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NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 #34


TEASING

À découvrir dans ce numéro...

«UN CHAVROUX CONTRE UN BOURSIN»

RELOUS LE FUTUR SERA CHAUVE

PINAULT « P E I G N O I R TA P E À L’ Œ I L » BRICOLO DISPARUS BÉBÉS ROCKEURS

HUMOUR BELGE

«STAGE D’AUTO-DÉFENSE EN FESTIVAL»


ÉDITO

HAPPY CUMPLEAÑOS ERASMUS ! En cette rentrée, le programme d’échange universitaire fête ses 30 ans. Youhou ! À ce jour, Erasmus a permis à près de neuf millions d’étudiants de passer une année à l’étranger, devenant sans trop se gourer le dispositif de l’Union européenne le plus populaire. Un succès à raison. Si Erasmus s’est construit une mythologie contemporaine, véhiculant une image parfois fantasmée, souvent idéalisée, avec son imagerie désormais incontournable (la coloc XXL, les 12 heures – grand max – de cours hebdomadaires, les vols Ryanair, les pintes de bière à gogooooo – Guinness pour ma part –, le formulaire E111, les appels Skype, la tronche de cake de Romain Duris), ce dispositif actuellement partagé par 33 pays reste une expérience à part pour tous ceux qui ont eu l’opportunité de la vivre. Pour beaucoup, ces semestres à l’étranger s’avèrent le meilleur moment de leur vie universitaire, créant un lien indélébile avec leur pays d’accueil. Un plébiscite aux échos évidemment politiques. À l’heure où le vieux continent semble traverser une crise identitaire bien hardos (Brexit, montée du populisme…), ce programme rééquilibre le curseur et apparaît comme l’une des meilleurs armes pour sauver l’idéal européen : 85 % des étudiants Erasmus se déclarent plus conscients des valeurs promue par l’Europe et 83 % disent se sentir « plus Européens ». Alors santé, cheers, sláinte, prost, skål, salute Erasmus ! La rédaction

SOMMAIRE 6 à 11 WTF : Groupes lyonnais, saison de la raclette, castrats, menus végétariens au resto U... 12 à 19 « Et là, un mec a glissé sa main dans mon short » 20 à 23 Stranger things 24 & 25 Petite reine, grosse gamelle ? 26 à 29 « Kiiiiiids » united 30 à 35 Lost : les disparus 36 à 43 RDV : Faire, Paul Cabon, KOKOKO !, Mohamed El Khatib, Voyov, Parveen Khan 44 & 45 Les collectionneurs privés d’art contemporain 46 BIKINI recommande 4

novembre-décembre 2017 #34

Directeur de la publication : Julien Marchand / Rédacteurs : Régis Delanoë, Isabelle Jaffré, Brice Miclet / Directeurs artistiques : Julien Zwahlen, Jean-Marie Le Gallou / Consultant : Amar Nafa / Relecture : Anaïg Delanoë / Publicité et partenariats : Julien Marchand, contact@bikinimag.fr / Impression par Cloître Imprimeurs (St-Thonan, Finistère) sur du papier PEFC. Remerciements : nos annonceurs, nos lieux de diffusion, la CCI de Rennes, Michel Haloux, Émilie Le Gall, Louis Marchand. Contact : BIKINI / Bretagne Presse Médias - Espace Performance Bât C1-C2, 35769 Saint-Grégoire / Téléphone : 02 99 23 74 46 / Email : contact@bikinimag.fr Dépôt légal : à parution. BIKINI “société et pop culture” est édité par Bretagne Presse Médias (BPM), SARL au capital social de 5 500 €. Les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs. Le magazine décline toute responsabilité quant aux photographies et articles qui lui sont envoyés. Toute reproduction, intégrale ou partielle, est strictement interdite sans autorisation. Magazine édité à 20 000 exemplaires. Ne pas jeter sur la voie publique. © Bretagne Presse Médias 2017.


WTF

QUEL LYONNAIS ALLER VOIR ?

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« BENJAM ? PRÉJEEEENT ! »

LA CAPITALE DES GAULES, DE LA CHARCUTERIE ET DU PULL SUR LES ÉPAULES EST AUSSI UNE PLACE FORTE DE LA SCÈNE MUSICALE NATIONALE. LA PREUVE PAR TROIS AVEC UN TOP GARANTI SANS JEAN-MICHEL AULAS NI GÉRARD COLLOMB.

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Dans la programmation pléthorique du festival du Film Court de Brest, la soirée du 10 novembre au Quartz s’annonce folklo. Au menu : 20 ans d’humour belge à travers sept courts métrages décalos dont les compatriotes de Poelvoorde ont le secret. Pinte de Jupiler recommandée.

APOCALYPSE FRIENDLY

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PANDA DUB

Prêtresse d’une techno sombre aux sonorités indus, la Britannique Paula Temple, aujourd’hui installée à Berlin et révélée en 2013 avec son EP Colonized, est de passage prochainement à Rennes. Le 25 novembre au 1988 Live Club dans le cadre du festival culture Bar-Bars. Grrrrrrr !

LA BANDE ORIGINALE

zz top

Zombie Zombie, le duo électro vintage composé d’Étienne Jaumet et de Cosmic Néman (batteur d’Herman Düne), est de retour à Rennes pour un set un peu spécial. Il clôturera une soirée ciné consacrée au réalisateur Xavier Veilhan dont il assure la B.O de ses films. Le 9 novembre au TNB. 6

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Tout jeune trentenaire, Panda Dub s’inscrit dans la droite ligne d’autres Lyonnais, les darons du dub gaulois High Tone. Autodidacte, le protégé du label spécialisé ODG est un boulimique de musique à la carrière prolixe (dix albums en une décennie tout pile, dont le dernier, Shapes and Shadows sorti au printemps dernier) et aux concerts remarqués s’aventurant aux frontières du dub et de la house. Wolololo, le triiiiiip…. Quand et où ? Le 15 novembre à l’Ubu à Rennes, le 17 à l’Échonova à Saint-Avé

GLORIA

Trois gars, trois filles, moitié Lyon, moitié Paris et un style ô combien sixties : Gloria (photo), derniers transfuges du label Howlin’ Banana, a obtenu haut la main son permis d’entrée dans les festivals bretons, comme cet été à Binic, avant de remettre le couvert aux Trans cet hiver. Fan de voix féminines habitées à la Ronettes, Janis Joplin, Jefferson Airplaine et Dusty Springfield, ce groupe sera ta méthadone. Quand et où ? Le 8 décembre aux Trans Musicales de Rennes

LE PEUPLE DE L ’HERBE

En 1997, déboulait Le Peuple de l’Herbe, mélangeant allègrement électro, hip-hop, beat-boxing, dub et acid jazz. Pas d’indigestion : le succès de la tambouille digne des meilleurs bouchons lyonnais allait mener les Rhodaniens sur un gros label (PIAS) et les scènes des plus gros festivals, avant de rentrer dans le rang sans jamais s’arrêter pour autant. Stay Tuned, huitième album studio du groupe, est sorti en janvier dernier et l’actuelle tournée fête ses « 20 years of sound ». Yessaïïïïïïïï. Quand et où ? Le 15 décembre à La Citrouille à Saint-Brieuc


WTF

C’EST QUAND LA SAISON DE LA RACLETTE ? LES INTÉGRISTES DU FROMAGE VOUS DIRONT QUE C’EST DU 1ER JANVIER AU 31 DÉCEMBRE. LA RÉALITÉ S’AVÈRE PLUS COMPLEXE. PÂTURAGE, FABRICATION, AFFINAGE, RÈGLES DE L ’AOP : DES FACTEURS QUI IMPOSENT UN CALENDRIER. et de commercialisation est quant à elle hyper réglementée. « On est sur une appellation d’origine protégée. Il y a donc un cahier des charges strict, fait savoir Sébastien Balé, de Ma Fromagerie Fine à Rennes. La fabrication se fait du 15 août au 15 mars uniquement. L’affinage Derrière, il faut compter deux-trois est relativement rapide, ce qui fait mois d’affinage : on arrive ainsi à qu’on en propose depuis début novembre-décembre. Attention, je octobre. » Sa commercialisation parle là de producteurs qui font du n’est autorisée que jusqu’au 10 mai, fromage fermier, au lait cru, etc. À mais don’t worry ! « Il existe des la différence des industriels qui pro- fromages à faire fondre toute l’année, duisent du pasteurisé toute l’année. » rassure Sten Marc. Essayez donc Pour le Mont d’Or, ce vacherin du les tommes ! Il y en a une grande Haut-Doubs, la saison de production diversité et cela s’y prête très bien. » DR

« Les fromages, c’est comme les fruits et légumes, il y a des saisons, rappelle Sten Marc, fromager affineur dans le Finistère et organisateur du From Fest (un festoche « rock’n cheese »). Et cela concerne aussi le fromage à raclette : il y a des périodes où il est meilleur. » Pour Sten, la période de consommation idéale se situe entre octobre et décembre, même s’il lui arrive d’en proposer jusqu’en février-mars. Principale raison : le lait. « En septembre, avec la pluie et la repousse de l’herbe, le lait est plus riche. Cette matière première donne des fromages à raclette qui ont du goût.

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« MMMMMMMMMM BOPS ! »

Des skeuds de groupes du coin sortent en cette fin d’année : Colores, signant le retour des Guingampais de The Craftmen Club ; Time des métalleux centre-bretons de Stonebirds ; le très bon premier album éponyme des Rennais de Bops (photo) dans un style powerpop à la Harlem et Skaters ; en attendant l’arrivée prévue en janvier du troisième opus de Kaviar Special, dont le premier extrait, Back to school, a été dévoilé en septembre.

DES PLACES À GAGNER : YOUHOU ! C’est déjà Noël avec Bikini. On vous offre des places pour le festival Invisible à Brest, L’Aire Libre à Saint-Jacques-de-la-Lande, Le Triangle à Rennes, l’Espace Glenmor à Carhaix… Rendez-vous sur notre page Facebook. 8

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L ’IDIOME DES JEUNES

PLUSIEURS PIÈCES DE THÉÂTRE DONNENT LA PAROLE AUX JEUNES. ALORS C’EST QUOI LES BAYES ? KEEP CALM Une vingtaine de kids, âgés entre 10 et 13 ans, prennent le micro pour exprimer l’image qu’ils se font d’eux-mêmes et de la société (photo). Les parents, eux, écoutent. Un témoignage sur la place et la représentation des enfants dans un monde d’adultes. Mis en scène par Michel Schweizer. C’est quand ? Les 18 et 19 novembre au Théâtre de Lorient (studio)

JE SUIS UN PAYS Alors que son film Pour le réconfort vient de sortir, le touche-à-tout Vincent Macaigne déboule avec un nouveau projet sur scène. Je suis un Pays, une pièce sur l’énergie de la jeunesse qui se prend en pleine gueule le triste monde actuel. C’est quand ? Du 11 au 17 novembre au TNB à Rennes

LETTRES JAMAIS ÉCRITES De quoi parlerait la jeunesse si on lui donnait (vraiment) la parole ? C’est le pitch de Lettres jamais écrites, une pièce imaginée par Estelle Savasta à la suite d’ateliers d’écriture avec des jeunes de 14 à 20 ans. Aux préoccupations de ces adolescents, vingt auteurs et écrivains ont apporté leurs réponses. C’est quand ? Le 16 novembre à La Passerelle à Saint-Brieuc 9


WTF

LES BIJOUX DU CASTRAFIORE

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BLACK & PROUD

En 1979, sortait Harlem Quartet, un roman remarqué de James Baldwin narrant le destin croisé de deux fratries vivant dans le Harlem des années 50. Gospel, guerre froide tensions raciales, violence et sexe : la metteur en scène Élise Vigier retranscrit l’atmosphère du bouquin dans une pièce programmée sur la scène du Grand Logis à Bruz dans le cadre du festival TNB. Du 16 au 18 novembre.

Atche

ONE TWO TREE

Sur scène, un arbre aux multiples écrans s’anime et prend vie grâce aux mouvements de deux danseurs armés d’iPad. Un spectacle, L’Arbre à pixels, de la compagnie costarmoricaine Atche où art numérique et chorégraphie se rencontrent pour rendre hommage à la vitalité de la nature. Du 20 au 22 décembre au Triangle à Rennes.

BOLÉE DE CID’

fest-noz

Le rendez-vous de la musique trad’ bretonne à Rennes, c’est Yaouank. Dix-neuvième édition déjà pour ce festival où on retrouve notamment, à Chavagne le 11 novembre, le très bon duo électro-breizhou Tchaïd. 10

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On ne coupe plus les bijoux de famille des jeunes chanteurs pour conserver leur voix de bambin depuis la moitié du 19e siècle. Cette pratique, qui avait pour conséquence de stopper totalement ou partiellement la mue et de conserver le larynx (où se situent les cordes vocales) très haut, a enfanté de véritables stars de l’opéra baroque : Farinelli, Nicolò Grimaldi, Giovanni Carestini… Rédacteur en chef d’Opéra Magazine, Richard Martet, qui donne une conférence sur le sujet en décembre au théâtre de Cornouaille à Quimper, précise : « Ces chanteurs étaient principalement Italiens, la France n’ayant jamais voulu entendre parler des castrats, par culture. Au 18e siècle, ils chantaient régulièrement dans le pays, mais pas partout : sur la scène de l’Opéra de Paris par exemple, il n’y a en jamais eu. » Et aujourd’hui ? Si les castrats sont officiellement une espèce disparue, que reste-t-il de leur répertoire capable de couvrir trois octaves ? Pour atteindre de telles voix, les metteurs en scène font de nos jours appel à des femmes, majoritairement des mezzos sopranos, ou à des contreténors hommes. C’est le cas du Breton Damien Guillon. « Tous les hommes possèdent cette voix de contre-ténor, c’est juste une manière différente d’utiliser les cordes vocales. Mais quand on souhaite aborder le répertoire castrat, il faut surtout développer la virtuosité. Comme la longueur de souffle par exemple. On disait même que certains castrats

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AU 18E SIÈCLE, LES CASTRATS ITALIENS ÉTAIENT LES ROCK-STARS DE L’OPÉRA. S’ILS N’EXISTENT PLUS AUJOURD’HUI, ON CONTINUE D’INTERPRÉTER LEUR RÉPERTOIRE, AVEC DES CHANTEURS POURTANT BIEN ÉQUIPÉS.

comme Farinelli tenaient des notes si longtemps qu’il y avait des gens qui s’évanouissaient de plaisir dans la salle. » Le résultat peut être très fidèle, mais le timbre diffère. Pour se faire une idée, il faut écouter le seul castrat qui ait jamais été enregistré, Alessandro Moreschi. « Il n’était pas castrat d’opéra mais d’église, raconte Richard Martet. En 1902, aux prémices de l’enregistrement, quelqu’un est allé au Vatican pour l’enregistrer dans la chapelle Sixtine. Il faut absolument l’entendre : il était vieux, ça s’entend, il chevrote un peu, mais on comprend ce qu’était la voix d’un castrat. C’est très simple, c’est la voix d’un petit garçon de 12 ans avec la puissance d’un adulte. C’est très émouvant. » Brice Miclet Conférence de Richard Martet le 11 décembre au Théâtre de Cornouaille à Qumper


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RESTO U : LA FIN DU STEAK-FRITES ?

D’ICI LA FIN DE L’ANNÉE, LA TOTALITÉ DES RESTOS UNIVERSITAIRES DEVRAIENT PASSER AU VEGGIE. Charal vs Florette : le combat semble inégal et pourtant, année après année, les végétariens rognent un peu plus la place des carnivores qui ont longtemps eu un statut de quasi-monopole. Y compris au resto U. « Il est vrai que pour celles et ceux qui ne mangaient ni viande ni poisson, il fallait ruser en prenant double d’entrée et assiette de légumes mais l’équilibre nutritionnel de tels repas posait problème », reconnaît Christelle Nihouarn, directrice de la communication du Crous en Bretagne qui gère les 22 restos U et 35 cafet’ Crous de la région. « Mais depuis deux ans, les choses changent avec la mise en place de salades, sandwiches et paninis veggie tous les jours dans les cafétérias et sur quelques restaurants », précise la porte-parole du Crous. Trois établissements de Rennes ainsi que tous les restos U de Brest, Lorient et de Vannes proposent déjà du végétarien à la carte. « On vise les 100 % du réseau breton d’ici la fin de cette année universitaire, pour suivre des préconisations nationales du Crous. » Pour quel succès ? « Il reste mesuré, nuance Christelle Nihouarn, à titre d’exemple sur le site de Kergoat à Brest le végétarien représente 6 à 8 % des plats servis. » L’heure pour les adeptes de verdure de dominer le monde n’est pas encore venue. 11


DOSSIER

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Bikini


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e sujet a marqué l’actualité des festivals cet été. Suède, Angleterre, Danemark, Belgique, France… Jamais la question des agressions sexuelles n’avait autant été au cœur des préoccupations et inquiétudes. Et pour cause. Viols, attouchements ou insultes sexistes : les plaintes et “simples” témoignages se sont multipliés, ajoutant une nouvelle ligne au bilan sécurité des événements estivaux. Parmi les cas les plus notables, le festival suédois Bråvalla à Norrköpping. Lors de sa cinquième édition qui a réuni 45 000 personnes cet été, ce sont en tout quatre plaintes pour viol et 23 pour agressions sexuelles qui ont été enregistrées. Pas une première pour ce rendez-vous : l’an passé, cinq plaintes pour viol, une pour tentative de viol et plus d’une vingtaine pour agressions avaient été déposées. Un phénomène qui frappe d’autres manifestations scandinaves : le Sweden Rock à Norje, le Summerburst à Stockholm et le Roskilde au Danemark ont également été touchés. Une série d’événements qui semble avoir libéré la parole et réveillé les consciences. Que ce soit à l’étranger (à l’image du chanteur du groupe de rock Architects qui lors du festival Lowlands cet été aux Pays-Bas n’a pas hésité à prendre à partie un spectateur qui avait attrapé le sein

d’une femme lors d’un slam : « Ce n’est pas ton putain de corps. C’est dégoûtant et ça n’a pas sa place ici. Va te faire foutre et ne reviens pas ») et aussi en France. C’est le cas des habitués du Hellfest. L’édition 2017 du plus gros festival metal français (180 000 spectateurs) s’est soldée par de nombreux témoignages de femmes victimes d’attouchements et de violences sexuelles (bien qu’aucune plainte n’ait été officiellement déposée à ce jour). Sur le forum du festival, un sujet dédié a même été créé. « Sur le concert de Rob Zombie, un mec a glissé sa main dans mon short pour me toucher la cha..., il s’est pris mon poing dans la gueule (…), puis il m’a arraché mon débardeur et pressé durement

« Des attouchements durant les slams et les pogos » 14

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le sein. On m’a fait slammer pour évacuer », confie une festivalière. « Pendant le concert de Slayer, une fille slammait en minijupe avec les jambes en avant. Évidemment sa jupe était retournée et quelques mains se sont “malencontreusement” glissées un peu trop proche de son intimité », ajoute une autre. « Personnellement je n’ai à déplorer qu’une tentative d’arrachage de haut de maillot (avortée) donc pas grand chose par rapport à ce que je lis », relativise tant bien que mal une autre spectatrice.

« Un frotteur » Même chose sur Facebook où l’on retrouve des récits similaires : « Avec mon amie, on était au premier rang comprimées comme des sardines et j’ai eu le droit à un frotteur. J’ai dû sortir en catastrophe car j’ai eu une crise d’angoisse » ; « Pour ma part, je n’avais pas prévu de me retrouver avec deux gars que je ne connaissais


Daniel Ahs Karlsson

pas en train de m’embrasser les seins » ; « Un soir, alors que mon ami était parti se coucher, un gars a essayé de me peloter et de me déshabiller. Il m’a donné une claque qui m’a mise K.O un instant et a commencé à essayer de me mettre un doigt. » Des témoignages récurrents qui ont poussé la Rennaise Anna Mérigeaux, étudiante en master 2 en management culturel et stagiaire cette année au sein de l’organisation du Hellfest, à consacrer son mémoire de fin d’études au sujet. « J’ai été alertée par des membres du Hellfest cult (le fan club du festival, ndlr). Ce sont eux qui spontanément sont venus me rapporter des cas dont ils avaient eu écho, explique la jeune femme. Cela faisait 2-3 éditions que des incidents étaient recensés, mais cette année ça semble avoir explosé. Ce qui revient le plus, ce sont des commentaires déplacés et des attouchements durant les slams, les pogos, les mouvements de foule… Si cela m’a surpris ? Non. En tant que fille, j’ai déjà été confron15


DOSSIER

« Un festival n’est pas un moment sans danger » tée à ça : des mains baladeuses, des mecs qui se frottent... Une fois au festival de Dour en Belgique, un gars a carrément essayé de me peloter entre les jambes. » Des agressions dont les rendez-vous bretons ne sont pas exemptés. À Panoramas à Morlaix : deux plaintes déposées pour viol en 2013, une plainte pour agression sexuelle en 2014 et deux plaintes pour viol en 2016. À Astropolis à Brest : une enquête ouverte pour une agression sexuelle en 2015. Au festival de Saint-Nolff (aujourd’hui disparu) : une plainte pour agression sexuelle sur le camping. À Bobital : une plainte pour viol en 2008 (l’homme a été condamné en 2011 à un an de prison dont six mois ferme). Et on ne parle là que des cas connus des services de police et de gendarmerie, les agressions sexuelles faisant partie des infractions les moins dénoncées (une étude de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales estime que seulement 13 % des victimes de viol déposent plainte).

« Un protocole de sécurité » Directement touché par le phénomène, Eddy Pierres, directeur du festival Panoramas, affirme en prendre la mesure et ne botte pas en touche. « Cela est un sujet délicat mais peut-être l’avons nous considéré comme tel pendant trop longtemps. Cela a sans doute été une erreur : c’est un problème qu’il faut mettre sur la table et non plus sous le tapis. Il faut que tout le monde ait 16

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conscience de cela : un festival n’est pas un moment sans danger même si c’est un moment de fête, rappelle le Morlaisien qui précise que sur l’édition 2017 (32 000 festivaliers) aucun cas d’agression sexuelle ne leur a été remonté. S’il est impossible de mettre une personne derrière chaque festivalier et si nous ne sommes pas responsables des actes d’un individu, notre rôle en tant qu’organisateur est de limiter les risques au maximum. » Parmi les dispositifs mis en place cette année : plus de maraude (« notamment sur les zones de sous-bois »), un meilleur éclairage du site et de ses alentours, ainsi que des points de rendez-vous plus visibles et dégagés (« pour que les gens évitent les lieux sombres ou isolés pour se retrouver »). Directeur des Vieilles Charrues à Carhaix (280 000 spectateurs), Jérôme Tréhorel affirme que le festival n’a pour le moment jamais connu de « cas avéré » d’agressions sexuelles. « Nous avons eu par le passé 2-3 cas de suspicions. Mais très vite, les doutes ont été levés dans le cadre de notre protocole de sécurité qui intègre tous les types d’agressions, qu’elles soient d’ordre sexuel ou autre. » Une procédure où la victime passe d’abord par le poste de secours pour un premier bilan, avant d’être conduite si besoin au poste médical du festival, puis à l’hôpital. « En cas d’agression, nous faisons intervenir les gendarmes pour interroger la personne et prendre son témoignage.

Il lui est alors proposé de déposer plainte si elle le souhaite, expose le boss des Charrues qui rappelle que la majorité des interventions concernent la traumatologie, les malaises liés à la chaleur et l’alcool, ainsi que quelques débuts de bagarre. Ce n’est pas parce que nous ne sommes pas directement touchés par les agressions sexuelles que nous ne sommes pas attentifs. S’il y a constatation ou flagrant délit, on enclenche la procédure. »

« Le risque zéro n’existe pas » Même topo pour Damien Le Guével du festival Au Pont du Rock à Malestroit : « Avec nos agents de sécurité et nos bénévoles, nous essayons d’apporter le maximum de surveillance et de vigilance. Mais le risque zéro n’existe pas, personne n’est à l’abri du phénomène. Nous concernant, il n’y a pas de pistes


Stop Harcèlement de rue

Stop Harcèlement de rue

particulières de réflexion sur le sujet car, jusqu’à présent, nous n’avons pas eu d’alertes de la part du public. Si c’était le cas, bien sûr qu’on s’interrogerait sur les choses que nous pourrions mettre en place. » Si certains festivals étrangers ont opté pour des mesures radicales (à l’image du Bråvalla qui sera remplacé par un événement réservé exclusivement aux femmes ou du festival anglais de Glastonbury qui a instauré le “Sisterhood”, un espace interdit aux hommes), ces solutions ne séduisent pas les organisateurs français. « Définir des zones 100 % féminines, ce n’est pas quelque chose que nous envisageons. Je trouverais dommage d’en arriver là. Un festival doit rester un lieu convivial et mixte, où les gens se retrouvent et se mélangent. Il ne faut pas que le mauvais comportement de quelques individus remette tout en cause, estime Jérôme Tréhorel. Mais si demain on se rend

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Fêtes de Bayone

En Avant Toutes

Camille Guerrier

DOSSIER

ça reste une agression », rappelle Louise Delavier, chef de projet à En Avant Toutes. Un constat que partage Cécile Jacque, du collectif féministe GAST, organisateur du festival Clito’rik dans le Finistère. « Qu’il y ait un stand dans chaque festival, cela nous semble la moindre des choses. Si je suis une fille agressée, je sais que je vais y trouver des gens formés qui sauront m’écouter et m’aider. Parmi les outils à imaginer, pourquoi par exemple ne pas profiter des écrans géants pour passer des messages. » Une piste expérimentée en juillet dernier par les Fêtes de Bayonne qui, dans « Rappeler certaines évidences » leurs campagnes de prévention des « Comme on est dans un cadre risques (alcool, stupéfiants, etc.), festif, certaines filles préfèrent se avaient consacré une affiche et un taire par peur de passer pour des clip aux violences sexuelles. rabat-joie. Elles laissent couler, alors Une démarche de sensibilisation que qu’elles ne devraient pas. Une main Camille Guerrier, passée par l’assoaux fesses, quels que soient le lieu, ciation rennaise Question Egalité, le contexte et la tenue de la fille, a également tentée en installant sa compte qu’il est nécessaire de mettre des choses en place ou de faire de la prévention pour rassurer le public féminin, on le fera. » À l’instar par exemple des actions de sensibilisation effectuées par la Prévention routière sur l’alcool au volant, ne pourrait-on pas imaginer des stands sur les violences sexuelles et sexistes ? Cette initiative, on la retrouve déjà dans deux festivals parisiens : à Solidays depuis 2015 avec le collectif Stop Harcèlement de rue et à Rock en Seine où l’association féministe En Avant Toutes tenait une permanence en août.

« Elles se taisent par peur de passer pour des rabat-joie » 18

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« machine à sons anti-relous » dans plusieurs événements (Rock’n Solex, Agrock, Dazibao…). « On pouvait y entendre des témoignages de femmes harcelées en milieux festifs. Exemples : des frotteurs, des commentaires insistants, une tentative de rapport forcé... Avec ce projet, le but était d’abord de mettre en lumière certaines situations vécues, puis rappeler certaines évidences : les choses qu’on a droit de faire et celles qui ne se font pas. »

« Des stages d’auto-défense » « Un travail de prévention en amont peut aussi être fait, poursuit Eddy Pierres. À Panoramas, nous intervenons notamment auprès des lycéens à qui nous donnons des conseils pour qu’ils préparent au mieux leur festival : transport, hébergement, etc. On en profite pour les sensibiliser sur les conduites à risques. On leur donne aussi quelques recommandations : être toujours attentif aux copines et aux copains, ne pas laisser seule une fille de ton groupe, ne pas hésiter à aller se plaindre en identifiant les personnes… » S’il affirme être moins confronté à ce problème que les gros festivals, Guillaume Derrien, directeur de Visions à Plougonvelin (6 000 spectateurs), a néanmoins décidé de faire appel aux féministes de GAST pour son édition 2018. « Je ne sais pas encore sous quelle forme cela va se traduire mais c’est un thème que nous souhaitons aborder, donc on prend les devants. » Dans les idées proposées par Cécile Jacque, « des stages d’auto-défense, verbale et physique. Aussi bien pour les victimes que pour les témoins, il y a des techniques à apprendre ».

Julien Marchand


PAPIER

STRANGER THINGS

ILS AMASSENT DES OBJETS QU’ON NE PENSERAIT JAMAIS COLLECTIONNER. ÉTIQUETTES DE FRUITS, VIGNETTES D’ASSURANCE AUTO, LISTES DE COURSES... RENCONTRE AVEC CES COLLECTIONNEURS À LA DÉMARCHE MI-ABSURDE MI-POÉTIQUE. hacun d’entre nous a déjà eu une collection. Des pin’s, des figurines Kinder, des coquillages, des vignettes Panini, des porte-clés, des timbres, des fèves de galettes des rois… Moi quand j’étais petit, c’était les pogs Indiana Jones dans les paquets de BN, les autographes de joueurs de Guingamp et les cailloux. Hé ouais, chacun son trip. À côté de ces collections somme toute classiques, il en existe des plus originales et insolites. Des trucs qu’on ne penserait pas garder, amasser et classer. Des obsessions chelou pour des collectionneurs aux noms chelou. Les glacophiles ? Les fans de pots de yaourt (« trop cool, un Activia vanille ! »). Les clédadistes ? Les tarés des jetons de caddie. Les tyrosémiophiles ? Les amateurs d’étiquettes de fromages (« Je t’échange un Chavroux contre un Boursin, deal ? »). Les obituarophiles ? Les obsédés des fairepart de décès, youhou !

BERNARD ET SES ÉTIQUETTES

Bikini

Malouin de 75 ans, Bernard Balais fait partie de cette frange de collectionneurs WTF. Si un jour au supermarché vous voyez un homme décoller 20

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des étiquettes sur des bananes ou des pommes avant de repartir avec la mine réjouie, c’est lui. « Je suis un légufrulabelophile : je collectionne les petits autocollants qu’on trouve sur les fruits et légumes. J’ai commencé en 1970, j’en ai autour de 10 000 aujourd’hui, sans compter les doubles, détaille le retraité en déballant devant nous ces classeurs et cahiers où sont collés ses trésors. Ce que j’aime, c’est les regrouper selon les couleurs. Regarde, là j’ai mis toutes les vertes ensemble… Là y a les bleues, là y a les noires… C’est beau hein. » Oui c’est beau, mais pourquoi ? « Y a pas vraiment de raison, j’ai toujours aimé les images, quelles qu’elles soient. Un jour, j’ai commencé à garder quelques étiquettes car je les trouvais variées, colorées, avec des formes différentes… C’est comme ça que ça a commencé, explique Bernard qui se considère comme un collectionneur méritant. Faire une collec de timbres, c’est facile, t’as qu’à les acheter. Les étiquettes de fruits, ça se vend nulle part. C’est une par une que je les ai acquises. Je vais trois fois par semaine au marché ou au supermarché. Parfois exprès. »

PIERRE ET SES VIGNETTES Une obsession que partage également Pierre Gérin-Plessix, un jeune Briochin qui lui collectionne depuis dix ans les vignettes d’assurance automobile des professionnels de santé. « Plus précisément, les vignettes de la mutuelle MACSF des Côtes d’Armor. À ce jour, j’en ai 12 584, toutes classées selon le nom des sociétaires. Comment je fais pour les récupérer ? Au début, je regardais les pare-brises et contactais directement les personnes pour savoir si je pouvais recevoir les vignettes. Maintenant, elles me les envoient directement par courrier. Et pour les nouveaux assurés, je vais de temps en temps faire un tour sur le parking de l’hôpital, raconte ce brancardier de profession qui avoue avoir du mal 21


MICHEL ET SES EMBALLAGES Dans le même délire fruité que Bernard Balais, on trouve Michel Lasquellec. Installé à Damgan, près de Vannes, cet homme de 63 ans collectionne depuis près de cinq décennies les emballages en papier qui enveloppent les oranges, mandarines et clémentines. Du genre à donf, cet ancien responsable d’achats dans une boîte d’ingénierie agro-alimentaire a carrément consacré une partie du sous-sol de sa maison à sa passion où les classeurs et cadres d’exposition sont soigneusement disposés. « J’ai commencé quand j’étais gamin. Mes frères collectionnaient les porte-clés et les images qu’on trouvait dans les tablettes de chocolat. Moi, je voulais me différencier avec un truc original que je serais seul à

Marie-Claire Mai

à justifier cette étonnante passion. Une collection est toujours dure à expliquer. Cela vient sans doute de ma passion des chiffres : les dates d’assurance, les immatriculations, les numéros de contrat… » Des séries de chiffres que Pierre connaît par cœur pour chaque sociétaire répertorié (on l’a interrogé en mode interro surprise, c’est hallucinant). « Ah si, nous interrompt-il, ce que j’aime avec ma collection, c’est que chaque pièce est unique. Ce qui n’est pas le cas quand tu collectionnes des timbres ou des pièces. Cette vignette-là par exemple (il en pointe une dans son classeur, ndlr), il n’en existe qu’une et c’est moi qui l’ai. »

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collectionner. Je trouvais ces papiers jolis, alors j’ai commencé à en garder un, puis deux, puis trois, et ainsi de suite, rembobine cet “agrumiste” qui aujourd’hui possède 8 500 emballages tous différents. L’âge d’or du papier d’orange c’était les années 1950-1960. Les graphismes, les dessins, le nombre de couleurs, les thèmes déclinés, les techniques d’impression… On faisait alors des choses magnifiques. Aujourd’hui, c’est moins le cas. Déjà, il y a de moins en moins de papiers autour des oranges et, quand il y en a, c’est le plus souvent juste le nom de la marque. » Si Michel Lasquellec a bien conscience que son butin n’a intrinsèquement aucune valeur financière, l’essentiel n’est pas là pour lui. « Déjà, je considère que toutes les collections se valent : l’important est que chacune ait du sens pour la personne qui la tient. Ces emballages, personne n’y prête vraiment attention, cela finit tout de suite à la poubelle. Moi, je prends le temps de les regarder, de

« J’aime voir du beau là où les gens ne le voient pas » 22

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les apprécier, de les ranger, de les étudier… Avec ma collection, j’aime l’idée de voir du beau là où les gens ne le voient pas. »

MARIE-CLAIRE ET SES LISTES Un état d’esprit qui se rapproche de la démarche de Marie-Claire Mai. Cette Rennaise de 33 ans, chargée de communication, collectionne depuis 2013 les listes de courses abandonnées ou égarées qu’elle trouve « par hasard » dans les caddies, sur les parkings ou les trottoirs. Elle en compte aujourd’hui près de 350. « C’est un objet anodin et en même temps hyper intime. Ça en dit beaucoup sur la personne. À travers un petit bout de papier ramassé par terre, on a l’impression de rentrer un peu chez les gens et dans leur quotidien. Je trouve ça assez poétique en fait. » Sa liste préférée ? Celle où il est inscrit « peignoir tape à l’œil » d’un côté et « pilule » de l’autre. Pour les courses du quotidien, c’est l’ordre des produits qui amuse la jeune femme. « J’ai remarqué qu’il y a des associations de mots qui reviennent souvent, comme “Nutella – PQ” par exemple. Faudra m’expliquer. » Julien Marchand


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« UN INTÉRÊT PATRIMONIAL » Avec sa collection de papiers d’oranges, Michel Lasquellec se considère comme « un artisan de la mémoire ». Bernard Balais est persuadé que si ses étiquettes étaient un jour dans un musée « les gens viendraient pour les regarder ». Si on ne leur accorde aujourd’hui que peu de valeur, ces objets anodins de notre quotidien peuvent-ils présenter un intérêt patrimonial et muséal ? Pour Laurence Prud’homme, conservatrice au Musée de Bretagne (riche d’un fonds de 600 000 pièces), la question ne se pose pas. « Oui, c’est une évidence. Nous conservons des documents contemporains, comme nous avons pu le faire dans le passé en gardant dans nos collections les premières affiches publicitaires de Carrefour à Rennes, un Minitel, des pots de yaourt Malo datant de 15-20 ans… Dernièrement, nous avons ainsi fait l’acquisition d’affiches des magasins de chaussures Bessec. » Deux fois par an pour le Musée de Bretagne, une commission se tient devant la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) présentant les projets d’acquisition. « Pour les objets du quotidien, cela demande plus de pédagogie pour les membres de la commission. Comme récemment avec des objets en lien avec Notre-Dame-des-Landes. Pour le choix d’une pièce, ce qui doit compter est l’intérêt historique, esthétique et le contexte local. » 23


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ENTRE LES COMPORTEMENTS DANGEREUX DE TROP NOMBREUX AUTOMOBILISTES ET DES AMÉNAGEMENTS URBAINS PAS ENCORE À LA HAUTEUR, LES CYCLISTES SE SENTENT TROP VULNÉRABLES ET L’EXPRIMENT HAUT ET FORT. CHUTE À L’ARRIÈRE ! ’étais au feu à attendre en haut d’une montée. Au moment de filer tout droit, un bus qui tournait m’a coincé. J’ai juste eu le temps de me dégager tandis que le vélo passait sous les roues du véhicule. Ça a été un électrochoc. » Corentin raconte ce moment où il est devenu lanceur d’alerte. « Témoin », préfère-t-il nuancer. Depuis avril dernier, ce Rennais s’est fait connaître sur Twitter avec son compte ironiquement appelé “Le vélo n’existe pas”. Quotidiennement, il 24

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met en ligne des vidéos réalisées avec sa GoPro depuis son deux-roues lors du trajet qui le mène de son domicile, au sud-ouest de la ville, vers son travail, au nord-est. Pour lui, rien d’autre qu’une diagonale de la mort où les dangers sont aussi nombreux qu’un circuit de Mario Kart piégé de bananes. « La caméra était d’abord un moyen de preuves en cas d’accident pour mon assurance. Puis je me suis dit que c’était un geste citoyen de publier ces vidéos qui recensent les dangers que

nous subissons. » Les classiques des conducteurs imprudents ? Mordre sur l’aménagement cyclable, frotter pour doubler alors qu’un véhicule arrive en face, oublier de vérifier l’angle mort au rétro au moment de tourner, occuper le sas vélo – l’espace réservé placé juste devant un feu tricolore – empêchant les cyclistes de pouvoir manœuvrer… « Certains aménagements urbains sont aussi très dangereux avec des chicanes nous faisant passer un coup sur le trottoir, un autre sur la route »,


Blaireaux rennais, brestois ou vitréens posent le même constat amer : les frayeurs sont incontournables dès qu’on se met à pédaler en ville au milieu des voitures. « Et tu passes la rocade c’est pire encore, sur des routes de campagne où ça roule à fond la caisse. » Les derniers chiffres de la Sécurité routière ont effectivement de quoi inquiéter, avec une hausse de 22 % des accidents mortels impliquant des cyclistes entre 2010 et 2016, quand les chiffres concernant les autres populations (automobilistes, motards, piétons) stagnent voire régressent. L’an dernier, 162 cyclistes sont morts sur les routes de France dont quatre à Rennes, d’après les statistiques de la Police nationale. Au niveau régional, les chiffres ne sont pas jojos non plus : entre 2009 et 2013, on a recensé poursuit Corentin. Il n’est pas le seul 46 cyclistes morts et 1 226 blessés sur sur les réseaux sociaux à se lâcher les routes bretonnes, selon une étude de la sorte. Partout en France, des menée par Katell Botrel-Luguern, cyclistes – essentiellement urbains – coordinatrice sécurité routière à la mènent la fronde en postant photos préfecture du Finistère. et vidéos explicites (principalement des automobilistes qui se garent sur « Jungle urbaine » les pistes cyclables) pour exprimer leur Les villes ont-elles pris conscience de ras-le-bol, notamment sur Facebook l’enjeu ? La capitale bretonne répond : où existent des pages aux intitulés « On dénombre 30 420 vélos en ciraussi explicites que “Les blaireaux culation chaque jour en ville d’après rennais”, “Les blaireaux brestois”ou un récent comptage, 35 % de hausse “Les piétons flingueurs de Vitré”. en trois ans. Un tel accroissement « Elles servent surtout à transposer doit contraindre les pouvoirs publics notre frustration d’être mis aussi à mener une politique volontariste en fréquemment en danger, explique la matière, reconnaît Sylviane Rault, anonymement l’administrateur des adjointe à la mobilité à Rennes, qui blaireaux rennais (plus de 4 000 fans). défend son bilan. 250 km d’itinéraires Que veux-tu qu’on fasse ? On va cyclables sur Rennes Métropole, 60 % pas crever des pneus alors on évacue de nos rues limitées à 30 km/h et stress et colère comme on peut. » moins, 8 000 places de stationnement Frédéric, de la page des blaireaux pour les vélos, la promotion de l’usage brestois, enchaîne : « Les décideurs du vélo dans les écoles… » Avec cet publics rechignent à prendre en objectif final visé par l’actuel “Plan compte notre vulnérabilité. Autre Vélo” : que 20 % des déplacements problème : les espaces qui nous sont soient effectués en bicycle d’ici 2020 réservés sont colonisés par de plus en à Rennes. plus de voitures, comme le bas de la À Brest aussi, le conseiller aux déplarue de Siam par exemple. » cements Yann-Fanch Kerneis dresse

des comptes évidemment élogieux : « On est passé en sept ans de 110 à 180 km d’itinéraires cyclables, on va multiplier par trois le nombre de vélos électriques en location longue durée pour atteindre le nombre de 150… L’idée est de mener de pair politiques d’incitation à la pratique du deuxroues et protection de leur sécurité. On mise aussi sur plus de civisme des automobilistes par l’habitude : des réflexes de prudence doivent s’imposer d’eux-mêmes. » Une forme d’autocorrection naturelle à laquelle croit Frédéric le Brestois (« une nette majorité d’automobilistes a conscience qu’à pied ou à vélo nous sommes très vulnérables, ils font des efforts »), un peu moins le porteparole des blaireaux rennais : « C’est tout un état d’esprit à changer qui veut que plus on a le plus gros véhicule plus on est légitime sur les routes. » L’asso rennaise Rayons d’Action, par le biais de son vice-président Charles Levillain, a aussi exprimé sa colère début octobre en conseil municipal, fustigeant que « l’on continue de lâcher les cyclistes en pâture dans la jungle urbaine ». À l’inverse, l’asso 40 Millions d’automobilistes, pas très copine des amateurs de la petite reine, pointe du doigt « les cyclistes qui grillent les feux et circulent sur les trottoirs », comme nous l’a confié son président Daniel Quéro, leur conseillant de « faire leur autocritique plutôt que de suggérer sans cesse plus d’aménagements pour trois vélos qui se battent en duel (sic) ». Des arguments qui font évidemment bondir les rois de la pédale comme le “blaireau” rennais : « C’est comme les chauffeurs-livreurs qui t’expliquent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se garer là où on est censé rouler. “C’est mon boulot que je joue”, ils te disent. Peut-être mais c’est aussi notre vie que tu joues. » Régis Delanoë 25


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« KIIIIIIDS » UNITED IL Y A DIX ANS, LA SCÈNE RENNAISE A VU NAÎTRE DE TRÈS JEUNES GROUPES DE ROCK. DE LA COUR DU LYCÉE À LA SCÈNE DES CAFÉS-CONCERTS, CES MUSICIENS ONT CONTRIBUÉ AU RENOUVEAU MUSICAL LOCAL. POUR CERTAINS, L’AVENTURE CONTINUE.

Photos : DR

’était l’époque des profils Myspace, des jeans slim, des baskets Converse et des Ray-Ban Wayfarer. Nous sommes au milieu des années 2000. Un peu partout dans les cours de lycées, de jeunes groupes de rock voient le jour, emportés par un renouveau du genre alors porté par The Strokes, Arctic Monkeys ou The Libertines. Si à Paris les bébés rockeurs (Naast, BB Brunes, Plasticines, Second Sex…), aussi adulés que détestés, se retrouvent au cœur d’un emballement musical et médiatique (merci Philippe « les kiiiiiiids » Manœuvre), des formations aux âges, aux looks et aux références similaires émergent aussi à Rennes au même moment. Summer of Maria False, Smatch, Glassberries, Popopopops, Football Club… Ils sont à peine majeurs, ont un amour indéfectible pour les guitares et rêvent tous d’imprimer leur marque dans une ville à l’héritage rock. Une histoire qui, pour chacun de ces groupes, a commencé 26

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au lycée ou durant les premières années de fac. « En 2007, j’étais en première à Zola. En term, il y avait des gars qui cherchaient un guitariste pour la fête de fin d’année. C’est comme ça que j’ai intégré la bande et qu’on a commencé à jouer ensemble, rembobine Vincent Bessy, premier guitariste des Popopopops. Un nom en référence à Seine-Saint-Denis style de NTM. Je le trouvais catastrophique, mais comme je pensais jamais qu’il y aurait de deuxième concert, je m’en fichais. » Début plus ou moins identique pour Marc Faysse, ancien chanteur du groupe Bill Sikes : « Nous, c’est né au lycée Chateaubriand où un concert était organisé pour les élèves musiciens. Avec les potes, le but était de faire un concert pour le fun et basta. Mais l’expérience nous a plu alors on a poursuivi les répet’, mi-picole mi-sérieux. Jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’il y avait d’autres jeunes groupes sur Rennes. »


Des formations réunies pour la plupart au sein de l’asso Rennes Riot. « On était une bande de copains et de copines qui avaient les mêmes goûts musicaux. On traînait ensemble, on allait voir des concerts ensemble, on faisait la fête ensemble… En créant ce collectif, le but était simple : organiser des concerts. On montait des soirées au Mondo, au Sympathic, au Tipi, au Sambre… Toute notre énergie de fin d’adolescence, on la mettait dedans », situe Anne-Sophie, aka Mademoiselle Riposte, à l’origine de Rennes Riot et principale tête pensante du projet. « Marquis de Sade, Niagara, les Jeunes Gens Moderne… Il y avait ce mythe du rock à Rennes qui nous fascinait. On voulait s’y projeter, comme si on pouvait revivre ces années 80 et redonner à la ville ses lettres de noblesse, poursuit Carole Boinet, aujourd’hui journaliste aux Inrocks, qui a elle aussi fait partie de l’aventure en participant à Mademoiselle Âge Bête, le fanzine du collectif.

« On avait des ambitions » Parmi les groupes alors les plus actifs de cette jeune génération : Summer of Maria False (longtemps considéré comme un des espoirs de la scène rennaise), Smatch (où l’on retrouve au chant Aliosha, fils d’Henry Padovani, premier guitariste de Police) et Glassberries, formation très brit-pop, où officiait à la basse Fred Tornel. Dix ans après, le garçon n’a rien oublié de cette époque. « Je retiens pas mal de bons souvenirs. Un concert au Mondo Bizarro notamment où c’était vraiment énorme. Ainsi qu’une date à La Cité en première partie de BB Brunes en 2008. On savait que la salle serait pleine à craquer, donc on n’a pas hésité à y aller, même si on ne pouvait pas trop les saquer », déballe Fred qui a accompagné les premiers pas sur scène de Jean-Sylvain “JS” Le Gouic 27


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(aujourd’hui chanteur de Juveniles). « J’avais 18-19 ans, je débarquais de Marseille. Je faisais des études d’informatique et j’ai rencontré, via un pote, Antoine de Glassberries qui m’a proposé de les rejoindre comme guitariste. C’était mon premier groupe, se rappelle l’intéressé. Je m’y suis pas mal consacré car c’est tombé pendant les manifs contre le CPE et les blocages d’universités. J’avais du coup tout le temps de faire de la musique, même si avec Glassberries on n’avait pas cet objectif de la professionnalisation. Me concernant, ce n’est venu que plus tard. » Fred poursuit : « On avait des ambitions mais on savait qu’on ne pourrait pas vivre de la musique. À la différence d’autres groupes qui voulaient aller plus loin. »

« Une scène à part entière » Cela a été le cas des Popopopops. « Une fois qu’on a eu le bac, l’idée de

se professionnaliser est vite arrivée. Avec Simon, Victor et Guillaume, on était tous focus à 100 % sur le groupe. L’un des tournants a été d’avoir été repérés par Jean-Louis Brossard venu nous voir à la Fête de la musique au Jardin Moderne. On savait qu’il était là, alors on a tout donné. Cela nous a permis d’être programmés aux Trans Musicales, de rencontrer notre manageur, de trouver un tourneur quelques mois plus tard, retrace Vincent pour qui tous ces jeunes groupes ont bien constitué une scène à part entière. Je l’ai du moins vécu comme tel. Il y avait une énergie commune et pas mal d’entraide entre toutes les différentes formations. Même si les Pops ne faisaient pas officiellement partie de Rennes Riot, c’est Antoine de Glassberries qui nous a par exemple aidés à enregistrer nos premières compos. Le premier concert au Mondo, c’était aussi avec eux. »

« Une énergie commune et pas mal d’entraide » 28

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Un avis que partage J-S. « Je pense qu’on peut parler d’une scène car il y avait de l’émulation entre les groupes et des dénominateurs communs. Comme le bar le 1929 qui a été une sorte de catalyseur, un lieu où on pouvait toujours organiser des choses. »

« Il transpire une jeunesse » Une scène active mais éphémère. Après plusieurs mois d’activité intensive dans les rades et salles de la ville, le mouvement périclite. « La faute à des aspirations musicales différentes, à des envies d’ailleurs, aux études… », énumère Mademoiselle Riposte. Si la plupart des formations explosent, d’autres poursuivent l’aventure, jusqu’à devenir professionnelles. Ce qu’ont réussi les Popopopops. « On a eu l’intermittence environ deux ans après nos débuts. Ça a été plus long pour trouver une maison de disques et sortir le premier album (Swell en 2011, ndlr) mais ce qui comptait surtout, c’était les concerts. On a fait de belles tournées en France et à l’étranger. Au lycée, on aurait


tous signé pour moitié moins », avoue Vincent qui quittera le groupe en 2013 (« j’ai vécu ce que j’avais à vivre dans la musique et j’avais envie de me reconvertir dans la cuisine »). Aujourd’hui, The Popopopops n’existe plus mais le projet Her lui a succédé, mené par Victor Solf et Simon Carpentier (décédé cet été), à qui on doit le tube Five Minutes. Autre rescapé de Rennes Riot : J-S, qui après Glassberries a rejoint les Wankin’ Noodles, avant de fonder en 2011 la formation électro-pop Juveniles (dont le second opus Without Warning est sorti en mars dernier chez AZ). Pour les autres, restent les bons souvenirs. « Nous n’étions pas des musiciens hors pair, nous ne pouvions pas percer, donc il n’y a pas de déception, reconnaît Marc de Bill Sikes. Ça restera une parenthèse courte et sympa que je n’oublierai pas : monter un groupe de rock à l’âge de 17-18 ans, faire des concerts, avoir son nom sur la porte d’une loge… Beaucoup d’ados rêvent de cela : on l’a fait à notre niveau. » « Le seul petit regret que j’ai, c’est de ne pas avoir été programmé sur un gros festoche à l’époque. Jouer une fois aux Trans ou aux Charrues, ça aurait été top, confesse Fred. Tout le reste, j’en suis plutôt fier. Il n’y a pas si longtemps, j’ai réécouté notre premier EP et il y a quelques bons trucs. » Une nostalgie et un regard bienveillant également partagés par Carole Boinet. « Avec le recul, c’est sûr que tout n’était pas excellent mais il y a dans la musique de ces groupes une naïveté qui me touche. Il transpire une jeunesse dans ces morceaux qui traduisent bien l’insouciance de nos années rennaises. » Julien Marchand Her : le 3 novembre au festival Les Sons d’Automne à Quessoy 29


Photos : ARPD

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LOST : LES DISPARUS ILS SONT DES MILLIERS CHAQUE ANNÉE À DISPARAÎTRE DE FAÇON INEXPLICABLE. EN FRANCE, TOUTE PERSONNE MAJEURE A DROIT DE SE VOLATILISER, LAISSANT SES PROCHES DANS L’INCOMPRÉHENSION. DES FAMILLES BRETONNES TÉMOIGNENT. mmanuel a disparu le 16 février 1996. Il était dans la marine nationale et avait une permission d’une semaine. Il devait se rendre à Rouen chez sa copine. Il est parti de la gare de Landivisiau, où il était affecté, direction Paris puis la Normandie. À Rennes, il y avait quelques minutes d’arrêt. Il est descendu sur le quai avec des camarades et s’est éloigné en leur disant qu’il avait une lettre à envoyer pour l’anniversaire de son frère. Les minutes sont passées, ils 30

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ont regagné le train sans lui et ne l’ont plus jamais revu, ni nous ni personne. » Ainsi commence le mystère de la disparition d’Emmanuel « Manu » Bonnissant résumé par son père JeanYves, qui poursuit le récit : « En fait, Manu a posté deux lettres, pas à son frère mais à sa petite amie. Des lettres de rupture. L’une avec un cœur barré, l’autre disant qu’il avait rendez-vous avec la mort. Les autorités en ont conclu que mon fils était dépressif et qu’il s’était suicidé.

Mais pour moi ça ne colle pas, ça n’a jamais collé. Certes il était frustré de son affectation à Landivisiau, loin de la mer. Il a peut-être eu une déception sentimentale aussi, mais il n’était pas suicidaire. » Élément troublant : Manu a aussi profité de son arrêt à Rennes pour retirer 500 francs dans un distributeur. Étonnant pour quelqu’un s’apprêtant à se supprimer… « J’ai remonté sa trace, trouvé des témoins assurant l’avoir vu dans un bar à Rouen le soir même de sa dis-


parition. » L’hypothèse du paternel ? « Il a déserté une marine nationale qui ne lui convenait pas pour débuter clandestinement une carrière dans la marine marchande. À l’époque, Rouen était une passoire douanière, il a très bien pu démarrer une nouvelle vie en partant de là. » Plus de deux décennies après sa disparition, Jean-Yves croit encore que son fils est vivant. Il en veut pour preuve cet incident datant de 2009 : « Un homme s’est présenté au Consulat de France d’Osaka – grand port de marine marchande, au passage – pour entamer des démarches lui permettant de voter. Vrai nom, date de naissance quasi identique, à quelques jours près, et un bureau de vote situé à Ercheu, une commune de 800 habitants dans la Somme d’où nous sommes originaires. Le passeport s’est avéré faux et malheureusement aucune caméra

de surveillance n’a immortalisé l’instant mais pour moi c’était lui. Pourquoi a-t-il fait ça ? Peut-être nous donner une preuve de vie, je ne sais pas… » Au moment de sa disparition, Manu avait 20 ans, il en aurait aujourd’hui 42. En 1999, Jean-Yves Bonnissant a créé Manu Association, qui, au-delà de structurer les recherches autour de son fils, a pour ambition d’aider des familles se trouvant dans une situation similaire à la sienne. « Car le problème, accuse-t-il, c’est qu’on doit bien souvent se débrouiller par nous-mêmes. Les autorités, elles n’ont que faire des disparitions de personnes majeures. Il faut leur apporter la preuve que la dispari-

tion est inquiétante, et encore… » Mais que dit la loi à ce sujet, au juste ? Et d’abord, combien sont-ils à disparaître comme ça, sans laisser de trace ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, il n’existe aucune statistique officielle en la matière. Les spécialistes de la question s’accordent généralement sur une fourchette comprise entre 40 000 et 60 000 disparitions par an en France. Dans la majorité des cas, il s’agit de disparitions temporaires, vite résolues, de fugues passagères ou de fausses alertes. Reste un gros quart de disparitions jugées inquiétantes, faisant l’objet d’investigations : des personnes suicidaires, des malades d’Alzheimer, des échappés

« Ça ne colle pas. Mon fils n’etait pas suicidaire... » 31


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d’hôpitaux psychiatriques… Des cas d’enlèvement aussi, d’adultes comme d’enfants, s’orientant vite vers une enquête criminelle. Dernière catégorie, celle qui nous intéresse ici : les personnes dont l’évaporation dans la nature semble inexplicable et inexpliquée mais qui ne résulte pas forcément d’une contrainte. On peut estimer qu’ils sont environ 5 000 adultes considérés comme disparus volontaires. « Depuis la suppression de la RIF en 2013, c’est un vrai casse-tête, pire encore qu’avant », souffle Pascale Bathany. Il y a quelques mois, cette Brestoise a été nommée présidente de l’ARPD (Assistance et recherche de personnes disparues), l’association nationale de référence venant en aide aux proches des personnes disparues. La RIF ? « C’était la Recherche dans l’intérêt des familles, un procès-verbal permettant aux proches concernés de lancer une procédure administrative. La démarche existait depuis l’époque des Poilus de la Grande guerre. La RIF a été stoppée officiellement car avec les réseaux sociaux on est censé pouvoir se retrouver plus facilement mais c’est n’importe quoi », s’agace-t-elle. En effet, une personne disparue volontaire va rarement décider de donner des nouvelles sur Facebook… Reste que cette suppression fait que les déclarations de disparition faites au commissariat ou à la gendarmerie sont bien souvent classées en main

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« Retrouvé au Burkina Faso » courante, sans suivi. « Résultat, accuse encore Pascale Bathany, on se retrouve avec d’un côté des disparus parfois depuis des années, de l’autre des morts sous X, et aucun fichier ni organisme pour faire le lien entre les deux. Et pendant ce temps ce sont les familles qui souffrent. » La soixantaine de membres de l’ARPD en France prennent alors le relais d’autorités défaillantes et gèrent ces galères : écouter les proches, les conseiller dans les démarches administratives et chercher parfois pour elles. Pascale Bathany : « J’ai par exemple assisté la femme d’un Breton disparu depuis plusieurs années lors d’un trek en Martinique, dont les démarches traînaient pour le considérer comme décédé, faute de corps... » Autre bénévole à l’ARPD, la Rennaise Brigitte Perrigault est l’informaticienne de l’asso, fouinant sur le Net à la recherche de traces de vie. « Facebook, les petites annonces,

« Il a maquillé sa disparition et a rejoint un monastère » 32

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les résultats de course à pied même, comme ça m’est déjà arrivé : c’est difficile de disparaître sans laisser de trace si on a refait sa vie ailleurs. » Comme le cas de ce plaisancier brestois disparu en septembre 2013 et dont Pascale Bathany s’est occupée à la demande de sa fille. « Il devait partir en mer avec son bateau, on retrouve son blouson et ses papiers dans la cabine mais pas lui. Le scooter est au port. Les enquêteurs classent vite l’affaire en chute accidentelle. Sa fille a trouvé ça bizarre, moi aussi », se souvient-elle. Après de fastidieuses recherches, l’homme est finalement retrouvé, vivant, à l’autre bout de la France. « Il a maquillé sa disparition en accident et est parti à Albertville dans un monastère, puis a rejoint une communauté Emmaüs en Auvergne. » Il était cadre infirmier. Un changement de vie radical rare mais pas isolé. Pascale Bathany a encore une anecdote à raconter : « Je me rappelle d’un courtier immobilier de Plougastel avec femme et enfants. Une famille idéale qui passe un dimanche ordinaire avec des amis de Nantes. Le week-end


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se termine, l’homme quitte le domicile le lundi matin pour une réunion à Paris, il stationne sa voiture à la gare et disparaît. Pfuiiiit. Plus tard, la femme reçoit une lettre soi-disant de suicide : “je ne te mérite pas”, bla bla. En fait l’historique des relevés de compte a révélé qu’il avait mis de l’argent de côté depuis des mois et, via un forum, on a fini par retrouver sa trace au Burkina Faso. Il a renoué contact avec sa fille ainée. Enfin, renouer contact : il lui a offert un collier de perles lors d’un Noël… »

« Après un divorce » « Il y a autant de disparitions que de raisons de disparaître », estime Patricia Fagué. Cette journaliste, ancienne de l’émission mythique Perdu de Vue, a créé en 1999 le site PersonneDisparue.org, sorte de concurrent à l’ARPD, du moins pour le volet enquête. Aux personnes sans nouvelles d’un proche volatilisé, elle propose de jouer les détectives. Un service payant contre résultat, « avec un taux de réussite de 80 % », annonce-t-elle, avant de dresser le bilan de ses presque deux décennies de quêtes : « Les cas les plus fréquents ? Les enfants qui recherchent 33


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Pyrénées-Atlantiques où il effectuait un stage de berger. « Il avait 22 ans, racontent ses parents, rencontrés dans la demeure familiale où Yoann a grandi. C’était l’avant-dernier jour de sa formation. Il est parti faire une balade en montagne, sur le chemin de la Mâture, un coin très connu des randonneurs, creusé dans la roche. Il n’en est jamais revenu. » On ne retrouve que sa camionnette, stationnée au début du chemin. Alertés, les parents se rendent sur place et assistent impuissants aux recherches infructueuses menées « Une mauvaise rencontre ? » par le peloton de gendarmerie de Cas plus exceptionnel encore, celui haute montagne. de Yoann Vasquez. Originaire de « Seule la piste de l’accident a été Guilligomarc’h dans le Finistère, suivie, aucune autre. OK, les condice jeune homme a disparu le 10 fé- tions étaient mauvaises et il était vrier 2005 loin de chez lui, dans les chaussé de bottes mais nous aurions

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un parent disparu lors d’un divorce. À l’inverse, des parents cherchant un enfant parti brutalement du domicile à sa majorité… En ce moment j’enquête aussi pour une Lorientaise en recherche de son père qu’elle n’a jamais connu. J’ai des photos vieilles de plusieurs décennies, une dernière adresse connue en région parisienne… C’est du classique. En revanche, le coup du gars qui descend chercher des cigarettes et ne rentre jamais chez lui, c’est hyper rare. »

voulu pouvoir écarter toute autre hypothèse. » Celle par exemple menant à ce marginal que Yoann avait rencontré peu avant au détour d’une autre randonnée. Où celle de ce tueur potentiel sévissant à Pau, la

LES ÉVAPORÉS : RESET SOCIAL

S’évaporer, ça consiste en quoi ? C’est un phénomène qui s’est développé lors de la crise financière du Japon au début des années 90 : des personnes endettées ont décidé de disparaître aux yeux de la société, quittant leur vie d’avant pour tenter d’en reconstruire une autre ailleurs. C’est une forme de suicide social. 34

Qui sont ces gens ? On estime que 180 000 personnes s’évaporent chaque année au Japon. Ce sont des gens qui se considèrent dans une voie sans issue face à un échec qu’ils ne peuvent pas gérer : financier, professionnel, familial…

appartement, rompant le contact avec l’extérieur, ndlr) et les évaporés..

Est-ce un phénomène forcément propre au Japon ? Je le pense car la notion d’honneur y reste très présente et rend l’échec beaucoup plus difficile à surmonter que dans notre société occidentale. Le suicide est infamant, restent les hikikomori (personnes s’enfermant dans leur

En quoi est-ce intéressant théâtralement ? Le phénomène questionne sur l’identité : le renoncement à sa vie tout en restant sur terre. Si je perds mon nom, suis-je toujours le même ? Dans la pièce, la majorité des comédiens sont Japonais, ça a été une curiosité pour eux de

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Akihiro Hata

S’éloigner d’un monde trop oppressant est devenu un phénomène quasi-viral au Japon. Delphine Hecquet a décidé d’en faire une pièce de théâtre, Les Évaporés, questionnant sur notre rapport à la société.

travailler autour d’une thématique encore tabou chez eux. Certains jouent le rôle d’évaporés, d’autres de proches de disparus ou encore d’enquêteurs... Le sujet peut fasciner car il nous touche. Intimement, qui n’a pas fantasmé un jour l’idée de tout plaquer et de reconstruire une nouvelle vie ? Du 5 au 7 décembre au Théâtre de Lorient (CDDB)


Bikini

ville voisine, où deux morts suspectes de jeunes du même âge avaient bizarrement été classées en suicide. « Il y a également eu d’autres disparitions de randonneurs dans cette même montagne béarnaise entre 1997 et 2005, poursuivent les parents. Et pourquoi pas aussi la piste de l’ETA, qui avait des planques dans le coin. Peut-être a-t-il fait une mauvaise rencontre, on ne sait pas... »

« Faire le deuil » En tout cas leur conviction est faite : leur fils n’est aujourd’hui plus de ce monde. « Il n’aurait pas pu élaborer un plan pour fuir ainsi sans donner de nouvelles à sa famille, il n’était pas comme ça. » Officiellement pourtant, les recherches ne sont pas closes. « Notre ADN est dans le fichier, au cas où ça matcherait un jour… On est abonné depuis 17 ans au journal Sud Ouest, pour continuer à suivre l’actu de là-bas, à la recherche du moindre indice. Mais on n’y va plus depuis quelque temps car c’est trop de douleurs. Les fêtes de famille c’est fini, notre vie a été bouleversée, on a perdu un fils sans qu’on puisse faire le deuil. » Régis Delanoë 35


Raffaele Cariou & Lou Benesch

RDV

L’ÉLECTRO-PUNK ZINZIN TIENT PEUT-ÊTRE SA NOUVELLE TÊTE DE GONDOLE AVEC FAIRE, TRIO PARISIEN BIEN PARTI POUR RÉUSSIR LA FUSION PARFAITE DE SEXY SUSHY, SALUT C’EST COOL, LA FEMME ET LES BÉRUS. OUAIS RIEN QUE ÇA. etit test : tapez “Faire” sur Google et constatez le résultat. Entre les définitions du verbe et ses synonymes, une page Facebook a récemment fait son apparition. Celle du groupe homonyme, réunissant plus de 5 000 fans d’une formation revendiquant la pratique d’une musique baptisée gaule wave, tek surf et psych. Okay. « Tu peux le résumer en techno-punk, ça nous ira bien », accorde Raphaël, le synthé du trio, Simon assurant la guitare et 36

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Romain les percus. Trois Parisiens qui se connaissent depuis les années collège. « On avait 13 ans, dix de moins qu’aujourd’hui. On a tout essayé musicalement, avec d’autres potes, des formations multiples, éphémères et souvent merdiques de rock, de blues, de jazz… » Jusqu’à ce que naisse Faire en 2015. « Une alchimie » à trois et un départ au bout de six mois seulement pour l’aventure américaine. « Le Canada d’abord, puis New York un trimestre, dans un squat garage de

quinze personnes, tous artistes. C’est là qu’on y a enregistré notre premier EP, tourné nos premiers clips… À l’expiration du visa, on voulait du soleil et pas tellement de France, on a filé au Mexique. » Là-bas, les gringos cartonnent et prennent confiance en ce projet musical à la croisée des chemins entre le punk et l’électro. « À Mexico, on a commencé par y monter de nouvelles vidéos, un bookeur local nous a connus comme ça, nous a obtenu un titre de séjour et nous


a fait tourner pendant six mois. Six mois incroyables. On a trouvé notre style, travaillé la scène, pris de l’expérience… » Le Mexique est d’ailleurs devenu leur pays d’adoption. « On y est encore retourné cet été et on a fait une petite récolte pour des potes après le tremblement de terre. Ça nous tenait à cœur. » Réinstallé en France, « el tri » ne se sépare plus. « On vit ensemble, on bosse ensemble, on sort ensemble. On se connaît très bien et on sait ce qu’on veut faire (sic). » Notamment rester indépendant autant que possible. « On tient à l’autoproduction, même si depuis le troisième EP (sur les quatre sortis à ce jour, ndlr) on est managé par Microqlima. » Musicalement, Faire fusionne le rock alternatif des eighties (boîte à rythme à gogo) avec l’électro foutraque des millénials, le cousinage avec Sexy Sushi ou La Femme semblant assez évident quoique non assumé (« On connaît pas trop en vrai »). C’est esthétiquement que le groupe se singularise le plus, avec un ensemble clips et tenues de scène aussi kitsch que classes (si tant est que montrer son cul en portant seulement une veste en jean et un chapeau de cowboy est classe). Mais les auteurs du tube Mireille se rappelle l’assurent, « on n’est pas dans le calcul du comment on va s’habiller et comment ça va être interprété, c’est comme ça, c’est notre style ». Leur date à Rennes à l’occasion des Bars en Trans sera leur première en Bretagne (« On nous a vendu un public fou, on a hâte »), avant la sortie prochaine d’un cinquième EP et d’un album, un vrai, « d’ici un an, un an et demi si tout se passe bien ». Régis Delanoë Le 9 décembre aux Bars en Trans (Bar Hic) à Rennes 37


RDV

« WTF ET POÉTIQUE » « LE FUTUR SERA CHAUVE», LE COURT MÉTRAGE D’ANIMATION DU RÉALISATEUR BRESTO-RENNAIS PAUL CABON VIENT D’ÊTRE SHORT-LISTÉ POUR LES CÉSARS 2018. EN ATTENDANT, IL EST PROJETÉ AU FESTIVAL DU FILM COURT DE BREST.

C’est possible d’en vivre ? Faire uniquement des courts d’animation, non. Pour avoir mon statut d’intermittent, je fais quelques productions entre chaque film en tant que technicien. Mais quand je travaille sur un de mes courts, je suis dessus à 100 %. 38

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Et en termes de diffusion ? Ce sont les festivals de cinéma qui représentent la diffusion principale des films courts. Mais de nouveaux supports se mettent en place. La case web-série arrive par exemple. Il y a moins d’argent mais on y trouve une totale liberté de ton. Ainsi qu’une cible adulte qui préfère regarder les courts sur le Net qu’à la télé où les audiences peuvent êtres faibles.

Que t’ont apporté les prix ? Dans le monde de l’animation, je suis un peu plus connu. Mais ça ne m’a pas apporté spécialement plus de travail ni plus d’argent.

Actuellement tu bosses sur quoi ? Mon prochain court. Un film d’aventure, plus sérieux, qui va s’appeler La Tête dans les orties. Le pitch ? Un pré-ado part avec deux potes pour un rituel initiaQuels sont les points communs entre tique bizarre… les succès de Tempête sur Anorak Recueilli par J.M (primé au très coté festival de Sundance) et du Futur sera Chauve ? Le Futur sera chauve : Il y a un humour assez similaire : les 9 et 11 novembre c’est WTF avec un côté poétique. au festival du Film Court de Brest

Paul Cabon

omment t’es devenu réalisateur de courts métrages d’animation ? J’ai toujours été un grand lecteur et j’ai toujours eu envie de raconter des histoires. Du coup, à la fin de mon lycée, je suis parti dans des filières d’arts appliquées. C’est là que j’ai découvert les courts métrages d’animation. Ces films m’ont retourné le cerveau. J’ai du coup cherché à me spécialiser là-dedans. Le court, c’est un choix volontaire ? Si tu veux une totale liberté sur ton histoire, seul le court permet cela. Dès que tu pars sur du long métrage ou sur des formats de 26 minutes pour la télé, il y a plus d’argent mis en jeu, donc plus de pression et plus de contraintes… C’est un peu pour toutes ces raisons que le court m’a toujours attiré. Même si évidemment à terme, faire un long métrage ça serait cool, mais je ne suis pas encore prêt.


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MESSIEURS BRICOLAGE

DU D.I.Y À LA SAUCE CONGOLAISE. C’EST LA PROMESSE DE KOKOKO!, UN GROUPE ÉLECTRO-BRICOLO. À la simple écoute, impossible de définir les instruments de KOKOKO!. C’est pourtant bien à partir d’objets sauvés des poubelles que Makara, Dido, Bovic et Bom, quatre garçons de Kinshasa, ont fabriqué leurs matos. Guitares à base de boîtes de poudre de lait, percussions à partir d’une machine à écrire, harpe bidouillée dans un volant de voiture… Un bric-à-brac dans lequel on retrouve le producteur électro Débruit. « C’est par le réalisateur Renaud Barret (auteur du film Benda Bilili !, ndlr) que j’ai rencontré le groupe l’an passé, explique le Carhaisien aujourd’hui installé à Bruxelles. Leurs instruments m’ont tout de suite intéressé car ils offraient une totale liberté. Je suis venu avec mes machines et on a commencé à structurer les morceaux. Pour une musique à la croisée de l’électro et du post-funk. » Un attrait pour le continent africain que Débruit avait initié en 2009 avec l’EP Spatio Temporel. « Avec KOKOKO! aujourd’hui, on ne s’identifie pourtant pas comme un groupe de world music. Il peut y avoir des influences traditionnelles mais elles sont amenées d’une manière actuelle. C’est de la musique d’aujourd’hui que nous faisons. » Le 9 novembre à l’Antipode à Rennes, le 11 novembre aux Indisciplinées à Lanester (Quai 9). 39


RDV

SCÈNE ET OR

DANS « STADIUM », MOHAMED EL KHATIB INVITE LES FANS DU RC LENS À SQUATTER BRUYAMMENT LA SCÈNE. UNE DÉMARCHE À REBOURS DES CLICHÉS SUR LE FOOT ET LE NORD. EXPLICATIONS DU METTEUR EN SCÈNE, CORNET DE FRITES À LA MAIN. ans Stadium, vous invitez des supporters de foot sur le plateau. C’est quoi ce bazar ? 58 supporters de Lens sur scène, âgés de 2 à 85 ans, tous amateurs, tous authentiques. J’en ai un panel de 70 pour prévenir les absences, rencontrés au cours d’une saison au cours de laquelle je me suis abonné au stade Bollaert de Lens. Le décor comprend une tribune et une vraie friterie où le public peut venir se servir. Il y a des pom-pom girls, des fans chantent comme au stade…

Photos : Pascal Victor

D’où vous est venue cette idée ? J’ai voulu faire entrer au théâtre des gens qu’on n’y voit jamais en les installant directement sous le feu des projecteurs. Je suis parti de ma propre histoire : mon père fondu de foot, moi-même joueur d’un bon petit niveau (passé par les équipes de France jeunes puis parcours amateurs, notamment à la TA de Rennes et Ploërmel, ndlr). Le foot, c’est la ferveur et la mixité sociale qu’il n’y a plus au théâtre, pas même à l’école. C’est un laboratoire social et politique qu’il m’a paru intéressant de transposer théâtralement. Le choix s’est porté sur le RC Lens car c’est à la fois une vraie terre de 40

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foot et une région historique abîmée que je voulais réhabiliter en allant à rebours des clichés à la Bienvenue chez les Ch’tis. Comment définiriez-vous l’objet artistique ? Une pièce de théâtre ? Une performance ? Un travail documentaire ? Un acte militant ? Un peu de tout cela, en y rajoutant que c’est un objet mouvant car il change d’une représentation à une autre : les personnes sur scène ne sont jamais les mêmes et tous les textes ne sont pas pré-écrits, ce qui laisse place à l’improvisation et à la surprise. On est sur du one shot. Un tel spectacle n’est pas commun dans un théâtre… Et c’est dommage car à la base c’est un lieu d’éducation populaire privatisé par un groupe d’experts dans un réflexe que je qualifierais de corporatiste et d’élitiste : acteurs professionnels, metteurs en scène… Condamner cet entre-soi, les emmerder par mes projets, ça m’amuse énormément ! Recueilli par R.D Les 24 et 25 novembre au TNB à Rennes


Tamara Seilman

L’ÉCHAPPÉE BELLE

VOYOY, C’EST LE PROJET SOLO ÉLECTRO-POP D’UN HABITUÉ DE LA SCÈNE NANTAISE. Thibaud Vanhoold n’ira pas jusqu’à dire qu’il est un bassiste contrarié, mais presque. « Disons que quand t’as envie d’intégrer un groupe de rock, c’est le meilleur des instruments car souvent le dernier choisi ! Tout le monde veut faire guitariste… » Habile. Ce savant calcul a permis au jeune homme, aujourd’hui âgé de 27 ans, de jouer pour trois formations réputées de sa ville (et toutes passées par Les Trans) : Rhum For Pauline, Elephanz et Pegase. De quoi apprendre le métier avant de se lancer en solo sous le nom de Voyov (prononcez voyou). « J’ai grandi avec un père féru d’informatique qui me refilait ses vieilles carcasses et avec lesquelles j’ai vite touché à mes premiers logiciels de MAO. Ce qui fait que le projet Voyov, je le mûris plus ou moins depuis mes 12 ans. » En janvier est sorti un premier EP. Une carte de visite soignée, chaque morceau s’accompagnant d’un clip. Ainsi habillé, son électro-pop classieuse et chantée en français a achevé de convaincre le label Entreprise (Grand Blanc, Fishbach…). « Un honneur » et une étape importante pour Thibaud qui s’apprête à sortir deux nouveaux morceaux inédit. « Un début », promet-il. Le 9 décembre aux Trans Musicales et le 23 décembre à Capsule à Lamballe 41


RDV

LE FESTIVAL DE KHAN voir mal au bide peut parfois avoir du bon. Parveen Khan, chanteuse franco-indienne du groupe Nirmaan, confirme. « En octobre 2012, Étienne et Antoine (respectivement à la clarinette et à la guitare, ndlr) étaient de passage en Inde. Ils venaient de la part du musicien breton Erik Marchand avec qui mon père a déjà joué. À la base, ils devaient juste passer un jour à la maison. Seulement voilà, sur place, ils sont tombés tous les deux malades, maux de ventre… Au lieu d’une journée comme cela était prévu, ils sont restés une semaine… On a alors commencé à jouer ensemble : eux du traditionnel breton, moi du chant indien. Tout cela a donné des idées à une collaboration. » Après avoir vécu de ses 2 ans jusqu’à ses 20 ans à Jaipur, au Rajasthan, dans le nord-ouest de l’Inde, Parveen (qui passait tous ses étés chez sa grand-mère à Brandérion près de Lorient) décide alors de suivre les garçons en France. Rejoints par JeanMarie (batterie) et Pierre (violon), ils créent Nirmaan, un groupe “hindi-rock” où musiques actuelles occidentales et chants traditionnels indiens se marient. 42

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Simon Guyomard

FILLE DU MUSICIEN INDIEN HAMEED KHAN, PARVEEN SUIT AUJOURD’HUI LES TRACES DE SON PÈRE. AVEC SON GROUPE NIRMAAN, LA JEUNE CHANTEUSE ASSOCIE MUSIQUES ACTUELLES OCCIDENTALES ET CHANTS TRADITIONNELS HINDI.

« Le projet a tout de suite reçu un super accueil de la part du milieu culturel breton. Ce sont les festivals de musique traditionnelle qui nous ont offert nos premières dates, fait savoir la jeune femme de 24 ans qui, parallèlement à Nirmaan, participe au groupe Lyra, mélangeant musiciens indiens, bretons et tunisiens. Ce n’est pas la même esthétique ni la même énergie mais on y trouve une même démarche d’ouverture culturelle. »

Un parcours de l’Inde à la Bretagne qui – forcément – fait écho à celui de son père, Hameed Khan, joueur de tablas qui en 1991 a sorti l’album An tri breur avec Titi Robin et Erik Marchand. « C’est mon papa qui m’a appris la musique. Tous les jours, j’avais une heure de cours de chant. Ce n’était pas voulu que je suive ses pas, mais ça y ressemble finalement un peu. » J.M Le 23 novembre au 1988 Live Club à Rennes


VTS

PLUTOT BRAQUE ? VASARELY ? SORTEZ VOS AGENDAS : L’ÉTÉ PROCHAIN, LE COUVENT DES JACOBINS À RENNES ACCUEILLERA DES ŒUVRES D’ART DU COLLECTIONNEUR (ET MILLIARDAIRE) FRANÇOIS PINAULT, POUR UNE EXPOSITION QUI SUSCITE DÉJÀ L’INTÉRÊT. MAIS QUI SONT DONC CES COLLECTIONNEURS PRIVÉS D’ART CONTEMPORAIN ?

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Dominique SagotDuvauroux, professeur à l’Université d’Angers et co-auteur de l’étude Collectionneurs d’art contemporain en 2015.

Les grands patrons d’entreprises collectionneurs d’art contemporain, c’est un cliché ? Un peu oui. Certes il existe des collectionneurs milliardaires à la tête de grosses entreprises On pense forcément à François Pinault ou à Bernard Arnault. Mais à côté de ces propriétaires très médiatisés, il y a de nombreuses personnes plus modestes. Parmi les 330 collectionneurs que nous avons interrogés pour notre étude, nous retrouvons des catégories sociales élevées, mais pas forcément des gens très riches : des professions libérales, des architectes, des médecins… Et aussi des fonctionnaires, des enseignants. Les motivations diffèrent-elles selon les profils ? Oui, les raisons sont variées. Il y a par exemple les collectionneurs qui sont attachés à la possession de l’œuvre en elle même. Ce qui compte pour eux est la cohérence de leur collection. 44

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Certains vont même jusqu’à se considérer comme des auteurs à travers la façon dont ils sélectionnent les œuvres qu’ils achètent. De l’autre côté, il y a les collectionneurs qui sont davantage attachés aux artistes. Collectionner est d’abord pour eux un moyen de rentrer dans le monde de l’art, avant de développer des actions spécifiques : financement de lieux, accueil d’artistes… Je pense enfin également à la motivation sociale : certains commencent à constituer des collections pour se construire un statut. Posséder des œuvres d’art contemporain crée un élément de distinction sociale qui n’est pas anodin. Quid de la motivation financière ? Ce qui nous a surpris dans notre étude, c’est que la motivation spéculative n’est pas dominante. 56 % des collectionneurs interrogés n’ont jamais revendu une œuvre. Même si cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas intéressés par l’évolution du marché. Idem pour les avantages fiscaux : cela peut inciter mais ce n’est pas la première raison. Les ventes d’œuvres tournent autour de quel prix ? Dans les ventes aux enchères, le prix moyen est de 5 000 €. La grande majo-

rité des œuvres sont donc vendues à un prix plutôt bas. Mais le marché se transforme. Il y a une aspiration des prix vers le haut “à cause” des milliardaires et de leurs achats record. Quelle est la nature de leur relation avec des institutions d’État comme le FRAC (Fonds régional d’art contemporain) par exemple ? C’est un peu “je t’aime moi non plus”. À la fois, ils ont envie de s’impliquer dans les musées ou les FRAC, en prêtant des œuvres par exemple. Et en même temps, beaucoup de collectionneurs en ont un peu assez d’être sollicités uniquement pour des raisons financières ou matérielles, et non pour leur regard et expertise en la matière. Sont-ils indispensables à la vie artistique ? Les collectionneurs sont les premiers à mettre de l’argent sur le marché. Il y a des fonds publics pour la création mais cela reste minoritaire. La majorité du chiffre d’affaires des galeries est réalisé grâce aux collectionneurs privés. Sans eux, il y aurait moins d’artistes à pouvoir en vivre et donc moins de diversité artistique. Recueilli par J.M


FRANÇOIS PINAULT, SA COLLECTION À RENNES EN 2018 Labtop - Jean Guervilly

Ce sera l’un des événements rennais de l’été prochain. Du 22 juin au 9 septembre 2018, des œuvres de la collection du milliardaire breton François Pinault seront exposées au Couvent des Jacobins, site entièrement rénové dont l’ouverture est prévue début 2018. Parmi les artistes déjà annoncés : Maurizio Cattelan, Marlene Dumas, Thomas Schütte... Quelques noms de la pléthorique col-

lection du fondateur du groupe Kering (anciennement PPR), propriétaire des marques Gucci et Yves Saint Laurent. À ce jour, l’ensemble des œuvres d’art de Fanch Pinault est estimé à 1,4 milliard de dollars. Il serait ainsi actuellement le 6e plus grand collectionneur privé au monde. S’il compte déjà deux lieux d’exposition permanents à Venise, un troisième est prévu pour 2019 à la Bourse du Commerce à Paris.

BRUNO CARON, PÈRE DE LA BIENNALE RENNAISE Le boss du groupe agro-alimentaire Norac (Daunat, Whaou !...) est un collectionneur d’art contemporain éclairé. Du genre discret (on ne connaît pas le détail de ses acquisitions), ce sexagénaire s’est fait connaître du grand public en 2008 avec l’organisation de la Biennale

d’art contemporain de Rennes dont il est à l’origine. La manifestation fêtera à l’automne 2018 sa 6e édition (c’est Étienne Bernard, directeur du centre d’art La Passerelle à Brest, qui a été désigné comme commissaire), confirmant plus que jamais l’attrait de la capitale bretonne en la matière.

Mille et Une Films

Un collectionneur à l’œuvre, documentaire diffusé le 6 novembre sur France 3 Bretagne

Mille et Une Films

tistes, comme Basquiat, Xiaogang ou Minjun. Ce qui lui a permis de réaliser de très jolis coups à la revente. » Si l’homme aujourd’hui âgé de 77 ans, s’est toujours considéré comme un « artiste raté », il estime aujourd’hui que sa collection XXL (« il est dans la folie de l’achat », reconnaît Thierry Compain) constitue « une forme d’œuvre d’art ».

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MARCEL BRIENT, COLLECTIONNEUR XXL MÉCONNU Méconnu du grand public, Marcel Brient compte parmi les plus importants collectionneurs d’art contemporain en France. Un personnage à la trajectoire étonnante. Natif de l’Île-Grande sur la commune de Pleumeur-Bodou, l’homme débarque à Paris à l’âge de 20 ans et commence à travailler à l’usine où il façonne des pièces de 2 CV. À la terrasse d’un café en 1964, il fait un jour la rencontre de Louis Clayeux, un galeriste dont il devient le compagnon. Il découvre alors Giacometti qu’il observe régulièrement dans son atelier. Son flair artistique se construit, s’étoffe, s’affine. De ses premiers achats aux œuvres héritées de Clayeux dont il fut le légataire, sa collection prend forme. « Celle-ci compte aujourd’hui des milliers d’œuvres. Parmi ses plus belles pièces : Miro, Fernand Léger, Koons, Richter, Gonzalez-Torres, Mendini…, expose le réalisateur rennais Thierry Compain qui vient de réaliser un documentaire sur Marcel Brient. Il a été dans les premiers à repérer certains ar-

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AGENDA

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Romain Philippon

RECOMMANDE

NO BORDER

J’Y CROIS J’Y CROIS PAS

INVISIBLE

DANIEL WAKEFORD

Syrie, Hongrie, Portugal, Éthiopie, Turquie… Joli voyage et belles escales pour la 7e édition du festival de musiques métissées No Border. On retient notamment le projet psyché franco-coréen Moon Gogo, l’électro-maloya de Labelle (photo), sans oublier les valeurs sûres maliennes Toumani et Sidiki Diabaté.

Que vous soyez sceptique ou superstitieux, cette expo devrait répondre à vos questions. Sorcières, magiciens, jeteurs de sort, guérisseurs… Des pratiques d’hier, toujours vivantes aujourd’hui, qui nous interrogent sur la force de nos croyances dans une époque si rationnelle. Expelliarmus !

Le festival Invisible s’impose comme le rendez-vous musical automnal brestois de référence. On retiendra surtout la soirée du 17 à La Carène avec le post-punk mythique de Gang of Four en tête d’affiche (photo), ainsi que Stanley Brinks (aka André Herman Düne) et Le Villejuif Underground. Groovy baby, yeah.

L’ovni des Trans : le chanteur du groupe anglais The Daniel Wakeford Experience est autiste et chante… bizarrement (comme si Will Ferrell s’était mis au rock). Le natif de Brighton s’est fait connaître en participant à une émission de télé-réalité mettant en vedette des handicapés, The Undateables.

À Brest Du 15 au 19 novembre

Aux Trans Musicales de Rennes Le 9 décembre

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Sébastien Dumas

Aux Champs Libres à Rennes Jusqu’au 1er avril 2018

Gwenola Coic

À Brest (Carène, Quartz…) Du 6 au 10 décembre

KRISMENN

BARS EN TRANS

BLANCHE NEIGE…

BRNS

Si ça fait désormais un paquet d’années que le gars de Callac trimballe haut et fort son rap en breton, 2017 aura été une cuvée d’exception : un premier album qui défonce, une date aux Trans, ses morceaux au générique de la série Fin ar bed… Yec’hed mat !

Si t’as la flemme d’aller au parc expo le week-end des Trans, son petit frère le festival Bars en Trans est toujours là pour ambiancer le centre-ville rennais. À la prog’ cette année : James Darle, Born Idiot (photo) Tiny Feet… De la musique, des bars, la vie quoi.

Attention, classique revisité. Dans Blanche Neige ou la chute du mur de Berlin, la méchante reine se glisse dans la peau d’une belle-mère de 40 balais qui galère à élever une ado gothique dans son HLM pourri. Les sept nains (de jardin) sont même de la partie. Hé hooooooooo.

Ils sont de retour ! Les Bruxellois, révélés en 2012 avec l’album Wounded (où l’on trouvait le tube Mexico), reviennent cet automne avec Sugar High, leur troisième album studio. Toujours dans cette veine indie rock, à l’image du single Pious Platitudes.

Le 7 décembre aux Trans à Rennes Le 8 décembre à No Border à Brest

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À Rennes Du 7 au 9 décembre

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Au Quartz à Brest Du 19 au 21 décembre

À l’Antipode à Rennes Le 10 novembre


BIKINI NOVEMBRE-DECEMBRE 2017  
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