne marchent pas alors vous imaginez les téléphones, ici on ne peut pas téléphoner à l’étranger vous imaginez. On n’imagine pas, on rit intérieurement, on a beaucoup de mal à ne pas le montrer. Nous repartons, deux cents kilomètres allerretour. Nous trouvons une douceur à discuter dans la voiture. Bien sûr, cette politique, dit Batista, elle excite les gens qui sont déjà mal dans leur peau. Quelles sont les raisons profondes de la mise en œuvre d’une politique aussi dispendieuse et vaine (création d’un ministère, mise en place de quotas, grosses sommes d’argent pour la construction de CRA, pour la vie en CRA, dédommagements de l’État – environ mille euros – pour les ex-retenus libérés et régularisés, voyages en avion, escortes, allers-retours aux Consulats, la plupart du temps sans succès puisque les ressortissants de Chine, d’Inde, de Russie et d’un certain nombre de pays d’Afrique ne sont pas « reconnus » et doivent après trente-deux jours rester cachés, la comédie peut recommencer, primes aux chasseurs de la PAF). Quelles sont les raisons.

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Avec Batista qui se prépare à découvrir l’Angola, après vingt-six ans d’Europe, nous parlons de la colonisation, de la décolonisation, de la France vendant des armes à l’Angola, de la fin en Europe des États nations. Nous pensons qu’il nous faut beaucoup penser, étudier, formuler des hypothèses.

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13 juin 2008. Monsieur Tchang. L’avocate prend la parole avant la juge pour annoncer que ce dossier est particulier : le jeune retenu déclare qu’il est mineur. L’audience portera essentiellement sur cette question. La juge demande à Monsieur Tchang s’il veut rester assis. Il ne le fait pas. L’interprète est très douce, accompagnante, maternelle. La juge : Il s’appelle… Il est né le 3 avril 1991 à Macao, déclare-t-il. Il a fait l’objet d’un contrôle dans le train Paris-Irun. A-t-il été contrôlé à bord du train ? Oui, les policiers sont montés dans le wagon, répond le jeune homme, qui doit savoir qu’il y a une jurisprudence, que dans certains trains internationaux, lorsqu’on est, comme lui, comme eux

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tous, muni d’un billet en cours de validité, on ne peut être arrêté dans les wagons, mais en gare. Ce n’est pas le cas du train Paris-Irun. Son passeport indique sa date de naissance : 15 janvier 1984. Il s’agit d’un faux passeport, dit-il. En votre possession vous aviez les billets de train. Lyon-Paris, Paris-Irun. Sur le passeport présenté, c’est bien votre photo ? C’est un vrai passeport, dit la juge, mais falsifié. Vous avez indiqué avoir acheté ce passeport à un passeur. Elle ne porte aucun jugement, et cela doit m’étonner puisque je prends soin de le noter. Il est parti en bateau. De Macao à Hong Kong. Il a payé douze mille euros son voyage. Sa famille a donné l’argent. Sa famille ? Vos parents ? Non, ses parents sont décédés, c’est son oncle. À Madrid, a travaillé six mois en cuisine. Pour sept cents euros. Cela servait à rembourser l’emprunt dû au passeur. Puis on vous a dit qu’il fallait aller en France car on y était mieux payé. La juge lit les déclarations du jeune homme faites plus tôt au commissariat. Un ami vous recevait. Elle déchiffre, le front plissé. Asai, c’est le nom de votre ami, je ne sais pas comment on prononce, dit-elle. À Lyon vous avez refusé de travailler. Pour quelles raisons ? Il était encore moins payé. Qui vous faisait

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travailler ? Des compatriotes chinois ? Il ne sait pas. Pas son ami. Il ne veut pas en parler, réplique la juge. Elle souhaite montrer qu’elle respecte son silence. Il repartait en Espagne. Est-il encore pris en charge par ses amis, enfin cette organisation ? Elle est alors bienveillante. L’essentiel, c’est de rembourser, dit le jeune homme. Vous avez une APRF. Vous avez été retenu au CRA de Toulouse et dans le cas d’une demande de mise en liberté, vous avez contesté votre âge, disant que vous étiez mineur. Le juge de Toulouse a ordonné une radio osseuse. Et au regard de la loi française, Monsieur, vous êtes majeur. Dix-huit ans, dit l’expertise. Quand vous avez été interpellé, vous n’avez pas dit votre date de naissance. Quand on est mineur, on le dit. On sait qu’on aura un traitement différent. Vous avez été présenté au Consulat de Chine hier, le 12 juin. Que vous a dit le Consul ? Il a demandé mon nom. Vous lui avez dit que vous êtes mineur ? Non. Pourquoi ? Il ne l’a pas demandé. La préfecture demande la prolongation de la rétention. L’avocate prend la parole. L’examen de l’âge osseux a été pratiqué hors de la présence d’un interprète. Nous n’avons donc aucune information

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sur d’éventuelles maladies. Cet examen est soumis à critique. L’académie de médecine a remis un rapport au ministère de la justice, cet examen ne permet pas de déterminer précisément un âge, surtout pas entre seize et dix-huit ans. De plus, le Comité Consultatif Éthique met en garde sur les risques d’erreur en ce qui concerne les populations d’Asie et d’Afrique. Il ne peut être né en 1984 comme le dit son passeport. Il a donc seize ou dixhuit. Le doute subsiste. Dans un cas de doute, vous devez trancher en sa faveur. Je vous demande donc de rejeter la demande de rétention administrative. Après une longue délibération, nous apprendrons que la juge a rejeté la demande de la préfecture, elle a libéré le jeune homme. Le parquet a fait appel dans les minutes qui suivent. Tchang restera au CRA quinze jours de plus. À la fin des trentedeux jours réglementaires, il sera libéré cependant, la Chine ne lui accordant pas de laissez-passer. Il restera clandestin. * Monsieur King Mbadi. Vous êtes né en 1982 à Pointe noire au Congo. Vous avez été condamné par le tribunal de Bayonne à deux mois d’emprisonnement et à deux ans d’interdiction du territoire

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français. Vous n’avez aucun document d’identité et vous avez vu le Consul il y a deux jours. Qu’en pensez-vous ? Que je peux partir par mes propres moyens. Je suis capable d’organiser seul mon voyage. Vous n’avez personne qui pourrait justifier de votre identité ? Si le Consul ne confirme pas votre identité, vous risquez ici d’autres poursuites pénales, puisque vous êtes interdit de territoire français. J’ai dit la vérité. Je n’ai personne dans mon pays. J’ai un oncle, ici, en France. En situation régulière ? Avec le statut de réfugié. Un document qui vous concerne ? Non. L’avocate : en 1999 il a été accueilli par son oncle. Puis est parti en foyer. A demandé l’asile, n’a jamais obtenu de réponse.

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20 juin 2008. Le monsieur marocain, présenté quinze jours auparavant, présenté de nouveau. Il est mécanicien, depuis on a appris qu’il possède un appartement en région parisienne, qu’il paye ses impôts. Il a vu le Consul du Maroc et, pour attendre la réponse, la préfecture demande quinze jours supplémentaires de rétention. Que vous a dit le Consul ? J’ai dit que mon père était décédé en France après la guerre. Qu’a dit le Consul ? D’attendre. Il n’a pas dit si oui ou non il allait délivrer le laissez-passer. Je suis fatigué de cela. Je suis fatigué, vous m’entendez. Je suis fatigué d’être au Centre, ça fait dix-sept jours. Quinze jours auparavant, il était combatif. Il a vieilli brusquement. Je croise son regard, il sourit.

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Si vous aviez des preuves de votre identité, des éléments pour établir votre identité véritable, cela serait allé plus vite, dit la juge. Elle ne dit pas l’expulsion serait allée plus vite. Je le sais que je n’ai pas de papiers, mais je n’ai jamais rien fait de mal, jamais. Ça fait quinze ans que je vis en France. Au Maroc je serai dans la rue. Il est allé se rasseoir. Il sera prolongé, en attendant la réponse du Consul. Il est assis près de moi, j’écris sur un morceau de papier courage. Il sourit, me demande mon numéro de téléphone. Au cas où. Je le griffonne rapidement. Quelques jours plus tard, il m’appellera du bateau qui le conduit à Tanger. Triste, et merci, merci, dira-t-il. Alors que nous échangeons les numéros de téléphone, la juge le rappelle. Il se lève. Avancez-vous. Un fax est arrivé, il était attaché au dossier mais je n’avais pas vu. Vous partez lundi, de Sète. Les marocains sont tous reconduits par bateau. Au CRA d’Hendaye ils montent dans une voiture de la PAF, ils sont menottés jusqu’à Sète et la voiture rentre dans le ventre du bateau. Pas de possibilité de faire un refus d’embarquer. Le monsieur pleure.

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* Adel Al-Labani, irakien, déjà présenté il y a quinze jours. Avez-vous été présenté au médecin ? Oui, merci, toujours souriant, merci. Votre état est compatible avec la mesure de rétention, lit-elle. Vous aviez un document qui établissait une demande d’asile en Hongrie, si je me souviens bien. Le préfet a demandé aux autorités hongroises votre réadmission mais elles ont répondu qu’elles n’étaient pas compétentes, que vous aviez demandé un titre de séjour en Bulgarie. Vous êtes parti d’Irak. Turquie. Bulgarie. Demande d’asile en Bulgarie. Refus. Hongrie. Carte obtenue. C’est bien cela ? C’est curieux, dit la juge, rêveuse. C’est peut-être en vertu des accords… Elle laisse la phrase inachevée. Elle poursuit : j’ai du mal à comprendre la logique d’un retour en Bulgarie puisque la Hongrie a accepté la demande d’asile. C’est hors de ma compétence. Ce sont les accords de Dublin ? Demandant, du regard, l’aide des avocats. Le document que vous avez n’est pas remis en question. C’est hors de ma compétence judiciaire. Vous comprenez, vous ? demande la juge au retenu. Quand on vous a refusé l’asile en Bulgarie, que vous a-t-on dit ? Vous avez fait une demande officielle ? Vous avez été contrôlé par la police en arrivant en Bulgarie ?

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L’avocate : la Bulgarie est effectivement le premier pays où il est arrivé. La réadmission se fait dans le premier pays. Accords de Dublin, en effet. L’erreur ici est que la Hongrie aurait dû refuser l’asile, remettre à la Bulgarie. Je ne veux pas retourner en Irak. Laissez-moi ici. Remettez-moi en liberté. L’avocate : l’erreur n’est pas du fait de Monsieur Al-Labani. Les accords de Dublin sont très clairs. L’État membre peut requérir la personne qui a fait sa demande d’asile. La Hongrie a pris une responsabilité envers M. Al-Labani. La Hongrie lui a délivré une carte valable. S’il y a un manque de clarté dans les explications que les États ont échangées entre eux, s’il y a un défaut d’information, ce n’est pas du fait de Monsieur Al-Labani. Je vous demande donc de ne pas prolonger sa rétention. D’ailleurs, jurisprudence, cour d’appel 23 mars 2005. Elle lit la jurisprudence. La cour d’appel a confirmé que l’étranger n’a pas à subir les carences des pays. Prolonger la rétention, insiste l’avocate, c’est dans le cas où l’étranger se soustrait à la loi. Ici il n’y a pas de « volonté manifeste de se soustraire ». Ici je me suis demandé, puisque je l’ai noté, pourquoi les avocats ne plaidaient pas systématiquement

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la mise en liberté en vertu de cet article, le manque de volonté manifeste de se soustraire. Plus les audiences s’enchaîneront, plus j’entendrai qu’en l’absence de document d’identité et en l’absence de garantie de représentation sur le territoire français, il n’y a pas d’alternative à la mise en rétention. Monsieur Al-Labani fut prolongé. Puis libéré après un passage en comparution immédiate, au pénal, pour refus d’embarquer, ce qui constitue un délit. Au pénal on ne lui a pas demandé ses papiers. * Ce jour-là deux retenus ne sont pas passés devant la juge, ont été directement libérés, par faute d’interprète dans leur langue, le hindi et le ourdou.

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27 juin 2008. Avocate, interprètes et retenus sont dans le petit local vitré de la salle 1. On entend que le samedi qui a précédé, sept retenus ont été présentés. Tous ont été prolongés en rétention. Une petite fille joue dans l’entrée, elle porte un bouquet de fleurs des chemins. Son père est au tribunal pour une affaire sans importance, c’est en tout cas ce que j’imagine : la petite fille, foulard dans les cheveux, saute et court, s’élance dans les bras de son père et rit. Je suis assise sur un banc dans l’entrée. J’attends. J’ai mal du côté gauche de la tête, la migraine s’annonce. Je me lève, entre dans la salle, je vois les hommes dans le local vitré où l’avocate prend des notes. L’audience n’est pas encore ouverte. Le visage des hommes est très inquiet. Je le note tout de suite. J’écris : panique.

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Ali, né au Ghana en 1986. Vous comprenez un peu le français ? Non. Ah je croyais qu’il disait oui. Contrôlé à la gare d’Hendaye. Oui, j’étais sur le point de prendre un train pour Paris. L’interprète traduit un anglais que l’on comprend tous plus ou moins. Pas de passeport ni de document d’identité. Non. Rien qui puisse établir votre identité, votre date de naissance. Je n’ai pas ces documents avec moi. Je les ai en Belgique. Un passeport et une demande d’asile qui me permet de résider en Belgique. Vous avez laissé tous ces documents en Belgique ? Yes. Vous avez quitté clandestinement le Ghana par bateau, avec l’aide d’un passeur. C’est vrai. Vous avez connu une jeune fille par Internet. Je dis bien connu, pas rencontré. (Sourire.) Non ce n’est pas une fille, c’est un homme. C’est un homme. La juge : moi je lis ses déclarations ! Il a dit aux policiers : la jeune fille m’a hébergé. Lui, via l’interprète, qui conserve le mot en anglais : non c’est mon boy-friend. La juge : vous résidez chez… cette personne ? Oui, chez lui. Et cet homme, vous l’avez rencontré (non, pardon, connu) sur… Internet ? Oui, en 2002.

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Du Ghana, par Internet ? Oui, quand je suis arrivé en Belgique je l’ai tout de suite appelé, il m’a hébergé tout de suite. Silence. J’ai quitté la Belgique il y a deux mois pour passer des vacances en Espagne. Nous sommes partis ensemble mon ami et moi. Il a dû rentrer en Belgique plus vite que moi. Je le rejoignais pour signer le pacte de communauté de vie. Je devrais être déjà là-bas pour le résultat de ma demande d’asile. Il m’a fait parvenir une somme d’argent. Quand la police m’a contrôlé, je leur ai expliqué que je ne résidais pas en France, que je quittais la France, pour la Belgique. Il est plus âgé que vous ? Cela n’a pas d’importance, non ? L’important est ce que je ressens. Sa timidité et sa tristesse semblent se transformer en assurance. Il doit assumer à la fois l’homosexualité, l’âge de l’amant, l’amour par Internet, l’absence de papiers. Pourquoi n’avez-vous pas de papiers d’identité ? Nous sommes descendus en voiture, pas de

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contrôle. En fait je n’ai pas pensé que le fait de ne pas avoir de documents poserait problème. Si j’avais pensé, je n’aurais pas laissé ces documents en Belgique. Vous avez bien compris que vous êtes en situation irrégulière, vous êtes rentré sans visa ni passeport. C’est une effraction. Le préfet a demandé aux autorités belges de vous réadmettre sur leur territoire. Pour l’instant les autorités belges n’ont pas répondu. Oui on m’a dit au Centre que cela prenait du temps. On le verra, les autorités belges ne répondront pas : problèmes de langue, flamand / wallon, supposera une avocate. Ali sera libre après avoir fait un refus d’embarquer pour le Ghana, trentedeux jours plus tard. Refus d’embarquer assorti d’angoisse et de mal au ventre. Il passera en correctionnelle, sera condamné à une peine avec sursis et pourra ainsi quitter la France, attendu par son ami belge qui ne le laissera plus prendre le risque du train. Peut-être que son anglais lent, compréhensible, explique ce que nous ressentons à présent : tout se passe comme s’il entrait dans une conversation

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douce avec la juge, une discussion apaisée, dont l’objet est ce tout petit souci du retard belge, un contretemps sans importance dont l’un et l’autre tentent de venir à bout. Est-ce que votre ami a envoyé votre demande d’asile ? Il l’a fait, par mail, à la Cimade. C’est important, cela, pour la réponse de la Belgique. Oui, d’autant plus que sur ce document, il y a ma photo. Qu’est-ce que c’est, sa carte, en Belgique ? La juge s’est adressée à l’avocat. L’avocat : un document des autorités belges, une autorisation provisoire de séjour. Ali : il y a deux procédures en cours, la demande d’asile et la procédure pour officialiser l’union avec mon ami. Voulez-vous ajouter quelque chose ? Je suis réellement désolé. Je réitère mes excuses pour les problèmes que j’ai causés et je demande à Madame la juge d’accéder à ma demande de reconduite en Belgique. Le Ghana est dangereux pour moi. L’avocat : il a été fait un recours hier auprès du tribunal administratif. S’il retournait au Ghana :

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dix ans d’emprisonnement. Risques importants, pour homosexualité. La juge s’intéresse, s’inquiète. Elle est souriante. Je voudrais me faire préciser quelque chose, dit-elle au jeune homme. L’interprète traduit. Est-ce qu’il a dit aux policiers girlfriend ou boyfriend ? Parce que… Enfin parce que… je voudrais savoir si c’est lui ou si la transcription… mais ça n’a pas d’importance, dites-le-lui, cela n’a pas d’importance. J’ai parlé d’une jeune fille. J’ai toujours peur de parler de cela. Les sarcasmes. Vous savez. Oui, oui, vraiment, cela n’a pas d’importance. Il se frotte les yeux. Vous savez, ça arrive souvent, les situations de rejet. Je prolonge la rétention, car c’est la seule solution qui soit en rapport avec la loi. Le délai est de quinze jours, c’est pour que la Belgique réponde. La greffière, elle, le jeune homme et son interprète discutent, tout près de l’estrade de la juge, en attendant qu’il signe ses déclarations. Ils parlent posément, il n’est plus timide du tout, il dit tout calmement ce qu’il a à dire, les femmes opinent. Vous pouvez rester là, dit la juge. Il s’assoit.

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* Monsieur Mehdi Balchraoui. De lui-même il ne se place pas à la barre. Il est né en 1982 au Maroc. Il porte les mains dans le dos. Il est campé sur ses deux jambes. Il se retourne souvent. Il attend quelqu’un. Des amis venus l’assister. Son employeur actuel. Je le sais par l’avocate, une nouvelle. Elle demande aux bénévoles de la Cimade qui assistent à l’audience des étrangers des renseignements complémentaires qu’ils n’ont pas. Votre domicile ? Chez ma tante, à Saint-Esprit, j’ai un certificat de domicile. L’employeur de la tante est présent, il a porté les documents, il les donne à l’avocate. Vous avez fait l’objet d’une mesure de reconduite à la frontière. Vous travaillez pour une entreprise qui était censée entrer dans les critères pouvant employer des travailleurs étrangers – dont vous. La juge fait des phrases laborieuses. J’ai recopié au mot près la première. Elle tente de comprendre la situation en même temps qu’elle découvre le dossier.

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… n’entrait plus dans les critères posés par la réglementation… au bout de trois mois… vous avez quitté cette entreprise. Mehdi l’interrompt. Non, j’ai quitté par obligation, j’ai été licencié. Elle poursuit sans entendre : cette situation ne correspondait pas à votre statut d’étranger venant travailler spécialement, comme vous en aviez eu le droit spécialement. Mehdi se retourne. Sans doute attend-il, et je saurai plus tard quel sentiment d’injustice il nourrit, une réaction de l’avocate, un soutien de son nouvel employeur qui vient de lui faire signer un CDI, un regard amical. Peut-être ne comprend-il pas que l’on s’embourbe dans les statuts et les réglementations de cette façon-là alors qu’il est simple de raconter. Si ça ne vous intéresse pas, ce que je dis ! C’est moi qui parle, quand même ! J’ai noté : prétextant le manque de respect du jeune homme, elle s’énerve car, je crois, elle ne comprend pas la situation. Les phrases sont lourdes. Elle hésite, prolonge les syllabes, les voyelles.

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Le préfet a voulu mettre à exécution son arrêté de reconduite à la frontière et vous a cherché. Ils sont allés à vos différents domiciles et vous avez été découvert. Il vous a été signifié que vous deviez partir et votre ex-employeur a été entendu. Vous avez dit qu’un ami de votre père s’était occupé des documents pour vous permettre de venir travailler. Elle s’y perd, tourne les pages du dossier, se trompe dans la chronologie, cherche sans comprendre. Le père de Mehdi en ce jour de juin 2008 est mort depuis longtemps. Deux ans auparavant, un ami de son père a fait les démarches auprès de l’ex-employeur français et ces démarches ayant abouti, Mehdi est venu travailler en France, – immigration choisie, choisie comme elle est toujours choisie. Sidérurgie. La juge ne dit pas, ne sait peut-être pas que l’ex-employeur a déposé le bilan. L’avocate ne le dit pas, qui le sait puisque les personnes venues assister leur ami Mehdi viennent de le lui apprendre et d’en apporter les preuves. J’ai écrit : elle s’y perd. Vous avez bien reçu l’APRF ? Vous avez fait un recours.

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Pour moi il est hors de question de quitter la France. J’y travaille depuis deux ans, je n’ai jamais arrêté de travailler, je fais vivre toute ma famille au Maroc. Je veux continuer à gagner ma vie. Vos souhaits ne sont pas d’actualité, Monsieur. Je devrais repartir alors que j’ai un CDI, je fais que bosser, bosser, bosser, retour vers l’inconnu, ce que j’appelle moi ça c’est pas légal, pas légal ! Jamais, jamais j’ai été hors légalité. Vous avez un titre de séjour ? Vous ne pouvez travailler légalement que si vous avez un titre de séjour. (Ironie.) L’avocate est assise, elle touche son bandeau à cheveux. Elle ne bouge pas. Le nouvel employeur de Mehdi et un ami qui a porté des documents se regardent. Mehdi s’énerve, hausse la voix. Je n’arrive pas à comprendre, pendant la période où j’étais en règle, j’ai envoyé un courrier à la préfecture, je peux pas comprendre, je peux pas comprendre, je peux pas comprendre qu’on soit si défavorable, on est venu me chercher pour ce boulot. Moi je ne peux pas vous l’expliquer, je ne suis pas la personne qui a pris cette décision. C’est un choix de l’administration. Elle dit choix. Et quelque chose comme : ce n’est pas mon domaine de compétence.

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Elle ajoute : je n’ai pas une grande marge de manœuvre. D’ailleurs voilà : vous partez mardi 1er juillet, en bateau, de Sète. Je peux demander l’assignation à résidence, rentrer par ma fierté. Il le peut : il a une garantie de représentation sur le territoire national (sa tante) et il possède un passeport. La juge fait la moue. Elle bougonne que la fierté n’a rien à voir là-dedans. Il continue : franchement je me sens trahi, la France m’a trahi. Je suis rentré légalement en France. J’ai noté à cet endroit : l’avocate ne bouge pas. Il se défend tout seul. Lui : ce que je peux ajouter, c’est toujours la même chose, rentrer chez moi avec ma fierté, pour gagner ma fierté. J’étais si content ici. Jamais dépendant de quelqu’un. Je regretterai ici. Que puis-je avoir comme assurance que vous prendrez le bateau ? Ma tante, elle peut « pointer » pour vous dire. Mon intérêt c’est de pouvoir revenir. Je suis honnête. J’ai toujours été honnête.

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C’est une tante à la mode de chez nous ? Il y a vingt-trois ans qu’elle est en France. C’est la sœur de ma mère. Son nom ? L’employeur de la tante, présent dans la salle, fait signe qu’il peut donner la réponse. La juge râle, bougonne. Je ne peux pas, ça ne se fait pas ! Elle s’adresse à l’avocate : allez-y, vous, demandezlui ce qu’il veut. Reistar, c’est le nom de la tante, son nom de femme divorcée. La juge mettra de longues heures à délibérer. Pendant ce temps, le représentant de la préfecture, Monsieur A., conseille à Mehdi de tenter de revenir plus tard en France de manière légale. Je suis déjà venu de manière légale, répète Mehdi. Nous l’entourons. Au Centre de Rétention il est démuni de tout, même de téléphone portable dont il aura besoin s’il se retrouve mardi, en tee-shirt, propulsé d’Hendaye à Tanger. Il a honte, il ne peut pas rentrer ainsi au Maroc, tout le monde pensera qu’il a commis un délit. J’ai toujours travaillé, toujours. Quelqu’un, son nouvel employeur, cheveux longs, dit : trop. Il envoie tout au Maroc.

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Récemment, continue le nouvel employeur, il a fait un job de nuit, vigile dans une entreprise de gardiennage, au black. C’est quand il est venu chercher sa paye en liquide, un soir, qu’il s’est fait piéger. Mehdi s’est approché à vélo du type qui l’employait au noir et qui l’attendait à l’endroit et à l’heure dits. Le type n’était pas seul, quatre personnes en civil étaient avec lui. Mehdi a hésité. L’autre a agité les billets devant lui. Mehdi voulait l’argent. Sûr de lui, de son honnêteté, de son bon droit. Il s’est avancé. Il a pris les billets. Les quatre hommes se sont jetés sur lui, l’ont arrêté. Centre de Rétention. Celui-là, dit le brésilien, on le connaît, il en a dénoncé plusieurs avant lui. Quant au premier employeur, celui qui est venu chercher Mehdi au Maroc et l’a licencié au bout de trois mois, tout le monde le sait, c’est un voyou. Devant la juge personne ne l’a dit. L’avocate se réveille et comme si elle assistait à une conversation mondaine, dit que ce n’était pas la question, ici on se contente de prolonger, ou pas, la rétention administrative. Ici, il était possible que Mehdi soit libre le soir même, prenne le bateau prévu après avoir récupéré ses quelques affaires et fait quelques achats.

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Des éléments complets sur l’histoire de Mehdi, sur son premier patron crapuleux et sur le dernier qui l’a dénoncé auraient pu influencer la juge. Des heures plus tard, celle-ci nous annonçait que la rétention était prolongée. Elle présentait la décision comme la meilleure possible, Mehdi partirait aux frais de l’État français. Vos lois, elles sont pas légales. Quitter le tribunal chacun de son côté, Mehdi entouré par les policiers de la PAF, regard perdu, cherchant quelque chose, de l’aide. Marcher un peu avant de retrouver la voiture. Envie de crier transformée en crise de larmes sans sanglots, crise incessante, soirée, nuit. Du bateau, Mehdi a téléphoné. Il remerciait pour le téléphone donné en catastrophe. On fera tout pour que tu reviennes. On va chercher la liste des métiers autorisés dans les Pyrénées-Atlantiques. Un peu plus tard dans l’été on a eu des nouvelles. Il n’avait toujours pas dit à sa famille qu’il était rentré. Il était à Tanger. Il voulait annoncer qu’il avait quelques mois de vacances, il lui fallait le projet de revenir en France à tout prix.

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5 septembre. L’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme précise que toute personne peut librement quitter tout pays, y compris le sien. 1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. 2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. Cet article a fait suite, en 1948, à des événements bien connus, européens, racistes, génocidaires. Cet article ne précise pas que toute personne peut, si elle quitte son pays, rentrer en un autre. Cette omission permet l’hypocrisie, le flottement, le jeu entre les lignes et les droits. On a beau se doter d’une loi audessus des lois, d’une déclaration universelle, d’une constitution, norme de la norme, il n’en reste pas moins que toute institution s’appuie sur les forces

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en présence dans la société et que d’autres forces peuvent se faire jour pour la renverser11. D’ailleurs, nul besoin d’annuler juridiquement un article de loi pour le nier ou le transgresser. La preuve, la lire dans l’article du Monde qui suit. Le Monde, 4 septembre 2008, Philippe Bernard : « On connaissait l’immigration clandestine, c’est-àdire l’entrée irrégulière dans un pays étranger. Voici l’émigration illégale, autrement dit l’interdiction de quitter son propre pays sous peine de sanction pénale. Après d’autres pays, l’Algérie s’apprête à adopter une loi punissant de six mois d’emprisonnement ferme toute sortie illégale de son territoire. Un projet de texte réformant le code pénal en ce sens a été approuvé, dimanche 31 août, par le gouvernement et doit l’être par le Parlement cet automne. Il prévoit aussi d’infliger dix années d’incarcération aux personnes aidant les émigrants. Pareille mesure vise un phénomène qui a pris une ampleur considérable en Algérie, celui des “harragas” (littéralement, en arabe, “ceux qui brûlent” les frontières), ces jeunes qui risquent leur vie sur des embarcations de fortune pour gagner l’Europe. Au cours de la seule semaine passée, une centaine de ces jeunes,

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Algériens ou Africains noirs, ont été interpellés sur les côtes algériennes. Depuis deux ans, les plages proches d’Annaba (600 km à l’est d’Alger) sont devenues les principales zones d’embarquement vers la Sardaigne. Les autorités font état de 1 500 arrestations en 2007 et de 700 depuis le début de 2008. Mais on ne connaît ni le nombre de ceux qui parviennent à destination, ni, évidemment, celui de ceux qui périssent. […] » La société de 1948 reconnaissait l’utilité pour une personne de pouvoir à tout moment quitter son pays. Une chose sûre : aujourd’hui la politique xénophobe s’intensifie, et aussi aberrante qu’elle se dévoile, elle est en marche depuis de longues années. Monsieur***, gabonais, réfugié politique vivant depuis de longues années en Finlande, a une aventure amoureuse extraconjugale12 et vient passer avec son amie quelques jours à Madrid dans l’appartement qu’il a acheté pour sa fille, bientôt majeure. M.*** est arrêté alors qu’après une promenade non loin de la frontière française, il rejoignait Madrid afin de prendre son avion pour Helsinki. Dans son sac, son billet d’avion. Mais le titre de séjour et d’asile délivré par la Finlande, titre qui l’autorise à se déplacer en Europe, il l’a laissé par mégarde (et optimisme) dans l’appartement de Madrid. Il a avec lui une carte correspondant à une carte de sécurité

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sociale. Il ne peut être en possession de cette carte que s’il a effectivement le statut de réfugié politique. Malgré la présentation de ce document, malgré la preuve apportée (par le billet d’avion) qu’il s’apprêtait à quitter la France, il est placé en Centre de Rétention. Aujourd’hui il passe pour la première fois, soit quarante-huit heures après son arrestation, devant la juge. Il s’explique, donne des numéros de téléphone (quelqu’un peut à Madrid récupérer son titre de réfugié dans l’appartement ; quelqu’un, qu’il nomme, peut d’Helsinki faxer le papier qu’il faut, apporter les justificatifs nécessaires, en anglais ou avec traduction assermentée). Malgré cela M.*** ne sera pas au travail lundi. Il faut attendre que la Finlande le réadmette, ce qui ne saurait tarder, lui diton. Sa rétention est prolongée de… quinze jours… M.*** s’énerve. Il insulte juge, policiers, France. Dit qu’en Allemagne il n’a jamais connu ce problème. Il revient sur son escapade amoureuse. Que penseront les parents de la jeune fille, que pensera-t-elle elle-même quand elle le saura enfermé dans un Centre ? Un Centre de Rétention, personne ne sait ce que c’est. C’est une prison, et le bon sens collectif pense que pour y être, il faut avoir commis quelque délit. On aura beau expliquer, les gens resteront sceptiques. Vous créez le racisme, crie le monsieur gabonais de Finlande. C’est ainsi que les gens croient, vont croire que les étrangers présents

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sur le territoire français sont des délinquants. On lui demande de se calmer. Sa jeune avocate s’énerve à son tour et parle toute seule : tant pis pour lui, dans sa situation, il faut apprendre à gérer ses émotions. Ce sont les élites qui créent la xénophobie et, de différentes manières, les discriminations. Ce sont les lois qui attisent celles-ci. Il est trop simple de penser, comme on voudrait le faire croire, que ces lois sont destinées à plaire à un électorat lui-même xénophobe, peureux et inquiet. À cet électorat-là les peurs sont dictées. Pour quelles raisons ? Dans quels buts ? Jérôme Valluy écrit dans Cultures et conflits 13 : « Le phénomène social de la xénophobie présent à l’état latent dans toute société humaine ne peut asseoir son empire sur le champ politique que lorsque les élites dirigeantes désignent l’étranger comme un problème. » Les politiques posent l’étranger comme un problème. Problème économique sans doute. On ne peut pas oublier que le clandestin sans droit, ni régularisable ni expulsable, a tout intérêt à vivre caché. Il ne protestera pas contre un droit du travail tronqué, des heures sans fin, un salaire de misère. L’économie vit de ces « délocalisations » sur place.

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Problème économique, mais aussi problème psychologique, philosophique. Que sont devenues les entités nationales que nous savions, que nous croyions savoir à peu près penser – administrativement, politiquement ? Ce qu’on appelle la mondialisation semble avoir remué tout cela, et flux, flots, afflux, le vocabulaire vient témoigner que l’on ne sait plus penser le dedans et le dehors. Les fonds sont invisibles quand ils passent les frontières, les corps d’hommes et de femmes, eux, sont palpables et il est simple de les empêcher de quitter un pays, de les contraindre par des barbelés. Il est simple de les parquer dans les centres high-tech européens (munies de caméras de surveillance, de sas évitant la circulation, de réfectoires où l’on mange seul et tour à tour, de portemanteaux en caoutchouc afin que l’on ne soit tenté de s’y pendre). Si les politiques posent l’étranger comme un problème, le font-elles en en mesurant les conséquences : ce problème peut conduire à tout un tas de solutions, qui, comme l’histoire nous l’a appris, peuvent être radicales, voire finales ? La politique migratoire, de la décolonisation à nos jours, a connu une grande continuité. On nous donne les années 1974-75 comme des années de crise économique, mais dans ces années-là les

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fonctionnaires des anciennes colonies sont d’ores et déjà reconvertis à la gestion de la question des migrants en France. La politique de fermeture des frontières est déjà en place lorsque le choc pétrolier s’annonce à peine14. Continuité. Le désir de richesses (de découvertes et d’aventures) s’est toujours trouvé mêlé à la création de la xénophobie, au besoin d’affirmer que dedans c’est ainsi et dehors tout à fait autre chose. Comment comprendre le besoin de classement ? Ici l’homme, ici l’animal. Comment comprendre le besoin de classement binaire ? Ici le dedans là le dehors. Ici le droit là le non-droit. Si le classement binaire par excellence, celui que l’on ne peut pas dire, que l’on ne peut pas dire politiquement (car on le croit contre-productif quand il s’agit d’avancer, de s’enrichir, de découvrir, d’apprendre ou de construire) était celui-ci : la vie ici, la mort là-bas. Si derrière ce classement-là, définitif, se trouvaient des masques, des voiles. Le racisme viendrait tenir à distance une peur essentielle et métaphysique, inconsciente et radicale. Hypothèse – qui ne résout rien.

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11 juillet 2008. Les interprètes, les avocats et les retenus préparent l’audience. Monsieur A., porte-parole du préfet, compulse ses dossiers et navigue sur son ordinateur portable. Costume jaune pâle, cravate. Les policiers se font des signes. Je veux rentrer en Afrique car l’Europe se conduit mal. Sur mon banc, stylo et cahier en main, je recopie cette phrase prononcée tout à l’heure par l’un des retenus. L’Europe se conduit mal. Monsieur Mirza, pakistanais. Vous pouvez rester assis. Il reste assis. C’est le premier à le faire. Vous êtes au CRA depuis le 27 juin. Le préfet demande un nouveau délai de quinze jours, le Consulat du Pakistan a été saisi et a fixé un

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rendez-vous le 15 juillet. La juge compte sur ses doigts. La première rétention expire le 14 juillet. Comme votre rendez-vous a lieu le lendemain, votre dossier est examiné aujourd’hui, en avance. Que souhaitezvous dire à propos de votre situation actuelle ? Monsieur Mirza se lève. Léger sourire, déterminé. Quelle que soit votre décision, Madame, l’endroit où nous sommes gardés, même si les officiers sont très gentils, c’est une prison. Alors votre décision s’il vous plaît, qu’elle soit rapide. Dépêchez-vous. Je ne veux pas rester en prison. Si vous aviez un quelconque document d’identité, cela irait plus vite. Monsieur Mirza, très digne, soudain très fatigué : oui, oui, je comprends. On va attendre, alors. Alors, les larmes. Le représentant du préfet espère que le Consulat donnera son avis le plus vite possible afin que le monsieur retrouve les siens le plus vite possible. L’avocate dit la même chose que le représentant du préfet et que la juge. Pas de papiers d’identité, pas de possibilités. Mehdi avait son passeport, lui. La juge : je ne peux que prolonger…

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* Bachir Sh., pakistanais. Passeport perdu. Encore, chuchote quelqu’un de la PAF. Rendez-vous le 15 juillet au Consulat. Je suis malade. Malade du dos. Mes os brûlent. Les poumons ? Oui, les poumons. Ils brûlent. Il montre le torse, la poitrine. Depuis longtemps ? Depuis un an. Brutale irruption d’humanité. J’ai noté : comme si, du moins, on pouvait ça. Le préfet demande les quinze jours supplémentaires. J’espère qu’il rentrera au plus vite chez les siens. La seule mesure que je puisse prendre, dit la juge, c’est de prolonger votre rétention dans l’attente de la décision du Consul. Pendant ce temps l’avocate se demande si, pour le jeune Ghanéen qui veut rentrer en Belgique, où l’attend son ami, un recours administratif a été fait. Elle s’approche de Patrick et moi, nous pose la

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question. Nous n’en savons rien. Elle en profite pour nous expliquer que sa marge de manœuvre est étroite, ici on ne regarde pas le fond, simplement les conditions réunies pour que la rétention soit, ou non, prolongeable. Nous avions compris. À la maison, disent les policiers, enjoués, aux deux Pakistanais. Pendant que l’on attend les papiers qui viennent d’être signés, le porte-parole de la préfecture, Monsieur A., s’adresse au retenu qui a mal au dos et aux poumons : c’est beau la France, c’est une démocratie, c’est pourquoi il fait bon y venir. * Ali, Ghana, sa rétention expire le dimanche, nous sommes vendredi. Les autorités belges n’ont toujours pas répondu. La juge répète toute son histoire. Quelles démarches a faites votre ami ? Il a parlé aux membres de la Cimade. Il appelle tous les jours. Il a pris un avocat en Belgique. Pourquoi cela tarde-t-il ? Vous avez une idée des difficultés ? Pourquoi est-ce si long ? Ali ne répond pas. Quelqu’un, à sa place, sans doute l’avocate, mais je ne suis pas sûre : la durée

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d’instruction, en Belgique. La juge : quand même, cela devrait être moins long, avec le récépissé de demande d’asile. Ali reste assis. Il dit : je souhaite regagner la Belgique. Il est plus timide que la première fois. Il ajoute qu’il a des problèmes au CRA, on se moque de lui du fait de ses choix de vie. Ce sont des moqueries ou des agressions physiques ? Des moqueries et une façon de me dire : toi tu n’approches pas. Il faut en parler à la Cimade, dit la juge. L’avocate nous explique à voix basse, à Patrick et moi : le mieux pour lui, en fait, serait que la Belgique ne réponde pas. Si la Belgique répond, il sera conduit en CRA en Belgique. Là-bas, le temps de rétention est indéterminé. Si elle refuse, c’est le Ghana. Si elle ne dit rien, il sera libéré après les trente-deux jours de rétention française… Je note : la juge ne délibère plus. Elle donne la réponse tout de suite, et c’est bien sûr la prolongation. * Monsieur Silva. Né au Cap Vert, vivait au Portugal, est venu voir sa mère en France. La demande auprès des autorités portugaises pour solliciter

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votre réadmission a été faite le 30 juin. La réponse à cette demande est négative, semble-t-il. L’avocat se lève : dans le dossier qui nous a été soumis, c’est le cas. Mais j’apporte des éléments contradictoires. J’ai la preuve que Monsieur Silva est inscrit au registre des étrangers. Un fax a été envoyé par la préfecture des Pyrénées-Atlantiques le 30 juin. La réponse est arrivée le 4 juillet. Voici la réponse catégorique des autorités portugaises. La juge épluche le dossier. L’avocat explique qu’il y a eu une erreur commise par la préfecture, sur le prénom de Monsieur Silva, ce qui explique la première réponse, négative, du Portugal. Il reprend l’échange de mails et de fax avec le Portugal. Je souhaite retourner au Portugal puisque je n’ai pas le droit d’aller voir ma mère qui vit en France, dit Monsieur Silva quand on lui demande ce qu’il veut ajouter. A-t-il un visa de résident ? J’ai déposé tous les documents, j’ai bientôt un rendez-vous au Portugal, j’attends la réponse. Vous avez fourni le document concernant cette demande ? Le numéro de la demande ? Vous l’avez produit ?

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Oui j’ai donné tous ces documents aux policiers de la PAF. Le porte-parole du préfet : ils y sont, ils sont dans le dossier. Le problème c’est que la réponse du Portugal… La juge : est contradictoire. Le représentant du préfet : il est en situation irrégulière, rien d’autre. La juge : le deuxième document le reconnaît demandeur d’une carte de résident. Est-ce que la date du retour au Cap Vert est fixée ? Le préfet demande la prolongation de la rétention, qui se termine officiellement le 15 juillet, de cinq jours. L’avocat revient sur les documents contradictoires. On ne peut pas admettre qu’on vous dise blanc une fois et noir une autre. De plus, ajoutet-il, pour que la rétention soit prolongée aujourd’hui de quinze jours, il faudrait prouver qu’il n’y a pas de moyen de transport avant la fin officielle de sa rétention. Ce n’est pas le cas, des avions circulent les 11, 12, 13, 14 ou 15 juillet. Elle va délibérer.

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Extrait du CESEDA (version 2007)

Section 2 Nouvelle saisine du juge des libertés et de la détention. L. 552-7 Quand un délai de quinze jours s’est écoulé depuis l’expiration du délai de quarante-huit heures mentionné à l’article L. 552-1 et en cas d’urgence absolue ou de menace d’une particulière gravité pour l’ordre public, ou lorsque l’impossibilité d’exécuter la mesure d’éloignement résulte de la perte ou de la destruction des documents de voyage de l’intéressé, de la dissimulation par celui-ci de son identité ou de l’obstruction volontaire faite à son éloignement, le juge des libertés et de la détention est à nouveau saisi.

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Le juge statue par ordonnance dans les conditions prévues aux articles L. 552-1 et L. 552-2. S’il ordonne la prolongation de la rétention, l’ordonnance de prolongation court à compter de l’expiration du délai de quinze jours mentionné à l’alinéa précédent, et pour une nouvelle période d’une durée maximale de quinze jours. Les dispositions de l’article L. 552-6 sont applicables. L. 552-8 Le juge peut également être saisi lorsque, malgré les diligences de l’administration, la mesure d’éloignement n’a pu être exécutée en raison du défaut de délivrance des documents de voyage par le Consulat dont relève l’intéressé ou de l’absence de moyens de transport, et qu’il est établi par l’autorité administrative compétente, que l’une ou l’autre de ces

circonstances

doit

intervenir

à

bref

délai. Il peut également être saisi aux mêmes fins lorsque la délivrance des documents de voyage est intervenue trop tardivement, malgré les diligences de l’administration, pour pouvoir procéder à l’exécution de la mesure d’éloignement dans le délai prescrit au premier alinéa de l’article L. 552-7.

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Le juge statue par ordonnance dans les conditions prévues aux articles L. 552-1 et L. 552-2. S’il ordonne la prolongation de la rétention, l’ordonnance de prolongation court à compter de l’expiration du délai de quinze jours fixé au premier alinéa de l’article L. 552-7. La prolongation ne peut excéder une durée de cinq jours. Les dispositions de l’article L. 552-6 sont applicables.

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11 juillet 2008, encore. C’est ce jour-là que je rencontre pour la première fois Batista Monteiro, angolais. Il a vécu toute sa vie au Portugal. Je sais maintenant les études que Batista a faites, les langues qu’il parle, les voyages qu’il a entrepris. Au tribunal, ce jour-là, il ne dira rien de lui. Il y a quarante-huit heures qu’il est au Centre, il vit très mal la rétention, il désire des livres. Je veux aller en Afrique, l’Europe se conduit mal. Aujourd’hui, 9 septembre, Batista n’a toujours pas réussi à obtenir son laissez-passer pour l’Angola, il reste caché l’attendant, mais envisage à présent de rentrer prudemment (passant la frontière en voiture, accompagné) au Portugal.

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12 juillet 2008. C’est une nouvelle juge. Elle est jolie, jeune, et elle dit, attendant que les avocats étudient les dossiers qu’ils viennent de recevoir : on serait mieux à faire les soldes. Puis : on va s’occuper de ce petit mimi. (Cette même juge, beaucoup plus tard, lors de la comparution immédiate d’un jeune homme à qui deux refus d’embarquer ont valu coups et maltraitances, son veston en témoigne, son corps aussi, dira : il faudrait que tous les magistrats, les procureurs, nous tous, il faudrait que nous lisions un petit livre qui raconte la montée progressive d’un État totalitaire : Matin brun 15.) Monsieur Hadj, algérien. Bonjour Monsieur, asseyez-vous. Elle fait jurer l’interprète, je le note, car c’est la première fois.

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Elle explique la situation de Monsieur Boudjelthia El Hadj. Puis : je suis la juge, je suis compétente pour prolonger la rétention d’un étranger. Je ne suis pas là pour condamner, d’accord ? Elle regarde le passeport. C’est bien lui. Il est né le 23 juillet 1980. Pas de visa, un passeport. Décision du préfet : APRF. Il est venu comme visiteur en France. Je suis venu au Pays Basque. Il est allé dans un village frontalier, on lui a dit qu’il était au Pays Basque, il ne pensait pas être en France. Je voudrais partir dans mon pays demain. Il est ingénieur. La juge : j’espère qu’il ne va pas se faire arrêter au retour. À l’avocat, sur le même ton : lundi il y a des présentations, j’espère qu’on ne ratera pas la novillada.

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1er août 2008. Ce sont les fêtes de Bayonne. Tout le monde, dans l’entrée du tribunal (des vigiles aux avocats, greffières, juges) se promène en rouge et blanc. Un interprète (espagnol) restera, dans la salle d’audience, muni du foulard rouge. Une interprète (anglais) : je suis venue pour 14 heures. On m’a dit de venir, je suis venue. C’est mon boulot. Je ne lui demande rien, nous sommes assises toutes les deux sur un banc, attendant les audiences qui pour cause de fêtes et de circulation difficile sans doute ont du retard. Je ne lui demande rien. Elle regarde les vigiles, elle dit : c’est difficile d’être là. *

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C’est un nouveau juge. Il fait prêter serment à l’interprète. Monsieur Sher, né en 1981. Pakistanais. Domicilié à Athènes en Grèce. Célibataire. Vous travaillez dans la confection. APRF 16 juillet 2008. Placé en rétention le 16 juillet 2008. Le préfet demande que soit prolongée de quinze jours votre rétention. L’autorité administrative a demandé une réadmission à la Grèce. La Grèce n’a pas répondu. Malgré plusieurs relances. Le porte-parole du préfet : la situation de Monsieur Sher n’est pas imputable à l’autorité administrative. Il n’a pas de passeport. Le juge : depuis combien de temps vivez-vous en Grèce ? Deux ans. Souhaitez-vous retourner en Grèce ? Beaucoup de problèmes, en Grèce – c’est ainsi qu’il a tenté la France, dit la traductrice après Monsieur Sher. Compte-t-il retourner dans son pays d’origine ? Beaucoup de problèmes au Pakistan. La voix de Monsieur Sher faiblit. Il se rend compte qu’il n’a pas été clair, il a voulu expliquer pourquoi, de Grèce, il est venu en France. Son explication semble signifier qu’il souhaite quitter l’Europe. Il se reprend. L’interprète après lui, maladroite.

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Des attaches en France ? Non. Le porte-parole de la préfecture, Monsieur A. : s’il veut rentrer au Pakistan, la procédure sera différente. Les autorités grecques ont été saisies le 17 juillet. Relancées le 25 juillet. Deuxième rappel le 29 juillet. Toujours pas de réponse. Le préfet se voit contraint de demander quinze jours de rétention supplémentaire. L’avocat : on peut considérer que les diligences ont été faites par la préfecture. Il doit, et ce n’est pas la volonté de M. Sher, rentrer dans son premier pays d’admission, la Grèce. C’est un règlement communautaire. Le juge : j’autorise sa rétention. La rétention permet à Monsieur Sher d’attendre la réponse de la Grèce. C’est ainsi que le juge considère sa décision, lui qui ne peut pas en prendre une autre, comme une faveur. J’autorise la rétention… * Salim Jinnah, pakistanais. Trois enfants. Électricien.

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Le juge : vous vivez dans les Yvelines, le 78. Le préfet a ordonné votre rétention administrative. Vous avez été conduit au Consulat hier pour obtenir un laissez-passer. Lui : j’ai un petit problème. Contactez l’Espagne. Ne m’envoyez pas au Pakistan. Envoyez-moi en Espagne. Je vivais en Espagne aussi. Je vivais en France aussi. Le juge : vous voulez partir en Espagne ? Lui : oui, je vais demander le dossier. J’ai toutes les preuves. Votre famille est en Espagne ? Non. Depuis quand travaillez-vous en Espagne ? Depuis 2005. La seule chose que je vous demande c’est de m’envoyer en Espagne. J’ai pas fait une bêtise, je vous demande pardon, je vais vivre à Barcelone. Le juge est impassible. Rien ne paraît sur son visage et je me prends à penser, puisque je le note : il ne nous fait pas partager ses humeurs ni ses points de vue et cela est reposant. Je vais vivre à Saint-Andreu, à Barcelone. Le juge : ce n’est pas ce qui est indiqué. Je sais. Vous avez déclaré vous rendre en Espagne pour

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chercher du travail. Monsieur A., voulez-vous prendre connaissance de ces documents ? Monsieur A., porte-parole du préfet, reprend les premières déclarations de Salim Jinnah. Le juge : quelle est la position de l’administration ? A. : l’administration ne savait pas qu’il vivait en Espagne. L’administration a entamé une procédure pour le Pakistan et non pour l’Espagne. Ce sont des faits nouveaux que l’administration ne connaît pas. Il aurait été plus simple de… L’avocate : je vous transmets les pièces prouvant sa vie en Espagne. Certificat attestant d’une demande de titre de séjour, contrat de travail, relevés bancaires. Monsieur Jinnah explique qu’il a eu peur lors de la première audience. Quand il a compris l’enjeu, il s’est fait adresser les pièces justifiant sa réelle situation. Monsieur Jinnah, compte tenu du fait que votre demande change, je prolonge votre rétention administrative pour un délai de quinze jours afin que les autorités aient le temps de changer de procédure. *

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Douala Onquene, Cameroun. Vit à Evry. Le 17 juillet nous avons demandé un rendezvous au Consulat du Cameroun, demande qui n’a pas eu de suite. Vous habitiez avec votre sœur Madeleine, depuis 2005. Un emploi ? Pas encore. Au début vous êtes venu dans un cadre touristique. Puis vous avez décidé de vous installer ici. En effet vous avez de la famille en France et plus du tout au Cameroun. Vous déclarez ne pas souhaiter retourner au Cameroun. Monsieur A. : en vertu du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit de l’asile, article L 552-7, je vous demande de prolonger la première prolongation. Nous attendons le rendezvous au Consulat. Pour la première fois le porte-parole du procureur cite l’article précis du CESEDA. Ce juge-là est très à cheval sur la forme. Sa rigueur est contagieuse. Je me vois dans l’obligation de prolonger votre rétention.

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* Monsieur Cissé, Gambie. Monsieur Cissé, je le saurai plus tard, sera libéré à l’occasion d’un refus d’embarquer. Monsieur Cissé est ouvrier agricole. Il est domicilié à Irun. Une adresse précise ? Non. Vous êtes célibataire, sans enfant. Vous avez été interpellé à Hendaye ? Je ne sais pas le nom. Vous descendiez du TGV, vous alliez en direction d’Irun. L’interprète (« on m’a dit de venir je suis venue je fais mon boulot ») s’énerve de ne pas comprendre l’anglais de Monsieur Cissé. Elle montre, avec signes de tête, de bouche, de mains, qu’il est difficile de traduire cet anglais-là. Il ne sait pas trop où il va ni où il a été arrêté, dit-elle. Vous avez reçu une APRF. L’administration demande l’autorisation de reconduire la rétention de quinze jours.

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Monsieur Cissé fait des petits boulots occasionnels à Barcelone. Il cherchait un emploi du côté d’Irun. Il n’a pas de domicile fixe. Il a indiqué, quand il a été arrêté, qu’il descendait du train. Dans quel domaine cherchait-il du travail ? On lui avait dit que dans cette région, il en trouverait. Son anglais est maladroit, facile à comprendre. L’interprète ne traduit pas. Elle commente le fait qu’il n’ait pas répondu exactement à la question : il a du mal à comprendre ce qu’on lui dit. Il n’a aucune attache en France ? Non. Compte-t-il retourner en Gambie ? Non, il ne veut pas y aller. L’interprète hausse les épaules et montre sa désapprobation. Pour quels motifs ? Trop de stress. Pourquoi n’a-t-il jamais régularisé sa situation en Europe ? Il faut attendre trois ans pour être régularisé. Où est son passeport ? À la mairie. En Espagne. L’interprète répète sans comprendre : la mairie. La mairie.

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L’avocate se lève : sait-il lire, écrire ? Non. Sait-il sa date de naissance ? Il ne sait pas, traduit la jeune femme, haussant les épaules encore une fois. Le juge : ses parents sont en Gambie ? Est-il d’usage, dans sa tribu, de ne pas savoir sa date de naissance ? L’interprète a du mal à traduire la question. Elle n’obtient d’ailleurs pas de réponse. Monsieur A. : le problème, avec Monsieur Cissé, c’est que je ne connais pas son identité. Il a dit qu’il n’était jamais sorti d’Espagne mais le fichier a fait sortir une autre identité, guinéenne. Le fichier papillaire, précise Monsieur A. Sylvie, présente deux fois par semaine aux audiences, se demande ce qu’est le fichier papillaire. Un soir, un lundi, Sylvie est rentrée chez elle à 23 heures. Elle était arrivée à 14 heures au tribunal. Ce jour exceptionnel : trois libérations. Elle a raccompagné les futurs libérés au Centre de Rétention afin qu’ils signent ce qu’il y avait à signer et prennent leurs quelques affaires, les a nourris, leur a donné un peu d’argent et les a accompagnés vingt

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kilomètres après la frontière espagnole, afin qu’ils ne soient pas contrôlés de nouveau. Elle leur a pris un billet de train. L’avocate : pas d’irrégularités de procédure. Le porte-parole du préfet, Monsieur A. : la demande de réadmission auprès des autorités espagnoles a été rejetée. Apparemment il est inconnu là-bas. * Monsieur V., équatorien, est né le 1er août 1976. Il est cogérant d’une société de bâtiment. Il est domicilié en Belgique où il est marié et a deux enfants. Un document l’autorise à résider en Belgique, mais en Belgique seulement. Les diligences ont été faites, sa réadmission en Belgique demandée. En cours d’instruction. L’autorité administrative demande, Monsieur, que votre rétention soit prolongée. Et n’hésitez pas à avoir recours à l’interprète. La première carte de résident de Monsieur V. date de 2005. Son passeport est valable jusqu’en 2013. Il est venu à Saragosse pour rejoindre femme et enfants à l’exposition universelle, en vacances. J’y suis allé après eux, à cause du travail.

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L’avocat : a-t-il des enfants de nationalité belge ? Oui. Cinq ans le garçon, dix ans la fille. Le porte-parole de la préfecture : selon ses dires. Dans l’attente de la réponse des autorités belges, n’ayant pas d’attache en France, il n’y a pas d’alternative, je vous demande de prolonger sa rétention de quinze jours. L’avocat : Monsieur a été arrêté en zone frontalière, à vingt kilomètres de la frontière, dans le cadre dit communautaire. Concernant le régime de garde à vue, pas de problème à signaler. Le souhait de Monsieur V. est de rentrer bien vite pour des raisons de travail. Le juge : votre réadmission en CRA est accordée. Il se reprend, comme cherchant ses mots. Est ordonnée.

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11 septembre. Au point où j’en suis de ces témoignages, je suis fatiguée. J’ai assisté, sans prendre de notes, samedi dernier, à la présentation de Franck Merveth, congolais, quarante-huit heures de CRA, devant le JLD. Étaient présentes sa femme (en situation régulière) et ses deux petites filles (nées en France, la plus grande scolarisée en France). Maître C. a plaidé l’assignation à résidence et l’a obtenue. La maman tenait dans les bras le bébé de six mois et la grande sœur, Shanee, perturbée, sautait dans les flaques à l’extérieur. Victorine, la maman, s’est approchée de la barre pour expliquer au JLD qu’elle devait être hospitalisée le lendemain et que si son mari était retenu au Centre, les enfants et ellemême seraient sans soutien. Elle a précisé qu’elle avait compris que le JLD ne se souciait pas des questions de fond, elle désirait préciser cependant que jamais son époux n’avait reçu l’OQTF16 puisque celle-ci avait été envoyée à une adresse où il n’habitait plus. Alors Shanee s’est approchée à son

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tour, a donné la main à son père. Tous les quatre, soutenus moralement par Maître C., étaient droits, debout, dignes devant le juge. Ils sont rentrés à Pau, après passage par le CRA, tard dans la soirée. Le lendemain Victorine était hospitalisée. Le lendemain son compagnon apprenait que son billet était pris pour le surlendemain, la PAF passerait le chercher à six heures du matin. Victorine est restée seule avec ses deux filles à la clinique de Navarre, son compagnon parti, opérée, douloureuse, ne pouvant bercer ses enfants. Au téléphone, Victorine dit qu’elle ne peut pas manger. Et que c’est la honte, on ne peut pas imaginer. Pas comprendre. Je suis fatiguée. Il faudrait des compétences bien supérieures à celles que j’ai, une constance surhumaine pour noter les unes après les autres les attaques faites au droit des étrangers. Je pense ici à ce que deviendront les Centres de Rétention si la Cimade n’y mène plus le travail d’accompagnement des personnes et de témoignage, à ce qu’est et sera l’Europe. Les attaques sont si nombreuses qu’on ne sait par où les

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prendre. On réfléchit longuement aux meilleures manières d’informer et invariablement, on manque le but. Il faudrait des compétences exceptionnelles et partagées pour analyser, à partir du vocabulaire et de ses minuscules glissements, comment une société (dont on entend les représentants, car ils ont la parole) devient peu à peu, d’escalade en escalade, raciste et dangereuse. Il faudrait enfin être capable d’étudier les causes. Les causes sociales, historiques, psychologiques. Il faudrait, au-delà de tout, savoir de quelle énergie nous disposons, de combien de temps nous sommes capables. Consciences finies, oppositions infinies, incessantes, prolongées, particulières, débattues. Notre finitude, comment la cimenter de mots, de lois qui bornent, ordonnent, rendent supportables les cris. Cri du début et cri de la fin, brut, abrupt, sanglant. Cri de la chair mise à nue, cri qui est la chair mise à nue. Marsyas démailloté, écorché pour avoir gonflé ses joues sur la flûte et crié dans l’aigu.

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Il faudrait savoir de combien d’outils nous disposons – de combien d’outils de décrets d’articles numérotés nous disposons pour, loin du son aigu, champêtre, de la flûte, ressembler à quelque chose. Il faudrait savoir si, comment, pourquoi, ceci possède encore du sens : fabriquer dans un temps fini et donné une façon meilleure d’être au monde, d’y être un, le double – et à multiplier. Je suis fatiguée. Le droit condamne à la faute 17. Le droit des étrangers (CESEDA) oblige Ali, du Ghana, à prendre l’avion pour entrer dans un pays qu’il a quitté par choix et par nécessité. Ali refuse d’embarquer, il passe en correctionnelle (délit) pour refus de se soumettre au droit. Ce sont les violences légales qu’il faut contester. À quoi reconnaît-on les forces du droit, demande Walter Benjamin. À la soumission à leurs fins. Il faut distinguer les violences qui se basent sur la reconnaissance historique et universelle de leurs fins et les autres. La mise à l’écart des étrangers dans un pays donné n’est pas une violence naturelle mais une fin légale, une violence dont il faut débattre, que des contre-violences réfléchies doivent venir contester et affaiblir.

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Je regrette de n’avoir jusque-là, si ce n’est dans la bouche de Mehdi, de Batista et de Monsieur***, tous les trois enfermés et muselés, pas entendu, dans l’espace du TGI, même lors des suspensions de séances, cette fin légale mise en question. Ou alors c’est en chuchotant, et ce n’est pas adressé aux magistrats. Ou alors si les magistrats paraissent euxmêmes épuisés ou critiques, c’est avant de rentrer dans la salle, ou après l’audience, robe quittée – comme c’était affreux, dira une juge. Jamais au moment où. Jamais dans l’espace de. Idée de la sacralité du lieu et du temps judiciaires. Walter Benjamin explique qu’afin de conserver le droit qu’on a fondé en légalité, dont on se prend à ne plus douter, on développe plusieurs violences qui ne servent pas la fin, mais s’assignent de nouvelles fins. Un exemple contemporain : la fin (légale, non naturelle) est d’éloigner les migrants étrangers à un pays (ou à un ensemble de pays fédérés). De nouvelles fins à cette fin s’ajoutent : organiser la rétention des personnes, interdire le témoignage à ce propos, empêcher l’assistance juridique, prévoir le fichage18 des militants qui contrent cette violence. Je suis fatiguée.

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* Je pense au très beau livre d’Hélène Cixous, Ciguë, où meurent Socrate, Derrida et jamais Ève, mère de la narratrice. Destin, injustice fondatrice, instituante, dans un espace et un temps nôtres, l’Allemagne et l’Algérie pour Ève, Athènes ailleurs, destin, ce qui noue l’un (l’autre, chacun) à une terre une opacité à la génération à l’abandon à la famille et ses complicités, faussetés, langages, ses incestes. L’un, l’autre, chacun noué au temps qui est sien et dont il ne peut rien dire ou beaucoup trop, à l’infini, et dont jamais, jamais la cité, le droit et les lois ne tiennent, ne peuvent, ne pourront tenir compte. * Brice Hortefeux prépare sa conférence sur le droit d’asile qui aura lieu les 3 et 4 novembre prochains à Vichy.

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COMMUNIQUÉ DU GISTI signé par de nombreuses associations19. Le

ministère

de

l’immigration

vient

de

faire paraître un appel d’offre relatif à « l’information en vue de l’exercice » des droits des étrangers dans les Centres de rétention administrative suite à la publication d’un décret en date du 22 août 2008. Cet

appel

contexte

très

d’offre

intervient

préoccupant,

que

dans

un

traduisent

notamment : – les quotas d’expulsion, qui induisent non seulement des interpellations tous azimuts, mais aussi des dérives scandaleuses de la part des services des préfectures et de la police ; – la généralisation des rafles d’étrangers ; – la mise en place de fichages de tous les étrangers (fichier Eloi) ou de leurs soutiens (fichier Edvige) ;

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– l’adoption de la directive de la honte dite « retour », le 18 juin 2008, par le Parlement Européen, qui systématise l’enfermement des migrants ; – la construction exponentielle des Centres de Rétention dans toute la France ; – l’externalisation des lieux de rétention hors des frontières de l’Union Européenne ; – des

conditions

de

rétention

dénoncées

tant par les retenus étrangers, les associations et les parlementaires que par des instances européennes ou internationales, – l’arrogance du gouvernement face aux critiques de sa politique d’immigration, qui détruit des familles, expulse des enfants, pousse au désespoir et va jusqu’à provoquer des morts ; – la remise en cause du travail de la Cimade, qui permet à des milliers d’étrangers de faire valoir leurs droits devant les juridictions françaises (tant sur leurs conditions d’interpellation, de rétention et de reconduite

à

la

frontière)

et

de

faire

connaître ce qui se passe dans les lieux de rétention ; – les tentatives (notamment dans le cadre d’une réforme constitutionnelle) de mettre au pas les juges qui sanctionnent les pratiques

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illégales des préfectures et les violations des droits des étrangers retenus. Aujourd’hui, le gouvernement veut rendre muettes et dociles les associations qui interviendraient dans les Centres de Rétention en : – divisant en « lots », pour mieux régner, les divers sites d’intervention des associations ; – écartant les regroupements d’associations de l’appel d’offres, ce qui rendra très difficile l’élaboration de bilans nationaux sur la situation dans les lieux de rétention ; – obligeant ces associations à distribuer la documentation fournie par l’administration ; – imposant à ces intervenants – sous la menace financière d’une rupture sans indemnité – un devoir de neutralité et de confidentialité, obligations incompatibles avec la défense effective des droits des étrangers placés en rétention. En bref, le ministre de l’immigration veut des associations aux ordres, afin que les Centres de Rétention, loin de tout regard critique, redeviennent des espaces sans contrôle. Jeudi 11 septembre 2008.

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11 août 2008. Un nouvel avocat. On attend très longtemps. Les deux retenus arrivent, encadrés par quatre hommes de la PAF. C’est aussi une nouvelle juge. Monsieur Ribeiro, approchez. Le monsieur et son interprète s’installent à la barre. La juge n’explique pas que ce n’est pas la peine. Elle cherche ses dossiers, feuillette. Vous vous nommez bien… Né le 15 novembre 1981 à Goyona au Brésil. Vous avez été contrôlé par les autorités espagnoles alors que vous repartiez au Portugal. Dans la mesure où vous n’aviez pas les documents administratifs nécessaires, les autorités espagnoles vous ont remis aux autorités françaises. Elle a oublié de faire prêter serment à l’interprète. Elle recommence tout.

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Monsieur Ribeiro répond au fur et à mesure aux mêmes questions. Il est un peu interloqué. Cette fois, elle ne dit plus vous, mais il. Je note que l’absurde de la répétition (la formalité) la coupe de la situation normale de communication. Puis : OK. Il a expliqué, poursuit-elle, sa situation aux policiers. Il est venu du Brésil au Portugal, pour travailler. Il est au Portugal depuis quatre ans. Il est arrivé avec un visa de tourisme, courte durée. Il a perdu son passeport à Paris. Dans la Seine, précise Monsieur Ribeiro. Je repartais au Portugal, pour travailler de nouveau. J’ai mon frère, mon papa là-bas. Il a une compagne ? Non, juste de la famille. Pourquoi n’a-t-il pas essayé de régulariser sa situation ? Je commençais à m’habituer. Je n’ai pas fait attention. Vous avez une APRF. Elle vous a été notifiée. Quelle frontière ? demande-t-il. Jusqu’au Brésil. D’accord, dit-il. Mais dans la mesure où cette APRF ne peut pas être exécutée tout de suite, l’administration demande qu’il soit retenu au-delà des quarante-huit

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heures réglementaires. Aujourd’hui c’est cette demande de prolongation qui va se décider, explique-t-elle. Monsieur A. reprend l’histoire de l’arrestation de Monsieur Ribeiro en Espagne, sa remise aux autorités françaises, en vertu des accords de Malaga de 2002. La nouvelle juge lui demande de parler plus lentement. Séjour irrégulier sur le territoire français. Monsieur Ribeiro a reconnu les faits. La réadmission au Portugal a été demandée, mais je suis pessimiste sur la réaction des autorités portugaises puisqu’il n’a jamais fait de demande de régularisation. La demande de laissez-passer a été faite au Consulat du Brésil, puisqu’il est démuni de passeport. À cause de cet état de fait, et puisqu’il n’a aucune garantie de représentation sur le territoire français, il n’y a pas d’alternative à sa rétention. Je vous demande de la prolonger. La juge : quelles sont ses chances par rapport au Portugal ? Il y a vécu quand même quatre ans… Monsieur A. : il faut qu’il voie avec la Cimade pour faire valoir ses droits, il y a son frère, il a aussi un document, mais ça ne suffira pas. La juge prend le document nommé, la preuve que Monsieur Ribeiro paye ses impôts au Portugal.

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Monsieur A. : cela n’a rien à voir avec un quelconque titre de séjour. Des observations ? Non, je n’ai aucune observation à faire. Mais par rapport à ce qu’il a indiqué, Portugal ou Brésil, il n’a pas quelque chose à dire ? Non. Quelle est selon lui la meilleure solution ? insiste la juge. Il voudrait, dit l’interprète après Monsieur Ribeiro, rester sur le territoire français pour intégrer la légion étrangère. Ah. L’avocat : malheureusement, la seule solution est la rétention. Je note qu’il est curieux que l’avocat, bien qu’il le déplore, commence sa plaidoirie par le principe de l’acceptation de la rétention. Imaginons qu’en droit pénal l’avocat de l’inculpé commence son affaire par le constat que le procureur a la solution. Lui reste aussi, ce qu’il fait en poursuivant, la faculté d’être pédagogue et de rappeler aussi précisément que possible ce qu’il en fut et ce qu’il en est pour Monsieur Ribeiro.

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Ce jour-là je note sur mon petit cahier : une justice à part. Le projet d’installer dans les Centres de Rétention des caméras afin que cette justice-là, la justice des étrangers, soit rendue à distance, par visioconférence, est un projet dont on parle, ici. Des lieux de rétention, des rafles, une justice à part… L’avocat, suite : je ferai malgré tout quelques petites réflexions. L’un des premiers actes qu’a fait Monsieur Ribeiro en arrivant au Portugal a été de se faire enregistrer comme contribuable. Il a travaillé. Il a conçu le projet de visiter Paris. Mal lui en a pris. Voyez ce détail : il a un billet aller-retour Paris-Lisbonne. Il n’a jamais eu le désir de se maintenir. S’il avait été arrêté en France, avec un tel billet en poche, nous aurions aujourd’hui une difficulté. Vous avez devant vous quelqu’un qui retournait tranquillement au Portugal. * Un jeune homme dont on ne sait pas s’il est chinois ou vietnamien. Au Centre de Rétention, devant Sarah, il ne parlait aucune langue. N’en comprenait aucune. Puis il s’est finalement mis à parler chinois, à reconnaître le chinois.

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Muets les interprètes, muets les migrants, muets les magistrats. Silence au TGI. Né en 1989 au Vietnam. L’interprète est douce et maternante. Elle parle lentement, répète les questions, accompagne la parole. Non, il dit 1992. Il a signé le PV, 1989, en présence d’un interprète. Il ne sait pas ce qu’il a signé, on lui a demandé de signer, il a signé. Il est de nationalité vietnamienne ? C’est possible. Il ne le sait pas vraiment ? Non. Il a été contrôlé à l’aéroport de Biarritz. Au moment du contrôle, les policiers se sont aperçus qu’il avait un passeport indiquant une nationalité japonaise. Ce passeport, c’était pour donner à quelqu’un. Ce passeport présentait des anomalies. Il a été placé en garde à vue. Il a été entendu. Il a indiqué qu’il vivait à la frontière du Vietnam et de la Chine, il a quitté la Chine il y a trois mois, du Vietnam à la Thaïlande, il a payé un passeur pour obtenir des papiers lui permettant de quitter l’Asie. La personne lui avait dit qu’on l’emmènerait dans un bon pays. Il a suivi.

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Il s’est retrouvé le 9 août à Biarritz. On lui a fait à Bayonne un examen radiographique pour déterminer l’âge osseux. Il ne dit pas la vérité sur son âge, l’examen affirme qu’il est majeur, dix-huit ou dix-neuf ans. Le jeune homme parle lentement, cherchant ses mots ou peut-être ce qu’il va dire, l’interprète l’encourage, pose des questions pour y entendre quelque chose. La juge : traduisez ce qu’il dit au fur et à mesure, ce n’est pas un dialogue entre vous. Il dit qu’il a une médaille depuis qu’il est petit, 1992 est inscrit dessus. Lui-même il ne sait pas ? À cause de la médaille il pense que 1992 est son année de naissance. Bien sûr, la médaille, il ne l’a pas sur lui ? Il se l’est fait voler. Dans la salle, les policiers de la PAF rient. Il était en partance pour l’Irlande. Il ne sait pas non plus ce qu’il allait faire là-bas ? Une personne a promis de le conduire dans un très bon pays où il serait bien. Quel pays, il ne sait pas.

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L’interprète garde une grande douceur alors que la juge s’énerve, pensant que l’on se moque d’elle, que les ignorances et les mensonges lui sont destinés. Le préfet a décidé qu’il serait reconduit dans son pays. Aujourd’hui, c’est ce qui se décide. Dites-le-lui. Il veut quitter le territoire français lui-même. Écoutez, on va faire dans l’ordre, il fera ses observations quand je les lui demanderai. Monsieur A. : où lui a-t-on donné son passeport japonais ? L’interprète traduit la question de Monsieur A. au jeune homme. Tous les deux sont tournés vers le représentant de la préfecture et le jeune homme ne comprend pas la question, l’interprète la formule de nouveau. La juge : vous vous tournez vers moi tous les deux ! L’interprète, après le jeune homme qui répond à la question de Monsieur A. : le jour avant qu’il prenne le train. Où ? À la gare. La juge : oui, oui, les trains se prennent dans une gare, oui. Le 7 août le passeur l’a emmené à la gare.

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La juge : le 7 août donc quand il a pris le train dans la ville de… Il ne se souvient pas de la ville. Très grande ville. Et le téléphone, on lui a donné en même temps ? Oui, en même temps. Monsieur A. : beaucoup de personnes de nationalité chinoise utilisent des passeports japonais. Il y a des réseaux constitués. Ils ont l’habitude de les dispatcher sur différents pays. Il partait pour l’Irlande mais à partir de là il pouvait partir au Canada ou n’importe où. On nous avait signalé ce passeport, remis par un réseau très structuré, suivi par la police française. Monsieur A. semble intarissable sur cette histoire de réseaux structurés. En même temps il ne dit rien de précis, aucune information, seulement ce que chacun sait sans savoir. Monsieur A. reprend : il est resté très laconique sur son périple. Je ne sais pas s’il veut cacher la vérité ou s’il ne sait vraiment pas. On ne sait pas par où il est passé. Le préfet a pris un APRF. Il y a tout lieu de penser qu’il est chinois, je ne sais pas s’il parle le vietnamien.

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On le lui demande. Non, dit-il. Quelles sont vos observations ? Il dit qu’au Vietnam il y a beaucoup de Vietnamiens qui parlent chinois. Et que si ses os marquent dix-huit ans, c’est qu’il travaille dans les champs, il mûrit plus vite. La juge rit. Elle reprend la manière de dire, trouve amusante l’expression, la retravaille, il mûrit plus vite dans les champs… Par rapport à ce qui se joue aujourd’hui, son retour en Chine, que veut-il dire ? Il ne sait pas. Pourquoi est-il venu… euh… en métropole… pardon… en Europe ? Puisqu’il travaillait au Vietnam. Avant de quitter son pays, il était maltraité, tout le monde le frappait, il ne mangeait pas à sa faim. Il a quand même trouvé une somme très importante pour partir. Oui, oui, je me doute que ce n’est pas pour son plaisir qu’il est parti. Pour le voyage il a volé du bétail à son patron, pour payer le passeur. Il a de l’argent sur lui ? 300 euros. Ah il connaît les différentes monnaies, s’il ne connaît pas les villes.

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L’avocat : je vous demande de ne pas faire droit à la demande de la préfecture. Un mineur ne peut pas faire l’objet d’une reconduite à la frontière. Dans son cas un doute subsiste. Le seul élément du dossier est un rapport des autorités médicales disant que celui-ci a dix-huit ou dix-neuf ans, et qu’il y a dans cette appréciation une marge d’erreur d’un an. Monsieur** peut être mineur, il peut avoir dix-sept ans. L’administration ne vous apporte pas un document clair et irréfutable prouvant qu’il est majeur. Au bénéfice de ces explications, compte tenu du risque qu’il soit mineur, je vous demande de rejeter la demande qui vous est faite aujourd’hui. Le jeune homme sera libéré le soir même. Les bénévoles de la Cimade l’accompagneront prendre un train. Pour Paris.

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28 août 2008. La juge est de retour. Monsieur Charbib, tunisien, sans traducteur, vous préférez être assis, mettez-vous devant moi, vous avez fait l’objet d’un contrôle à la gare d’Hendaye, avec une carte nationale italienne qui a priori n’était pas un document… euh… valide… enfin… qui a réagi… de manière négative aux contrôles des policiers. Vous avez expliqué ignorer que cette carte était fausse, vous avez travaillé en Italie pour quelqu’un qui vous a fait un contrat de travail et cette carte d’identité. J’ai travaillé avec quelqu’un, il me l’a donnée. La juge lit des bribes des déclarations de Monsieur Charbib… : mairie de Rome… empreintes… Bref. Vous dites n’avoir rien payé pour cette carte. Vous êtes né le 1er juin 1986 à Sidi Bouzid. C’est où ? C’est dans le Sud ? Près de quelle grande ville ?

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Sylvie me glisse à l’oreille : elle connaît la Tunisie, elle a dû y passer ses vacances. Vous avez perdu votre passeport en Italie. Vous avez demandé à régulariser votre situation en Italie en 2006. Depuis cinq mois vous avez quitté l’Italie pour Toulouse. Vous vivez où à Toulouse ? Chez mon père. Il a un titre de séjour en France, votre père ? Ouais. Vous rentriez en Italie ? Par l’Espagne ? (Sourire.) Je me suis trompé de sens. Vous avez montré vos billets dans le train ? Ouais. Oui, répète l’avocate. Quand vous avez acheté vos billets de train, qu’avez-vous dit ? Nice. La juge lit : « Je ne veux pas retourner en Tunisie, j’en ai marre de vos questions, je suis fatigué. » C’est ce que vous avez déclaré aux policiers. Le deuxième retenu, M.***, gabonais, vivant en Finlande, rit. La juge : bon. Vous avez fait l’objet d’un APRF à Toulouse. On ne vous a pas reconduit ? Quand le préfet de Toulouse a pris cette décision, que s’est-il passé ? Vous n’êtes pas allé au Centre de Rétention de Toulouse ?

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Non. Chez elle, l’agacement monte, semble-t-il, en même temps que la volonté de comprendre, non pas le cas particulier de Monsieur Charbib mais le traitement aléatoire et irrationnel de la politique d’immigration, et peut-être bien au-delà, l’immense farce fictionnelle qu’est une vie, toute vie. Vous êtes connu sous plusieurs noms. Elle lit : « En 2006 je me suis fait passer pour un irakien. Charbib Ihmed. J’ai donné cette identité. Charbib Ihmed, je l’ai rencontré dans la rue, j’ai donné son état civil. Ce n’est pas de ma famille. » Lui : je vais vous dire la vérité. C’est mon cousin. Votre cousin, il est en France ? Oui. Toute votre famille est en France ? Non, je n’ai que mon cousin. Alors votre père, il n’est pas à Toulouse ? Si. Il a une maison ? Ouais. Ah. Elle monte la voix à la fin de son exclamation, prolonge la voyelle et le h aspiré, longuement. D’ailleurs, depuis qu’elle pose les questions destinées

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de manière évidente à mettre Monsieur Charbib en contradiction avec lui-même, elle appuie la fin de ses phrases, comme le ferait une maîtresse d’école avec un élève pris en faute. Monsieur Charbib confond ses déclarations de 2006 et les nouvelles. Après tout, examen réussi ou pas, il ne risque rien. Il peut simplement espérer ne pas être reconnu par son Consulat qui ne parviendra jamais à établir son identité. La juge reprend : ah ouais. Il est difficile avec vous, Monsieur Charbib, de savoir quelle est la vérité. Rire du préfet, rire des policiers. Monsieur Charbib : j’ai dit la vérité. Ah ouais ? Ton de voix désabusé, chantant. Vous avez de la chance, Monsieur Charbib. Le Procureur de la République aurait pu vous poursuivre pour fausse pièce d’identité. Il aurait pu vous poursuivre en correctionnelle. Il va falloir solliciter le Consul de Tunisie. Mais ce n’est pas facile, car vous mentez sur votre identité. Vous maintenez que votre vrai nom est Tarak Charbib ? Oui. Pendant votre rétention, vous avez pris contact avec votre père ? Oui, au téléphone.

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La juge : ah ouais. Il travaille, à Toulouse ? Oui. Ah. Et votre mère, elle est où ? En Tunisie. Et il travaille où, votre père ? Dans le bâtiment. Ah. Il a un contrat de travail ? Une carte d’artisan maçon. Avant, il était à Nice. Vous avez des frères et sœurs ? Non. Fils unique ? Oui. Elle dicte un résumé des questions-réponses à la greffière. Air désabusé. Ton hésitant. En France votre père n’a pas fait de démarches pour vous ? Non, il a dit qu’il me ferait un contrat de travail. Mais vous ne pouvez pas travailler puisque vous n’avez pas de titre de séjour. Elle poursuit. Ce qu’elle cherche à comprendre, ce qu’elle cherche à voir ici, et au-delà. Mais votre père, il le savait que vous couriez un risque en France ? Pas de réponse.

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Mais en Italie ou en France, vous n’avez jamais fait de démarches ? Pourquoi ? L’avocate : son employeur lui a donné un permis de conduire et une carte d’identité. Il a pu croire cela valable. La juge : je m’étonne qu’un père qui vit en France… Bon, après tout ce n’est pas mon problème. Des grilles de compréhension lui manquent. Elle cherche à penser quelque chose de cela. De temps en temps elle est happée par son rôle, son pouvoir, impuissance humaine mêlée de manière angoissante à la puissance administrative (relative). Ah ouais ironiques. Vous souhaitez dire quelque chose ? Je veux rester ici, chez mon père. Mais votre mère habite toujours là-bas ? Non, elle est morte. Bon j’en reste là. Il y a un minimum. Il y a un minimum de respect à avoir avec la justice, quand même. Monsieur A. : c’est un tissu de mensonges. Le suivi « dactylographique ». Ce monsieur frise la délinquance et le délire, on est en plein délire, en plein mensonge. Personne n’est dupe. L’avocate : moi je suis toujours dupe.

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Monsieur A. : Monsieur a réussi à se maintenir en situation irrégulière malgré tous les aléas. Monsieur, vous avez dit j’ai dit la vérité, eh bien j’en doute fortement, vous avez déclaré : je rentrerai en Tunisie quand je l’aurai décidé. Eh bien non, vous rentrerez en Tunisie quand les autorités françaises et elles seules l’auront décidé, vous n’avez rien à faire sur le territoire français. J’ai noté en marge de mon cahier : jubilation. L’avocate s’amuse des paroles de Monsieur A. Ironique : vous n’avez pas affaire à un bandit de grand chemin. Monsieur dit qu’il a travaillé en Italie, c’est vrai. L’histoire du billet de train est cohérente, il prend un billet pour Nice, se trompe de sens, s’en rend compte, décide de descendre pour repartir dans l’autre sens. Il n’y a pas d’irrégularités de procédure, il risque d’être reconduit en Tunisie, le préfet vous demande une prolongation de la détention, vous arbitrerez. J’ai noté encore : les avocats demandent la même chose que la préfecture. Monsieur Charbib signe en souriant ses déclarations. La juge lui dit qu’il risque la prison si le Consul ne le reconnaît pas. Et, ajoute-t-elle, c’est

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autre chose que le CRA, c’est dans votre intérêt que votre père donne des détails sur votre nationalité. * L’avocate, pendant que les policiers de la PAF repartent avec les retenus, nous explique le cas d’enfants, nés en France, dont les parents sont l’un arménien, l’autre d’Azerbaïdjan. Le père est au CRA et il passe devant la juge le lendemain. Elle va plaider le fait que les enfants sont apatrides, donc sous la responsabilité de l’État français.

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5 septembre 2008. Une toute jeune fille chinoise est assise. La tête baissée, les cheveux dans les yeux. Elle est étudiante à Hambourg. Elle ne savait pas qu’elle ne pouvait pas se promener dans l’espace Schengen. Elle est venue passer quelques jours dans le Sud de la France. Elle avait son billet pour rentrer à Hambourg. Elle est au CRA depuis quarante-huit heures et elle a obtenu une réadmission en Allemagne. Ce sera pour le 8 septembre. On lui explique le trajet que les autorités françaises vont lui faire faire. On la reconduira à la frontière, la laissera à Strasbourg. Après elle se débrouillera. Le billet qu’elle avait n’est évidemment plus valable. C’est allé vite, dit la juge. Y a-t-il un accord spécial avec l’Allemagne ? Pas de réponse. C’est juste pour savoir, je me posais la question.

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L’avocat : voilà un exemple de ces personnes qui pensent pouvoir se déplacer dans l’espace Schengen. La juge : mais n’y a-t-il pas de pourparlers pour que les étrangers puissent se déplacer dans l’espace Schengen ? * Monsieur Gomez. Assis ou debout ? Debout. Né en Guinée-Bissau le 6 avril 1966. Contrôlé par la police espagnole alors qu’il quittait la France et rentrait au Portugal, où il vit. Il avait un billet de bus Paris-Lisbonne. Pendant que la juge parle et résume l’histoire de l’arrestation, le monsieur qui passera après pleure bruyamment. Parlez moins fort, dit la juge. Monsieur Gomez a une carte de résident portugais qui a expiré en février 2008. Les Espagnols l’ont remise aux policiers français. Il est arrivé à Lisbonne en 1998. A fait un dossier de régularisation. Qu’il renouvelle tous les ans. Cette fois, s’il a du retard, c’est qu’il a fait en même temps une demande de naturalisation, il y a dix ans qu’il vit au Portugal. Il est long d’obtenir la réponse. Voici

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le récépissé. Monsieur Gomez était en pèlerinage à Lourdes. Avec un appareil photo. Qu’il montre à la juge. Je vous crois, Monsieur, il n’y a pas de problème. Je suis resté, après, avec ma cousine à Paris car mes billets de retour étaient pour le 3 septembre. À la frontière d’Espagne, à l’aller, j’ai montré le reçu, ils m’ont laissé passer. Au retour, alors que je pars… Vous avez déjà fait l’objet de contrôles. En 2005, et en 1995. Oui en 2005 je suis allé à un enterrement à Cergy-Pontoise. J’ai montré ma carte de résident portugais, ils m’ont laissé. 1995 ? À Meaux ? Je ne sais plus. Elle dit : peu importe. C’est passé. Je ne rappelais cela que pour dire que vous saviez très bien que vous vous mettiez en danger. Je ne comprends pas pourquoi ils ne m’ont pas laissé repartir avec mon reçu. Puisque je partais. C’est pire maintenant. Elle lève les yeux au ciel, comme indiquant que cela dépasse tout le monde, ou au contraire. Qu’elle, elle ne peut plus s’en étonner. Asseyez-vous. C’est une longue procédure. J’espère que votre réadmission aura lieu très vite. Monsieur A. : son maintien en rétention semble s’imposer, le préfet a sollicité la réadmission. Je

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sollicite que vous fassiez droit à la demande de Monsieur le Préfet. L’avocate : situation régulière au Portugal. Il faut réactiver la demande de réadmission. Avec un avocat là-bas. Pour qu’ils considèrent la chose avec plus de sérieux. S’il n’est pas réadmis, il fera trentedeux jours de rétention. La juge : quant à moi je n’ai pas le choix par rapport à la décision que je dois prendre. Je ne peux que prolonger votre rétention et vous laisser là tout le temps que le Portugal accepte la réadmission. Avec Claire nous constatons qu’il y a quelques mois nous attendions longuement les résultats des délibérations, même lorsqu’il n’y avait pas de vice de procédure et donc peu de chance pour que le retenu soit libéré. Aujourd’hui, peut-être pour des raisons de commodité, les policiers de la PAF devant reconduire les retenus au CRA au plus tôt, parfois en deux voyages, il n’y a plus de délibération dans les cas qui ne posent pas de problèmes de forme. Même si cela n’est pas signifiant – les avocats à qui nous soumettons cette réflexion ne la trouveront pas pertinente – nous avons l’impression qu’en quatre mois nous avons fait un saut considérable dans la routine et la banalisation de la prolongation des rétentions.

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La juge, alors qu’elle dicte à la greffière le résumé de la situation : ce serait intéressant de savoir quelle est la valeur au Portugal d’un récépissé provisoire. L’avocate : le document indique quelle valeur il a, s’il vaut autorisation de séjour. C’est écrit en gras. La juge : c’est une question que je me pose. Elle finit de dicter : « … Il est ainsi dans l’impossibilité de quitter le territoire français. » On ne peut pas ne pas noter l’absurdité administrative qui empêche les gens de quitter le territoire français – alors qu’ils le quittaient – pour les en expulser au nom de l’État français. Monsieur Gomez partira ainsi non sans avoir gonflé les chiffres des statistiques des étrangers expulsés par le ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale. La juge, aux avocats : quand ils ont un visa séjour d’un an, ils peuvent voyager dans l’espace Schengen ? Je n’entends pas la réponse. * Monsieur Bellahouel. Né en 1984 à Casablanca. Contrôlé en gare d’Irun. Le train venait de Bordeaux. Vous avez présenté votre passeport mais vous

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n’aviez pas de visa en cours de validité. Votre dernier visa Schengen n’est plus valable depuis octobre 2007. Vous avez été remis aux policiers français puisque vous veniez de France. Vous avez expliqué que vous alliez à Valence chez votre sœur mais je n’ai pas bien compris. J’avais des problèmes d’argent. En févier 2007 vous vous êtes mariés. Aujourd’hui votre épouse a entamé une procédure de divorce et elle a déclaré en avril 2008 que vous aviez quitté le domicile conjugal. Depuis, où vivez-vous ? Je n’étais pas d’accord pour le divorce. Ça, Monsieur, ce sont vos affaires… J’allais demander à ma sœur de prendre un avocat. Mais votre visa est expiré. J’avais des problèmes pour le renouvellement, pour payer les timbres. La juge : bien. Bon. Moi. De toute façon. Je ne vois pas comment vous allez vous sortir de cette histoire. Vous n’avez pas de visa et il n’est pas prévu qu’on vous en délivre un. Depuis février, vous n’avez pas fait renouveler vos papiers. Il faut vous bouger, un peu. Mais le récépissé, il est encore bon. Et le passeport il est périmé depuis… Non, il n’est pas périmé. Il reste deux mois.

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Je note qu’on est dans le plus grand flou à propos des pièces, des récépissés, valant ou ne valant pas titre de séjour, périmés ou non. Les avocats, eux, maîtrisent la situation. Le jeune homme sort de sa chemise des pièces justificatives. Un contrat formation, une attestation de domicile. L’avocate les montre à la juge. Les documents sont arrivés à midi. C’est la Cimade qui les a reçus. Il voudrait obtenir une assignation à résidence. Il a un passeport. Un contrat emploi et formation. Il lui faudrait quelques jours pour préparer ses affaires et son départ de manière correcte. Son cousin se porte garant, qui est en situation régulière sur le territoire français. La juge dicte directement, sans délibération, à la greffière, que les documents fournis sont insuffisants pour assurer qu’il se conformera à la mesure d’éloignement. Ainsi il restera au CRA jusqu’au jour du bateau prévu à Sète le 9 septembre.

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6 septembre 2008. Franck, Victorine et leurs enfants sont présentés devant le juge. La présence des enfants émeut tout le monde, jusqu’aux policiers de la PAF, dont l’un fait jouer Shanee, trois ans, avec l’étui de son pistolet. Le même fabrique des avions en papier dans le hall du tribunal pour la petite fille et répète, alors que je porte l’enfant dans mes bras et la berce : c’est une honte de voir ça, comment on traite les gens. Aujourd’hui, 16 septembre, Franck est parti au Congo. Ce même jour, paraissent un Palestinien, deux Algériens et une jeune femme congolaise, qui était venue, elle aussi, prier à Lourdes. Son mari, arrêté le même jour, a été immédiatement libéré. Tous les deux possèdent une carte de résident dans un autre pays européen – qui ne donne pas droit, nous finissons par le comprendre, à l’espace Schengen. La

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jeune femme, dans les Pyrénées-Atlantiques, est maintenue en rétention, en attendant que le pays d’où elle partie (le Portugal ?) la réadmette. Une autre personne est présentée le même jour mais je n’écoute pas. Victorine comprend peu à peu, aidée par Maître C., très douce, que si son mari est assigné à résidence, il n’en devra pas moins quitter le territoire. Nous l’entourons. Lorsqu’on demande au monsieur palestinien, qui comme de nombreux autres, quittait la France lorsqu’il a été arrêté et placé en garde à vue puis au Centre, ce qu’il veut ajouter, il dit : s’il vous plaît, s’il vous plaît, une chance pour sortir de France. Ce jour-là, je ne note plus rien. À peine l’histoire administrative de Franck M. : il avait fait en 2005 une demande d’asile auprès de l’OFPRA20. N’avait jamais eu de réponse. À l’époque, il est domicilié au secours catholique. En avril 2008 alors qu’il a changé d’adresse depuis longtemps et vit à Pau, le préfet des Hautes-Pyrénées prend une OQTF basée sur le refus de l’OFPRA vieux de deux ans. L’arrêté est notifié à Tarbes au secours catholique, où il ne vit plus, retour à l’envoyeur, l’arrêté est non réclamé, impossible de faire un recours.

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16 septembre. Je garde en mémoire, de ma présence hebdomadaire, pendant quatre mois, aux audiences des étrangers, une phrase revenue si souvent dans la bouche de différents acteurs du TGI. Nous n’avons pas le choix. Il est tentant de rétorquer catégoriquement que nous avons, individuellement, toujours le choix. Parfois nous pensons par notre présence rendre plus humaine ou plus juste la machine qui est en route, parfois nous croyons que s’attaquer aux symboles et aux systèmes est plus important que considérer le cas, les cas. Le plus souvent nous ne savons rien et nous tentons de nous persuader que nous avons le choix, celui du moins de résister individuellement. Mais que valent notre minuscule résistance, ces choix qui ne bousculent rien. J’écris ces lignes à un moment où la Cimade saura bientôt si elle continuera à travailler auprès

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des étrangers dans les Centres ou si sa mission se termine. Claire, Georges, Patrick, Sylvie et moimême au tribunal, sages et résignés en apparence, offusqués en réalité et utiles de rares fois pour dépanner d’un peu d’argent ou d’un billet de train un retenu libéré ou d’un café les maintenus, ne disposons que d’une maigre liberté de choix. Certes, citoyens, salariés d’une institution, nous avons individuellement, toujours, une infime liberté de choix. Nous avons, au risque maximal de perdre notre emploi (en d’autres temps, au risque de perdre notre vie) toujours le choix de ne pas accomplir les actes que réprouve notre sens de l’humain. Encore faut-il que nous soyons capables d’apercevoir à quoi nous participons et quelles sont nos réelles responsabilités. L’expulsion d’une famille albanaise21, par exemple, nécessite un grand nombre de responsabilités. Et un partage des tâches qui émiette ces responsabilités, les rend invisibles. Du jeune policier de la PAF qui porte dans l’avion le bébé dans ses bras et joue avec lui à l’agent de la tour de contrôle qui permet à l’avion de décoller, aucun ne croit participer réellement à une action que son sens de l’humain peut pourtant, intimement, lui faire réprouver.

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Dire nous n’avons pas le choix, comme le font ici le porte-parole du préfet, la juge et parfois même les avocats me semble aussi facile que d’affirmer péremptoirement le contraire – bien à l’abri loin derrière la barre et regardant les policiers de la PAF d’un air mauvais. Une fois, la Juge des Libertés et de la Détention a utilisé ce mot, le choix, pour parler de la Préfecture. Le choix de la Préfecture. * La communauté de la polis antique, athénienne, se constitue en communauté de citoyens indigènes. L’inclusion des citoyens (leur égalité devant la loi athénienne) fonctionne en excluant les étrangers mâles, les esclaves, les femmes. Chaque cadre social semble traversé par des polarités. La protection des uns passe par la mise en danger, ou à l’écart, des autres. Mais la différence entre la démocratie athénienne et les démocraties européennes contemporaines ne se situe-t-elle pas quelque part par là : la démocratie athénienne est un processus et tout y vaut par le processus. Ce qui compte, c’est qu’une société se constitue, s’auto-institue, soit capable de se mettre en question et de se transformer.

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À la fin du XXe siècle, l’État social en Europe, État social qui avait à peu près apprivoisé le capitalisme, se sent menacé par ce qu’on appelle la mondialisation. La mondialisation met en péril, outre l’idée de la démocratie, les nations telles qu’elles arrivaient à se penser jusqu’alors. Communications illimitées d’un côté, commerce intensifié, on fabrique ici on consomme là, écarts spatiaux et temporels réduits. En même temps, jamais on n’a eu plus présente l’idée de la limite, de la finitude des richesses et des ressources planétaires. Par ailleurs : d’un côté mondialisation, de l’autre étroitesse de nos théâtres sociaux et nationaux. C’est en tout cas l’idée qui est véhiculée. La peur qui est fomentée. On peut entendre, à partir de cette peur (puissance et impuissance mêlées, dedans et dehors mélangés) qu’à la hauteur de l’ouverture des frontières et de leur disparition, quelque chose, obéissant à la bipolarité psychologique qui semble caractériser les hommes et les sociétés, les ferme en même temps. Les hommes, de là-bas vers ici, ne passeront pas. Ce qu’était jusqu’à présent une Nation (certaines créées par la contrainte, ou d’autres, par la même contrainte, niées) : un territoire fermé par des frontières, une économie, une politique, une culture, portée par une langue que l’on préfère unique.

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Lorsqu’on n’est plus très sûr de cela, au lieu de chercher à inventer et à instituer de nouvelles formes, lorsqu’on n’est pas capable, pour des raisons qui sont peut-être électorales, peut-être plus profondes, d’interroger le processus, il est possible qu’on tâtonne. Il est possible que les conséquences du tâtonnement soient humainement désastreuses. Il est possible que la montée de la xénophobie ne soit par aucun gouvernement européen, malgré ce à quoi nous assistons, choisie ou décidée. Il est possible que cette nouvelle xénophobie ne soit que le dommage collatéral d’une politique déstabilisée par de nouveaux contextes – politique qui se cherche et ne se trouve pas – politique européenne dépendante de pensées toutes faites, de schémas anciens et de l’addiction de sa société aux richesses dont elle a depuis plusieurs siècles, au détriment du reste du monde, largement profité.

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12 septembre 2008. Je suis assise derrière quatre très jeunes gens. Les deux premiers, je ne leur donne pas plus de quinze ou seize ans. La question de la majorité n’est pas posée par les avocats, je me trompe donc. Je ne les ai jamais vus, pourtant ils sont ici pour la prolongation, après quinze jours de Centre, de leur rétention. Ils ont été arrêtés ensemble alors qu’ils rentraient en Algérie (billets en poche, comme d’habitude, train à Hendaye) pour le Ramadan. Ils rient nerveusement tous les deux et ont les yeux très rouges. J’apprends qu’au Centre, ils se montrent durs, ont insulté l’infirmière. Ils sont excédés. L’un des deux m’appellera autoritairement, ou plutôt urgemment, quand l’audience sera suspendue. Des cigarettes. Je lui donnerai un peu d’argent.

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Vous avez rencontré le Consul d’Algérie, dit l’avocate. Comment ça s’est passé ? C’était bien. Mais encore ? Il a dit qu’il allait délivrer. Délivrer ? Le laissez-passer. Rires sur la double entente du mot délivrer, pour lui qui est retenu au Centre. Je lui ai dit que je voulais rentrer au pays. La juge réfléchit, puis : Monsieur le Préfet demande la prolongation de votre rétention jusqu’au laissez-passer. Lui : je n’ai rien à ajouter. Il parle, en arabe, à l’interprète. Oui ? J’espère que le Consul va bien réfléchir, et le donner rapidement, son laissez-passer, dit-il. * Le deuxième jeune homme se présente à la barre, mains dans les poches arrière de son pantalon. Vous c’est la même chose. La juge sourit. L’attitude enfantine du jeune homme l’émeut sans doute. Que vous a dit le Consul ? On a parlé.

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La juge rit. Vous avez compris ce qui a été dit pour votre camarade ? Si Dieu le veut. Elle lève les yeux au ciel – oui, Dieu, dit-elle… Vous avez fait envoyer par votre famille la photocopie de votre passeport ? Oui ils l’ont envoyée. L’original est à Paris. Si ça avait été envoyé par Chronopost, on l’aurait eu tout de suite. Il veut pas l’envoyer par Chronopost. Je ne sais pas qui c’est, il. Mais s’il n’a pas voulu, alors… Ma cousine. Il ajoute : je suis prêt, on est prêt tous les deux à repartir chez moi tout seuls. La fête du Ramadan est arrivée et je suis toujours là. Oui mais bon. Asseyez-vous, Monsieur. Monsieur A. : nous tenterons de l’éloigner de la frontière le plus vite possible… L’avocate : on attend. La procédure est régulière. Ils souhaitent repartir le plus vite possible. Ils ont été interpellés alors qu’ils quittaient le territoire français. Le jeune homme à la juge : je serais déjà parti si je vous avais pas connue.

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La juge : on ne voyage pas sans passeport. Puis : il aurait pu ne pas nous connaître s’il avait voyagé dans des conditions légales. Pendant ce temps, affolement au tribunal. À côté des hommes, des deux jeunes gens qui viennent d’être entendus et des autres qui vont l’être, à côté, sur le même banc, un homme se tient prostré. Le regard sur les genoux, se tait, ne voit ni n’entend personne. Il prie, me souffle Claire. L’avocate est allée lui parler. Pas de réponse. Les policiers qui l’ont conduit ici disent qu’il est prostré depuis ce matin. Hier, il a répondu à l’interrogatoire en anglais. Les policiers rient. On ne lui convient pas. Un mauvais jour sans doute. Ce monsieur est israélien. * Monsieur Charbib, quinze jours plus tard. Le Consul de Tunisie n’a toujours pas fixé la date de rendez-vous. Le préfet a pourtant fait état de vos empreintes, de vos photos d’identité, du passeport de votre père. Enfin, de la personne dont vous vous réclamez le fils. C’est-à-dire un certain nombre de documents qui n’apparaissent pas dans les autres dossiers.

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Le Consul a été saisi quatre fois. Toujours pas de réponse de sa part. Que pensez-vous de cela, Monsieur ? J’aimerais être libre. Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Votre père, il vous a téléphoné ? Il est parti en Tunisie pour passer le Ramadan. Ah ouais. Il n’a pas pu vous envoyer la photocopie de votre passeport ? Il est perdu. Ah oui, perdu. Il est difficile de prouver votre identité, vous avez pris tellement d’alias, on ne sait pas quelle est votre identité, enfin, donc, voilà, asseyez-vous Monsieur. Monsieur A. : tous ces aléas. On attend la réponse du Consul. Demande de rendez-vous le 28 août. Le préfet a transmis toutes les pièces, même la copie du passeport du père, enfin on n’est pas sûr que ce soit le père, on en a deux, Abdellaïd Charbib et Lazar Charbib. Il faut faire la preuve de son identité, ce sera long. Il n’y a pas d’alternative à sa rétention. L’avocate : son père est en situation régulière. On a obtenu de la préfecture de Toulouse deux passeports, en effet, Abdellaïd Charbib et Lazar Charbib. Deux passeports réguliers. Lequel est son père ? On

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attend cette présentation devant le Consul. On espère que le laissez-passer arrivera afin qu’il soit mis un terme à la rétention… La juge : quand on a un père en situation régulière, Monsieur, un père français, même, c’est curieux d’avoir recours à ce genre de comportement, changer d’identité. Il est toujours préférable de se présenter sous sa réelle identité. Ça n’aide en rien de raconter des mensonges. Enfin, je vous dis ça, chacun est libre, chacun fait ce qu’il veut. Moi je vous dis ce qu’il en est. Consciente que le passage à l’écrit donnera de l’importance à cette dernière phrase de la juge, j’ai pris soin de noter, en marge : elle n’est pas arrogante, en disant cela. Après coup, cela paraît curieux. * Un jeune Marocain, dans la même situation que Monsieur Charbib. Vous n’avez pas pu vous faire adresser une photocopie de votre passeport ? Non. Les membres de votre famille sont en Espagne ? En Italie. Que pensez-vous de tout cela ? Je pense qu’il vaut mieux que je reparte en Italie.

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Qui est en Italie ? Mes cousins. J’ai déjà été arrêté en France et renvoyé en Italie. (L’avocat nous explique à voix basse que le jeune homme ne pourra pas être deux fois réadmis par l’Italie). Ah oui, à Cerbère vous avez fait l’objet d’une procédure… J’ai une photocopie de domiciliation en Italie. Vous l’avez donnée ? C’est la police qui l’a. Vous savez, j’ai pas l’intention de vivre en France. De toute façon, il n’en est pas question. Vous n’avez pas fait de demande. Bien, asseyez-vous, Monsieur. L’avocat, pendant que la juge dicte à la greffière le résumé de l’audience, commente la prostration du monsieur israélien qui ne répond à personne, ni avocat ni policiers. Il ne pensait pas que ça pouvait lui arriver, à lui. La juge, au jeune homme marocain : si le laissezpasser n’arrive pas, vous sortirez au bout de trentedeux jours, mais après c’est la correctionnelle, ça peut être la prison. Je préfère aller en prison qu’au Maroc. On peut essayer l’Espagne, ajoute-t-il.

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Il faudrait savoir, une fois c’est l’Italie une fois c’est l’Espagne. Allons, signez. Vous ne voulez pas signer ? Je pense que ce jeune homme, une fois expulsé, reviendra – coûte que coûte. Je pense que tout le monde le sait. Qu’il reviendra au péril de sa vie, en bateau, autrement, n’importe comment. * Un Angolais, résidant depuis très longtemps au Portugal, sans visa Schengen, il faisait un allerretour pour un enterrement. Alors qu’il rentrait, il a été arrêté. Il ne sera pas au travail lundi. Il n’a pas pu prévenir sa femme. Il a une petite fille de quelques mois. Il n’imaginait pas que, régulier au Portugal, il ne pouvait pas faire un aller-retour en France. Il montre sa carte de sécurité sociale, un récépissé des impôts. Première prolongation. * Une première prolongation pour Monsieur Paul Kwaku, ghanéen. Il est arrivé en Europe par la Libye, l’Algérie, le Maroc, traversant désert et frontières à pied ou sous un camion.

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* Monsieur Charabi, Israélien. L’interprète parle anglais. Elle s’approche de lui, qui n’a pas quitté son état de prostration. La juge cherche. Où est ce monsieur ? Il est là. Rires dans le tribunal, la PAF, le porte-parole du préfet, l’avocat, l’interprète. Il est là, il ne veut pas parler. Je ne le vois pas, dit la juge qui se lève. Son départ est prévu pour Tel Aviv le 17 septembre. Ça va, il veut voir un docteur ? Demandez-lui s’il veut voir un docteur. Il n’est pas sourd ? L’interprète fait de grands gestes de bouche, hochements de tête, c’est peut-être moi, je ne lui plais pas, dit-elle sottement. On ne lui plaît pas non plus, dit la juge. Mais enfin ce n’est pas de son intérêt de faire la mauvaise tête. L’audience va se passer sans lui. La PAF : hier il a parlé anglais. Aujourd’hui, mystère et boule de gomme. L’avocat : j’ai vu la procédure. La juge : je vous désigne, j’en ai le droit. Elle dicte : il refuse de parler malgré notre insistance et la présence de l’interprète. Nous désignons Maître B. Face au mutisme de l’intéressé, nous nous renseignons auprès de la PAF qui nous indique que…

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Plus tard : c’est peut-être le tribunal qui ne lui plaît pas. J’ai pensé, sans le noter, tétanisée et admirative : comme je voudrais dans la même situation, me taire, me taire absolument. Ce sont les fréquentations qui ne lui plaisent pas, ajoute l’avocat. Ah oui, c’est vrai, sourit la juge. Juge et avocat échangent des regards entendus. Les policiers rient à leur tour. Depuis quatre mois, je crois remarquer, traduit par une facilité d’ironie, à l’égard des ressortissants du Maghreb, un racisme latent. Qui surgit et s’exprime d’autant plus facilement que la politique en vigueur le favorise. L’avocat n’en a jamais été complice, bien au contraire. Mais aujourd’hui, à son tour il fait preuve d’ironie. Son anti-sionisme le lui permet. Et la situation, peut-être. Être témoin direct d’un extrait d’un vaste problème géopolitique semble le lui permettre. Tout le monde apprécie cette ironie. Policiers, porte-parole de la préfecture, jeunes Algériens qui disent, en arabe, juif, il est juif. Les ressorts qui excitent la mise à l’écart des uns, les mécanismes de séparation, ici dedans là dehors, sont si facilement actionnés. Un

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ressortissant israélien, seul, humilié, alors qu’Israël est la puissance. Par son comportement, ne reconnaissant pas le tort qui lui est fait – ou ne semblant pas le reconnaître. Par son comportement refusant l’humiliation. À l’écart de toute humiliation. Facile alors pour le groupe de glisser vers un comportement excluant. Et cela, quelles que soient les différences d’identités et d’opinions au sein du groupe. Quelque chose se passe, une autorisation donnée : se sentir groupé contre un seul – juif au milieu de musulmans, mutique dans un espace de paroles. Le renversement serait furtif, irrationnel, rapide. Bien sûr nous n’en venons pas là, et si ce n’est que la sacralité du tribunal est perturbée par le silence du retenu, qui entraîne la parole des autres (récits de la juge ou remarques hors contexte) et le déplacement physique (la juge se lève), presque rien ne paraît. Claire et moi nous le voyons : l’homme pleure, il ne prie pas, il est plié en deux. Mais je ne le vois pas. Il dort ? Bon, il ne veut manifestement pas répondre. Poursuivons donc les débats sans sa participation active. Il a un passeport périmé depuis le mois d’avril 2008. Il a beaucoup voyagé. Il voulait aller faire du tourisme en Espagne. Il est environnementaliste. C’est sans

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doute un bon métier, c’est dommage qu’il ne nous en apprenne pas plus. Dit la juge. L’avocat : on n’a pas besoin de visa pour venir d’Israël. Mais son passeport est périmé. Les autorités israéliennes ne sont pas faciles avec leurs ressortissants, est-ce pour cette raison qu’il se tait ? Est-il en danger ? La juge : ah j’en sais quelque chose. Pour être plusieurs fois allée en Israël. La première fois, c’était le jour où l’on avait tué Rabin. Elle poursuit, raconte longuement ses séjours touristiques en Israël. Puis : à moins qu’il y ait des Palestiniens avec lui en cellule ? Elle se reprend : euh, dans sa chambre ? Avec qui dort-il ? On s’interroge là-dessus. La PAF répond qu’il est seul. L’Angolais ajoute que lui-même est chrétien et qu’il lui a parlé ce matin. Les jeunes Algériens disent juif, juif. Prolongation de rétention. Suspension d’audience. Je propose un café à Monsieur Charabi, qui n’a pas bougé depuis le début de l’après midi. Il est environ 18 h 30. Non merci, répond-il. Pour la première fois, aujourd’hui, il a parlé. L’audience est suspendue.

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Octobre 2008. En 198422 seul le juge judiciaire pouvait prononcer une peine de reconduite à la frontière. Celle-ci complétait une peine de prison pour infraction à la législation sur le séjour. Robert Badinter décida que ces étrangers qui avaient commis une infraction aux règles du séjour n’avaient rien à faire en prison. La question se posa ainsi : que faire d’eux ? Ils n’étaient plus incarcérés mais il les fallait entre les mains de la police le temps que leur expulsion s’organisât. Le gouvernement socialiste décida alors de créer des CRA, des lieux créés spécifiquement pour la privation de liberté des étrangers qui étaient reconnus n’avoir commis aucun délit. La rétention devint administrative.

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Ici, contrairement au principe constitutionnel qui confère au juge judiciaire le rôle de garant de la liberté individuelle, la privation de liberté d’un étranger peut être décidée par l’administration. Par ailleurs, quel est le statut des Centres de Rétention ? Que sont ces lieux destinés à priver de liberté des personnes qui n’ont commis aucun délit ? Ni prisons, ni salles de garde à vue. La rétention administrative des étrangers dure quarante-huit heures. Après quoi un juge judiciaire est saisi aux fins de la prolongation de la rétention. La séparation des pouvoirs étant ce qu’elle est, un semblant de justice se met en place. Le Juge des Libertés et de la Détention au pénal intervient dans les cas suivants : « La détention provisoire ne peut être ordonnée ou prolongée que dans les cas où la personne mise en examen : – encourt une peine criminelle, – se soustrait volontairement aux obligations du contrôle judiciaire, – encourt une peine correctionnelle d’une durée égale ou supérieure à trois ans d’emprisonnement. La détention provisoire ne peut être ordonnée que si elle constitue l’unique moyen :

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– de conserver les preuves ou indices matériels nécessaires pour la manifestation de la vérité, – d’empêcher soit une pression sur les témoins ou les victimes et leur famille, soit une concertation frauduleuse entre personnes mises en examen et complices, – de protéger la personne mise en examen, – de garantir son maintien à la disposition de la justice, de mettre fin à l’infraction ou de prévenir son renouvellement, – de mettre fin à un trouble exceptionnel ou persistant à l’ordre public provoqué par la gravité de l’infraction, les circonstances de sa commission ou de l’importance du préjudice causé. » On comprend que dans le cas des étrangers dont la rétention administrative de quarante-huit heures va être prolongée par un juge judiciaire (le seul habilité à prolonger une rétention), on assiste à un glissement du rôle du juge. À plusieurs niveaux. Au niveau judiciaire. Le texte qui détermine les seuls cas où le JLD peut statuer en faveur d’une détention provisoire ne concerne pas la situation des étrangers retenus – qui n’encourent pas de peine criminelle, qui ne se soustraient pas à un contrôle judiciaire auquel ils ne sont pas soumis.

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Par ailleurs, les pouvoirs sont confondus, ou se succèdent en créant une confusion, au nom même du critère de leur séparation. Pendant quarante-huit heures, la rétention des étrangers est administrative. Puis on fait appel à un juge judiciaire pour que la rétention soit prolongée selon les lois de notre pays. Le JLD sert, une fois ou deux (prolongation ou deuxième prolongation de rétention) à conserver ainsi un aspect régulier à la procédure, à respecter la séparation des pouvoirs, à obtenir une ordonnance de justice. Puis la rétention, hors l’espace du tribunal, redevient administrative, pour les quinze jours qui viennent. De plus, nous l’avons constaté et le constaterons de plus en plus, le rôle du JLD est minuscule. Les avocats, les juges eux-mêmes, mal à l’aise dans leur rôle, en viennent à ne pouvoir jouer que sur les vices de procédure. Qui sont de moins en moins nombreux puisque l’administration soigne de mieux en mieux ses procédures. Séparation des pouvoirs qui n’est qu’un mot, donc. Une nouvelle justice est en route, elle concerne les étrangers. Des lieux d’enfermement pour étrangers, un code pour étrangers (CESEDA), une justice, qui tord la justice, pour étrangers.

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Il serait temps de penser quelque chose à propos de ce qui prolonge et perpétue, de manière marchande, dans le silence et l’hypocrisie, ce que nous savons que les régimes dont nous nous démarquons le plus ont toujours pratiqué : la mise à l’écart de certaines populations – et ce à quelques fins que ce soit.

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NOTES

1. Tribunal de Grande Instance. 2. À la relecture de passages écrits après les audiences, j’ai eu l’impression que la mise en forme, en mots (en phrases, récit, malgré tout) appuyait ou dévoilait des propos (ironiques, moralisateurs, xénophobes) que l’oral camouflait un peu. 3. Tantôt la date est celle de l’écriture, comme ici ; tantôt elle est celle des audiences et de la prise de notes, comme page 20. 4. Anaximandre. 5. Centre de Rétention Administrative. 6. Faulkner. 7. Police Aux Frontières. 8. Code de l’Entrée et du Séjour des Étrangers et du Droit d’Asile. 9. Arrêté Préfectoral de Reconduite à la Frontière. 10. Agence Nationale d’Accueil des Étrangers et de Migrations. 11. Castoriadis, « La Cité et les lois », séminaire du 20 avril 1983. 12. La vie privée de M.*** sera longuement relatée au TGI. 13. Cultures et conflits, n° 69, revue sous la direction de Jérôme Valluy. Xénophobie de gouvernement, Nationalisme d’État. 14. Jérome Valluy, Cultures et conflits, n° 69. 15. Matin brun, Franck Pavloff, Cheyne éditeur. 16. Obligation à Quitter le Territoire Français. 17. Walter Benjamin, Critique de la violence, 1921, Œuvres 1, Folio-Essais. 18. Le Fichier Edvige, (« Exploitation Documentaire et Valorisation de l’Information Générale »), mis en place par Nicolas Sarkozy et Michèle Alliot-Marie, est visé par plusieurs recours devant le Conseil d’État. Edvige est un fichier informatique destiné à rassembler un

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maximum d’informations sur les citoyens français pour le compte de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI), le nouveau service de renseignement policier, née de la fusion des Renseignements Généraux (RG) et de la Direction de la Surveillance du Territoire (DST). Selon le décret publié au Journal Officiel du 1er juillet 2008, Edvige, géré par la Sous-Direction de l’Information Générale (SDIG, rattachée à la Direction Centrale de la Sécurité Publique), collecte des informations sur toute « personne physique ou morale ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui joue un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif », ainsi que sur toute organisation et toute personne à partir de treize ans «susceptibles de porter atteinte à l’ordre public ». 19. Les associations qui ont signé l’appel sont les suivantes : ACORT (Assemblée Citoyenne des Originaires de Turquie) Act’Up-Paris ACU (Association des Communistes Unitaires) ADDE (Avocats pour la Défense des Droits des Étrangers) AFVMC-CAMEROUN (Aide aux Familles et Victimes des Migrations Clandestines) Agir ensemble contre le chômage AHSETI (Association Havraise de Solidarité et d’Échanges avec Tous les Immigrés) Alif sans papiers Les Alternatifs Alternative libertaire AMDH (Association Mauritanienne des Droits de l’Homme) AME (Association Malienne des Expulsés) AMF (Association des Marocains en France) ANAFÉ (Association Nationale d’Assistance aux Frontières pour les Étrangers) APSR (Association d’Accueil aux médecins et Personnels de Santé Réfugiés en France) ARDHIS (Association pour la Reconnaissance des Droits des personnes Homosexuelles et transsexuelles à l’Immigration et au Séjour) ASDHOM (Association de Défense des Droits de l’Homme au Maroc) ASSOUEVAM (Association de Soutien aux Étrangers du Val-de-Marne) Asti de Colombes

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ATF (Association des Tunisiens en France) ATMF (Association des Travailleurs Maghrébins de France) Autremonde CATRED (Collectif des Accidentés du Travail handicapés et Retraités pour l’Égalité des Droits) UL CGT du douaisis Cie Etc… Art CNCU (Coordination Nationale des Collectifs Unitaires pour une alternative au libéralisme) Collectif pour les Droits des sans-papiers de Montreuil Collectif Solidarité Migrants Oise Comité Empalot solidaire des sans-papiers Comité Tchétchénie Cordillera (Association franco-chilienne) DIEM (Droit et Immigration Europe-Maghreb) Droits devant !! Elena (Association d’Avocats liés au Comité européen des Réfugiés et Exilés) Émancipation Emmaüs France Emmaüs International FASTI (Fédération des Associations de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés) Fédération Sud éducation Femmes de la Terre Femmes Égalité France Amérique Latine FSU (Fédération Syndicale Unitaire) FTCR (Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives) Gauche Alternative/Champigny et environs GAS (Groupe Accueil et Solidarité) GISTI (Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés) IDD (Immigration Développement Démocratie) IPAM (Initiatives Pour un Autre Monde) LCR (Ligue Communisme Révolutionnaire) Ligue des droits de l’homme Mille Bâbords

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Montgolfière (Association d’aide aux demandeurs d’asile) MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples) Parole Citoyenne Parti communiste des ouvriers de France PCF (Parti Communiste Français) Plate-forme Migrants et Citoyenneté européenne PS (Parti Socialiste) RACORT (Rassemblement des Associations Citoyennes des Originaires de Turquie) Rajfire (Réseau pour l’Autonomie des Femmes Immigrées et Réfugiées) Rénovaction-Socialiste Réseau Chrétiens Immigrés Réseau Foi et Justice Afrique-Europe Resovigi RESF (Réseau Éducation Sans Frontières) REMDH (Réseau Euro-Méditerranéen des Droits de l’Homme) Salam Nord/Pas-de-Calais Solidarité migrants SOS soutien aux sans papiers Survie13 Syndicat de la Magistrature Terre des Hommes France Toits du Monde d’Orléans T’OP ! (Théâtre de l’Opprimé) UNEF (Union Nationale des Étudiants de France) Union syndicale Solidaires UNSA Santé Oise Les Verts Voix des migrants WBC (Welcome Back Cameroon) … 20. Office Français des Protections des Réfugiés et Apatrides. 21. La famille Rruta, quatre enfants, a été expulsée de l’aéroport de Biarritz début novembre 2008, dans un avion gouvernemental, et en grand secret. 22. Voir Laurent Giovannoni, Immigration : fantasmes et réalités, pour une alternative à la fermeture des frontières, La Découverte, 2008.

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DU MÊME AUTEUR

Que s’est-il passé ?, Cheyne Éditeur, 2003 Adèle, la scène perdue, Cheyne Éditeur, 2005 Villa Chagrin, Verdier, 2006 Déplacements, Éditions Laurence Teper, 2007 André des ombres, Éditions Laurence Teper, 2008 Les Temps Filiaux, L’Atelier In-8, 2008 Trois meurtres, Cheyne Éditeur, 2008 Noces de Mantoue, Éditions Laurence Teper, 2009 L’Allée du bout du monde, Publie.net, 2010 Quand les mots du récit…, Publie.net, 2010 La Langue maternelle, Cheyne Éditeur, 2010 D’Orphée à Achille, traduction des livres X XI XII des Métamorphoses d’Ovide, Éditions Nous, 2011

Entre chagrin et néant a précédemment paru aux Éditions Laurence Teper en 2009. Un grand merci à Laurence et à Marie d’avoir confié cette nouvelle édition à Cadex.

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Entre chagrin et néant de Marie Cosnay a été achevé d’imprimer en janvier deux mille onze sur les presses de In-Octo à Salasc pour le compte de Cadex Éditions.


MARIE COSNAY

MARIE COSNAY Entre chagrin et néant

D

mai à septembre 2008, Marie Cosnay assiste à des audiences d’étrangers présentés au Juge des Libertés et de la Détention de Bayonne. Juge qui décide de prolonger la rétention de ces étrangers qu'on appelle "sans papiers" dans les Centres de Rétention Administrative. Étrangers venus de pays où ils sont menacés, d’une manière ou d’une autre, et parfois installés en France et en Europe depuis de longues années. Pendant ces audiences, Marie Cosnay note ce qui se passe, ce qui se dit, les faits, les gestes, les paroles. D’assister ainsi à la mise en place d’un système et d’une politique qui brisent les individus la submerge de chagrin et du sentiment du néant.

Entre chagrin et néant Audiences d’étrangers

Entre chagrin et néant

E

Marie Cosnay

C’est pour quitter l’espace du chagrin et du néant qu’elle décide d’écrire les récits de ces audiences, de ces moments si particuliers où une personne, saisie dans son rapport avec l’administration et la loi française ou européenne du moment, n’est plus qu’un cas. Marie Cosnay s’efforce, dans son texte, de rendre à cette personne sa dignité. Et de témoigner, de sa place de témoin chagriné, de sa place d’habitante frontalière, de ce qui, en son nom, en notre nom, se poursuit, en Europe et en France. Marie Cosnay est née à Bayonne en 1965. Professeur de lettres classiques, romancière et poète, elle est aussi traductrice de textes antiques. Elle vit et travaille au pays basque.

15 € 9 782913 388802

ISBN 978-2-913388-80-2

Cadex Éditions

Photographie en couverture : © Smail Azri.

Cadex Éditions

Entre chagrin et néant (audiences d'étrangers) de Marie Cosnay  

De mai à septembre 2008, Marie Cosnay assiste à des audiences d’étrangers présentés au Juge des Libertés et de la Détention de Bayonne. Juge...

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