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POÈMES AVEC FRONTIÈRES Jacqueline Aisenman Jessica Da-Silva Villacastín Ana Casanova Patrice Duret Emanuel Lomelino Alexandre Grandjean Emilio Tavares Lima Sylvain Thévoz

Association Laços


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Poèmes Avec Frontières Jacqueline Aisenman Jessica Da-Silva Villacastín Ana Casanova Patrice Duret Emanuel Lomelino Alexandre Grandjean Emílio Tavares Lima Sylvain Thévoz

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Que peut le langage ? Que peut la poésie et que peut le langage ? Lorsque l’on pense à l’amitié entre les peuples et à ce qui les unit, on ne se tourne pas forcément en premier lieu vers la littérature, mais plutôt la musique, la danse, ou le cinéma. Dans la droite ligne du récit mythique de la Genèse dans la Bible, le quotidien des peuples de la terre, aujourd’hui, est d’avoir des langages brouillés, de ne pas se comprendre, et d’être au mieux incrédules au pire vindicatifs les uns en face aux autres ; ou alors d’avoir trouvé une langue commune (celle de l’argent, de l’anglais, ou des affaires), qui est bien pauvre et souvent chargée du plus petit dénominateur commun : le pouvoir de communiquer, mais sans forcément se comprendre. Cette fade langue commune est une langue qui traîne par terre et que tout le monde emploie, mais c’est une langue bien pauvre. Quel défi alors, à l’occasion d’une fête d’amitié entre les peuples, de faire dialoguer des poètes de deux aires linguistiques : des francophones et des lusophones. L’expérience visait à mettre face à face quatre poètes de chaque aire linguistique, de sexe et d’âge différents, et de les laisser, au travers de la lecture et de leurs textes, chercher des manières de rejoindre et toucher le public. Il y a un langage au-delà du sens. Il y a de la musique dans le langage, des vibrations dans la poésie qui permettent de se faire comprendre au-delà des mots, en réinventant le langage. Il s’agissait, en plaçant face à face des poètes de langues différentes, de voir ce qui allait en surgir. Ainsi, chercher à rejoindre l’autre là où il est : dans sa langue, dans le cœur de son être, en se faisant aider si nécessaire de traducteurs, de passeurs de dictionnaires. Cette petite plaquette révèle, le plus simplement possible, des textes. Que peut le langage ? Nous ouvrir de nouveaux horizons, rendre compte de la complexité du monde, nous placer aussi devant les failles de la compréhension et pourtant : travailler encore à se faire entendre. Que peut la poésie ? Communiquer l’innommable, le secret et l’intime. Que peut la poésie ? Inventer de nouveaux langages. Sylvain Thévoz 7


Que peut le langage ?

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Jacqueline Aisenman

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Jessica Da-Silva Villacastín

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Ana Casanova

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Patrice Duret

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Emanuel Lomelino

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Alexandre Grandjean

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Emílio Tavares Lima

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Sylvain Thévoz

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Biographie des auteurs

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Associação Cultural Luso Suiça Laços

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A minha língua

Jacqueline Aisenman

Desde que comecei a ouvir. Desde que aprendi a falar. Desde que aprendi a escrever. Sim, eu penso em Português ! Sim, eu sinto em Português ! Mais do que minha língua, é meu emblema Mais do que minha língua, é meu sistema onde vivo, circulo, trabalho e amo... Admiro as palavras tão belas tenho amor por seus significados. Defendo os ideais estampados em sonhos que nunca esqueci. Na ponta da língua... No vermelho dos lábios... No bater feliz de meu coração... Palavras como saudade! Palavras que são como sentimentos... Palavras que nós dizemos tão bem ! Desde que comecei a sentir Desde que aprendi a falar. Desde que comecei a escrever ! Sim, Pessoa, você é que tinha razão... o Português é a nossa Pátria !

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Les poires de ton manguier

Jessica Da-Silva Villacastín

À et à propos de mon père. De son voyage au Mozambique, il avait ramené la mamba, le lac Niassa, le paludisme et un tatouage au bras droit, celui d’un serpent tacheté difficilement identifiable. En fuyant la misère des villages côtiers du Portugal, c’est une autre qu’il avait dévoilée. L’impact de ce voyage forcé avait à jamais créé une faille en lui, et malgré la danse brutale et régulière du pétrolier qui l’emportait, il s’était recueilli dans les bras de l’Afrique. Depuis, il se laisse bercer par le radeau des correspondances, redécouvrant le fado à travers la morna des îles du Cap-Vert, et l’appartenance au clan, à la famille, en étoffant sa mémoire de l’Histoire. Car il n’y avait pas de place pour la religion dans ce corps qui avait directement goûté la terre, la première fois, de sa bouche. Seule l’assurance que la nuit viendrait après une journée de labeur comptait pour lui : et c’était déjà beaucoup. *** Combien de pêras Rocha 1, jaune or comme tes mangues, j’ai guetté sur mon chemin ? Une sur l’arbre pour deux au sol, piégées au pied du mur du seul nanti ?

Combien de pêras Rocha, ovales comme tes mangues, j’ai volé sur mon chemin ? Une en poche pour deux au caleçon, et ce goût de miel, Interdit devenu juste à nos lèvres. Douce, la pulpe des poires de ton manguier. Rêche leur peau et amer leur revers : Douce, la pulpe des poires de ton manguier. Combien de pêras Rocha, calibrées pile comme tes mangues, tu vois là sur l’étalage ? Ni goût, ni forme, aujourd’hui comparables, Aux fruits qu’hier nous chapardions. *** La résilience n’est pas l’affaire d’un seul, elle se vit dans le partage d’une mémoire commune. Il n’y a ni lésé, ni coupable pour qui s’y délecte. Cette épreuve devient une richesse qui étouffe chaque fois plus l’initial duel forcé : poires et mangues se confondent aisément.

1 Poire jaune-verte du centre-ouest du Portugal très douce et croquante.

Portugal, Baraçais, 1957 Mozambique, Porto Amélia, 1969 Suisse, Genève, 2014

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Identidade

Ana Casanova

Oscilo nesta duplicidade Navegando entre dois continentes Ancestral em mim o fado Que não renega as origens Desta geografia do amor Onde bate meu coração Africano Sempre com a Pátria comigo Guardo em mim a unidade Da Língua de Camões Que me deu a identidade.

África

Ana Casanova

Meu orgulho, meu destino África, moras em mim. no sorriso das crianças no colorido dos gostos na força do Imbondeiro no batucar do meu peito no cheiro da terra molhada que trago entranhada na pele. És tu grande paixão que me aquece os sentidos me faz plena na emoção e quente na paixão como só tu, África... porque moras em mim !

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Neymar Novela

Patrice Duret

Neymar, tu montes dans l’hélicoptère Neymar, le peuple te regarde Neymar, tu as chaud tu as froid Neymar, le pilote te regarde Neymar, tes yeux de loup carbone Neymar, un genou dans les vertèbres Neymar, le peuple te pleure te console Neymar, c’est qui ces gens c’est quoi ces colis Neymar, médecin jette de l’huile sur le feu Neymar, sur le banc des remplaçants Neymar, les joueurs te regardent Neymar, c’est qui ces tifosi Neymar, un pansement pour tes os, tes jeunes os Neymar, tu reviendras tu reviendras Neymar, une psychologue pour la Seleçao Neymar, dans ton équipe y a Jules César Neymar, pas de salut sans ton pied sûr Neymar, reviens ils sont devenus des ombres Neymar, kein schönes Mädchen dans les vestiaires Neymar, sans royaume sans empire Neymar, travestissement des croix des genres Neymar le goût de la gloire la gloire passée Neymar, le cirque l’arène le boulot sans toi Neymar, reste dans ta chambre Neymar, le carnage est au-dehors Neymar, le carnage te regarde Neymar, sur les murs de l’Horizonté Neymar, ramasse ta barque ramène ta rame Neymar, va voir les cloches prie le clocher Neymar, quitter ce monde ballons carrés Neymar, ici chaleur est tiède chaleur espiègle Neymar, roustons de bison froid Neymar, je mange du pain frais - et toi ? Neymar, difficile difficile combat Neymar, la politique du pire est proche de nous Neymar, lire pénombre faire lumière Neymar, le boulot la banjo les concerts Neymar, no weapon dans les avions Neymar, tes ailes en sucre tes pieds tes buts Neymar, crier Brasil o Lisboa Neymar, valise sur l’étagère crier pas guerre Neymar, tu montes tu montes : hélicoptère

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A Noémia De Sousa

Emanuel Lomelino

A tua poesia é uma senzala de poemas onde soubeste expôr o sentir felino da negritude Índica. Os teus versos são escravos da verdade que corrói a rubra seiva das savanas em gritos de revolta. Teu lúcido pensamento de pés descalços continua progenitor dos trovadores com memória de ti. Tua brevíssima obra de pranto e lágrimas deixa em nós o teu eterno respirar Kanimambo poetisa.

A João Melo

Emanuel Lomelino A minha poesia é bem portuguesa e escrevo em todos os sotaques inclusive os de outros continentes. Os versos que crio como fado têm ritmo de samba e kuduro e dançam embalados numa morna. Alimentam-se de funje aos Sábados e de bacalhau aos Domingos. A lusofonia dos meus poemas não tem fronteiras, é universal.

A Corsino Fortes

Emanuel Lomelino

Aproveita o Sol da manhã rasgado de sorrisos e pergunta ao vento e às rochas sobre a vida. Sbô perguntá vente ! Sbô perguntá rotcha ! Bô bai soletrâ liberdade ! Ouve com atenção o ritmo de bombo & tambor. Escuta a melodiosa voz da viola & violão e dança c’se pê na tchon naquel ritme de morna naquel ritme de koladera e exploson de funaná !

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Tefillin à t’enrouler autour de la peau Alexandre Grandjean

Je ne me suis jamais senti aussi humain que chez vous. C’est-à-dire hors de chez moi. Hors de ma coquille. Ma Suisse est une anomalie électrique. Pour s’y connecter, pour s’y nourrir, pour s’y sentir : Trois petits cadrans qui rentrent dans la prise. Trois misérables cadrans, trois misérables carcans à insérer, les mains jointes, le regard suppliant, la dévotion feinte, pour espérer y couler des jours heureux. Que l’image s’allume, que l’attraction du carrousel - enclencher sa musique -, que des visages articulés t’invitent à venir danser une transe à trois temps : la putréfaction d’une rose ; le temps d’une chute sur le bitume ; ton cri à l’agonie, il n’y a pas de terre pour t’y enterrer, il n’y a pas de terre pour se souvenir qu’un jour tu la foulas, et qu’entre tes orteils nus, quelques pâquerettes et brins d’herbes s’y étaient accrochés. Qu’ils tinrent leur droite et leur gauche jusqu’à ce que tu remettes tes chaussures. Pas de terre, aucun automate, aucune horloge atomique, aucun physicien du CERN pour consigner que pour un instant précis, tu fus là où tu te tenais, et que ton corps palpitait. Que ton sang par tes tempes Que ton sexe en des formes jamais connues Ni auparavant, ni après Qu’une crise de larme Qu’un doigt dans la prise Qu’une odeur t’enchanta Où te donna envie de vomir Et qu’à ce moment précis ; toi, ton corps, ton âme, ton père et ta mère, tes enfants et le haricot que tu plantas jadis dans une terre trop molle, se mettraient à genou avec toi. Qu’avec l’écorce trop souple de ta peau, vous communierez et qu’aucun mot ne sorte de vos bouches. Il vaut mieux se taire des fois. La lierre ou les herbes folles qui occupent ta bâtisse pendant ton absence l’ont bien compris. Dire ces choses aux hommes, annoncer les présages indiquent ta mort en même temps que la leur. Et de ce constat, peut être que tu feras le poing. Tu ne voudrais tout simplement pas crever avant d’avoir connu ta transpiration qui se mélange à la transpiration de ton cheptel, l’envie qui respire et te gratte, psoriasis sur ta peau, et qui rafraîchit ton jardin. Celui que tu cultivas quand vint la sécheresse dans ta gorge. Celui que ceux d’en-face oublièrent d’arroser. Alors toujours à genou, il vaut mieux se taire. Et respirer. Et prendre deux inspirations Et en redonner une, lente La conscience qu’il y a un peu de toi qui s’offre à d’autres respirations. Ton haleine, ton envie de vomir, sur le bitume dans la poubelle dans le Rhône, cette peur absurde de se défiler comme un tapis trop foulé, c’est un peu t’éjecter au monde et aux autres. Tu vois, camarade, pour peu que l’on ait les deux été tétanisés au moins une fois dans nos vies, on peut communiquer.

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Nos muscles ont refusés de se tendre, de devoir frapper la monnaie qui frappera en retour nos frères et nos sœurs, là on peut tenter de communiquer. Tes yeux, l’égal des mes pupilles. L’on n’admoneste plus la même tambouille aux pauvres et aux indigents. On ne leur donne plus des os à ronger pour s’ouvrir l’estomac et faire couler leurs sangs et ceux des autres. Un boudin indigeste, toujours… Pour te rencontrer, je veux me mettre à genou avec toi. Je veux contempler ton cheptel. Voir le maïs pousser avec toi, et que l’on se fasse des moustaches avec ses poils d’épis. Pouvoir rire. Je veux qu’on croasse ensemble avant de parler. Qu’on s’agite autour d’une mare et que l’on trempe nos pieds dans la vase glacée. Croaâa croaâa croaâasser… on se comprendra mieux. « Tu crois ? » Oui, on pourra ensuite se montrer le torse nu, comparer les poils, compter les cicatrices, comparer au stéthoscope les cigarettes que l’on aura fumées. Jouer à se sermonner. Jouer à varier le rythme de nos cœurs. Ecouter ce que certains mots font sur nos battements inlassables. Et croaâasser encore un peu. Crois-moi. Pour le plaisir de ce que tu as à me raconter. Un jour, je t’ai dis : « je refuse catégoriquement de te comprendre : toi, tes os, ta constellation, ta dentition et tous les autres détails dont j’ignore la manière de les nommer ». Ebahis tu me répondis décontenancé : « Mais tu m’as dis qu’on se comprendrait mieux ? » Oui, justement. Te connaître, ce serait m’enfermer en même temps, il n’y aurait plus une armée de scarabées pour nous secouer. Plus de chat lapant du lait dans un bol en porcelaine trop fin pour se casser. Plus de sourires qui se prendront dans la toile des araignées. Plus de paradoxe pour nous entraîner. Plus de cornes de rhinocéros. Plus de braconniers à chatouiller par les pieds pour les faire expurger et grésiller leurs dents en or. Plus ce petit monde entre toi et moi. Tu comprends ? Encore moins de reflets qui feraient changer ton visage et me rappeler en toi tous ceux et celles que j’ai connus. Tous ceux et celles que j’aime et que j’ai aimés et qu’un deuil liquide a calciné à ma propre présence. Le jeu n’a jamais été entre toi et moi, mais entre nous et tous les autres. Ces corps, l’odeur contrite, celle du cassis et de la mûre trop cuite, ces mots qui résonnent encore dans tes tympans. Le dégoût et le cri que tu ne proféras quand chauve-souris tu te réveillas. Le mot où le geste n’arriva pas et qui fit tout vaciller. Le tonnerre dans ta tête et mille papillons carnivores en liberté. L’écorce de ta peau, moins élastique que hier dans l’animalerie éclectique qu’est la Suisse… Les heures se dépassent sur l’autoroute, et maintenant, la lierre et les herbes folles envahissent ta bouche en ton absence et corps parmi les corps, on se regardera sobrement dans le blanc des os ; pour se comprendre encore un peu moins dans l’appréhension de tous nos paradoxes, lombrics reluisants que je t’offre. De tous ces regards qui ne font que gratter le grain de ta peau, de ceux qui auscultent mes branchies, il en naîtra toujours quelque chose entre toi et moi et eux et nous. Des infimes segments de tefillin, des lanières de prières et de bénédictions, que l’on s’enroulera autour de la peau pour se porter ensemble.

Lisbonne, le 10 juillet 2014

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Alma Lusa

Emílio Tavares Lima Esta nossa lusa alma De continentes e povos Unidos por esta língua Que a boca da musa Molda nas ondas das águas Turvas do Atlântico ao Índico Onde nos deixamos inebriar Na flutuante concha Portuguesa De mar em mares De porto em portos Salpicarmos as fragrâncias E mundividências culturais Da bela e histórica língua, A Portuguesa.

Traços (----) no Tempo Emílio Tavares Lima

nada acontece fora de tempo não adianta ir além do tempo nem atrás do tempo porque o tempo tem o seu tempo viver o tempo ao alvorecer das lágrimas e desabrochar das pétalas é o sol que cintila no mar de rosas no culto do tempo todos marcam presença em cada gesto íntegro ou perverso que transcende o mundo vil suplicamos pelo tempo no holocausto da vida terrena quando a natureza imperfeita fustiga as carnes das almas atormentadas nas mãos alheias cada tilintar da vida é um eco implícito onde nenhum ente sobrevive sem traços no tempo

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Bienvenue en Suisse. Ou alors bye bye. Sylvain Thévoz

Bienvenue en Suisse. Merci de bien essuyer tes pieds à l’entrée. On aime que ce soit propre ici. Tu peux garder ton accent, ta barbe, tes coutumes. Tu ne déranges pas tant que tu es comme sur une pub Benetton. Tu es beau, tu es jeune, ça peut fonctionner. Un i-phone, une chemise fleurie, ta mine réjouie, c’est parfait. L’exotisme, c’est l’étrange acceptable, le bien domestiqué. L’étranger c’est le trop familier auquel il ne faut pas se confronter. L’autre, l’étranger, c’est toi. Ce sera toujours toi. Tu seras responsable du poids de ta différence. Bienvenue en Suisse. Tu peux être tel que tu es. Tant que tu ne le montres pas en public. Ici c’est ta force de travail qui compte. C’est ton muscle, ta jeunesse et ta hargne, la joliesse de tes formes. Ta femme, tes enfants, il vaut mieux les laisser au village. Tu seras plus habile. Tu seras plus flexible. Ce sera plus rapide. Tu sauras rebondir et te tenir bien droit. Sans famille, ce sera plus facile pour toi de trouver un travail. Tu pourras via skype leur parler du building de ta nouvelle ville, du permis temporaire que tu recevras bientôt, et souhaiter bonne nuit à tes enfants de loin. Mieux vaut un papa numérique que pas de papa du tout. Mieux vaut un papa absent qu’un papa qui ne gagne pas. Bienvenue en Suisse.Ou alors bye bye. Ne fais pas le malin. Tiens-toi à carreau. Il vaut mieux te faire tout petit, ignorer tes droits éviter les caméras. Devenir un caméléon gris gris. Le mimétisme c’est bon. A huit dans une cave de dix mètres carrés, tu auras toujours chaud. Dans la chambre de bonne chez ta sœur, ce sera un retour en enfance chanceux. Au dortoir de l’usurier, chez le vendeur de sommeil, estime-toi satisfait. Tu ne dérangeras pas. Tu t’acquitteras de toutes les sommes sans broncher. Même celles qui te permettraient de vivre au pays une année. Un toit, ça n’a pas de prix ou alors files à la rue. Bienvenue en Suisse. Ou alors bye bye. Le capital est habile. Le mieux est toujours mercantile. Ici l’amitié se monnaie. À la place de l’affect, il y a Western Union, la télé et la bière en canettes. Essaie de changer de registre de penser autrement. Cela va vite dans ta tête. Fais ici comme chez toi. Souviens-toi, ce n’est pas pour toujours. Tu es l’étranger. Il faudra repartir. On te le rappellera souvent ne t’inquiète pas. Pour être suisse, tu resteras au moins dix ans avec un permis révocable. L’autorité jugera de ton intégration. Tu endureras l’humiliation. Respecte toutes les règles. Surtout celles que tu ne connais pas. Dans le doute abstiens-toi. Dans l’abstention, sois discret. Dans la discrétion respectable. Affiche une croix suisse. Mets ta casquette rouge et blanche. Soutiens l’équipe de foot. Sois patriote bon sang. Bienvenue en Suisse. Ou alors bye bye. Tu étais sage-femme, tu seras femme de chambre. Tu étais dentiste, tu seras bagagiste. Tu étais cuisinier, commence par mettre la table. Le nettoyage, c’est pour toi. Le transport, c’est pour toi. Les veilles le soir aussi. Les lourdes charges, c’est un bon entraînement.

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Si tu te casses le dos, continue le boulot. Pas le choix. Pas de boulot, pas de salaires. Une paie de misère, estime toi content. Quoi qu’il en soit, tu respecteras les dix commandements de ce territoire. 1-Tu deviendras un migrant malléable. 2- Tu ne te plaindras pas. 3- Tu ne refuseras rien. 4- Tu ne t’afficheras pas. 5- Tu diras oui merci. 6-Même blessé tu travailleras. 7- Tu diras toujours à ta famille « oui ça va ». 8- Tu ne te retourneras pas. 9Quoiqu’il arrive, tu poursuivras ton rêve. 10- Tu ne défendras pas tes droits, tu t’intégreras, peu importe le prix. Bienvenue en Suisse ou alors bye bye. Œuvrer dans le bâtiment, c’est utile. Le stéthoscope, la truelle, c’est du pareil au même. Ton patron gagne 60 fois plus que toi, c’est normal. Il faut bien commencer quelque part. Il était là avant toi. Tu mourras plus jeune. La vie c’est injuste, c’est comme ça. 4 francs 15 de l’heure, c’est le prix qu’on te donne pour une heure de chantier. Ça commence à l’aube à cinq heures. A prendre ou à laisser. Le choix est maintenant un concept d’oppression délicat. Le choix : liberté pour les riches seulement. Suisse-Eldorado, c’est l’entrée dans la mine. La pointeuse à l’entrée ne marche pas pour toi. Ne compte pas tes heures. Le patron note pour toi. Jouer au loto ça oui tu le peux. Bienvenue en Suisse ou alors bye bye. Migrer, c’est toujours aller-simple, le retour interdit, ne plus penser qu’à ça. Un jour le pays ira mieux. Il sera possible d’y reprendre pieds. Tu rêves d’une maison ? D’y ouvrir un chantier ? Une petite entreprise à faire fructifier, juste permettre à ta mère de pouvoir se soigner ? Que tes vieux vieillissent mieux, tes enfants aient d’autres chances que toi, puissent avoir des diplômes, vivre tranquilles chez eux ? Le tourisme fait flamber les prix de l’immobilier. C’est à peine si tu peux revenir habiter au village. Avec Easyjet, tu feras un saut au pays. C’est moins cher que rester à Genève. Acheter un Coca dans l’avion c’est possible aussi. Le capital se fout bien de ta gueule. Le capital suce ta force de travail. L’amitié entre les peuples est un mot plein d’espoir. C’est un acte politique par-dessus les frontières. L’amitié entre peuples : solidarité des poètes, travailleurs. Bienvenue en Suisse ou alors bye bye ? C’est les exploiteurs qu’il nous faut mettre dehors. Par la langue.

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Biographie des auteurs Jacqueline Aisenman Jacqueline Aisenman é brasileira-suíça, estabelecida em Genebra há quase vinte e cinco anos. É escritora, tem dez livros publicados e em 2009 fundou o Varal do Brasil que atua como elo literário entre o Brasil e a Suíça, tornando-se, em 2013, também uma Associação. Jacqueline trabalhou como jornalista (redatora e revisora) e foi diretora dos Museus Anita Garibaldi e Casa de Anita no Brasil e em Genebra trabalhou na Missão do Brasil junto à ONU e em banco privado.

Jessica Da Silva Villacastín Journaliste-Voix off , All The Content News Agency Née en 1985 à Genève d’un père portugais et d’une mère espagnole, elle est diplômée d’un Master en Études arabes de l’Université de Genève. Ses activités journalistiques débutent en 2009 avec la création d’une radio universitaire. Après plusieurs expériences dans des radios locales, elle occupe aujourd’hui le poste de rédactrice en chef de Lancy TV.

Ana Casanova Ana Casanova nasceu em Angola, cidade de Luanda, a 10 de Junho de 1967 tendo vindo para Portugal no ano de 1979. Publicou até à data seis livros de poesia tendo também já prefaciado duas obras. Participa em antologias e tertúlias de poesia e nesta área já recebeu diversas distinções e prémios, nomeadamente, foi-lhe atribuída uma menção honrosa no III Concurso de Poesias do Instituto Hahnemanniano do Brasil e duas menções honrosas no XXXV Concurso Internacional De Poesia Y Narrativa - «Hermanando Continentes 2013» Buenos Aires- Argentina. Partilha ainda a sua poesia no blogue www.anavision.blogspot. com e na sua página oficial do facebook «Ana Casanova Poesias».

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Patrice Duret Patrice Duret est né à Genève en 1965. Plongé dans le livre jusqu’au cou, il partage ses activités entre l’écriture de poésie, l’édition et le métier de bibliothécaire. Passionné des rencontres à voix multiples, il collabore intensément avec Sylvain Thévoz, Rolf Doppenberg, Jacques Moulin, Heike Fiedler, Année Quinze, etc. - avec qui il co-écrit des recueils poétiques. En 2004, il fonde les éditions Le Miel de l’Ours, à Genève, maison spécialisés en poésie. Quelques romans publiés aux éditions Zoé (dont, « Le Chevreuil », prix Pyttard de l’Andelyn-Découvertes 2005 et Prix Edouard-Rod 2006). En 2014, il publie « Uriance » (en duo avec R. Doppenberg, éd. Le Miel de l’Ours), « Pixel Corazón » (éd. des Sables) et « Le joueur de pives » (éd. Samizdat). www.lemieldelours.ch

Emanuel Jesus Silva Freitas Lomelino Nasceu a 29 de Janeiro 1972, em Camarate, onde ainda reside. Para além de participações em diversas antologias e tertúlias poéticas, já prefaciou e apresentou mais de uma dezenas de obras de outros autores, e tem sido convidado para moderador de eventos e coordenador de colectâneas. Como autor já publicou os seguintes livros de poesia : Amador do verso; Aprendiz de poeta; Licença poética [duetos lomelinos]; Poetas que sou; Novo respirar.

Alexandre Grandjean Grandjean est anthropologue du catholicisme post-Vatican II, éditeur chez Hélice Hélas (Vevey), performeur, écrivain et admire la sagesse du mycélium avec ferveur. Les enjeux de communication et son dépassement est au centre de son projet d’écriture et de recherche académique. Comme il le démontre poétiquement dans son pamphlet « Il te faut occire le facho que tu as en toi ! » (Hélice Hélas Editeur, 2013), du quiproquo et de nos malentendus peuvent naître de nouvelles idées, de nouveaux mots qui permettront aux humains de se repenser perpétuellement. www.helicehelas.com


Emílio Tavares Lima Nascido a 04 de Agosto de 1974 em Canchungo. É licenciado em Ciências da Comunicação e da Cultura, pela Universidade Lusófona de Humanidades e Tecnologias. Na Escola Secundária de Sacavém fez o Curso Técnico da Comunicação, onde também participou e ganhou dois concursos de poesia. Em Bissau foi vencedor de vários concursos de poesia realizados pelo Instituto de Juventude, através da Rede Nacional das Organizações Juvenis e do Conselho Nacional da Juventude. É actualmente mentor e coordenador do Projecto “ Djorson Nobu – Nova Geração ” que publicou a Antologia Poética Juvenil da Guiné-Bissau – TRAÇOS NO TEMPO. É autor dos livros de poesia “ A ESPERANÇA É A ÚLTIMA A MORRER ” e “ NOTAS TORTAS NAS FOLHAS SOLTAS ” e do romance “FINHANI – O VAGABUNDO APAIXONADO. Também participou na antologia de poesia e prosa poética portuguesa contemporânea – POIESIS, Vol. XVIII, XIX e XX, também na colectânea « DO INFINITO », da Editorial Minerva. No dia 2 de Abril de 2011 foi apresentada a obra “ NA FLOR DO SER ” da qual foi ele o mentor.

Sylvain Thévoz Sylvain Thévoz est né à Toronto en 1974. Il a étudié à Montréal et Bruxelles, est anthropologue et vit à Genève. Il y travaille dans l’action communautaire. Son premier recueil de poésie, « Virer large course court », a été publié aux éditions Le Miel de l’Ours en février 2008. « La Revue des Belles Lettres » (RBL) a publié en janvier 2009 six poèmes ainsi qu’à l’automne 2010 : « Deleuze RIP ». Il poursuite une collaboration intense avec le poète Patrice Duret dont sont issus « Courroies arrobase frontières » (2009), « Les sanglots du sanglier » (2012), « Poète sacré boulot » (2013) et le court métrage « Poésie pour les bêtes », réalisé au zoo de Servion par Jacques Zürcher (Panoramix Productions). Il publie en 2014 « De mort vive » aux Éditions des Sables. « Le pamphlet Suisse, Phallus, Démocratie molle » est publié à l’automne 2014 aux éditions Hélice Hélas. http://www.viceversalitterature.ch/author/2940 http://commecacestdit.blog.tdg.ch/

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Associação Cultural Luso Suiça Laços Corpos Gerentes 2014

Direcção Presidente

Vice-Presidente

Secretário

Tesoureiro

José Sebastiao

Dantas Zandonaide

Jorge da Costa Duarte

Vice-Presidente Carlos Serra

Henrique da Costa Fonseca

Vogais

José Ferreira Gonçalves Fernando Ribeiro Joaquim Costa Aguiar

Conselho Fiscal Presidente

Paulo Domingues Dias Manuela Canana Sebastião

Suplentes

Lucia Mendonça

Assembleia Geral Presidente

João Monteiro

Vogais

Critophe Dias José Saraiva

Association Culturelle Luso Suisse Laços associationlacos@gmail.com 35


Achevé d’imprimer à Genève par Trajets Septembre 2014 Tous droits réservés à l’Association Culturelle Luso Suisse Laços Design graphique : benoitecoiffier.com


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Que peut le langage? Que peut la poésie? Devant la difficulté des langues, ce livre est un défi à l'entendement. Quatre poètes lusophones et quatre poètes francophones ont choisi de dialoguer ensemble, sans traducteurs mais en reprenant ensemble un thème commun: celui de l'amitié entre les peuples. Poèmes avec frontières est l'expérience d'un voisinage.

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Poemes avec frontieres  

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