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SEPTEMBRE-OCTOBRE 2018 #38


TEASING

À découvrir dans ce numéro...

«AU TOP DES ÉCOUTES SUR SPOTIFY»

B A R AT H O N

AQUAPONIE CAMTARS MACGYVER

«JE NE VEUX PAS ÊTRE PAYSAN»

CHANSIGNE CANNIBALE

LGBT+ «LE SENTIMENT DE PARTIR À L’AVENTURE»


ÉDITO IL EST REVENU

Depuis la présidentielle de mai 2017, on le croyait mort et enterré, définitivement emporté dans les limbes de la politique depuis la grosse gamelle de Benoît Hamon. Et pourtant, il bouge encore : le revenu universel. Et cette rentrée pourrait même signer son retour fracassant. Si si. Au cinéma tout d’abord avec le documentaire Jour de Paye ! (sortie le 19 septembre), signé du réalisateur autrichien Christian Tod qui a réalisé un tour du monde des différentes initiatives et mises en pratique. Puis surtout au parlement où, cet automne, treize présidents de département (dont celui d’Ille-et-Vilaine) vont soumettre une pré-proposition de loi en vue d’une expérimentation. Dans des conditions qu’il reste encore à définir. Unique prestation sociale ou complément d’aides ? C’est là tout le débat. Réunis au mois de juin où ils ont dévoilé une étude de faisabilité, les élus départementaux ont avancé quelques principes. De 1 / exit l’idée d’un revenu universel ouvert à tous, place à un revenu de base versé sous condition de ressources. De 2 / une dégressivité en fonction des revenus additionnels et de la prise en compte (ou non) des aides au logement. De 3 / la possibilité d’en bénéficier dès 18 ans (contre 25 ans actuellement pour les bénéficiaires du RSA). Un dernier point loin d’être anecdotique, pour ne pas dire primordial, quand on sait que, selon une étude de l’Unef, près de 20 % des étudiants vivent en dessous du seuil de pauvreté et que 46 % doivent travailler à côté de leur scolarité pour vivre. La rédaction

SOMMAIRE 6 à 11 12 à 21 22 & 23 24 à 27 28 à 31 32 à 39 40 à 47 48 & 49

WTF : nouveau festival, chansigne, Dublinois, animation jeunesse... « J’ai ouvert mon bar » « Gay, trans, bi... Si l’histoire est belle, elle t’intéresse » Camtars : le coup de la panne ? La faim justifie les moyens Agriculteurs 2.0 RDV : Born Idiot, Deena Abdelwahed, Terrenoire, Dans la peau de Don Quichotte, ReDeYe, Cannibale Napoléon est-il Breton ?

50 BIKINI recommande 4

septembre-octobre 2018 #38

Directeur de la publication et de la rédaction : Julien Marchand / Rédacteurs : Régis Delanoë, Isabelle Jaffré, Brice Miclet / Directeurs artistiques : Julien Zwahlen, Jean-Marie Le Gallou / Consultant : Amar Nafa / Couverture : Guillaume Blot / Relecture : Anaïg Delanoë / Publicité et partenariats : Julien Marchand, contact@bikinimag.fr / Impression par Cloître Imprimeurs (St-Thonan, Finistère) sur du papier PEFC. Remerciements : nos annonceurs, nos lieux de diffusion, la CCI de Rennes, Michel Haloux, Émilie Le Gall, Louis Marchand. Contact : BIKINI / Bretagne Presse Médias - 1 bis rue d’Ouessant BP 96241 - 35762 Saint-Grégoire cedex / Téléphone : 02 99 25 03 18 / Email : contact@bikinimag.fr Dépôt légal : à parution. BIKINI “société et pop culture” est édité par Bretagne Presse Médias (BPM), SARL au capital social de 5 500 €. Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Le magazine décline toute responsabilité quant aux photographies et articles qui lui sont envoyés. Toute reproduction, intégrale ou partielle, est strictement interdite sans autorisation. Magazine édité à 20 000 exemplaires. Ne pas jeter sur la voie publique. © Bretagne Presse Médias 2018.


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QUEL NOUVEAU FESTIVAL INAUGURER ?

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LE BRUIT DES FEUILLES MORTES

PLUSIEURS SALLES DE LA RÉGION LANCENT DE NOUVEAUX RENDEZ-VOUS CET AUTOMNE. CONCERTS, EXPOS, SIESTES ÉLECTRO, ACTIVITÉS NAUTIQUES... QUI A DIT QUE LA RENTRÉE C’ÉTAIT POURRI ?

C’est déjà la 20e édition du toujours sympatoche festival Sons d’Automne, un rendez-vous indispensable pour échapper à la grisaille du moment. Au menu : Rachid Taha, Motorama, JC Satan, Clara Luciani, The Limiñanas en DJ Set... Les 2 et 3 novembre à Quessoy.

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C’EST DU BRUTAL

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BAISERS VOLÉS

Franck Hueso, alias Carpenter Brut, réussit à contenter à la fois les fans d’électro et de métal avec sa “metal dance”, sorte de synthwave hybride et décomplexée qui n’a pas peur de la grandiloquence. Passé par Coachella et le Hellfest, le Poitevin enchaîne les dates et sera le 28 septembre à La Carène à Brest et le 29 septembre à L’Étage à Rennes.

BONNE PAIRE

sein

Avec leur électro-rap à fond la caisse, Joseph et Balthazar du duo parisien Sein nous rappellent au bon souvenir du hip-hop speed et codéiné de TTC. Plaisir simple mais plaisir vrai. Le 4 octobre à La Nouvelle Vague à Saint-Malo et le 2 novembre à La Carène à Brest. 6

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Pour fêter la fin de l’été, La Nouvelle Vague a décidé de faire les choses en beauté avec la création d’un nouveau festival, Baisers Volés. Deux soirs de musique et un joli casting estampillé nouvelle scène française qui verra notamment défiler les zinzins de Bagarre (photo), Clara Luciani, Crayon, Eddy de Pretto, Silly Boy Blue ou encore la très attendue Jeanne Added dont la sortie du nouvel album, Radiate, est prévue pour septembre. Baisers volés certes, mais consentis. Quand et où ? Les 28 et 29 septembre à La Nouvelle Vague à Saint-Malo

BON WEEK-END

Si le rendez-vous électro Rêverie Moderne a tiré sa révérence, un nouveau temps fort vient marquer la rentrée morbihannaise : Bon Week-End. Deux jours imaginés par l’équipe de l’Échonova et une ribambelle de propositions : concerts (Clément Bazin, Kazy Lambist et Suzane, dernière sensation des Francos), après-midi électronique sur la plage (DJ set, activités nautiques, dégustation d’huitres) et initiation aux arts du cirque. Quand et où ? Les 22 et 23 septembre à St-Avé (Échonova) et à Séné (plage Mousterian et parc Limur)

WEEK-END À RENNES

Nouveau rendez-vous aux contours volontairement flous et mouvants, ce Week-end à Rennes concocté par l’Antipode promet de rendre le mois de novembre doux, curieux et libre. Dans cette noble quête, quelques alliés de poids prêts à en découdre sur scène : Bachar MarKhalifé, Agar Agar, Sarah McCoy, ainsi que les locaux Mermonte et Colorado, dont le premier album sort cet automne. Quand et où ? Du 8 au 11 novembre à l’Antipode à Rennes


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CHANSIGNE : SAVOIR L ’AIMER En début d’été, une vidéo d’un concert d’Eminem a fait le tour du web. Pas parce qu’on y voyait le rappeur sur scène mais son alter égo interprétant simultanément son set en langue des signes. Si la performance a fait entrer le chansigne dans la cour du mainstream, cette forme d’expression artistique existe déjà depuis pas mal de temps, notamment dans le milieu hip-hop. Guillaume David, d’HIP OPsession, explique que le festival nantais l’a intégré depuis 2016 via l’artiste LSF Laëty (photo). « Il n’est pas question d’une traduction littérale et neutre mais d’une interprétation créative, avec gestuelle, rythmique et chorégraphie. »

Pick up

L ’ADAPTATION EN LANGUE DES SIGNES DES CONCERTS SE DÉVELOPPE MAIS PEINE À SE GÉNÉRALISER. À QUELQUES EXCEPTIONS PRÈS, LES FESTIVALS LUI CONSACRENT PEU OU PAS DE PLACE. MAIS POURQUOI ?

Les pionniers du chansigne dans l’Ouest sont les Mayennais du festival Au Foin de la Rue qui y consacrent une place dans leur prog’ depuis 2012, en collaboration avec le collectif Les Mains Balladeuses pour quatre à cinq concerts chansignés par édition (Asaf Avidan, Oxmo Puccino…). « Le plus dur est de passer la barrière de la méconnaissance : une fois que les artistes ont compris le principe, ils acceptent

presque tous de partager la scène et la lumière », assure Régis Brault, vice-président de l’asso organisatrice. L’arrivée du chansigne en BZH ne pourrait être qu’une question de temps. Exemple avec Quai Ouest, organisateur du Bout du Monde, qui a testé la chose cet été à l’occasion d’un concert des Wampas aux Jeudis du Port à Brest, autre événement qu’il coordonne. Un essai avant le festival ? Pas si simple, reconnaît Chloé Berthou-Lis, chargée de com. « Ça serait un gros boulot en amont sur les textes pour les signeurs, étant donné qu’on programme une majorité d’artistes peu connus… »

Jean-Marc Ballée

« MAIS J’ADOOORE L’ABSTRAIT »

Pas le temps de refroidir. Alors que l’exposition Debout ! de la collection Pinault ferme ses portes le 9 septembre au Couvent des Jacobins (dépéchez-vous si jamais vous n’y êtes pas encore allé), À Cris Ouverts déboule dans la foulée et s’annonce comme l’un des événements majeurs de l’automne culturel rennais. Avec à sa tête deux commissaires (dont Étienne Bernard, directeur de La Passerelle à Brest), cette sixième édition de la biennale d’art contemporain accueille une trentaine d’artistes du 29 septembre au 2 décembre à Rennes (FRAC, hall de la Courrouze, La Criée, 40mcube...), mais aussi à Brest et à Saint-Brieuc. Parmi les temps forts cette année : Rennes Art Weekend qui, du 15 au 18 novembre, fait un focus sur la scène artistique de la ville. 8

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QUEL DUBLINOIS ALLER VOIR ?

L ’IRLANDE NE SE RÉSUME PAS QU’À U2, AUX POGUES OU AUX CHIEFTAINS. LA PREUVE PAR TROIS. LANKUM C’est l’un des groupes les plus en vue de l’actuelle scène irlandaise. Déjà auteurs de deux albums (dont le dernier Between The Earth And Sky, signé chez Rough Trade), les quatre Dublinois de Lankum (photo) s’emparent de la longue tradition folk du pays (« un répertoire plus punk que le punk », selon eux) pour en faire une musique résolument d’aujourd’hui. Quand ? Le 5 octobre au Grand Soufflet à Rennes et le 15 décembre au festival NoBorder à Brest

MALTHUSIAN Ces gaillards de Dublin sortent leur premier album, Across Death, le 7 septembre. Oubliez la flûte, le violon et les airs traditionnels : Malthusian donne plutôt dans le black metal. Ça crache. Quand ? Le 8 septembre au Mondo Bizarro à Rennes

FONTAINES D.C. Première date bretonne pour les cinq garçons de Fontaines D.C., nouveaux ambassadeurs de la scène indie-punk irlandaise. Si t’es fan de The Vaccines ou d’Idles (avec qui ils partagent le même label, Partisan Records), y a moyen que tu kiffes bien. Quand ? Le 29 octobre à l’Ubu à Rennes 9


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L ’ANIMATION JEUNESSE, BIENTÔT SDF ? TRÈS DYNAMIQUE EN BRETAGNE, LE SECTEUR DE L ’ANIMATION JEUNESSE S’INQUIÈTE DE LA FIN ANNONCÉE DE LA CHAÎNE FRANCE 4, ACTEUR PRIMORDIAL EN TERMES DE FINANCEMENT ET DE DIFFUSION.

Vivement Lundi

Coup de tonnerre sur l’animation jeunesse : le 4 juin, la ministre de la culture a annoncé la suppression de France 4 de la TNT. Le clap de fin est imminent – certainement en 2019 – et inquiète forcément les acteurs de l’animation, dont la société rennaise Vivement Lundi. « C’est une décision injuste, la chaîne faisant de meilleures audiences que Gulli pour un même public cible », dénonce son responsable Jean-François Le Corre, qui produit La Science des soucis, Dimitri (photo), et Pok&Mok notamment. France TV finance un quart de l’animation française et diffuse 3 800 heures chaque année de sa

production sur France 4. Sa fin programmée est également mal accueillie par Jean-Paul Bigot, coproducteur du studio rennais JPL Films, concerné via la série L’Homme le plus petit du monde. « C’est une chaîne créative avec une vraie prise de risque éditoriale. Elle va manquer, c’est sûr, et pas seulement économiquement. » L’avenir de la chaîne devrait désormais s’inscrire sur Internet, avec la plateforme Studio 4, amenée à lui succéder. Pas de quoi lever son scepticisme à JeanFrançois Le Corre : « Quoi qu’on en pense, les enfants restent très attachés au rituel de la télé pour le visionnage de leurs programmes préférés. » R.D

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LE MISANTHROPE, DOUBLE DOSE

T’as zappé la lecture de l’œuvre de Molière au lycée ? Séance de rattrapage avec la version du Misanthrope par Rodolphe Dana qui s’attaque à ce personnage intransigeant et féroce. Une création à découvrir du 25 au 28 septembre au Théâtre de Lorient, du 3 au 5 octobre à L’Archipel à Fouesnant et du 16 au 20 octobre au Quartz à Brest. Avec Looking for Alceste, Nicolas Bonneau signe de son côté une version revisitée sur fond d’autofiction et de musique rock. Les 15 et 16 octobre au Théâtre de Cornouaille à Quimper.

UN DERNIER POGO POUR LA ROUTE Après dix ans d’existence, quatre albums et des litres de sueur : le groupe punk-rock The Decline ferme la boutique. Ultime concert, à la maison, le 15 septembre à l’Antipode à Rennes. 10

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« J’AI OUVERT MON BAR »

C’EST LE RÊVE DE BEAUCOUP D’ENTRE NOUS : MONTER SON PROPRE BISTROT. BIÈRES, MUSIQUE, COPAINS, APÉROS… UN JOB À L’IMAGE BIEN BIEN COOL, MAIS PAS QUE. 12

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n toute honnêteté : qui a envie de retourner au boulot ou à la fac en cette rentrée ? L’été n’est pas encore totalement fini, tu sors de vacances, t’as bien profité du soleil, des barbecues et des soirées, t’as limite encore des grains de sable entre les doigts de pieds et là, alors que t’étais bien, le mois de septembre déboule. Impossible d’y échapper et d’éviter les obligations qui vont avec. Et si on décidait de les esquiver pour faire ce qu’on aime à plein temps : boire des coups, rigoler, lire le journal en terrasse, regarder le foot à la télé, manger du saucisson, écouter de la musique, jouer aux fléchettes, refaire le monde jusque tard dans la nuit… Cette vie de rêve a un nom : le bar. Si en être client, c’est déjà sympa, en faire son métier ne serait-il pas le kiff ultime ? Si beaucoup de personnes en ont déjà eu envie (« allez, on quitte nos jobs pourris et on monte notre rade ! ») sans jamais oser le faire, Corentin Cadoret et Grégoire Marchand ont quant à eux sauté le pas. En cette fin d’après-midi du mois de juillet, c’est le jour J pour ces deux garçons de 23 et 27 ans : Le Square, leur premier établissement, ouvre officiellement ses portes à Lorient. Un bar-brasserie niché dans le haut de la très courue place Polig-Monjarret, offrant une belle façade de 25 mètres de long et une jolie terrasse de 70  places. Belle bête.

À quelques minutes d’accueillir les premiers clients, tout est en place ou presque. Floriane et Jeanne, les deux serveuses recrutées, écoutent les dernières recommandations, Corentin checke la machine à glaçons (« merde, elle marche pas… ah elle est pas branchée en fait, héhé ») et Greg pointe les derniers couacs (« le Dyson ne fonctionne pas dans les toilettes et la livraison de verres n’est pas complète : douze pintes pour la soirée, c’est p’tet léj’, non ? »). Famille, amis, fournisseurs, voisins et curieux : à 18 h, les premiers clients arrivent et les commandes s’enchaînent. « Une Chouffe, un Monaco et deux jus de fraise », « une Affli », « un Ricard », « une blonde et un ginto »… Après deux heures de service, ce sont près d’une centaine de personnes qui ont investi les lieux. De quoi ravir Corentin et Grégoire déjà bien à l’aise derrière le comptoir. « On est tellement dans le jus qu’on n’a pas le temps de stresser en fait. Mais pour l’instant, tout se passe bien, on est content. Y a du monde, l’endroit a l’air de plaire aux gens… c’est cool. »

« Y a pire comme boulot, non ? » Une ambiance qu’il était encore difficile à imaginer un mois plus tôt. Sacs de gravats, poussière de plâtre, cloisons à péter et coups de peinture à passer… C’est sur un chantier que notre première rencontre avec Corentin s’était faite courant juin.

« Allez, on quitte nos jobs et on monte notre rade ! » 14

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Le Square n’est alors qu’une vaste dalle de béton de 170 m2 entourée de murs bruts, mais le jeune homme originaire de Plumelin se projette déjà. « Là tu vois, il y aura le comptoir en plein milieu, je veux que ce soit le poumon du lieu. Dans le coin à droite, on aura des banquettes avec plein de coussins. Le tout dans une ambiance jardin public, déco pelouse et verdure. » Avoir son propre établissement, Corentin l’avait toujours imaginé. Une sorte de suite logique. « J’étais en études de commerce à Nantes quand j’ai commencé à travailler comme barman : brasseries, discothèques, bars de nuit… D’abord des extras, puis en alternance, jusqu’à décrocher un CDI. À la base, je ne m’orientais pas vers ce métier – je pensais plus bosser en grande distribution – mais c’est un milieu qui m’a plu. T’es là pour faire kiffer les gens, qu’ils passent un bon moment : y a pire comme boulot, non ? Et puis, après un an et demi d’expérience, j’ai commencé à réfléchir à l’étape suivante. Monter mon affaire, je savais que c’était la finalité. »


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Il s’associe alors avec son pote Greg, lui aussi dans le milieu depuis ses 16 ans (« j’ai commencé tôt, j’ai vite compris que c’était le meilleur moyen de se faire un peu d’argent quand t’es jeune et sans trop d’expérience », rembobine l’intéressé) et part à la recherche d’un fonds de commerce. « Là, t’épluches les sites d’annonces, Le Bon Coin et compagnie… Au début, on avait trouvé une affaire à Nantes, mais ça ne s’est pas fait. Puis à Vannes où ça a coincé aussi, jusqu’à ce qu’on tombe sur cette opportunité à Lorient. Je la sentais bien, la place est actuellement en plein boom, c’est l’endroit où il faut être, on a donc signé. »

« Un minimum d’apport » Les clés en poche, c’est alors parti pour trois mois de travaux, de contacts fournisseurs, de rendez-vous administratifs, de prévisionnels comptables et autres joyeusetés. Parmi les étapes les moins sympatoches pour tout futur patron de bar : le financement. « Le plus compliqué dans ce métier, c’est de trouver les fonds, confirme Maxime Samson, référent bars au syndicat Umih 35 (Union des métiers et des 15


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industries de l’hôtellerie) et patron depuis 23 ans du P’tit Vélo à Rennes. Sans un minimum d’apport, c’est difficile de convaincre les banques de te suivre. Beaucoup sont frileuses, considérant que l’activité n’est pas sûre. Et si c’est ta première affaire, ça complique encore plus les choses, les banques préférant financer quelqu’un qui souhaite ouvrir un deuxième ou un troisième établissement. Tout cela fait grimper les prix des fonds de commerce, ça met des bâtons dans les roues aux jeunes qui souhaitent se lancer. »

Riwan Castel, deux Brestois de 25 et 26 ans, ont tout de même réussi à se lancer eux aussi. Avec seulement 20 000 € en poche, ils ont racheté un pub de la rue Jean Jaurès. « L’établissement était en liquidation judiciaire. Ce qui explique le prix. Sinon on n’aurait jamais eu les moyens. On a vu la chose comme une bonne occasion à saisir, on était persuadé du potentiel du lieu. » Quatre mois de travaux plus tard, le O’Kastel ouvrait ses portes fin mars et devenait la première affaire des deux frangins. Une vocation venue sur le tard. « On ne se destinait « Faire venir les amis » pas à ça : mon frère bossait dans le En moyenne en France, le prix d’un bâtiment et moi j’ai fait des études fonds de commerce pour un débit de dans la communication. Mais nos boissons tourne autour de 155 000 €, parents tiennent un bar-tabac. À selon le Bodacc (Bulletin official des force de faire des dépannages chez annonces civiles et commerciales). Avec bien sûr des variations selon les villes et la localisation. Un rapide tour sur les annonces du Bon Coin permet de se faire une idée pour la Bretagne : entre 60 000 et 150 000 € à Fougères, entre 140 000 et 230 000 € à Saint-Brieuc, entre 200 000 et 700 000 € à Quimper, entre 130 000 et 800 000 € à Rennes (certains bars dépassent facilement le million dans la capitale bretonne)… Pour obtenir leur emplacement à Lorient, Corentin et Greg ont pioché dans leurs économies et effectué un prêt bancaire. Et pas un petit. « Ça chiffre à plusieurs centaines de milliers d’euros… C’est un risque c’est sûr, mais on y croit. » Malgré un compte en banque pas fou-fou de leur côté, Damien et 16

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eux, ça a joué et nous a donné des idées. » Des idées, Grégor Huiban et Pierre Lardic en avaient aussi. Cet été, les deux potos de 29 et 26 ans devaient ouvrir leur rade à Lorient… avant que la banque ne les lâche au dernier moment. « On avait pourtant eu le feu vert de notre conseiller, mais c’est au siège que ça a coincé. Tout était pourtant ficelé : l’emplacement ciblé, le crowfunding lancé, les artisans bookés, les fournisseurs trouvés… », regrette Grégor qui n’abandonne cependant pas le projet et devrait repartir en quête d’un nouveau fonds de commerce et d’une banque en cette rentrée. Si tout se passe bien, Le Tapir à cinq pattes (c’est le nom plutôt coolos qu’ils souhaitent donner à leur bistrot) pourrait donc ouvrir au mieux d’ici la fin de l’année. Un aboutissement espéré par Grégor qui a déjà eu l’occaz de se faire la main comme responsable buvettes

Photos : Bikini et DR

« Le bar, un super prétexte pour rassembler des gens »


au festival électro Echap. « Le travail effectué jusqu’à présent n’est pas perdu. On sait ce qu’on veut faire et le type d’établissement qu’on souhaite créer : un bar de copains, ouvert à tout et fermé à rien, où il y aura aussi bien des expos, des concerts, des soirées console, des tables rondes... Le bar est un super prétexte pour organiser des évènements et rassembler des gens. » Sans oublier la liche sur laquelle les deux gaziers ont effectué un gros travail de sourcing. Quitte à ramener du boulot à la maison, les coquinous. « On a rapatrié pas mal de bouteilles chez nous ouais ! Les dégustations de vin à 10 h du mat’ chez les fournisseurs, c’est cool, mais c’est sympa aussi de faire venir les amis pour tester tout ça le soir. »

« Des siestes de 20 minutes » Si cela fait plus d’une année que Grégor et Pierre planchent sur leur création de bistrot, Damien et Riwan ont bouclé leur dossier en seulement trois mois à Brest (« on a ouvert un peu à l’arrache mais on voulait aller vite, à cause des loyers qui commençaient à tomber… »), quand Corentin et Greg ont consacré près d’une petite année à voir leur projet se concrétiser. « En moyenne, le temps de réflexion est de six mois à un an, éclaire Laurence Sourisseau, de la Faculté des métiers à Bruz, qui dispense une formation (non obligatoire) pour les futurs créateurs de cafés et restaurants. Pendant dix jours, ils y apprennent les notions de base de ce secteur d’activité : la concurrence, le circuit d’approvisionnement, l’élaboration d’une carte, les stocks, la législation sociale, la rentabilité… Des clés indispensables à maîtriser pour pérenniser son affaire. Être un super barman ne suffit malheureusement pas à faire tourner un café. » 17


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par là pour lancer l’affaire et gagner aujourd’hui en qualité de vie. » Jean-Louis, qui entre ses quatre établissements dirige aujourd’hui 45 salariés, avoue avoir appris à déléguer et savoure désormais ses soirées à la maison.

Bikini

« Pas de copines »

« Pendant trois ans : de 8 h à 1 h du mat’ tous les jours » place rennaise. Après avoir ouvert avec sa femme Chloé Le Coz le bar Le Hibou (gros carton malgré sa position excentrée et un lieu qui ne payait pas de mines), il a depuis monté deux autres affaires, Le SaintGermain et La Piste, en attendant la prochaine début 2019 (Le Safran, « un café-concert qui servira aussi des pizzas mais pas dans une ambiance de restaurant »). « Les trois premières années au Hibou, on n’avait pas de personnel. C’était compliqué d’embaucher. Je peux te dire qu’on n’a pas compté nos heures. De 8 h jusqu’à 1 h du mat’ tous les jours. On faisait des nuits de cinq heures max. » Un emploi du temps hardcore pour ces deux « Café-concert et pizzas » jeunes parents. « Il est vrai qu’on Une vie de dingo qu’a également n’a pas profité pleinement de nos connue Jean-Louis Serre, l’une des enfants les premiers temps… mais dernières belles success-stories de la c’est comme ça. Il fallait en passer « On dit qu’un établissement sur deux se casse la gueule la première année…, poursuit Maxime Samson de l’Umih 35. Une bonne gestion, c’est effectivement ce qui fait qu’un bar dure ou pas, car pour le reste, c’est plutôt simple comme métier : servir des verres et être sympa. Il ne faut pas non plus avoir peur de sacrifier une partie de sa vie sociale et familiale les premières années. Il faut être à fond dedans pour lancer le truc. Je me souviens qu’au début j’étais ouvert 7 jours sur 7, de 11 h à 2 h du matin. T’adoptes vite un rythme Vendée Globe où t’apprends à faire des siestes de vingt minutes dès que tu peux. »

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Des sacrifices que sont prêts à consentir nos jeunes cafetiers interrogés. Y compris Lauriane Le Dévéhat, maman de deux enfants de 5 et 8 ans, qui en février dernier a repris La Loge Charlotte, un bistrot à Camors dans la campagne morbihannaise. « Malgré les horaires et les obligations, ça n’a pas été un frein. L’envie d’avoir mon commerce a pris le dessus. C’est juste une question d’organisation. La maison est attenante, donc si les enfants veulent passer me voir ils peuvent. Et puis le soir, le papa prend le relais pour les devoirs, le bain et le repas », détaille la jeune femme de 27 ans. « Nous l’avantage, c’est qu’on n’a ni copines ni enfants : pas de contraintes, tente de positiver de son côté Greg au Square. C’était le bon moment pour tenter le truc, on peut s’y consacrer à 100 %. » « Depuis qu’on s’est lancé là-dedans, c’est quelque chose qu’on a assimilé, poursuit son compère Corentin. Le sport, les vacances, les copains, la famille, les voyages, on va mettre ça de côté pendant quelques temps. C’est le revers de la profession. Mais honnêtement quand t’es derrière le comptoir, c’est un truc que t’oublies quand t’aimes ça. Un métier où tu peux faire la fête tous les jours, y en a pas 36. »

Julien Marchand


DERRIÈRE LE COMPTOIR : LES 3 PILIERS NE PAS PICOLER Cela peut être tentant pour un cafetier de prendre l’apéro, mais attention. « Tu peux vite tomber dedans, assure Maxime Samson, référent bars à l’Umih 35. Il arrive que les clients te paient un verre. Pourquoi pas, mais ça doit rester une exception. » Même son de cloche de la part de Jean-Louis Serre, le boss du Hibou et du Saint-Germain à Rennes. « Voir un serveur boire, ça ne fait pas sérieux. Me concernant, quand j’ai envie d’un p’tit verre, je quitte le comptoir et me mets au niveau des clients. »

GÉRER SON HUMEUR ET SA FATIGUE « Tout le monde n’est pas forcément fait pour tenir un bar, affirme Jean-Louis. Une des conditions primordiales est d’être de bonne composition et constant dans son humeur. T’as le droit d’être crevé mais faut rester sympa et souriant. » Même effort côté horaires. Le bar est quasi vide et il est tard : et si je fermais plus tôt ? « Grosse erreur, répond Jean-Louis. C’est le meilleur moyen pour que les clients ne sachent pas quand t’es vraiment ouvert… et qu’ils aillent chez un concurrent. »

NE PAS OFFRIR (TROP) DE VERRES Si en tant que client il est toujours agréable de se faire payer un coup (clin d’œil appuyé aux bars qu’on fréquente), la donne n’est pas la même pour le patron. « Ce dernier a parfaitement le droit d’offrir des verres – dans une certaine limite bien sûr, le but étant quand même d’en vivre – mais il faut les noter afin que cela soit pris en compte dans la marge commerciale, prévient Maxime. Cela évite les mauvaises surprises lors de contrôles. » 19


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BARATHON : LE TITRE OLYMP’HIPS La dernière édition remonte à il y a quelques années mais Florent se souvient très bien des soirées barathon que lui et ses potes avaient pris l’habitude d’organiser. « On faisait ça juste après Noël, quand on avait un peu d’argent de côté à dépenser, raconte ce trentenaire. La règle d’or : chaque participant payait sa tournée en choisissant un alcool différent. On avait aussi un circuit à respecter : rejoindre le centre de Saint-Brieuc depuis Plérin par la côte, avec une douzaine de bars en chemin. En cinq ou six éditions, on n’a jamais vraiment réussi à rejoindre la ligne d’arrivée ! » Comme Florent et ses potes, on a tous ou presque eu à un moment donné cette envie irrépressible de se lancer dans un barathon. Une épreuve aux contours flous dont le but est théoriquement de partir d’un point A et de rejoindre un point B en s’arrêtant dans tous les troquets se trouvant sur le parcours. Le barathon est un classique des soirées étudiantes. À Brest, Brieux en a organisé un en 2015, du temps où il était responsable de la corpo médecine. « On avait convaincu

cinq bars de s’engager à proposer des réductions sur les consommations, se rappelle-t-il. Les participants devaient se prendre en photo dans chaque établissement pour gagner un sac avec des goodies. » L’interne en médecine l’assure, il n’y avait pas eu de débordements liés à la consommation excessive d’alcool. « L’intérêt n’était pas de se la coller mais de faire connaître les bars aux étudiants et inversement. C’était plutôt une belle opération. » Une opération qui peut aussi se révéler rentable. Depuis un an, de jeunes Tourangeaux se sont lancés dans l’organisation partout en France, dont Rennes pour la Bretagne. Leurs « barathons géants » ont réuni, d’après les calculs de Geoffrey, l’un des organisateurs, « près de 70 000 participants sur 27 villes, pour près de 100 événements ». Quatre ont déjà été organisés à Rennes, le dernier en mai et le prochain en octobre. Le principe : les participants achètent des bracelets (1 € en précommande, 4 € le soir-même), en échange de quoi ils peuvent bénéficier de réductions dans les bars participants (shooters à 1 €, bière et softs à moitié prix…).

Si Geoffrey assure que « tout s’est toujours très bien passé », les patrons des bars concernés ont des retours plus mitigés. Au Meltdown, on se souvient d’une « belle affluence » lors de l’événement de mai dernier mais d’une organisation plutôt à l’arrache : « Bracelet ou pas, on a appliqué des réductions à tout le monde. » Au Alex’s Tavern, Stéphane derrière son comptoir estime que « ça fait venir du monde le temps d’une soirée mais l’effet reste éphémère ». Quant à Arnaud, gérant du Tio Paquito, il

LE CAMION DES SOIFFARDS

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Après le foodtruck, le drinktruck ? Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ! Le bistrot itinérant se développe pas mal en Belgique ou en Allemagne (comme par hasard…) mais reste encore marginal en France. Dans le coin, le Quimperlois Morgan Dupart, 34 ans, reconnaît qu’il n’est pas étouffé par la concurrence depuis qu’il a ouvert Chez Mo, son camtar 20

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pour soiffards, il y a deux ans. « On est une dizaine max dans l’Hexagone à se partager le marché, et personne d’autre en Bretagne. En fait, j’ai une grande remorque aménagée en bar, avec trois tireuses pression, que de la bière locale. Le fonctionnement est le même qu’avec le foodtruck : tu paies ton emplacement et tu t’installes le temps d’un événement. »


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critique une organisation « invisible » laissant les bars gérer eux-mêmes les problèmes de sécurité. « Pour moi c’est fini, annonce-t-il. Il y a trop de risques liés à la conso d’alcool pour un retour trop aléatoire. D’autant que ce ne sont pas de vrais barathons : rien n’incite les participants à circuler d’un bar à l’autre, ils peuvent rester toute la soirée dans le même. » Pour la réalisation de cet article, l’effort sportif n’a pas été trop violent non plus : 1,12 km effectué pour deux demis et un Picon consommés. Régis Delanoë Il a débuté son affaire aux abords du stade du Moustoir à Lorient avant de la diversifier : afterwork, soirées corpo, retours de mariage... Morgan pose sa carriole et peut installer autour une terrasse. Le concept est très malin et bénéficie jusqu’à présent d’une sorte de vide juridique en matière législative. « J’ai mis six mois à obtenir une licence pour vendre de la bière et du vin, c’est tout le problème des choses nouvelles : elles rentrent difficilement dans des clous. » Et glou. 21


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ROMAIN BURREL, QUIMPÉROIS D’ORIGINE, EST LE NOUVEAU DIRECTEUR DE LA RÉDACTION DE TÊTU, MÉDIA PHARE DE LA COMMUNAUTÉ GAY ET LGBT QUI SIGNE SON COME-BACK : NOUVEAU SITE EN SEPTEMBRE ET SORTIE D’UN MAGAZINE TRIMESTRIEL EN NOVEMBRE. UN TITRE QUI, MALGRÉ CERTAINES AVANCÉES SOCIÉTALES, RESTE AUX AVANT-POSTES.

Brice Miclet

À quoi va ressembler cette nouvelle version de Têtu ? Je veux en faire un support avec de la diversité et ne pas être qu’un titre masculin gay comme le magazine l’a été à sa création. Toute la communauté LGBT+ (lesbienne, gay, bi, transgenre, plus toutes les autres identités, nldr) y trouvera sa place. Je veux également que Têtu soit perçu comme un “safe space” : un endroit où le lecteur sait qu’on va parler de lui d’une manière positive et que son identité sera respectée de A à Z. Avec des sujets qui peuvent intéresser tout le monde. Je pense qu’il y a chez nos lecteurs une envie forte de porter des combats qui ne leur sont pas forcément propres. Beaucoup d’hommes homosexuels sont par exemple très en pointe sur la question de la PMA, alors que cela ne les concerne pas directement. 22

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En quoi un magazine comme Têtu est-il encore utile en 2018 ? Il l’est toujours. Il y a les droits légaux qui ont été acquis depuis le pacs et le mariage pour tous. Ce sont des choses ambitieuses mais ça ne règle pas tout. Il reste des combats encore à mener : la PMA, la GPA, la dépsychiatrisation des personnes transgenres… Sans oublier l’égalité réelle : la loi sur le mariage n’a pas tout solutionné. On l’a vu dernièrement avec la question de l’adoption où, dans plusieurs départements, les dossiers des personnes homosexuelles sont mis sous la pile. Les sujets LGBT trouvent de plus en plus leur place dans les médias généralistes. Comment jugez-vous leur traitement ? Les choses progressent. Il y a encore cinq ans, il y avait des rédactions


qui ne traitaient pas ces questions, à part deux fois par an lors de la journée de lutte contre l’homophobie et lors du Sidaction. Depuis le mariage pour tous, je vois une différence. Beaucoup de médias se saisissent de ces dossiers et se questionnent sur leur façon de bien traiter ces sujets. Sur quels points Têtu peut-il du coup se démarquer ? Malgré cette évolution positive, cela reste par l’angle de la news – souvent anxiogène – ou par l’angle politique stricto sensu que la grande majorité des médias généralistes traitent les problématiques LGBT. À Têtu, on ne parlera pas uniquement d’agressions ou de mauvaises nouvelles. Il y a plein d’autres choses qu’on a envie de raconter : des parcours de vie, des portraits de personnes qui animent au quotidien cette communauté, des gens positifs et lumineux qui changent la donne… Têtu peut-il devenir un média grand public ou est-il voué à rester un média communautaire ? Le mot communauté ne me fait pas peur. Je revendique le fait de m’adresser en premier à cette communauté. Mais parallèlement on a plein de signaux d’ouverture. L’annonce de la reprise de Têtu n’a pas intéressé que les homos. On a été reçu avec bienveillance par des médias généralistes. On s’est aussi rendu compte que le site de Têtu n’était pas lu que par la communauté LGBT. Si on te raconte une belle histoire, qu’elle soit d’une personne gay, transgenre, bi ou lesbienne, elle t’intéresse. De toute manière, le combat contre l’homophobie et la lutte pour l’égalité ne se gagneront pas qu’entre nous. Recueilli par Julien Marchand 23


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CAMTARS : LE COUP DE LA PANNE ?

DEPUIS DES DÉCENNIES, LES FOURGONS AMÉNAGÉS SONT UNE PROMESSE DE LIBERTÉ : CIRCULER PARTOUT ET DORMIR OÙ ON VEUT. MAIS LA RÉCENTE RÉFORME DU CONTRÔLE TECHNIQUE NE POURRAIT-ELLE PAS ENVOYER CES OBJETS DE FANTASME À LA CASSE ? ls ont remonté l’Atlantique par les petites routes. Hier, ils étaient à la Fête de la langoustine à Plobannalec. Là, ils viennent de se poser à La Torche, spot de surf très réputé. Peut-être demain iront-ils taquiner la vague. Peut-être pas. « On improvise ! On a presque perdu la notion du temps. D’ailleurs, quel jour on est ? » Pascal, Michelle et leur fils Kwan profitent pleinement des vacances. Ils viennent de très loin : la Réunion. Depuis des semaines ils se promènent avec leur Citroën Jumper qu’ils ont 24

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ramené de chez eux en cargo. Un véhicule indispensable à leur vision des vacances : nomade. « On aurait pu en louer un mais on est bien dans notre camion », explique le paternel en sortant la table de pique-nique et des bières du mini-frigo. L’installation est spartiate mais suffisante, assurent-ils : un grand lit posé sur un bardage en bois, un second fixé avec des cordes, un réchaud, une douche et des WC électriques, le tout dans 13 m3 d’espace. « L’été prochain, on installera peut-être des panneaux solaires sur le toit »,

annonce Michelle en installant son fauteuil de camping face à la mer. « On n’est pas bien, là ? » Si. Le lendemain, ce sont d’autres vacanciers avec qui on fait la connaissance à Ploemeur, sur le littoral morbihannais. Au petit-déjeuner, posés devant leur Peugeot J5 de 1989, Annick et Pascal (photo ci-dessus) partagent leur bonheur. « On a longtemps fait du camping mais c’est fini. Tu te crois dans un lotissement, impossible de profiter. Là on roule tranquille, on se pose où on veut, on coupe avec la civilisation. » Pour 750 euros, ils


ont acheté il y a quatre ans ce van rustique que Pascal, routier de profession, a retapé. « Quelques coups de perceuses et visseuses et hop, on a notre lit confort, une table pour quand il pleut et des placards… Il manque la douche mais y a la mer pour ça. »

« Je démonte tout » Combien sont-ils à vivre ainsi dans leur camion pour quelques jours, quelques semaines ou toute l’année ? Impossible à dire car beaucoup de ces engins sont considérés comme des VP (véhicules particuliers) ou des CTTE (camionnettes), se mêlant au parc automobile et échappant au radar des recensements. C’est le cas de nos vacanciers de La Torche et de Ploemeur. Depuis le 20 mai pourtant, l’État impose théoriquement une mise en conformité du certificat d’immatriculation des fourgons. Un durcissement qui fait flipper les propriétaires de “camtars”, même si peu d’entre eux ont bien saisi s’ils étaient réellement concernés. La loi dit ceci : les camions aménagés ayant sur leur carte grise le statut VP ou CTTE seront recalés au contrôle technique pour « nonconformité avec la carte grise ». Pour être autorisés à rouler, ils devront être homologués en « véhicule automobile spécifique » et porter la mention VASP, ce qui les fera entrer dans la catégorie des camping-cars. Jusqu’ici c’est encore à peu près clair. Là où ça devient franchement compliqué, c’est qu’il est difficile d’obtenir une définition exacte de ce qu’on entend vraiment par “camion aménagé”. « Nous-mêmes, on ne sait pas trop, les directives sont floues », reconnaît anonymement un expert contrôle technique de l’agglomération briochine. C’est finalement la Fédération nationale de l’automobile (FNA) par la voix d’un de ses responsables, Édouard Bourdot, qui nous apporte la définition : « Un fourgon doit être homologué VASP en 25


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cas de présence de tous les éléments suivants : des sièges, une table, des couchettes convertibles, des espaces de rangement et un coin cuisine avec installation gaz et électricité. » Une annonce qui a de quoi déstresser pas mal de propriétaires, puisqu’il faut bien la présence de l’ensemble de ces cinq éléments pour nécessiter l’homologation. Un seul manque et le fourgon n’a pas à changer de catégorie. Nos vacanciers de La Torche et de Ploemeur, par exemple, n’ont pas à s’inquiéter puisqu’aucun n’a d’installation gaz. « Dans le doute, je démonte tout et je le présente à vide pour le contrôle », précise Pascal le Réunionnais. Une précaution que recommande Édouard Bourdot, qui prévient néanmoins : « Si la tôlerie a été découpée pour une fenêtre ou pour intégrer un frigo par exemple, l’intégrité du véhicule pourrait être considérée comme modifiée, ce qui nécessite là aussi une homologation. »

d’un camion dans lequel elle vit à l’année à Mordelles. Rencontrée cet été, elle venait d’obtenir le précieux sésame. « C’est fastidieux parce que c’est beaucoup de paperasse mais en y allant étape par étape, ça se fait. » Ce sont les équipements en gaz et électricité qui posent le plus problème. « Il faut du matériel en conformité, vérifié par le passage d’un agent agréé. » Au total, l’opération lui a coûté près de 3 000 euros pour obtenir une attestation de conformité auprès de la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), dernière étape avant l’homologation. « C’est cher mais Résumons. Trois cas de figure se des- au moins maintenant je suis transinent. Le premier : vous êtes pro- quille : quand on a VASP inscrit sur priétaire d’un camion avec quelques la carte grise, c’est pour toujours. » aménagements sommaires (lit, table…) que vous pouvez démonter « Le van life » en quelques coups de tournevis. Vous Antoine aussi a été convaincu de se êtes tranquille. Le second, à l’exact lancer dans l’aventure de l’homoloopposé : votre camtar est équipé d’élé- gation. Histoire d’être débarrassé ments difficilement démontables, avec mais aussi d’économiser, a calculé chauffage à gaz et plaque électrique. le jeune homme installé à Mauron Là, c’est homologation obligatoire. avec sa compagne Laura dans son Le troisième, entre les deux : vous camion de 10 tonnes. « J’ai déboursé avez personnalisé votre camion avec dans les 1 000 euros mais je vais du joli matos et touché un peu à la vite m’y retrouver. J’ai négocié de carrosserie. Dans cette configuration, ne payer que 20 euros d’assurance ça peut encore passer mais pas forcé- par mois contre 130 auparavant. La ment pour longtemps. « On est dans raison ? Les assureurs considèrent une période transitoire donc on peut que j’ai maintenant l’équivalent d’un encore fermer les yeux sur certaines camping-car. Or, ce n’est censé rouchoses mais ce ne sera bientôt plus ler que quelques jours dans l’année le cas », alerte notre expert briochin selon eux, donc les tarifs sont bien en contrôle technique. plus abordables. » « L’homologation, on s’en fait une Une bonne affaire, l’homologation ? montagne mais ce n’est pas si dur à Avec elle, c’est en tout cas tout un obtenir », rassure Émilie, propriétaire marché du camion aménagé qui se développe. « C’est une aubaine pour nous, cette réforme, reconnaît Anthony Guillemot, de la société Into The Van à Theix. Faut dire qu’il y avait du ménage à faire dans le parc

« Il y a actuellemet un gros engouement pour le van life » 26

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COMMENT AMÉNAGER SA BAGNOLE ? Pas les moyens d’investir dans un camtar ? Ta simple voiture peut faire office de lit d’appoint pour partir en vadrouille. « Une Polo ou une Clio font l’affaire. J’ai même aménagé une Citroën C1. » Maxence Thibault est le fondateur de Nomad Addict, entreprise morbihannaise qui propose des kits pour transformer n’importe quel véhicule en mini camping-car. Il livre ses petits secrets tuto. « Premièrement, faut jouer sur le rabattement des sièges et de la banquette arrière. Il y a des variations selon les modèles mais on doit pouvoir obtenir une surface plus ou moins plate. C’est sur cette base qu’on va installer un sommier. Perso j’en fabrique en contreplaqué avec film plastifié, résistant à l’eau et à l’usure, en plus d’être léger. Des supports permettent de le fixer et de le dérouler sur l’intégralité de l’habitacle, depuis le tableau de

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des camions. Certains particuliers bricolaient des trucs au mépris des règles de sécurité. » Lui customise des fourgons et propose même aux propriétaires qui le souhaitent de réaliser les démarches d’homologation, un service facturé 700 euros « qui fonctionne très bien ». Dans le Finistère, Tanguy Lahuec a également monté son entreprise spécialisée, Quimper Kusthom. Lui aussi aménage des camions sur mesure (« j’ai une préférence pour le VW Transporter, le meilleur de sa catégorie »), à la manière de l’ancienne émission culte Pimp my ride. « Les débuts en 2016 ont été difficiles mais la demande est en train de grimper. Je monte une dizaine de véhicules par an désormais. Il y a actuellement un gros engouement pour le van life. » Vroum vroum. Régis Delanoë

bord jusqu’au coffre. Sur une voiture standard, on atteint ainsi facilement une surface de couchage d’1 m 90 par 1 m 30, pour dormir à deux. » Royal. Ne reste plus que les finitions. « J’ai une préférence pour les matelas gonflables Decathlon, simples, confortables et qui ne prennent pas de place une fois pliés. Pensez aussi à vous confectionner des petits rideaux occultants pour les vitres, en plus du pare-soleil à l’avant. » Dernier point : sachez qu’aucune loi n’empêche de dormir dans sa voiture, du moment que celle-ci est correctement stationnée. Bonne nuit les gaziers.

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LA FAIM JUSTIFIE LES MOYENS

CE SONT LES OLEG SENTSOV, BOBBY SANDS ET GANDHI DU QUOTIDIEN. MAIS QU’EST-CE QUI PEUT POUSSER MONSIEUR ET MADAME TOUT-LE-MONDE À ENTAMER UNE GRÈVE DE LA FAIM ? UNE ACTION RADICALE POUR DES CAUSES PARFOIS BANALES.

uand on a rencontré Christian Cleuyou, il aurait dû être sur le bord de la route à applaudir les coureurs du Tour de France. « L’étape du jour va de Brest à Mûr-de-Bretagne, à seulement 30 kilomètres d’ici. Moi qui suis fan de vélo, j’avais prévu d’y aller mais, dans mon état, c’est compliqué… » Car en ce 12 juillet, cela fait déjà sept jours que ce Morbihannais de 63 ans a arrêté de s’alimenter. « Je me suis lancé dans une grève de la faim pour m’opposer à l’actuel projet de fusion entre la commune de Bieuzy, où je vis, et celle de Pluméliau. Je conteste la méthode : cela a été voté par le conseil municipal en catimini, sans concertation des habitants et sans la moindre explication. J’y vois un déni de démocratie. C’est le genre de décision qui doit passer par un référendum local, réclame ce retraité de France Télécom qui précise ne pas être opposé au principe même d’une fusion. Mais avec Melrand, 28

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la commune voisine, et non Pluméliau qui se situe à 10 kilomètres. À part les intérêts politiques des deux maires, je ne vois pas le sens de ce projet. » Depuis une semaine, Christian ne consomme donc plus que de l’eau sucrée, des tisanes et du jus d’orange. « Avec l’actuelle canicule, je bois 8 à 10 litres par jour. On m’a également conseillé de prendre quotidiennement une cuillère de sel pour éviter la déshydratation. » Et contre le ventre qui gargouille ? Il assure tenir le coup. « La faim s’est fait sentir durant les deux premiers jours mais depuis ça va. Le plus dur reste les coups de fatigue. Je multiplie les siestes et je reste au frais. » Un mode d’action jusqu’au-boutiste et radical, d’ordinaire réservé aux prisonniers politiques, militants des droits civiques et autres “grandes” causes. Une première pour Christian qui, même s’il ne s’est jamais engagé politiquement, explique avoir toujours gardé un œil sur la gestion et le devenir de sa commune. « J’ai dit au maire que je n’étais pas Bobby

Sands mais que j’avais affaire à un thatchérien. Je sais que cela peut paraître disproportionné mais, sur le moment, ça m’a semblé le meilleur moyen de manifester mon


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opposition. C’est une action à la fois violente et douce : ça interpelle. Si cela est efficace ? Je ne sais pas. Personne de la mairie n’est venu me voir en tout cas. Et vu mes soucis cardiaques, je ne vais pas tenir éternellement, ça ne serait pas raisonnable. » Trois jours plus tard, après dix journées sans nourriture et cinq kilos perdus, Christian se résoudra à abandonner. « Ma tension était élevée. Le médecin m’a donc conseillé d’arrêter. J’espère que ma grève n’aura pas été inutile et qu’elle aura permis d’étoffer la pétition pour la tenue d’un référendum. » Avec 360 signatures d’électeurs récoltées (soit les deux tiers de la commune, condition requise pour un recours), le dossier est aujourd’hui entre les mains du tribunal administratif. Les histoires comme celle de Christian ne sont pas si rares dans la région. Pour des raisons parfois démesurées (comme ce Vannetais qui l’an passé a

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Photos : Bikini et DR

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« On avait le sentiment de partir à l’aventure » débuté une grève de la faim devant son assureur suite à un différend commercial), parfois débilos (à l’image de cet habitant de Plogoff qui, en 2017, a entamé un jeûne pour avoir le droit d’installer une porte-fenêtre chez lui) et parfois plus légitimes. C’est le cas de Christelle Dumont qui, début juillet, a passé six jours sans manger pour protester contre la fermeture de la blanchisserie au sein de l’hôpital de Belle-Île-enMer. « Il est prévu que l’activité soit transférée à une société privée. Il n’est pas question d’accepter ce démantèlement d’un service public. Sinon, qui nous dit que demain ce ne sera pas au tour des cuisines ou du nettoyage du centre hospitalier ?, s’insurge cette secrétaire de l’union locale de la CGT. Après 19 jours de débrayage, mes collègues m’ont indiqué qu’ils n’allaient pas pouvoir faire grève de manière indéfinie. C’est là que j’ai pris cette décision loin d’être anodine. Ça me semblait la 30

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meilleure façon de montrer que la direction avait échoué dans le dialogue social : une action forte à la hauteur de son mépris. » Pendant près d’une semaine, la quinquagénaire a donc posé son matelas dans le bureau syndical où sympathisants et proches venaient lui tenir compagnie. Elle en rigole encore aujourd’hui : « Une chose est sûre : je n’étais pas une pro de la grève de la faim. Je n’avais rien préparé. Résultat : j’ai rapidement chopé des crampes carabinées dans les deux jambes. C’est là que le médecin m’a conseillé de boire quelques bouillons de légumes et des jus de fruits pour mieux tenir le coup. »

« Une certaine euphorie » Une improvisation également vécue par Gérald Bibard et Anne-Lise Broennec, respectivement gérants des restaurants Le Ponton et l’Aquarium à Lorient. Malgré une situation loin d’être résolue (ils sont toujours en procédure avec la communauté

d’agglomération concernant la fermeture forcée de leur établissement et la non-indemnisation des fonds de commerce), les deux restaurateurs gardent bizarrement un bon souvenir de cette expérience. « Ça a été une décision spontanée, rien n’avait été anticipé ni calculé. On avait le sentiment de partir à l’aventure. On ne savait pas trop dans quoi on s’embarquait. Je me souviens même d’une certaine euphorie », se remémore Anne-Lise. Dans leur tente Quechua (« le Decathlon nous l’avait prêtée en solidarité ») plantée entre les deux restaurants, les deux patrons sortent alors les banderoles et informent les passants de leur sort. « Au début, ça a plutôt bien marché : les médias locaux sont venus nous voir et, très vite, on a eu au téléphone des gens de la mairie. Chose impossible avant. On pensait que cela serait réglé au bout de quelques jours. Mais ça s’est enlisé : les choses stagnaient, on sentait qu’on se faisait balader. On a tout de même décidé de continuer : on jouait nos affaires, nos vies. On était déterminé. » Ils tiendront douze jours, buvant uniquement de l’eau, du Coca et du café, avant de jeter l’éponge, exténués. « On avait beau être sous le cagnard, on crevait de froid. Il y avait l’usure physique (5 kilos perdus pour Gérald, 13 pour Anne-Lise, ndlr), mais surtout mentale. Psychologiquement, j’étais cuit, confesse le boss du Ponton, alors vierge de tout militantisme. Des manifs, des pancartes, des pétitions : j’en n’avais jamais fait ! Alors une grève de la faim… Pour marquer le coup, j’ai finalement acheté la Quechua en souvenir. » Julien Marchand


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AGRICULTEURS 2.0

ALORS QUE DU 11 AU 14 SEPTEMBRE SE TIENT À RENNES LE SPACE, LE PLUS GRAND SALON DE L’ÉLEVAGE EN FRANCE, RENCONTRES AVEC DES PAYSANS, PÊCHEURS ET PRODUCTEURS QUI CULTIVENT LEUR DIFFÉRENCE. 32

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FABIEN PERSICO, 26 ANS, RENNES ajuster la luminosité, la température dans de l’eau et dans du compost ET SAINT-MALO et l’humidité en fonction des besoins biologique. Il aurait pu suivre les pas de ses parents agriculteurs dans le Tarn-etGaronne : faire pousser des légumes en plein champ sous le soleil à la campagne. Mais Fabien Persico a choisi une voie – presque – différente. S’il produit lui aussi des salades et des plantes aromatiques, il a opté pour un mode de culture radicalement différent, pour ne pas dire révolutionnaire : le maraîchage urbain dans des containers métalliques. S’il a grandi dans la nature, Fabien raconte s’être toujours intéressé à la culture d’intérieur. « J’étais passionné par les nouvelles technologies et ce qu’elles permettaient de faire. En extérieur, tu n’as aucun contrôle sur les conditions. En intérieur, tu peux

des végétaux. Ce qui ouvre de nombreuses possibilités. » Armé de son « bac moins deux » (« je n’ai pas de diplôme, j’ai tout appris en me documentant sur Internet et en multipliant les tests »), il crée alors sa société Urban Farm en 2011 à SaintJacques-de-la-Lande, près de Rennes, et conçoit ses premières Farm Box. La dernière en date a été installée en juin à Saint-Malo. À l’intérieur du container de 13 m2 transformé en ferme hydroponique, des dizaines de rangées de plantations superposées sur des étagères et éclairées par des LED basse consommation : menthe, basilic, coriandre, persil… Des herbes aromatiques qui poussent ici en horssol, sans pesticide, les racines plongées

« Le gros avantage, c’est l’économie en eau. Alors qu’en agriculture conventionnelle, il faut près de 20 litres d’eau pour faire pousser une salade, 15 cl suffisent ici. L’eau étant en circuit fermé, nous n’avons pas de perte. » Un mode de production qui permet également de faire grandir tout type de plantes, n’importe où et n’importe quand. « Les notions de terroir et de saisonnalité, c’est vrai qu’on les fait voler. Mais il faut y voir un intérêt : un bilan carbone quasi nul. Nous pouvons faire pousser sur place des variétés qui sont d’ordinaire importées. » Parmi les clients de Fabien : des grandes surfaces, des restaurateurs, mais aussi des promoteurs immobiliers souhaitant intégrer des fermes

« UNE PÊCHE OÙ LE POISSON NE FRANÇOIS CASTINEIRAS, 28 ANS, En Bretagne, ils sont à peine une poiROSNOËN gnée de pêcheurs professionnels à

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« Un bateau, c’est aussi un abattoir. Quand tu as conscience de ça, tu vois les choses différemment. » Si le débat sur la souffrance animale se concentre sur les cochons, poules et bœufs, il semble oublier le sort réservé aux poissons. Une préoccupation qui habite François Castineiras, jeune pêcheur à la ligne de 28 ans, depuis qu’il s’est mis à son compte en 2016. Basé au port de Térénez sur la commune de Rosnoën, à l’entrée de la presqu’île de Crozon, le jeune homme s’est spécialisé en ikéjimé, une méthode d’abattage du poisson venue du Japon. 34

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opérer cette technique ancestrale. « Le principe est de provoquer la mort cérébrale de l’animal », expose François. Une pratique aux gestes précis. « Concrètement, j’enfonce une pointe en inox entre les deux yeux, où se trouve le cerveau, avant d’insérer une aiguille le long de la moelle épinière jusqu’à la queue. Les cellules nerveuses sont ainsi détruites. Alors que d’ordinaire un poisson agonise pendant plusieurs minutes, cela ne dure ici que dix secondes entre le moment où il sort de l’eau et sa mort. » Avant de lui trancher les artères.


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hydroponiques à leurs constructions au cœur des villes. Des installations vouées à se multiplier, estime Fabien. « En 2050, la population mondiale avoisinera les 10 milliards de personnes et 70 % d’entre elles seront concentrées dans des zones urbaines. C’est avant tout par nécessité que la culture d’intérieur et les fermes urbaines vont se développer. »

SOUFFRE PAS » « À ce moment-là, le cœur bat encore. L’avantage, c’est qu’il va se vider plus vite et mieux de son sang. » Une saignée rapide et intégrale qui va se ressentir sur la qualité du poisson. « La dégradation des chairs, souvent causée par le sang, est retardée, de même que la rigidité cadavérique. Cela permet d’avoir ainsi un poisson à la fois ferme et fondant. Il a aussi plus de goût. » Un intérêt gustatif qui permet à François de valoriser le prix de sa pêche et de travailler avec quelques chefs de renom. Parmi ceux-ci, Xavier Pensec, l’exigeant boss du restaurant japonais Hinoki à Brest, une des meilleures adresses de sushis en France. 35


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« DANS NOTRE FERME ? DES CREVETTES ET

JÉRÉMIE COGNARD ET ROMAIN (la production en milieu aquatique) VANDAME, 27 ET 26 ANS, RENNES et hydroponie (la culture hors-sol). Ce sera une première en France. En 2020, une ferme aquaponique en eau salée verra le jour en Bretagne. L’aquaponie ? Une technique hybride mêlant simultanément aquaculture

Une initiative portée par la startup Agriloops, dont les labos sont actuellement basés sur l’agrocampus de Rennes. « S’il existe déjà des fermes aquaponiques en eau douce, le fait de

travailler en eau salée sera une innovation. Notre projet a pour objectif l’élevage de crevettes couplé à de la culture maraîchère (tomates cerises, roquette, salicorne…) : l’eau est utilisée pour les deux productions et les déjections animales servent ici de fertilisant aux plantations. On limite ainsi les intrants et on économise des ressources, expliquent Jérémie Cognard et Romain Vandame, les deux créateurs qui se considèrent comme des agriculteurs 2.0. On a toujours été attiré par l’utilisation de nouvelles techniques et par les modes de production alternatifs. » Pour des crevettes à l’opposé de celles qu’on retrouve sur nos étals. « Il faut savoir que 80 % des crevettes qu’on achète proviennent d’Asie ou d’Amérique centrale. Elles ont voyagé des milliers de kilomètres – avec un important coût carbone – et sont bien sûr congelées. Sans oublier les pro-

ONE, TWO, TREE : VIVA L’AGROFORESTERIE ! Souvent accusée d’épuiser les sols et de déséquilibrer les écosystèmes, l’agriculture pourrait bien finalement être la première alliée de la biodiversité. Agriculteur de 32 ans basé au Mené dans les Côtes d’Armor, Ronan Rocaboy y croit à bloc, suivant les principes d’une pratique ancienne qui connaît actuellement un regain d’intérêt : l’agroforesterie. Un mode d’exploitation où arbres et production agricole (élevage ou culture) sont 36

combinés sur un même terrain. À partir de novembre, trois des parcelles de Ronan suivront ces caractéristiques pour son élevage de cochons et de volailles bio en plein air. « Sur deux parcelles, les volailles pourront évoluer sous des noyers, cerisiers et arbres à fleurs. Et sur la troisième parcelle réservée aux porcs, des châtaigniers, noisetiers et autres arbres à fruits à coque – ce qu’ils mangent dans la nature – seront plantés. »

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En plus d’apporter de la nourriture aux animaux, l’agroforesterie présente des intérêts multiples. « C’est un système qui joue plusieurs rôles : il améliore la qualité des sols, il favorise la biodiversité, il retient l’eau, il apporte de la fraîcheur et de l’ombre. D’un point de vue économique, il permet également aux agriculteurs de diversifier leur activité avec la récolte de fruits ou la production de bois... », énumère Maryse Jaffré,

chargée de mission au Conseil départemental d’Ille-et-Vilaine, qui vient de lancer un appel à projets pour le développement de l’agroforesterie. « C’est un pari à moyen et long terme – il faut attendre 10 à 15 ans avant de profiter pleinement de tous ces avantages – mais c’est un pari réfléchi, poursuit Ronan Rocaboy. De plus en plus d’agriculteurs sont prêts à remettre en question les pratiques culturales pour faire ce qu’ils pensent vrai. »


DES LÉGUMES »

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blèmes environnementaux que cela engendre sur place, la crevetticulture intensive détruisant les écosystèmes, expose Jérémie. Avec Agriloops, nous aurons la possibilité de proposer en circuit court des crevettes type gambas (30 grammes) fraîches et locales, nourries avec de l’alimentation biologique et un objectif de zéro antibiotique. » Avec leur ferme d’une taille de 2 000 m2, les deux garçons misent sur une production de 20 tonnes de crevettes et 40 tonnes de légumes par an. Dans un marché à forte demande (ce sont 120 000 tonnes de crevettes qui sont consommées chaque année en France), les ventes paraissent assurées et les premiers clients déjà prospectés : des restaurateurs et des épiceries fines. « Nos crevettes seront un peu plus chères que les bio de Madagascar qui, actuellement, tournent autour de 50 euros le kilo. Un prix que des chefs seront prêts à payer pour de l’ultra-fraîcheur. » J.M

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DOSSIER

Il y a des mariages compliqués : Capulet et Montaigu, PSG et OM, bouchers et vegans, Booba et Kaaris… Loïc Guines pourrait s’inscrire dans cette tradition d’histoires impossibles. Producteur de lait à Saint-Marc-sur-Couesnon, au nordest de Rennes, ce quinquagénaire s’apprête à porter deux casquettes qu’on imaginait difficilement complémentaires : président de la FDSEA 35 (syndicat majoritaire dans la profession, plutôt défenseur d’une agriculture conventionnelle, ndlr) et agriculteur biologique. Une conversion lancée en janvier, fruit « BÉQUILLES CHIMIQUES » d’un cheminement technique et « Il y a encore cinq ans, j’aurais dit “jamais en bio”. Déjà par apintellectuel. Il raconte. préhension : en conventionnel, il reste certaines béquilles chimiques « DU VIVANT » « Il y a trente ans, j’ai commencé (engrais, produits phytosanitaires de dans une agriculture totalement synthèse…) qui peuvent parfois vous intensive, c’était ce qui se prati- être utiles. Cela rassure sur la future quait. Un système qui marche plus production et les rendements. Et ou moins bien selon la qualité des puis, je n’étais pas de cette culture-là. terres. Ici, dans la vallée du Coues- Je suis allé en école d’agriculture, j’ai non, le sol est sableux, sujet au des- appris des techniques où on utilisait sèchement. Quand il fait chaud, les la synthèse. Changer de système, ce cultures souffrent. La récolte peut n’est pas évident. Le bio a été une être maigre et, quelques fois, ça progression continue. » n’équilibre pas les comptes. Avec mon frère qui travaille à mes côtés, « PRODUIRE MOINS » on était dans ce constat. Alors en « Avec le temps, on a expérimenté 1997, au départ en retraite de nos des pratiques, on en a perfectionparents, on s’est dit qu’il était pré- nées… Mes 110 vaches se portaient férable d’optimiser la production bien, notre trésorerie aussi, on a plutôt que de la maximiser. C’est là donc continué à progresser dans qu’on a commencé à désintensifier notre désintensification. Jusqu’au notre production et à tendre vers un moment où on s’est rendu compte modèle plus naturel. Quand vous qu’on était au bord du cahier des êtes agriculteur, vous travaillez avec charges bio. On en était très proche, du vivant : les animaux, le sol, les mais sans la valorisation des prix plantes, le climat... On était toujours qui allait avec. Aujourd’hui le lait dans un système conventionnel, mais en conventionnel est payé 325 € la adapté à notre environnement. » tonne. En bio, on tournerait autour 38

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Bikini

« PRÉSIDENT DE LA FDSEA ET PAYSAN BIO »

de 450 €. En théorie, le fait de produire moins ne nous fera pas gagner moins d’argent. Un point qui nous a définitivement convaincus. »

« JUSTE PRIX » « Être en bio et président de la FDSEA 35, certains doivent se dire que c’est étonnant. Il est vrai que la FNSEA a participé au développement de l’agriculture telle qu’on la connaît et à la mise en place d’un système. Mais avant d’être président du syndicat, je suis agriculteur, chef d’entreprise, humain et père de famille. C’est mon exploitation qui me fait vivre, pas la FNSEA. À partir de là, je me concentre sur la ligne qui me semble la meilleure. Je pense que le nombre de fermes bio va continuer à augmenter (en dix ans, le nombre a été multiplié par trois en Bretagne, ndlr). Mais à condition que cela ne se fasse pas au détriment du prix payé au paysan. Si on veut que les agriculteurs produisent dans de bonnes conditions, il faut que les consommateurs acceptent de payer le juste prix. » Julien Marchand


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DE L’AGRI À LA CULTURE

Un père quinquagénaire qui enfile avec peine son bleu de travail avant de traverser, en claudiquant, le corps de ferme pour aller traire les vaches : la première scène de Je ne veux pas être paysan est saisissante de dureté. Elle est le point de départ de cet étonnant documentaire de Tangui Le Cras qui commence comme un règlement de compte – contre ses parents agriculteurs se tuant à la tâche comme contre ce milieu rural qui les broie – et se termine par une réconciliation autour d’un repas familial, alors que défilent les photos d’une enfance pas si malheureuse, passée au grand air, dans les champs et entre les bottes de paille. C’est un 52 minutes introspectif mais sans pathos que livre ce fils de paysan du Kreiz Breizh, aujourd’hui devenu régisseur (pour les Charrues notamment) et manager (de Krismenn et Super Parquet entre autres, via sa structure Route 164) et qui réussit brillamment son passage derrière la caméra. « Je ne veux pas être paysan » était son cri de colère il y a 20 ans, lorsqu’il a quitté les études agricoles pour passer de l’agriculture à la culture. À travers l’exemple de ses parents, il livre un portrait sans filtre de ce métier quasi sacerdotal à la fois magnifique et brutal, qui nourrit des vies en même temps qu’il en fracasse. R.D Diffusion en octobre sur France 3 Bretagne 39


Lucas Martin

RDV

AVEC LEUR ALBUM « AFTERSCHOOL », LES RENNAIS DE BORN IDIOT ET LEUR POP INDÉ SE SONT OFFERT UNE BELLE CARTE DE VISITE. INTERVIEW AVEC SON FONDATEUR LUCAS BENMAHAMMED, ALORS QU’UN SECOND OPUS EST DÉJÀ DANS LES TUYAUX. Born Idiot, c’est un groupe ou un projet solo ? C’est d’abord un projet spontané. À l’époque en 2015, j’étais dans un groupe d’indie rock, Betty The Nun, où chacun prenait des voies différentes. J’ai ressenti un manque et créé Born Idiot, qui est peu à peu devenu un groupe avec des potes : Tiago, Clément, Camille et Louis.

évidence. J’ai appris seul la guitare en espérant devenir un big boss en quelques mois. Bon, je me suis vite replié sur la compo… Après le bahut, j’ai arrêté les études pour me consacrer à la musique et aux vacances. C’est important les vacances ! Aujourd’hui j’ai 25 ans, Born Idiot existe depuis 3 ans et le temps passe beaucoup trop vite. Au début, tu te vois sortir trois Quel est ton rapport à la musique ? albums par an mais tu te calmes Depuis le lycée, c’est comme une très rapidement quand tu vois 40

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comment le système musical est quadrillé. Mais j’ai énormément foi en ce groupe. Sinon je sors quelques sons à l’arrache sur SoundCloud sous le nom de Dude Low, ça calme mes frustrations. Travaillez-vous seuls ou vous êtesvous entourés ? On a sorti il y a un an Afterschool, un premier album totalement réalisé avec nos tripes qui nous a permis d’intégrer le label lyonnais


Cold Fame. Puis, on a enchaîné les concerts dans la foulée : une trentaine sur 2018 avec quelques belles dates, a priori au moins autant l’an prochain. Afterschool sonne comme de la bonne pop à la cool, poétique et fantaisiste. Si je te donne Mac DeMarco comme influence, tu prends ? Il est vrai que dans notre premier album, le rien à branler est omniprésent, que ce soit dans les textes (très nostalgiques de l’enfance) et dans la musique (du rock qui adoucit et transporte dans les nuages). La poésie et la fantaisie, j’apprécie le compliment ! Reste qu’on a des choses à dire et ça se ressent déjà plus dans les concerts, une sorte de rage qui brûle toutes les étiquettes, qu’elles soient pop, rock ou indé. On aime d’ailleurs énormément de choses : Gilberto, Devendra Banhart, Rodrigo Amarante, Mild High Club, Chris Cohen, Beach House… Un second album est-il déjà dans les clous ? Oui, il devrait paraître fin 2018 début 2019. On a sorti un premier extrait au printemps, Cocktail Bomb en featuring avec Flore Benguigui. Tout est enregistré, y a plus qu’à. Pour l’avenir, on est en discussion avec quelques gentlemen du métier, mais rien n’est encore fait. On espère être au top des écoutes indé sur Spotify, devant Angèle et compagnie, héhé. En attendant, on va pas mal tourner. Recueilli par Régis Delanoë Le 21 septembre aux Champs Libres (festival I’m from Rennes) le 29 septembre à Noyal-Châtillonsur-Seiche (festival Rock On), le 27 octobre à La Citrouille à St-Brieuc 41


RDV

LA RÉCOLTE DU JASMIN Si la scène électronique tunisienne est aussi foisonnante en 2018, c’est parce qu’elle a ses fers de lance. Deena Abdelwahed en fait partie. Après des années de tâtonnements (« j’ai appris seule en crackant le logiciel Ableton. Ça m’a pris des nuits pour pouvoir sortir quelque chose de décent »), son EP Klabb sort en 2017 et montre que le mélange de musiques club et arabes offre un panel de sonorités, d’ambiances et de techniques musicales gigantesques. La jeune femme est de cet élan musical qui a décidé de prendre les platines à bras-le-corps à la suite

de la Révolution de Jasmin, survenue en 2011. À l’époque, elle est étudiante à Tunis. « C’était chaud bouillant politiquement, économiquement, culturellement… On était très enthousiaste. La journée, on était à l’université à participer à des manifestations, et la nuit, on lâchait prise. On trouvait un bar pour se retrouver avec la musique que l’on aime. » Aujourd’hui entre son pays d’origine et Toulouse, Deena Abdelwahed se montre critique envers la manière dont la Tunisie traite sa nouvelle génération d’artistes : « Les choses

Olivier Jeanne Rose et Julia Castel

NOUVEAU VISAGE DE LA SCÈNE TUNISIENNE, DEENA ABDELWAHED INCARNE LA NOUVELLE GÉNÉRATION DE PRODUCTEURS ÉLECTRO NÉE DE LA RÉVOLUTION DE 2011.

sont redevenues comme avant la Révolution. Les clubs ferment, réouvrent, referment, ré-réouvrent… » Mais cela n’entache en rien sa créativité, bien au contraire. Son premier album, davantage taillé pour le live, est déjà dans la boîte. Avec une sortie prévue en novembre. Brice Miclet Le 14 octobre au festival Maintenant à Rennes

Vincent Cadoret

COUTEAU SUISSE

Brad Pitt, Johnny Depp, Leonardo DiCaprio, Richard Dean Anderson… Tapissés sur les murs de sa chambre, les visages qui ont bercé son adolescence. Dans J’ai écrit une chanson pour MacGyver, l’auteure et metteuse en scène Enora Boëlle se replonge dans ses souvenirs de jeunesse. Une pièce bombardée de références pop 90’s où, seule sur scène, elle s’interroge sur cette période charnière de sa vie et ce qu’elle est devenue. Un parcours entre espérances et désillusions où, comme dans la série de TF1 (le reboot de M6, c’est sheitan), on trouve toujours une solution. Le 5 octobre au Grand Clos à Saint-Domineuc et le 6 octobre au Théâtre de Poche à Hédé 42

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Zoé Joubert

C’EST LA TERRE NOIRE ?

DE LA CHANSON FRANÇAISE SUR DE LA MUSIQUE AMBIANT : DITES BONJOUR À TERRENOIRE. « Le vrai monde, il va chez le coiffeur. » Visiblement, Raphaël et Théo n’ont pas envie d’écouter les leçons de morale d’Hubert Bonisseur de La Bath dans OSS 117. Les deux frangins de 28 et 21 ans arborent d’impressionnantes tignasses, sous lesquelles bouillonnent deux caboches d’artistes. « On a été élevé comme ça, dans une famille de mélomanes, pose l’aîné, chanteur et compositeur. Ce projet musical est très lié à cette enfance simple mais heureuse, entre ville et campagne. On vient du quartier de Terrenoire à Saint-Étienne, qui a donné nom à ce projet. Depuis qu’on a rejoint Paris, ce groupe est né d’un hommage à ce lieu de nos souvenirs : le bitume et les HLM accrochés au massif du Pilat, une terre d’exploration. » Avec le petit frère aux platines posant un son ambiant léché, Raph déclame des textes mi-nostalgiques mi-oniriques, entre rap, slam et chanson française. Trois clips sont sortis sur YouTube, formant un triptyque : Le Silence, Allons là-bas et Je Bois tout seul. « Paroles et images sont très liées, pour une ambiance qu’on souhaite cinématographique », explique Théo. Lauréats du dernier tremplin iNOUïS du Printemps de Bourges, les frangins sortent le 12 octobre un premier EP sur le label qu’ils ont créé, Black Paradisio. Le 7 novembre aux Indisciplinées à Quéven 43


RDV

LAST ACTION HERO

PLUS DE QUATRE SIÈCLES APRÈS SA CRÉATION, LE PERSONNAGE FOUFOU DE CERVANTES GARDE LA HYPE : BD, CINÉMA, MAIS AUSSI THÉÂTRE AVEC LA PIÈCE « DANS LA PEAU DE DON QUICHOTTE », OBJET HYBRIDE DE LA COMPAGNIE LA CORDONNERIE.

La Cordonnerie

Décembre 1999 dans une petite ville de Picardie. Un obscur bibliothécaire s’entête à numériser tous les ouvrages avant le bug de l’an 2000. C’est alors que lui apparaît Don Quichotte, chevalier errant exalté autant qu’irascible. Voici le pitch de cette pièce hybride (théâtre, cinéma et musique mêlés) que Samuel Hercule cosigne avec Métilde Weyergans, de la compagnie lyonnaise La Cordonnerie. « Don Quichotte, c’est d’abord un pavé, expose-t-il. Tout le monde connaît le personnage mais peu ont lu l’œuvre de Cervantes. Or, il s’en dégage un homme plus pathétique encore que ce qu’on peut penser, une sorte de fou qui est la risée de tous. On l’imagine souvent plus héroïque que ce qu’il n’est en réalité, mais c’est justement cette posture victimaire qui l’a rendu si populaire : sa loufoquerie le met à la marge. » Une situation qui a le don de fasciner autant que d’inspirer, reconnaît Samuel Hercule, lui qui a choisi l’anachronisme pour adapter ce livre mythique de 1615. « Il est très tentant de transposer ainsi Don Quichotte à une autre époque que la sienne et de s’interroger : comment 44

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cet exclu de la société survivraitil ? Avec la pièce Dans la peau de Don Quichotte, nous avons choisi d’insérer l’histoire à une époque – le passage à l’an 2000 – pas trop lointaine mais déjà suffisante pour jouer du décalage. » Si les adaptations de Don Quichotte ne manquent pas, deux retiennent surtout l’attention de l’auteur lyonnais. « Le travail du dessinateur BD Rob Davies et le docu Lost in La Mancha racontant l’histoire du tournage désastreux de Terry Gilliam avec Jean Rochefort et Johnny Depp. C’est pour moi un chef d’œuvre qui restitue exactement le caractère pathétique du personnage de Cervantes. Par ses multiples déboires, Terry Gilliam est devenu Don Quichotte. Il a fini par faire son film (L’Homme qui tua Don Quichotte, sorti en mai dernier, ndlr), tant mieux pour lui mais son Don Quichotte, il l’avait déjà réussi à ses dépens. » Régis Delanoë Les 2 et 3 octobre au théâtre de Lorient, les 14 et 15 mars au théâtre de Vannes


Caroline Ruffault

AMERICANA GREAT AGAIN

GUILLAUME FRESNEAU, LE PLUS TEXAN DES RENNAIS, REVIENT AU PAYS AVEC SON PROJET SOLO : REDEYE. « J’ai la bougeotte ! », le reconnaît Guillaume Fresneau. Un héritage familial. « Je suis né à Rennes mais on a vite déménagé au Texas, où j’ai passé une partie de mon enfance. Puis je suis revenu au pays, entre la Bretagne et Paris. Je suis ensuite reparti à Austin pendant quatre ans, avant de revenir une nouvelle fois à Rennes il y a quelques mois. Pour de bon ? On verra ! » Paradoxalement, c’est dans un style musical très ancré dans les terres que l’ancien chanteur de Dahlia s’épanouit désormais avec ReDeYe. Un projet imprégné d’americana qui sent bon les routes poussiéreuses, les motels et les casquettes trucker. Un courant entre folk, tradi et country que ce sosie vocal de Matt Berninger de The National aimerait imposer de ce côté de l’Atlantique. « C’est assez confidentiel ici, même si on a quelques bons représentants locaux avec Santa Cruz ou Palm. » Avant de revenir en France, le tout jeune quadra a enregistré un quatrième album, attendu pour la fin de l’année sur le label parisien Lafolie. Il succèdera à The Memory Layers, troisième opus sorti en 2015, arrangé par les ingénieurs du son de Midlake et The Black Angels. Il sait s’entourer, le Ricain-Rennais. Le 18 septembre au festival I’m From Rennes 45


RDV

SAIGNANT ET À POINT Avant de fonder Cannibale en 2016, Nico et Manu, potes de 25 ans (« époque collège, pour te situer qu’on n’est pas des perdreaux de l’année »), ont eu plusieurs groupes. Le dernier s’appelait Bow Low, de base punk rock. « Un jour, Manu est revenu d’un trip en Colombie avec un CD de cumbia, expose Nico. On l’a mis dans le lecteur du van de tournée et le bouton eject a pété, si bien qu’on en a bouffé pendant des centaines de kilomètres. » Cette musique finit par convaincre les acolytes de l’intégrer à la leur. « Cannibale est

parti de ça, et le nom s’en inspire : on mange la musique des autres et on la recrache à notre sauce. » Le résultat ? Un son garage classique revisité à la sauce afro-caribéenne et créole, pour ce que Nico définit comme de la « psycho tropical ». « C’est comme si notre influence de base, les Doors, partait en voyage. Là on est à fond musique angolaise 70’s, l’afrobeat, tout ça… » Avec leur style bien à eux, les anthropophages normands ont convaincu Born Bad (écurie de Forever Pavot, La Femme, JC Satan, Villejuif Underground)

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SIGNÉS SUR LE LABEL BORN BAD, LES VÉTÉRANS CAENNAIS DE CANNIBALE MÉLANGENT GARAGE ET MUSIQUE DU MONDE. LE RÉSULTAT : DE LA BOMBE, BÉBÉ.

de les signer. « C’est le label des sans famille, le seul qu’on a contacté et il nous a pris. » Le successeur de No Mercy For Love, premier album sorti en mars 2017, doit débouler au catalogue à la fin de l’année. C’est la fêêête ! Le 2 novembre au festival Les Sons d’Automne à Quessoy

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DAX J, LE REVENANT

Le 6 avril 2017, Dax J était condamné par la justice tunisienne à un an de prison pour outrage public à la pudeur et atteinte aux bonnes mœurs. Sa faute ? Avoir mixé quelques jours plus tôt un appel à la prière musulmane dans une boîte de Hammamet… Un an jour pour jour après le verdict du tribunal, le DJ britannique vivant à Berlin a sorti le bien nommé album Offending Public Morality, où il se révèle surtout en tête de gondole d’une techno frontale mêlant acid et jungle. S’il subit encore aujourd’hui des menaces, ce n’est pas le cas en Bretagne où il revient quelques mois après un brillant passage au dernier Astropolis. Le 14 septembre au 1988 Live Club à Rennes 46

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VTS

NAPOLEON EST-IL BRETON ? C’EST L’UNE DES PLUS BELLES LÉGENDES HISTORIQUES DE LA RÉGION. NAPOLÉON BONAPARTE SERAIT NÉ EN BRETAGNE, À SAINTE-SÈVE PRÈS DE MORLAIX PLUS EXACTEMENT. UN FAISCEAU DE PREUVES TROP IMPORTANT POUR LES PARTISANS DE CETTE THÉORIE. ON FACT-CHECKE ÇA.

MARBEUF, L’AMANT ? C’est la clé de voûte de cette légende : le comte de Marbeuf (ci-dessous), gouverneur de Corse et propriétaire d’un domaine à Sainte-Sève, aurait eu une romance avec Letizia Bonaparte, mère de Napoléon. « Cela ne fait pas de doutes qu’il était son amant. Letizia, qui haïssait son époux car mariée de force à 14 ans, était proche de Marbeuf chez qui elle a séjourné à de multiples reprises en Bretagne », affirme Hervé Le Borgne, auteur de l’ouvrage Napoléon Breton ?.

NAISSANCE À PENVERN ? Si officiellement Napoléon naît le 15 août 1769 à Ajaccio, Hervé Le Borgne est persuadé que sa naissance se situe en février 1770 à Sainte-Sève, dans le manoir de Penvern, propriété de Marbeuf. « Entre août 1769 et mai 1770, il n’y a aucune trace écrite attestant de la présence de Letizia (cicontre) en Corse. À cette période, Marbeuf était en Bretagne. Il est vraisemblable qu’elle l’ait accompagné. » Si le registre des naissances de SainteSève présente une page déchirée à ces dates, « sur laquelle devait figurer le nom de Napoléon », mise Hervé Le Borgne, rien ne prouve que c’est le cas. Pour l’historien Pierre Branda, auteur du livre Les Secrets de Napo-

léon, tout ceci n’a aucun sens. « À la conception de Napoléon, Marbeuf et Letizia ne se connaissaient pas. Leur première rencontre date au mieux de 1770. » Quant au prénom Napoléon qui viendrait du latin “Nab ab Leon” (né dans le Léon), cela est risible pour Pierre Branda. « Un de ses oncles s’appelait déjà Napoléon. »

UN BAPTÊME ÉTRANGEMENT TARDIF ? La date du baptême interroge les partisans d’une naissance bretonne. « Il a été célébré le 21 juillet 1771, soit deux ans après sa naissance. Étonnant tout de même, non ? », pointe Hervé Le Borgne. 48

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Pierre Branda coupe court : « Napoléon, qui avait reçu l’ondoiement à sa naissance, a été baptisé en même temps que sa petite sœur. Les cérémonies collectives dans une même fratrie étaient courantes à l’époque. »


Musée national de la Marine

EN ATTENDANT LE RETOUR DU CANOT IMPÉRIAL À BREST

Actuellement conservé au Musée national de la Marine à Paris, le canot de l’Empereur, que Napoléon inaugure le 30 avril 1810 à Anvers, s’apprête à retrouver Brest. Expédié en 1814 dans le port finistérien afin d’être décoré, le canot impérial y séjourna jusqu’en 1943 avant d’être remis au palais de Chaillot. Si la date de son retour brestois n’est pas encore officielle, il pourrait faire son come-back d’ici la fin de l’année, avant une exposition au Plateau des Capucins.

UN MARBEUF TROP PROTECTEUR ? De son enfance à ses études, Napoléon aurait reçu de nombreux soutiens de la part du comte de Marbeuf. « Comme s’il le protégeait, commente Hervé Le Borgne. Exemple le plus notable : l’école militaire de Brienne que Napoléon intègre à l’âge de 10 ans. C’est Marbeuf qui lui trouve une place et qui prend en charge les frais. Pour quelle raison l’aurait-il fait ? » Pas de quoi faire douter Pierre Branda. « Il faisait preuve d’attention envers Napoléon, mais envers les autres enfants aussi. Marbeuf et les Bonaparte avaient une relation qui s’explique par le fait que Charles (cidessous), le père de Napoléon, était un allié politique. Et si par la suite, Napoléon a pu s’interroger sur sa paternité, c’était avant tout sa façon de tuer le père. » J.M

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Elzo Durt

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Christophe Urbain

RECOMMANDE

FLAVIEN BERGER

PHOTOREPORTER

SCI-FEST

MARCHÉ NOIR

Trois ans après son excellent premier album Léviathan, le producteur parisien signe son retour cette année avec un nouveau disque Contre-Temps (sortie prévue le 28 septembre), dont on a déjà pu entendre le morceau Brutalisme. Une pop électronique, charmeuse et suave, qui fait du bien là où elle passe.

Dorénavant bien inscrit dans nos agendas, le festival Photoreporter se plonge cette année dans une édition rétrospective. Pas mal de chouettes expos investissent différents lieux de SaintBrieuc et de ses alentours, mettant en lumière les reportages forts et saisissants de photojournalistes français et internationaux.

Le festival de science-fiction quimpérois Sci-Fest revient à l’agenda pour une troisième édition, toujours organisée par l’association Gros Plan. Au programme : game concerts, jeux vidéo et sur table, bande dessinée et cinéma, avec la diffusion de Gaamer (photo), film mythique du réalisateur ukrainien Oleg Sentsov.

C’est déjà la 7e édition du festival des arts imprimés et de la microédition. Au menu du rendez-vous rennais : des ateliers d’initiation à la sérigraphie et à la gravure, des expos (dont celle du Belge Elzo Durt, illustrateur de nombreuses pochettes de disques - photo) et des boutiques pour acquérir des affiches et t-shirts bien cool.

Du 21 au 23 septembre aux Ateliers du Vent et à Blindspot à Rennes

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Hip Hop New School

Au Novomax à Quimper Du 1er au 4 novembre

Chris Casela

Dans l’agglomération de St-Brieuc Du 6 octobre au 4 novembre

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Le 12 octobre à l’Antipode (Rennes) Le 13 octobre à La Carène (Brest)

THOMAS DE POURQUERY

THE MELVINS

CULTURES HIP HOP FEST

BCUC

En voilà une brillante idée qu’a eue l’Atlantique Jazz Festival d’inviter le très coté Thomas de Pourquery à venir se produire à Brest. Le saxophoniste propose un jazz-rock malin et moderne, prisé de la scène indé (des collab’ avec Metronomy, Jeanne Added…).

Groupe culte, The Melvins sévit sans discontinuer depuis plus de 35 ans et une trentaine d’albums, avec toujours à sa tête le duo déjanté Buzz Osborne et Dale Crover. Originaires de Washington, ils pratiquent un punk rock noise et psyché bien à eux. Inratable.

L’asso Hip Hop New School remet la gomme en cette rentrée avec la 11e édition de son festival. Comme d’hab, une grosse place à la musique (Dinos, Chilla, Davodka, Di#se, tremplin Buzz Booster…) et à la danse avec le toujours attendu battle international.

Repérés lors des Trans 2016, les Sud-Africains de BCUC y avaient fait leur retour l’hiver dernier pour y présenter leur second album Emakhosini. Le groupe afropsyché tourne depuis à pleine balle et, bonne nouvelle, a prévu deux escales bretonnes en cette rentrée.

Au Quartz à Brest Le 13 octobre

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À La Carène à Brest Le 4 octobre

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À Quimper et dans le sud-Finistère Du 10 octobre au 10 novembre

Le 12 octobre à La Carène (Brest) Le 13 octobre à l’Ubu (Rennes)


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