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École Nationale supérieure d’architecture de Paris Val de Seine

Master en architecture Année de soutenance : 2012

DES HOMMES ET DES TOURS Comment vit-on plus haut ?

Baptiste Wullschleger Directeur de mémoire : Brigit de Kosmi


« La tour est la meilleur preuve que nous sommes tous des enfants, que les hochets nous séduisent encore» Gandhi

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Table des matières

Introduction Souvenirs

Page 4 Page 5, 7, 12, 18, 23

1- Tour triomphale et tour infernale

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1.1 Dimension symbolique, préoccupations mercantiles et surcoût 1.2 Les tours font peur

2- Les tours et le tissu urbain

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2.1 Un sujet controversé 2.2 Le Paris des tours

3- Des impacts sur la vie des habitants

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3.1 Travailler dans une tour 3.2 Une tour pour domicile 3.3 Tour et mixité sociale

Conclusion

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Annexes

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Bibliographie

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Introduction

Depuis mon enfance, les tours ponctuent le paysage urbain de ma ville, Paris. J’ai le souvenir d’avoir dit en première année : «Pour mon diplôme, je ferais une chapelle enterrée dans la montagne suisse» et cette idée me suivait jusqu’il y a peu de temps. Puis rattrapé par les enjeux actuels et surtout une réflexion plus mature sur le rôle de l’architecte dans la société, je décide d’intégrer un groupe de travail qui étudie la grande hauteur, thème qui m’était jusqu’alors étranger mais qui suscitait ma curiosité. Cette année me plonge donc dans l’inconnu, partagé entre excitation et inquiétude. Les débats sur les tours font couler beaucoup d’encre et le sujet est au coeur de multiples controverses. Mais quelles conséquences l’habitat vertical a-t-il sur l’être humain ? Triomphales ou infernales, les tours font l’objet de diverses projections (Partie 1). Si leur intégration au tissu urbain a été abondamment commentée (Partie 2), leurs impacts sur les modes de vie de leurs habitants continuent à poser question. Afin de nourrir ma réflexion dans la perspective de mon diplôme, j’ai entrepris des recherches sur la manière de vivre et de travailler dans les tours. (Partie 3) En invoquant les souvenirs de mes rares expériences avec la grande hauteur, je m’appuie sur des émotions vécues, des ressentis qui placent l’humain au coeur de la réflexion. Il n’existe à l’heure actuelle aucune définition universelle et valable dans toutes les villes du terme tour. Dans son livre « la folie des hauteurs », Thierry Paquot s’accorde à considérer une construction de plus de 100 mètres comme étant une « tour » et ajoute « On considère qu’une tour est un édifice qui dépasse le plafond d’une ville ». Nous utiliserons, pour l’ensemble de la réflexion, les termes, i.g.h ( immeuble de grande hauteur), tour, gratte-ciel ou construction verticale dans cette idée de dépassement de la hauteur globale d’une ville.

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Souvenirs J’ai sept ans et nous allons souvent le week-end en famille dans le centre commercial de Beaugrenelle étant habitant du quartier. J’aime bien monter sur la dalle, je suis libre de courir où je veux, les parents ne sont pas inquiets car ici, il n’y a pas de voitures. Mais les espaces de circulation sont complexes et sombres, mieux vaut ne pas s’y égarer. Lorsque je lève la tête, j’ai le vertige, le vent fait siffler mes oreilles et ces tours semblent m’écraser en même temps qu’elles mangent le ciel. Toutes ces tours sont pour moi, vues par mes yeux d’enfants, une sorte de blague dans le paysage urbain. Un bouquet de totems qui ne reflètent aucune vie. Comme des glaces géantes et vides.

J’ai dix ans et parfois nous allons en famille au sommet de la tour Montparnasse et de la tour Eiffel. Je ne me demande jamais ce qu’il y a dans les fûts de ces Tours. Le sommet apparaît comme une attraction où la vue sur Paris est imprenable. Le trajet pour y accéder, la montée et la descente en ascenseur participent à ce sentiment de jeu, comparable à une montagne russe dans un parc d’attraction. Ces tours sont donc pour moi des lieux d’amusements occasionnels, sans fonctions particulières, des miradors plantés dans une ville qui demande à être contemplée.

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1- Tour triomphale et tour infernale Depuis 20 000 ans et les menhirs (pierres levées et dressées vers le ciel), les Hommes symbolisent leur domination sur la nature et sur l’espace. Les records de constructions humaines ne cessent de se dépasser. La tour de Babel (90 mètres), Le phare du Pharos en Egypte (120 mètres), les pyramides égyptiennes (148 mètres), les ziggourats sumériennes (150 mètres), les donjons médiévaux et les flèches gothiques des cathédrales (jusqu’à 160 mètres), la tour Eiffel de Paris (300 mètres) et autres gratte-ciel américains (jusqu’à 450 mètres), autant de constructions témoignant de cet instinct primaire propre à l’homme, celui de défier et de dominer les éléments naturels pour marquer l’espace de sa domination et de son pouvoir. A l’aube de voir naître des constructions atteignant la hauteur d’un kilomètre, les immeubles de grande hauteur font l’objet de débats virulents. Les tours ont des projections particulières dans l’esprit des gens, totems capitalistes ou avènement de la métropole chaotique, elles ne laisse personne insensibles. On s’aperçoit que de nos jours, l’argent semble être à l’origine des tours mais aussi à l’origine des problèmes liés à celles-ci. Nous tenterons de comprendre les peurs ressenties face aux tours par l’opinion publique, peurs si bien représentées au cinéma ou en littérature.

1.1 Dimension symbolique, préoccupations mercantiles et surcoût Au départ, le principe de la construction verticale est de multiplier la surface au sol par le nombre d’étage. On répète ainsi le mètre carré et son coût par superposition. On comprend bien que la notion de rentabilité est à la base de ce type de construction. Pour les tours de bureaux, un autre facteur pousse les entreprises à ériger des immeubles de grande hauteur. En effet, l’origine de la tour est souvent le désir de quelques « capitaines d’industries » de manifester leur puissance économique. La tour devient emblème, logo, marque. Elle symbolise l’audace capitaliste, le challenge, le défi. Le gratte-ciel surgit victorieux, telle une allégorie de l’ascension, d’une montée en puissance. Il offre à contempler aux yeux de tous, une image de réussite sociale et de « haute qualité». La tour résulte d’opérations immobilières successives. Ce sont des investissements colossaux qui fabriquent tant bien que mal la ville verticale. Si les maîtres d’ouvrage sont nombreux à revendiquer leur nécessité en justifiant l’indispensable regroupement dans un même lieu de tous leurs employés, ils souhaitent avant tout, par la hauteur de la tour, exprimer la vitalité et la puissance financière de l’entreprise. Ériger un gratte-ciel à la Défense par exemple, est reconnu pour être une stratégie de communication plus qu’un souci de rentabilité financière. En effet, l’immeuble de grande hauteur peut être traité comme un logo et un faire-valoir de l’entreprise. L’annonce médiatique du lancement d’un projet de tour s’inscrit dans les mécanismes de la spéculation immobilière. Les promoteurs consultent les architectes pour étudier la faisabilité du projet et se servent largement de l’image architecturale proposée pour être publiés et mis en avant. Même si le projet n’aboutit pas, le nom de la compagnie d’investissement est cité et apparaît comme une entité capable d’investir dans l’avenir. De cette manière, les agences d’architecture se transforment en agences de communication.

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Souvenirs J’ai vingt et un ans et dans le cadre du stage de fin de licence, j’ai la chance de pouvoir intégrer l’agence SRA architectes, spécialisée dans la construction de tours et auteur d’un grand nombre de celles de la Défense. J’intègre une équipe composée de trois personnes, un chef de projet et deux jeunes architectes. Nous devons réaliser une étude de faisabilité pour une tour à Lyon. Le cas est intéressant, le client, Swiss Assurrance possède déjà une petite tour sur le site et après avoir acheté les parcelles voisines, souhaite construire une tour de plus de deux-cents mètres de haut. Je comprend que cette volonté de hauteur est directement liée au fait que sur la parcelle en face, une tour d’un concurrent vient d’être construite et atteint 180 mètres de haut. C’est à celui qui aura la plus grande. En temps normal, une étude de faisabilité n’est pas forcément très intéressante car elle vise à justifier la rentabilité du projet sans parler d’architecture, mais cette fois le client étant en bon terme avec l’agence, on peut espérer aller plus loin. Le chef d’agence nous invite donc à faire un réel projet d’architecture. Me voilà un peu désemparé face à l’immensité du programme et l’impact que pourrait avoir le projet sur la ville de Lyon. Lorsque je dessine les plans, je mesure la difficulté de construire un immeuble de grande hauteur, non pas au niveau architectural qui se résume à empiler des plateaux mais au niveau des normes. En effet, la législation impose aux I.G.H une quantité incroyable de normes de sécurité qui me sont inconnues. Le maître mot du projet semble être rentabilité, les réunions avec le client se résument à des questions de prix, de rentabilité, de gains, bref d’argent. L’architecture est occultée de la conversation. Je me pose des réelles questions d’ordre moral, comment peut-on penser construire une tour qui va changer et sûrement dégrader la vie de milliers de gens en ayant en tête uniquement l’argent ? Ma naïveté amuse les membres de l’équipe de travail. En réalité, j’angoisse à l’idée que la tour pourrait être construite. Je réalise une série d’une vingtaine de maquettes de la tour, elle apparaît comme un objet. On sculpte au fur et à mesure une forme qui paraît être esthétique. Mes belles valeurs d’étudiant qui récusent le geste pour le geste de l’architecte tout puissant, sont ébranlées.

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La tour AXA à la Défense témoigne de cette quête de symbolisme. Construite en 1974 puis transformée par l’agence KPF et SRA en 2007, elle devient la plus haute tour française avec 231 mètres. La volonté des investisseurs d’avoir la plus haute tour, qui plus est à Paris, garantit d’être une vitrine en Europe.

On peut s’interroger sur les sentiments éprouvés face à une construction dont les motivations premières sont l’argent. Louis Sullivan (1856-1924), architecte et mentor de F. L. Wright décrit la tour de manière peu nuancée: « Elle doit être une chose orgueilleuse et élancée et n’échappe pas à être élevée dans toute l’acceptation du terme, c’est-à-dire, l’écrasement, la prétention, l’autorité, l’arrogance, l’ostentatoire, l’argent, rien qui n’élève celui qui l’a conçue, pas plus que celui qui l’a financée ». A partir de 1890, il se lance dans la construction de nombreux gratte-ciel. Cela témoigne du pouvoir de l’argent et de ses répercutions dans l’architecture. On peut affirmer que tant qu’il y en a, il y aura de nouveaux projets de gratte-ciel. Une tour est chère dans sa construction, elle fait appel à des matériaux sophistiqués, des fondations profondes, les chantiers sont longs et le personnels doit être plus qualifiés pour certaines finitions. Le coût à la construction du mètre carré dans une tour est donc indéniablement d’environ 30 % plus élevé qu’un construction basse. Pour une tour de logement où l’aspect de valorisation de l’entreprise n’existe plus, on peut s’inquiéter des répercutions par effet d’amortissement sur les loyers. Jean-Claude Croizé, économiste et spécialiste du logement évoque le cas de la tour de logement : « Hors travaux lourds et remplacement de gros équipements, les charges

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de fonctionnement et d’entretien atteignent couramment, parking compris, 5000 à 6000 euros par an pour un appartement de 4 à 5 pièces au format HLM (85 mètres carrés) soit 60 euros par mètres carrés et par an. On est loin des 20 euros de moyenne en 2006 pour la France et même des 40 euros qu’on admet par le jeu d’un coefficient correcteur qui traduit le charme incontestable de Paris » Le surcoût de la construction n’est pas la seule inquiétude financière, en effet, une tour est également chère dans son fonctionnement. La présence obligatoire d’un pompier 24 heures sur 24, un vigile qui contrôle l’entrée de la tour, l’électricité des ascenseurs et le nettoyage des façades par les nacelles suspendues sont des exemples de coûts importants. Les charges sont donc également plus importantes, si elles sont de 450 euros environ par trimestre pour un T3 dans un immeuble lambda dans le quartier Olympiades, elles avoisinent les 400 euros par mois dans une tour. Le souci de spéculation entraîne la construction de tour souvent victime d’une souplesse limitée et aux usages standardisés. De nombreuses tours sont identiques et leur construction est répétées de manière systématique sans prendre en compte les orientations et le contexte, afin de ne pas déformer un modèle type et de payer des transformations. Le besoin de rentabilité est vital dans une époque où le mot crise est sur toutes les lèvres, et cela ne semble pas être un élément favorable à une architecture de qualité pour les tours de logements. André Fremigier dans le nouvel observateur du 18 septembre 1972 à propos de Beaugrenelle, vaste opération de constructions de tours de logement : «on se frotte les yeux en regardant ce conglomérat prétentieux et presque burlesque de tours hideuses, véritables silos de main d’oeuvre et entassement de clapiers vendus à des prix exorbitants à des malheureux abusés par une publicité dont chaque ligne est un morceau d’anthologie».

Une tour coûte chère à la construction comme dans son fonctionnement cependant sa rentabilité et sa projection puissante parviennent à convaincre les investisseurs. Vivre dans une tour entraîne parfois des surcoût, et confère à ce type d’habitat un statut luxueux, comble pour certains. Les préoccupations mercantiles qui gravitent autour des projets de tours, ont, la plupart du temps, des effets négatifs sur le projet, privilégiant la rentabilité au détriment de l’architecture, de l’urbanisme et du citadin. 9


1.2 Les tours font peur Une « psychose » des tours s’est créée, véhiculée par la presse et le cinéma, sur la peur et l’insécurité dans les immeubles de grande hauteur. Le gratte-ciel est l’expression du progrès technique généré par la révolution industrielle. On estime que deux conditions sont nécessaires à son édification : la structure métallique porteuse et l’ascenseur. Une troisième devient vite évidente pour faire fonctionner les activités qu’elle abrite : le téléphone. Autant de conditions qui font appel à la machine. Cette dernière est à l’origine de la peur, elle peut devenir incontrôlable, elle déshumanise l’être humain et elle le rend dépendant de la technique. Dans une tour, l’ascenseur est pour certaines personnes le seul moyen de rejoindre la rue, sans lui, on devient prisonnier . Dans le film « La tour infernale » réalisé par John Guillermin et Irwin Allen sorti en 1974, l’architecte de la tour, Paul Newman, se retrouve coincé au dernier étage de la tour suite à un incendie. Ce film catastrophe dénonce cette dépendance sordide de l’ascenseur, les gens ne pouvant pas emprunter les escaliers enfumés pour descendre 125 étages.

Cette soumission de l’être humain face à la machine est dénoncée également dans le livre «Ravage» de Barjavel. L’histoire se déroule en 2052, Paris compte 25 millions d’habitants, et la population habite dans des tours d’un demi-kilomètre, directement inspirées de celle de Lecorbusier. Un jour, l’électricité n’est plus produite entraînant un chaos général, les gens ne pouvant plus descendre. La tour parait solide mais enferme une fragilité inquiétante. Les êtres humains édifient une ville et des tours pour se sédentariser, ne plus se disperser en s’installant en un seul lieu. Ainsi ils figent une masse construite, profondément ancré dans le sol en détruisant la nature et ce pour une durée illimitée. Cette notion de statisme et de densité peut évoluer vers l’empilement et l’étouffement de la ville, multipliant les circulations complexes, la surpopulation et les espaces insalubres. Dans le film «Soleil Vert» réalisé par Richard Fleisher et sorti en 1973, la ville n’est que chaos. La surpopulation entraîne les gens à dormir dans les espaces communs des immeubles, la nourriture est rare et une certaine élite subsiste dans des citadelles ultra-sécurisées.

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Au travers de la construction des tours, on observe une transformation radicale de l’échelle, qui balaie la notion de mesure définie dans l’architecture classique qui est encore tellement ancrée dans l’esprit des gens. Les tours n’évoquent que la démesure dans une expression trop extrême de la modernité qui apparaît être sans limite. La rupture avec le passé architectural est trop violente pour un néophyte. A ma question « Et que pensez vous de Beaugrenelle ? », un chauffeur de taxi a répondu : « c’est horrible, vraiment horrible » avant de me conseiller d’aller voir les bâtiments haussmanniens de la rue de Rennes si je voulais voir de l’architecture. De nos jours, les tours de logements sont pour la plupart des gens associées aux banlieues, aux grands ensembles bâtis en hâte entre les années 50 et 70 pour répondre à la crise du logement. Il faut distinguer ce type de tours des autres. Les problèmes liés à l’urbanisme et d’ordre politique parasitent le jugement de la population qui associe la grande hauteur aux émeutes et autres banditismes des cités. Bernard Huet, architecte et Grand Prix de l’urbanisme en 1993 est catégorique sur l’avenir des tours. Il dit « Le gratte-ciel moderne est devenu un objet irrationnel, antiéconomique et absurde que la crise linguistique a totalement vidé de sa substance signifiante. D’abord support du signe publicitaire, il s’est transformé en signe vide par excellence de l’espace moderne Euclidien, isotrope, homogène. Sa mort est proche et il rejoint déjà au musée des grands mythes populaires, la « ville flottante et volante » chargée de toutes les potentialités catastrophiques et apocalyptiques d’une société agonisante et convulsionnaire. Le cinéma commercial ne s’y trompe pas, qui associe le gratte-ciel, le zeppelin et le paquebot aux terreurs primitives de l’humanité, l’incendie, l’inondation et le tremblement de terre ». En 1927, Fritz Lang réalise le film «Metropolis» qui peint une ville future, chaotique, au service de la machine. Amusante vision du futur ou similitude inquiétante, la Défense semble d’année en année, dessiner ce chaos, entre méandre de circulations et perte d’échelle humaine.

Encensés ou décriés, les gratte-ciel, depuis leur apparition, ont toujours été associés aux visions apocalyptiques de l’avènement des métropoles. Puis l’image des banlieues en France a été associée aux tours. La grande hauteur fait peur et repousse la majorité des Français. 11


Souvenirs J’ai dix-neuf ans et suis en première année d’architecture depuis six mois. Les cours à l’école n’ont pas encore abordé la grande hauteur et ce thème ne me captive pas au point de faire des recherches de mon coté. C’est dans le cadre du cour «histoire de l’architecture» que l’enseignant nous donne rendez-vous à la Défense afin d’effectuer une analyse du site. Je suis Parisien, je connais la Défense mais je me rends compte que je n’y suis jamais allé. Fait peu étonnant étant donné que ce quartier est constitué presque uniquement de bureaux et de quelques logements. Ce bouquet de tours que l’on aperçoit de très loin depuis la capitale m’évoque la puissance économique de la France, et les prouesses techniques des constructeurs mais pas grand chose d’autre. C’est donc insouciant que je décide de m’y rendre en voiture. Cette expérience se révèle très marquante, en effet je met le cap sur les tours en ayant à l’idée d’arriver au pied d’une d’entre elles et de me garer dans les environs. Mais je ne trouve pas de pied de tour et me voilà dans un méandre de voies de circulation sous les tours, refusant de me rendre dans un parking, je me retrouve piégé sur des routes qui traversent dans un sens puis dans l’autre le dessous de la dalle. Je décide de me garer dans Courbevoie, ville voisine et reviens à l’assaut de cette forteresse à pied. De la rue, j’aperçois mes camarades à plus d’une dizaine de mètres au dessus de moi. Après avoir cherché non sans peine un accès, je prends un escalator et rejoins le groupe.

Le vent souffle, la dalle est déserte, les tours semblent être une collection d’objets hétéroclites posés là comme par magie. La complexité des espaces sur la dalle me rappelle celle de Beaugrenelle. L’enseignant nous donne le nom et la date de construction de chaque tour et on comprend la difficulté à juxtaposer plusieurs générations de tours les unes aux autres. Puis on se rend dans un centre commercial, vide lui aussi pour pouvoir parler tant le vent souffle fort. Après quelques minutes, le lieu et la dalle sont envahis par des flots humains sous nos yeux ébahis. On comprend qu’il est 17h et qu’une grande majorité des gens sortent du travail, vomis par les tours. L’enseignant nous invite à réfléchir sur le fonctionnement d’un tel quartier qui suscite chez moi une grande perplexité.

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2- Les tours et le tissu urbain Le rapport d’une tour avec la ville est complexe. Les expériences d’implantation d’immeuble de grande hauteur dans le tissu urbain entraînent des changements radicaux de celui-ci. Nombreux architectes ont depuis un siècle proposé des réponses à cette problématique. La densité est au coeur de la réflexion sur le rapport entre la ville et la tour. Nous envisagerons le cas de la collectivité Parisienne pour illustrer le thème.

2.1 Un sujet controversé Si la verticalité revient sans cesse dans le travail de l’urbaniste et de l’architecte, c’est que la ville tend à «monter», cela semble être dans sa nature :

La ville s’agrandît, elle s’étend ...

Puis elle rencontre des obstacles naturels ou d’autres villes qui empêchent son étalement ...

Pour continuer à s’agrandir, elle monte chercher l’espace qui lui manque.

Les constructions verticales s’imposent à la ville. Franck Llyod Wright, auteur de quelques tours , a pendant une période de sa vie, récusé de façon virulente le gratte-ciel et mis en avant le concept de « la ville dispersée », d’une ville paysage. Il dit : « Les gratte-ciel n’ont pas de vie propre, pas de vie à donner, n’en recevant aucune de la nature de la construction. Aucune. Et ils n’ont pas de relation avec

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les alentours. Parfaitement barbares, ils se dressent sans égards particuliers pour ces alentours, ni les uns, ni les autres ; ils n’ont d’autre objet que de gagner la course pour attirer le locataire. L’espace, cet élément psychique plein de charme de la ville a disparu. A la place de ce sentiment subtil s’est installé le resserrement haut et étroit. L’enveloppe des gratte-ciel est sans morale, sans beauté, sans permanence. C’est une prouesse commerciale ou un simple expédient. Les gratte-ciel n’ont pas d’idéal unitaire plus élevé que le succès commercial ». Il souligne ainsi l’aspect solitaire d’une tour qui ne peut pas faire corps avec les autres bâtis qui l’entourent. Elle s ‘affirme singulière et plonge dans l’ombre ses voisins plus petits. Comme si la tour se refusait à la ville, elle se renferme sur elle-même. Le statut dans la ville d’un immeuble de grande hauteur fait l’objet de positions diverses. Par exemple Jean Nouvel dit : «Mais pourquoi monter ? Pour densifier, pour voir, pour être vu, pour la valeur symbolique de la hauteur. Une tour est un acte unique et pas générique, chaque tour doit avoir son identité.» Ainsi il met en avant le côté «objet» de la tour et de manière assumée. Dominique Perrault insiste lui sur la nécessité de ne pas construire des tours comme des objets isolés mais plutôt de les mettre en relation pour former des tissus de tours, il explique : « Appuyonsnous sur des situations existantes pour développer la ville, construisons des tours là où il y en a déjà ». A Paris, les insertions de tours dans le tissu urbain existant, se résument, pour les plus grandes opérations, à l’installation des édifices sur une dalle déconnectée de la rue.

Constructions hautes

Dalle Rue, sol de référence Concept des années 60, ce sol artificiel contribue à créer un urbanisme minéral de surfaces horizontales de béton, reliant des blocs verticaux de béton, peu propices à être des espaces collectifs utilisés par les habitants. Ces dalles deviennent trop souvent des lieux dépeuplés et vides, insécurisants et balayés par des vents violents, conséquence du micro-climat créé par ce type d’urbanisme. Les dalles de la Défense, du quartier Olympiades et Beaugrenelle en témoignent.

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Le rapport Nature/ville est aussi remis en question par la grande hauteur et cette accumulation de béton. L’association « Monts 14 » constate que les tours ne permettent pas la nidification des oiseaux, leur absence déséquilibrerait les cycles de reproduction des insectes et les vents puissants générés par les tours feraient fuir les moineaux. L’ombre importante projetée au sol pourrait empêcher le développement de certaines espèces végétales , la relation espace vert et tour nécessite donc une approche particulière. Certains architectes donnent pour qualité à une tour de permettre la création de parc. En effet, Portzamparc affirme : « Monter plus haut, c’est gagner de la place, c’est gagner du sol pour créer des jardins et des espaces publics ». On reconnaît ici les propos de l’article 29 de la charte d’Athènes : « les constructions hautes implantées à grande distance l’une de l’autre, doivent libérer le sol en faveur de larges surfaces vertes ».

Espace vert

100%

20%

80%

Introduire des tours dans le tissu urbain densifie la ville mais cette affirmation est à nuancer. En effet, les considérations sur la densité apportée ou non par les tours divergent. Logiquement, il est clair qu’une tour densifie une parcelle donnée mais à l’échelle d’un quartier, dans la mesure où les tours ont besoin de plus d’espaces entre elles, la densité ne sera pas forcément plus forte. Et cette distance semble être primordiale à une qualité de vie certaine. Lecorbusier explique dans son livre «Vers une architecture » : « Il faut que les tours soient situées à d’assez grandes distances les unes des autres, faute de quoi leur hauteur, loin de constituer une amélioration, ne ferait qu’aggraver le malaise existant, c’est la lourde erreur commise dans les villes des deux Amériques.» La densité peut devenir alors un danger, Robert Auzelle (1913-1983) a étudié la construction en hauteur par rapport à la densité et craint également les répercutions d’une densité mal dosée. Son verdict est mitigé : « Jusqu’à une certaine hauteur, la densité peut-être bénéfique pour l’ensemble d’un quartier » mais il émet des réserves quand à cette affirmation : « Les études précises font défaut, en particulier sur la fluidité des trafics lorsque la densité croit (et une tour attire de nombreux salariés et visiteurs) ou sur les coûts sociaux des immeubles hauts en raison de leurs effets induits, plus ou moins perceptibles sur le genre de vie des habitants et leur mentalité » Cependant, certains voient la densité comme une qualité, une nécessité de la ville. Dans le livre « Penser la ville », Renzo Piano évoque la densité et la ville : « si elle n’était pas dense, donc intense, que serait la ville ? ». Cette réflexion fait écho aux nombreux architectes qui affirment qu’un quartier de tour est plus dense et par conséquent « fait » plus ville.

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2.2 Le Paris des tours Trois types d’arguments conduisent les métropoles à construire en grande hauteur : la rentabilisation du foncier, l’organisation des déplacements et l’image métropolitaine. Paris est dans cette logique. Intramuros, le foncier est cher et donc à rentabiliser, le «grand Paris» met la question des transports au centre du débat, et la Mairie de Paris a la volonté de moderniser l’image de sa métropole. Bertrand Delanoë affirmait sur Europe 1 en 2003 : « il faut se libérer du tabou de la hauteur ».Puis c’est au tour d’Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris, de déclarer dans l’Humanité du 19 juillet 2006 : « La grande hauteur est un véritable « plus » pour le Paris du XXIéme siècle ». Depuis quelques années, la mairie de Paris marque donc son intérêt pour les constructions de grande hauteur à l’intérieur même de la ville. Paris accueille 22% de la population de l’agglomération parisienne alors qu’elle ne représente que 4% de la surface totale. Il y aurait plus de 15 000 tours de plus de cent mètres dans le monde. A Paris, seulement 190 bâtiments sur 124 000 dépassent 50 mètres, c’est peut-être ce qui pousse Manuelle Gautrand à déclarer dans le Monde du 12 août 2006 : « La verticalité s’impose de plus en plus, et nous sommes en retard, c’est une évidence, c’est inéluctable. Construire une tour pour un architecte, c’est ce qu’il y a de plus extraordinaire. L’architecte doit aider la société à se dépasser.» La carte suivante montre les principales tours dans Paris et ses alentours :

: Groupe de tours de bureaux

: Groupe de tours de logements

: Projets ou tour récente

: Tour de bureaux isolée

: Tour de logements isolée

: Tour particulière

: Tour d’hôtellerie

: Ensemble mixte

Légende :

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Tout le monde s’accorde aujourd’hui à reconnaître l’échec des dalles aux pieds des tours. La vie ne s’y est jamais développée car c’est la rue qui génère l’activité. La première vraie nécessité d’une ville à l’heure actuelle, c’est de stopper l’étalement urbain: une ville écologique serait une ville nécessairement compacte. «C’est normal qu’il y ait cette méfiance dans le pays qui a inventé les grands ensembles, analyse Eric Lapierre, architecte. Ce qui est plus regrettable, c’est d’avoir une approche manichéenne, alors qu’il y a des tours très réussies.» Il semblerait que les habitants de certaines tours louent «l’absence de bruits liés à la circulation automobile», «la vue dégagée en plein ciel», «une convivialité favorisée par la verticalité», «la clarté et la luminosité». Les tours les plus intégrées sont forcément les moins remarquées, comme par exemples : la tour Albert, les orgues de Flandres, ou la tour Pasteur.

Une nouvelle ère a commencé. La mode écologiste pare les tours de bien des vertus «HQE» et revendique la faible «consommation d’espace» apparente. L’imagination des architectes n’a presque plus de limite et de nombreux projets se distinguent par l’audace de leurs formes, contrairement à la monotonie générale des immeubles de la vague pompidolienne. Les projets de Morphosis à la Défense, de la réhabilitation de Lacaton et Vassal ou de la tour «Horizon» de Nouvel sur la ZAC Seguin témoignent de cette nouvelle vague de constructions de tours.

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Souvenirs J’ai vingt deux ans et je pars vivre à Berlin pour sept mois dans le cadre de l’échange Erasmus. En arrivant dans cette ville nouvelle pour moi, je n’ai pas encore d’appartement. Je réside donc à l’auberge de jeunesse puis à l’hôtel, le temps de trouver une collocation. Ce n’est pas n’importe quel hôtel, c’est le Park Inn, cette immense tour de 150 mètres construite en 1960. J’apprécie la vue sur tout Berlin, quand je rentre dans la chambre, comme attiré par le vide, je m’empresse d’aller contempler la ville de ma fenêtre, et me répète «j’y suis, à Berlin». Je me sens bien dans cette chambre très petite, j’ai le sentiment que le fait d’être en hauteur l’agrandit. Le soir dans mon lit, je pense aux trente autres personnes au-dessous ou au-dessus de moi qui dorment, nous sommes empilés, la vision de la coupe de la tour m’amuse. Jour après jour, j’oublie cette hauteur, lire un livre à 10 mètres ou 120 mètres du sol ne change rien. Puis je commence à me lasser de descendre en ascenseur plusieurs fois dans la soirée pour assouvir mes besoins de nicotine. Les fenêtres s’entrouvrent, la climatisation fait du bruit, les va-et-vient devant ma porte m’agacent, heureusement je trouve un appartement. Berlin est une ville très étendue, aérée, les voies sont larges et les espaces verts omniprésents, les quelques tours qui marquent le paysage urbain apparaissent donc comme de vrais signaux. La fernsehenturm ( tour de la télévision ) est un peu la tour Eiffel Berlinoise, son restaurant rotatif est une véritable attraction. Avec mes amis, la tour est un de nos points de rendezvous, un autre est la tour de Renzo Piano à Postdamer Platz. Il est amusant de constater que ces irruptions construites sont comme des repères dans la ville en particulier pour nous étrangers.

Juste après l’Erasmus, je pars au brésil pour un mois et réside à Sao-paulo pendant 1 semaine. Le contraste est frappant. Si à Berlin les tours sont des objets singuliers qui peuvent être des repères, ici ce sont les arbres d’une forêt dans laquelle on se perd. En effet, Sao-paulo compte près de 2500 tours. Celle de l’hôtel contient des chambres très étroites et le vis-à-vis avec celles d’en face procure cette sensation d’oppression. Ici, le point de rendez-vous est aussi une tour, mais une différente des autres, plus travaillée, plus souple, plus belle, le Copan de Niemeyer, bâtiment d’une fluidité incroyable qui se fond dans le tissu urbain, comme un poisson dans l’eau. Ce bouquet de tours vertigineuses allié à la chaleur, au trafic et à la foule est véritablement usant, je pars donc plus tôt que prévu vers les espaces vides de Brazilia.

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3- Des impacts sur la vie des habitants

Construire des tours est un sujet controversé mais rares sont les fois où l’être humain est mis au centre du débat. A ce jour, aucune analyse psychophysiologique sur la vie en hauteur n’a été réalisée. En effet,ce genre d’enquête n’existe pas. Vivre au rez-de-chaussée ou au 33ème étage comporte évidemment des différences dans la vie de tous les jours. La grande hauteur implique un rythme et des conditions de travail auquel l’employé doit s’adapter.

3.1 Travailler dans une tour L’espace offert aux employés de bureaux dans les tours entraîne des changements dans le rythme et les conditions de travail. Ces changements sont pour l’essentiel liés à la concentration massive dans un seul immeuble d’un grand nombre d’hommes et de femmes. Le rythme de travail est différent de celui d’un immeuble bas. Lorsqu’une tour comme celles de la Défense regroupe l’activité d’une moyenne de 1500 personnes, il faut prévoir l’entrée et l’évacuation des employés. Il est donc primordial d’instaurer des horaires d’arrivée et de départ étalées dans le temps, afin d’assurer une desserte correcte des étages par les ascenseurs. Est mis alors en place un système d’horaires à la carte permettant aux employés de choisir leur temps de travail moyennant le respect de plages fixes. Ainsi, on généralise la journée continue avec une très courte pause pour le déjeuner. Les employés utilisent en grande majorité la cantine ou la cafétéria de l’entreprise pour ne pas perde de temps. Il leur est également possible d’effectuer des achats quand ils en ont le temps, dans les commerces intégrés à la tour. Dans certaines tours, une bibliothèque et même une discothèque est mis à disposition du personnel. On peut affirmer qu’en règle générale, la journée d’un employé d’une tour se passe en circuit fermé à l’intérieur de celle-ci. Il reste dans son univers de travail et rencontre uniquement des collègues. Depuis la loi Evin et l’interdiction de fumer dans les lieux publics, le pied des tours est devenu la scène d’un va -et-vient incessant de salariés venus fumer une cigarette. A la Défense, à chaque entrée de tour, l’espace public est devenu un fumoir. On peut s’interroger sur le temps nécessaire et perdu que coûte une cigarette à un employé et donc à l’entreprise.

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Les conditions de travail dans une tour résultent de l’organisation constructive. Le principe est un noyau dur au centre qui contient les circulations verticales et qui distribue de larges plateaux empilés. L’aménagement qui s’impose fréquemment est le bureau de type « paysager » ou « open-space ». Le non-cloisonnement des bureaux impose une utilisation collective particulière. En France, les usagers préfèrent les bureaux traditionnels et surtout lorsque l’on monte dans la hiérarchie. Les inconvénients relevés sont : le bruit des conversations, des machines de bureau, des téléphones, etc...auquel s’ajoute souvent le bruit de fond permanent de la climatisation, l’inconfort thermique, il ferait souvent froid même en été à cause de la climatisation, la vue du va-et-vient qui perturbe la concentration et enfin le manque d’espace personnel qui réduit l’intimité et la possibilité d’avoir des conversations privées. Notons qu’il existe presque dans tous les cas, des espaces encloisonnés pour les directeurs généraux qui bénéficient ainsi d’une sphère individualisée. La hiérarchie est ainsi présente dans le plan architectural et l’employé lambda peut rapidement se sentir comme étant assimilé à la masse, simple force de travail de l’entreprise, plutôt qu’à un individu singulier.

Les employés se montrent donc réticents à adopter des bureaux paysagers mais il semble cependant se dégager des avantages au niveau de l’organisation du travail. Le gain de place est évident, conséquence du décloisonnement. La mobilité et la flexibilité des espaces correspondent à celles nécessaires à une entreprise, on peut facilement ajouter, agrandir ou regrouper des espaces de travail à l’aide de panneaux légers. On observerait également une meilleure cohésion d’ensemble grâce à une facilité de communiquer les informations. En résulte un gain de productivité, une augmentation de la motivation et une baisse d’absentéisme. Le bureau paysager entraîne le sentiment d’être surveillé et c’est peut-être ce qui entraîne le gain de productivité. Alain Berthoz, scientifique français explique dans son livre «Le sens du mouvement» : «Dans les tours, on adopte fréquemment la ligne droite, l’angle droit, le maillage, le quadrillage, on en renforce la puissance en utilisant le verre, qui fait miroir et du coup démultiplie la perception de ces formes géométriques. Cette architecture n’est donc pas matrice vers laquelle va mon désir mais un mur où rebondit mon regard. Elle ne reflète plus le poids de la neige qui doit glisser sur le toit, le souffle du vent contre lequel luttent les vigoureuses charpentes, le ruissellement de l’eau, le lent mouvement du soleil, le geste d’ouvrir la fenêtre.» Les importantes façades en verre des tours ont des effets très particuliers sur les usagers. En effet, parfois transparentes et parfois miroirs, elles entraînent une perte de perception de l’espace dans lequel on se trouve. La transparence semble être un liant entre 20


les espaces en simulant une absence de frontière physique. Pourtant les espaces sont souvent très indépendants avec une entrée par des portes mécaniques surveillées dont le passage est contrôlé par un badge. La transparence peut finalement devenir oppressante en donnant l’impression d’être surveillé sans cesse, perdu dans des espaces où l’on évalue mal les distances et où les reflets se multiplient à l’infinie. Dans le film «Playtime» de Jacques Tati, ce phénomène est exprimé et représenté à merveille.

Les entreprises fonctionnent bien dans les immeubles de grande hauteur mais cela repose sur une bonne adaptation des employés et des cadres à cette manière de vivre. La grande hauteur entraîne des craintes et des sensations différentes que dans un immeuble bas comme en témoigne l’interview d’une employée d’une tour à la Défense (Annexe 2-). Cependant, cette discussion pourrait minimiser les différences créées par une tour de bureau par rapport a un bureau installé de manière classique mais pourtant. Dans son livre «La folie des hauteurs», Thierry Paquot aborde les problèmes d’ordre médical liés à la grande hauteur: «Je m’interrogeais dans un article «Plus haute sera la prochaine tour», sur les maladies professionnelles des employés de bureaux travaillant dans les tours et je m’étonnais du manque d’informations médicales fiables et surtout récentes. Mentionner les méfaits de l’air conditionné sur notre système respiratoire m’a valu les moqueries de nombreux blogueurs. Un architecte s’indigne de ma sottise en prétextant qu’il avait passé son enfance à la montagne, donc en hauteur et ne s’en portait pas plus mal ! Je persiste et signe. Il nous faut des enquêtes sur les conditions de vie dans les tours, la médecine du travail des sociétés installées dans des tours doit communiquer son rapport.» Outre les problèmes physiques, on peut s’interroger sur les conséquences psychologiques liées au fait de travailler dans une tour. Le professeur P.Sivadon aborde « les problème psychologiques posés par les immeubles de grande dimension » dans une conférence présentée à la médecine du travail, le 10 mars 1990. Il explique : « Les troubles constatés paraissent correspondre à un sentiment d’insécurité inconscient qui se traduit par des tendances à la fuite ou à l’agression dont le refoulement peut entraîner des manifestations pathologiques. » Il associe ainsi une action pathogène à certaines options architecturales. « La désorientation dans l’espace due à la monotonie répétitive des espaces implique une perte des repères sécurisants. 21


Les distorsions de l’image et du corps d’autrui et de soi sont entraînées par des espaces dissymétriques. La claustrophobie et l’effet de labyrinthe sont les conséquences des longs couloirs qui ne permettent pas de ressentir la proximité des issues. La dépersonnalisation par identification à une foule anonyme est accentuée par le franchissement incessant d’inconnus dans l’espace personnel, conséquence du bureau paysager. » Certaines sociétés se préoccupent de favoriser l’adaptation de leurs salariés, en étant à l‘écoute, ils contribuent à l’élaboration d’une entreprise saine avec des employés productifs. Il semblerait que chacun soit satisfait ou insatisfait à des degrés différents et pour différentes raisons. Travailler dans une tour offre indéniablement un cadre fonctionnel, facteur positif pour la productivité de l’entreprise. Mais l’isolement de l’immeuble de grande hauteur en tant

qu’entité formelle, coupé du tissu urbain traditionnel, organise une vie professionnelle en vase clos, un circuit fermé sans échappatoire à l’univers du travail.

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Souvenirs J’ai douze ans et je vais chez un ami qui habite une tour sur la dalle de Beaugrenelle. C’est la première fois que je me rends dans une tour de logement. L’entrée s’effectue sur la Dalle, ce qui donne un aspect un peu irréel au parcours, je sens déjà que la manière de vivre ici est différente de ce que je connais. On fait partie d’un autre monde, celui du haut. A la question : «et où habites-tu ?», mon ami me répond : «cette tour là !». Alors qu’un autre, habitant un immeuble de type Haussmanien aurait pu répondre : «le balcon du troisième avec les géraniums». On se sent un peu anonyme au pied de ces tours imposantes. On entre dans le hall et on croise un grand nombre de personnes témoignant de la forte densité d’habitations. «Bonjour Monsieur, bonjour Madame» Mais étonnamment , mon camarade ne semble pas plus proche de ces voisins que ça. Fait peu étrange à Paris, mais dans mon immeuble où seuls deux appartements sont distribués par palier, les contacts sont plus chaleureux. Après une montée laborieuse, l’ascenseur déposant d’autres personnes à des étages différents, nous sortons sur le palier. Je découvre un espace petit et surtout très sombre, sans arrivée de lumière et distribuant six portes. La sensation d’enfermement est remplacé par un vertige saisissant une fois la porte ouverte. L’entrée donne dans le salon et les larges fenêtres filant tout au long du mur permettent de voir les gens sur la dalle comme des fourmis et surtout, permettent de voir l’horizon. Les tours en face, offrent un spectacle qui m’est inconnu. Chez moi, de ma fenêtre, je peux identifier une petite dizaine de familles habitant l’immeuble en vis a vis. Mais de cette tour, à la nuit tombée, c’est plus de cent foyers qui font scintiller les façades aux rythmes de leurs activités lumineuses. Je trouve cela fabuleux.

On ne peut pas oublier la sensation de dominer le monde, du moins la ville , une fois perché dans cette tour. Je me sens coupé des soucis de la rue comme le bruit et la peur des autres qui passent devant la fenêtre. Ayant oublié d’acheter le pain, je me propose par reflex d’aller en chercher. Mon ami me dit que c’est trop long. En effet, attendre puis prendre l’ascenseur, descendre de la dalle et marcher jusqu’à la boulangerie la plus proche représente un temps quatre fois supérieur à celui qu’il me faut à partir de chez moi, où la boulangerie est au coin du pâté de maison dans lequel j’habite. Étrange sensation que d’avoir la terre ferme, l’espace public, à une centaine de mètres sous nos pieds et que pour y accéder, il faut presque dix minutes. Dévaler les escaliers pour être dehors en trente secondes est ici impossible. Je suis angoissé dans cet appartement. Si dans une tour, on s’élève, on s’échappe du monde urbain fatiguant et stressant, on se retrouve en contrepartie moins libre, comme prisonnier.

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3.2 Une tour pour domicile

La majorité des français ( environ 80%) souhaiteraient habiter dans des maisons individuelles mais ces dernières occupent beaucoup de surface au sol, ont besoin de plus d’infrastructures, de réseaux de transport et leurs habitants sont souvent dans l’obligation d’avoir une voiture. La tour regroupe, centralise et économise ainsi les distances de déplacement. Il semblerait que les résidents soient satisfaits ou non de leurs habitats par rapport à la qualité du quartier plus que par le type de logement. Il est donc difficile d’isoler les réels impacts de l’habitat en grande hauteur. Nous allons tenter de comprendre ces impacts en resituant l’être humain dans le contexte urbain de la tour, puis en analysant le mode de vie que la verticalité et l’habitat collectif impliquent et les conséquences sur la mixité. Alexander Mitscherlich (1908-1982), psychanalyste allemand met en garde : « La solitude inhospitalière des villes est le facteur primordial du désarroi psychique du citoyen. » Les quartiers de tour, souvent construits sur une dalle, plongent les habitants dans un univers où la nature laisse place à toujours plus de béton. Ce type d’urbanisme, conséquence directe de la tour, est dangereux. Alain Berthoz, professeur au Collège de France, rappelle aux architectes: « L’irrégularité, le hasard et le mouvement donnent à la nature son apparence. Parmi tous ceux qui construisent des objets artificiels, ingénieurs, couturiers etc… il semble que seuls les architectes l’aient oublié ». Les constructions massives ôtent du quotidien des gens, des sensations d’espace naturels et vitales pour l’être humain. L’insignifiance et l’écrasement ressentis au pied des tours peut évoluer vers un sentiment d’anonymat, de la même façon que dans une tour de bureaux, l’individu peut se sentir assimilé à la masse symbolisée par sa fenêtre empilée parmi d’autres. Dans « Buffet froid », film réalisé par Bertrand Blier en 1979, ce mal-être lié à la mégalopole est le sujet choisi par le réalisateur. La scène suivante est révélatrice : «C’est le béton qui nous rend marteau, les terrains vagues, cet univers déshumanisé qui nous entoure, la cité monstrueuse et sans âme... J’ai envie de voir des arbres, j’ai envie d’entendre chanter les oiseaux, c’est pour ça que je tue les femmes seules, parce que au moment où elle meurt, j’ai l’impression d’entendre un oiseau qui pousse un petit cri, c’est comme si je me promenais dans un sous-bois, ça m’oxygène, ça m’oxygène ...»

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Thierry Paquot explique dans son livre «la folie des hauteurs : «La ville où il fait bon vivre, de jour comme du nuit, est à la proportion de mon corps, elle ménage un univers sensoriel qui joue en permanence de tous mes sens en une partition harmonieuse et changeante, et confère à la nature une place de choix (...), Je demeure persuadé que le citadin est un terrien qui s’évertue en permanence à se situer entre Terre et Ciel, qui a besoin du vent et de la pluie, du soleil et du froid, des passants, des boutiques, de l’animation des rues ou de l’isolement qu’un parc ou une artère peu fréquentée permettent, et qui ne peut se satisfaire d’une serre en hauteur.» Il souligne le rapport entre l’homme et la nature et affirme que la tour parasite cette relation. Mais la nature de l’homme, justement, fait que chacun est différent et ressent des besoins divers. Si les uns ne seront pas gênés de marcher sur des dalles techniques, d’autres, préféreront le sol en terre, le vrai, celui des arbres. T.Paquot souligne également le rapport entre l’homme et la ville, la rue semble être un élément fondamental au même titre que la nature. Les opérations d’urbanisme massives qui accompagnent les tours oublient parfois ces éléments et fabriquent des non-lieux inaccessibles comme en témoignent ces espaces sur la dalle de Beaugrenelle et Olympiades.

Les habitants de tours ne doivent pas être privés de places publiques,de rues, de façades, de parcs, de ruelles, dont l’hétéroclisme invite à la surprise et non à la monotonie. Ainsi, le paysage urbain rappelle en permanence à l’humain qu’il est aussi un être vivant, dans une ville artificielle, mais qui entretient avec la nature une relation profonde. Un arbre marque les saisons par exemple. Dans une ville, l’arbre fait le lien entre le citadin et un monde végétal, l’être humain est moins renfermé sur lui-même car il s’évade grâce à l’évocation d’un milieu naturel dans lequel il se reconnaît inconsciemment. Dans son livre «la dimension cachée», Edward Halle parle du rapport entre le corps de l’habitant et l’architecture de son lieu de vie : «La plupart des citadins regrettent de n’avoir aucune expérience active de leurs corps ou des espaces qu’ils occupent. Nos espaces urbains sont peu stimulants à l’oeil, offrent peu de variété visuelle et ne se prêtent pratiquement pas à l’élaboration d’un répertoire kinesthétique sur la base d’une expérience de l’espace.» Dans une tour ce phénomène est accentué par l’ascenseur car la mécanique confisque cette expérience corporelle. La machine, l’automobile, l’ascenseur, l’air conditionné ou l’impossibilité d’ouvrir une fenêtre empêchent le déploiement total des sens de l’être humain. En résulte, une déshumanisation inconsciente. Gaston Bachelard explique dans le 25


livre «La Poétique de l’Espace» : «Les édifices n’ont à la ville qu’une hauteur extérieure, l’ascenseur supprime le corps à corps de l’habitant à son immeuble via l’escalier. La verticalité ne possède pas de «valeurs intimes», elle nie la cosmocité» Les habitants des tours sont très sensibles à la bonne marche des ascenseurs qui sont leur seul moyen de communication avec l’espace public, la ville. Puis l’ascenseur se banalise et rentre dans le quotidien des habitants. A. De Saint-Exupéry dans le livre «Terre des Hommes» écrit : «Au terme de son évolution, la machine se dissimule. La perfection de l’invention confine ainsi à l’absence d’invention. Et, de même que, dans l’instrument, toute mécanique apparente s’est peu à peu effacée, et qu’il nous est livré un objet aussi naturel qu’un galet poli par la mer, il est également admirable que, dans son usage même, la machine peu à peu se fasse oublier. Nous étions autrefois en contact avec une usine compliquée. Mais aujourd’hui nous oublions qu’un moteur tourne. Il répond enfin à sa fonction, qui est de tourner, comme un coeur bat, et nous ne prêtons point, non plus, attention à notre coeur. Cette attention n’est plus absorbée par l’outil. Au-delà de l’outil, et à travers lui, c’est la vieille nature que nous retrouvons, celle du jardinier, du navigateur, ou du poète.» Les tours récentes profitent des ascenseurs les plus rapides, tandis que les tours de logements sociaux, en France, souffrent d’ascenseurs poussifs, fréquemment en panne. C’est par conséquent un mode de transport discriminant, bien qu’il égalise le montant des loyers indépendamment des étages. En ce qui concerne les questions relatives aux ascenseurs et à la sécurité, les habitants des tours, que j’ai pu rencontrer, se montrent rassurés, en raison notamment de la permanence des services de garde et de sécurité incendie. Je n’ai cependant rencontré que des personnes ayant fait le choix d’acheter ou de louer un appartement situé dans une tour donc par conséquent pas dans une tour de logements sociaux. Les bâtiments Hausmanniens (R+7) semblent procurer d’avantage des sentiments d’intimité et de bien-être que d’anonymat et d’oppression. On constate que les quartiers de bâtiments bas facilitent les échanges entre les gens. La tour est, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’opérations sur dalles (groupe de tours), une véritable ville verticale et peut-être traité en tant que telle. La dalle de Beaugrenelle comporte par exemple un ensemble sportif, une synagogue ou encore un bowling. Les tours renforçant la densité de l’habitat, les équipements collectifs de proximité jouent

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un rôle particulier dans la rupture de l’anonymat, comme le souligne l’interview d’un restaurateur chinois (Annexe 4). L’isolement des adultes est fortement ressenti et les équipements collectifs intégrés aux immeubles, en ouverture sur le quartier, favorisent les rencontres et les contacts entre habitants. La fréquente présence de piscine au sommet des tours joue également un rôle dans le développement des liens sociaux, comme l’indique l’interview d’un habitant d’une tour (Annexe 3) Certains habitants souffrent d’un entassement ou de l’anonymat car il ne peuvent même pas repérer les fenêtres de leurs appartements tellement il y en a .C’est n’être plus qu’un numéro, celui de sa boîte au lettre. Par exemple à Olympiades Notons que certains apprécient cet anonymat, ce retrait par rapport à la vie d’en bas, une

certaine satisfaction d’être au-dessus de la masse.

La vue est sans doute la première qualité d’un logement situé dans une tour. Notons que le prix de l’appartement est proportionnel à sa hauteur dans la tour. Plus la vue est dégagée, plus l’appartement coûte cher. Si la vue est l’une des première raison évoqué par les gens souhaitant vivre dans une tour, elle n’est pas toujours garantie d’être agréable. En effet, la proximité d’autres tours en face peut au contraire provoquer le malaise, agissant comme un mur.

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La verticalité entraîne un rapport au ciel particulier. On peut avoir la sensation de l’habiter mais aux pieds des tours, il peut être difficile d’en distinguer ne serait-ce qu’un petit bout. A la montagne, lorsque l’on est en aval, le versent de l’autre côté paraît être un mur. Le ciel absent de notre champ de vision entraîne une sensation d’oppression. Plus haut, le ciel redécoupe l’horizon et occulte ce sentiment. Vivre dans une tour n’implique pas forcément d’avoir une belle vue, celle-ci,liée au rapport avec le ciel est primordiale dans des espaces ou la verticalité peut amener à un sentiment d’oppression.

On s’accorde à dire que l’être humain entretient avec le vide une relation anxiogène. En effet, il ressent le vide comme un manque, un espace à combler. Le travail de l’architecte est connu pour être le jeu des vides et des pleins, la recherche d’un équilibre agréable à l’homme. Mais les vides imposés par la grande hauteur, aussi bien au sol que dans le ciel, entre les tours, posent question. En ce qui concerne le vertige, il semblerait qu’une accoutumance apparaît rapidement. Outre les craintes liées aux petits enfants, il n’apparaît pas être un facteur négatif de la vie en hauteur. Mais encore une fois, cela dépend de la nature de l’habitant en question.

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3.2 Tour et mixité sociale Les logements en hauteur sont adaptés à certain types de population, à certaines étapes du cycle de vie et le succès ou l’échec des immeubles hauts sont largement déterminés par le type d’occupants qui y habitent. Par exemple, les célibataires actifs (Annexe 3) acceptent très facilement de vivre en hauteur, surtout si ils sont à proximité du centre urbain, ils peuvent ainsi bénéficier des services présents dans un habitat collectif tels que la présence d’un gardien en permanence, une laverie, une piscine, un commerce ouvert tard le soir. On peut affirmer que la hauteur n’est pas appropriée aux personnes âgées et aux personnes ayant de jeunes enfants. Les premiers anxieux à l’idée d’être totalement dépendant de l’ascenseur, et les jeunes enfants ne pouvant prendre l’ascenseur seuls. Cependant, on constatent également que les personnes âgées apprécient le fait d’être entourés (Annexe 1), moins isolés et plus en sécurité que dans les logements individuels. Ils choisissent souvent les étages bas pour limiter la dépendance vis-à-vis du fonctionnement des ascenseurs. L’habitat en hauteur n’est réellement adapté qu’aux groupes sociaux de moyens ou de hauts revenus, qui sont susceptibles de compenser de multiples façons les difficultés de contact avec l’environnement et la nature (Fin Annexe 1). En partant en vacances par exemple, en ayant la possibilité d’envoyer les enfants dans des clubs de loisirs ou en sortant de la ville pour profiter des parcs et des forêts. Le repli sur soi-même du logement en fait une prison psychologique insupportable si l’on ne peut s’en évader par son travail ou ses loisirs. C’est le cas de la tour de logements sociaux qui en plus est souvent repoussée en périphérie de la ville. Mais les tours luxueuses peuvent-être appréciées comme un espace retranché dans la ville, où l’on se retire, fatigué par les désagréments urbains. La hauteur peut devenir un critère de ségrégation et de comunnautarisme entre groupes sociaux. La mixité, au coeur du débat est une solution mais ne résout pas tout. Les avantages et les inconvénients liés à la vie en hauteur affectent différemment les divers groupes de population selon leur âge, leur sexe, leur niveau de revenus et leur étape dans le cycle de la vie familiale. La concentration d’un grand nombre d’individus à la verticale ne facilite pas les rapports sociaux évolués et égalitaires. La dimension verticale ayant tendance à valoriser le haut au détriment du bas, la tour exacerbe le phénomène. Cette hiérarchie se vérifie aussi bien dans les tours d’habitation que dans les bureaux. Les tours sont des lieux d’hypercontrôle social qui conduisent à faire entrer des centaines voire des milliers de personnes par une seule issue et qui les canalisent dans des circuits imposés plus longs que dans un immeuble ordinaire. Ville verticale, la tour entraîne la privatisation d’un grand nombre de rapports sociaux qui normalement se dérouleraient dans l’espace public. Isolement apprécié ou angoisse inconsciente, les réactions psychologiques aux tours tiennent en grande part, au standing de l’immeuble, c’est à dire à la masse financière investie et au travail de l’architecte. Les tours, en raison des coûts plus élevés de construction et d’entretien qu’elles entraînent semblent être surtout appropriées aux familles aisées. Ainsi, le gratte-ciel ne peut être une solution généralisable à la question du logement.

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Conclusion

Les tours font, aujourd’hui, partie du paysage urbain occidental et, dans les pays émergeants, leur prolifération apparaît à la fois comme une preuve de la maîtrise technologique et comme un symbole de puissance économique. Dans le monde entier,l’impératif de rentabilité foncière à laquelle répond le développement des tours semble, plus que jamais, d’actualité. La densité nécessaire de la ville appelle son développement vertical. Monter plus haut, c’est gagner de la place au sol, pouvoir aménager des espaces verts, être en mesure de faciliter les déplacements. Une ville écologique est une ville compacte qui offre à ses habitants de la lumière, de la vue, de la proximité, une ville qui les protège du bruit lié à la circulation. Bien que, dans l’imaginaire collectif, elles n’aient pas tout à fait perdu leur caractère menaçant, les tours font, aujourd’hui, moins peur. Tous les problèmes techniques soulevés par leur construction ont pu être résolus et le recul dont nous disposons par rapport à la réalité de leur fonctionnement permet de mieux appréhender les questions humaines que pose encore le fait de travailler et d’habiter dans des tours toujours plus hautes. Les IGH ont fait l’objet de nombreuses controverses liées à leur intégration dans le tissu urbain mais, étrangement, leurs effets induits sur l’évolution des modes de vie ont été peu commentés. J’ai été étonné de constater le peu d’études disponibles sur le sujet. Les thèmes sont cependant nombreux et complexes : effets de la concentration massive de personnes; impacts sur les conditions de vie (sentiment de dépersonnalisation, conséquences psychologiques liées à la désorientation, à la claustrophobie, à l’angoisse du vide…) ; effets sur le genre de vie et sur les modes relationnels ; effets de la privatisation d’un grand nombre de rapports sociaux… Les réflexions techniques, urbanistiques et architecturales auraient-elles oublié de donner à l’être humain la place centrale qui devrait toujours être la sienne ? Les tours transforment radicalement la manière de vivre et leur démesure, parfois, invite, cependant, à s’interroger sur les conditions du maintien d’une échelle humaine nécessaire à une forme de stabilité psychologique et sociale. De nouveaux équilibres sont à trouver, par exemple pour favoriser la convivialité et la mixité urbaine. Un certain nombre d’enseignements peuvent être tirés de l’usage des différentes générations de tours. Les dalles sont, par exemple, un échec et l’on mesure mieux, aujourd’hui, à quel point c’est la rue qui génère l’activité. Chacun fait également le constat de la nécessité de sortir les tours de leur isolement et de la solitude qu’elles génèrent et, pour cela, de les insérer plus opportunément dans le tissu urbain, de leur donner une vie propre, une plus grande ouverture locale. Le thème de l’ouverture des tours à un univers sensoriel plus riche appellerait d’autres développements. Redonner sa place au corps, mobiliser davantage les cinq sens, donner des espaces au vivant, au cycle des saisons, à l’évocation du milieu naturel, sont autant d’orientations qui appellent les constructeurs d’habitat vertical à de nouvelles initiatives.

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Paris est la scène d’une nouvelle ère de constructions de tours. La grande hauteur essaie de changer de visage avec les préoccupations écologiques et les normes «H.Q.E» pour lifting. Bien que chaque individu ait des émotions qui lui soient propres, j’ai pu identifier des problématiques récurrentes. Ces dernières seront des repères de vigilance dans la perspective de mon diplôme. L’univers urbain de la tour ne doit pas nier la ville mais y participer. L’être humain doit être placé au centre de la réflexion pour lutter contre le sentiment d’anonymat et d’oppression. En haut, le rapport au sol et au ciel change et, selon les personnes et les moments, la perception peut être du côté de la liberté ou de celui de l’emprisonnement. Vivre dans une tour implique un mode de vie particulier. Avoir le choix de ce mode de vie dépend souvent de réalités financières. Le logement H.L.M étant attribué et non choisi, on peut s’interroger sur la présence de ce type de logements dans les tours. Or, la mixité des activités et des classes sociales est un élément essentiel à la réussite de la verticalité.

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Annexes

1- Rencontre avec Michel Proux 2- Interview d’un employé d’une tour à la Défense 3- Interview d’un habitant d’une tour dans le quartier Montparnasse 4- Interview d’un restaurateur chinois sur la dalle du quartier Olympiades

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1- Rencontre avec Michel Proux 8 janvier 2012, 16h30 J’ai eu la chance de pouvoir rencontrer Michel Proux, architecte de la dalle de Beaugrenelle avec Raymond Lopez et Henri Pottier, et auteur de près d’une dizaine de tours en France dont Défense 2000, la tour de logement la plus haute d’Europe. Il me reçoit au sommet de la tour Rive-gauche sur la dalle de Beaugrenelle, dans son appartement du 28ème étage. Je l’interroge sur la vie dans la tour. - Depuis combien de temps habitez-vous dans la tour ? - On s’est installé juste après sa construction, en 1977. - Étant donné que vous avez dessiné l’appartement, pouvez-vous nous citer ses qualités architecturales ? - Chaque appartement de la tour est luxueux, comme en témoignent les allèges en bois de chêne et les fenêtres en angles. Pour agrandir l’espace, il n’y a pas d’angle droit, les coins de mur sont arrondis et fluidifient les circulations. La cuisine donne sur le balcon, la fenêtre peut servir de passe-plats.

- Et vous avez choisi cet appartement en fonction de son orientation ? - Oui, on est orienté vers Paris, au Sud-Est, j’aime la lumière du matin. - Ouvrez-vous souvent les fenêtres ? - Oui, celle du balcon, comme vous le voyez il n’y a pas de vent. Mais pas celle du salon, les petits enfants ne voyant pas dehors du fait de leur petite taille ont tendance à monter sur l’allège et ma femme s’inquiète (sourire) - Étiez-vous présent pendant la tempête de 1999 ? - Oui, je n’étais pas inquiet parce que je connais ma tour, les vitrages sont solides mais ce

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fut impressionnant. L’eau dans les verres bougeait et les lampes suspendues au plafond se balançaient. De toute façon, le gardien prévient quand ils annoncent des vents violents de manière à bien fermer les fenêtres si on part. - Quelles sont pour vous les principales qualités de l’habitat dans une tour ? - La luminosité, la vue incroyable, le parking et puis il y a toujours du monde et à nos âges, c’est plutôt rassurant. - Donc, vous ne ressentez pas un certain anonymat dû à la forte densité et à la hauteur ? - Absolument pas. Vous savez chaque tour de la dalle organise des petites fêtes, pour la galette des rois par exemple. Je connais tout le monde et tout le monde me dit bonjour. Et puis l’été, on rencontre les nouveaux arrivants au Solarium, sur le toit de la tour. On ira tout à l’heure. Il faut simplement descendre demander les clefs au gardien.

- Mes grands parents habitent à la campagne, à leurs âges ils préfèrent être près de la nature. Cela me surprend que vous fassiez le choix de rester très urbains. - Ah mais non, on n’habite pas ici toute l’année, le reste du temps on est en Sologne. Il faut reconnaître que ça manque un peu d’arbres et d’air frais ici !

Merci à Michel Proux et sa femme pour leur gentillesse et leur accueil chaleureux. Merci également à Théo sans qui cette rencontre innoubliable n’aurait pu être possible. 34


2- Interview d’un employé d’une tour à la Défense 15 décembre 2011, 13h10

En allant sur la dalle de la Défense pour analyser, vivre son fonctionnement et faire quelques photos, je décide d’interroger une dame qui fume sa cigarette au pied d’une tour. Elle s’appelle Micheline et travaille dans la tour de la société générale.

- Depuis combien de temps travaillez-vous dans cette tour ? - Cela va faire presque un an maintenant, avant j’étais à Courbevoie, à côté, dans un bureau normal, enfin pas une tour, et maintenant je suis ici. - Considérez-vous les conditions de travail de qualité ? Êtes-vous heureuse ici ? - Oui, je suis contente ! - Mais d’un point de vue quotidien, le changement lié à la hauteur de votre lieu de travail ne vous gène pas ? - Ah ça c’est sûr, j’aime bien mon travail en soi, mais il y a des problèmes dans la tour, on a tout le temps froid par exemple, je reste en pull hiver comme été, la climatisation bourdonne dans mes oreilles et sent mauvais. - Ressentez-vous des sensations désagréables liées à la hauteur, comme le vertige par exemple ? - Non, je ne suis pas très haut, je suis au 20ème, mais je suis un peu « clostro », on peut pas ouvrir les fenêtres et on a une tour à 10 mètres en face ( en réalité 50 mètres ) qui bouche la vue, ça m’oppresse un peu (rires) - Vous sentez-vous en sécurité dans cette tour ? - Oui très, il y a les pompiers en bas, au début j’avais peur que l’ascenseur se décroche, quand il s’arrêtait, ça me donnait mal au cœur (rires), mais maintenant ça va mieux et oui je me sens en sécurité. - Trouvez-vous votre bureau monotone ? J’entends votre espace de travail personnel. - Non, ça ne change pas d’avant, c’est un bureau (rires), on met deux ou trois photos de famille et ça devient moins anonyme et puis les collègues maintenant mettent des post-it sur les fenêtres pour faire des dessins (rires).

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3- Interview d’un habitant de la tour Pasteur 28 novembre 2011, 18h00 J’apprend qu’une connaissance familiale habite une tour près de Montparnasse. Il s’appelle Fréderic.S, a trente ans, est cadre supérieur et mène une vie de célibataire. Je l’interroge: - Depuis combien de temps habitez-vous dans cette tour et à quel étage? - Cela fait deux ans que j’habite au 20ème, avant j’étais aussi dans le 15ème mais dans un immeuble normal. - Habiter dans une tour était un choix ? - Au départ, pas du tout, j’ai pris la meilleure opportunité qui s’offrait à moi. Mais maintenant, j’ai qu’une envie, c’est de trouver un appartement dans cette tour encore plus haut ! - Justement, pour quelles raisons aimez-vous vivre dans cette tour et quelles sont les principaux inconvénients ? - Premièrement, parce qu’il y a une piscine tout en haut, ouverte de 7h à 21h, c’est un lieu de rencontre surtout le week-end. En été, on peut même aller sur une grande terrasse dehors. Ensuite, la vue est fantastique de mon appartement. Mais j’aimerais changer de côté parce que j’entends les trains. Je suis orienté au Sud, vue sur le 14ème arrondissement, c’est bien pour la lumière, mais au Nord, ils ont vue sur tout Paris et pas de bruit. Mais les gens qui sont au Nord, ils ont l’air plus déprimé (rires) et ils ont des problèmes d’humidité. Les inconvénients de la vie en hauteur sont liés aux extracteurs d’air qui font beaucoup de bruit et quand il y a du vent, cela fait siffler la porte d’entrée. Mais cette tour date de 1970 et cela doit être lié à son vieil âge. - Croisez-vous beaucoup de gens ? Vous sentez-vous anonyme ? - Il y a près de 200 logements ici, il y a un déménagement par semaine car il y a plein de jeunes, la population est très hétéroclite, de toutes les tranches d’âge et de toutes les origines. Mais finalement je croise rarement les mêmes personnes, sauf à la piscine (rires) ! Sinon, je connais tous mes voisins, et il y a dix portes sur mon palier, je vais dîner parfois chez certains. - Pouvez vous ouvrir vos fenêtre, si oui le faites-vous souvent ? - Bien sûr, j’ai même un balcon où je vais fumer mes cigarettes. J’ouvre uniquement lorsqu’il n’y a pas de vent comme ailleurs finalement ! - Vous sentez-vous en sécurité et y a-t-il des problèmes avec l’ascenseur ? - En deux ans, il n’y a jamais eu aucun problème avec les ascenseurs, il y en a quatre donc on est pas inquiets. Je me sens effectivement en sécurité, j’apprécie beaucoup le fait qu’il y ai toujours le gardien en bas avec qui j’entretiens de bonnes relations.

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4- Interview d’un restaurateur chinois sur la dalle du quartier Olympiades 9 décembre 2011, 23h30

C’est en allant un vendredi soir en famille ( mon oncle est chinois ) dans un restaurant sur la dalle du quartier Olympiades que j’ai l’opportunité d’interroger l’un des propriétaires. L’ambiance dans ce restaurant est étonnante. Au milieu de la salle se trouve une piste de danse, celle-ci est filmée, et retranscrite sur des écrans placés partout dans le restaurant. Il n’y a que des asiatiques dans la salle, la musique est en chinois et jouée par un orchestre. Aidé par mon oncle pour traduire de temps en temps, je commence l’interview.

- Depuis combien de temps êtes-vous installés ici ? - Vingt-ans, mais j’ai le restaurant depuis dix ans. - Vous habitez donc dans le quartier ? Dans une tour ? - Oui, à côté, mais pas dans une tour, j’ai pas trouvé. - Y a-t-il une bonne ambiance dans le restaurant ? De manière générale les clients sont-ils des habitués ? - Oui, regarde ! (les gens sont sur la piste, survoltés, en train de danser) Le week-end, les gens viennent ici faire la fête, ce sont des habitués, la plupart habitent au-dessus de nous dans les tours. Je les connais presque tous. - Pensez-vous qu’il y ait des problèmes liés à l’urbanisme de la dalle ? - Non, ici il n’y a pas de problème. Regarde là-bas ce sont des laotiens, là-bas des vietnamiens, là-bas ils sont des Philippines, je suis moitié chinois moitié cambodgien et nous vivons bien. - Je voulais dire des problèmes à cause de la dalle qui est souvent vide, avec du vent, déconnectée de la rue et avec des accès compliqués et abîmés. - Non, il n’y a pas de problème. Parfois il y a des sans-abris la journée dans les escaliers pour monter au restaurant mais le soir ils partent. Il n’y a pas de problème. - Vous êtes donc heureux ici ? - Oui, beaucoup et les gens le seront aussi tant qu’ils pourront se retrouver et faire la fête dans des endroits comme celui-ci (rire) !

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Bibliographies BACHELARD Gaston, (1957) «La poétique de l’espace» Paris, Puf. BORDAZ Robert (1997) «Entretiens avec RenzoPiano» Cercles d’art,Paris. CORAJOUD Michel (2010) «Le paysage, c’est l’endroit où le ciel et la terre se touchent» Actes Sud / ENSP, 271 p. HALL Edward T. (1966) «La dimension cachée» Edition originale : Doubleday, New York Traduction française : Editiond du Seuil (1971), 254 p. KOOLHAAS Rem (2008) «New York Delire, un manifeste rétroactif pour Manhattan» Editions Parenthèses, 318 p. LE CORBUSIER (1923) «Vers une architecture» Flammarion (2004) 253 p. PAQUOT Thierry (2008) «La Folie des Hauteurs, Pourquoi s’obstiner à construire des tours»» Bourin Editeur, 219 p. RAGON Michel (1995) «L’homme et les villes» Editions Albin Michel, 205 p. ROUYER Rémi (2000) «Des Gratte-ciel aux tours habitables» Revue Archicrée, numéro 296, trimestre 4, pp 29-37 SAINT-EXUPERY Antoine de (1939) «Terre des hommes» Editions Gallimard, Paris, 243 p. TILMONT M., CROIZE J-C, JUDEAUX H. (1978) «Les I.G.H. dans la ville. Dossier sur le cas français. Centre de recherche d’urbanisme, Paris, 310 p.

Iconographies Photos prises par B.W Schémas et carte réalisée par B.W. 38


Filmographies

LANG FRITZ (1927) «Metropolis»

IRWIN ALLEN , JOHN GUILLERMIN (1974) «La tour infernale»

BLIER BERTRAND (1979) «Buffet froid»

TATI JACQUES (1967) «Playtime»

FLEISHER RICHARD (1973) «Soleil vert»

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«On peut aussi bien tuer l’homme avec un logement qu’avec une hache» Heinrich Zille à Walter Gropius

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