Festival des Libertés 2012 : L'Antécrise

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Sommaire Editorial (Ariane HASSID)............................................................................................................................................................................................................................................................................................................. 3 L’ Antécrise (Mathieu BIETLOT) ............................................................................................................................................................................................................................................................................................ 4 Changer de cheval (Anselm JAPPE) ................................................................................................................................................................................................................................................................................. 8 L’Écopar, une proposition économique libertaire (Normand BAILLARGEON) ..................................................................................................................................................................... 12

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Réflexion d’un altermondialiste dépressif en voie de guérison (Amaury GHIJSELINGS).......................................................................................................................................... 16 INTERVIEW : Daniel CAUCHY : Benasayag, nouveau guide suprême ? (Amaury GHIJSELINGS) ................................................................................................................... 17 D’autres mondes en chantier 2.0 (Sébastien KENNES et Sophie LÉONARD)...................................................................................................................................................................... 21

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Les initiatives de transition (Josué DUSOULIER) ............................................................................................................................................................................................................................................. 26 Vers un nouvel équilibre alimentaire (Daniel CAUCHY) .............................................................................................................................................................................................................................. 30 “On ne joue pas avec la nourriture” (Virginie PISSOORT)........................................................................................................................................................................................................................ 34 Les inégalités sociales de santé en Belgique (Michel ROLAND et Jean-Pierre UNGER) ......................................................................................................................................... 38 La médicalisation de l’accouchement : approche historique du genre (Francesca ARENA) ................................................................................................................................ 43 Le sans-papiers décomplexés (Cedric TOLLEY) .............................................................................................................................................................................................................................................. 48 INTERVIEW : Ahmed AHKIM : La caravane qui ne passe pas (Pascale NIZET) ................................................................................................................................................................. 52

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Le lendem démocrat dépasser Rendez-v Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Bruxelles Laïque Echos est membre de l'Association des Revues Scientifiques et Culturelles - A.R.S.C. (http://www.arsc.be/) Bruxelles Laïque asbl Avenue de Stalingrad, 18-20 - 1000 Bruxelles Tél. : 02/289 69 00 • Fax : 02/502 98 73 E-mail : bruxelles.laique@laicite.be • http://www.bxllaique.be/

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l est des phrases que l’on aime répéter. L’annonce de notre Festival annuel en fait partie. Fidèle au rendez-vous et à ses engagements, le Festival des Libertés prendra place au Théâtre National et au KVS du 18 au 27 octobre prochain.

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Il est des discours qui se répètent, de manière plus pénible. Depuis bientôt quarante ans, on nous dit que c’est la crise. La crise économique bien sûr mais aussi la crise de l’immobilier, la crise gouvernementale, les crises humanitaires ou encore la crise de civilisation. Quand la notion de crise occupe une telle place dans l’actualité, en bon libres penseurs, il nous semble intéressant d’interroger ce qu’elle signifie, ce qu’elle implique, ce qu’elle cache, les effets qu’elle engendre, les réactions qu’elle déchaîne… Parmi ces réactions, l’angoisse et la panique ne sont pas des moindres. Le Festival des Libertés a souligné, dès 2006, que la peur, comme la plupart des réactions émotionnelles, n’est pas bonne conseillère et qu’elle favorise le déploiement de politiques sécuritaires peu respectueuses des libertés. En 2012, nous pouvons nous inquiéter d’une généralisation de cette logique de la panique bien au-delà des questions sécuritaires. Mais plutôt que de nous inquiéter davantage, nous vous invitons, cette année, avec Nietzsche, à prendre le contre-pied de la crise et de l’effroi, à démultiplier les perspectives et rebondir positivement sur ce qui vacille pour inventer “L’Antécrise”. Celle-ci se démarque des visions apocalyptiques et catastrophistes, en remettant en question le monde actuel pour tenter d’en construire un meilleur. Elle invite à voir les choses autrement et à expérimenter de nouvelles voies. Vous en saurez un peu plus au sujet de L’“Antécrise” en parcourant les pages qui suivent mais surtout en venant réfléchir et festoyer avec nous tout au long du Festival. Des documentaires exceptionnels illustreront les constats de crise dans des domaines et contrées divers et variés. La déconstruction, le changement de perspective, la confrontation des points de vue et l’exploration de pratiques alternatives animeront notre riche programme de débats et forums. Les contradictions de l’époque éclateront au grand jour sur la scène théâtrale. La musique, quant à elle, communiquera l’énergie positive nécessaire aux défis d’un monde à refaire. Les réjouissances commenceront en fanfare avec la rencontre de deux formations tziganes : Taraf de Haidouks et Kocani Orkestar. Le lendemain, films et débats interrogeront la place des populations Roms dans l’histoire et leur accueil aujourd’hui dans nos pays démocratiques. Une petite crise, qu’avec nos partenaires habituels, nous avons vécue de près à Bruxelles et que nous tenterons de dépasser au Festival des Libertés. Rendez-vous donc dès le 18 octobre au Théâtre National !

be/) Ariane HASSID Présidente

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Par Mathieu BIETLOT*

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Dans l’Apocalypse de Saint-Jean comme dans les hadiths islamiques, les Antéchrists ou al-Dajjâl annoncent la fin des temps et l’ouverture d’une ère nouvelle lorsqu’ils auront été combattus. Etymologiquement, l’apocalypse est une mise à nu, l’enlèvement du voile qui nous plonge dans l’illusion. Nietzsche a intitulé L’Antéchrist un de ses ouvrages où il dénonce l’hypocrisie chrétienne et le mensonge idéaliste, où il réduit en miettes toute philosophie du ressentiment, de la soumission, de la glorification de ce qui nous écrase et nous affaiblit. Il invite à la transvaluation de toutes les valeurs, à renverser et démultiplier les perspectives. Dans son livre suivant, Ecce Homo, il en appelle à ne pas seulement détruire et dénoncer mais à affirmer la vraie vie, à faire croître les énergies vitales, à prendre la place du créateur.

*Bruxelles Laïque Echos

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Crises à n’en plus finir Cela en devient lassant, désolant et ennuyeux : notre actualité est à la crise. On ne parle presque plus que de cela. On serait tenté de n’en vouloir plus rien savoir. Néanmoins, au lieu de la subir, nous aurions intérêt à interroger le concept de crise, ses usages sociaux et politiques, ce qu’il voile ou ce qu’il révèle… Historiquement, le premier emploi du mot crise, en latin et en français, est médical. Aujourd’hui, il est avant tout associé à l’économie : crise industrielle depuis les années 1970, crise économique depuis les années 1980, crise financière avec ses soubresauts de plus en plus réguliers depuis les années 1990 dont la crise des subprimes en 2008-2009 et la crise de la dette et de l’euro en 2011-2012… Alors qu’une crise désigne en général une manifestation soudaine et temporaire, sur le plan économique, le discours de crise, avec l’austérité qu’elle implique, s’est installé dans la durée depuis quarante ans. Il se répète, non pas cycliquement mais continuellement. S’agitil encore d’une crise ? Le discours se perpétue mais la crise ne concerne pas tout le monde de la même manière et dissimule souvent les profits des plus riches. Il s’agit peut-être moins d’une crise économique que d’une crise de la répartition des richesses, une crise sociale. Et de fait l’ambiance de crise déborde l’économique : crise sociale, crise de l’emploi, crise gouvernementale, crise environnementale, Europe en crise, crise humanitaire, crise immobilière, crise sanitaire, crise identitaire, crise des valeurs, crise de civilisation… Toutes ces crises n’ont évidemment

pas le même sens ni la même portée mais l’on peut observer une certaine logique de la crise et des réactions similaires qu’elle a tendance à provoquer dans chacun des domaines pris séparément. Paniques et crispations La réaction la plus courante face à une situation de crise consiste à paniquer ou angoisser. D’un point de vue psychologique, la crise décrit ici une réaction émotionnelle de perte de moyens pouvant aller jusqu’à la crise d’apoplexie. Peurs et angoisses dominent de plus en plus les rapports sociaux. Panique sociale, perte de pouvoir d’achat, menace nucléaire, affolement financier, alarme écologique, tsunami, terreur islamiste, épuisement du pétrole, grippe porcine, nocivité du tabac, nouveau millénarisme, malbouffe, accidents d’autocar, angoisse existentielle… On a peur de tout ! Plus que jamais la peur est un mode de gouvernement de la société et un mode de fonctionnement des individus. On peut comprendre que la plupart des gens paniquent face aux grandes crises que traverse notre société. Certains de leurs avoirs ou acquis sociaux sont menacés, leurs droits et libertés remis en question, leur environnement et leur santé en détérioration continue… Plus profondément, le sentiment général d’angoisse et de nervosité ambiante est alimenté par l’absence de perspectives au sein d’une société qui elle-même perd son assurance et la confiance de ses citoyens, tant elle s’avère de plus en plus incapable de convaincre de sa propre cohérence et d’une maîtrise réelle de son destin.

Même si elles sont légitimes, les réactions émotionnelles à brûle-pourpoint ne conduisent pas à la plus juste et sereine des réponses. La peur, mauvaise conseillère, dérègle le jugement, paralyse, pousse au repli et amène à accepter, voire à réclamer, la mise en place d’un pouvoir fort et de mesures liberticides censés assurer la protection. La peur pousse à la crispation. Chacun redoutant de perdre quelque chose, se raccroche au peu qu’il possède. Les patrons se crispent sur leurs prérogatives, les syndicats sur leurs acquis sociaux, les employés sur leurs emplois, les hommes politiques sur leur pouvoir, les Etats sur leurs frontières, les “civilisations” sur leur culture… On assiste à un mélange ou une alternance de frilosité et de rigidité, voire de radicalisation. Les positions se figent, les rapports se tendent, les oppositions s’exacerbent et personne ne voit comment sortir de l’impasse. Cette tendance à la crispation, au repli, à la position défensive n’est évidement pas favorable à la réflexion, au dialogue, à l’esprit critique… bref à la culture démocratique. Elle s’avère en revanche de plus en plus propice à l’entretien des rancœurs, au déchaînement des haines et à des explosions de violence. Elle fait le lit des politiques sécuritaires qui, pour répondre à des menaces, souvent exacerbées, parfois inventées, rognent sur les droits et libertés, dissuadent la contestation et stigmatisent des boucs émissaires. Se crispant sur ce qu’on connaît et ce qui reste, on répond à la crise d’un système par le renforcement de celui-ci. La crise financière occasionne la prise de mesures fortes pour sauver la finance et les

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banques. La crise économique souligne qu’il faut relancer la croissance, intensifier la compétitivité et réduire les coûts du travail. La crise de l’emploi justifie une injonction à travailler plus et gagner moins. L’ébranlement des frontières territoriales et politiques par l’accélération de la mondialisation s’accompagne de nostalgies nationalistes ou régionalistes. Face à la crise des valeurs, on observe une réaffirmation des valeurs avec plus de fermeté voire de fermeture d’esprit. Au lieu de prendre conscience, en cas de crise identitaire, que nos identités sont toujours plus multiples, mouvantes et mélangées, on assiste à la revendication d’identités figées aussi bien minoritaires que majoritaires. Ainsi, la crise d’un système, au lieu de mettre à jour ce qui défaille, entraîne la réaffirmation de ce qui précisément a généré la crise. La faillite d’un système se voit récupérée en motif de sa pérennisation. Au nom de la gravité de la crise, il faut se serrer les coudes et la ceinture. Il n’y plus de place pour la réflexion, pour la nuance, pour la souplesse, pour la prise de recul, il faut foncer tête baissée dans les solutions simplistes que nous inspirent nos certitudes ou nos croyances bien ancrées. Enfin, la convocation de la crise, en permanence et à tout propos, reflète une dépolitisation des questions, un abandon de la politique entendue comme déploiement d’action transformatrice au profit d’une naturalisation des processus humains. Les crises sont subies comme des catastrophes naturelles de sorte que personne n’en est responsable mais qu’elles requièrent la responsabilisation de tous… Aux réponses politiques, on substitue des

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réponses catastrophistes, fatalistes, policières, sanitaires qui poussent à la soumission et au sacrifice, ainsi qu’à la restriction des droits et des libertés. C’est au nom de la crise de l’emploi qu’on rogne sur le droit du travail, au nom de la crise de la sécurité sociale qu’on restreint les allocations et les pensions, au nom de la crise de l’intégration qu’on précarise les migrants. Essoufflements et fins de règne Loin du catastrophisme et de la défensive, au lieu de vouloir dissimuler les failles voire la faillite des systèmes en crise et de s’accrocher à ce que nous connaissons, ne gagnerions-nous pas à creuser les brèches pour découvrir que ce monde, déjà ancien, auquel nous nous référons est en train de se craqueler et de vaciller ? A bien y regarder, toutes ces crises et crispations ressemblent à des symptômes de fin de règne. Les systèmes, les modèles ou les configurations (économiques, politiques, sociaux, culturels, identitaires…) s’essoufflent, sentent qu’ils touchent à leur fin et s’acharnent – parfois thérapeutiquement – à survivre coûte que coûte. La crise persistante indiquerait alors qu’ils ont fait leur temps. L’histoire nous apprend qu’aucun système ou modèle n’est éternel, pas plus qu’une série de notions qui nous semblent évidentes mais qui ne sont que des constructions historiques telles que l’argent, le marché, le travail salarié, l’État, l’impôt, la laïcité... La plupart de nos paradigmes actuels remontent plus ou moins à la modernité ou s’inscrivent dans son sillage : l’économie industrielle et de marché, l’État-nation et sa

prolongation dans l’Organisation des Nations Unies, la démocratie parlementaire, la domestication de la nature, l’État social… Ils se sont mis en place suite à la faillite des paradigmes du Moyen-Âge, remis en question par des évolutions démographiques, technologiques, économiques, géopolitiques, culturelles… Dans un premier temps, le Moyen-Âge s’est crispé sur ses repères et sur ses fiefs, inapte qu’il était à intégrer ces évolutions. Ensuite, le changement de paradigmes et d’époque s’est inscrit dans la durée et n’eut pas lieu sans passer par des crises, des épidémies, des guerres, des luttes, des négociations, des changements de rapports de force, des révolutions…

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Peut-être traversons-nous aujourd’hui une période de transition historique d’un ordre similaire. Nous ne savons pas où nous allons mais nous devons prendre conscience que le monde n’est plus habitable avec les repères, les aménagements et les habitudes d’hier. Au lieu de vouloir sauver les meubles à tout prix, ne serait-il pas temps d’anticiper, d’accompagner, voire d’organiser le déménagement ? Dans sa connotation naturaliste et médicale, la crise est quelque chose que l’on subit. Mais en grec, crise signifie d’abord distinguer, trier, décider ; le terme “critique” en est d’ailleurs dérivé. Même le sens médical renvoie au moment décisif d’une maladie. Si la crise est un moment critique, il importe d’en faire également le moment de la critique. Un moment où il faut décider, faire des choix. En chinois, “crise” résulte du couplage de deux idéogrammes, l’un

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signifiant “danger”, l’autre “opportunité”. Leur association souligne le caractère ambigu, conflictuel et protéiforme de toute crise. A nous de voir alors dans les multiples crises qui nous assaillent des opportunités de sortir des réactions primaires et crispées, de se détacher de systèmes en faillite, de changer de grilles de lecture pour décider de prendre d’autres directions, d’inventer d’autres réponses aux dangers qui guettent, de penser et d’expérimenter d’autres modes de gestion des ressources et des libertés. Décrispations et ouvertures Il s’agit donc de substituer aux diverses crispations, une attitude de décrispation ; de troquer les œillères contre l’ouverture d’esprit ; de remplacer la rigidité et les simplifications par l’humilité et la nuance ; de sortir du repli pour s’ouvrir à l’altérité et à la nouveauté. La décrispation implique un lâcher prise, une certaine détente pour prendre du recul mais il ne faudrait pas qu’elle aboutisse à la nonchalance et à l’apathie qui seraient une autre version du fatalisme que nous refusons. Nous aurions tout à gagner si nous commencions par détendre nos relations avec autrui et avec le monde. Détendre ensuite notre rapport au temps. Sortir des urgences, relever le nez du guidon de ce camion fou qui court à sa perte. Prendre le temps de la réflexion, de l’échange, de l’imagination, de l’exploration et de l’expérimentation. Prendre du recul pour élargir le champ de

vision et les visions trop souvent particulières, partielles et partiales. Prendre le temps de faire le ménage, de dépoussiérer nos regards et d’opérer un certain tri entre les urgences qui nous assaillent. Prendre le temps d’interroger nos paradigmes, nos catégories de décryptage du monde, nos principes d’action. S’il faut reconnaître qu’une bonne part de nos repères sont obsolètes et ne sont plus aptes à penser et transformer le monde de demain, tout n’est pas à jeter… Des principes ou projets comme les droits de l’Homme, la démocratie ou la laïcité ne nous paraissent pas dépassés mais leurs modalités d’exercice et de déploiement, les instances et systèmes chargés de les garantir sont sans doute à revoir, d’autant plus qu’ils ne sont plus en mesure d’en assurer l’effectivité. Faire le tri entre ce qui est à abandonner, ce qui est à raviver, ce qui est à actualiser et ce qui est à réinventer. Comparer ces repères connus à de nouveaux paradigmes, de nouvelles manières de penser et d’agir. S’ouvrir à d’autres modalités d’organisation de la démocratie, à d’autres manières d’habiter la terre et d’aménager l’environnement, à d’autres liens entre économie et politique, à d’autres répartitions des territoires, à d’autres définitions de la propriété, à d’autres mécanismes de solidarité, à d’autres structures institutionnelles, à d’autres formes de socialisation, à d’autres rapports au corps… Engagements et prises de risque Il s’agit donc de prendre du temps et de la distance sans pour autant s’extraire du monde d’aujourd’hui et des réalités sociales. Ces réflexions doivent s’ancrer dans la pratique afin de tenter de faire prise

sur un monde en changement. Interroger l’histoire d’où nous venons et que nous vivons tout en se faisant acteur de l’histoire en cours. Nous sommes aussi en période de crise dans le sens où c’est une période de troubles, où la situation est trouble. Nous ne maîtrisons pas tous les paramètres puisque ceux-ci sont en train de changer. Il n’y a pas d’horizon clair, plus de modèle de référence, pas encore de voie à suivre. Il nous faut sauter dans l’inconnu, avancer à tâtons et travailler sans filet. Assumer l’incertitude. Une telle démarche implique une prise de risque. Il faut être prêt à perdre certaines choses pour en découvrir d’autres. Il faut savoir que le cheminement sera long, que nous ne trouverons pas tout de suite le ou les bons chemins, que nous passerons sans doute par quelques égarements. Mais nous devons déjà commencer à marcher en progressant par essais et erreurs. S’engager dans des recherches-actions. Il n’y aura pas de solution miracle ni unique mais il existe déjà des projets novateurs, des idées qui s’essaient, des pratiques qui se confrontent à la réalité. Les esquisses d’expérimentations vont un peu dans tous les sens. Il nous faut accepter cette multiplicité, l’interroger. Confronter les initiatives et en débattre. Prendre le risque de la confrontation, du débat et des pratiques contradictoires. Assumer la conflictualité inhérente à tout changement, à toute crise. Fertiliser les conflits pour en faire des vecteurs de rassemblement non consensuel et de progrès humain.

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Par Anselm JAPPE*

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© photo Jérôme Baudet

“Lorsque les artisans communistes se réunissent, c'est d'abord la doctrine, la propagande, etc., qui est leur but. Mais en même temps ils s'approprient par là un besoin nouveau, le besoin de la société, et ce qui semble être le moyen est devenu le but. On peut observer les plus brillants résultats de ce mouvement pratique, lorsque l'on voit réunis des ouvriers socialistes français. Fumer, boire, manger, etc., ne sont plus là comme des prétextes à réunion ou des moyens d'union. L'assemblée, l'association, la conversation qui ont aussi la société pour but leur suffisent, la fraternité humaine n'est pas chez eux une phrase vide, mais une vérité, et la noblesse de l'humanité brille sur ces figures endurcies par le travail”1

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orsque Karl Marx écrivit, à 26 ans, les Manuscrits de 1844, un de ses textes les plus importants, il vivait à Paris et fréquentait les associations d’ouvriers où l’on parlait socialisme. Il a toujours attribué une grande importance à cette première rencontre avec des hommes qui se proposaient de renverser pratiquement l’ordre bourgeois. Dans le paragraphe ici cité (qui se trouve à l’intérieur d’un développement consacré à la dégénérescence du besoin dans la société capitaliste), il leur a rendu un bel hommage – non seulement à leurs doctrines (qu’il commencera bientôt à critiquer sans pitié), mais en outre à leur esprit de fraternité. Dans leur existence quotidienne, dans leurs actes les plus simples, ils vivaient déjà d’une manière différente par rapport à la société qu’ils entendaient combattre.

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© photo Jérôme Baudet

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Différentes études ont confirmé l’extraordinaire fertilité des milieux appelés “protosocialistes”, surtout à l’époque de LouisPhilippe. Plutôt que d’“ouvriers” au sens moderne, ils étaient formés essentiellement d’artisans avec un sens très développé de l’indépendance qui leur venait du souvenir de leurs conditions anciennes, maintenant menacées par le progrès de la grande industrie. Marx s’est éloigné ensuite de ce qu’il appelait “le socialisme utopique” et de théoriciens comme P.-J. Proudhon qui restaient proches de l’état d’esprit de ces artisans-ouvriers. Marx préconisait alors un passage à peu près obligatoire de toutes les sociétés par les affres du capitalisme avant de pouvoir aboutir au communisme. Mais à la fin de sa vie il a dû admettre à nouveau (dans ses fameuses lettres à Vera Zassoulitch)

qu’il existait déjà des communautés pratiquant la propriété collective des moyens de production et qui auraient pu former la base du communisme futur : il s’agissait des communautés agraires russes traditionnelles (mir). A part la question de l’importance des réalités prémodernes pour un dépassement du capitalisme2, ce qui apparaît ici est la possibilité que l’opposition à la société bourgeoise et capitaliste soit menée par des êtres humains profondément différents de cette société, de ses modes de vie et de ses valeurs. Des êtres qui, même s’ils sont exploités et opprimés par cette société, pratiquent déjà, entre eux, des éléments de la vie qu’ils veulent réaliser à l’avenir par une lutte collective. Beaucoup de mouvements révolutionnaires dans les périphéries, ainsi qu’une bonne partie de la mouvance anarchiste, sont nés de cette situation d’extériorité par rapport au capitalisme. Celui-ci était alors vécu comme l’invasion d’une force venue d’ailleurs. Le mouvement anarchiste en Espagne qui a trouvé son climax dans la révolution de 1936 tirait sa force de son enracinement dans une culture quotidienne des classes populaires largement marquée par des traditions précapitalistes. Le mépris pour la richesse, une fois les nécessités de base satisfaites, et l’aversion au travail, surtout au travail industriel, étaient au fondement de cette mentalité3. Il s’agissait souvent plutôt d’un refus d’entrer dans la société capitaliste que d’un effort pour en sortir ou pour l’améliorer. Plus d’un siècle avant, les révoltes des Luddites en Angleterre avaient le même but : ne pas devoir devenir des ouvriers. Au début de la Révolution industrielle, des propriétaires

d’usines en Angleterre constataient avec désespoir que mettre au travail un highlander – un habitant de la sauvage Écosse intérieure – dans une usine était comme “attacher un cerf devant une charrue”. Jusqu’aujourd’hui, la diffusion du mode de vie et de production capitaliste rencontre souvent de fortes résistances dans des régions et des milieux qui lui sont encore étrangers. Il ne faut pas idéaliser ces résistances, parce qu’on y défend parfois des ordres fortement patriarcaux et hiérarchiques, basés sur une primauté absolue de la communauté sur l’individu. Mais elles démontrent que le capitalisme peut trouver des oppositions qui ne sont pas immanentes, c’est-à-dire qui ne se placent pas sur leur propre terrain. Ce qu’ont fait, au contraire, les courants principaux du mouvement ouvrier. Les sociauxdémocrates se sont limités très vite, et explicitement, à ne demander qu’une distribution plus juste des fruits de la production capitaliste. Les léninistes affirmaient vouloir renverser complètement ce mode de production. Mais pour y arriver, disaient-ils, il fallait d’abord passer par le capitalisme, moderniser le pays, apprendre de l’ennemi. Comme on le sait, Lénine indiquait dans la poste allemande un modèle pour la construction du socialisme. Conséquemment, il prônait l’importation du fordisme et du taylorisme – l’“organisation scientifique du travail” – en Union soviétique. Dans ses notes sur “Américanisme et Fordisme”, Antonio Gramsci, qu’on présente souvent comme une des sources les plus importantes pour le renouveau d’une critique sociale alternative à feu le socialisme d’État, s’enthousiasmait également pour le fordisme

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et la chaîne de montage – non seulement à cause de l’accroissement de la production qu’ils permettaient, mais aussi pour les effets bénéfiques sur la vie morale des ouvriers. La discipline du travail, dit Gramsci, leur ferait perdre des vices comme le sexe hors mariage et la paresse ! Le radicalisme dans les méthodes employées ne devrait pas faire oublier que les léninistes dans toutes leurs variantes, ainsi que les gauchistes, les communistes de conseils, … et également la majorité des anarchistes ne se plaçaient pas hors du cadre de la société basée sur la valeur et la marchandise, l’argent et le travail abstrait. Au contraire, le culte du travail y était souvent porté à son paroxysme. La gauche dénonçait l’exploitation du travail et les conditions dans lesquelles il se déroulait. Mais elle avait totalement mis de côté un des fondements de la théorie de Marx : il n’est pas du tout naturel, mais caractéristique du seul capitalisme, que l’activité sociale compte seulement, sans égard à son contenu, en tant que simple dépense de temps indifférencié – ce que Marx appelle le “travail abstrait” –, que ce temps forme une “valeur” fantomatique et que celle-ci se représente finalement dans l’argent. Exactement comme la science économique bourgeoise, la gauche dans tous ses états considérait valeur et travail abstrait, marchandise et argent comme des facteurs éternels de toute vie sociale – il s’agissait donc seulement d’en assurer une distribution plus juste. De même, la production industrielle et le productivisme étaient fortement approuvés par toutes les gauches (avec la seule

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exception d’une partie du mouvement anarchiste, de certains artistes, comme les surréalistes, et de penseurs comme William Morris). L’identification du bonheur avec la consommation de marchandises ne trouvait que peu de critiques à gauche avant les années 1960, et est restée marginale même après. L’occupation progressive de tous les espaces de la vie par la marchandise et le travail comportaient la diffusion d’attitudes humaines comme l’efficacité, la vitesse, la discipline, l’esprit de sacrifice dans le domaine du travail et la conception narcissique de son propre rôle dans la vie. La gauche souvent en rajoutait encore, se félicitant infatigablement de toute “modernisation”. Bref, les oppositions anti-capitalistes du XXe siècle étaient très largement des mouvements alter-capitalistes : des oppositions immanentes, qui entendaient mener la bataille sur la meilleure façon de gérer la société du travail. La différence entre “radicaux” et “modérés” de gauche regardait alors plutôt la forme de l’intervention que son contenu. L’usine en autogestion ouvrière, tout aussi polluante et tout aussi tournée vers la réussite sur le marché qu’avant, en était peut-être l’emblème. Pendant les dernières décennies, l’écologisme et le féminisme, les modes de vie ,“alternatifs” et, récemment, des mouvements comme la “décroissance” ont mis en question le modèle de vie propagé par le capitalisme industriel. Mais on sait que la revanche de la “critique artiste” sur la “critique sociale”4 a eu, elle aussi, des effets pervers : elle aide le capitalisme à se restructurer, en récupérant ses critiques pour réaliser une gestion plus souple et plus individualisée, et en restant donc,

même sans le vouloir, dans une perspective “immanente”. Mais c’est surtout dans l’adoration du travail-fétiche que le capitalisme et ses adversaires présumés démontrent leur appartenance en vérité au même univers. Sauf quelques exceptions timides et souvent incohérentes, presque personne ne peut s’imaginer une société qui ne soit plus basée sur la nécessité de vendre sa force de travail pour pouvoir vivre – même si l’on ne trouve plus nulle part d’acquéreurs. Les technologies ont remplacé le travail humain à un tel degré, dans tous les secteurs, et dans le monde entier, que le travail a perdu son rôle de force productive principale. Cependant, la production capitaliste n’a pas pour but la richesse concrète, mais l’accumulation de valeur – qui ne se crée qu’avec l’utilisation de la force de travail et qui, avec le surtravail, engendre la survaleur. Et ce n’est pas n’importe quel travail qui crée de la valeur, mais seulement celui qui reproduit le capital investi selon les standards de la productivité mondiale. Voilà pourquoi même des millions de nouveaux travailleurs en Chine ne permettent pas à l’accumulation capitaliste exsangue de se ranimer. Les profits encore obtenus par quelques acteurs économiques, notamment dans le domaine de la finance, ne démontrent nullement que le capitalisme, dans son ensemble, soit en bonne santé. Pour le dire très brièvement, le problème principal aujourd’hui n’est plus seulement l’exploitation du travail (même si elle existe, et plus qu’avant), mais le fait que des couches de plus en plus larges de populations ont été rendues “superflues”

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par une production qui se passe de la force de travail humaine. Il est ridicule d’imaginer pouvoir donner du “travail” à tous les “superflus”. Il faudrait plutôt commencer à imaginer une société qui n’utilise pas son potentiel productif pour satisfaire la quête d’un être fantomatique et fétichiste comme la “valeur marchande”, mais qui se sert de ce potentiel pour satisfaire les besoins humains. La crise du capitalisme est en même temps la crise de ses adversaires traditionnels. Avec la fin graduelle du travail, et donc de la valeur et de l’argent “valable” qui en résulte, toutes les oppositions qui s’y réfèrent ou qui veulent s’en emparer pour en faire un meilleur usage perdent de leur pertinence. Il en est de même pour ceux qui veulent conquérir le pouvoir étatique pour le transformer en levier d’une transformation émancipatrice. Pour pouvoir sortir de la société capitaliste finissante, il faut d’abord se séparer de toutes ses bases, même dans la tête. Cela est plus difficile que ce qu’on peut croire, même si la conscience de l’urgence de cette tâche semble plus répandue aujourd’hui qu’il y a quinze ans. Tous les membres des sociétés actuelles ont grandi et vécu dans des conditions où presque chaque élément de la vie assume une forme marchande et où l’on obtient ce qu’on cherche à travers l’argent gagné par le moyen du travail (le sien ou celui des autres ; du travail présent ou passé). L’idée de disposer d’une grande quantité d’argent est alors évidemment agréable, comme celle de voir les pouvoirs publics mieux utiliser leurs fonds. En revanche, devoir affronter une dévalorisation généralisée de l’argent et du travail peut donner

le vertige et faire peur. Cependant, c’est à partir du constat de cette nouvelle situation créée par la crise qu’on peut commencer à imaginer une société post-capitaliste qui ne se réduise pas à être une autre version de ce que nous connaissons déjà.

Anselm Jappe ainsi que Bernard Friot participeront au débat Après l’économie de marché ? le vendredi 19 octobre à 20h. En partenariat avec Les Amis du Monde Diplomatique.

1 Karl Marx, Manuscrits de 1844 (Économie politique et philosophie), tr. d’E. Bottigelli, Éditions sociales, Paris, 1972, pp. 107 & 108, chapitre “Signification des besoins humains dans le régime de la propriété privée et sous le socialisme”. Traduction modifiée (dans la première phrase citée, Marx parle d’artisans (Handwerker), non d’ouvriers, comme traduit Bottigelli, et ensuite il utilise le mot français “ouvrier”). 2 Je me permets de renvoyer à mon article “Grandeur et limites du romantisme révolutionnaire” (à propos de plusieurs ouvrages de M. Löwy et R. Sayre), Revue des livres (Paris) n° 2, novembre 2011. 3 Voir “De ‘La lucha por Barcelona’ à ‘El elogio del trabajo’. L’anti-capitalisme des anarchistes et anarcho-syndicalistes espagnols des années trente” in Sortir de l’économie n° 4, 2012, consultable au lien suivant : http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/sde-n4-p266.pdf 4 Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard (“Essais”), Paris, 1999.

(cf. www.festivaldeslibertes.be)

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Par Normand BAILLARGEON*

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une proposition économique libertaire “C’est l’espérance, et non le désespoir, qui fait le succès des révolutions”

Nous aurions été enchantés d’accueillir Normand Baillargeon au Festival des Libertés afin de débattre avec lui à propos des alternatives à l’économie capitaliste et de la manière de concrétiser celles-ci. Malheureusement, il n’aura pas pu nous rejoindre tant il lui tenait à cœur de soutenir ses étudiants face au retard accumulé à l’occasion des grandes grèves de 2012. Le mouvement social qui secoue le Québec, rappelons-le, est emmené par les étudiants qui résistent à la hausse des droits d’inscriptions, aux restrictions d’accès à l’enseignement et aux dérives autoritaires du pouvoir québécois qui va jusqu’à promulguer des lois pour entraver la liberté de manifestation et, partant, la liberté d’expression. Nous supposons que cette effervescence sociale sera aussi l’occasion d’une expérience politique dans laquelle les propositions de Normand Baillargeon s’affermiront et seront abordées en prise directe avec la réalité sociale. *Professeur à l’Université de Québec Montréal

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© photo Jérôme Baudet

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“Devant les terribles carences – ce sont souvent de véritables crimes – de nos sociétés, beaucoup de gens et bien des activistes se demandent, avec raison, quel autre mode d’organisation sociale on pourrait imaginer qui nous épargnerait ces carences et ces crimes et qui serait capable de le faire dans la longue durée et pas seulement à court terme ou de manière réformiste”. L’auteur de ces lignes est Noam Chomsky et, à n’en pas douter, il exprime ici tout haut ce que bien des gens pensent tout bas. Mais la réponse qu’il donne à ces questions en étonnera plus d’un. Chomsky poursuit en effet en disant : “L’Écopar est l’effort le plus sérieux que je connaisse pour donner une réponse précise à certaines de ces cruciales questions, une réponse reposant sur une pensée et des analyses sérieuses et crédibles”.

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Éléments d’économie participaliste

© photo Jérôme Baudet

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On peut en croire Chomsky : il s’agit d’un travail immense et sérieux, d’un travail comme on n’en retrouve que trop rarement, aussi bien dans les milieux universitaires que militants et auquel, je dois le dire, je ne pourrai rendre justice en quelques pages. Mais ce travail ambitieux est aussi fort modeste. C’est que les auteurs n’ignorent ni qu’une société est bien plus qu’une économie, ni que le changement social ne se décrète pas, ni enfin que l’instauration d’une économie autre ne peut être que consentie et exploratoire. Et c’est pourquoi ils affirment volontiers que si la conception d’une économie est une tâche importante, elle ne représente qu’une part, cruciale sans doute mais insuffisante, d’une analyse et d’une visée de transformation radicale de la société.

Qu’est-ce donc que cette Écopar ? Il s’agit en fait d’un modèle économique d’inspiration libertaire dont Michael Albert, militant américain bien connu1, et Robin Hahnel, professeur d’économie à l’Université de Washington, sont les créateurs et il suscite, depuis quelques années, un intérêt croissant. On l’appelle en anglais Parecon pour Participatory Economics, en français Écopar pour “économie participative” ou “participaliste”. Si on veut décrire très sommairement cette économie, on pourra dire qu’elle veut distribuer de manière équitable les obligations et les bénéfices du travail social, assurer l’implication des membres dans les prises de décision à proportion des effets que ces décisions ont sur eux, développer le potentiel humain pour la créativité, la coopération et l’empathie, enfin, utiliser de manière efficace les ressources humaines et naturelles.

Pour réfléchir aux questions que l’économie participaliste nous invite à envisager, nous partirons d’une définition de ce qu’est une économie. Une économie est un ensemble d’institutions accomplissant essentiellement trois fonctions : allocation de ressources, production, consommation. Le marché est justement une institution économique puisque par lui on alloue des ressources, on produit et on consomme. Le plan des économies planifiées est un autre exemple d’institution économique et accomplit lui aussi ces trois fonctions. Laissons de côté pour le moment le fait, indéniable et inévitable, qu’en pratique ces modèles purs ne sont jamais entièrement réalisés2 et demandons-nous, avec Albert et Hahnel, selon quels critères il convient d’évaluer les institutions économiques – réelles ou putatives. Poser cette question,

c’est en fait se demander quelles valeurs nous souhaitons voir incarnées et promues par nos institutions économiques. Les créateurs de l’Écopar en proposent quatre, ce qui peut sembler peu mais qui est en réalité beaucoup et est même exactement ce qu’il faut – du moins si on poursuit sérieusement ces valeurs. La première est l’équité. Pour comprendre ce qui est en jeu ici, il est commode de penser à une économie comme à une tarte, qui contiendrait tout ce qu’une économie produit en termes de biens, de services et ainsi de suite. La question de l’équité est de savoir quelle règle de partage doit prévaloir. Ici, quatre écoles de pensée proposent autant de conceptions de l’équité, qui s’incarnent dans autant de maximes distributives. La première défend le paiement selon la contribution de la personne ainsi que celle des propriétés détenues par elle. Ce qui serait alors équitable serait d’avoir droit à ce que vous-mêmes et vos possessions contribuent à la tarte. La deuxième maxime propose le paiement selon la seule contribution personnelle. La plupart des économies et des économistes adoptent l’une ou l’autre de ces maximes ou en proposent des aménagements. Les traditions progressistes les rejettent cependant, notamment parce qu’elles produisent trop d’inégalités et érodent la solidarité. Une autre maxime possible serait le paiement selon le besoin. Notons que cette maxime est admise par la plupart des gens n’ayant pas étudié l’économie (et cela en dit peut-être long sur l’économie…) et par presque tout le monde au moins en ce qui concerne certains biens particuliers comme les soins de santé. Tout en reconnaissant que c’est vers ce critère

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qu’il faut tendre, l’Écopar propose un nouveau critère d’équité : l’effort. C’est là un choix crucial et qui a fait l’objet de bien des discussions et de bien des débats. Explicitons-le. Dans une économie participative, si une journée de travail consiste à, disons, cueillir des fruits, ce n’est pas la quantité de fruits cueillis par X mais l’effort fourni par lui ou elle qui détermine sa rémunération. Bref : à effort égal, salaire égal. Revenons à notre tarte. Sa production suppose du travail, on vient de le voir. Comment organiser celui-ci ? Et qui décide de ce qui est produit et consommé ? On pourrait laisser ces décisions au marché et organiser le travail selon un modèle hiérarchique organisé : en ce cas, certains, en haut, donnent des ordres tandis que d’autres, en bas, les exécutent. Les premiers, dans un marché, sont typiquement les propriétaires des outils de travail, dans une économie planifiée, ce sont les dirigeants du Parti. L’Écopar rejette ces deux options au nom d’un principe d’autogestion. L’idée générale est ici la suivante : chacun de nous doit pouvoir influer sur les décisions qui ont de l’impact sur lui à proportion de cet impact. C’est là une des innovations les plus intéressantes de l’Écopar et elle est lourde de conséquences sur la manière dont les décisions d’allouer des ressources, de consommer et de produire seront prises. Dans une telle économie, la prise de décision à la majorité des voix n’est qu’un des cas possibles de la décision juste : celui où tous les participants sont également affectés par cette décision. Mais il y a des cas où je suis seul à être affecté par une décision : en ce cas, il me revient à moi seul de décider. Notre deuxième valeur est donc l’autogestion.

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La troisième valeur est la solidarité, entendue comme la considération égale du bienêtre des autres. En d’autres termes, l’Ecopar préconise une économie où je suis invité à, et capable de, donner une considération égale au bien-être des autres. La dernière valeur est la variété, entendue ici comme diversité des outputs. Que valent les institutions économiques usuelles si on les évalue selon ces critères ? Puisque la planification centrale a aujourd’hui si peu d’adeptes, je rappellerai simplement ici la critique du marché présentée par les auteurs – mais il faut savoir que leur critique de la première est aussi très sévère3. Ils concluent que loin d’être cette institution socialement neutre et efficiente dont on vante les mérites, le marché érode inexorablement la solidarité, valorise la compétition, pénalise la coopération, ne renseigne pas adéquatement sur les coûts et bénéfices sociaux des choix individuels (notamment par l’externalisation), suppose la hiérarchie du travail et alloue mal les ressources disponibles. Lors d’un entretien, M. Albert m’avouait : “Le marché, même à gauche, ne fait plus guère l’objet d’aucune critique, tant la propagande a réussi à convaincre tous et chacun de ses bienfaits. Je pense pour ma part que le marché est une des pires créations de l’humanité, que sa structure et sa dynamique garantissent la création d’une longue série de maux, qui vont de l’aliénation à des attitudes et des comportements antisociaux en passant par une répartition injuste des richesses. Je suis donc un abolitionniste des marchés, – même si je sais bien qu’ils ne disparaîtront pas demain – mais je le suis de la même

manière que je suis un abolitionniste du racisme”. Si on accepte cela, il faut inventer une nouvelle procédure d’allocation, de consommation et de production : c’est justement ce que propose l’Écopar. Au sein des lieux de production d’une Écopar, personne n’occupe à proprement parler un emploi, du moins au sens où ce terme est entendu d’ordinaire. Chacun s’occupe plutôt d’un ensemble équilibré de tâches, lequel est comparable, du point de vue de ses avantages, de ses inconvénients ainsi que de son impact sur la capacité de son titulaire à prendre part aux décisions du conseil de travailleurs, à n’importe quel autre ensemble équilibré de tâches au sein de ce lieu de travail. De plus, tous les ensembles de tâches qui existent au sein d’une société fonctionnant selon l’Écopar seront globalement équilibrés et il arrivera même, dans ce dessein, que des travailleurs aient à accomplir des tâches à l’extérieur de leur lieu de travail. Ce que de tels lieux de travail produiront sera déterminé par les demandes formulées par des conseils de consommation. Chaque individu, famille ou unité, appartient ainsi à un conseil de consommation de quartier, chacun de ces conseils appartient à son tour à une fédération parmi d’autres, lesquelles sont réunies en structures de plus en plus englobantes et larges, jusqu’au conseil national. Le niveau de consommation de chacun est déterminé par l’effort qu’il fournit, évalué par ses collègues de travail.

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Le mécanisme d’allocation consiste en une planification participative décentralisée. Des conseils de travailleurs et des conseils de consommateurs avancent des propositions et les révisent dans le cadre d’un processus qui a fait l’objet d’un travail considérable de la part des créateurs de l’Écopar, qui ont été jusqu’à en construire un modèle formel. Ils y font notamment usage de procédures itératives, proposent des règles de convergence et montrent comment des outils de communication comme les prix, la mesure du travail ainsi que des informations qualitatives peuvent être utilisées pour parvenir à un plan efficient et démocratique. M. Albert et R. Hahnel considèrent en fait que leur spécification de cette procédure constitue leur plus importante contribution au développement d’une conception et d’une pratique économique libertaire et égalitaire. Des limites d’espace m’obligent à arrêter ici mon exposé – mais des indications bibliographiques suivent ce texte et elles aideront qui le veut à aller plus loin. Je souhaiterais cependant conclure en disant pourquoi ce travail me semble tellement utile et important.

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Contre le cynisme et la fatalité Je partirai d’un constat. Depuis deux décennies d’assaut soutenu du capitalisme, nos mouvements militants ont tout compte fait peu mobilisé, ne l’ont fait que dans une proportion sans commune mesure avec la réaction qu’appelaient et qu’appellent toujours les terrifiantes conséquences qu’a eu ce “train de la mort” néolibéral lancé à l’assaut de toute la planète, et n’ont finalement obtenu que de préserver des acquis et d’empêcher certains maux sans avoir beaucoup de gains positifs à rapporter. L’Écopar fait le plausible pari qu’en proposant des avenues désirables et intellectuellement crédibles, on lutte contre le sectarisme, le nihilisme, le cynisme, on lutte contre un militantisme qui trouve son seul aboutissement dans l’énumération des misères du monde. L’Écopar nous invite à répondre clairement et profondément à la question : “Que voulons-nous ?”. Pour cela il nous incite à construire des modèles désirables et plausibles. Par eux, l’action militante peut se donner des objectifs et une direction, elle peut

P o u r e n s a v o i r p l u s Michael Albert & Robin Hahnel, Looking Forward: Participatory Economics for the Twenty First Century, Boston: South End Press, 1991. Michael Albert, Après le capitalisme. Éléments d'économie participaliste, Editions Agone, Marseille, 2003. Michael Albert, L’élan du changement. Préface de Normand Baillargeon, Écosociété, Montréal, 2004. Normand Baillargeon, “Une proposition libertaire : L’économie participative”. Paru dans Les chiens ont soif, Comeau-Nadeau, Montréal, et Agone, Marseille, 2001. Disponible en ligne à : http://revueagone.revues.org/871

prendre la mesure des progrès accomplis. Sans se contenter de ne viser que des avancées réformistes, elle peut faire reculer cette pernicieuse idéologie selon laquelle le monde que l’on connaît est nécessaire et l’avenir qu’il annoncent un destin contre lequel il serait illusoire et inutile de se battre. En outre, si elle est accomplie avec tout le sérieux qu’elle appelle, la démarche de construction de modèles, qui nous oblige non seulement à expliquer de manière convaincante pourquoi il faut refuser telle ou telle institution, mais aussi par quoi il serait possible et souhaitable de les remplacer, a d’immenses vertus pédagogiques. Enfin, nos luttes souffrent de n’envisager tous les problèmes que dans le cadre que lui donne la propagande des institutions dominantes. La construction de modèles aide de manière forte à imaginer des solutions qui sortent de ce cadre, par exemple en mettant sur pied des institutions fonctionnant selon le modèle construit. C’est justement le cas de l’économie participaliste qui inspire déjà de nombreuses coopératives.

Les alternatives aux institutions du capitalisme et les représentations du salariat seront débattues avec Anselm Jappe et Bernard Friot lors de la rencontre Après l’économie de marché ? le vendredi 19 octobre à 20h. (cf. www.festivaldeslibertes.be)

Michael Albert est, avec d’autres, le fondateur de la maison d’édition South End Press. Il a aussi fondé et il anime le méga-site Internet du mensuel Z [www.zmag.org]. On y trouvera une importante section consacrée à l’Écopar : [http://www.parecon.org/]. 2 On peut par exemple arguer, et cela est très lourd de conséquences pratiques et politiques, que nos supposées économies de marché sont, dans une substantielle mesure, des économies interventionnistes de privatisation/nationalisation des coûts et de privatisation des profits ; ou encore que les firmes transnationales sont, de facto, des modèles d’économie planifiée. 3 Un part de cette critique est celle des économistes néoclassiques, remarquant que pour que la planification soit efficiente, il faudrait que les décideurs puissent connaître et maîtriser l’information nécessaire pour effectuer les calculs permettant l’élaboration du plan et pouvoir imposer les incitatifs qui assureront que les agents économiques accompliront leurs tâches respectives. Mais même si on accorde ces improbables prémisses, de telles économies détruisent systématiquement l’autogestion, empêchent la détermination par chacun de préférences personnelles qui prennent en compte de manière raisonnable les conséquences sociales de ses choix et favorisent la montée d’une classe de coordonnateurs en plus de générer de bien piètres résultats sur le plan de la variété. 1

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Par Amaury GHIJSELINGS*

Intervie

Réflexion d’un altermondialiste dépressif

en voie de guérison Pour les altermondialistes, il y aura un avant et un après Miguel Benasayag. C’est du moins ce que je crois en supposant que mon parcours tient davantage d’un mouvement historique qui me dépasse que de l’anecdotique. Bien que M. Benasayag compte de nombreuses qualités, je me permets de le réduire à sa fonction de psychanalyste en vous recommandant vivement ce “médecin” franco-argentin qui m’a guéri du sentiment de culpabilité qui m’habitait faute de pouvoir formuler un modèle d’organisation sociale alternatif, clé sur porte, au système actuel. Mes premières séances avec l’auteur furent un choc. En rupture avec les idées révolutionnaires dominantes du 20e siècle, M. Benasayag ne nous promet rien ! Platement, il nous fait voir la réalité en face : le monde est beaucoup trop complexe

*Quinoa

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pour que l’homme soit un jour capable de maîtriser son devenir et à terme de mettre en place un système où la justice sociale serait garantie une fois pour toute grâce à un manifeste magique qui, par ailleurs, reste à produire. A vrai dire, je l’avais déjà compris, mais il m’a permis de me déculpabiliser d’avoir pris mes distances avec les grandes idéologies des pères progressistes en affirmant que c’était sans doute la meilleure chose qui m’était arrivé. Ensuite, il a fallu renégocier avec moi-même mon projet existentiel car je m’étais promis-juré-craché sur la tête de Che Guevara que je ferais la révolution ! Cela faisait déjà quelques temps que je vivais mal cette promesse, j’étais un militant triste. C’est ainsi que M. Benasayag nomme ceux qui, animés par l’une ou l’autre idéologie, consacrent leur journée à expliquer à d’autres la recette du Grand Soir et qui se réveillent chaque

matin un peu plus tristes de constater que leur prophétie ne se soit toujours pas réalisée. Bref, j’ai réorienté ma carrière vers un agir local et même si cette thérapie m’a amené à enterrer mes utopies, je me rends compte que mon engagement a repris du sens. En invitant chacun à agir ici et maintenant, c’est l’horizon d’une justice sociale beaucoup plus proche de nous qui se dessine. Aujourd’hui, au travers d’expériences concrètes, des collectifs se consacrent à la mise en place de pratiques qui se différencient du système dominant. En créant ces espaces, d’autres se libèrent et nous prenons conscience de notre puissance d’agir, c'est-à-dire du pouvoir et du plaisir de chaque jour créer d’autres mondes dans l’ancien.

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Interview de Daniel CAUCHY, propos recueillis par Amaury GHIJSELINGS

Benasayag nouveau guide suprême ? Daniel Cauchy, formateur en éducation au développement et à l'environnement, travaille actuellement à la mise en place d’un outil pédagogique visant à aborder les alternatives citoyennes au système dominant. Dans ce but, il a mis en place une soirée de réflexion collective sur la pensée de Miguel Benasayag. Ils seront, tous deux, côte à côte, lors d’une conférence au prochain Festival des Libertés. Daniel Cauchy partage ici son regard sur cet auteur qui est une de ses principales sources d’inspiration dans ses projets pédagogiques.

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Miguel Benasayag semble être devenu un incontournable au sein des mouvements alternatifs et des collectifs citoyens. Comment expliquer ce vif intérêt ? Certains ont compris que notre époque est celle de l’effondrement d’un grand rêve : celui des lendemains qui chantent. Plus précisément la faillite du développement “à l’occidentale” : notre modèle de vie, parce qu’il crée un désastre environnemental et des inégalités de plus en plus insupportables, n’est ni généralisable, ni souhaitable. Les anciens repères ne fonctionnent plus. Nous sommes entrés dans une période d’incertitude et les crises s’accumulent : environnementale, sociale, financière, économique, climatique… la question se pose de comprendre les interactions de ces crises ou plutôt la crise du modèle. Le capitalisme (la modernité occidentale) n’est pas réductible à un mode de production et de distribution de la richesse, il est une culture, une conception du monde, un esprit, un projet. Nos dirigeants semblent bien perdus et tentent de gérer la crise avec les mêmes recettes que celles qui l’ont produite. Dès lors, quand il n’y a plus de modèle, que faire ? Comment repenser l’action dans cette incertitude ? Des associations citoyennes tentent d’expérimenter d’autres voies : un changement par la base, par le quotidien ; un changement de culture. Miguel Benasayag s’intéresse depuis longtemps à ces laboratoires, à ces lieux d’expériences de nouvelles solidarités entre les humains et des humains avec leur environnement. Il

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propose une réflexion alimentant nos pratiques, mais aussi et surtout nous permettant de donner sens à nos actions. Bertolt Brecht nous disait déjà : “Si tu ne peux changer le monde, change ta rue !”. Miguel Benasayag nous explique la validité de cette proposition ! Depuis des années, il observe l’émergence des nouvelles radicalités. Il se définit comme un militant chercheur, il tente d’apprendre avec l’aide de nombreux groupes à articuler la rationalité scientifique et l’engagement existentiel. Il nous aide à sortir de la civilisation de la Promesse et de la Consolation en construisant un sens à l’action en situation, en rencontrant la joie de l’engagement comme mouvement ici et maintenant et non “pour demain”. Il formule très bien les réflexions qui animent de nombreux projets1 : agir pour plus de justice, solidarité, respect tout en sachant qu’il s’agit d’un combat jamais achevé : justice, solidarité et respect sont toujours à construire, jamais atteints. Paulo Freire écrivait : “le monde n’est pas, le monde devient”. Pour Miguel Benasayag, le changement social passera avant tout par une révolution anthropologique. Qu’entend-il par là ? Est-ce lié au courant éco-systémique auquel vous vous référez dans tes approches pédagogiques ? Pour Miguel Benasayag, la question de l'alternative est anthropologique mais pas politique (il dit que la politique vient toujours plus tard). Il nous faut construire des formes de vie différentes de celles que le système nous propose, créer des noyaux de résistance dans notre vie au quotidien. Le pôle alternatif ne peut être qu'un pôle

de vie, un pôle de création. Le monde politique n'a pas la possibilité de résoudre les grands problèmes car son domaine c'est la gestion : il gère ce qui existe au présent. Je vous propose une petite histoire pour éclairer cette question. Elle nous vient d’un des fondateurs de l’approche systémique. Il était une fois un roi de Prusse qui aimait les cerises. Ayant assisté, outré, au spectacle d’oiseaux mangeant les cerises sur les arbres, il commanda à tout le peuple de Prusse d’exterminer les oiseaux. Tout le monde se mit à l’ouvrage, les Prussiens aimaient sans doute aussi les cerises ou alors étaient obéissants, on ne sait. Les oiseaux furent donc exterminés. L’année suivante il n’y eut pas de cerise au royaume de Prusse. Notre ami Benasayag dirait “Il y a de l’épistémologie dans cette histoire”. Bateson aurait dit : cette histoire nous révèle “une façon de penser”, c’est-à-dire de créer une boucle entre un “pâtir”, un modèle du monde et une façon d’agir. En clair : si les oiseaux mangent les cerises (cause), en les éliminant, j’aurai des cerises (effet). Notre drame actuel est clairement exprimé dans cette petite histoire. Nous coupons la réalité en morceaux, isolons ces morceaux de leur contexte et de leurs rétroactions, nous nous croyons maîtres du monde, indépendants et supérieurs du reste de la vie. Depuis lors, les rois de Prusse se sont multipliés et les oiseaux massacrés aussi ! Notre culture a oublié les liens. Cette manière de penser, nous séparant du vivant, nous instaurant comme maîtres d’une réalité prévisible et contrôlable s’est avérée désastreuse. Elle

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a certes permis de fabriquer de belles locomotives mais, maintenant, elle montre ses limites. Le mouvement que l’on a appelé “systémique” a principalement porté une attention à cette “façon de penser” et à son dépassement. Chaque époque, mais aussi chaque culture, a construit une façon de se représenter le monde ou plutôt de le fabriquer. Ce courant appelle “épistémologies” ces façons singulières de fabriquer le monde. Les grands pères fondateurs de cette révolution ont, chacun à leur manière, montré que la façon de penser des Occidentaux (c’est ainsi que Gregory Bateson synthétisait la pensée analytique et linéaire actuelle) avait certes permis de construire d’admirables machines, mais nous avait amenés à tout considérer comme des machines, y compris le vivant et nous-mêmes ! Ceci nous a conduits à l’impasse : le vivant relève d’autres fonctionnements que celui des machines triviales ; il est auto-organisé et complexe.

de notre façon de concevoir le monde et notre place en son sein. Dire que la crise est paradigmatique, épistémologique, anthropologique sont différentes manières d’attirer l’attention sur notre façon de concevoir le monde, le vivant, l’homme.

Bateson écrivait : “La plupart de nos problèmes proviennent de l’écart entre notre mode de pensée et le mode de fonctionnement de la nature”. Considérant le vivant comme une machine prévisible, la modernité a cru devenir maître de la vie et maître de son destin.

Exprimé plus simplement, nous pourrions dire qu’une des grandes caractéristiques de l’homme est sa capacité à se raconter des histoires et de vivre “dans” les histoires qu’il se raconte. Nous vivons dans une maison de mots disait Michel Tournier ! Et l’histoire que nous nous racontons en Occident, disons notre grand récit, est assez spéciale et nous l’avons pas mal exportée. Sa forme contemporaine s’est élaborée progressivement sur quelques grandes inventions qui datent du XVIIe siècle. Nous avons inventé le réel objectif et il convenait que ce réel ait une forme particulière, qu’il soit mesurable, quantifiable, maîtrisable. Pour ce faire, l’observateur et l’esprit furent séparés de l’objet observé. Il fallait découper les objets d’étude en petits morceaux. Les lois de la nature étaient découvertes et le fonctionnement de la grande horloge dévoilé. L’homme rationnel allait devenir maître de son destin, la médecine allait éradiquer la maladie, l’économie, créer l’abondance pour tous… La figure du progrès et la promesse du paradis sur terre s’installèrent dans notre imaginaire collectif.

Pour les systémiciens, la crise est donc dans notre façon de penser, c’est une crise épistémologique avant d’être une crise économique, sociale ou climatique. Si l’on parle d’un indispensable changement de paradigme, c’est en ce sens : changer les bases, ou plutôt les prémisses

Personnellement, je comprends Miguel Benasayag comme un héritier et un continuateur de cette révolution “systémique”, mais ce mouvement systémique a ceci d’inconfortable : on ne sait où il commence ni où il se termine ! Les grands thèmes de la systémique sont développés

par Benasayag : questionner notre représentation du réel, la place de l’observateur dans l’observation, le lien entre la pensée, le sentir (le pâtir) et l’action, le rapport entre le tout et la partie ; considérer le vivant comme auto-organisé, comme étant un mouvement, un processus plutôt qu’un état… Miguel Benasayag nous invite à repenser l’engagement en fonction de cette “nouvelle” façon de concevoir le monde.2 Il nous invite à articuler notre engagement et notre action à cette épistémologie. Benasayag n’a pas le monopole des idées qu’il développe. Quels sont les autres auteurs dont la pensée s’articule à la sienne ? Je me méfierais fort d’un prophète isolé ! L‘épistémologie de Benasayag est dans la continuité, est l’héritière des travaux de Bateson, de Von Foerster, de Maturana et de Varela, de Von Bertalanffy… et de tous les auteurs et mouvements sociaux qu’il cite. C’est passionnant de se rendre compte qu’un peu partout dans le monde des groupes de recherche vont formuler des idées très proches : Paulo Freire et le mouvement de l’éducation populaire au Brésil, Edgar Morin en France, les systémiciens aux Etats-Unis… Les idées de système, de rétroaction, de boucles de l’action et de la pensée, de complexité se formulent différemment mais émergent dans différentes disciplines et dans différents endroits du monde simultanément. Quant à l’engagement, les mouvements sociaux indiens et l’expérience du Chiapas seront importants pour Miguel Benasayag. Il souligne le pas de côté

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décisif de ces mouvements par rapport au politique. À ses yeux, les plus intéressants de ces mouvements se placent dans un "au-delà" de la logique du pouvoir et tentent, sans modèle, sans attendre le grand soir et ses lendemains qui chantent, de changer la société, de transformer la vie en partant des situations concrètes. Des mouvements variés apparaissent un peu partout et ont des similitudes. Pour synthétiser très fort, ce sont des mouvements qui savent que le changement ne viendra pas d’“en haut”, que cette fois-ci c’est un changement de culture, de valeurs, de façon de vivre, de concevoir la vie qui est nécessaire. Un changement “anthropologique”… Le changement viendra “d’en bas, à gauche” écrit le souscommandant Marcos. Pour expliciter cela, je voudrais citer Bruno Latour, qui écrivait dans un article paru dans Le Monde : “Jusqu’ici, la radicalité en politique voulait dire qu’on allait révolutionner, renverser le système économique. Ce que nous avons à mettre en œuvre est d’un tout autre ordre : la crise écologique nous oblige à une transformation si profonde qu’elle fait pâlir, par comparaison, tous les rêves de changer de société. La prise du pouvoir est une fioriture à côté de la modification radicale de notre train de vie. Que peut vouloir dire aujourd’hui “l’appropriation collective des moyens de production” quand il s’agit de modifier tous les moyens de production de tous les ingrédients de notre existence terrestre ? D’autant qu’il ne s’agit pas de les changer “en gros”, d’un coup, totalement, mais justement en détails par une transformation minutieuse de chaque mode de

vie, chaque culture, chaque plante, chaque animal, chaque rivière, chaque maison, chaque moyen de transport, chaque produit, chaque entreprise, chaque marché, chaque geste”3. Des mouvements donc, non plus seulement de lutte pour la distribution équitable du gâteau, mais pour changer sa recette, comme le dit si bien Serge Latouche. Ces mouvements savent que nous ne connaissons pas la réponse avant d’avoir posé la question ! C’est à la création de quelque chose de neuf que nous assistons, c’est à la création de quelque chose de neuf que nous participons. Ces mouvements ont intégré les idées d’interdépendance, d’écologie, de limites de notre biosphère, de solidarité comme indispensable balance à la compétition. Ils tentent de répondre aux défis de notre temps et savent que si nous pouvons nous inspirer des expériences antérieures, c’est pourtant quelque chose de neuf qui est à construire. Miguel Benasayag a beaucoup écrit et nous en tirons déjà plusieurs citations. Selon vous, laquelle résume le mieux sa pensée ? Résumer la pensée de cet auteur serait plutôt difficile ! Je choisis une citation qui exprime notre interdépendance avec le vivant. Notre association tente de s’enrichir d’autres cultures, et l’idée que nous appartenons au vivant et non l’inverse traverse les traditions. Nous recevons notre identité de nos appartenances. Miguel écrit : “Nous ne sommes que liens. Avec nos amis, notre famille, notre environnement… Tout ce réseau forme le soubasse-

ment dont nous sommes la résultante. La question “à qui vais-je me lier ?” n’a aucun sens.”

Miguel Benasayag nous parlera au Festival de l’engagement dans une époque obscure en dialogue avec Daniel Cauchy et Pablo Servigne, le mercredi 24 octobre à 19h. En partenariat avec Quinoa et Rencontre des continents. (cf. www.festivaldeslibertes.be)

1 Citons notamment : Les villes en transition, la pédagogie de Recherche Action pour la Résolution de Problèmes Communautaires de Claude Poudrier (Québec), les AMAP… qui œuvrent “en situation” sans attendre que le changement ne vienne d’en haut. 2 Tout en sachant que cette façon de concevoir le monde est très ancienne ! Tchouang-tseu a dit : “On ne peut pas chosifier le monde sans préalablement se chosifier soimême.” 3 Bruno Latour, “L'avenir de la terre impose un changement radical des mentalités”, Le Monde, 4 mai 2007.

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Par Sébastien KENNES* et Sophie LEONARD**

D’autres mondes en chantier

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“Nous avons désespérément besoin d’autres histoires, non de contes de fées où tout est possible aux cœurs purs, aux âmes courageuses, ou aux bonnes volontés réunies, mais des histoires racontant comment des situations peuvent être transformées lorsque ceux qui les subissent réussissent à les penser ensemble.” Isabelle Stengers. Au temps des catastrophes

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changement 7.

A cette occasion, Rencontre des Continents et Bruxelles Laïque ont réuni différentes initiatives actives sur la scène bruxelloise1 dans des domaines aussi variés que l’agriculture paysanne et urbaine, le logement, le compostage, l’artivisme, la gestion de l’eau, la mobilité… mais partageant un horizon commun : construire une société plus juste, plus solidaire, davantage respectueuse de l’humain, de l’environnement et de la planète. *Rencontre des Continents **Bruxelles Laïque Echos

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© photo Jérôme Baudet

Lors de sa précédente édition, le Festival des Libertés a questionné les utopies porteuses d’un projet de société alternatif au modèle dominant. Ne nous cantonnant pas au niveau réflexif et conceptuel, nous avions également souhaité aller à la rencontre de ceux qui cheminent concrètement, à travers des pratiques et des expériences d’utopies vécues ici et maintenant.


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u-delà de faire connaître ces projets à un plus large public, cette table-ronde avait pour objectifs principaux de comprendre les principes qui guident ces actions et de permettre un échange sur les questions que se posent les acteurs ainsi que sur les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs pratiques. Un échange riche et un bel exercice d’écoute et d’intelligence collective que nous avons souhaité renouveler et inscrire dans la continuité de cette édition 2012 du Festival des Libertés.

A

Le marasme dans lequel nous sommes toujours embourbés, cette “crise” dont on ne voit comment sortir et qui renforce chez la plupart un sentiment d’impuissance, des replis identitaires et la crispation sur de vieilles recettes dont on sait pourtant qu’elles sont éculées… Cette “époque obscure” rend en effet d’autant plus nécessaire la mise en lumière d’initiatives citoyennes qui, à des échelles certes locales et sans doute encore trop souvent méconnues, ne se contentent pas de rêver à “un autre monde” et à des lendemains meilleurs utopiques, mais œuvrent concrètement à la construction de nouveaux dispositifs d'action citoyenne, de façons d'agir et de penser, d'espaces de collaboration qui sont autant d'expressions “d’autres mondes en chantier” et d'alternatives possibles. Sans viser à retransmettre l’exhaustivité des échanges (y compris préparatoires) à la table-ronde, la présente contribution vise à faire la synthèse des réflexions et questionnements principaux qui ont tra-

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versé nos échanges en 2011, parmi lesquels la question de la participation et de l’accessibilité de ces initiatives à un public plus large, question que nous souhaitons approfondir cette année. Un changement de culture politique Au-delà des différents champs d’action, de la diversité des thématiques et de modes d’action très variés, ces projets témoignent d’abord de l’émergence d’une nouvelle culture politique de l'engagement où la réappropriation du politique et des questions de société ne passent pas/plus uniquement par les voies traditionnelles des structures institutionnalisées (associations, partis, syndicats...) ou lignes idéologiques. Partant de problématiques et de situations concrètes liées aux crises que nous traversons, comme l’absence de logement ou des problèmes récurrents d’inondation dans un quartier, cette autre manière d’agir en politique se concrétise par la mise en place d’actions collectives et territorialisées, plus ancrées dans l’expérience et le quotidien. Si ces actions comprennent, de par leur existence même, une part de dénonciation et de critique du modèle en place, l’objectif des acteurs impliqués vise avant tout à participer concrètement à l’élaboration de modèles alternatifs viables à long terme, sur le plan social, culturel, écologique et économique. Loin d’une conception passive de la démocratie, où le citoyen se limite, à travers son vote, à déléguer la gestion des biens communs2 à un pouvoir politique3

ou à s'en remettre à des opérateurs privés dotés “d'expertise technique”, les acteurs ici impliqués se réapproprient le droit à définir leur environnement politique, économique, culturel, écologique… et à proposer des solutions pragmatiques. Cette réappropriation passe par la construction de savoirs collectifs et d’une expertise citoyenne, par la récupération d’espaces publics privatisés, mais aussi par la libération des imaginaires, de la créativité et du plaisir. C’est un travail de longue haleine, tant les chantiers sont multiples, béants et le plus souvent urgents. Pourtant, sans naïveté, en toute conscience du chemin à parcourir, des rapports de force et des embûches, ces citoyens, à travers la mise en place de projets tels que des potagers collectifs, des occupations de logements vides ou des pratiques de désobéissance civile, transforment en douceur le paysage et la société. Des questions et des pistes Ces initiatives préfigurent-elles un modèle alternatif au capitalisme néolibéral dominant ? Bien qu’elles revendiquent des principes à vocation universelle, le droit à un logement pour tous par exemple, et qu’elles soient animées d’un désir de changement radical et profond, ces expériences collectives ne prétendent pas détenir un modèle idéal, généralisable dans tous les contextes et à l'échelle planétaire. Il s’agit avant tout d’essaimer4, de montrer des exemples et modèles, de donner

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l'envie, l’espoir, d’inspirer. Les projets sont également considérés comme des processus évolutifs. Ainsi, un squat pourra après une certaine période légaliser sa situation, en obtenant une convention temporaire d’occupation et, au-delà encore, c’est le changement des normes qui sera visé. La mise en place d'un potager collectif peut déboucher sur la mise en place d'autres potagers ou projets sur des terrains en friche appartenant à la commune, … Quel lien établir entre ces initiatives citoyennes et le pouvoir politique ? Faut-il, pour obtenir ce changement en profondeur, institutionnaliser ces projets ? La question du rapport au pouvoir politique est prégnante et complexe, les réponses varient également. Parmi les différentes initiatives présentes à la table-ronde en 2011, plusieurs articulations apparaissent allant d’une inexistence totale de liens à différentes formes d’institutionnalisation : à des projets, au départ entièrement portés par des bénévoles, ont, à terme, obtenu un financement public permettant dans plusieurs cas l’engagement de personnel ou la pérennisation d'un projet. Plusieurs acteurs mettent en avant la crainte de récupération, de confiscation ou de transformation des projets vis-à-vis des objectifs initiaux. Mais la plupart des acteurs ne refusent cependant pas toute alliance avec les pouvoirs publics à la condition que ceux-ci acceptent de sortir d’une logique verticale de la participation et reconnaissent pleinement la richesse de l’expertise citoyenne et col-

lective. Une reconnaissance qui passe sans doute par la constitution d’une masse critique assez puissante pour se faire entendre, laquelle n’est possible sans une large transmission d’informations et une visibilité de ce qui existe déjà. D’aucuns pensent, par ailleurs, que la voie de la légalisation et du changement des normes est nécessaire pour assurer la pérennisation des projets et une inscription plus large dans le long terme, et que l’argent public doit ou pourrait servir à financer des processus de réappropriation et de gestion des biens communs. Il s’agit aussi de pouvoir faire alliance avec le pouvoir politique sans qu’il ne prenne la main, sans qu’il ne se substitue à nouveau aux citoyens, qu’il ne fasse “à la place de”, une préoccupation partagée par ces acteurs dont l’action consiste avant tout à sortir des logiques d’assistanat, à autonomiser, émanciper. En d'autres mots, “agissons, le politique suivra...” Une autre préoccupation liée à la croissance de ces projets collectifs menés le plus souvent en autogestion, et à l’engagement de personnel, tient aux constats que cela amène parfois certains à se mettre en retrait par rapport à leurs responsabilités, voire que cela dépolitise l’action, au risque de perdre de vue la finalité de changement radical du système. D’une manière ou d’une autre, le rapport au pouvoir, aux structures politiques, aux experts et le constat d’un décalage entre

“la politique d’en haut” (“La politique”) et celle des “gens de la rue” et des “citoyens-militants” en action (“Le politique” au sens de l'engagement), sont donc très présents au niveau des réflexions qui animent ces acteurs aspirant à plus de – ou à une réelle – démocratie participative. Comment favoriser l’autonomie et la réappropriation par les citoyens ? Cette question est également transversale aux expériences présentes. Plusieurs difficultés sont rencontrées à ce niveau : l’urgence des situations, à l’instar des personnes qui vivent dans la rue et qui ont avant tout besoin d’un lieu où se stabiliser ; les logiques d’assistanat mises en place par les pouvoirs publics et de nombreuses associations qui ont fait “à la place de”, volontairement ou non ; le sentiment pour beaucoup que “cela ne nous concerne pas” ou “qu’on n’y connait rien”. Pour les acteurs présents, il faut agir localement, sur des situations concrètes, ce qui ne signifie pas que l’action ne soit pas articulée à une vision qui tient compte des enjeux plus globaux. Les acteurs mettent également en évidence la nécessité d’avoir des porteurs de projets. Mais l’objectif, une fois encore, n’est pas de “faire à la place de”. Il s’agit dès lors de donner des outils, construire des savoirs collectifs dont la transmission et l’échange sont très importants, notamment par rapport à la culture de masse qui valorise exclusivement la consommation et le profit indivi-

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duel. Le rôle des logiciels libres et des médias alternatifs dans ce partage a été souligné. Il s’agit aussi avant tout d’ouvrir sur d’autres imaginaires, un autre lien au vivant, d’autres manières de “bien vivre”5… La question du temps a été également soulevée par de nombreuses personnes lors de la table-ronde : comment ré-aménager son temps ? Comment en libérer ? Pour d’aucuns, la diminution du temps affecté au travail salarié, et donc de revenu monétaire, peut être compensée par d’autres apports non monétaires : des légumes cultivés dans un potager collectif, la production d'engrais organique issu d’un projet de compost de quartier, l’apprentissage d’une langue dans un service d’échange local, une vie communautaire plus conviviale, l'impact direct d'une action de désobéissance civile, ou la création de liens de solidarité entre habitants ou communautés... La liste est longue. Comment favoriser la solidarité dans une société individualiste ? Dans une société où la solidarité a été le plus souvent déléguée à l’Etat et où règnent les dogmes du profit, de la compétition, du rendement… il est nécessaire de réapprendre à coopérer, à vivre ensemble. C’est, par exemple, le principe de base des GASAP 6 (Groupe d'Achat Solidaire de l'Agriculture Paysanne) où les consommateurs partagent les risques avec les producteurs et agriculteurs par l’intermédiaire d’un revenu fixe.

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Pour que cela marche, un investissement collectif important est indispensable, il s’agit dès lors de promouvoir les investissements autrement que par le profit et le rendement, mais par des dividendes sociaux, environnementaux, spirituels… Il s’agit de renouer concrètement avec d’autres valeurs à l’instar de la convivialité, la lenteur, la mesure… d’inventer d’autres manières d’habiter. Des dispositifs et projets concrets sont ainsi mis sur pied pour garantir cette solidarité, comme les leviers anti-spéculatifs des “Community Land Trust”7 ou la création d’une régie foncière agricole par la jeune asbl Terre-en-vue8. Comment éviter l’éparpillement ? Une autre question importante au regard du foisonnement des chantiers en cours est leur mise en réseau(x). Différentes plates-formes et réseaux existent déjà. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle super structure capable de tout coordonner et qui redeviendrait inévitablement verticale, mais l’idée est plutôt de questionner la façon dont les groupes et collectivités qui “inventent” des pratiques innovantes, émancipatrices, “font mouvement” collectivement et nous proposent de nouveaux processus à l’œuvre à travers le monde au niveau local et global. Nous devons mutuellement nous comprendre et comprendre comment ces “nouveaux mondes en chantier” s’entraident, se nourrissent les uns des autres, sont des relais réciproques, créent des réseaux d’appuis. Comprendre et parta-

ger aussi comment ces alternatives proposent – peut-être – les ébauches d’un nouveau grand récit, d’un nouvel horizon, d’un nouveau “rêve” en rupture avec l'idéologie du capitalisme néolibéral ! “Un monde qui contienne de nombreux mondes” comme disent les zapatistes. Et ainsi favoriser l'émergence d'un partage de savoirs et savoir-faire, de “techniques” et recettes élaborées9 par les groupes pour penser ensemble, agir, prendre des décisions, s’organiser, se mettre en “mouvement”. Comment garder une ouverture à tous ? Comment favoriser une diversité culturelle et sociale dans ces initiatives ? Comment construire “par tous et pour tous” des expériences qui n’excluent pas certaines catégories de personnes ? Comment favoriser la participation de publics marginalisés ? Cette dernière préoccupation fondamentale traverse aujourd’hui de nombreux collectifs, organisations et mouvements sociaux qui constatent en partie un manquement à ce niveau. Car il s'agit bien d'un enjeu de société que d'apprendre à co-construire ces nouvelles initiatives citoyennes et alternatives en ne restant pas qu'entre publics “nantis ou convaincus”. Quid de l'échange et communication avec des populations marginalisées ou issues d'autres cultures par exemple ? Par devoir de solidarité et pour plus de justice sociale et écologique dans nos sociétés, il nous faut concevoir ces autres mondes en tenant compte de la

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richesse culturelle et de la mosaïque sociale de nos sociétés contemporaines. Pour que cette diversité ne soit pas perçue comme un obstacle mais plutôt comme un levier de rapprochement entre les peuples, et ce pour un meilleur vivre ensemble pour tous et par tous.

1 Le début des Haricots, Habitat groupé et solidaire 123 rue royale, le collectif Artivist, Placeovelo, l’asbl Worms, les Etats Généraux de l’Eau à Bruxelles et les Community Land Trust. Retrouvez les traces de cette table-ronde : http://www.festivaldeslibertes.be/2011/fase5.php?event=4 81#D%C3%A9bats 2 Lire l’article de Pablo Servigne dans Bruxelles Laïque Echos n°77, 2e trimestre 2012, “Redécouvrir les communs”, pp. 15-18. En ligne : www.bxllaique.be 3 Ce pouvoir politique, – comme l’a bien analysé l’expérience des EGEB (Etats Généraux de l’eau à Bruxelles) sur la question de l’eau –, déléguant lui-même à un pouvoir administratif qui au final déléguera à un pouvoir technique. http://www.egeb-sgwb.be 4 Selon la définition du Petit Robert : 1. V. intr. quitter la ruche en essaim pour aller s’établir ailleurs / par anal. Se dit d’une collectivité dont se détachent certains éléments pour émigrer et fonder de nouveaux groupes. 5 Au sens du terme “Buen Vivir” utilisé notamment en Amérique Latine. 6 www.gasap.be 7 http://communitylandtrust.wordpress.com/ 8 http://www.terre-en-vue.be/ 9 Au sens où Isabelle Stengers et Philippe Pignare utilisent le mot dans leur ouvrage La sorcellerie capitaliste, p 179. “… une culture des recettes … une expérience de milieu qui évite que chaque nouveau groupe ait à “tout réinventer”.”

Le Festival accueillera des représentants des associations le Début des Haricots, la Foire aux SavoirsFaire, le Réseau Financement Alternatif, le SELouverture, la Zinneke Parade, les Equipes populaires et la Poissonnerie à l’occasion du Forum D’autres mondes en chantier 2.0, le dimanche 21 octobre à 15h. (cf. www.festivaldeslibertes.be)

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Par Josué DUSOULIER*

Les initiatives

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Saisir l'opportunité de réinventer notre mode de vie

*Co-fondateur d'Ath en transition et du réseau Transition Wallonie-Bruxelles, chargé de projet “Initiatives de transition” chez les Amis de la Terre-Belgique

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© photo Jérôme Baudet

A l'heure où notre civilisation occidentale est soumise à des défis sans précédents, où de plus en plus de spécialistes constatent un épuisement accéléré des ressources et nous prédisent la fin de la croissance économique1, les réactions des gouvernants et du monde économique dominant freinent les adaptations nécessaires. Des groupes de citoyen(ne)s ne les attendent pas pour commencer à transformer leur quartier, leur ville et leur mode de vie de façon créative, solidaire et enthousiasmante... Ce sont les initiatives de transition.

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es initiatives de transition, ce sont des groupes de citoyens qui ont décidé de prendre les choses en main. Dans un même village, un même quartier ou une même ville, ils commencent tout simplement à agir pour s'adapter aux changements climatiques, à la fin du pétrole abondant et bon marché ainsi qu'à la fin de la société basée sur la croissance économique, qui suivra inévitablement. Car comme cela a été rappelé lors de la dernière conférence internationale de l'ASPO2 : “Les lois de la physique sont plus fortes que celles de l'économie”. En d'autres mots, la croissance économique n'est pas possible sans énergie abondante et bon marché.

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© photo Jérôme Baudet

Ces collectifs citoyens ont décidé de choisir au lieu de subir, de construire au lieu de détruire. Ils saisissent l'opportunité de réinventer et mettre en place dès maintenant un mode de vie moins énergivore et plus résilient qui, après une période transitoire pas forcément simple, pourrait être beaucoup plus enthousiasmant et vivifiant que l'actuel. Nous y reviendrons plus loin dans cet article. Ces initiatives ne prétendent pas avoir la seule et unique solution à tous les problèmes. Il s'agit plutôt d'une expérimentation humaine à grande échelle qui teste des solutions adaptées aux contextes locaux. Ainsi, chaque initiative de transition se base sur quelques principes simples pour construire sa propre vision d'un futur préférable et commencer à la mettre en œuvre en accordant une grande importance au respect de l'autre, au plaisir de faire, d'apprendre et d'être ensemble.

Résoudre l'ambivalence qui est en nous Chaque jour, nous sommes soumis à des messages contradictoires : “il faut diminuer les émissions de CO2” et “consommer pour relancer la croissance” ou encore “la diminution de la biodiversité est très inquiétante” et “des milliers de semences naturelles sont interdites à la vente”. Cette situation crée une atmosphère de doute et de crainte. Beaucoup de personnes sont conscientes qu'il faut “changer les choses” et “qu'on ne peut pas continuer comme ça”, sans savoir ce qu'elles peuvent faire. Ce que font très bien les initiatives de transition, c'est d'être des lieux de partage de ces questionnements et de réduction de l'ambivalence et de l'inconfort. On se rend compte qu'on n'est pas seuls à se poser ces questions, et qu'en se mettant ensemble, on peut faire « changer les choses ». Ce qui permet de se sentir mieux, plus en harmonie avec soi-même, avec son environnement et avec ses valeurs. Les principes des initiatives de transition Les initiatives de transition se basent sur quelques principes3 de bon sens et un esprit positif et vivifiant. Parmi les notionsclés, on trouve la résilience locale, la relocalisation et le changement culturel. Découvrons de quoi il s'agit... Actuellement, notre mode de vie occidental est basé sur les échanges internationaux, les transports de personnes et de marchandises, la consommation d'énormément d'énergie et un gaspillage colossal. Or, environ 80 % de l'énergie consommée dans le monde provient de combustibles

fossiles (pétrole, charbon, gaz)4. Non seulement ces ressources sont en voie de raréfaction mais leur utilisation est une des causes principales du réchauffement climatique. Cela rend notre mode de vie insoutenable à long terme et notre système économique excessivement fragile. En réponse à cette situation, les initiatives proposent de développer une résilience locale, qui est la capacité des territoires à résister et s'adapter positivement aux chocs majeurs à venir. Ces derniers seront inévitables car causés par les perturbations climatiques, la fin de l'ère du pétrole bon marché et du système économique mondialisé. En pratique, les initiatives de transition vont viser le développement des liens sociaux et de solidarité de quartier. Mais aussi la construction d'une économie plus diversifiée et plus locale basée sur les circuits courts et équitables. On programme aussi et surtout la diminution de notre dépendance au pétrole. Le résultat attendu est un territoire avec une économie plus robuste, plus capable de s'adapter de façon solidaire et créative, et où il fait bon vivre. Le deuxième principe concerne la relocalisation de ce qui peut l'être. Car moins de pétrole et moins d'énergie signifie des transports de plus en plus chers, et donc moins de transports. Mais ce qui peut apparaître bon pour le climat pose un sérieux problème au système économique mondialisé. Une mesure de bon sens est donc de relocaliser tout ce qui est possible, en commençant par la production alimentaire, mais aussi l'économie, l'énergie, les transports, etc. Non pas pour viser l'autarcie, mais une certaine autonomie : il restera toujours des échanges à faire, ce n'est pas

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la fin du commerce ! Mais quel est le sens de faire pousser des légumes à des centaines ou à des milliers de kilomètres et de les transporter, alors qu'il est possible de les cultiver localement en émettant beaucoup moins de CO2 et en créant de l'emploi local ? Les initiatives de transition ont tendance à viser un rapport 80/20, c'est à dire produire localement au moins 80 % de tout ce dont nous avons réellement besoin5. De même, il ne s'agit pas de reproduire les fonctionnements économiques actuels à un niveau local, mais de créer une économie vertueuse, plus éthique et solidaire, basée sur les besoins et aspirations de la collectivité locale, consciente des limites des écosystèmes. Enfin, la transition est aussi et surtout un changement culturel. Entrer en transition c'est bien plus que cultiver ses légumes, manger bio ou rouler à vélo. Le changement n'est pas uniquement “matériel”. Prenons un exemple : lorsque nous observons une personne qui gagne beaucoup d'argent, qui possède une belle maison dans un beau quartier, une grosse voiture, des appareils électroniques de dernière génération, qui part en vacances plusieurs fois par an, etc., la tendance majoritaire est de prendre cette personne comme un modèle. On dit qu'il a “réussi sa vie”. Et pourtant, cette façon de vivre n'est pas soutenable, émet beaucoup de CO2, épuise les ressources de la planète, est basée sur des inégalités sociales ici et ailleurs... Où est la réussite ? Nous avons eu beaucoup de chance de profiter de ce système pendant quelques années, mais aujourd'hui que nous avons conscience de ses effets pervers, il est temps de revenir à un mode de vie plus raisonnable.

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C'est donc d'un véritable changement culturel dont il s'agit, un changement de notre image du monde. Un monde où l'on ne rêve plus d'avoir beaucoup d'argent et d'aller en vacances en avion, mais où l'on rêve d'une vie en harmonie avec nous-mêmes, avec nos voisins, avec notre écosystème. Où l'on a le temps de se rencontrer, de voir grandir les enfants, de se promener, d'exprimer sa part d'artiste, et où l'on a le temps, tout simplement... Ce changement vient progressivement, au fur et à mesure de la démarche, avec au départ une prise de conscience suivie d'abord de petits gestes qui deviennent ensuite progressivement de plus en plus importants.

basent sur une analyse lucide des défis actuels pour ensuite libérer l'imagination et la créativité afin d'imaginer un futur préférable au présent, au delà de ces crises. Un futur où nous n'aurons plus besoin des combustibles fossiles, où nous nous serons adaptés aux changements climatiques et où l'économie locale sera florissante et offrira une place à tout le monde. Cette vision positive du futur est évidemment construite collectivement. Elle est tellement attractive et inspirante, que peu à peu, on se sent aspiré vers elle. Elle nous fournit des objectifs positifs à atteindre et agit comme un guide qui nous aide à imaginer les étapes pour y arriver.

Une vision positive et attractive

En pratique ?

Depuis les années ‘70 et la publication du fameux rapport du “Club de Rome”6, des citoyens, associations et scientifiques militent pour un changement profond de modèle de société. Pourquoi dès lors les initiatives de transition ne connaissent un tel engouement que maintenant7 ?

Même s'il y a des principes de base, il n'y a pas un modèle unique d'initiative de transition. Chaque groupe définit ses objectifs et choisit ses projets en toute autonomie, en fonction de ses ressources et de son contexte. Au départ, on voit souvent apparaître des activités d'information, des projets citoyens locaux (ex : un potager collectif, le partage de jardins, des démarches de consommation responsable, des activités avec les écoles, des ateliers de permaculture, des fêtes...) qui, progressivement sont portés par de plus en plus de citoyen(ne)s. Dans les initiatives plus avancées, notamment en Angleterre, on remarque que ces projets participent grandement à la (re)construction d'une économie locale éthique et solidaire8. Elles ouvrent des commerces communautaires, créent des entreprises locales de production d'alimentation ou encore d'énergie renouvelable. En toute indépendance, certaines collaborent déjà

Sans doute que le contexte actuel y est pour quelque chose, mais cela n'explique pas tout. Il est très probable que leur succès planétaire soit dû à leur approche positive et contextuelle qui part de la question suivante : “Et si notre réponse au pic du pétrole, aux changements climatiques et aux crises économiques ressemblait plus à une fête qu'à une marche de protestation ?”. En pratique, plutôt que d'informer à partir de scénarios apocalyptiques et d'attendre que le changement se mette en place par peur du futur, les initiatives de transition se

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avec les autorités communales pour donner plus d'ampleur à leurs projets. Les initiatives de transition en Belgique et dans le monde Le réseau mondial des initiatives de transition est impressionnant et dynamique. Il permet de s'inspirer mutuellement, de partager les réussites et les difficultés, mais aussi d'augmenter notre courage et notre détermination, grâce au sentiment de faire partie d'un mouvement massif et enthousiasmant. La première initiative de transition a débuté en 2006 dans la ville de Totnes en GrandeBretagne. Un groupe de citoyens avait décidé de se lancer dans une expérimentation citoyenne à l'échelle de leur quartier, sans savoir où cette démarche allait les mener. Le mouvement s'est propagé à travers le monde de façon extraordinaire : du Portugal au Japon et du Canada à l'Afrique du Sud, en passant par les États-Unis, le Brésil, l'Inde, la Roumanie, l'Allemagne, la Belgique... Ainsi, on compte à la mi-2012, plus de 1000 initiatives dans 34 pays, et autant en lancement... Les initiatives de transition se développent depuis 2008 en France, au Québec et en Belgique francophone, notamment sous l'impulsion des Amis de la Terre – Belgique qui ont fait connaître ce mouvement. Fin 2010, la traduction du Manuel de transition de Rob Hopkins9, ainsi que la parution début 2011 d'un excellent numéro de la revue belge Imagine10 consacré aux initiatives de transition, ont donné un coup d'accélérateur à leur développement chez nous. A la mi-2012, on compte un peu plus

d'une quarantaine d'initiatives en Belgique : de Tervuren à Etalle, en passant par Bruxelles, Grez-Doiceau, Ath, Liège, La Louvière, Namur ou encore Merchtem11... A Bruxelles, des groupes de transition sont par exemple actifs à Ixelles, Schaerbeek et St-Gilles... et en création à Evere et à Anderlecht. L'avenir est ouvert Notre monde est actuellement soumis à des “crises” multiples. Or, on voit très peu de signes de remise en question de notre mode de vie de la part des décideurs politiques et économiques. Mais un peu partout, des groupes de citoyen(ne)s ont décidé de ne pas les attendre pour passer à l'action. Ils se réunissent en initiatives de transition et expérimentent une démarche de mise en place d'un futur choisi, positif et préférable au présent. S'il n'a pas la prétention de résoudre tous les problèmes, ce mouvement citoyen mondial est enthousiasmant et redonne de l'espoir en ces temps d'incertitude. Ils saisissent cette extraordinaire opportunité de fabriquer du mouvement collectif et de réinventer nos modes de vie avec créativité et imagination !

1 Richard Heinberg , La fin de la croissance, s'adapter à notre nouvelle réalité économique, Plogastel Saint-Germain Éditions Demi-Lune (“Col. Résistances”), 2012. 2 voir sur www.aspo2012.at : le site de la Conférence annuelle 2012 (Vienne, Autriche) de l'ASPO (Association pour l'étude du pic du pétrole et du gaz). 3 Les principes des initiatives de transition sont explicités dans les deux ouvrages suivants : Rob Hopkins, Manuel de transition, de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Montréal, Editions Ecosociété/Silence (“Col Guides Pratiques”), 2010 ; Rob Hopkins, The Transition Companion, making your community more resilient in uncertain times, Chelsea, Green Books Editions, 2011 4 Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Combustible_fossile 5 ibid, The Transition Companion, p 59. 6 Denis Meadows et al. Les limites à la croissance (dans un monde fini) Paris, Éditions rue de l'échiquier, 2012. 7 Pablo Sevigne, La transition, histoire d'une idée, Liège, asbl Barricade, 2011. Disponible sur www.barricade.be 8 ibid. The Transition Companion, www.reconomyproject.org 9 ibid. Le manuel de Transition. 10 “Voyage au cœur de la Transition” Revue Imagine n°83 janvier & février 2011. 11 www.entransition.be : le site du réseau Bruxelles-Wallonie. 12 www.transitionnetwork.org : le site du réseau international des initiatives de transition.

Josué Dusoulier participera au débat du Festival consacré à la nécessaire transition de nos sociétés avec Ezio Gandin et Pablo Servigne, le lundi 22 octobre à 20h15. Le débat sera précédé à 19h du film Voices of transition. (cf. www.festivaldeslibertes.be)

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Par Daniel CAUCHY*

Vers un nouvel équilibre

alimentaire

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L’art de se nourrir est déterminé chez nos contemporains principalement par trois préoccupations. La première semble s’appeler gastronomie, il faut que l’assiette soit “bonne”, qu’elle ait de la saveur ; mais à y regarder de près cela semble bien plus complexe dès qu’on se pose la question de savoir qui a dit que ceci était bon et cela mauvais. Monsieur Tout le Monde dira que c’est son palais ou ses papilles, comme si celles-ci n’avaient appris les choses et que c’est par “nature” que l’on aime les escargots, la cervelle de singe vivant, les épinards ou la moutarde. La “saveur” ne serait-elle pas construite et la question “par qui ?” peut être intéressante à élucider.

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a deuxième préoccupation est sans conteste appelée diététique et porte principalement, vu le nombre d’ouvrages et d’articles consacrés à ce sujet, sur le thème de savoir comment manger pour maigrir ou en tout cas ne pas grossir. Mais Plus sérieusement, la diététique ne peut être restreinte à cela et nous enseigne l’art de bien se nourrir pour être en bonne santé.

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Il faut encore mentionner une troisième préoccupation et de grande importance : il faut que tout cela (la santé et le goût) soit bon marché. Le budget consacré à la nourriture a très fortement diminué en nos régions prospères et se situe en 2008 à moins de 15% du revenu des ménages en moyenne. Manger serait donc une question de saveur, de santé et de prix ! Et si nous avions oublié ou perdu quelques aspects importants dans ce cheminement moderne ? Et s’il y avait d’autres dimensions à l’acte de se nourrir, occultées par nos sociétés et pourtant vitales ? La publicité nous enseigne que notre lait est produit par une vache bleue gambadant gaiement dans les Alpes et que le fromage est le fruit du travail artisanal d’un brave paysan moustachu. Elle nous montre des petits oiseaux sifflotant gaiement dans de vertes campagnes vallonnées habitées de gentils agriculteurs souriants, la fourche à l’épaule et sifflotant gaiement, bien sûr. Notre alimentation est produite par des gens, d’une certaine manière, dans un certain contexte et le conte de fée véhiculé par la publicité est scandaleusement

faux2. Pourtant notre santé, la saveur de nos aliments et leur prix dépendent de comment ces aliments sont produits et par qui. L’occultation de ces questions est dangereuse et malsaine ! À quoi servirait une attention diététique scrupuleuse du style “mangez beaucoup de fruits” si ces fruits sont traités 23 fois aux fongicides, insecticides et autres molécules toxiques, s’ils ont douze mille km au compteur, s’ils ne sont pas mûrs mais bien de variété étudiée pour la résistance aux transports et non la richesse nutritionnelle ?3.

sont au plus bas et la crise alimentaire secoue de nombreux pays. Cette fois ce sont les habitants des bidonvilles au pouvoir d’achat très limité qui sont atteints. Et pourtant les spécialistes nous disent que la production planétaire est suffisante pour nourrir 10 à 12 milliards d’humains !

La façon dont nos aliments sont produits, toute la chaîne agricole – stockages – industrialisation – transports – distribution et l’acte de cuisiner sont à prendre en compte. C’est d’une qualité du système dont nous avons besoin, intégrant la qualité “analytique”, mais clairement définie comme une qualité émergente de tout le système complexe de production4. On ne peut produire des aliments sains en maltraitant la terre, l’humus, toute la flore, la faune et les producteurs. Les méthodes de production sont donc fondamentales ainsi que leurs impacts sur l’environnement et les gens.

Notre assiette belge n’est plus très belge : la grande quantité de viande qui s’y trouve (280 g par jour et par personne) provient d’une bête nourrie au soya brésilien ou au manioc thaïlandais. Notre courgette vient du Kenya, notre pomme d’Argentine, notre ananas du Ghana... Le prix international du blé s’établit suivant le prix de revient des blés canadiens et australiens, produits des agricultures les plus rentables du monde. La différence de rentabilité par travailleur entre le petit paysan du Sud et l’entreprise agricole moderne est actuellement de 1 à 2000 ! Le Sud exporte donc à bas prix les denrées alimentaires, et les petits paysans ne peuvent plus survivre de leur production. Pourtant le Sud continue à nous nourrir, Vandana Shiva évalue la superficie des cultures en “coulisses” dans le Sud à sept fois la superficie agricole de l’Europe.

Plus de 850 millions d’êtres humains sont gravement sous-alimentés, deux milliards souffrent de carences et donc de malnutrition, trois milliards de pauvres se privent plus ou moins de nourriture et sont principalement des petits paysans5. Cela était habituel, mais depuis peu la situation s’aggrave. Vu les modifications climatiques, les nécro-carburants, la spéculation et le renforcement de la demande des pays émergents, le prix des denrées alimentaires explose, les stocks mondiaux

Il nous faut du soya, du riz, du café, des bananes, des oranges, du thé... Notre assiette a fait un voyage de 2 500 km en moyenne ! Les pauvres nourrissent les riches, les pays exportateurs de denrées alimentaires sont bien souvent incapables de nourrir leur propre population. Notre assiette – notre consommation – notre confort, que nous avons appris à considérer comme le résultat d’un merveilleux progrès est en fait le résultat d’une gigantesque spoliation6.

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Ce vaste système, cette organisation du monde en un grand marché hiérarchisé, répondant aux règles de l’OMC, ressemble de plus en plus à un train roulant à 300 km à l’heure vers un ravin dont la locomotive est à l’arrière et les premiers wagons tombent7... La répartition des richesses devient de plus en plus inégale et si le nombre de milliardaires augmente, même en Inde et en Chine, l’insécurité et la misère pour les gens augmentent aussi. Le système fait croire que tout le monde pourra un jour s’enrichir, que des miettes retomberont bien de la table du festin, mais le jeu du libéralisme est un jeu à somme nulle : ce que certains gagnent, d’autres le perdent. Et pendant ce temps-là, la destruction de l’environnement et l’épuisement des ressources s’accélèrent : crise de l’eau8, crise de l’humus, disparition des abeilles, déforestation, perte de biodiversité, fin des réserves d’hydrocarbures. Notre assiette industrialisée et sa production conduit à l’impasse, tant environnementale que sociale. Impasse environnementale : une calorie alimentaire nécessite pour sa production jusqu’à 40 calories fossiles, nous mangeons du mazout, une tonne d’aliments entraîne la destruction de 6 à 18 tonnes de terre de culture, il faut, suivant les études, de 25 à 10 000 litres d’eau et de 7 à 10 kg de céréales pour produire un kilo de viande de bœuf. Il semble donc important de changer de regard sur la crise : de “risques disséminés” nous sommes passés au risque “systémique”. Continuer à croire que l’impasse soit le résultat de quelques dysfonctionnements, d’accidents de

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parcours conjoncturels et que l’une ou l’autre nouvelle technique nous sauvera revient à imaginer que l’on sauvera le Titanic en perdition en réparant un robinet qui fuit. Il est indispensable d’articuler la préoccupation écologique à une analyse politique radicale des rapports de domination. Notre assiette est l’expression d’un modèle de société et c’est ce modèle que nous “croyons” universel, définitif et généralisable qui est en crise. Comprendre notre modèle, notre projet de société, en distinguer les fonctionnements, les règles, l’organisation, comprendre que les solutions mises en place sont devenues le problème, telle est la tâche urgente à accomplir. C’est à un changement “systémique” que nous avons à œuvrer : non plus faire “toujours plus de la même chose”, mais commencer à faire “autre chose”. Tout un mouvement, encore éparpillé, multiple et varié dénonce le capitalisme et tâche de construire une critique radicale du néo-libéralisme et de son discours. Tâche difficile et périlleuse, avec l’effondrement du communisme historique, tout se présente comme s’il n’y avait plus d’alternative, et donc plus de critique radicale possible. A nouveau, l’anecdote alimentaire nous sera utile : elle nous permet de poser très concrètement des questions sur les fondements mythiques de notre imaginaire contemporain : en quoi un yaourt aux fruits exotiques, avec ses 9000 km, sa panoplie d’agents techniques (colorants, conservateurs, agents de texture, de sapidité, d’onctuosité) est-il un “progrès” par rapport au yaourt fermier local ? Si maintenant il devient de bon ton d’expliciter

que le produit local, fermier, naturel et biologique consomme moins d’énergie, est plus savoureux et éthique, détruit moins l’environnement et ne le pollue pas, la question ne serait-elle pas : quel modèle de société suppose un produit local, fermier... Que suppose-t-il en termes de relocalisation de l’économie, de doute par rapport à la technique comme nécessairement “bonne”, de liens avec le producteur, de changement de vision de notre rapport au vivant, de définition de la qualité, d’éducation du goût ? Sans oublier que ces questions en posent d’autres : c’est quoi le développement, la croissance, le progrès ? Mais aussi : c’est quoi la souveraineté alimentaire, c’est quoi la production de biens d’usage, c’est quoi un usage, un mésusage ? Plus est-il toujours mieux ? L’alimentation nous permet donc de questionner notre quotidien et de proposer une déconstruction-reconstruction de notre imaginaire9. Mais l’ébranlement du système économique international paraît aussi une opportunité majeure pour imaginer les transitions et les “lieux d’atterrissage”. L’effondrement sera rude et les risques importants. Toutes nos actions de résistance, de préservation de compétence, de création d’îlots d’alternatives, de réenchantement du monde10 seront les terroirs de renaissance d’un nouvel imaginaire social. Notre assiette devient alors un bel exercice de style : comment construire une proposition d’alimentation qui respecte notre santé, celle de la planète et de tous ses habitants ? Comment réinventer une assiette sacrée, esthétique, qui nous relie au monde et aux hommes,

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qui soit un poème ? Les éléments de réponse existent : nouveau dialogue avec le vivant (méthodes agro-écologiques), relocalisation (agriculture paysanne, production de biens d’usage, souveraineté alimentaire), sobriété (usages et mésusages, décroissance choisie et simplicité) et bien évidemment un nouvel équilibre alimentaire comme synthèse.

Les enjeux de l’industrie agro-alimentaire et du soutien à l’agriculture paysanne seront discutés au Festival avec des représentants d’associations membres du Réseau de Soutien à l’agriculture paysanne (ReSAP) : Stéphane Desgain, Ariane Ghion, Jacques Vellut et Jeanne Verlinden, le 21 octobre à 21h00. Le débat sera introduit par le film Bitter Seeds. En partenariat avec le CNCD-11.11.11, Rencontre des continents et le ReSAP (cf. www.festivaldeslibertes.be)

C’est à cette sortie du paradigme économiciste et capitaliste que nous invite le mouvement de la “décroissance”. La crise est bien là, des milliards de gens en souffrent, un grand changement a commencé. Comment nous préparer, non à la subir passivement, mais à en profiter comme d’une opportunité de changement ?

Cet article a été publié dans le mensuel d’ITECO, Antipodes n° 182 “Crise alimentaire et alternatives”, septembre 2008. Pour se faire une idée, voir des documentaires tels que We feed the world ou Notre pain quotidien, mieux que de grands discours ! Et voir le Jeu de la ficelle pour toutes les données concernant l’assiette. 3 Voir les compositions nutritionnelles par exemple dans le catalogue de variétés de Kokopelli. 4 J.P. Garrel, “La qualité de l’alimentation : une réalité complexe”, Energie santé n°15. 5 Marcel Mazoyer, dans Nourrir la planète. 6 Pour donner un exemple : à l’échelle de la planète, le bétail accapare 60 % de la production de céréales (670 millions de tonnes), 78 % des terres agricoles est destiné à l’alimentation des quelques dizaines de millions de personnes, les plus riches... Voir le Jeu de la ficelle et pour citer un économiste : “L’élite intellectuelle dans les pays développés trouve parfaitement normal de s’inquiéter de la surpopulation dans le monde, mais elle oublie toujours un fait : la vraie surpopulation, c’est celle du bétail” Jeremy Rifkin.. 7 Métaphore reprise à Mohamed Taleb dans Ecologie, spiritualité : la rencontre. 8 Plus de la moitié de la population mondiale vit dans des pays où les nappes phréatiques s’assèchent. Voir à ce sujet notamment La planète menacée par la famine ?, Alain Andriaens, Etopia. 9 Nous faisons référence à la notion d’ “imaginaire social” proposé par Castoriadis ; ce qui fait tenir une société, ce qui organise ses valeurs, ses représentations, ce qui lui donne ses buts. Pour Castoriadis, l’imaginaire capitaliste est de devenir “maître et possesseur de la nature” y compris de la nature humaine. Voir Une société à la dérive, Seuil. 10 La marchandisation du monde suppose son désenchantement : Dame Nature est devenue un ensemble de ressources ; le capitalisme est un système global, ayant un impact sur l’agriculture, l’architecture, la médecine, l’enseignement, et sur toutes nos conceptions en ces domaines. De nombreux auteurs (Latouche, Bateson, Kaleb) en appellent à un nécessaire “réenchantement” du monde, à réinstaurer une dimension sacrée dans notre construction du monde. 1 2

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Par Virginie PISSOORT*

Stop à la spéculation sur les matières premières agricoles

“On ne joue pas avec la nourriture !” Qui n’a pas entendu ses parents ou rabâché à ses enfants avec cette même rengaine ? Même si les arguments varient : les pauvres qui meurent de faim, la nourriture qui coûte cher, le souci de la bonne éducation ou encore le bon sens, cette sommation “on ne joue pas avec la nourriture” a traversé les générations et les milieux sociaux. Mais qu’en est-il de ces grandes personnes en costume-cravate qui passent leurs journées à spéculer sur l’évolution du prix des produits agricoles ? Ils jouent bien plus dangereusement avec la nourriture que les enfants qui chipotent dans leur assiette. Qui les arrêtera ? Sous prétexte de quoi ? SOS FAIM lance une campagne de sensibilisation et de dénonciation contre cette spéculation massive sur les produits agricoles.

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’impunité est acquise aux milieux financiers. Au-delà de la bénédiction que certaines banques ont reçue de leurs gouvernements malgré leurs pratiques douteuses, les milieux financiers, confortablement installés dans le crédo du néolibéralisme, sont parvenus à déconnecter la finance de l’économie. Ils ont supplanté les fondamentaux de l’offre et de la demande, non pas pour servir le secteur économique, mais au contraire pour s’en servir.

des marchés d’investissement (chute des cours sur les NTIC2, bons d’Etat, immobilier), les acteurs de la finance se tournent massivement vers le marché des Futures agricoles, appelés Forward quand ils sont négociés en dehors de la bourse. Ces nouveaux acteurs sont des Hedge funds3, fonds de pension, fonds souverains et même certaines banques, qui voient dans les Futures ou Forwards dont le sousjacent est une matière première agricole (blé, sucre, maïs, soya…) des valeurs refuges.

La spéculation financière : se faire du blé sans jamais toucher un sac de blé

Contrairement aux Bona Fide Hedgers, ces nouveaux acteurs de la finance n’ont aucun intérêt dans le marché physique des céréales ; mais ils parient sur l’évolution du prix des produits agricoles, à la hausse ou à la baisse, en achetant ou en vendant ces Futures ou Forwards au moment opportun.

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Les marchés agricoles sont par définition volatiles1. Compte tenu de ces facteurs, depuis des siècles, des intermédiaires sont prêts à garantir un prix pour les récoltes à venir tant à l’égard des producteurs que des acheteurs et ce, moyennant le paiement d’une commission. On parle dans ce cas de “Contrats à terme” ou “Futures” pratiqués par ces opérateurs en couverture “Bona Fide Hedgers”. Les experts reconnaissent l’intérêt de ce mécanisme car il permet d’apporter des liquidités au marché mais aussi de lisser les prix des marchés agricoles ; même si cela provoque une légère hausse des prix sur les marchés. Nouveaux investisseurs financiers versus spéculateurs traditionnels. À la fin du XXe siècle, le panorama se métamorphose. Le marché des contrats à terme autrefois réglementé suite au crash boursier de 1929 est progressivement libéralisé. Et, dans un contexte de faillite

En l’espace de quelques années, ces nouveaux spéculateurs vont complètement dominer les marchés financiers de Londres ou Chicago4. Suivant l’exemple de la Goldman Sachs, on voit aussi des produits financiers tels que les fonds indiciels sur les matières premières agricoles se multiplier.5 Ceux-ci misent sur la hausse des prix sur le long terme, partant du postulat que le prix des matières agricoles va nécessairement augmenter en raison de l’évolution prévisible de la demande. C’est ainsi que les citoyens qui souscrivent à des épargnes-pension ou autres produits d’épargne se retrouvent, malgré eux ou inconsciemment, à parier sur l’augmentation du prix des matières premières agricoles…

La bulle spéculative gonfle, gonfle et puis éclate… La multiplication des Futures et des fonds indiciels génère une demande complètement artificielle de matières premières agricoles. Cet afflux accentue la hausse des prix des matières agricoles sur les marchés à terme, mais également sur les marchés physiques. Le prix du blé imaginaire déteint sur le prix du blé dans les silos. Ceci explique en partie ce qui s’est produit lors de la flambée des prix de 2008. La bulle spéculative créée de toutes parts par les financiers éclate quand ces mêmes financiers commencent à vendre massivement, quelle qu’en soit la raison…6 Derrière ce yoyo orchestré par les financiers, des consommateurs et des producteurs qu’on manipule. La mécanique des marchés financiers agricoles ne diffère pas des autres marchés financiers. Ce qui distingue les marchés agricoles des autres ce sont les répercussions. Derrière ces Futures ou Forwards agricoles, un milliard de personnes sont trop pauvres pour manger à leur faim. L’équation est vite faite : quand le prix des céréales ou autres matières agricoles grimpe, se nourrir devient inaccessible pour les plus pauvres7. Ce qui distingue aussi cette spéculation de celle pratiquée dans les autres secteurs, ce sont les conséquences sur les millions de producteurs agricoles. En effet, la très large majorité des agriculteurs de la planète ne bénéficie pas des hausses des prix des produits agricoles, tout en subissant invariablement les baisses. Dans les

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pays industrialisés, le coût des intrants largement dépendant des matières fossiles s’inscrit dans la foulée de l’augmentation des prix agricoles. Résultat, l’augmentation des recettes suite à la hausse des prix agricoles est directement absorbée par l’augmentation des coûts de production… En outre, face à cette angoisse sur le yoyo des prix, les agriculteurs finissent par passer plus de temps à consulter le Matis sur leur ordinateur qu’à travailler dans leur exploitation. Dans les pays les plus pauvres, la volatilité ou la tendance à la hausse des prix des produits agricoles sur les marchés n’a pas de répercussion plus enviable sur les producteurs8. Souvent incapables de profiter de la hausse des prix en cultivant et en vendant davantage quand les prix sont hauts, ils doivent également faire face à la hausse du prix des intrants. Au demeurant, souvent trop pauvres pour être autosuffisants sur le plan alimentaire, ils doivent eux-mêmes acheter des produits agricoles une fois leur stock épuisé… Pour lutter contre la spéculation il faut agir sur plusieurs fronts Au niveau des marchés financiers, une régulation stricte et des mécanismes de contrôle coercitifs effectifs doivent être mis en place et renforcés, en Belgique, en Europe et au niveau international pour tordre le cou aux magnats de la finance (limites de position, exclusion des spéculateurs financiers sur les marchés agricoles…)9. Mais au-delà des marchés financiers, c’est un nouveau modèle de l’agriculture et de

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l’alimentation qui doit être développé. Un modèle dans lequel l’agriculteur et le consommateur redeviennent les deux maillons les plus importants de la chaine agro-alimentaire, et les intermédiaires des acteurs au service de ces protagonistes. Ce modèle doit garantir un prix juste et rémunérateur au producteur en lui conférant autonomie et une maitrise de son travail et des prix. Il doit aussi assurer des prix accessibles aux consommateurs pour des produits de qualité. Ce modèle doit empreindre les politiques qui, de près ou de loin, touchent l’agriculture et l’alimentation. Dans ce sens, il faut balayer les politiques agricoles, commerciales, énergétiques ou de développement qui n’encouragent pas l’essor de ce modèle, ou pire mettent les producteurs agricoles sous le joug des industriels ou des financiers. Rejoignez la campagne de SOS FAIM. Signez notre pétition “Stop à la spéculation sur les matières premières agricoles” sur notre site Internet www.sosfaim.org

Trois films à voir au Festival sur la thématique agro-alimentaire : Taste the waste (dimanche 21 octobre à 14h00), Bitter Seeds (dimanche 21 octobre à 19h30) et Voices of transition (lundi 22 octobre à 19h). A noter : Bitter Seeds et Voices of transition sont également à l’affiche du festival de films AlimenTerre organisé par SOS Faim du 11 au 14 octobre au cinéma Vendôme. (cf. www.festivaldeslibertes.be)

1 D’abord parce que l’offre est aléatoire et temporelle (épidémies, météo, rendements variables…) mais aussi parce que la demande est relativement inélastique par rapport à l’offre, nonobstant le fait qu’elle est en constante évolution (demande en agrocarburants, augmentation de la consommation dans les pays émergents). 2 Nouvelles technologies de l’Information et de la Communication. 3 Ce sont des fonds d’investissement dont les stratégies ne sont soumises à aucune restriction juridique généralement ouverts dans des paradis fiscaux et réservés aux plus fortunés. 4 Plus de 600 milliards de dollars ont été investis en produits financiers sur les matières premières. 5 Fonds dont le rendement est indexé sur l’évolution du prix des matières premières. 6 Les propos d’Olivier De Schutter, rapporteur spécial des NU pour le droit à l’alimentation, confirment ce constat “A significant portion of the increases in price and volatility of essential food commodities can only be explained by the emergence of a speculative bubble.” O. De Schutter, Briefing note 2, “Food Commodities speculation and Food Price Crisis”, September 2010. http://www.srfood.org/images/stories/pdf/otherdocuments/20102309_briefing_note_02_en_ok.pdf 7 En 2008, 100 millions de personnes ont basculé dans la faim, en 2011, la FAO en a dénombré 40 millions … 8 Les études démontrent que les prix pratiqués sur les marchés locaux sont largement perméables aux prix des marchés internationaux, pour des productions identiques ou de substitution, même si on observe parfois un décalage dans le temps. Voir entre autres Tim Jones, World Development Movement, “The great hunger lottery. How banking speculation causes food crisis”, July 2010. 9 Il est surprenant de lire dans un récent communiqué de la Banque mondiale sur la volatilité des prix (30 juillet 2012), que parmi un éventail de mesures et de politiques à mener, on ne retrouve nulle part la spéculation et la nécessité de réguler les marchés financiers.


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Par Michel ROLAND* et Jean-Pierre UNGER**

Les inégalités sociales 1 de santé en Belgique Les inégalités sociales de santé recouvrent les écarts systématiques qui existent en matière de santé entre les personnes occupant une position élevée ou basse dans la stratification sociale. Elles se traduisent par des différences en matière de mortalité globale, de mortalité spécifique et de morbidité, autant dans le domaine somatique que dans le domaine mental, en faveur des classes élevées. Il ne s’agit pas d’artefacts statistiques mais d’une réalité aujourd’hui bien démontrée dont les causes sont sociales plutôt que sanitaires, et qui s’explique par une série de facteurs structurels et culturels. Ces facteurs sont importants à identifier car ils peuvent être à la base de politiques et de procédures visant à diminuer ces inégalités. *DMG ULB **IMT Anvers

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1 Résumé et rapport intermédiaire d’une recherche sur les inégalités sociales de santé menée par l’ULB et l’UGent pour la Fondation Roi Baudouin

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a population des pays industrialisés n’a encore jamais été en aussi bon état de santé : les maladies infectieuses, qui, depuis des siècles, constituaient une des causes de mortalité majeure (peste et choléra au Moyen-Age, tuberculose et syphilis au XXe siècle), sont aujourd’hui quasiment sous contrôle. Remplacées par le cancer et les maladies cardiovasculaires et dégénératives, elles risquent cependant de réapparaître sous forme de grandes pandémies multirésistantes aux thérapeutiques habituelles, et décimant l’humanité pour autant que les caractéristiques de haute contagiosité et de haute morbimortalité soient réunies, ce qui n’est, heureusement, ni le cas du SIDA, ni du SRAS, ni du chikungunya, ni de la grippe aviaire ou porcine. Cette dernière décennie a également confirmé l’accroissement de l’espérance de vie dans quasiment tous les pays : entre 1970 et 1998, celle-ci a augmenté en moyenne de 6,4 années en Europe et en Belgique.

matière de santé entre les personnes occupant une position élevée ou basse dans la stratification sociale.

Il n’en reste pas moins que toutes les classes sociales ne bénéficient pas dans une même mesure de ces avancées globales en matière de santé et d’espérance de vie. Dans les classes où l’on possède un diplôme d’études supérieures, où l’on gagne un revenu élevé et où l’on vit dans un quartier prospère, on vit plus longtemps et en meilleure santé que dans les classes socio-économiques basses, dont les gains de morbimortalité sont nettement moins importants. Tout ceci accroît donc les différences entre les extrêmes, ce qu’expriment des expressions comme “inégalités socioéconomiques de santé” ou “inégalités sociales de santé”. Elles se réfèrent aux écarts systématiques qui existent en

Les inégalités sociales de santé en chiffres

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Il a été démontré que les inégalités sociales de santé ne se réduisent pas à de simples différences entre la classe la plus haute et la plus basse. L’état de santé se distribue selon un gradient : chaque fois qu’un individu gravit un échelon social, il réduit son risque de maladie et de mort prématurée. Le gradient social implique donc que les risques de santé/maladie/mort soient distribués de manière continue dans la société et, en fait, à des degrés divers, dans toutes les sociétés. On le mesure par un paramètre d’inégalité, l’indice de Gini. L’évolution de cet indice au cours des dernières décennies montre une accentuation continue des inégalités sociales (traduite par une augmentation constante de l’indice de Gini), et, dans notre pays en raison du système fiscal, plus encore après impôt, en dépit de la finalité redistributive de ce dernier.

a. Comment mesure-t-on les inégalités sociales de santé ? Divers indicateurs peuvent être utilisés pour définir la position d’une personne sur l’échelle sociale. La plupart des indicateurs sont individuels et se réfèrent, par exemple à la profession, au nombre d’années d’études, au niveau d’instruction atteint, aux revenus ou aux biens qu’elle possède (entre autre un logement). Le quartier de résidence est lui aussi utilisé de plus en plus souvent pour définir la position sociale parce que les quartiers défavorisés sont

souvent moins sûrs, qu'ils subissent une plus grande criminalité, qu'ils disposent de moins d’espaces verts, qu'ils offrent moins d’opportunités de loisirs et moins de possibilités de soins de santé. Le fait d’habiter un quartier défavorisé réduit donc les chances de mener une vie saine et cela indépendamment des caractéristiques personnelles de l’individu. b. Inégalités sociales dans la mortalité La différence de mortalité selon la profession, les revenus ou le niveau d’éducation est un phénomène habituel dans les pays industrialisés. Quel que soit le pays et les méthodes de recherche que l'on utilise, il est prouvé que l'espérance de vie des personnes issues d’une strate sociale défavorisée est inférieure à celle des personnes appartenant aux strates supérieures. Une recherche dans la “Base de données nationale de mortalité 1997, 2001, 2004 et 2008 (ISP)” montre qu’en Belgique (comme ailleurs) les risques de décès des hommes et des femmes dépendent du niveau d’éducation, du statut professionnel et de la qualité du logement. Ainsi, l’espérance de vie d’un homme de 25 ans sans diplôme est de 5.5 années inférieure à celle d’un homme du même âge titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur de type long. A l’âge de 45 ans, la différence entre ces 2 catégories passe à 4.4 ans. En ce qui concerne l’espérance de vie chez la femme, la différence est de 3.5 ans toujours au désavantage de la femme de 25 ans sans diplôme. A 45 ans, cette différence est encore de 3.1 ans. En ce qui concerne le risque de décès, le fossé socioéconomique se réduit

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progressivement au fil des classes d’âge. En d'autres termes, la différence de risque de décès entre les classes socioéconomiques hautes et basses se réduit au fur et à mesure que l’âge des individus augmente, en particulier parce que la mortalité néonatale est sensible aux facteurs sociaux. Mais la différence subsiste indépendamment de ce facteur. Par exemple, les hommes belges qui, entre 1991 et 1995, louent un logement ont un risque de décès plus élevé que les hommes du même âge qui sont propriétaires du leur. Les différences de mortalité apparaissent dès la naissance : le risque d’avoir un enfant mort-né est 2.8 fois plus élevé dans les familles sans emploi que dans les familles avec emploi ; et c’est également le cas de la mortalité infantile précoce (mortalité néonatale 1.7 fois plus élevée dans les familles sans emploi que dans celles où au moins un des parents travaille). De même, les femmes non mariées ont 1.5 fois plus de risque de donner naissance à un enfant mort-né que celles qui sont mariées. Enfin il faut noter que toutes ces inégalités démographiques en matière de mortalité générale (par exemple mortalités pré- et post-natales) liées aux conditions socioéconomiques, sont en constante augmentation et se traduisent par un écart croissant entre classes extrêmes, et de classe à classe. Les inégalités sociales en matière d’espérance de vie se retrouvent dans tous les pays d’Europe mais les causes de mortalité responsables de ces inégalités ne sont pas les mêmes partout. Ainsi, la mortalité par maladies ischémiques est fortement asso-

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ciée à la profession en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, au Danemark, en Norvège ainsi qu’en Suède et en Finlande mais beaucoup moins en France ou en Suisse, en Italie, en Espagne ou au Portugal. Dans ces pays du sud de l’Europe, la mortalité a surtout pour cause le cancer et les affections du système digestif. En ce qui concerne la Belgique, les inégalités socio-économiques en matière de mortalité spécifique sont les plus importantes pour les maladies très sensibles à la prévention, notamment la cirrhose du foie, le cancer de l’intestin, le suicide et les accidents. C’est ainsi que 2.13 fois plus de cirrhoses du foie sont diagnostiquées dans les quartiers défavorisés que dans les quartiers plus aisés. Pour les chutes et les suicides, ces chiffres sont respectivement de 1.66 et 1.47. La même tendance s'observe pour le cancer du poumon : les hommes ayant un faible niveau d’éducation, âgés entre 40 et 49 ans, ont 1.97 fois plus de risque de mourir de ce cancer que les hommes du même âge mais qui bénéficient d'un plus haut niveau d’éducation. Il en va de même des femmes de la même catégorie d’âge dont le risque de mourir du cancer est de 1.31 fois plus élevé quand elles ont un faible niveau d’étude. Cette tendance se vérifie également pour le risque de décès par méningite. Les maladies ischémiques, responsables de 2.7 millions de décès par an dans les pays industrialisés, payent un tribut important aux inégalités socioéconomiques en matière d’espérance de vie et de mortalité en Europe. En Belgique, les hommes et les femmes d’âge moyen ayant un faible niveau

d’éducation courent respectivement 1.41 et 1.84 plus de risques de mourir de maladie ischémique que ceux qui possèdent un niveau d’éducation plus élevé. Avenando a réalisé une importante étude internationale qui visait à comparer la mortalité par accident vasculaire cérébral entre divers pays d’Europe. Cette étude a mis en évidence de grandes différences dans l’espérance de vie liées au risque de décès par accident vasculaire cérébral selon le niveau d’éducation. Pour l’Europe, la différence moyenne d’espérance de vie des hommes de 30 ans avec un haut ou un faible niveau d’éducation est de 3.22 années. Pour les femmes, la différence est plus petite : 2.18 années. Si la différence de mortalité par accident vasculaire cérébral liée au niveau d’éducation pouvait être éliminée, les différences d’espérance de vie entre niveaux d’éducation se réduiraient respectivement de 7% (0.24 ans) chez les hommes et de 14% (0.31 ans) chez les femmes. c. Inégalités sociales dans le déroulement des maladies Les inégalités sociales de santé se retrouvent également dans le pronostic de survie de diverses maladies : ainsi, les chances de survie après un cancer, une maladie cardiaque ou une infection VIH sont plus importantes pour les personnes qui se trouvent en haut de l’échelle sociale. Cette différence s'explique notamment par le fait que les diagnostics sont posés plus précocement dans la population des classes socioéconomiques élevées. Une seconde explication tient à la manière dont la prévention est organisée. Bien que les

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campagnes de prévention soient destinées à toutes les classes de la population, elles touchent préférentiellement les classes les plus élevées : c’est “l’effet Matthieu” ou “inverse care law”. L'effet Matthieu désigne, de manière générale, les mécanismes par lesquels les plus favorisés tendent à accroître leur avantage sur les autres. Cette appellation fait référence à une phrase de l'évangile selon Saint Matthieu : “Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a”. L’inverse care law explicite que l’accessibilité aux soins de santé soit inversement proportionnelle aux besoins des populations desservies. Un exemple éloquent est celui des campagnes de dépistage du cancer du sein : ce sont principalement les femmes des classes socioéconomiques élevées qui réagissent aux lettres d’invitation bien qu'elles soient envoyées à toutes les femmes de la classe d’âge concernée (50-69 ans en Belgique). A l’occasion de cette campagne médiatique, le pourcentage de dépistage a augmenté de 39% chez les femmes ayant un emploi contre seulement 23% chez les femmes au chômage. Enfin, l’utilisation des soins de santé curatifs est aussi fonction des risques sociaux et porte avec lui son cortège de souffrances. L’accès aux services de soins de santé en général et aux services spécialisés comme la chirurgie de pontage coronarien et l’angiographie en particulier comporte beaucoup plus de barrières pour les patients ayant un statut socio-économique faible que pour ceux dont le statut est élevé. Lorant et al. ont démontré que tant la prise en charge des maladies psychiatriques que

leurs traitements et leurs résultats, varient beaucoup selon le statut socio-économique : les patients de faible statut sont pris en charge plus rapidement dans un hôpital psychiatrique ou dans le département psychiatrique d’un hôpital général, mais bénéficient moins de traitements psychothérapeutiques et leur évolution est moins favorable. En outre, le taux de rechute est plus élevé dans la dernière strate socioéconomique (1.35 fois plus de risque de rechute qu'au sein de la plus haute strate socio-économique). La différence entre les strates socioéconomiques se manifeste également en terme de mortalité : les patients issus des strates socio-économiques les plus faibles ont 1.79 plus de risque de décéder pendant leur traitement psychiatrique que ceux ayant un statut socioéconomique élevé. d. Inégalités sociales dans l’apparition de la maladie Bossuyt et al. ont utilisé les recueils de données de l’Enquête nationale de santé de 1997 et ceux de la Base de données nationale de la mortalité pour calculer l’espérance de vie en bonne santé des divers groupes socio-économiques. Il apparaît qu’à 25 ans, les hommes ont en moyenne une espérance de vie en bonne santé de 37.5 ans. Pour les hommes ayant un niveau d’éducation faible, cette même espérance est de 28.1 ans tandis que pour ceux possédant un diplôme de l’enseignement supérieur de type long, elle est de 45.9 ans, soit une différence de 17.8 années. Chez les femmes, la différence est plus grande encore, soit 24.7 années de différence d’espérance de vie en bonne santé à l’âge de 25 ans. Ces résultats se retrouvent autant pour

la différence d’espérance de vie en bonne santé physique que pour l’espérance de vie en bonne santé mentale. Ces chiffres mettent donc en lumière l'importance des inégalités sociales de santé non seulement en termes d’années à vivre mais également et plus encore en termes d’années à vivre en bonne santé. La littérature scientifique internationale rapporte que la plupart des affections sont plus fréquentes parmi les classes socio-économiques faibles : maladies coronariennes, cancers liés au tabagisme, problèmes de santé mentale, diabète de type 1, affections dentaires, lombalgies, etc. En Belgique, l’Enquête de santé constitue une base de données importante pour mesurer l'effet du gradient social sur les diverses affections rapportées et sur la perception de leur santé par les individus euxmêmes. Cette enquête révèle que les personnes de faible statut socio-économique se plaignent davantage de maladies chroniques, de difficultés liées à un handicap de longue ou courte durée. Elles ont une image moins positive de leur état de santé tant physique que mental, que les personnes d’un statut socioéconomique supérieur. Ainsi, seules 60.2% des personnes issues du groupe socioéconomique faible se considèrent en bonne ou très bonne santé alors que cette proportion est de 86.5% dans le groupe ayant le niveau d’éducation le plus élevé. De même, les personnes d’un statut faible rapportent en moyenne 1.71 maladies chroniques contre 0.98 pour celles d’un statut plus élevé. En termes de condition physique, la différence entre les deux groupes étudiés est plus nette encore. Sur base d’un score maximum de 100

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évaluant la condition physique, les personnes des classes sociales basses obtiennent une moyenne de 77.1 comparée à 94.1 pour celles des classes élevées. Les différences socioéconomiques en termes de morbidité se manifestent dès le plus jeune âge : les enfants dont les deux parents sont chômeurs ont un risque 1.58 fois supérieur de naître avec un petit poids par rapport à ceux dont l’un au moins travaille ; cette première catégorie d’enfants court également 1.4 fois plus de risque de naissance prématurée, et ces deux risques s’élèvent respectivement à 1.64 et 1.33 pour les mères non-mariées par rapport aux mères mariées. Conclusions Les nombreux relevés sociodémographiques, études épidémiologiques, recherches étiologiques, publications récentes, auxquels se réfère cet article, montrent clairement deux faits en lien avec les inégalités sociales de santé : D’une part, en tous temps, en tous lieux, ce sont toujours les défavorisés socioéconomiques qui vivent moins bien, qui sont le plus souvent, le plus longtemps, et le plus gravement malades et qui meurent le plus vite. Les inégalités face à la santé, à la maladie et à la mort sont causées directement par les inégalités sociales, et ne peuvent être attribuées à quelque problème de santé particulier qu’il suffirait de combattre pour que les différences de mortalité s’effacent. Au contraire, le statut social influence la vulnérabilité et la résistance aux problèmes de santé communément rencontrés par différents mécanismes qui varient selon l’épo-

que et le lieu. Inéluctablement, les inégalités sociales conduisent à des inégalités face à la maladie et à la mort par les maladies qui sont les plus fréquentes dans cette société : chez nous, il s'agit des maladies chroniques et du cancer. En Afrique, elles se révèlent au travers des maladies infectieuses et de la malnutrition. D’autre part, même après ajustement pour les principaux facteurs prédictifs de morbimortalité, le statut social reste significativement associé à un plus mauvais pronostic. Un rapport parmi d'autres, celui de la Fondation des sciences suisses, a relevé que le cancer du sein qui semble constituer une exception en matière d’inégalités sociales de santé, n’en est en réalité pas une. A Genève par exemple, sa fréquence est effectivement plus élevée dans les classes sociales favorisées. Par contre, sa mortalité reste plus élevée (2.43 fois) dans les classes sociales défavorisées. Une fois éliminés les éléments qui peuvent expliquer cette surmortalité (diagnostic tardif, dépistage négligé, différences de traitement, etc.), le risque de décès des femmes de statut socioéconomique défavorisé reste 1,7 fois plus élevé, ce qui confirme le fait que le statut social est en soi un facteur de risque indépendant de la maladie et de la mort. Pour conclure, il faut souligner que les médecins, les généralistes en particulier, ont un important rôle à jouer dans la prise en charge des problèmes sociaux liés à la maladie, et cela même si l'impact sanitaire de ce type d’interventions n'est pas évident. En réalité, il en va de la qualité des soins, surtout du premier échelon, qui devraient développer une approche globale de type biopsychosociale. Spontanément, de nom-

breux praticiens belges le font. Il n'en va pas de même dans de nombreux pays moins avancés où la culture médicale n'incite pas les professionnels à se préoccuper d'intégrer leurs services, spécialement ceux où la dimension sociale est importante, et où les politiques et les décideurs tendent à verticaliser la prise en charge des déterminants sociaux de la maladie.

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Lorsqu Références : - Bossuyt N., Gadeyne S., Deboosere P., et al. Socioeconomic inequalities in health expectancy in Belgium. Public Health 2004; 118: 3-10. - Bossuyt N., Van Oyen H., Gezondheidsrapport : Socio-economische verschillen in gezondheid, IPH/EPI Reports 2001-013, Brussel, Wetenschappelijk Instituut voor Volksgezondheid, Afdeling Epidemiologie. - Bossuyt N., Van Oyen H., Gezondheidsverwachting volgens socio-economische gradiënt in België, IPH/EPI Reports 2000-003, Brussel, Wetenschappelijk Instituut voor Volksgezondheid, Afdeling Epidemiologie. - Gadeyne S., Deboosere P., Statistics Belgium Working Paper, 2002 (6), Brussel : VUB, Steunpunt Demografie. - Great Britain Department of Health, Saving lives our healthier nation, London, 1999, The Statonary Office. - Isaacs S., Schroeder S., “The Ignored determinant of the Nation’s Health”, N Engl J Med 2004; 351(11): 113742 - Kesteloot C., De Turck A., Vandermotten C., et al. Sociale structuren en buurten in moeilijkheden in de Belgische stadsgewesten. Structures sociales et quartiers en difficulté dans les régions urbaines belges. Leuven, 2001, Instituut voor Sociale en Economische Geografie Katholieke Universiteit Leuven (KUL) & Institut de Gestion et d'Aménagement du Territoire Université Libre de Bruxelles (ULB) WHO. Health Report 2002 ; http://www.who.int/whr/2002/en/whr2002)

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Michel Roland sera en discussion avec Monique Debauche et Micky Fierens sur la question des enjeux multiples des politiques et des pratiques de soin, le vendredi 26 octobre à 20h30.

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Par Francesca ARENA*

La médicalisation de l’accouchement :

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commence à une époque assez récente, du fait de dispositifs techniques progressivement mis en place par la médecine et la science. Par ailleurs on fait aussi référence à une époque mythique où les femmes accouchaient à la maison respectant rythmes et besoins naturels. Ou encore, et bien à l’opposé, il y aurait une époque où les femmes, gérées par des matrones malhabiles et ignorantes, mouraient facilement en accouchant, et ce serait seulement grâce à la médicalisation que la mortalité aurait commencé à baisser.

be) *Historienne à l’unité de recherches TELEMME, Université de Provence

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r, comme toujours, les choses sont bien plus complexes au regard de l’histoire et des sources que nous avons à disposition. Par ailleurs ces deux discours, très tranchés, opposent deux modèles de nature antagonistes mais finalement analogues. Selon une interprétation positiviste, la nature représenterait un état de désordre qu’il faut maîtriser à travers le progrès scientifique. Pour d’autres, ce serait un état primitif cosmogonique auquel il faudrait revenir. Dans tous les cas, on oppose la nature à la culture comme si la nature avait des caractéristiques propres permanentes, une espèce de jardin d’Eden où il faudrait pouvoir retourner ou duquel s’émanciper pour toujours.

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Il nous faudra alors d’abord dégager la voie de cette fausse opposition, qui a été par ailleurs construite à un moment donné par une société occidentale, blanche, bourgeoise et patriarcale en quête d’une nouvelle idée de civilisation. Nous allons donc ici proposer une brève réflexion autour de la médicalisation de l’accouchement, pour relever certaines ambiguïtés du discours et souligner la complexité de l’histoire. Dans un premier temps, nous allons revenir sur le concept même de médicalisation de l’accouchement ; dans un deuxième temps, nous essayerons de dégager des moments de cette médicalisation du point de vue du genre ; dans un troisième temps, nous aborderons la question des résistances féminines aux modèles dominants.

déjà des expressions assez ambivalentes. Que veut dire médicaliser ? Faut-il sousentendre qu’avant la médicalisation il n’y a avait pas de soins autour de l’accouchement ? Aujourd’hui soigner et médicaliser recouvrent la même signification et coïncident dans les pratiques occidentales, tellement que, pour en sortir, il nous faut faire appel à d’étranges expressions telles que “accouchement naturel”. L’autre accouchement serait-il alors artificiel ? D’autre part, il est évident que, si l’on regarde au fil du temps et de l’espace, chaque société, entendue ici comme communauté, est censée prendre soin de la femme accouchée ; car de cela dépend l’existence même de la société en question et la possibilité de transmettre dans le temps sa propre histoire (ou de passer à la génération suivante, selon les points de vue). Cette prise en charge se fait selon les règles culturelles partagées par la même communauté. Et comme bien souvent dans l’histoire, il y a plusieurs savoirs qui coexistent autour de l’accouchement et qui rentrent en conflit dans un jeu de pouvoir et de domination. Ce qui change donc dans le temps n’est pas le fait de prendre soin ou de soigner la femme qui accouche mais la hiérarchie des savoirs à l’œuvre. En ce qui concerne l’accouchement, ce qui apparaît comme plus important est, à un moment donné, la professionnalisation des médecins accoucheurs et la médicalisation du savoir. Les étapes de la médicalisation de l’accouchement du point de vue du genre

Médicaliser, soigner, prendre soin Les expressions “médicalisation de l’accouchement” et “accouchement naturel” sont

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Si nous observons l’histoire, nous constatons que c’est au cours de la modernité que cette professionnalisation commence. Le

corps de la femme accouchant était perçu jusque là comme non intéressant du point de vue médical notamment pour respecter les règles de la pudeur. Par la suite, il commence à être étudié, disséqué, analysé. On y cherche évidemment à résoudre les mystères de l’enfantement à travers d’autres points de vue que ceux qui règnent à ce moment-là. Religion et science commencent alors un combat sur le corps de la femme prétendant à la vérité ultime, mais finalement avec les mêmes préjugés et stéréotypes : les croyances se superposent et certaines d’entre elles existent encore aujourd’hui. Ainsi, par exemple, les 40 jours du post partum sont simplement l’adaptation scientifique de la règle des purgations. Longtemps, l’on a envisagé ce corps féminin qui accouche comme sale, honteux ou maladif. L’accouchement était considéré jusque là comme le domaine des femmes car pour les hommes il ne produit ni culture ni savoir. Mais l’intérêt progressif de la part des hommes change la représentation de ce corps et de l’accouchement, qui devient par conséquent un domaine de connaissance, de science et de savoir : c’est là que se produit le premier conflit entre les différents points de vue. Nous pouvons alors identifier quatre moments dans ce processus de médicalisation, remarquant déjà que les soins autour de l’accouchement existaient auparavant, durant, et après ce processus ; il nous faudrait en effet envisager plutôt la question comme une nouvelle culture qui s’impose avec des nouvelles techniques et un nouveau regard sur le corps de la femme. Le premier moment est donc la modernité : les hommes commencent à écrire des trai-

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tés spécialisés sur la grossesse, l’accouchement et l’allaitement basés sur leur (peu) d’observation. Parmi les questions qui se posent, l’une, subjacente, revient tout le temps : les femmes savent-elles accoucher ? Ou sont-elles maladroites, ignorantes ? Faut-il les instruire, les former à cela ? Les hommes se divisent sur cette question : il y a parmi les médecins pieux ceux qui considèrent encore l’accouchement comme un acte sale et honteux, qu’il faut cacher aux yeux des hommes et reste une affaire de femmes. D’autres, qui seront considérés par la suite comme des progressistes car “laïques”, sont portés à croire et à vouloir un accouchement protégé par les hommes : le sexe de la femme n’est pas sale, mais les femmes sont fort ignorantes, superstitieuses et faibles, par conséquent il ne faut pas les laisser faire. A bien regarder, c’est une querelle entre deux professions masculines qui sont, à cette époque, en train de connaître leur essor : les chirurgiens-accoucheurs et les médecins des premières maternités. On pourrait y voir la toute première ébauche d’une lutte entre l’obstétrique et la gynécologie, mais aussi entre la religion et la science, menée sur le corps des femmes. La deuxième période de cette médicalisation de l’accouchement est celle qui voit l’inclusion dans la réflexion d’autres savoirs entre les XVIIIe et XIXe siècles. Philosophes et démographes s’introduisent dans la discussion et se rajoutent à la médecine et à la religion. Les professions médicales se multiplient élargissant la marge de la réflexion : de l’accouchement tout court, on commence maintenant à parler de maternité et de devoirs des mères. L’ignorance féminine devient manque de savoir-faire et, d’une

réflexion sur l’anatomie féminine, on passe maintenant à une discussion des fonctions féminines. Les bases théoriques de la contemporanéité occidentale sur le corps de la femme se posent sous le signe du siècle des Lumières : on s’inquiète du bien être du futur citoyen ; le corps de la femme devient un lieu public1. La rhétorique sur l’allaitement commence à cette époque et traverse, par la suite, les siècles à plusieurs reprises. Il nous faut souligner que, pour l’instant, ces réflexions demeurent assez spéculatives car elles sont basées sur l’observation de peu de femmes. Si en effet les premières maternités ont vu le jour, la plupart des femmes continuent à accoucher à domicile. Cependant, le recours au médecin devient systématique en cas d’accouchement compliqué. Sage-femme et médecin sont alors deux présences hiérarchisées auprès de la femme qui accouche. Le savoir sur l’accouchement est maintenant dans les mains des hommes : on prétend former dans des écoles les sages-femmes aux nouveaux gestes, aux nouvelles techniques. Le troisième moment de cette médicalisation se produit du fait de la hantise de la mortalité en couches et construit dans les sensibilités, – et sur une longue période –, un véritable effroi de l’accouchement. Au cours du XIXe siècle les femmes qui, suite à l’urbanisation, vont accoucher à l’hôpital décèdent suite à des épidémies puerpérales provoquées, essentiellement, par des attouchements établis sans précaution d’hygiène. Ainsi, en 1856, dans la plus importante maternité de Paris (Port Royal), 31 des 32 femmes qui y accouchent décèdent2. Alors que certains médecins dénoncent déjà depuis le XVIIIe siècle les mau-

vaises conditions dans lesquelles on fait accoucher les femmes à l’hôpital. Mais c’est seulement au cours du XXe siècle que s’imposent dans les pratiques des véritables règles d’hygiène. Par ailleurs c’est seulement à ce moment que les femmes commencent à se confier en grand nombre aux hôpitaux pour accoucher : on a moins peur d’y mourir. Le quatrième moment est donc celui qui voit, dans la deuxième partie du XXe siècle, la diffusion massive de la pratique de l’accouchement à l’hôpital. Les techniques autour de l’accouchement se transforment. C’est enfin seulement dans la plus récente contemporanéité que les femmes des classes plus aisées peuvent véritablement choisir comment accoucher ; la question n’est pas “naturel” versus “artificiel”, mais de pouvoir choisir selon ses propres désirs et sa propre culture d’appartenance. Commence alors un mouvement inversé : alors que jadis les femmes des classes plus aisées revendiquaient de pouvoir accoucher avec un médecin, aujourd’hui elles revendiquent de pouvoir accoucher seules. Transgressions et résistances féminines Si maintenant nous regardons l’histoire “côté femmes”, nous pouvons apprécier des éléments quelque peu différents. En effet, depuis l’époque moderne et même avant, des femmes ont produit des savoirs sur l’accouchement par écrit. Mais on leur reproche une approche trop pratique de la question et on les relègue au rang de praticiennes depuis le début de la médicalisation de l’accouchement. Un cas notable est celui de Louise Bourgeois (1563-1636),

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sage-femme de la reine de France, Marie de Médicis3. Dans ses Observations diverses sur la stérilité, perte de fruict, foecondité, accouchements et maladies des femmes et enfants nouveaux naiz, elle fait cependant preuve des connaissances de l’époque ; et à bien lire son texte elle est même à l’avantgarde de ce que l’on pourrait aujourd’hui appeler la capacité d’écoute et d’accueil de la part d’un soignant durant l’accouchement. Mais on lui reproche, encore aujourd’hui, d’avoir des idées reçues sur l’accouchement alors que, si l’on observe toute la médecine de cette époque, elle est de partout imprégnée de stéréotypes et de croyances. Finalement, on a la nette impression qu’on lui reproche d’être une femme parmi des hommes. D’autres exemples existent et l’histoire commence à peine à s’en rendre compte4. Les femmes, malgré l’énorme pression qui pèse sur elles, continuent durant toute l’époque moderne et contemporaine à s’occuper d’accouchement et de reproduction. Accoucheuses et sages-femmes accompagnent encore au XXe siècle les rythmes de la vie et elles participent à la construction des pratiques et savoirs sur l’accouchement.

Cependant leur rôle est nié, non reconnu, à tel point qu’on trouve principalement leur présence dans certaines pratiques transgressives comme l’avortement ou l’infanticide car, là, elles sont criminalisées et donc visibles. Mais cela nous montre que la présence féminine dans des réseaux non institutionnels de l’accouchement demeure sur la longue période assez importante. Autour du corps de la femme, les femmes résistent, parfois même en transgressant les règles progressivement imposées. Finalement, au regard de l’histoire du genre, les questions de la médicalisation de l’accouchement et du libre choix d’accoucher sont liées aux dynamiques complexes des règles de la domination. La société patriarcale a, au cours du temps, bien avant l’industrialisation, essayé de dominer le corps de la femme, le fait-elle encore dans ce jeu d’opposition entre science et nature ? Pour sortir de cette impasse, il faut voir les transformations sur la longue période et ne pas oublier que les choses sont moins tranchées que ce que l’on voudrait croire.

Aujourd’hui, il y a des femmes qui se sentent plus libres en accouchant à l’hôpital, d’autres qui se sentent plus libres en accouchant à la maison, il y en a qui préfèrent accoucher à l’hôpital avec analgésie, etc. Peut-on envisager une société où on laisserait enfin les femmes faire leur choix sur leur propre corps ? Les choix individuels sont de toute manière toujours aux prises avec des contraintes sociales, politiques et économiques. Mais la pluralité des expériences et la tolérance envers celles-ci est quelque chose que l’on n’a toujours pas appris à faire.

Le jeudi 25 octobre à 19h, un débat sera consacré au succès des pratiques “naturelles” autour de la maternité et aux enjeux de ce phénomène pour le mouvement féministe. Avec Chris Paulis, Francesca Arena, Claudine Liénard et Catherine Markstein. (cf. www.festivaldeslibertes.be)

Barbara Duden, L'invention du fœtus. Le corps féminin comme lieu public, éd. Descartes et Cie, 1996. Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, Naître à l'hôpital au XIXe siècle, éd. Belin,1999. 3 Alison Klairmont-Lingo : “Une femme parmi les obstétriciens du XVIIe siècle : Louise Bourgeois” http://www.societe-histoire-naissance.fr/spip.php?article4 4 Anne Carol, “Sage-femme ou gynécologue ? M.-A. Boivin (1773-1841)”, Clio, 33-2011, Colonisations, pp. 237-260.

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“La liberté d’un pays peut être mesurée à travers la liberté de l’accouchement” Agnes Gereb, Budapest, 2012. En décembre 2010, suite à une plainte d’une citoyenne hongroise, Ana Ternovszky, un arrêt de La Cour Européenne des Droits de l’Homme s’est prononcé en faveur du “droit relatif à la décision de devenir parent qui inclut le droit de choisir les circonstances de l’accouchement”, obligeant ainsi les Etats à garantir l’accès à des accouchements extrahospitaliers et à les décriminaliser. Ce film retrace l’histoire d’une obstétricienne et sage-femme hongroise, Agnes Gereb, condamnée par un tribunal à une peine de prison parce qu’elle pratiquait des accouchements à domicile. On aborde ainsi les pressions exercées sur les sages-femmes et médecins qui accompagnent les femmes dans leur choix d’un accouchement en dehors des hôpitaux, au travers d’interviews à Ágnes Geréb et à d’autres figures emblématiques des Droits des Femmes pendant l’accouchement comme Ina May Gaskin et Sheila Kitzinger.

Freedom for Birth, de Toni Harman, vo, st FR. Date et heure : 21 septembre 2012 19h00 – 22h30 Lieu : Bruxelles Laïque, 18/20 avenue de Stalingrad – 1000 Bruxelles. Entrée libre – réservation obligatoire : bruxelles.laique@laicite.be

Dans le cadre d’un cycle thématique autour des Droits des Femmes durant l’accouchement 2012-2013 Prochaines projections : Jeudi 21/02/2013 : “Nacer” ; Jeudi 16/05/2013 : “La naissance, une révolution”

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Par Cedric TOLLEY*

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Le sans-papier

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Pensez-vous vraiment que les sans-papiers ne sont pas les bienvenus dans nos économies occidentales avancées, ici et maintenant ? Oui ? Y avezvous vraiment regardé de près ? Et d’un peu plus loin ? Pourtant... Allez, un petit coup d’œil dans le rétro et ensuite on écrase le champignon. *Bruxelles Laïque Echos

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© photo Jérôme Baudet

Eurythmics

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epuis le XIXe siècle, les travailleurs se battent pour améliorer leurs conditions de vie, pour sortir du servage, de l’esclavage et de l’exploitation sans limite. Tant qu’ils n’avaient rien et pas une once de pouvoir, ils restaient taillables et corvéables. Mais le mouvement ouvrier, les luttes sociales, parfois d’une très grande violence, ont établi un rapport de forces, si bien que les travailleurs sont progressivement devenus des acteurs, puis des interlocuteurs et même, jusqu’il y a peu, des “partenaires sociaux”. C’est de haute lutte et finalement les armes à la main durant les deux guerres mondiales et en quelques occasions que les travailleurs ont imposé la naissance du droit du travail, l'indemnisation des accidents du travail, la limitation du nombre d’heures hebdomadaires de travail, les congés payés, l’indexation des salaires, la sécurité sociale, le droit au chômage, l’abaissement de l'âge de la retraite, la pension de retraite, l'édiction de règles en matière de conditions de travail, le droit de grève, les instances de concertation et de négociation, la protection contre le licenciement, bref toutes les normes de relations collectives de travail que nous connaissions dans le troisième quart du siècle dernier.

© photo Jérôme Baudet

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Pas mal, hein ? Sans cela, sans ces luttes, comme le disait le délégué principal des Forges de Clabecq durant les dernières grandes grèves qui y ont eu lieu, “vos enfants travailleraient encore dans le fond d’une mine”. Evidemment, toutes ces normes, tous ces dispositifs, qui permettent aux travailleurs de sortir bon gré mal gré de l’aliénation au

travail et de leur condition de main d’œuvre, tout ceci a un prix. Ce prix est notamment celui de l’impôt, des cotisations sociales et patronales et des taxes. L’enjeu mécanique pour les organisations patronales dont le rôle est de protéger l’intérêt des employeurs et de maximiser les profits réalisés par les entreprises au bénéfice de leurs actionnaires est dès lors de réduire au maximum cette charge qui, elle, bénéficie aux travailleurs. Car, en effet, dans notre économie capitaliste, le temps c’est de l’argent. Le temps, et tout le reste aussi... Si pour les travailleurs le revenu du travail est une nécessité pour vivre dignement, pour l’employeur il s’agit d’un coût. D’un coût à compresser. Ainsi, le droit du travail et les normes en matière de protection sociale des travailleurs représentent autant d’entraves au profit. Entraves que les organisations économiques internationales (OMC, FMI, BCE…) et les lobbys d’entreprises, qui échappent au contrôle démocratique, s’emploieront à défaire sans vergogne. Et que les patrons, conscients ou non de leur crime, chercheront bien souvent à contourner par tous les moyens. Le travailleur modèle qui est le seul à vraiment tendre vers cette réduction maximale des coûts du travail, c’est le sanspapiers, le travailleur clandestin, le sans droits. La raison de la clandestinité, lorsqu’on la regarde au plus proche, n’est donc pas directement le profit (ils pourraient réaliser plus de profit s’il n’y avait ce satané droit du travail) mais bien le contournement par le travail clandestin des acquis arrachés par le mouvement ouvrier et les luttes sociales. Le but est de faire fi de la loi, parce que la loi n’est

bonne à appliquer que lorsqu’elle rapporte à ceux qui ont effectivement le pouvoir ou la faveur du rapport de forces. Aveuglés par l’idée d’une société harmonique et démocratique, nous avons pu penser que cette situation était incohérente. En réalité elle n’est ni cohérente ni incohérente. Elle est le résultat de rapports sociaux, de rapports de forces qui portent en eux-mêmes la contradiction de réalités et d’intérêts qui ne vont pas dans le même sens. Pour les uns, prétendre refuser le travail clandestin c’est assurer sa pérennité afin que le droit du travail n’entrave pas la marche du profit. Pour les autres, refuser le travail clandestin, c’est imposer que le droit du travail s’applique à tous de la même manière. Et en attendant que cette contradiction se résolve, on ne sait ni où ni quand ni comment des milliers de personnes et d’institutions souffrent de cette situation. L’Etat d’abord, qui, comme nous l’avons souvent évoqué dans Bruxelles Laïque Echos et au Festival des Libertés, doit composer avec les forces en présence dans des rapports qui le structurent. Gardien du droit, il doit empêcher le travail clandestin et, gardien du temple (de la finance), il doit répondre aux exigences patronales de dérégulation. Ainsi, plutôt qu’appliquer quelques principes d’équité et de dignité humaine, il se livre à un drôle de cirque qui consiste à dévoyer le fruit de l’impôt pour chasser le sans-papiers, en même temps qu’il ferme les yeux sur la réalité des conditions d’esclavage auxquelles sont réduits les travailleurs clandestins, sans-papiers et sans-droits. Et nous, sans-papiers, militants, citoyens

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épris de droits de l’Homme, d’égalité et de solidarité, nous y assistons quelque peu impuissants. Ensuite les sans-papiers, en plus de subir sans recours cette nouvelle forme d’esclavage moderne que certains spécialistes appellent la “délocalisation sur place”, vivent dans l’angoisse du lendemain, dans la peur de la police, de la dénonciation, de la rafle, de l’enfermement, de l’expulsion. Ils vivent aussi dans l’attente, dans la poursuite frénétique, fébrile et souvent vaine de leur dossier de régularisation qui, après avoir dormi quelques mois ou quelques années dans un tiroir de l’Office des étrangers, tandis que le sujet du dossier est lui perdu dans les labyrinthes administratifs, finit par leur revenir estampillé d’un “Non”. Toujours à la recherche d’un petit boulot pour survivre encore quelques jours, d’un logement, même précaire, d’une école qui acceptera l’enfant, d’un dentiste qui arrachera cette dent malade et tyrannique sans exiger la sainte carte SIS. Toujours à la merci d’un petit ou d’un grand patron qui, sur un coup de tête, pour une quelconque raison arbitraire pourra le renvoyer à sa misère. Souvent, se heurtant à des regards dont il ne comprend pas toujours l’expression ou les yeux baissés, marchant à vive allure entre la Porte de Hal et la Porte de Flandre (pour éviter les contrôles de la STIB), il reste une proie. Une proie en particulier pour l’agent zélé dont le regard affûté fait bien la différence entre l’étranger “normal” et celui qui “a quelque chose à se reprocher”. L’heure est venue d’échapper à ce regard, de le tromper, de cesser de laisser prise à cette culpabilité construite de l’extérieur, à

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cette honte injustifiée. L’heure est venue du sans-papiers décomplexé ! Nous l’avons vu, le sans-papiers est malvenu surtout parce qu’il faut faire respecter le droit du travail au détriment du travailleur et parce que le travail clandestin est plus aisé s’il y a des travailleurs clandestins. N’y ajoutons pas les quelques considérations médiatiques, électorales et relatives à cette insaisissable opinion publique. Mais en réalité, il est l’instrument économique par excellence. Le soldat d’une super armée de réserve. Il ne réclame pas plus d’égard qu’une quelconque machine, avec ce petit plus qu’il est en mesure de réaliser des travaux dont la machine est incapable… Imaginons un seul instant que les travailleurs clandestins disparaissent du tableau, qu’ils se mettent en grève ou décident massivement de regagner l’Afrique, les pays de l’Est ou l’Amérique latine. Qu’adviendra-til des chantiers du bâtiment et des travaux publics, de la restauration, de l’agriculture, de l’hôtellerie, de la confection, du gardiennage, du secteur du déménagement ? Probablement un naufrage. En réalité, les travailleurs sans-papiers sont actuellement devenus indispensables à l’économie de nos villes occidentales et de nos agricultures. Pas d’incohérence manifeste donc, mais une bonne dose d’hypocrisie, certainement. Nous avons combattu, durant des années, auprès des sans-papiers en lutte. Pour une autre politique d’immigration, pour le respect de la dignité humaine, contre les expulsions, contre les centres fermés, pour la régularisation de tous les sanspapiers, contre les rafles… Sans succès, il

faut l’avouer. Mais il y a une chose que nous n’avons pas encore faite, ou en tout cas, pas massivement. C’est offrir aux sans-papiers d’entrer de plein pied dans nos vies, dans nos réseaux de sociabilité, dans nos environnements directs. Nous nous battons auprès d’eux, mais tandis que la machine administrative à broyer de l’humain leur fait injonction de s’intégrer (sans aucun moyen de le faire), nous avons oublié de nous les intégrer. Si bien qu’ils continuent à marcher à vive allure, les yeux baissés, noyés dans une sorte de honte qu’on ne se représente pas. Nous avons sans doute cru qu’il suffisait que l’Etat (c’est qui l’Etat ?) décide de donner aux clandestins les mêmes droits qu’à quiconque. Mais c’était oublier que dans une société, la dernière chose qui change, c’est la loi. En réalité, elle change quand plus personne ne la respecte, parce qu’elle n’est plus adéquate en regard de la réalité sociale et des rapports qui ont cours dans la société. Toute l’histoire de la lutte pour le droit à l’avortement en témoigne de manière limpide. Pour ce qui concerne les sans-papiers, il en ira sans doute de même. La société doit changer avant d’espérer que les normes légales la suivent. Nos attitudes personnelles, notre sentiment à l’égard des sanspapiers doit changer avant que la société suive. Et entre les deux, l’attitude des sans-papiers qui survivent ici, luttent ici, travaillent ici, doit, elle aussi, changer, être débarrassée de la honte, débarrassée de la peur, débarrassée de l’attente pour faire place à la vie. Il est étrange de constater que cette affaire de statut puisse à ce point biaiser

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les relations entre des êtres humains. Que risque-t-on à lier des amitiés sincères avec des sans-papiers ? Qu’ils profitent de notre statut ? N’y a-t-il pas là quelque chose qui ressemble à une structure de castes ? Comme à l’époque de cette noblesse qui ne vendait les quartiers de son fils à une roturière qu’au prix le plus fort ? Serions-nous devenus des nobles sans nous en apercevoir ? Et les droits humains sont-ils passés au rang de privilèges ? Et bien, si c’est le cas, c’est volontairement que nous devrons abandonner ces privilèges que nous n’avions pas demandés. En liant des amitiés avec les sans-papiers, en invitant ceux-ci dans nos

vies (et pas seulement à des réunions, des manifestations ou des soirées de soutien), en leur montrant ce que nos propres yeux voient de notre ville, nous rendrons son caractère anormal et amoral à l’exclusion qui les cantonnent au statut d’inexistants sociaux. Et nous les inviterons à ne plus avoir l’air d’être des sans-papiers.

Le Festival accueillera des sanspapiers bruxellois en lutte et des militants pour une autre politique d’immigration dans le cadre du forum Le sans-papiers décomplexé, le mardi 23 octobre à 19h30. (cf. www.festivaldeslibertes.be)

Alors peut-être que leur misère, la traque dont ils sont l’objet et l’exploitation dont ils sont victimes deviendront anormales et qu’enfin les normes pourront évoluer.

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Interview de Ahmed AHKIM* par Pascale NIZET**

La caravane

qui ne passe pas La création d’un centre de médiation pour les gens du voyage témoigne du poids des discriminations que subissent des populations qui ont optées pour un mode de vie qui diffère des schémas dominants. Un mode de vie qui ne repose pas non plus sur une identité figée mais sur des réalités sociales, culturelles et économiques multiples. En donnant la parole à Ahmed Ahkim, nous tenterons d’explorer les enjeux passés, actuels et à venir ainsi que les cercles vicieux dans lesquels une partie de ces populations sont engluées en lien avec un phénomène de paupérisation.

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Dix années après la création du Centre de Médiation pour les Gens du Voyage, l’approche relationnelle, médiatrice, vous semble-t-elle toujours pertinente ? Je dirais : plus que jamais ! Dans la mesure où il nous est apparu dès le début que les Gens du Voyage et les autorités étaient engagés dans un processus complexe, quasi inextricable et que la médiation, avec cette approche communicationnelle, était absolument nécessaire pour faire tout d’abord “rendre raison” aux différents acteurs. “Rendre raison” c’est-àdire introduire de la rationalité, de la raison dans des situations qui étaient très chargées émotionnellement, très chargées en terme de stéréotypes et en terme de stigmatisation, et enfin très chargées aussi sur le plan de la complexité technique. La médiation centrée sur la parole des uns et des autres permettait de créer ce cadre de dialogue. A titre d’exemple, quand nous avons commencé en 2001, la plupart de nos interlocuteurs ne comprenaient pas de qui on parlait quand on parlait des Gens du Voyage. Certains nous demandaient même pourquoi abordait-on cette question-là avec eux puisque finalement les Gens du Voyage ne sont que des “Gens de passage”, ils peuvent toujours aller voir ailleurs. Aujourd’hui, beaucoup d’acteurs au niveau des administrations et au niveau des autorités politiques savent, sont informés que les Gens du Voyage sont d’abord des citoyens belges, des habitants wallons et bruxellois qui ont un mode de vie centré sur l’habitat mobile et qu’il convient de gérer ces situations même si elles sont très problématiques dans le cadre actuel.

Donc pour revenir à votre question, effectivement, l’approche relationnelle est plus que jamais d’actualité et notamment au niveau de la communication publique, au niveau des médias. Il est très important pour les Gens du Voyage comme pour les autorités publiques de disposer un lieu de référence à consulter lorsqu’il y a des situations sensibles et préoccupantes les concernant. La question des Gens du Voyage est tellement sensible qu’il suffit d’un rien pour que des situations ingérables apparaissent. Dans ce travail que vous menez depuis dix ans où l’investissement personnel et humain est très fort, est-ce qu’il y a des situations qui vous ont personnellement particulièrement touché ces 10 dernières années ? Pour commencer, avant de travailler avec les Gens du Voyage et avant de mettre sur pied le Centre de Médiation, j’ai beaucoup travaillé à l’intersection de la lutte contre la pauvreté, de l’aide sociale et des questions liées à l’immigration et au racisme. Ce qui m’a le plus frappé, ce qui m’a profondément touché dès le début, c’est que j’ai rencontré chez les Gens du Voyage les familles les plus pauvres et dans des situations d’une misère et d’un drame qu’il est très difficile de décrire. Et des situations de rejet, de racisme, de discrimination comme je n’en n’avais jamais rencontrées auparavant vis-à-vis de personnes immigrées, de personnes différentes au niveau de la couleur de la peau, au niveau de la religion, au niveau de la culture, etc. ces situations de discrimination telles que je les ai rencontrées à plusieurs reprises avec les Gens du Voyage dans des lieux très divers.

Voilà sur le plan personnel. Maintenant il y a plusieurs choses, plusieurs moments que je retiens particulièrement durant ses dix ans. J’en pointerais cinq. La première c’est cette famille que je suis allé voir dans une commune rurale, cette famille qui m’a contacté parce qu’elle recevait régulièrement des injonctions des services d’urbanisme pour quitter le terrain qu’ils avaient acheté avec leurs économies. Quand je suis allé voir, j’ai trouvé cette famille vivant dans un semi-remorque depuis 15 ans ! Famille pourtant originaire du village et vivant dans un dénuement totalement indescriptible. Personne ne s’inquiétait de leur sort, par contre de la conformité de leur présence avec les règlementations urbanistiques si ! C’est une des situations qui m’a marqué ces dix dernières années. Une autre situation plus positive, mais aussi lente et plus diffuse. Il s’agit d’une série de communes, de villages qui étaient relativement réticents par rapport aux Gens du Voyage et qui, avec le Centre de Médiation et avec des personnes du voyage telles que Monsieur Charpentier et d’autres, progressivement se sont mis à organiser régulièrement le séjour des Gens du Voyage sans que cela ne suscite des remous ou des réticences importantes. Troisième point que je peux relever durant ces dix dernières années c’est la prise de conscience au niveau du Gouvernement wallon en 2007, de la nécessité de mettre sur pied un groupe de travail gouvernemental pour “l’organisation concertée du séjour temporaire des Gens du Voyage” et pour proposer des solutions.

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Quatrième point important, c’est l’émergence progressive mais rapide de ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui la “question rom”, et ce, depuis les premières familles sans-abris que nous avons accompagnées à Bruxelles lors de l’hiver 2008. Le choc et l’incompréhension étaient tels que nous avons décidé en 2009 d’entamer, avec l’asbl RTA, la première recherche organisée en Belgique et qui a réellement donné la parole à des familles Roms, qui a installé un cadre permettant l’écoute réelle de ces familles-là pour pouvoir comprendre leur dynamique. Recherche que nous avons publiée récemment1.

dramatiques, même s’il y a, et heureusement, parce que cela nous aide aussi à continuer, des évènements heureux. Nous découvrons au travers de nos interventions, qu’il y a énormément de bonne volonté tant chez les Gens du Voyage que chez d’autres acteurs tels que les autorités, tels que des personnes ou des associations. Il y a des acteurs qui travaillent bien et qui en veulent et nous sommes là aussi pour les soutenir. Ahmed Ahkim et Jacqueline Fastrès, Les Roms. Chronique d'une intégration impensée, Couleurs Livres, Bruxelles 2012. 1

Les politiques européennes et les enjeux liés à la question de la circulation des Roms seront au programme du Festival à l’occasion d’un débat avec Refika Cazim, Bernard Devos, Caroline Intrand, Tristan Wilbault, Sophie Van Balberghe et Melita H. Šunji, le vendredi 19 octobre à 16h00. Sur la question Rom, voyez aussi le film “A people uncounted”, le même jour à 19h. (cf. www.festivaldeslibertes.be)

Alors, dernier élément important de ces dix dernières années, encore une fois, les points que l’on met en exergue sont toujours le résultat d’une évolution, le résultat d’un travail de plusieurs années. S’il était présent dès le début au Centre de Médiation et n’était pas sans effet, ce n’est qu’avec le temps que le travail de lien étroit et d’écoute des différents acteurs a donné ses fruits de manière importante. L’écoute des Gens du Voyage nous a, notamment, permis, il y a deux ou trois ans, de mettre le doigt sur la question centrale de la caravane qui est pour eux un logement et que toutes les difficultés que nous rencontrons, que les Gens du Voyage rencontrent et que les autorités rencontrent, sont intimement liées à la non-reconnaissance de la caravane comme logement. Voilà, cinq situations, cinq éléments qui ont ponctué ses dix dernières années au Centre de Médiation. dix années d’un travail intense. Intense parce que la vie des Gens du Voyage et surtout les difficultés qu’ils vivent sont aussi intenses et parfois

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