PolicyBrief_Criminalisationdusanschezsoirisme

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POLICY BRIEF

La criminalisation du sans-chez-soirisme en Belgique

Contexte

Ce rapport a été réalisé par Avocats Sans FrontiÚres (ASF) dans le cadre de la Campagne mondiale pour Décriminaliser la pauvreté et le statut et a été coordonné par JustineDofal et CécileSwysen.

Remerciements

Nous remercions celles et ceux qui ont contribué à nourrir son contenu et sa diffusion. Toutes les personnes et partenairesayantcontribuéparinterviewou témoignangeau rapport,en particulier :

AndrĂ©aPoulievaetlesĂ©quipesdeDiogĂšnes ; Jaume Hernandez Prieto de Doucheflux ; Valentine Reyniers, coordinatrice du pĂŽle psycho-mĂ©dico-social de Doucheflux ; Adrienne Van Vyve, responsable plaidoyer chez Infirmiers de rue ; Philippe Leloup, coordinateur social du centre de jour mixte de L’Îlot ; Benjamin Peltier, chargĂ© de plaidoyer Ă  L’Ilot ; Selma Benkhelifa, Robin Bronlet et Mieke Van den Broeck, avocat-es Ă  Progress Lawyers Network ; GaĂ«lle Peters etChristineMahyduRĂ©seauWallondeLutte contre la PauvretĂ© ; Laurent Dursel, coordinateurduSyndicatdesImmenses ;et Martin et l’ensemble des membres du Syndicat des Immenses.

Terminologie

Dans cette étude, les termes « sans-chezsoirisme » et « sans-chez-soi » sont utilisés en lieu et place des expressions « sans-abrisme » et « sans-abri », souvent perçues comme trop réductrices ou connotées négativement. Ces nouvelles dénominations permettent une meilleure reconnaissancedeladiversitédessituations et des parcours des personnes concernées, tout en valorisant une approche plus inclusiveet respectueuse.

Comme l’explique le Syndicat des Immenses, le terme « sans-chez-soirisme » est un mot plus correct pour dĂ©finir le sansabrisme car il permet de dĂ©signer toutes les personnes dĂ©pourvues d’un chez-soi, prenant ainsi en compte les diffĂ©rents types d’exclusion liĂ©e au logement, telles que l’absence d’abri, l’absence de logement, le logement prĂ©caire, ainsi que le logement inadĂ©quat.

Le terme «criminalisation» est employé dans son sens large pour ne pas désigner uniquementlacriminalisationdespersonnes parlesystÚmepénal(« pénalisation »)mais inclureégalementtouslesloisetrÚglements maisaussilespratiquesquicriminalisentles personnesetleurscomportementsdufaitde leur situation de sans-chez-soirisme, ainsi que les discours et pratiques qui stigmatisent ces personnes et les assignent à une position sociale de déviance ou de criminalité.

Avril 2025

Résuméexécutif

Ce rapport examine la criminalisation croissante des personnes sans-chez-soi en Belgique, malgrĂ© la prĂ©sence rĂ©currente de la lutte contre le sans-chez-soirisme Ă  l’agenda politique. En s’appuyant sur des analysesjuridiques,desdonnĂ©esrĂ©centeset des tĂ©moignages, il met en lumiĂšre les pratiquesadministrativesetrĂ©pressivesqui, loin de rĂ©soudre la problĂ©matique, aggravent la prĂ©caritĂ© des populations vulnĂ©rables. Ces politiques, notamment les sanctions administratives communales (SAC), les interdictions de comportements de survie dans l’espace public et la rĂ©pression desalternatives comme lesquat, traduisent une gestion punitive et inefficace dela pauvretĂ©

Le rapport identifie les principales consĂ©quences de ces pratiques : l’aggravation de l’exclusion sociale, le coĂ»t humain et financier Ă©levĂ© des politiques rĂ©pressives, et le maintien des personnes sans-chez-soi dans un cercle vicieux de prĂ©caritĂ© et de stigmatisation. Il souligne Ă©galement le rĂŽle nĂ©faste des discours stigmatisants et des pratiques discriminatoires,particuliĂšrementenversles personnes racisĂ©es et migrantes, qui sont sur-reprĂ©sentĂ©es parmi les populations sans-chez-soi.

Face Ă  ce constat, le rapport appelle Ă  des rĂ©formes structurelles pour une approche inclusive et respectueuse des droits humains. Les recommandations incluent l’abrogation des rĂšglements anti-mendicitĂ© etdesmesurescriminalisantlespratiquesde survie, la fin de l’utilisation discriminatoire des SAC, et le dĂ©veloppement de solutions pĂ©rennes comme le programme Housing First. Enfin, il prĂ©conise une politique de lutte structurelle contre la pauvretĂ©, l’investissement dans le logement social, et unemeilleurepriseenchargedesbesoinsen santĂ©mentaleet addiction.

Seule une approche fondĂ©e sur la justice sociale et l’inclusion permettra de rompre avec la logique punitive actuelle et de

garantir des solutions durables au sanschez-soirisme.

Introduction

MalgrĂ© la prĂ©sence rĂ©currente de la lutte contre le sans-chez-soirisme Ă  l’agenda politique, tant au niveau national que rĂ©gional,lenombredepersonnessans-chezsoi en Belgique continue de croĂźtre depuis plusdedix ans.

Selon le dernier dĂ©nombrement de la FondationRoiBaudouinen 2023,prĂšsde50 000 personnes seraient concernĂ©es par le sans-chez-soirisme, avec une concentration particuliĂšrement forte dans les grandes villes, notamment Bruxelles. Un rĂ©cent rapport rĂ©alisĂ© en dĂ©cembre 2024 par la KU Leuven et l’UC Louvain s’est focalisĂ© sur le sans-chez-soirisme dans les petites communes (0-15.000 habitants) fait Ă©tat de 23.226 personnes concernĂ©es. Bruss’help, organisme public chargĂ© de coordonner le secteur du sans-chez-soi dans la capitale, a recensĂ©, lors de son dernier dĂ©nombrement en 2022, plus de 7 100 personnes sans domicile fixe, dont un millier de mineurs. Entre2008et2022,lenombredepersonnes sans-chez-soi Ă  Bruxelles a presque quadruplĂ©. Ces chiffres, bien qu’impressionnants, sont largement sousestimĂ©s puisqu’ils excluent notamment les formes de sans-chez-soirisme cachĂ©s, qui affectent particuliĂšrement lesfemmes

A la hausse du sans-chez-soirisme structurel, s’ajoute ces derniĂšres annĂ©es l’impact de la « crise de l’accueil ». De nombreuses personnes en demande de protection internationale se retrouvent en effetprivĂ©esdeleurdroitĂ unhĂ©bergement etsontainsicontraintesdevivredanslarue. Les autoritĂ©s belges ont Ă©tĂ© condamnĂ©es plus de 9 000 fois par les tribunaux pour non-respect de leurs obligations internationales en matiĂšre d’accueil des demandeur·euse·sd’asile.Enjuillet2023,la Cour europĂ©enne des Droits de l’Homme, dans l’arrĂȘt Camara,aĂ©galementreconnula responsabilitĂ© de la Belgique pour ces manquements. Pourtant, en mars 2023, la

SecrĂ©taire d’État Ă  l’Asile et Ă  la Migration Nicole de Moor, a annoncĂ© la suspension de l’hĂ©bergement pour les hommes seuls demandeurs d’asile, une mesure jugĂ©e contraire aux droits fondamentaux et suspendueparleConseild’État.MalgrĂ©cette dĂ©cision, cette politique a Ă©tĂ© maintenue, avec pour effets de contraindre un nombre croissant de demandeur·euse·s d’asile de vivre dans la rue et d’aggraver encore la saturation des dispositifs d’aide, obligeant ces derniers Ă  prioriser des situations critiques et Ă  mettre en concurrence des populations vulnĂ©rables. En fĂ©vrier 2024, la Cour d’appel de Bruxelles a autorisĂ© des associations Ă  saisir jusqu’à 2,9 millions d’euros sur les comptes de Fedasil en raison du refus des autoritĂ©s de se conformer aux astreintesprononcĂ©esparlestribunaux.1 En juin 2024, plus de 4 000 personnes attendaient encore une place dans les centres d’accueil.

EnparallĂšle,l’annĂ©e2023aĂ©tĂ©marquĂ©epar une rĂ©pression policiĂšre sans prĂ©cĂ©dent ciblant les personnes sans-chez-soi. À titre d’exemple, un dĂ©ploiement policier massif a eu lieu Ă  la gare du Midi Ă  Bruxelles, oĂč des Ă©vacuations et interpellations ont Ă©tĂ© menĂ©es Ă  grande Ă©chelle.

S’il n’est pas criminel de vivre en rue ou de n’avoir pas de « chez-soi », on observe une criminalisation de fait de l’ensemble des stratĂ©giesdĂ©ployĂ©esparlespersonnessanschez-soi poursurvivreenrue. Denombreux comportements, directement liĂ©s au fait de vivredanslarueoudansdeshĂ©bergements defortune,peuventĂȘtresanctionnĂ©s,quece soit par desamendes ou desarrestations.

Cette criminalisation repose sur des politiques qui ne s’attaquent pas aux causes profondes du sans-chez-soirisme, mais cherchent Ă  invisibiliser les personnes concernĂ©es, perçues uniquement comme unenuisance.EllesemanifesteĂ traversdes rĂ©glementations spĂ©cifiques (I), entretenues par des discours stigmatisants

1 Cour d’Appel de Bruxelles, 23 janvier 2024.

et des pratiques administratives discriminatoires (II). Les consĂ©quences nĂ©fastes sont multiples et coĂ»tent cher Ă  l’ensemble de la sociĂ©tĂ© (III). Face Ă  ce constat,unesĂ©riederecommandationssont mises en avant afin de promouvoir la dĂ©pĂ©nalisation du sans-chez-soirisme(IV).

I. Une multiplicité de législations visant à criminaliser les sanschez-soi

De nombreuses mesures sont prises en Belgique pour restreindre ou interdire certains types de comportements dans l’espacepublic.Sicesmesuresnevisentpas toujours,Ă premiĂšrevue,spĂ©cifiquementles personnes sans-chez-soi, elles conduisent en rĂ©alitĂ© Ă  interdire de nombreuses activitĂ©s vitales et nĂ©cessaires Ă  la survie des personnes vivant en rue (a). Certaines alternatives Ă  la rue, comme le squat, font aussil’objetderĂ©glementationsrĂ©pressives, criminalisantlespersonnesquiyontrecours (b).

a) La criminalisation des pratiques quotidiennes des sans-chez-soi enrue

DescommunesĂ l’ÉtatfĂ©dĂ©ral,lessanctions se matĂ©rialisent Ă  tous les niveaux de pouvoir. Les communes se prĂ©valent de leursprĂ©rogativesenmatiĂšredesauvegarde de la salubritĂ©, la sĂ©curitĂ© et la tranquillitĂ© publiques afin d’interdire et sanctionner certains comportements liĂ©s au sans-chezsoirisme, via les rĂšglements communaux (i). Dans l’absolu, il s’agit d’apporter des restrictions sur certaines pratiques vitales liĂ©es Ă  la vie en rue et de criminaliser certainsusagesdel’espacepublic,commela consommation de drogue et d’alcool en rue (ii), visant et affectant spĂ©cifiquement les personnes sans chez-soi. Ces rĂšglements sont sanctionnĂ©s par des sanctions administrativescommunales(SAC),quisont des mesures punitives appliquĂ©es par une

autoritĂ© administrative pour sanctionner un comportement rĂ©prĂ©hensible, souvent sous forme d’une amende.

i. Les réglements communaux antimendicité

Bienquel'interdictiondelamendicitéaitété suppriméeduCodepénalbelgeen1993,2 on observe dans de nombreuses communes belges des rÚglements et des pratiques visantàencadreretlimiterlamendicité.Ces rÚglements posent de nombreux problÚmes quant au respect des droits fondamentaux des personnes en situation de grande précarité et violent les conditions définies dans la jurisprudence nationale et européenne en la matiÚre.

Sur le plan national, le Conseil d’État a rappelĂ©, dans un arrĂȘt du 6 janvier 2015, que : « la mendicitĂ© ne peut pas ĂȘtre considĂ©rĂ©e en elle-mĂȘme comme un trouble Ă  l’ordre public, mĂȘme si elle cause un malaise dans la population ; toutefois, sa pratique Ă  certains endroits, Ă  certains moments et selon certaines modalitĂ©s peut ĂȘtre interdite, dans le respect du principe de proportionnalitĂ© ». Au niveau europĂ©en, l’arrĂȘt Lacatus c. Suisse du 19 avril 2021 de la Cour europĂ©enne des droits de l’homme Ă©tabli qu’une interdiction gĂ©nĂ©rale de la mendicitĂ©, surtout lorsqu’elle est la seule option de survie, viole l’article 8 de la Convention EuropĂ©enne des Droits de l’Homme (CEDH). La Cour souligne qu’empĂȘcher les personnes en situation de pauvretĂ© de mendier pour subvenir Ă  leurs besoins fondamentaux porte atteinte Ă  leur dignitĂ© humaine. Une interdiction partielle peut nĂ©anmoins ĂȘtre admise, Ă  condition de reposer sur de « solides motifs d’intĂ©rĂȘt public ». Par consĂ©quent, les communes ne peuvent plus interdire la mendicitĂ© de maniĂšre absolue, mais elles peuvent la rĂ©glementer dans le cadre de leurs compĂ©tences en matiĂšre de salubritĂ©, sĂ©curitĂ©et tranquillitĂ©publiques.

2 Au travers l’abrogation de la loi interdisant le vagabondage et la mendicitĂ©.

En pratique, de nombreuses communes belges contournent ces limites lĂ©gales en Ă©dictant des rĂšgles si restrictives que mendier devient pratiquement impossible. Une Ă©tude rĂ©cente de l’Institut fĂ©dĂ©ral des droitshumains(IFDH)etduServicedelutte contre la pauvretĂ© montre qu’au sein des 581 communes belges, 305 disposent d’un rĂšglement sur la mendicitĂ©, et 253 d’entre elles prĂ©voient des dispositions jugĂ©es problĂ©matiques au regard des droits humains.

Souvent, ces rĂšgles visent des pratiques spĂ©cifiques (par exemple, mendier avec des enfants ou des animaux), mais leur mise en Ɠuvre,danslamajoritĂ©descas, nerespecte pas les exigences de l’arrĂȘt Lacatuș. Dans certaines communes, on peut infliger des amendes allant jusqu’à 350 euros pour les adultes et 175 euros pour les mineurs ou mĂȘme confisquer l’argent rĂ©coltĂ©. Dans la plupart des cas, il n’existe pas de contrĂŽle rĂ©el sur la façon dont ces rĂšglements sont appliquĂ©s, laissant Ă  la police une grande latitudepour sanctionnerqui elleveut.

« Les rÚgles concernant la mendicité, l'état d'ébriété et la consommation de drogues ou d'alcool sont appliquées de maniÚre arbitraire par les agent·e·s de sécurité. »

DiogĂšnes

Sous couvert de lutte contre les troubles Ă  l’ordre public, de plus en plus de communes organisentenrĂ©alitĂ©uneinterdictionpureet simple de la mendicitĂ©, ce qui permet un retour Ă  une forme de rĂ©pression de celle-ci : bien qu’il soit affirmĂ© qu’il ne saurait ĂȘtre question de criminalisation de la mendicitĂ©, danslesfaitsc’estpourtantbiendecelaqu’il s’agit. Ces initiatives font de la mendicitĂ© une incivilitĂ© et transforment symboliquement les personnes sans-chezsoi en dĂ©linquant·e·s.

ii. Les restrictions sur des comportements spĂ©cifiques dans l’espace public

Les autoritĂ©s communales adoptent des rĂšglements qui limitent voire interdisent certaines pratiques essentielles Ă  la survie dans l’espace public, comme dormir, s’abriter, uriner ou se reposer dans des espaces publics. Bien qu’officiellement motivĂ©esparlemaintiendelasĂ©curitĂ©oude la propretĂ©, ces mesures touchent surtout les personnes sans-chez-soi, qui n’ont pas d’alternative pour rĂ©aliser ces actes quotidiens. Cette logique punitive s’observe Ă©galement dans la gestion des consommations de drogues et d’alcool dans l’espacepublic,renforçantlamarginalisation depersonnesdĂ©jĂ  vulnĂ©rables.

SelonlerĂšglementgĂ©nĂ©raldepolice,« Il est interdit d’uriner ou de dĂ©fĂ©quer sur l’espace public (
)», bien que l’espace public soit dotĂ© de trĂšs peu de sanitaires publics accessibles. Cette situation impacte particuliĂšrement les femmes sans domicile, qui,en plusdedevoiraffronterune absence d'infrastructures adaptĂ©es, se retrouvent exposĂ©es Ă  une double vulnĂ©rabilitĂ©, physiqueet sociale.

D’autres restrictions concernent les transportspublics,oĂčilestinterditdedormir dansouauxabordsdesstations,3 malgrĂ©un manque Ă©vident d’abris chauffĂ©s en hiver. De mĂȘme, la construction d’abris, bien que reprĂ©sentant une solution de survie, est souvent assimilĂ©e Ă  une occupation illĂ©gale de l’espace public. Ces rĂ©glementations, qui interdisent des comportements liĂ©s Ă  la survie quotidienne, contribuent Ă  enfermer les personnes sans domicile dans un cercle vicieux de sanctions et d’exclusion

L’interdiction de consommer de l’alcool ou d’autres substances dans l’espace public illustrebiencettelogique :elles’applique« à tout le monde » mais, dans les faits, les

3 Voir par exemple : RĂšgles de transport de la STIB fixĂ©e par l’ArrĂȘtĂ© du Gouvernement de la RĂ©gion de Bruxelles-Capitale du 13 dĂ©cembre 2007 fixant

certaines conditions d'exploitation des transports en commun.

personnes sans-chez-soi n’ont pas la possibilitĂ© de boire ailleurs que dans la rue. Dans le centre de Bruxelles, cette interdiction mentionne explicitement le « publicbas seuil et prĂ©carisĂ© ».

« À Bruxelles, la criminalisation par l’interdiction de boire de l’alcool dans l’espace public est assez violente. On passe par des lois qui ne visent pas directement les sans-chez-soi, car c’est interdit, donc ça vise tout le monde, mais au final ce n’est appliquĂ© qu’aux personnes sans chez soi. »

SyndicatdesImmenses

Des organisations telles que DUNE, L’Îlot, la Ligue des droits humains, l’AMA et DoucheFLUX ont dĂ©noncĂ© ces mesures dans une carte blanche intitulĂ©e « Chasser les plus prĂ©cairesdel’espacepublicest unepolitique violente et irresponsable ». Elles ont notamment soulignĂ© le caractĂšre profondĂ©ment stigmatisant de ces rĂšglements qui renforcent indirectement l’exclusion sociale des personnes consommatrices en situation de grande prĂ©caritĂ©.

Des organisations telles que DUNE, L’Îlot, la Ligue des droits humains, l’AMA et DoucheFLUX ont dĂ©noncĂ© ces mesures dans unecarteblancheintitulĂ©e«Chasserlesplus prĂ©cairesdel’espacepublicestunepolitique violente et irresponsable ». Elles ont notamment soulignĂ© le caractĂšre profondĂ©ment stigmatisant de ces rĂšglements qui renforcent indirectement l’exclusion sociale des personnes consommatrices en situation de grande prĂ©caritĂ©.

Or, de nombreuses Ă©tudes dĂ©montrent que la criminalisation de ces comportements n’a aucun effet dissuasif et ne fait qu’exacerber la marginalisation des personnes concernĂ©es. Une approche fondĂ©e sur la rĂ©duction des risques, inspirĂ©e des modĂšles de dĂ©criminalisation, dĂ©jĂ  en place dans plusieurs pays europĂ©ens, permettrait d’aborderlaquestionsousunangledesantĂ© publique plutĂŽt que sous celui de la rĂ©pression.

« La consommation de drogues c’est aussi beaucoup une stratĂ©gie d’auto-mĂ©dication pour juste rĂ©sister Ă  la situation. »

Doucheflux

Si l’on peut comprendre que les autoritĂ©s cherchent Ă  protĂ©ger les citoyens des troubles Ă  l’ordre public, dans l’accomplissement leur mission lĂ©gale, cela ne devrait pas se faire au dĂ©triment des droitsfondamentaux desplusdĂ©munis.

b) La criminalisation du squat, pourtantunealternativeĂ larue

La criminalisation ne se limite pas Ă  la vie dans la rue. Elle s’étend aux alternatives possibles, comme le squat, ainsi qu’aux locataires qui se maintiennent dans leur logement malgrĂ© un ordre d’expulsion.

Depuis 2017, l’article 442/1 du Code PĂ©nal criminalise l’occupation sans droit dans un bien non habitĂ© appartenant Ă  autrui. La peineprĂ©vuepourcetteinfractionvaried’un emprisonnement de huit jours Ă  un mois, assorti ou non d’une amende de 26 Ă  100 euros. En cas de non-respect d’une ordonnance d’évacuation, les sanctions peuvent allerjusqu’à un an de prison et une amendede26 Ă  200 euros.

« Avec la loi anti-squat, il y a quand mĂȘme des impacts aussi. Ça devient une infraction pĂ©nale que de squatter. Donc, tu as des risques d'amende, tu as des risques de prison. Avant 2017, ça n’existait pas. »

InfirmiersdeRue

En2022,laloiaĂ©tĂ©modifiĂ©epourtransfĂ©rer la compĂ©tence d’expulsion du procureur du Roiaujuged’instruction,Ă lasuited’un arrĂȘt de la Cour constitutionnelle de2020.LaCour avait jugĂ© que les ordres d’expulsion Ă©mis par les procureurs violaient les droits de la dĂ©fense. DĂ©sormais, le procureur doit obtenirl’autorisationd’unjuged’instruction, qui dispose de 72 heures pour vĂ©rifier la lĂ©galitĂ© et la proportionnalitĂ© de la

demande.4 Les occupant·e·s doivent ĂȘtre entendus, sauf circonstances exceptionnelles, et peuvent introduire un recours suspensif dans un dĂ©lai de huit jours.

Cependant, en pratique, ces garanties procĂ©durales sont souvent contournĂ©es. De nombreuses expulsions sont effectuĂ©es sur requĂȘte unilatĂ©rale, c’est-Ă -dire sans convoquer ni entendre les occupant·e·s, ce qui va Ă  l’encontre des principes fondamentaux du droit Ă  un procĂšs Ă©quitable. La Ligue des Droits Humains a dĂ©noncĂ© cette tendance inquiĂ©tante, soulignant que mĂȘme lorsque l’identitĂ© des occupants est connue, ces procĂ©dures sont appliquĂ©es sans tenir compte des droits de la dĂ©fense. On ne doit jamais faire l’économie du contradictoire et les recours doiventtoujoursĂȘtresuspensifslorsquesont en jeux des droitshumains.

Cette restriction drastique des possibilitĂ©s concrĂštes de squat aggrave encore la crise du logement en Belgique. Alors que des milliers de logements vides restent inoccupĂ©s,larĂ©pressiondessquatspriveles personnes sans-chez-soi d’une des seules alternativesĂ  la rue.

II. Unecriminalisationentretenue parlesdiscoursstigmatisantset lespratiquesdiscriminatoires

Depuis les années 2000, une tendance croissante se dessine, portée par des discours sécuritaires, visant à éliminer le sans-chez-soirisme de certains lieux publics (a). Cela est d'autant plus problématique que ce phénomÚne se traduit notamment par une utilisation discriminatoire des SAC (b) etunesur-criminalisationdespersonnes racisées et exilées (c).

a) Faire disparaütre les personnes sans-chez-soide l’espace public : unchoixpolitique

La criminalisation du sans-chez-soirisme repose largement sur des stĂ©rĂ©otypes nĂ©gatifs qui associent les personnes sans domicile Ă  la dĂ©linquance, Ă  la saletĂ© ou encore Ă  la violence. Ces reprĂ©sentations biaisĂ©es servent de justification aux politiques rĂ©pressives mises en place par de nombreuses communes, qui cherchent davantage Ă  Ă©loigner ces populations de l’espace public qu’à leur proposer des solutionsdurables.

A Mons, lors des Ă©lections communales d’octobre2024,George-LouisBouchez,pour ne citer que lui, a fait de la lutte contre la mendicitĂ© son cheval de bataille avec un slogancomme« tropdemendicitĂ©tuenotre gĂ©nĂ©rositĂ© », et des discours associant directement et sans nuance les personnes sans-chez-soi Ă  la consommation de drogue et Ă  la violence.

« La criminalisation du sans-abrisme vise Ă  les faire disparaĂźtre de l’espace public sans rĂ©soudre le problĂšme. À Bruxelles, certaines zones leur sont interdites, ce qui ne fait que les dĂ©placer sans apporter de solution. » - L’Ilot

Ce type de rhĂ©torique se traduit par des opĂ©rations policiĂšres visant Ă  expulser les sans-chez-soi des centres urbains. À l’étĂ© 2023, une intervention massive a eu lieu Ă  la Gare du Midi, Ă  Bruxelles, aprĂšs une annonce du gouvernement fĂ©dĂ©ral. Plus d’une cinquantaine de personnes ont Ă©tĂ© interpellĂ©es, majoritairement sans-papiers. Les acteurs de terrain, comme l’Ilot, ont surtout observĂ© comme consĂ©quence principale le dĂ©placement de cette population un peu plus loin Ă  Anderlecht ou Ă Saint-Gilles,sansapporteraucunesolution au problĂšme.

4 Art. 12 annulé de la loi du 18 octobre 2017 relative à la pénétration, à l'occupation ou au séjour illégitimes dans le bien d'autrui et l'article exécutif 442/1 §1 du

Code pénal remplacé par la Loi du 6 décembre 2022 visant à rendre la justice plus humaine, plus rapide et plus ferme IIbis, art. 58.

Les rĂ©glementations locales jouent Ă©galement un rĂŽle dans cette criminalisation. À Bruxelles, le rĂšglement gĂ©nĂ©ral de police impose aux personnes prĂ©sentes dans l’espace public de se conformer immĂ©diatement aux injonctions de la police. En pratique, ces rĂšgles sont appliquĂ©es de maniĂšre arbitraire et discriminatoire, ciblant avant tout les personnessans-chez-soi.

ÀNamur,despoliciersont rapportéàlapresse avoir reçu des consignes explicites pour « faire la chasse aux SDF » et « verbaliser systĂ©matiquement » des infractions comme la consommation d’alcool sur la voie publiqueou la mendicitĂ©.

Les dĂ©placements forcĂ©s et la traque permanente des personnes sans-chez-soi ont des effets dĂ©lĂ©tĂšres sur leur bien-ĂȘtre. L’instabilitĂ© et l’insĂ©curitĂ© constante entraĂźnent une dĂ©tĂ©rioration de la santĂ© physique et mentale de ces populations, dĂ©jĂ  vulnĂ©rables.

« L’épuisement physique et l’instabilitĂ© des personnes sans-chez-soi aggravent les problĂšmes de santĂ© mentale et favorisent les addictions, souvent utilisĂ©es pour survivre au stress et Ă  la faim. »

Doucheflux

Le dĂ©placement des personnes sans-chezsoi porte aussi atteinte au travail d’accompagnement des travailleur·euse·s sociaux. Ce travail se rĂ©alise avec des personnesdontleseulmoyendecontactest la rencontre physique.

Les politiques de dĂ©placement des personnes sans-chez-soi ne rĂ©solvent en rien le sans-chez-soirisme, elles ne font que le rendre moins visible aux yeux du grand public. DerriĂšre ces mesures, il n’existe aucunevĂ©ritablevolontĂ©politiqued’apporter

une solution structurelle au problÚme du logement et dela grandeprécarité.

b) L’instrumentalisation des sanctions administratives communales(SAC)

Les sanctions administratives communales (SAC) se définissent comme étant « des actes administratifs qui infligent une pénalité à une personne en raison d'un comportement contraire aux normes applicables, qu'il s'agisse d'une amende ou de toute autre mesure punitive pécuniaire ou non »5

Initialement introduites en 1999 pour dĂ©sengorger les tribunaux, leur usage s’est considĂ©rablementĂ©largiaveclaloidu24juin 2013. Aujourd’hui, elles sont devenues l’outil privilĂ©giĂ© des communes pour rĂ©primer divers comportements dans l’espace public. Cependant, leur application soulĂšve de nombreuses prĂ©occupations, en particulierpourlespersonnesensituationde grandeprĂ©caritĂ©.

En thĂ©orie, les SAC sont destinĂ©es Ă  sanctionner des infractions mineures, comme des nuisances sonores ou des incivilitĂ©s. Toutefois, dans la pratique, elles sont souvent appliquĂ©es de maniĂšre discriminatoire et touchent de maniĂšre disproportionnĂ©e les populations vulnĂ©rables, en particulier les personnes sans-chez-soi. À Bruxelles-Ville, par exemple, l’interdiction de consommer de l’alcool est assortie de SAC spĂ©cifiquement destinĂ©esĂ un« public bas seuil et prĂ©carisĂ© qui prĂ©sente souvent, en surplus de ses assuĂ©tudes, des troubles psychiatriques ou analogues nĂ©cssitant un accĂšs aux services d’assistance psychologique, mĂ©dicale et sociale. »6

De plus, mĂȘme lorsque les rĂšglements sont d’apparence gĂ©nĂ©rale, leur mise en Ɠuvre

5 P. GOFFAUX, Dictionnaire de droit administratif, Bruxelles, Larcier, 2022, p. 599-614.

6 D. TATTI, « Sanctions administratives communales et transaction pénale : punition pour tous-tes ?

», Chronique de la Ligue des droits humains n°207, juin 2024, p. 22.

rĂ©vĂšle une application discriminatoire. Les forces de l’ordre utilisent frĂ©quemment les SAC pour restreindre la libertĂ© de mouvement et criminaliser les stratĂ©gies de surviedespersonnesvivant en rue.

Au-delĂ  de leur effet immĂ©diat, les SAC ont des consĂ©quences durables pour les personnes sans-chez-soi. De nombreux acteurs de terrain, notamment ceux impliquĂ©s dans la mise en Ɠuvre de programmes d’accompagnement en logement Housing First, rapportent frĂ©quemment des situations oĂč, au moment de la remise en logement, les individus se retrouvent confrontĂ©s Ă  des dizaines, voire des centaines d’amendes impayĂ©es, ce qui aggrave leur prĂ©caritĂ© Ă©conomique et compromet leur rĂ©insertion durable dans la sociĂ©tĂ©.

L’Institut de Gestion de l’Environnement et d’AmĂ©nagement du Territoire mĂšne actuellementun projet avec l’institutfĂ©dĂ©ral UNIA pour analyser leur application disproportionnĂ©eauxpersonnesensituation de vulnĂ©rabilitĂ©. ParallĂšlement, au niveau europĂ©en, l’ONG Justice Collective a rĂ©cemment initiĂ© une campagne auprĂšs des Nations Unies pour dĂ©noncer ce type d’amendes qui frappent les plus fragiles et pour exiger des garanties procĂ©durales minimales dans ces procĂ©dures extrajudiciaires.

Loin de remplir leur objectif initial de simplification judiciaire, les SAC sont devenuesunoutilderĂ©pressionquiaccentue l’exclusion sociale. Leur application ciblĂ©e contre les personnes sans-chez-soi ne fait qu’aggraverleurprĂ©caritĂ©etcompliquerleur accĂšsĂ  dessolutionsde relogement.

c) La sur-criminalisation des personnesraciséesetexilées

Les défis associés aux mécanismes judiciaires étatiques comprennent des

facteurs tels que l'Ă©loignement gĂ©ographique des tribunaux, ce qui entrave l'accĂšs Ă  la justice pour les populations isolĂ©es. De plus, ces mĂ©canismes sont confrontĂ©s Ă  des problĂšmes liĂ©s Ă  la corruption et Ă  l'indĂ©pendance de la justice, ce qui peut compliquer le processus de recherche de rĂ©paration pour les victimes. Les organisations non-gouvernementales engagĂ©es dans la protection des droits humains se heurtent frĂ©quemment Ă  la difficultĂ© de fournir des preuves, celles-ci pouvantĂȘtredifficilesĂ obtenir,dĂ©truitesou retenues par les parties concernĂ©es. De surcroĂźt, les diverses institutions Ă©tatiques chargĂ©es de rĂ©soudre des conflits similaires manquent d'harmonisation dans leurs mandats et leurs approches, ce qui peut gĂ©nĂ©rer des incohĂ©rences dans la recherche desolutions.

Ces personnes sont particuliÚrement ciblées par les pratiques répressives et discriminatoires en matiÚre de sans-chezsoirisme. La situation des personnes exilées est marquée par une criminalisation croissante

Les politiques migratoires de l'Union EuropĂ©enne et des États membres s'oriententdeplusenplusversunepratique decriminalisation,d'exclusionetdeviolence Ă l'encontredespersonnesendĂ©placement.7 Le recours accru au profilage discriminatoire, Ă  la dĂ©tention, et Ă  l'expulsion rend la situation des personnes migrantesplusprĂ©caire quejamais.

Ce virage sécuritaire se traduit notamment par un renforcement des contrÎles migratoires,un durcissement des conditions de détention, des restrictions accrues au droit d'asile, ainsi que la criminalisation des ONG de recherche et de sauvetage en mer. Les politiques d'externalisation des frontiÚres, qui délÚguent la gestion des flux migratoires à des pays tiers (comme la Libye, le Maroc, la Turquie, etc.), ont

7 Cette tendance est encore plus marquĂ©e par l’adoption du « Nouveau Pacte sur la migration et l'asile » adoptĂ© en 2021.

contribué à l'augmentation de la migration irréguliÚre et à la précarisation accrue des personnesmigrantes.

Ces politiques migratoires maintiennent les personnes migrantes dans des situations d’extrĂȘmeprĂ©caritĂ©,lesprivantd’unaccĂšsĂ  un chez-soi. La « crise de l’accueil » et les dĂ©faillances de l’Etat belge Ă  fournir un hĂ©bergementauxpersonnesendemandede protectioninternationalenefontqu’aggraver lesans-chez-soirisme.

« Notre public est composĂ© essentiellement d’hommes noirs et d’origine arabes sans papier. Ils subissent une criminalisation trĂšs forte et des pratiques policiĂšres violentes. »

Doucheflux

Par ailleurs, la discrimination Ă  l’égard des Roms et des Gens du voyage est largement rĂ©pandue en Belgique. Les restrictions urbanistiques imposĂ©es Ă  leurs lieux de vie contribuent Ă  leur prĂ©carisation. Bien que leurscaravanessoientconsidĂ©rĂ©esparleurs occupants comme leur rĂ©sidence principale, elles sont souvent qualifiĂ©es de logements de loisirs ou de rĂ©sidences secondaires par les rĂšglements locaux.8 Cela empĂȘche leur installation sur des terrains rĂ©sidentiels, mĂȘme lorsqu’ils en sont propriĂ©taires, et peutentraĂźnerdesexpulsionsarbitraires.En parallĂšle, le manque criant de terrains adaptĂ©s en Belgique pousse de nombreuses famillesĂ  occuperillĂ©galementdes espaces, les exposant Ă  des sanctions et Ă  une instabilitĂ©accrue.

Leur situation est aggravĂ©e par des pratiques administratives discriminatoires, notamment en matiĂšre de domiciliation. De nombreuses communes refusent l’adresse derĂ©fĂ©rence, privant ainsi cespersonnesde l’accĂšs Ă  des prestations sociales essentielles. Cette exclusion systĂ©mique alimente leur stigmatisation et les rend plus

vulnérables aux contrÎles policiers et aux amendes administratives.

La criminalisation du sans-chez-soirisme ne touche pas tous les groupes de la mĂȘme maniĂšre. Les personnes migrantes et racisĂ©es sont plus souvent ciblĂ©es, que ce soit par des politiques sĂ©curitaires ou des barriĂšres administratives

III. Coûtsetconséquencesdela criminalisationdusans-chezsoirisme

Dans le contexte de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo (RDC), oĂč l’exploitation des ressources naturelles est un secteur crucial de l’économie, les violations des droits humains dans le cadre des activitĂ©s des industries extractives sont en augmentation constante.. Et, malgrĂ© ces dĂ©fis persistants, le pays tarde toujours Ă  Ă©laborer une politique de transition Ă©nergĂ©tiqueouunpland'actionnationalĂ la hauteurdes enjeux.

Lespersonnessans-chez-soisontpénalisées pour leurs stratégies de survie, accumulant amendes et arrestations sans échappatoire. Faute de défense adaptée, elles basculent souvent de la rue à la prison (a). Ces politiquesrépressivesengendrentdescoûts, directsetindirects,quidépassentlargement ceux requis pour des politiques sociales structurelles, soulignant leur inefficacité et leurinjustice (b)

a) Le cercle vicieux: de la rue Ă  la prison

La criminalisation des personnes sans-chezsoi ne mĂšne pas toujours Ă  des sanctions pĂ©nales immĂ©diates, mais elle favorise un cycle qui les conduit souvent en prison. L'absence d'adresse, les difficultĂ©s d’accĂšs Ă  la justice et l’impossibilitĂ© de rĂ©insertion

8 Voir : Vlaamse Wooncode, art. 4§1 et 5§3 ; Code wallon du logement, art. 22bis ; Code bruxellois du logement, art. 2§1 et art. 191.

durable aggravent leur marginalisation et leurprécarité.

L’absence d’une adresse fixe empĂȘche de nombreuses personnes sans-chez-soi de recevoirleurs convocationsjudiciaires ou de suivre leurs procĂ©dures administratives. En consĂ©quence, elles se retrouvent frĂ©quemment jugĂ©es par dĂ©faut, sans avoir eulapossibilitĂ©deprĂ©senterleurdĂ©fenseou d’ĂȘtre reprĂ©sentĂ©es.

« La majorité des personnes sans-abri se font condamner par défaut aussi, car ils ne sont pas au courant des condamnations, ils prennent donc la peine maximale. »

Doucheflux

En Belgique, l’absence d’un domicile exclut Ă©galement ces personnes des mesures alternativesĂ  laprivationdelibertĂ©,comme le placement sous bracelet Ă©lectronique ou lalibĂ©ration anticipĂ©e.

« Les personnes qui n’ont pas de possibilitĂ© de se domicilier quelque part restent plus longtemps en prison que quelqu’un d’autre. Elles n’ont pas accĂšs aux libĂ©rations prĂ©ventives ou sous bracelet Ă©lectronique.» -

DiogĂšnes

À leur sortie, les personnes sans chez-soi n’ont souvent aucune solution de rĂ©insertion. Sans accompagnement, elles retournent rapidement Ă  la rue. Cette transition brutale sans solution d’accompagnement favorise un retour rapide dans des mĂ©canismes de survie qui conduisent souvent Ă  la rĂ©cidive, et, dans certainscas,au retour en prison.

Enfin, les dettes accumulĂ©es Ă  cause des amendes impayĂ©es rendent leur rĂ©insertion encoreplusdifficile.Certainespersonnes,au moment de trouver un logement, voient leurs comptes bancaires immĂ©diatement saisis,cequilesreplongedansuneprĂ©caritĂ© extrĂȘme.PourpallierceproblĂšme,certaines associations, comme Infirmiers de rue, collaborentavecdesmĂ©diateursdedetteset des administrateurs de biens afin de gĂ©rer ces situations, mais le risque de voir

ressurgirdevieillesamendesoudesdossiers rouvertsdemeure élevé.

« Lorsque les personnes sans-chez-soi ont enfin accĂšs Ă  un logement, d’un coup, toutes les amendes qu’elles ont pu recevoir leur tombent dessus et elles se retrouvent ainsi endettĂ©es. » - Infirmiersderue

Ces constats mettent en lumiĂšre non seulement les inĂ©galitĂ©s face Ă  la peine que subissent les personnes sans-chez-soi, mais aussi l’absence de politiques adaptĂ©es pour accompagner les sortant·e·s de prison vers unerĂ©insertion durable.

b) Quand sanctionner coûte plus cherquereloger

Les politiques de criminalisation des personnes sans-chez-soi ne sont pas sans consĂ©quences sur les finances publiques. Ellesinduisent en effet des coĂ»ts structurels importants en matiĂšre de sĂ©curitĂ© (mobilisation des forces de l’ordre), de justice (administration et jugements des dossiers), ainsi que des frais liĂ©s Ă  l’incarcĂ©ration lorsqu’elle a lieu. Ces coĂ»ts augmentent d’autant plus que la criminalisation, loin de rĂ©soudre le problĂšme, renforce la vulnĂ©rabilitĂ© socioĂ©conomiquedes personnes sans-chez-soi.

Une Ă©tude rĂ©alisĂ©e par le DĂ©partement DULBEA de l’UniversitĂ© Libre de Bruxelles et le Syndicat des Immenses, a comparĂ© le coĂ»t moyen annuel d’une personne sanschez-soi Ă  celui de sa rĂ©insertion dans un logement.Les conclusions sont frappantes : maintenir une personne dans une situation de rue coĂ»te souvent autant voire plus cher que de la rĂ©insĂ©rer durablement dans un logement.

L’étude identifie 18 catĂ©gories de coĂ»ts, rĂ©parties entre coĂ»ts directs, indirects et pertes de recettes publiques. Bien que le coĂ»t par individu varie selon l’utilisation des

services9, les chiffres dĂ©montrent que l’approcheactuelledegestiondusans-chezsoirisme, dominĂ©e par des mesures rĂ©pressives, engendre des dĂ©penses considĂ©rables.

Pour Ă©valuer les coĂ»ts liĂ©s Ă  la remise durable enlogement,l’études’appuiesurles dispositifs Housing First, un programme dĂ©diĂ© aux personnes qui ont des problĂ©matiques sĂ©vĂšres pour les accompagner de maniĂšre intensive et inconditionnelle vers le retour dans un logement. BasĂ© sur un relogement rapide, il permet d’accĂ©der Ă  un domicile stable et de bĂ©nĂ©ficier de l’accompagnement d’une Ă©quipe pluridisciplinaire Ă  l’écoute du besoin des personnes, sans condition ni prĂ©-requis et d’un accĂšs volontaire aux soins.

En Belgique, le programme a fait l’objet d’une phase-test de 3 ans Ă©valuĂ©e en continu,aucoursdelaquelleilaĂ©tĂ©observĂ© que90%despersonnessesontmaintenues dansleurlogementetqu’ellesprĂ©sententun meilleurĂ©tatdesantĂ©aprĂšs1Ă 2ans.Cette Ă©valuation a Ă©galement permis de montrer qu’en 2 ans, les coĂ»ts individuels liĂ©s aux sĂ©jours hospitaliers ont diminuĂ© de 46 %. Les coĂ»ts estimĂ©s dans cette Ă©tude pour la remiseenlogement sontdetroisordres :les aidessociales,lesrevenusderemplacement et l’accompagnement.10

Ces investissements initiaux, bien qu'importants, sont souvent infĂ©rieurs aux coĂ»ts cumulĂ©s du sans-chez-soirisme et de sa criminalisation. Le coĂ»t moyen liĂ© Ă  l’utilisation des services variait entre40 000 et 50 000 € par personne sans-chez-soi en 2019. En se basant sur l’expĂ©rience des programmes Housing First, le coĂ»t d’un logement social ou privĂ© avec un accompagnementpermettantauxpersonnes sans-chez-soi desortirdela ruecoĂ»te entre

33 000 et 70 000 € selon le besoin d’accompagnement. Comme le conclut l’étude, « le sans-chez-soirisme n’est pas une fatalitĂ© et il peut ĂȘtre combattu sans coĂ»ter nĂ©cessairement plus cher que le sans-chez-soirisme en lui-mĂȘme ».

Face Ă  ces constats, il devient Ă©vident que les mesures rĂ©pressives ne rĂ©pondent pas Ă  la problĂ©matique du sans-chez-soirisme. Il estautantvoirepluscoĂ»teuxdecriminaliser que de lutter structurellement contre la pauvretĂ©. Si l’on souhaite permettre Ă  ces personnes de sortir de la grande pauvretĂ©, des mesures structurelles en matiĂšre de logement,d’accĂšsĂ lasantĂ©,Ă l’énergieetĂ  l’emploidevraientĂȘtreprioritairementmises Ă  l’agenda.

IV. La criminalisation n’est pas la solution:recommandations

Pour mettre fin Ă  la criminalisation du sanschez-soirisme, il est nĂ©cessaire d’agir sur l’ensemble de ces leviers. Au niveau local et communal, de nombreuses rĂ©formes peuvent ĂȘtre menĂ©es pour ne plus criminaliser les personnes sans-chez-soi aussi bien dans les rĂšglements communaux que dans les pratiques policiĂšres (a). Au niveau de l’ensemble de la sociĂ©tĂ©, les mĂ©dias tout comme les responsables politiques ou encore les organisations de la sociĂ©tĂ©civileontunrĂŽlemajeurĂ jouerpour dĂ©construire les stĂ©rĂ©otypes et porter un contre-narratif sur la pauvretĂ© et le sanschez-soirisme (b), afin que des mesures puissent ĂȘtre portĂ©es et implĂ©mentĂ©es au niveau fĂ©dĂ©ral pour lutter durablement contrelescausesstructurellesdusans-chezsoirisme plutĂŽt que de punir les personnes sans-chez-soi (c).

9 De plus de 85 000 € pour un homme ayant des problĂšmes de santĂ© mentale, Ă  moins de 30 000 € pour un individu n’utilisant pratiquement aucun service.

10 Aides sociales : Prime d'installation ; Garantie locative ; Allocation de loyer ; Allocation de

relogement ; Tarif social énergie. Revenus de remplacement : Allocation de chÎmage ; Incapacité de travail primaire ; Invalidité ; Revenu d'intégration sociale. Accompagnement : Accompagnement traditionnel et Housing First.

a) Les personnes sans-chez-soi ne doivent plus ĂȘtre criminalisĂ©es pour ce qu’elles sont

Le premier levier d’action se situe au niveau local et communal. Les autoritĂ©s locales disposent d’un grand pouvoir en matiĂšre de criminalisation ou de prise en charge des personnes sans-chez-soi. Il est nĂ©cessaire de se mobiliser pour porter un changement systĂ©matique afin d’abolir d’abolir les rĂšglements communaux criminalisant, d’uniformiser l’accĂšs aux droits et d’amĂ©liorer la prise en charge des populationssans-chez-soi.

 Abolir les rĂ©glements anti-mendicitĂ© ne doivent plus ĂȘtre criminalisĂ©es pour ce qu’elles sont a

Les communes doivent abroger les rĂšglements anti-mendicitĂ© non conforme Ă  l’arrĂȘt Lacatus ainsi que les lĂ©gislations interdisant des comportements intrinsĂšquement liĂ©s Ă  la situation de sanschez-soirisme, comme dormir dans l’espace publicou construiredes abrisde fortune.

Lenouvel ccorddegouvernementDeWever intensifie la rĂ©pression dans les espaces publics, notamment dans les gares et les transports, avec un objectif explicite de « combattrelacriminalitĂ©,lesdĂ©litsetlesansabrisme »11. Il est crucial d’empĂȘcher l’adoption de nouvelles rĂ©glementations rĂ©pressives visant les personnes sans-chezsoi,qui transforment lespratiquesde survie en dĂ©lits.

 Sortir de l’approche par la sanction et l’utilisation discriminatoire des SAC

L’accord de gouvernement renforce le recours aux SAC pour lutter contre les nuisances, avec une politique de tolĂ©rance zĂ©ro et de sanctions immĂ©diates autour des gares, notamment Ă  Bruxelles-Midi. Il envisage Ă©galement d’y inclure de nouvelles infractions dĂ©pĂ©nalisĂ©es dans le cadre de la

réformeduCodepénal,élargissantencorele champ des sanctionsadministratives.

Il est essentiel de revoir ces mĂ©canismes rĂ©pressifs, qui engendrent des coĂ»ts humains et sociaux considĂ©rables, et de privilĂ©gier une approche axĂ©e sur l’aide sociale. Les SAC, souvent appliquĂ©es de maniĂšre discriminatoire, aggravent la prĂ©caritĂ© en creusant l’endettement des personnes.

 Uniformiser et faciliter l’accĂšs aux droits

Les autoritĂ©s locales doivent s’engager Ă  garantir des droits positifs pour les personnes sans-chez-soi en inscrivant cette dĂ©marchedanslespolitiquespubliqueseten lĂ©gifĂ©rant de maniĂšre adĂ©quate. Actuellement, l’accĂšs Ă  des droits sociaux fondamentaux, tels que l’aide mĂ©dicale urgente(AMU),varieconsidĂ©rablementd’un CPAS Ă  l’autre. De plus, avec le nouvel accord de gouvernement, les futurs primoarrivants devront attendre 5 ans avant d’avoir droit Ă  l’aide sociale. Il est essentiel d’uniformiser les critĂšres d’éligibilitĂ©, de simplifier les procĂ©dures administratives et d’abaisser les seuils d’accĂšs pour ces droits

Afin de garantir un accĂšs effectif aux droits, des initiatives comme les maraudes, qui vont directement Ă  la rencontre des personnes sans-chez-soi dans la rue, doivent ĂȘtregĂ©nĂ©ralisĂ©es.

 Garantir une approche prĂ©ventive dans les services de police

CertainesinitiativesmenĂ©esparlesservices de police illustrent une approche prĂ©ventive axĂ©e sur l’aide sociale plutĂŽt que sur la rĂ©pression. Ces bonnes pratiques visent Ă  appliquer proportionnellement les interdictions de mendier, en privilĂ©giant l’information et l’accompagnement des personnes en situation de prĂ©caritĂ©. Par exemple :

11 Accord de coalition fédérale 2025, 2029, 31 janvier 2025, p. 106.

ÀLiĂšge : Les rĂšglements de police obligent les agent.e.s Ă  vĂ©rifier si les personnes qui mendient sont en contact avec un CPAS ou un service social et, le cas Ă©chĂ©ant, Ă  les y orienter pourlesinformer deleursdroits.

À Charleroi et Mons : Avant de sanctionner, les policiers doivent informer les personnes sans-chez-soi de leurs droits sociaux et des possibilitĂ©s de soutien du CPAS.

ÀBruxelles : La Team Herscham, mise en place depuis plusieurs annĂ©es Ă  1000 Bruxelles, adopte une approche axĂ©e sur la sensibilisation et l’accompagnement. Bien quesesrĂ©sultatssoientencourageants,ilest crucial de garder Ă  l’esprit que la sensibilisation nĂ©cessaire des forces de l’ordre ne doit pas remplacer le rĂŽle des travailleur.euse.s sociaux.ales ou des services d’aide spĂ©cialisĂ©s.

 Mieux former et sensibiliser les forces de polices et les administrations locales

Il est impĂ©ratif de former et de sensibiliser l’ensembledesagent.e.sdel’Etatencontact directaveclespersonnessans-chez-soi.Les forces de l’ordre, principaux acteurs de leur criminalisation, doivent ĂȘtre mieux sensibilisĂ©es aux rĂ©alitĂ©s du sans-chezsoirisme, aux besoins spĂ©cifiques de ces personnes, aux problĂ©matiques d’assuĂ©tude et de santĂ© mentale, ainsi qu’aux consĂ©quences des sanctions. Une meilleure formation sur les alternatives Ă  la criminalisation et l’accĂšs aux droits sociaux permettrait d’adopter des approches moins rĂ©pressives et plusadaptĂ©es.

 AmĂ©liorer la prise en charge de la santĂ© mentale et l’encadrement des comportements addictifs

La prise en charge des addictions et des troubles psychiques est essentielle pour

lutter contre la prĂ©caritĂ©. PlutĂŽt que de criminaliser la consommation d’alcool ou de drogues,ilestcrucialdemettreenplacedes dispositifs d’accompagnement et de rĂ©duction des risques, permettant une prise en charge adaptĂ©e et un suivi mĂ©dical efficace.

Laconsommation estsouventunerĂ©ponseĂ  des troubles psychiques non traitĂ©s, comme unestratĂ©giede survie face Ă  des situations destressetdeprĂ©caritĂ©extrĂȘmes.Pourtant, ces personnes ne bĂ©nĂ©ficient que rarement d’un suivi psychiatrique ou mĂ©dical adaptĂ©. L’accord de gouvernement introduit quelquesavancĂ©essurlapriseenchargedes addictions, mais son approche reste insuffisante pour rĂ©pondre aux besoins des personnessans-chez-soi.

b) Déconstruire les préjugés et la stigmatisationdessans-chez-soi

L’ensembledelasociĂ©tĂ©aĂ©galementun rĂŽle Ă  jouer dans la dĂ©criminalisation du sanschez-soirisme, que ce soit dans les mĂ©dias, dans les sphĂšres politiques, ou encore au sein de la sociĂ©tĂ© civile, pour lutter de maniĂšre systĂ©matique contre les discours quistigmatisentlespersonnessans-chez-soi et pour porter un narratif alternatif et fondĂ© surla non-discrimination.

 Lutter systĂ©matiquement contre les discours discriminatoires et porter un contre-narratif positif dans l’espaces politique et mĂ©diatique

Les discours discriminatoires liĂ©s Ă  « l’origine, la condition sociale »,12 ou « l’état de santĂ© actuel ou futur »13 doivent ĂȘtre signalĂ©s pour retrait des plateformes et faire l’objet de poursuites.

Lespouvoirspublics,responsablespolitiques etmédiasdoiventadopterdesdiscoursnondiscriminatoires et non-criminalisants,

12 Voy. not. Décret de la Région wallonne du 6 novembre 2008 relatif à la lutte contre certaines formes de discrimination, art. 3, 3° ; Ordonnancecadre de la Région de Bruxelles-Capitale du 25 avril 2019 visant à assurer une politique de diversité et de

lutte contre les discriminations au sein de la fonction publique locale bruxelloise, art. 4, 11° et Code bruxellois du logement, art. 193, 1°.

13 Loi tendant Ă  lutter contre certaines formes de discrimination du 10 mai 2007, art. 3.

fondĂ©s sur les droits humains et la justice sociale. Les mĂ©dias ont un rĂŽle essentiel Ă  jouer en diffusant un contre-narratif positif, valorisant les droits fondamentaux des personnessans-chez-soi,toutenoffrantdes espaces d’expression pour sensibiliser le publicĂ  leurs rĂ©alitĂ©s.

 Remettre au cƓur des rĂ©flexions et des discours la parole des personnes concernĂ©es

Il faut mettre en place des initiatives qui visent Ă  donner la parole aux personnes concernĂ©es. Les personnes sans-chez-soi doivent ĂȘtre reconnues comme des acteur·rice·s essentiel·le·s dans la coconstruction des solutions qui les concernent. Leur participation active dans les instances dĂ©diĂ©es Ă  la lutte contre le sans-chez-soirisme permettra d’évaluer et d’adapter les mesures de soutien Ă  leurs besoinsrĂ©els.

EntenantcomptedeleursexpĂ©riencesetde leurs propositions, les politiques publiques pourront mieux rĂ©pondre aux problĂ©matiques du terrain et Ă©viter des approchesdĂ©connectĂ©esouinefficaces.Cela implique de crĂ©er des espaces de dialogue sĂ©curisĂ©s, d’adopter une dĂ©marche participative, de renforcer l’autonomie et dĂ©velopperdes solutionsinclusives.

c) Une autre voie est possible: lutter contre les causes structurelles du sans-chezsoirisme

 SystĂ©matiser une politique de relogement efficace : plaidoyer pour le relogement

Le logement est la clĂ© pour lutter contre le sans-chez-soirisme, et la remise en logement constitue la solution la plus efficace. InspirĂ© par l’exemple de la Finlande, qui progresse vers l’objectif zĂ©ro personne Ă  la rue,DouchefluxetleSyndicat des Immenses plaident pour une approche fondĂ©e sur deux dispositifs qui ont dĂ©jĂ  fait leurspreuves :

Leprogramme Housing First expérimenté enFinlande,FranceetBelgique,qui garantit un accÚs immédiat au logement avec un accompagnement adapté. Son efficacité est démontrée : entre 80 et 95 % des bénéficiaires se maintiennent durablement dansleurlogement.

La mobilisation générale pour débloquer des logements et des hébergements permettant de sortir immédiatement de la rue toutes les personnes sans-chez-soi, comme cela a été fait pour les 11 000 Ukrainiens accueillis en Belgique.

L’accord de gouvernement prĂ©voit de renforcer la lutte contre le sans-chezsoirisme en poursuivant les projets Housing First, mais un investissement bien plus ambitieux est nĂ©cessaire pour assurer une sortie durable et structurelle du sans-chezsoirisme.

 DĂ©ployer une politique sociale efficace en matiĂšre de logement

Le maintien en logement est la clĂ© pour la lutte structurelle contre le sans-chezsoirisme. Cela passe par un encadrement strict des loyers, une augmentation significative des aides pour l’énergie, notamment en pĂ©riode de crise, et un renforcement de la construction et du financement de logements sociaux. Les expulsionslocativesdoiventĂȘtrestrictement encadrĂ©es, et aucune expulsion ne devrait avoir lieu sans solution de relogement adĂ©quate.

Il est essentiel de repenser l’équilibre entre ledroit au logement et ledroit de propriĂ©tĂ©, afindegarantirquelemaintienenlogement resteuneprioritĂ©,protĂ©geantainsilesdroits fondamentaux des personnes les plus vulnĂ©rables.

 Encourage le dialogue et l’encadrement des squats plutĂŽt que la criminalisation et l’expulsion

En matiÚre de squats, on observe un nonrespect de la procédure dans de nombreux

cas. On ne doit jamais faire l’économie du contradictoire, et les recours doivent ĂȘtre suspensifs lorsque sont en jeu des droits fondamentaux de personnes dĂ©jĂ  vulnĂ©rables. Il est urgent d’amĂ©liorer les systĂšmes de notification des personnes sans-chez-soi pour que celles-ci ne soient pas jugĂ©es par dĂ©faut sans possibilitĂ© de se dĂ©fendre.

Leslieuxdevieinformels,telsquelessquats et bidonvilles,doivent ĂȘtre repensĂ©scomme des espaces transitoires permettant d’amĂ©liorer les conditions des occupants et de les accompagner vers des solutions de logement pĂ©rennes. Avant toute expulsion, lesautoritĂ©sdoiventprĂ©voirdesalternatives adaptĂ©es, telles que des logements temporaires ou de transition, soutenues par des dispositifs d’aide sociale et d’accompagnement pluridisciplinaire, pour garantirunerĂ©insertion durable.

 Repenser la peine de prison et la sortie de prison

Le recours Ă  la prison pour des dĂ©lits mineurs ou des dettes administratives doit ĂȘtre supprimĂ©, car il aggrave les vulnĂ©rabilitĂ©s et les risques de rĂ©cidive. Les alternativesĂ l’incarcĂ©rationprĂ©vuesdansle nouveau CodepĂ©nal doivent ĂȘtre renforcĂ©es et accessibles, l’absence d’adresse ne devant plus justifier une dĂ©tention prĂ©ventive ni empĂȘcher des peines alternatives ou une libĂ©ration anticipĂ©e. Il est urgent d’organiser des solutions d’hĂ©bergement et de relogement adaptĂ©es pour Ă©viter que les sorties d’institution ne mĂšnent systĂ©matiquement les personnes sans-chez-soi Ă  la rue.

 RĂ©investir dans le social

Il est essentiel de mieux financer les CPAS, les services publics d’aide sociale et les associations de terrain, en garantissant des moyenssuffisantspourdĂ©ployerdesĂ©quipes mobiles, maintenir des accueils de jour ouverts 7 jours sur 7, et rĂ©pondre aux besoins immĂ©diats des personnes sanschez-soi. Par ailleurs, il est impĂ©ratif de stopper la dĂ©matĂ©rialisation systĂ©matique

des services publics, comme le prĂ©voit le nouvel accord du gouvernement, et de rĂ©tablir des guichets physiques accessibles, essentiels pour accompagner les personnes lesplusĂ©loignĂ©esdeleursdroits.Unsoutien financier et matĂ©riel accru doit Ă©galement ĂȘtre assurĂ© Ă  l’ensemble des acteurs de premiĂšre ligne, sans privilĂ©gier uniquement lesorganisationslesplusvisibles.

 DĂ©ployer des politiques de lutte structurelle contre la pauvretĂ©

Lenouvelaccorddegouvernementenvisage la lutte contre la pauvretĂ© principalement sous l’angle de l’emploi, prĂ©sentĂ© comme la meilleure protection contre l’exclusion sociale. Il met l’accent sur l’activation des bĂ©nĂ©ficiaires de l’aide sociale et la responsabilisation des CPAS, tout en renforçant le contrĂŽle et la lutte contre les abus.

PlutĂŽt quedeconsidĂ©rer la prĂ©caritĂ©comme un simple problĂšme Ă©conomique, il est essentiel d’adopter une politique de long terme visant Ă  mettre fin au sans-chezsoirisme,etnonĂ lecacherouĂ lerĂ©primer. Les interdictions de mendicitĂ© et de consommation d’alcool, inefficaces et contre-productives, doivent ĂȘtre abandonnĂ©es au profit d’approches inclusives et concertĂ©es avec les associations, garantissant un accompagnement durable et une rĂ©elle insertion sociale.

 RĂ©gularisation et accĂšs au marchĂ© du travail des personnes sans-papiers

Une Ă©tude de la VUB chiffrait le nombre de personnes sans-papiers Ă  112 000 en 2023, dontlamoitiéàBruxelles.Or,Cespersonnes sont particuliĂšrement exposĂ©es au sanschez-soirisme, faute d’accĂšs lĂ©gal au travail et Ă  la domiciliation, condition essentielle pourbĂ©nĂ©ficierdenombreux droitssociaux.

Or, le nouvel accord de gouvernement rejette toute régularisation collective et maintient la régularisation individuelle comme une exception absolue, relevant du pouvoir discrétionnaire du ministre

compĂ©tent. Il insiste sur le fait que les personnes en sĂ©jour irrĂ©gulier doivent ĂȘtre dĂ©couragĂ©es de rester sur le territoire et qu’en cas de refus de quitter la Belgique, l’État doit appliquer des expulsions systĂ©matiques.

Face Ă  cette politique de fermeture, il est impĂ©ratif de proposer une approche pragmatique, inspirĂ©e d’expĂ©riences comme en Espagne, oĂč une rĂ©forme lĂ©gislative vise Ă  rĂ©gulariser 900 000 travailleurs migrants enrĂ©ponseĂ lapĂ©nuriedemain-d’Ɠuvre. La Belgique pourrait s’inspirer de cette dĂ©marche proactive, non seulement pour prĂ©venir le sans-chez-soirisme, mais Ă©galement pour offrir Ă  ces personnes la possibilitĂ© de participer lĂ©galement au marchĂ© du travail et de construireun avenir stable.

 Remise en hĂ©bergement immĂ©diate des personnes en demande de protection internationale

ASF SOUTIENT L’ACCÉS Á LA JUSTICE

Il est inacceptable que des demandeur·euse·s de protection internationaledormentdanslaruealorsque la Belgique a une obligationlĂ©gale d’accueil. Pourtant,lenouvelaccorddegouvernement prĂ©voit une rĂ©duction progressive et structurelle du nombre de places d’accueil, supprimant d’abord l’hĂ©bergement en hĂŽtel, puis limitant l’accueil en maisons et appartementsindividuelsvia lesCPAS.

Il est urgent d’inverser cette tendance en garantissant un accĂšs immĂ©diat et inconditionnel Ă unhĂ©bergement dignepour touslesdemandeursd’asile,sansdistinction deprofil.PlutĂŽtquederestreindrelesplaces d’accueil, la prioritĂ© doit ĂȘtre de renforcer la capacitĂ© du rĂ©seau, d’amĂ©liorer les dispositifsexistantsetd’assurerunepriseen charge adaptĂ©e aux besoins des personnes vulnĂ©rables.

Cepolicybrief est lefruit dela contribution de JustineDofal et CécileSwysen.

Avocats Sans FrontiÚres est une ONG internationale spécialisée dans la défense des droits humains et le soutien à la justice 140 avenue de la chasse,1040,Bruxelles, Belgique

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