Rendre justice sans tribunal ?
Expériences de justice communautaire en Ituri
Financé par
par Inanga
Réalisé
www.asf.be
Rendre justice sans tribunal?
ExpĂ©riences de justice communautaire en Ituri Ătude AoĂ»t 2023
Auteurs et contributeurs
Cette Ă©tude a Ă©tĂ© menĂ©e par une Ă©quipe dâexperts dâInanga, composĂ©e de : Janvier Koko Kirusha est doctorant en relations internationales et possĂšde une grande expĂ©rience de recherche de terrain quantitative et qualitative en RDC auprĂšs de la population. Janvier a Ă©tĂ© coordinateur de lâenquĂȘte de terrain pour les 4 Ă©tudes provinciales sur les modes alternatifs de rĂ©solution de conflit (MARC) rĂ©alisĂ©es par les experts dâInanga.
Julien Moriceau est juriste et sociologue, spĂ©cialisĂ© dans le domaine de lâaccĂšs Ă la justice et la de rĂ©solution des confl its, notamment dans les pays de lâAfrique des Grands Lacs. Il a assurĂ© la coordination de lâĂ©tude et lâassurance qualitĂ©.
Trevor Krayer est juriste et anthropologue du droit, spĂ©cialisĂ© dans le plurijuridisme et lâaccĂšs Ă la justice en RDC, ainsi que lâaccĂšs Ă la justice des victimes de crimes internationaux en RDC. Il Ă©tait chercheur et expert junior anthropologie du droit dans le cadre de la rĂ©alisation de cette Ă©tude.
Anne Claire est Docteure en Histoire, chercheuse spĂ©cialiste du genre, chercheuse associĂ©e au laboratoire Les Afriques dans le Monde et membre dâInanga. Elle Ă©tait lâexperte genre et a fourni un appui thĂ©matique dans le cadre de la rĂ©alisation de cette Ă©tude.
3 Expériences de justice communautaire en Ituri
Remerciements
Les auteurs tiennent à remercier particuliÚrement toutes les personnesjusticiables, chefs de village, de groupement et de chefferie, responsables associatifs, membres du personnel judiciaire, magistrats, fonctionnaires, etc.- qui ont accepté de se rendre disponibles pour partager avec nous leurs expériences, connaissances, avis, pratiques et suggestions.
Nous remercions Ă©galement lâĂ©quipe du bureau pays dâAvocat sans FrontiĂšres en RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, notamment lâĂ©quipe dâASF dans la province de lâIturi, pour leur engagement et la bonne collaboration tout au long de lâĂ©tude. Nous souhaitons particuliĂšrement remercier Epimack Kwokwo et Jennifer Troncoso.
Enfin, nous souhaitons remercier également Exaucée Motindola Tedji pour sa relecture approfondie.
Ăcriture inclusive
ASF soutient et encourage lâutilisation de lâĂ©criture inclusive. Celle-ci permet dâattĂ©nuer les discriminations implicites contenues dans langue française et ses usages. Cependant, pour des questions de lisibilitĂ© et de respect et de non-altĂ©ration des propos des auteurs de cette Ă©tude, lâĂ©criture inclusive nâa pas Ă©tĂ© appliquĂ©e dans le cadre de cette Ă©tude.
Table des matiĂšres
1. Abréviations et Acronymes
2. Résumé
3. Introduction et méthodologie
3.1. Contexte
3.1.1. Situation et connaissance de la justice communautaire en RDC
3.1.2. AccĂšs Ă la justice et fonctionnement des institutions judiciaires
3.1.3. ĂlĂ©ments de contexte dans la province de lâIturi
3.2. Objectifs et approche de lâĂ©tude
3.2.1. Objectifs
3.2.2. Approche
3.3. Méthodologie
3.3.1. PrĂ©sentation de lâĂ©quipe
3.3.2. Echantillonnage des zones et acteurs rencontrés
3.3.3. Description de la collecte de données de terrain
3.3.4. Outils de collecte de données
3.3.5. Principes éthiques
3.3.6. Terminologie utilisée dans le rapport
3.4. Traitement des données
4. Typologie des litiges
4.1. Définition de « litige »
4.2. Litiges les plus fréquents
4.2.1. Les litiges fonciers
4.2.2. Les autres types de litiges
5. Analyse des acteurs communautaires de résolution des litiges
5.1. Chefs coutumiers
5.1.1. Nomination et légitimité
5.1.2. Procédure suivie et décision
5.1.3. Appréciation des justiciables
5.2. Associations culturelles et ethniques
5.2.1. Nomination et légitimité
5.2.2. Procédure suivie et décision
5.2.3. Appréciation des justiciables
5.3. OSC de défense des droits humains
5.3.1. Nomination et légitimité
5.3.2. Procédure suivie et décision
5.3.3. Appréciation des justiciables
5.4 Acteurs religieux locaux
5.4.1. Nomination et légitimité
5.4.2. Procédure et décision
5.4.3.
5 Expériences de justice communautaire en Ituri
Appréciation
7 8 10 10 10 11 12 13 13 14 14 14 14 15 16 16 17 17 19 19 19 19 20 21 21 21 23 24 25 25 26 27 27 27 28 29 29 29 29 30
des justiciables
6. RÎle des acteurs étatiques impliqués dans la résolution des litiges
6.1. Les forces de défense et de sécurité
6.2. Les cours et tribunaux
6.3. Les acteurs administratifs
7. Analyses transversales
7.1. La collaboration entre acteurs
7.1.1. Collaboration entre acteurs du mĂȘme type
7.1.2.
entre les acteurs communautaires et les acteurs étatiques
7.2. Le traitement des conflits intercommunautaires
7.3. LâĂ©galitĂ© des genres et la justice communautaire
7.3.1. Les discriminations de genre
7.3.2. La gestion spécifique des cas de viol et des violences sexuelles
9.4.
9.5.
6 Rendre justice sans tribunal?
Collaboration
7.4. Besoins exprimés en matiÚre de justice transitionnelle
Recommandations 9. Annexes 9.1. Annexe 1 : Chronogramme de lâĂ©tude 9.2. Annexe 2 : Liste des personnes rencontrĂ©es 9.3. Annexe 3 : Grille dâentretien acteurs judiciaires
8.
Annexe 4 : Grille
dâentretien acteurs de la justice communautaire
Annexe
Grille
9.6. Annexe 6 : Formulaire de consentement Bibliographie 31 31 32 35 36 36 36 37 38 39 39 41 42 43 47 48 49 52 55 58 60 62
5 :
de focus groups
1. Abréviations et acronymes
ADF
ANR
ASBL
ASF
AT
CDJP
CODECO
HHI
ONG
OPJ
OSC
PAP
PARJ II
PNRJ
PV
RCN
RDC
TdR
TGI
Tripaix
Forces démocratiques alliées
Agence Nationale de Renseignements
Association Ă but non lucratif
Avocats Sans FrontiĂšres
Administrateur du Territoire
Commission Diocésaine Justice et Paix
Coopérative pour le Développement du Congo
Harvard Humanitarian Institute
Organisation non-gouvernementale
Officier de la police judiciaire
Organisation de la société civile
Plan dâActions Prioritaires
Programme dâAppui Ă la RĂ©forme de la Justice Phase II
Politique Nationale de la Réforme de la Justice
ProcĂšs-verbal
RCN Justice & Démocratie
République démocratique du Congo
Termes de référence
Tribunal de Grande Instance
Tribunal de Paix
7 Expériences de justice communautaire en Ituri
2. Résumé
La prĂ©sente Ătude sur la justice communautaire dans la province de lâIturi a pour objectif premier de comprendre le fonctionnement de la justice communautaire et les liens entre tous les acteurs et toutes les parties prenantes impliquĂ©s dans les processus de rĂ©solution des litiges tant au niveau communautaire quâĂ©tatique. LâĂ©tude a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e entre janvier et aout 2023 par une Ă©quipe de 4 chercheurs internationaux et congolais. Une enquĂȘte de terrain a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e en Ituri (Ville de Bunia, territoire de Mahagi et territoire dâIrumu) en fĂ©vrier 2023 au cours de laquelle 27 acteurs communautaires et 13 acteurs judiciaires ont Ă©tĂ© interviewĂ©s. 6 focus group avec des justiciables ont Ă©galement Ă©tĂ© organisĂ©s.
Cette Ă©tude sâinscrit dans le cadre de la Politique Nationale de RĂ©forme de la Justice (PNJR) 2017 â 2026 ainsi que du Programme dâAppui Ă la RĂ©forme de la Justice Phase II (PARJ II), gĂ©rĂ© par le consortium formĂ© par Avocats sans FrontiĂšres, RCN Justice & DĂ©mocratie et TRIAL. LâĂ©tude a Ă©tĂ© commanditĂ©e par Avocats sans FrontiĂšres et rĂ©alisĂ©e par Inanga. Les principaux constats et conclusions de cette Ă©tude sont les suivants :
âą Une grande diversitĂ© dâacteurs tant communautaires quâĂ©tatiques interviennent dans la rĂ©solution des litiges en Ituri : chefs coutumiers, acteurs religieux, associations culturelles, police, cours et tribunaux civils et militaires. Ces diffĂ©rents acteurs ont des mĂ©canismes distincts avec des procĂ©dures propres : alors que les cours et tribunaux ainsi que les forces de dĂ©fense et de sĂ©curitĂ© appliquent les procĂ©dures juridiques et le droit Ă©crit, en faisant parfois appel aux juges assesseurs pour les litiges purement coutumiers, les acteurs au niveau communautaire emploient dâautres procĂ©dures globalement connues par la population et font recours Ă diffĂ©rentes sources selon le litige (la coutume, la loi congolaise, les valeurs religieuses, etc.).
âą Les conflits fonciers sont de loin les plus rĂ©pandus et ils englobent plusieurs types de litiges : bornage, accession Ă la propriĂ©tĂ©, conflit entre Ă©leveur et agriculteur, conflit entre communautĂ©s et sociĂ©tĂ©s dâexploitation miniĂšre, etc. Ces litiges sont favorisĂ©s par diffĂ©rents facteurs. Les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques liĂ©s Ă lâexploitation de la terre sont responsables de nombreux litiges dans la province de lâIturi. Plusieurs groupes ethniques peuvent rĂ©sider sur une terre exploitĂ©e et il existe souvent un flou quant aux diffĂ©rentes voies dâaccĂšs Ă la propriĂ©tĂ© et quant au moyens de preuve de cette propriĂ©tĂ©.
âą Les conflits identitaires et Ă caractĂšre ethnique sont omniprĂ©sents en Ituri et viennent exacerber des litiges dĂ©jĂ existants, ou rendre plus difficile leur rĂ©solution, en ajoutant une deuxiĂšme dimension aux conflits. Les conflits interpersonnels peuvent ainsi devenir des conflits entre communautĂ©s. Les crimes sont frĂ©quents dans la province, tant en milieu urbain quâen milieu rural : abus de confiance, coups et blessures, vols, mais aussi viols, violences sexuelles et meurtres dans une moindre mesure.
âą Les chefs coutumiers sont les acteurs plus sollicitĂ©s dans les rĂšglements de litiges en Ituri, surtout en milieu rural. Ils sont le plus souvent lâacteur de rĂ©solution des litiges le plus « proche » gĂ©ographiquement et culturellement des justiciables et jouissent dâune forte confiance de la part de la population. Ils interviennent moins pour les crimes et dĂ©lits graves, qui sont le plus souvent traitĂ©s par la police et la justice judiciaire. Les associations culturelles et les OSC, particuliĂšrement les structures communautaires, sont Ă©galement saisies rĂ©guliĂšrement.
8 Rendre justice sans tribunal?
âą Les associations culturelles et ethniques, qui reprĂ©sentent une certaine communautĂ© ethnique, sont Ă©galement trĂšs sollicitĂ©es par les justiciables, notamment en milieu urbain, ce qui constitue une particularitĂ© de la province. Ces associations ont pour but de dĂ©fendre la culture de la communautĂ© et dâassurer la cohĂ©sion entre membres de leurs communautĂ©s et interviennent Ă©galement dans la rĂ©solution de litiges. Elles sont souvent considĂ©rĂ©es comme des âtribunaux de paixâ ad hoc spĂ©cifiques Ă leur communautĂ©.
âą Globalement, les acteurs communautaires sont apprĂ©ciĂ©s par les justiciables de par la quasi-gratuitĂ© ou le moindre coĂ»t de leurs procĂ©dures comparativement aux acteurs Ă©tatiques et judiciaires, leur proximitĂ© avec la population, leur maĂźtrise des coutumes du milieu, et le fait quâils parlent les langues locales, ainsi que lâaccent mis sur la paix sociale et la durabilitĂ© des solutions proposĂ©es. Les dysfonctionnements importants des institutions Ă©tatiques, et la mĂ©fiance importante quâelles suscitent au sein de la population, expliquent Ă©galement le recours important aux acteurs communautaires.
âą LâĂ©tat de siĂšge dans la province de lâIturi et la prĂ©sence de nombreux groupes armĂ©s actifs impactent nĂ©gativement lâaccĂšs Ă la justice. La rĂ©organisation de lâappareil judiciaire a engorgĂ© les tribunaux militaires, lâĂ©loignement des tribunaux fonctionnels entraine de graves risques de sĂ©curitĂ© en cas de dĂ©placement vers ceux-ci, compromettant lâaccessibilitĂ© au tribunal pour les justiciables, mais Ă©galement lâorganisation dâaudiences foraines et les descentes sur terrain des juges.
Bien quâil existe des cas de collaboration entre des acteurs communautaires et judicaires, certaines apprĂ©ciations positives et une volontĂ© de dĂ©velopper les collaborations, une mĂ©fiance mutuelle entre ces acteurs persiste. Certains considĂšrent que les autres empiĂštent sur leur « domaine » de compĂ©tence et certains acteurs locaux sont souvent blĂąmĂ©s, et parfois mĂȘme menacĂ©s de poursuites judiciaires, par les acteurs judiciaires lorsquâils essaient de rĂ©gler des litiges. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâĂ©tude recommande Ă ASF et ses partenaires (I) de sâorienter vers le soutien aux acteurs dĂ©jĂ existants plutĂŽt que vers la crĂ©ation de mĂ©canismes non-durables, (II) de sâengager pour amĂ©liorer le dialogue et les collaborations entre les acteurs, (III) de contribuer Ă la reconnaissance institutionnelle et au dĂ©veloppement des acteurs communautaires les plus sollicitĂ©s par la population, dans le respect de leur approche et de leur mode de fonctionnement. LâĂ©tude recommande notamment dâexplorer des collaborations possibles avec les associations culturelles, qui constituent une particularitĂ© de lâIturi. Le dĂ©tail des recommandations figure Ă la fin du rapport.
9 Expériences de justice communautaire en Ituri
3. Introduction et méthodologie
3.1. Contexte
3.1.1. Situation et connaissance de la justice communautaire en RDC
Au cours des siĂšcles, la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo (RDC) a abritĂ© divers systĂšmes et connu plusieurs rĂ©formes sur les pratiques de rĂšglement de litiges. Ă lâĂ©poque prĂ©coloniale, la coutume Ă©tait appliquĂ©e et la rĂ©solution de conflit Ă©tait assurĂ©e au niveau privĂ© ou encadrĂ©e par les chefs coutumiers, dans le but dâassurer la paix sociale1. Les colons belges ont installĂ© un corpus juridique europĂ©en de droit Ă©crit dans le pays qui sâappliquait avant tout aux EuropĂ©ens et Ă une minoritĂ© de Congolais, tandis que la grande majoritĂ© de la population congolaise continuait dâavoir recours Ă la justice locale. Ă cette Ă©poque, la justice coutumiĂšre Ă©volue au contact de ce droit europĂ©en, et devient une justice hybride entre coutume et droit importĂ© - un vĂ©ritable mĂ©lange entre le droit traditionnel et le droit Ă©crit europĂ©en. Comme dans de nombreux pays dâAfrique subsaharienne, le systĂšme de droit hĂ©ritĂ© de la colonisation finit par ĂȘtre adoptĂ© comme droit commun. Cette adoption fut consacrĂ©e dans la Constitution du 1er aoĂ»t 1964 du Congo indĂ©pendant. En 1968, la premiĂšre grande rĂ©forme judicaire accorde pourtant une lĂ©gitimitĂ© Ă©tatique au droit coutumier. Elle met en place un systĂšme judicaire intĂ©grĂ© de droit Ă©crit et de droit coutumier provisoire. Les juridictions de droit coutumier Ă©taient destinĂ©es Ă disparaitre avec lâinstallation progressive des tribunaux de paix. Cependant, le dĂ©lai de 10 ans aprĂšs la supposĂ©e clĂŽture de lâinstallation des tribunaux de paix fut largement dĂ©passĂ© sans que
1. LâĂ©volution des pratiques et systĂšmes de justice en RDC est tirĂ©e de lâarticle : Julien Moriceau, Ladislas De Coster, Janvier Koko Kirusha, Marcel WetshâOkonda. 2021. « âJe suis tout ce quâil y a de plus formelâ : Analyse par le bas des pratiques de justice locale dans deux provinces de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo (RDC) ». Conjoncture de lâAfrique centrale : 389-411.
tous les Tribunaux soient installés. En 2013, la loi qui maintient les juridictions coutumiÚres a été abrogée, ce qui a dissout de jure les mécanismes de justice coutumiÚre.
Tout au long de ces Ă©volutions de la justice congolaise, la justice communautaire est restĂ©e une constante en RDC et continue Ă ĂȘtre trĂšs sollicitĂ©e par la population malgrĂ© un statut juridique ambigu. Dans cette Ă©tude, la justice communautaire dĂ©signe les procĂ©dures de rĂšglement de conflits mises en place par les acteurs et structures locaux et issues de la communautĂ© qui tranchent des problĂšmes selon leur expertise et les valeurs et coutumes du milieu. La justice communautaire fait notamment rĂ©fĂ©rence Ă la justice des chefs coutumiers. Les notables se basent sur la coutume du milieu afin de traiter des problĂšmes liĂ©s aux questions fonciĂšres, de mariage et dâhĂ©ritage en particulier, mais pas exclusivement. Il faut noter la prĂ©sence dâautres acteurs dans le paysage de la justice communautaire, tels que des leaders religieux, les membres et associations de la sociĂ©tĂ© civile, les associations culturelles, et les autres mĂ©canismes ad hoc. LâĂ©tude propose une analyse approfondie des diffĂ©rents mĂ©canismes prĂ©sents en Ituri.
La justice communautaire a fait lâobjet dâanalyses dans des Ă©tudes de terrain sur le pluralisme juridique en RDC et au niveau international. Elles sont la plupart du temps rĂ©alisĂ©es par des acteurs opĂ©rationnels Ćuvrant dans lâappui Ă la justice communautaire et se concentrent sur la sphĂšre dâintervention de ces organisations (rĂ©gion, mode de rĂ©solution spĂ©cifique). Des Ă©tudes acadĂ©miques2 et la rĂ©alisation en 2019 et 2021 par les chercheurs dâInanga de
2. A voir : Gallez, E. & Rubbers, B. 2015. « RĂ©former la âjustice de proximitĂ©â en RDC. Une comparaison entre tribunaux coutumiers et tribunaux de paix Ă Lubumbashi ». Critique internationale 66 (1): 145-164 ; et Rubbers, B. & Gallez, E. 2012. « Why do congolese people go to court? A qualitative study of litigantsâ experiences in two justices of the peace courts in Lubumbashi ». Journal of Legal Pluralism and Unofficial Law 44 (66) : 79-108.
10 Rendre justice sans tribunal?
quatre Ă©tudes anthropologiques et juridiques sur les Modes Alternatifs de RĂ©solution des Conflits (MARC) financĂ©es par le PNUD et commanditĂ©es par le MinistĂšre de la Justice, suivies de celle rĂ©alisĂ©e en dĂ©but 2023 dans la province de lâĂquateur pour le compte de RCN Justice et DĂ©mocratie (RCN), ont permis dâapprofondir la connaissance des acteurs sur les pratiques de la justice communautaire au niveau local, de jeter les bases dâune analyse globale de la rĂ©alitĂ© de la justice communautaire en RDC, et de prĂ©parer la rĂ©flexion entre les acteurs de la justice judiciaire et de la justice communautaire quant Ă la reconnaissance de ces derniers.
Nous nous concentrons dans cette Ă©tude sur les mĂ©canismes de justice communautaire, donc ceux issus et mis en Ćuvre au sein des diffĂ©rentes communautĂ©s locales. Il existe beaucoup de recoupements entre la justice communautaire et les MARC, mais ces derniers comprennent lâensemble des mĂ©canismes non-judiciaires de rĂ©solution de conflits, mĂȘme sâils ne sont pas communautaires. Il sâagit par exemple de lâarbitrage privĂ© rĂ©alisĂ© en matiĂšre commerciale. La justice communautaire diffĂšre Ă©galement de la justice de proximitĂ©, dans la mesure oĂč cette derniĂšre englobe Ă©galement les tribunaux judiciaires prĂ©sents au niveau local, comme les tribunaux de rĂ©sidence par exemple dans le cas de la RDC3.
3.1.2. AccĂšs Ă la justice et fonctionnement des institutions judiciaires
Un nombre de facteurs concourent Ă limiter lâaccĂšs Ă la justice en RDC. Globalement, les tribunaux de lâĂtat se caractĂ©risent par leur insuffisance et leur mauvaise rĂ©partition. Mais mĂȘme lorsque le tribunal est saisi, les justiciables sont souvent confrontĂ©s Ă plusieurs dĂ©fis. Les frais de justice sont Ă©levĂ©s, et parfois illĂ©gaux. Les procĂ©dures sont lentes et complexes. Et, enfin, il nây a aucune garantie que la dĂ©cision sera exĂ©cutĂ©e4. Pour toutes, ces raisons, la justice des cours et tribunaux est le plus souvent perçue par les acteurs locaux et les justiciables comme peu efficiente. Il est reconnu par consĂ©quent quâun nombre Ă©levĂ© de litiges fait lâobjet dâun rĂšglement en dehors des cours et tribunaux, et principalement auprĂšs des ins-
3. Pour une analyse de la justice de proximité en RDC, voir RCN Justice & Démocratie, 2009. La justice de proximité au BasCongo.
4. Kifwabala Tekilazaya Defi Fataki Wa Luhindi Marcel Wetshâokonda Koso, 2013, « Le secteur de la justice et lâEtat de droit, RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo », une Ă©tude dâAfriMAP et de lâOpen Society Initiative for Southern Africa.
tances coutumiĂšres locales. Un audit du systĂšme judiciaire de 2004, rĂ©alisĂ© Ă lâinitiative de la Commission europĂ©enne, a semblĂ© confirmer le recours frĂ©quent Ă ces acteurs, en concluant que « les droits coutumiers sâimpos[ai]ent sur 80 % du territoire », et que « [câĂ©tait donc] la justice moderne qui [Ă©tait] rĂ©siduelle et non lâinverse »5. La justice communautaire est plus proche gĂ©ographiquement de la population et moins cher, et bĂ©nĂ©ficie dâun ancrage social indĂ©niable. Des auteurs appellent ainsi Ă leur rĂ©habilitation, moyennant un processus de « modernisation » par une inspection dâĂtat qui ne visera cependant pas Ă opĂ©rer une brutale abolition ni une subalternitĂ© caricaturale des juges coutumiers vis-Ă -vis des juges dits de paix6
Dans ce contexte, lâaccĂšs des femmes Ă la justice apparait limitĂ©. En plus des obstacles dâaccessibilitĂ©, les normes patriarcales limitent le pouvoir dĂ©cisionnel et dâaction des Congolaises, aussi bien dans la sphĂšre domestique que publique. Ainsi, la peur des reprĂ©sailles en cas de dĂ©nonciation et le coĂ»t que peut reprĂ©senter une dĂ©marche juridique participent Ă lâĂ©loignement des femmes (mais aussi de la jeunesse) de la justice. Dans ces conditions, le recours Ă la justice coutumiĂšre peut reprĂ©senter une solution, mais il est nĂ©cessaire dâinterroger Ă©galement les normes, pratiques et prĂ©jugĂ©s de genre qui la soutiennent7.
LâaccĂšs Ă la justice en milieu rural sâavĂšre ĂȘtre largement hors de portĂ©e pour la population paupĂ©risĂ©e par les multiples conflits armĂ©s et le dysfonctionnement qui sâobserve dans le secteur judiciaire. Dans une Ă©tude au Sud-Kivu, il a Ă©tĂ© signalĂ© que la mise en Ćuvre du droit Ă©crit dans les milieux ruraux est encore mise Ă mal par lâabsence de corrĂ©lation entre les frais de justice et les revenus des populations. Les populations rurales sont pour la plupart trĂšs pauvres et nâĂ©tant pas en mesure de payer les frais de procĂ©dure, elles prĂ©fĂšrent soumettre leurs litiges aux chefs coutumiers.
5. Gallez, E. & Rubbers, B. 2015. « RĂ©former la âjustice de proximité» en RDC. Une comparaison entre tribunaux coutumiers et tribunaux de paix Ă Lubumbashi ».
6. JoĂ«l BARAKA AKILIMALI et AMATO NTABALA, « La justice coutumiĂšre dâĂtat sans tribunaux coutumiers. Vers une modernitĂ© insĂ©curisĂ©e dans la rĂ©solution des conflits fonciers coutumiers dans lâEst de la RDC ? », Chapitre dâouvrage collectif. Baraka Akilimali J. et Makunya Muhindo T. (Sous dir.), 2021, LâĂtat africain et la crise postcoloniale. Repenser 60 ans dâalternance institutionnelle et idĂ©ologique sans alternative socioĂ©conomique, Paris : Ă©ditions LâHarmattan.
7. Aline Bahati Cibambo « LâaccĂšs de la femme congolaise Ă la justice dans un systĂšme judiciaire en crise », Librairie Africaine dâEtudes Juridiques 5, 2018 ; EDS 2014.
11 Expériences de justice communautaire en Ituri
Les donnĂ©es du projet âpeacebuildingdata.orgâ, menĂ© en collaboration avec le Harvard Humanitarian Initiative (HHI), illustrent les perceptions de la population vis-Ă -vis des diffĂ©rents acteurs de justice dans lâest de la RDC depuis 2014, dont lâIturi8. Lâacteur de rĂ©solution des litiges le plus accessible selon la population est largement la justice coutumiĂšre (47%), alors que seulement 16% de la population estime que lâaccĂšs aux cours et tribunaux est « trĂšs bon » ou « bon ». De mĂȘme, 65% de la population a trĂšs peu ou aucune confiance en la justice de lâĂtat, contre 34% pour la justice coutumiĂšre. La dĂ©fiance envers les cours et tribunaux est confirmĂ©e par la perception de la corruption : 55% de la population estime que le taux de corruption au sein des institutions judiciaires est « trĂšs frĂ©quent » ou « frĂ©quent », et 29% de la population Ă©nonce avoir une connaissance directe de la corruption des juges.
3.1.3. ĂlĂ©ments de contexte dans la province de lâIturi
La situation sĂ©curitaire dans la province de lâIturi demeure prĂ©occupante. La province est marquĂ©e par la prĂ©sence de groupes armĂ©s qui commettent rĂ©guliĂšrement des violations des droits humains Ă lâencontre de la population civile. Ces abus concernent notamment les atteintes au droit Ă la vie avec des exĂ©cutions sommaires, ainsi que de nombreux cas de violences sexuelles9. Cette situation a provoquĂ© des dĂ©placements en masse des populations locales et limite leur accĂšs Ă lâaide humanitaire. Cela a Ă©galement un fort impact sur le fonctionnement de la justice et la capacitĂ© de rĂ©pondre aux besoins de la population vis-Ă -vis de la justice.
Depuis mai 2021, lâĂ©tat de siĂšge est dĂ©crĂ©tĂ© dans la province, ce qui a entrainĂ© une dĂ©sorganisation juridique concernant les juridictions en matiĂšres civile et pĂ©nale. AprĂšs son entrĂ©e en vigueur, les juridictions civiles de lâIturi et du Nord-Kivu ont immĂ©diatement cessĂ© de fonctionner pendant plus de deux mois, du 3 mai au 8 juillet 2021. Le 9 juillet, une circulaire de la ministre de la Justice prĂ©cise que les tribunaux militaires se saisiront de lâensemble des affaires pĂ©nales et que les autres affaires seront renvoyĂ©es aux cours et tribunaux civils.
Cependant, selon un rapport dâAmnesty International, la compĂ©tence pĂ©nale sur les civils des juridictions militaires a considĂ©rablement compromis le droit Ă un procĂšs Ă©quitable et, tout comme les juridictions civiles, elles manquent de financement et de personnel, et ne sont pas en mesure de traiter le nombre Ă©levĂ© dâaffaires portĂ©es devant elles10. Il a Ă©tĂ© dâailleurs relevĂ© dans nos entretiens en Ituri, que les juridictions militaires souffraient dĂ©jĂ dâune insuffisance de personnel et de moyens de fonctionnement avant lâĂ©tat de siĂšge. Lâextension de leur mission Ă des affaires pĂ©nales sans distinction a eu pour consĂ©quence de renforcer la lenteur du traitement des dossiers, pourtant dĂ©jĂ dĂ©criĂ©e auparavant. Le mĂȘme rapport souligne que les populations locales considĂšrent quâune affaire portĂ©e devant les juridictions militaires est « plus grave » quâune affaire portĂ©e devant les juridictions civiles, elles sont donc plus rĂ©ticentes Ă lâidĂ©e de saisir les tribunaux militaires.. Le 18 mars 2022, le prĂ©sident FĂ©lix Tshisekedi a signĂ© une nouvelle ordonnance qui rĂ©duit les compĂ©tences des instances militaires et Ă©numĂšre dix infractions pour lesquelles ces instances restent compĂ©tentes Ă lâĂ©gard des civils. Toutes les autres infractions relĂšvent dĂšs lors de la compĂ©tence des instances civiles11
Les territoires de Irumu, Djugu, et Mambasa, en particulier, continuent de faire face Ă des attaques ciblĂ©es par des groupes armĂ©s malgrĂ© les opĂ©rations militaires en cours et comptent de nombreuses victimes civiles12. Par exemple, entre 2017 et 2020, 42% des villages dans le territoire de Djugu ont Ă©tĂ© affectĂ©s par des attaques de groupes armĂ©s13. Depuis aout 2021, le territoire dâIrumu comporte aussi un nombre important de villages directement touchĂ©s par la violence, et demeure de loin le territoire comptant le plus dâattaques mortelles Ă lâĂ©gard des civils14. Cette situation a des consĂ©quences sur le bon fonctionnement et lâactivitĂ© des diffĂ©rents mĂ©canismes de justice. Certains tribunaux, comme par exemple le tribunal de paix de Djugu, ne fonctionne plus normalement mais seulement depuis la ville de Bunia, compromettant ainsi grandement lâaccĂšs Ă la justice. Certains acteurs communautaires ont Ă©galement Ă©tĂ© obligĂ©s de se relocaliser Ă Bunia du fait de lâinsĂ©curitĂ©, ne se rendant dans leur territoire que ponctuellement.
8. http://www.peacebuildingdata.org/, D.R. Congo 2014.
9. ONU Info, âRDC : trois quarts des abus aux droits de lâhomme commis par les groupes armĂ©s en juillet, selon la MONUSCO,â 6 septembre 2022, https://news.un.org/fr/story/2022/09/1126481.
12 Rendre justice sans tribunal?
10. Amnesty International, 2022. âLa justice et les libertĂ©s en Ă©tat de siĂšge au Nord-Kivu et en Ituriâ.
11. Ibid.
12. UNHCR, 2022. Operational Update: Democratic Republic of the Congo, February- March 2022.
13. OIM, 2020. Tableau de bord de Suivi de mobilitĂ© - Ăvaluation des villages RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo - Province de lâIturi.
14. Kivu Security Tracker, 2021. DECREASE IN VIOLENCE IN EASTERN DRC MONTHLY REPORT N°46 - AUGUST 2021.
3.2. Objectifs et approche de lâĂ©tude
3.2.1. Objectifs
La prĂ©sente Ă©tude a pour objectif premier de comprendre le fonctionnement de la justice communautaire et les liens entre ses acteurs et les autres parties prenantes impliquĂ©s dans les processus de rĂ©solution des litiges tant au niveau communautaire quâĂ©tatique. Elle vise Ă contribuer Ă rapprocher la justice des populations en Ituri en explorant les bonnes pratiques et opportunitĂ©s de concertation, collaboration, synergie et hybriditĂ© entre mĂ©canismes et acteurs de justice communautaire et justice judiciaire. En mettant les justiciables, leurs besoins, leurs attentes et leurs perceptions au centre de son approche, cette Ă©tude vise Ă informer le dĂ©veloppement stratĂ©gique et programmatique dâASF en matiĂšre dâaccĂšs Ă la justice dans la province. Les quatre principaux objectifs de lâĂ©tude tels que repris dans les Termes de RĂ©fĂ©rence (TdR) sont :
⹠Cartographier et analyser les acteurs, les procédures et mécanismes au sein du/des systÚme/s de justice communautaire en Ituri.
âą Cartographier les itinĂ©raires de justice empruntĂ©s par les justiciables en Ituri pour la rĂ©solution dâun conflit. Ces itinĂ©raires peuvent ĂȘtre communautaires, judiciaires ou hybrides.
âą Explorer les synergies et les chevauchements entre les systĂšmes de justice communautaire et institutionnels en ce qui concerne
I) la nature des relations et interactions entre eux (rĂŽles et mandats ambivalents) ;
II) les pratiques (cadre normatif/normes non-codifiĂ©es, procĂ©dure de prise de dĂ©cisions, dynamiques de pouvoir, rĂ©fĂ©rencements entre systĂšmes, monitoring de lâexĂ©cution des dĂ©cisions etc.) ;
III) les opportunitĂ©s, contraintes et limites que revĂȘt chaque systĂšme, avantages et limitations en ce qui concerne la protection effective des droits humains et des standards dâaccĂšs Ă la justice et Ă©tat de droit ;
IV) lâhybriditĂ© (les passerelles, opportunitĂ©s de coordination et/ou collaboration entre les deux systĂšmes susceptibles dâĂȘtre opĂ©rationnalisĂ©s et/ou formalisĂ©s/institutionnalisĂ©s).
⹠Analyser les opportunités et bonnes pratiques en matiÚre de collaboration, proposer des recommandations opérationnelles afin de développer la synergie et/ou la complémentarité entre les différentes formes de justice.
Ă cette fin et en fonction de la mĂ©thodologie proposĂ©e, des questions de recherche ont Ă©tĂ© formulĂ©es pour orienter lâĂ©tude :
⹠Quels sont les différents conflits les plus fréquents ? Pour quel type de population ?
âą Quels sont les diffĂ©rents mĂ©canismes de rĂ©solution auxquels la population a accĂšs dans la province de lâIturi ?
âą Quels sont les facteurs qui dĂ©termineront le choix de recourir Ă un certain acteur plutĂŽt quâun autre ?
âą Lorsquâun litige surgit auprĂšs de ces diffĂ©rents mĂ©canismes, quel est le processus suivi ? Comment fonctionne le mĂ©canisme saisi ?
⹠Quelles sortes de synergies ou collaborations existent entre les différents acteurs de la justice communautaire et entre les acteurs de la justice communautaire et de la justice institutionnelle ?
âą Comment les femmes, enfants et dâautres groupes de populations pouvant ĂȘtre marginalisĂ©es (minoritĂ©s, etc..) sont traitĂ©s par les mĂ©canismes de justice communautaire, quelles sont les discriminations Ă©ventuelles et quelles sont les mesures de mitigation de discrimination existantes ?
La prĂ©sente Ă©tude sâinscrit Ă©galement dans le cadre de la mise en Ćuvre de la Politique Nationale de RĂ©forme de Justice 2017-2026 (PNRJ) dont le premier axe est de « Garantir lâaccĂšs au droit et Ă une justice de qualitĂ© pour tous. »15. Parmi les recommandations et les domaines ciblĂ©s par le ComitĂ© de pilotage du Groupe ThĂ©matique Justice et Droits Humains, on peut citer lâamĂ©lioration de lâaide juridique, lâaugmentation des taux dâexĂ©cution des dĂ©cisions judiciaires, et la capitalisation des MARC. Lâidentification et le recensement des acteurs de la justice communautaire dans cette Ă©tude contribueront donc plus particuliĂšrement au rĂ©sultat 3 intitulĂ© « Le Recours aux cliniques juridiques et aux MARC est soutenu par lâĂtat ».
13 Expériences de justice communautaire en Ituri
15. Plan dâactions prioritaires de la PNRJ (2020-2023)
3.2.2. Approche
Dans le cadre de cette étude, Inanga adopte une approche intégrée entre recherche et action, ce qui se traduit notamment par :
⹠Une collecte et analyse de données qualitatives sur le terrain permettant de comprendre les pratiques, perceptions et représentations des différents acteurs de résolution des litiges et des justiciables.
âą Une approche opĂ©rationnelle et participative, Ă travers la participation dâASF Ă diffĂ©rents moments clĂ©s de lâĂ©tude, et le partage dâinformation pĂ©riodique dâInanga auprĂšs dâASF.
âą Le respect des principes dâĂ©thique de recherche, de la confidentialitĂ© et de la sĂ©curitĂ© des personnes partageant leur expĂ©rience au cours de la collecte de donnĂ©es.
âą La formulation de recommandations circonstanciĂ©es et adaptĂ©es Ă lâaction dâASF, et ciblant spĂ©cifiquement chaque acteur concernĂ©.
3.3. Méthodologie
La prĂ©sente Ă©tude a comportĂ© 5 phases principales : le dĂ©veloppement de la mĂ©thodologie, lâanalyse documentaire, la collecte de donnĂ©es, lâanalyse des donnĂ©es, et la rĂ©daction du rapport. Un chronogramme dĂ©taillant les diffĂ©rentes phases se trouve en annexe 2.
3.3.1.
PrĂ©sentation de lâĂ©quipe
LâĂ©tude a Ă©tĂ© menĂ©e par une Ă©quipe dâexperts dâInanga. LâĂ©quipe Ă©tait composĂ©e de :
Janvier Koko Kirusha, il est doctorant en relations internationales et possĂšde une grande expĂ©rience de recherche de terrain quantitative et qualitative en RDC auprĂšs de la population. Janvier a Ă©tĂ© coordinateur de lâenquĂȘte de terrain pour les 4 Ă©tudes provinciales sur les MARC rĂ©alisĂ©es par les experts dâInanga. Il Ă©tait le coordinateur de lâenquĂȘte de terrain et chercheur.
Julien Moriceau, il est est juriste et sociologue, spĂ©cialisĂ© dans le domaine de lâaccĂšs Ă la justice et la rĂ©solution des conflits, notamment dans les pays de lâAfrique des Grands Lacs â Il a assurĂ© la coordination de lâĂ©tude et lâassurance qualitĂ©.
Trevor Krayer, il est juriste et anthropologue du droit, spĂ©cialisĂ© dans le plurijuridisme et lâaccĂšs Ă la justice en RDC, ainsi que lâaccĂšs Ă la justice des victimes de crimes internationaux en RDC. Il Ă©tait lâexpert junior anthropologie du droit et chercheur.
Anne Claire, elle est Docteure en Histoire, chercheuse spĂ©cialiste du genre, chercheuse associĂ©e au laboratoire Les Afriques dans le Monde et membre dâInanga. Elle conseille notamment Enabel en RDC pour la prise en compte du genre dans ses programmes de dĂ©veloppement. Elle Ă©tait lâexperte genre sur cette Ă©tude et a fourni un appui thĂ©matique dans ce domaine.
3.3.2. Ăchantillonnage des zones et acteurs rencontrĂ©s
LâĂ©chantillonnage a recherchĂ© un Ă©quilibre qui permette dâentrer en profondeur dans lâanalyse des pratiques, des interactions et des reprĂ©sentations au niveau local, et en mĂȘme temps de proposer une couverture gĂ©ographique prenant en compte la diversitĂ© des pratiques au sein de la province de lâIturi.
Les critĂšres suivants ont Ă©tĂ© utilisĂ©s afin de choisir les zones dâenquĂȘte :
âą DiversitĂ© de la distance entre la zone dâenquĂȘte et le chef-lieu /tribunal le plus proche (zones proches et zones Ă©loignĂ©es) ;
⹠Diversité de la présence de pouvoirs coutumiers et de la composition communautaire de la population ;
âą DiversitĂ© de la prĂ©sence et de lâeffectivitĂ© des institutions judiciaires ;
âą Zones dâintervention dâASF;
âą Moyens humains et matĂ©riels allouĂ©s Ă lâĂ©tude
âą Cconditions sĂ©curitaires, accessibilitĂ© des zones dâenquĂȘte.
Les critÚres suivants ont été utilisés pour le choix des acteurs interrogés :
âą DiversitĂ© de genre, dâĂąge, et dâethnie ;
âą DiversitĂ© de positionnement au sein de lâinstitution (Ă©tatique ou communautaire) ;
âą DiversitĂ© dans lâanciennetĂ© au poste / Ă la fonction ;
⹠Diversité communautaire/ethnique.
14 Rendre justice sans tribunal?
3.3.3. Description de la collecte de données de terrain
Dans la mesure du possible, et en ligne avec lâapproche recherche-action envisagĂ©e par lâĂ©tude, les zones de mise en Ćuvre des interventions dâASF en matiĂšre de justice communautaire ont Ă©tĂ© ciblĂ©es de façon prioritaire pour la collecte de donnĂ©s. Compte tenu de la volatilitĂ© du contexte, le choix final des zones a pris en compte des mises Ă jour sĂ©curitaires en provenance dâune pluralitĂ© de sources.
La collecte de donnĂ©es a eu lieu principalement dans les villes de Bunia et Kinshasa, ainsi que dans 7 villages dans les territoires dâIrumu et Mahagi. La ville de Bunia a Ă©tĂ© couverte car y siĂšgent des institutions judiciaires qui ont une connaissance de lâensemble de la province, et pour y rencontrer les acteurs des diffĂ©rents territoires, et plus particuliĂšrement en provenance du territoire de Djugu, qui rĂ©sident Ă Bunia du fait de lâinsĂ©curitĂ© prĂ©sente dans les territoires. Au total, 46 activitĂ©s de collecte de donnĂ©es ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es dont 40 entretiens indivi-
duels avec 36 hommes et 4 femmes, et 6 focus groups de discussion avec 47 personnes dont 20 femmes et 27 hommes. La pĂ©riode de collecte de donnĂ©es sâest Ă©tendue du 07/02/2023 au 18/02/2023.
LâĂ©quipe en charge de la collecte de donnĂ©es de terrain Ă©tait composĂ©e de deux chercheurs, un chercheur national et un international, appuyĂ©s de façon ponctuelle par des traducteurs locaux. La collecte des donnĂ©es a eu lieu dans des endroits calmes, sĂ©curisĂ©s, accessibles et acceptables pour tous les participants. Les entretiens ont dĂ©butĂ© par un rappel des objectifs de lâĂ©tude, le remplissage de la feuille de prĂ©sence et le recueil du consentement des participants. Pour les groupes de discussion, les chercheurs ont travaillĂ© en binĂŽme. Lâun Ă©tait chargĂ© dâanimer la discussion et prendre les notes, lâautre dâenregistrer les entretiens. Les intervieweurs Ă©taient responsables des transcriptions de lâenregistrement vocal (si la personne interrogĂ©e avait consenti Ă ĂȘtre enregistrĂ©e), ce qui permettait de sâassurer quâaucune information ne manque.
Une liste des zones précises se trouve ci-dessous.
Une liste des personnes rencontrées et leurs localisations se trouve en annexe 2.
Territoire/Ville Chefferie Groupement Village
Bunia N/A N/A N/A
Irumu
Baboa-Bokoe Batale Mberu 1
Bahema dâIrumu
Mahagi
Djukoth Djupa Waluu
Pakenge
Jupu Langu Ugwil
Pakenge Ndena
Jupu Langu
Jupa Book Yuma
Jupa Zabi
Djugu (entretiens menés à Bunia)
War Palara
Bahema Banywagi N/A N/A
Banyali Kilo
15 Expériences de justice communautaire en Ituri
Tableau 1: Liste des zones de collecte de donnĂ©es pour lâĂ©tude
3.3.4. Outils de collecte de données
Les techniques de collecte de donnĂ©es principalement utilisĂ©es sont lâentretien individuel semi-directif et le focus group. Les entretiens conduits avec les acteurs judiciaires et les associations cultuelles et OSC ont Ă©tĂ© pour la plupart conduits en français. Les entretiens avec les autres acteurs locaux (chefs coutumiers, notables, reprĂ©sentants dâorganisations communautaires) et avec la population Ă©taient en français, en lingala, en swahili ou en alur. Certaines activitĂ©s ont Ă©tĂ© effectuĂ©es Ă lâaide dâun interprĂšte, et dâautres activitĂ©s, notamment celles oĂč les interlocuteurs rĂ©pondaient en alur, ont Ă©tĂ© enregistrĂ©es et traduites en français par des traducteurs de la rĂ©gion.
3.3.4.1. Les grilles dâentretiens semi-directifs
Deux grilles dâentretiens semi-directifs ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©es : la grille dâentretien avec les acteurs de la justice judiciaire et la grille dâentretien avec les acteurs de la justice communautaire. Ils figurent en annexe 3 et 4.
Les entretiens semi-directifs ont permis dâaffiner les hypothĂšses dâanalyse en captant les pratiques et perceptions des diffĂ©rents acteurs ciblĂ©s. Plus spĂ©cifiquement, les objectifs des entretiens Ă©taient de :
âą Recueillir des informations factuelles sur les pratiques et les conditions de travail au quotidien des acteurs, sur les affaires ciblĂ©es dans les cas dâĂ©tude et sur les collaborations avec les justiciables et les autres acteurs de rĂ©solution de conflits.
âą Capter les reprĂ©sentations et les visions des acteurs clĂ©s de la justice communautaire et judiciaire, les dĂ©fis et les prioritĂ©s de ces acteurs, ainsi que les reprĂ©sentations quâils se font de leur propre rĂŽle.
âą Obtenir lâapprĂ©ciation des acteurs sur les succĂšs et les limites des diffĂ©rents mĂ©canismes de rĂ©solution de litiges existants, et recueillir des recommandations.
3.3.4.2. Les focus groups
Les focus groups avec des justiciables ont permis de mieux apprĂ©hender les conflits vĂ©cus par la population, et dâobtenir des informations complĂ©mentaires sur les acteurs sollicitĂ©s pour leur rĂ©solution, les perceptions des justiciables vis-Ă -vis de ces acteurs et les solutions apportĂ©es.
Afin dâapprofondir notre comprĂ©hension des enjeux spĂ©cifiques liĂ©s au genre, deux focus groups spĂ©cifiques composĂ©s de femmes, dont un dans la chefferie de Djukoth en territoire de Mahagi et un dans la chefferie de Baboa-Bokoe en territoire dâIrumu, ont Ă©tĂ© organisĂ©s. Deux focus groups spĂ©cifiques composĂ©s dâhommes ont Ă©galement Ă©tĂ© organisĂ©s dans les mĂȘmes entitĂ©s prĂ©cĂ©demment citĂ©es. Ă Djukoth, un troisiĂšme focus group mixte hommes-femmes rĂ©unissant des chefs locaux a Ă©tĂ© organisĂ©. Un dernier focus group Ă Baboa-Bokoe a rĂ©uni 3 focus groups : un composĂ© de femmes, un composĂ© dâhommes, et un mixte.
3.3.5. Principes éthiques
Une Ă©tude qualitative doit respecter un certain code Ă©thique afin de rĂ©colter des donnĂ©es en bonne foi et de rĂ©duire le risque de prĂ©judice aux participants. LâĂ©tude a veillĂ© Ă respecter les rĂšgles Ă©thiques suivantes lors des entretiens et des focus groups avec les populations ciblĂ©es :
âą Consentement Ă©clairĂ© (cf. formulaire de consentement en annexe 6) : Le consentement Ă©clairĂ© implique que tous les participants potentiels reçoivent et comprennent toutes les informations dont ils ont besoin pour dĂ©cider sâils veulent participer Ă lâĂ©tude. Il leur a Ă©tĂ© expliquĂ© quâils ont le droit de refuser de rĂ©pondre Ă des questions et mĂȘme de retirer leur consentement Ă nâimporte quel moment. La demande de consentement oral lors des entretiens et des focus groups a Ă©tĂ© privilĂ©giĂ©e, ce qui a largement facilitĂ© la participation des interlocuteurs. Cela sâexplique par les tensions dans la rĂ©gion qui font que la population est en gĂ©nĂ©ral plus rĂ©ticente Ă participer lorsque la signature dâun document est demandĂ©e. Ătant donnĂ© quâun certain nombre dâinterlocuteurs, notamment dans les territoires, ne parlaient ni lisaient ni Ă©crivaient le français, ils Ă©taient rĂ©ticents Ă signer des documents Ă©crits. La peur de signer des documents autorisant la vente de leurs terres est assez rĂ©pandue parmi la population. La demande de consentement a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e et obtenue de maniĂšre orale.
âą ConfidentialitĂ© : LâidentitĂ© des participants et les donnĂ©es recueillies auprĂšs dâeux sont traitĂ©s en toute confidentialitĂ©. Seul lâĂ©quipe de recherche Ă accĂšs Ă ces informations.
âą Anonymat : Les paroles de lâinterlocuteur sont anonymisĂ©es, particuliĂšrement lorsquâil sâagit de sujets sensibles. La majoritĂ© des entretiens Ă©tant enregistrĂ©s, seuls les membres de lâĂ©quipe de recherche y ont accĂšs.
16 Rendre justice sans tribunal?
âą LâhonnĂȘtetĂ© et lâintĂ©gritĂ© : LâĂ©quipe de recherche a traitĂ© les participants avec respect, en respect des uses et coutumes locales.
3.3.6.
Terminologie utilisée dans le rapport
Le présent rapport fait usage de plusieurs termes différents dans le contexte de la justice
Termes Définitions
Association culturelle (et ethnique)
Barza communautaire
Chef coutumier
Conciliation
Juge assesseur
communautaire en Ituri. Ils ne sont cependant pas compris de la mĂȘme maniĂšre par tous les acteurs qui lâutilisent. Il est donc utile dâexpliquer les dĂ©finitions que nous utilisons au cours du rapport pour Ă©viter des incomprĂ©hensions de langage. Le tableau suivant dĂ©finit ces termes.
Les associations culturelles, aussi appelĂ©es des associations communautaires reprĂ©sentent des communautĂ©s ethniques prĂ©sentes en Ituri et dĂ©fendent leurs intĂ©rĂȘts auprĂšs des institutions congolaises ou dâautres acteurs. Elles comportent des comitĂ©s ou conseils en matiĂšre de rĂšglement de conflits, qui combinent approches traditionnelle et plus moderne. Elles peuvent avoir une prĂ©sence dans dâautres zones de la RDC, et mĂȘme en dehors du pays. Il sâagit par exemple, de lâassociation de la communautĂ© des Hemas, appelĂ©e ENTE.
Une barza communautaire peut se dĂ©finir comme un forum oĂč les membres dâun village ou dâune communautĂ© ont lâhabitude de se rencontrer pour Ă©changer sur les diffĂ©rents aspects de la vie communautaire. La barza est organisĂ© comme un cadre dâĂ©change, de dĂ©bat et de concertation et intervient dans le rĂšglement de litiges opposant les membres de la communautĂ© ou des conflits intercommunautaires. Il est souvent appuyĂ© par une OSC locale.
Ce sont des autoritĂ©s coutumiĂšres du milieu. En RDC, il sâagit des chefs de village, chefs de groupement, et chefs de chefferie qui ont une double fonction coutumiĂšre et administrative et sont reconnus par lâĂtat. La source de leur pouvoir est ancestrale, et le chef doit donc toujours ĂȘtre membre de la famille dite « rĂ©gnante ». Selon la loi, ils sont chargĂ©s de « de veiller Ă la cohĂ©sion, Ă la solidaritĂ© et Ă la justice sociale dans leur territoire ». Ils jouent Ă©galement un rĂŽle de facto important dans la rĂ©solution des litiges.
La conciliation est une mĂ©thode de rĂšglement de conflit Ă lâamiable animĂ©e par un tiers. La personne choisie par les parties peut proposer un projet de solution, sans se borner Ă sâefforcer de les rapprocher, ce qui la diffĂ©rencie de la mĂ©diation16
Les juges assesseurs sont des notables locaux qui sont dĂ©signĂ©s par le PrĂ©sident dâun Tribunal de paix. Ils sont appelĂ©s Ă siĂ©ger pour des affaires coutumiĂšres, qui sont des affaires non rĂ©gies par la loi, mais par la coutume, par exemple les cas de sorcellerie. Lâarticle 10 de la loi organique n°13/011-B du 11 avril 2013 Ă©nonce quâils siĂšgent au nombre de trois juges lorsquâil y a lieu de faire application de la coutume locale.
3.4. Traitement des données
Les donnĂ©es ont ensuite Ă©tĂ© analysĂ©es Ă lâaide du logiciel libre Taguette qui est un outil dâanalyse de donnĂ©es qualitatives. Les principaux thĂšmes ont Ă©tĂ© codĂ©s en tenant compte des questions de recherche et de lâobjectif de lâĂ©tude pour faciliter une analyse ciblĂ©e et rigoureuse qui a permis non seulement dâidentifier des citations illustratives, mais aussi dâen voir clairement les principales tendances.
16. Cadiet, L., & Clay, T. (2019). Les modes alternatifs de rÚglement des conflits-3e éd. Dalloz.
17 Expériences de justice communautaire en Ituri
Justice communautaire
Justice des cours et tribunaux
Médiation
Notable
Il sâagit de la justice rendue au sein des diffĂ©rentes communautĂ©s locales par des acteurs locaux, que leur compĂ©tence soit prĂ©vue par la loi ou non. Il existe beaucoup de recoupements entre la justice communautaire et les MARC, mais ces derniers comprennent lâensemble les mĂ©canismes non-judiciaires de rĂ©solution de conflits, mĂȘme sâils ne sont pas communautaires, comme lâarbitrage privĂ© en matiĂšre commerciale par exemple.
Câest la justice qui est rendue par les institutions judiciaires dans le cadre des procĂ©dures prĂ©vues dans le cadre lĂ©gal Ă©crit congolais.
Câest une mĂ©thode de rĂšglement des litiges Ă lâamiable animĂ©e par un ou des tiers. Le mĂ©diateur accompagne les parties dans la recherche dâun accord par lequel ces derniĂšres vont mettre fin Ă leur litige. Cette solution ne rĂ©sulte pas dâune dĂ©cision ou dâun projet de solution du mĂ©diateur, mais de lâaccord des parties elles-mĂȘmes17 .
Aussi appelĂ©s les « vieux sages », ce sont des autoritĂ©s coutumiĂšres locales, âsubordonnĂ©esâ aux chefs coutumiers (de village, de groupement, de chefferie). Les notables sont choisis par le chef coutumier parmi les leaders dans la communautĂ© et leur lĂ©gitimĂ© se base donc en partie sur cette nomination. Ils assistent les chefs coutumiers dans leur action, et notamment dans les processus de rĂ©solution des litiges. Certains notables ont le titre de « gardiens de la coutume », car ils sont reconnus pour leur savoir approfondi de la coutume du milieu. Leur lĂ©gitimitĂ© dĂ©coule aussi de lâappartenance Ă une famille « rĂ©gnante » dans la communautĂ©.
18 Rendre justice sans tribunal?
17. Cadiet, L., & Clay, T. (2019). Les modes alternatifs de rÚglement des conflits-3e éd. Dalloz.
Tableau 2
4. Typologie des litiges
La prĂ©sente Ă©tude nâa pas pour objectif premier de dresser une typologie statistique des diffĂ©rents litiges que connait la population en Ituri mais elle sâintĂ©resse Ă identifier la nature des litiges les plus courants dans la province. Cette section prĂ©sente dans un premier temps la dĂ©finition de litige retenue dans le cadre de lâĂ©tude, puis les tendances concernant les type de litiges les plus rĂ©pandus.
4.1. Définition de « litige » utilisée
La prĂ©sente Ă©tude a retenu la dĂ©finition suivante du litige : « le litige est un problĂšme entre deux ou plusieurs personnes, Ă partir du moment oĂč il sort de la sphĂšre purement privĂ©e (cercle familial restreint) et/ou suffisamment important pour pouvoir ĂȘtre traitĂ© par un tiers, et ainsi faire lâobjet dâun processus de rĂ©solution ». La dĂ©finition choisie est trĂšs large afin de permettre de dĂ©passer la dĂ©finition juridique de litige et aller au-delĂ des cas faisant lâobjet ou ayant fait lâobjet dâune procĂ©dure. Ce choix a Ă©tĂ© fait sur la base de deux motivations. PremiĂšrement, cette dĂ©finition non-technique permet de ne pas restreindre les interlocuteurs non-juristes dans leur propos : le but est quâils se sentent Ă lâaise de partager des informations sur ce qui leur semble problĂ©matique au sein de leur quotidien, sans leur demander de se conformer Ă des catĂ©gories et Ă un langage technique quâils peuvent ne pas maitriser et qui pourrait les bloquer, favorisant ainsi un biais dans les rĂ©ponses des interlocuteurs.
DeuxiĂšmement, le but de lâĂ©tude est de comprendre et dâanalyser les collaborations entre acteurs, et ainsi de sâintĂ©resser Ă toutes les formes de justice : justice des cours et tribunaux et justice communautaire. Pour cela, nous devons Ă©viter tout parti pris, et donc Ă©viter de collecter les donnĂ©es Ă travers le prisme de la justice judiciaire uniquement.
4.2. Définition de « litige » utilisée
4.2.1. Les litiges fonciers
Les conflits fonciers sont de loin les litiges les plus répandus et ils englobent plusieurs sous-catégories ou types de pratiques différents18
Dans la majoritĂ© des cas, il sâagit de conflits de limites de parcelles ou de champs et des cas dâoccupation illĂ©gale. Dâautres acteurs rencontrĂ©s ont expliquĂ© que les conflits entre Ă©leveurs et agriculteurs portant sur lâutilisation diffĂ©rente de la terre faisaient lâobjet de nombreux litiges. Un interlocuteur a mentionnĂ© que « les Ă©leveurs veulent conquĂ©rir des espaces pour faire paĂźtre leur bĂ©tail, et les agriculteurs sâen prennent aux Ă©leveurs parce quâil arrive aussi que le bĂ©tail endommage les cultures. ». Enfin, il peut sâagir de litiges successoraux ou dâhĂ©ritage au sein dâune famille, qui dĂ©savantagent plus particuliĂšrement des femmes Ă qui lâhĂ©ritage de la terre est parfois refusĂ©.
Les conflits fonciers ont différentes origines, et sont plus particuliÚrement favorisés par plusieurs facteurs :
âą La terre constitue un enjeu Ă©conomique et politique trĂšs important. En Ituri, les activitĂ©s Ă©conomiques principales sont directement liĂ©es Ă lâutilisation de la terre : lâagriculture, lâĂ©levage, lâexploitation miniĂšre, et lâexploitation forestiĂšre. De ce fait, les groupes revendiquant lâappartenance des espaces exploitĂ©s se trouvent parfois confrontĂ©s Ă des conflits avec dâautres groupes qui sây installent pour des raisons Ă©conomiques.
18. A titre dâillustration, un acteur dâune OSC nous a fait part du fait que « dans une seule chefferie, celle de Walendu-Bindi oĂč nous sommes prĂ©sents, on a fait la cartographie des conflits fonciers et on a identifiĂ© 75 cas des conflits fonciers ».
19 Expériences de justice communautaire en Ituri
âą En Ituri, les coutumes prescrivent que les terres appartiennent Ă des tribus ou Ă des groupes ethniques, et ce, mĂȘme si plusieurs groupes ethniques rĂ©sident sur cette terre. Ces coutumes jouent encore un rĂŽle important dans la conception de lâappartenance de la terre par la population. Câest pourquoi certains individus ou groupes revendiquent ĂȘtre propriĂ©taires de certaines terres et ne reconnaissent pas ce droit Ă dâautres groupes. Les appellations de certains groupements ou villages dans le territoire de Mahagi sont illustratives de ce phĂ©nomĂšne. Le prĂ©fixe « Djupa/ djupu » signifie, les gens appartenant Ă /ou, comme par exemple : Djupa Waluu, Djupu langu, âŠ, signifie la gens appartenant Ă Waluu, ou Ă Langu. Une telle population sâidentifie Ă un ancĂȘtre commun qui serait Waluu, Langu,etc.
âą Il existe un certain flou de facto quant aux diffĂ©rentes voies dâaccĂšs Ă la propriĂ©tĂ© et moyens de preuve de cette propriĂ©tĂ©. Certains individus utilisent les documents et autorisations reçues de la part des chefs coutumiers et dâautres prĂ©fĂšrent recourir aux services Ă©tatiques compĂ©tents en la matiĂšre. On note Ă©galement lâexistence de nombreux faux documents fonciers19
Finalement, les carriĂšres miniĂšres peuvent Ă©galement se rĂ©vĂ©ler source de conflit en matiĂšre dâexploitation de lâor et de la forĂȘt dans le territoire de Djugu. Les conflits de terre sont Ă©voquĂ©s dans un sens plus large par certains acteurs qui le voient comme un catalyseur de guerre. Un acteur nous dit que « câest mĂȘme le foncier qui est Ă la base de toutes les guerres que nous connaissons aujourdâhui ici en Ituri. ».
4.2.2. Les autres types de litiges
Les conflits identitaires et Ă caractĂšre ethnique ont Ă©tĂ© soulevĂ©s Ă plusieurs reprises et sont omniprĂ©sents en Ituri. Souvent, ces conflits viennent exacerber des litiges dĂ©jĂ existants, ou rendre plus difficile leur rĂ©solution, en ajoutant une deuxiĂšme dimension Ă des conflits dâautre ordre â : dans les conflits entre des Ă©leveurs et des agriculteurs qui appartiennent souvent Ă diffĂ©rents groupes ethniques par exemple. Les conflits mineurs entre deux individus de diffĂ©rents groupes ethniques peuvent sâaggraver et prendre ainsi un caractĂšre communautaire ; les conflits interpersonnels peuvent devenir dans ces cas des conflits entre communautĂ©s. Certaines personnes ont pointĂ© du doigt des conflits anciens (datant du dĂ©but des annĂ©es 2000 ou plus anciens) qui nâont jamais Ă©tĂ© rĂ©solus et qui continuent Ă alimenter des « histoires liĂ©es Ă la haine ».
LâIturi abrite un grand nombre de groupes armĂ©s qui sont actifs dans lâensemble de la province. Les conflits armĂ©s et les massacres de civils sont rĂ©currents dans presque tous les territoires, Ă lâexception, peut-ĂȘtre, dâAru, et sont particuliĂšrement nombreux dans le territoire de Djugu. Plusieurs acteurs ont notamment soulignĂ© la prĂ©sence et les exactions Ă lâencontre de la population civile commises par lâADF, ZAIRE, FPIC, FRPI et la CODECO. Bien que les conflits de groupes armĂ©s ne constituent pas des litiges tels que nous les avons dĂ©finis, la prĂ©sence de tels conflits et les actions de groupes armĂ©s ont un impact incontestable sur lâaccĂšs Ă la justice. Lâexacerbation des violences armĂ©es favorise ainsi la circulation des armes, et la commission de violences contre les personnes. Les crimes sont frĂ©quents dans la province, tant en milieu urbain quâen milieu rural. Des cas de meurtre, de viols et de violences sexuellessont rĂ©guliĂšrement recensĂ©s par les acteurs locaux.. Toujours en matiĂšre pĂ©nale, des infractions moins graves sont Ă©galement rĂ©currentes dans la province. Il sâagit principalement de cas dâabus de confiance, de coups et blessures et de vols.
En outre, des conflits de pouvoir coutumier semblent fréquents, et seront plus particuliÚrement analysés dans la partie 6.1.1.
20 Rendre justice sans tribunal?
19. Justice Plus, 2017. Conflits fonciers en Ituri : rapport dâĂ©tude fonciĂšre dans les territoires dâIrumu, Djugu, Mahagi et Aru, Bunia.
5. Analyse des acteurs communautaires de résolution des litiges
De nombreux acteurs interviennent dans la province de lâIturi en matiĂšre de rĂ©solution des litiges, et ce, Ă des niveaux diffĂ©rents. Cette section a pour but de prĂ©senter les diffĂ©rents types dâacteurs communautaires et dâanalyser en profondeur leur fonctionnement et leur action. Ils sont prĂ©sentĂ©s dans lâordre de leur importance auprĂšs de la population, des acteurs les plus sollicitĂ©s aux acteurs les moins sollicitĂ©s. Pour chaque acteur, nous procĂ©dons Ă une analyse de la nomination puis de la procĂ©dure de rĂšglement, et finalement, lâapprĂ©ciation de lâacteur.
5.1. Chefs coutumiers
Dans la province de lâIturi, comme ailleurs en RDC, le pouvoir coutumier est dĂ©tenu par les chefs de chefferie, de groupement et de village, comme prĂ©vu Ă lâarticle 3 de la loi n°15/015 du 25 aout 2015 fixant statut des chefs coutumiers. LâIturi possĂšde 5 territoires subdivisĂ©s en chefferies (ou Ă dĂ©faut en secteurs). La chefferie est une entitĂ© territoriale dĂ©centralisĂ©e Ă caractĂšre coutumier tandis que le secteur est une entitĂ© territoriale dĂ©centralisĂ©e Ă caractĂšre administratif. Le pouvoir coutumier est antĂ©rieur Ă lâexistence de lâĂtat en tant que tel. Pendant la colonisation, les chefs coutumiers constituaient des auxiliaires du pouvoir colonial et assumaient le rĂŽle dâinterprĂštes auprĂšs de la population autochtone20
20. Auguste Mwilo, 2018. « Conflits De Pouvoir Coutumier Dans Le Bulega En RD Congo : Une RĂ©alitĂ© CaractĂ©ristique Dâun Etat En Panne Et Un Grand DĂ©fi Au DĂ©veloppement Local » IOSR Journal Of Humanities And Social Science (IOSR-JHSS). vol. 23 no. 08, pp. 09-25.
La Loi nÂș15/015 du 25 aout 2015 fixant le statut des chefs coutumiers en son article 1021 confĂšre aux chefs coutumiers les missions et attributions de veiller Ă la cohĂ©sion, Ă la solidaritĂ© et Ă la justice sociale dans sa juridiction ; sauvegarder et faire respecter les valeurs traditionnelles morales, le patrimoine culturel, les vestiges ancestraux dont les sites et lieux coutumiers sacrĂ©s ; veiller, conformĂ©ment Ă la Loi, Ă la protection des espaces fonciers qui relĂšvent des terres des communautĂ©s locales ; promouvoir les relations de bon voisinage avec les entitĂ©s voisines.
5.1.1. Nomination et légitimité
Lâarticle 67 de la loi organique n° 08/016 du 07 octobre 2008 portant composition, organisation et fonctionnement des EntitĂ©s Territoriales DĂ©centralisĂ©es et leurs rapports avec lâĂtat et les Provinces dĂ©finit la chefferie comme un ensemble gĂ©nĂ©ralement homogĂšne de communautĂ©s traditionnelles organisĂ©es sur base de la coutume et ayant Ă sa tĂȘte un chef dĂ©signĂ© par la coutume, reconnu et investi par les pouvoirs publics . Quoique le pouvoir du chef de chefferie soit nommĂ© selon les rĂšgles de la coutume, le chef de chefferie agit pour le compte et au nom de lâĂtat. Câest pourquoi il est considĂ©rĂ© comme le reprĂ©sentant de lâĂtat au niveau de la chefferie et doit ĂȘtre investi par le pouvoir public aprĂšs sa nomination coutumiĂšre. Ainsi, les pouvoirs et missions des chefs de chefferies sont organisĂ©s par les textes lĂ©gaux, bien que ces derniers soient choisis dans la famille rĂ©gnante
21. PrĂ©sidence de la RĂ©publique, « Loi nÂș15/015 du 25 aoĂ»t 2015 fixant le statut des chefs coutumiers », JOURNAL OFFICIEL de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo, Kinshasa, 2015 22. Loi organique n° 08/016 du 07 octobre 2008 portant composition, organisation et fonctionnement des EntitĂ©s Territoriales DĂ©centralisĂ©es et leurs rapports avec lâEtat et les Provinces.
21 Expériences de justice communautaire en Ituri
et par la coutume. HĂ©ritier Mambi Tunga-Bau parle dâune hybridation des pouvoirs politiques oĂč le pouvoir traditionnel nâest plus un pouvoir Ă cĂŽtĂ© de lâĂtat mais plutĂŽt un pouvoir au sein de lâĂtat, et quâils constituent ensemble le pouvoir dâĂtat au Congo23.
Le plus souvent, le chef hĂ©rite de cette fonction par son pĂšre, mĂȘme si les processus de nomination peuvent diffĂ©rer lĂ©gĂšrement en fonction des coutumes locales. Certains chefs rencontrĂ©s dans le cadre de lâĂ©tude ont confirmĂ© avoir succĂ©dĂ© Ă leurs parents Ă travers une nomination par ces derniers. Dâautres chefs ont mentionnĂ© avoir remplacĂ© leurs frĂšres qui Ă©taient soit en empĂȘchement ou en suspension. Dâautres encore ont Ă©tĂ© nommĂ©s aprĂšs conseil de famille, car le pĂšre est dĂ©cĂ©dĂ© sans nommer son successeur24. Les chefs sont nommĂ©s Ă vie, mais peuvent dans de rares cas ĂȘtre dĂ©mis de leur fonction de leur vivant (voir infra). Dans le cadre de cette hybridation du pouvoir coutumier, la politique joue un rĂŽle dans la reconnaissance et lâinvestiture des chefs de chefferies, et donc peut influencer la nomination. Le statut rĂ©gissant les chefs coutumiers, prĂ©voit que ce dernier est âapolitiqueâ. Cependant, on remarque quâen rĂ©alitĂ©, il existe une porositĂ© entre le pouvoir coutumier et le pouvoir politique. Nombreux sont les chefs coutumiers qui participent activement aux activitĂ©s politiques, ou les responsables politiques qui cherchent Ă influencer les processus de nomination des chefs coutumiers. Il nous a Ă©tĂ© partagĂ© par exemple que si les chefs nâont pas de bonnes relations avec les acteurs politiques influents, il peut arriver quâils soient suspendus ou mĂȘme remplacĂ©s, mĂȘme par la famille rĂ©gnante. Un chef de chefferie du territoire de Djugu a parlĂ© de son accession au pouvoir Ă la suite des problĂšmes politiques quâavaient connu son frĂšre : « Je suis le fils du chef de chefferie, mon grand frĂšre câest lui qui Ă©tait chef, et Ă cause des problĂšmes politiques il nâest pas en service et câest moi que la famille a dĂ©signĂ© pour faire la rĂ©gence ».
MĂȘme sâils « hĂ©ritent » de leur fonction de par leur origine familiale, et ils ne sont pas directement Ă©lus ou choisis par la population, on remarque que les chefs coutumiers jouissent dâune lĂ©gitimitĂ© importante de la part de la population, comme dans les autres provinces de la RDC25, mĂȘme si des limites existent, comme nous le verront.
La proximitĂ© est Ă©videmment un facteur important expliquant cette lĂ©gitimitĂ© : le chef est issu de la communautĂ©, et en fait partie intĂ©grante26. Il est le plus souvent lâacteur de rĂ©solution des litiges le plus « proche » gĂ©ographiquement et culturellement des justiciables. Il parle notamment la langue des justiciables, ce qui nâest pas le cas des acteurs judiciaires qui utilisent le français dans leurs procĂ©dures27.
Il faudrait noter que pour la plupart des cas, les chefs coutumiers en Ituri ne gĂšrent que des entitĂ©s homogĂšnes au niveau ethnique et elles sont le plus souvent majoritairement habitĂ©es par le mĂȘme groupe ethnique que le chef. Le groupe ethnique du chef coutumier Ă©tant le plus rĂ©pandu dans son entitĂ©, la population accepte plus facilement son autoritĂ©. Cela accorde au chef coutumier une forme de lĂ©gitimitĂ© sociale qui influe sur le respect des solutions proposĂ©es par les chefs lors des sĂ©ances de rĂšglement des litiges. Les chefs coutumiers jouent donc un rĂŽle central dans les itinĂ©raires de rĂ©solution des conflits pour les justiciables en milieu rural. Un prĂ©sident dâune association culturelle dans le territoire de Mahagi explique : « en milieu rural, principalement les gens prĂ©fĂšrent dâabord trouver une solution en famille. Les deux familles se rĂ©unissent pour essayer de dĂ©gager une solution et lorsquâelles nâen nâont pas, elles nâont pas la solution, elles se dĂ©fĂšrent maintenant devant les autoritĂ©s coutumiĂšres, soit auprĂšs des chefs des localitĂ©s, soit auprĂšs de chefs des groupements et enfin chez les chefs de chefferies mais en dernier ressort. ». Cet itinĂ©raire est notĂ© comme une tendance de la part des justiciables, mais il nâest pas en aucun cas absolu. En effet, lâitinĂ©raire des justiciables
23. HĂ©ritier Mambi Tunga-Bau, 2010. Pouvoir traditionnel et pouvoir dâEtat en RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo : Esquisse dâune thĂ©orie dâhybridation des pouvoirs politiques, Kinshasa, Mediaspaul, pp 15-17.
24. Un chef de chefferie dans le territoire de Mahagi a expliquĂ© les diffĂ©rentes possibilitĂ©s dâaccĂšs au pouvoir dans sa chefferie : « Câest par succession [que je suis devenu chef de chefferie]. [âŠ] Je dirais chez nous, dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le pouvoir passe du pĂšre au fils. Câest ça le systĂšme. [âŠ] Il y a probabilitĂ© que si le papa a dĂ©signĂ© avant sa mort, le conseil de famille doit se tenir à ça. Ou Ă dĂ©faut, si le papa meurt avant quâil ne dĂ©signe son hĂ©ritier, câest maintenant la famille rĂ©gnante qui se rĂ©unit pour enfin voir qui peut ĂȘtre dĂ©signĂ© comme le successeur du dĂ©funt ».
25. Voir : Recherche anthropologique, juridique et participative sur la mise en Ćuvre des MARC en RDC en gĂ©nĂ©ral et dans les provinces du KasaĂŻ Central et du Kongo Central en particulier, 2019 ; Recherche anthropologique, juridique et participative sur la mise en Ćuvre des Modes Alternatifs de RĂšglement des Conflits au Tanganyika, 2021 ; Recherche anthropologique, juridique et participative sur la mise en Ćuvre des Modes Alternatifs de RĂšglement des Conflits au KasaĂŻ, 2021.
26. RCN Justice & DĂ©mocratie, 2015. Ătude sur les modes de rĂ©solution formels et informels des conflits fonciers dans la ville-province de Kinshasa et la province du KasaĂŻ occidental.
27. Gallez, E. & Rubbers, B. 2015. « RĂ©former la âjustice de proximitĂ©â en RDC. Une comparaison entre tribunaux coutumiers et tribunaux de paix Ă Lubumbashi ».
22 Rendre justice sans tribunal?
dĂ©pend beaucoup plus des parties au litige que du type de litige. Les chefs coutumiers seraient donc saisis par deux justiciables de la mĂȘme ethnie pour tout type de litige, avec des limites notamment concernant les crimes.
Dans les cultures locales de la RDC, il est Ă©galement attendu dâun chef quâil dĂ©fende les intĂ©rĂȘts de sa communautĂ©. Un chef coutumier doit avoir un comportement exemplaire et une bonne moralitĂ© pour conserver son poste de chef de chefferie, comme lâĂ©nonce dâailleurs lâarticle 5 du statut des chefs coutumiers. Si le chef ne fait pas preuve de cette exemplaritĂ© auprĂšs de la population, il peut perdre son pouvoir de deux maniĂšres. Tout dâabord, il risque de ne plus ĂȘtre sollicitĂ© pour des litiges et que la population se tourne vers dâautres acteurs de rĂšglement de conflit, puisque rien nâoblige la population Ă porter ses litiges auprĂšs des chefs coutumiers. Ensuite, il peut ĂȘtre officiellement remplacĂ© en tant que chef coutumier par la famille rĂ©gnante, selon le mĂȘme processus que celui par lequel il a Ă©tĂ© choisi.
Son remplacement se fait toujours au sein de la famille rĂ©gnante. Ă titre dâillustration, un chef de chefferie dans le territoire dâIrumu a expliquĂ© comment le pouvoir est toujours restĂ© au sein de sa famille. Son frĂšre, quâil a remplacĂ©, avait Ă©tĂ© suspendu puis dĂ©chu avant que lui ne soit nommĂ© : « Je suis de la famille rĂ©gnante de notre entitĂ©, mon grand-pĂšre Ă©tait chef, mon pĂšre, mon oncle paternel et puis derniĂšrement câĂ©tait mon grand frĂšre qui Ă©tait chef. Maintenant le grand frĂšre a Ă©tĂ© suspendu et on mâa dĂ©signĂ© pour assumer lâintĂ©rim. Jâavais reçu un arrĂȘtĂ© du gouverneur pour assumer lâintĂ©rim de la chefferie de papa mais par aprĂšs la famille rĂ©gnante a vu le travail que je faisais et la famille a confirmĂ© ma dĂ©signation. »
Comme le prĂ©voit lâarticle 5, les fonctions dâun chef coutumier peuvent Ă©galement prendre fin par abdication. Un chef peut donc dĂ©cider dâabandonner ses fonctions et nommer un successeur ou un remplaçant. Un chef de chefferie dans le territoire dâIrumu a confirmĂ© avoir remplacĂ© son pĂšre qui avait abdiquĂ© Ă cause de la vieillesse en le dĂ©signant de son vivant pour le remplacer : « [Je suis devenu chef de chefferie] par abdication de mon pĂšre qui Ă©tait vieux et il a cĂ©dĂ© le pouvoir Ă son fils que je suis ».
5.1.2. Procédure suivie et décision
En Ituri, les chefs coutumiers jouent un rĂŽle capital dans la rĂ©solution des litiges. En tant quâautoritĂ©s coutumiĂšres, ils incarnent la protection de la coutume et de la culture de leurs communautĂ©s. Lâarticle 26 du statut des chefs coutumiers les autorise Ă rĂ©gler les conflits qui surgissent entre diffĂ©rentes communautĂ©s de leur entitĂ© tout en prenant soin dâen informer leur tutelle ou leur hiĂ©rarchie. Ă ce titre, ils sont chargĂ©s de veiller Ă la cohĂ©sion, Ă la solidaritĂ© et Ă la justice sociale dans leur territoire; sauvegarder et faire respecter les valeurs traditionnelles morales, le patrimoine culturel, les vestiges ancestraux dont les sites et lieux coutumiers sacrĂ©s ; veiller, conformĂ©ment Ă la Loi, Ă la protection des espaces fonciers qui relĂšvent des terres des communautĂ©s locales28.
Cependant, il faut noter que lâorganisation judiciaire congolaise ne reconnait aucun rĂŽle juridictionnel officiel aux chefs coutumiers, ce qui crĂ©e un certain flou sur le rĂŽle des chefs en matiĂšre de rĂ©solution des litiges en RDC, surtout depuis la suppression des tribunaux coutumiers en 2006. Certains chefs de juridiction vont jusquâĂ nier tout rĂŽle de rĂ©solution des litiges aux chefs coutumiers dans le ressort de leur juridictions29 Un chef de Division provinciale en Ituri confirme cette situation inconfortable : « les gens se sont rĂ©unis en communautĂ© et chaque communautĂ© a son chef coutumier en qui ils ont dĂ©jĂ placĂ© leur confiance. Sâil y a un problĂšme, on cherche Ă rĂ©soudre ça chez le patron qui est le chef coutumier mais ils le font en cachette comme on avait dĂ©jĂ supprimĂ© les tribunaux coutumiers ». Ainsi, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale les gens prĂ©fĂšrent rĂ©gler leurs litiges Ă travers les chefs coutumiers en allant du chef le plus bas au chef le plus hiĂ©rarchiquement supĂ©rieur. Un litige sera donc dâabord rĂ©glĂ© auprĂšs du chef de village, puis, en cas de non-rĂ©solution, sera traitĂ© au niveau du chef de groupement, selon un processus de recours comparable Ă un appel judiciaire. Un interlocuteur Ă Mahagi explique : « le plus souvent, si câest dans les villages Ă lâintĂ©rieur, ceux qui sont sollicitĂ©s sont les chefs de village. Lorsquâils nâarrivent pas Ă dĂ©canter le problĂšme, câest les chefs des groupements et puis câest le chef de chefferie au niveau local ou des chefferies⊠».
28. PrĂ©sidence de la RĂ©publique, « Loi nÂș15/015 du 25 aoĂ»t 2015 fixant le statut des chefs coutumiers », JOURNAL OFFICIEL de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo, Kinshasa, 2015.
29. Julien Moriceau, Ladislas De Coster, Janvier Koko Kirusha, Marcel WetshâOkonda. 2021. « âJe suis tout ce quâil y a de plus formelâ : Analyse par le bas des pratiques de justice locale dans deux provinces de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo (RDC) ». Conjoncture de lâAfrique centrale : 389-411.
23 Expériences de justice communautaire en Ituri
Cependant, bien quâil existe une certaine subsidiaritĂ© entre les chefs locaux en fonction de leur hiĂ©rarchie, la rĂ©partition des compĂ©tences entre les diffĂ©rents niveaux est flexible. Ainsi, il nâest pas absolument nĂ©cessaire que la partie plaignante se rende dâabord chez le chef de village avant de voir le chef de groupement ou le chef de chefferie. Tout dĂ©pendra de lâimportance du litige, de la qualitĂ© des parties30, et de la lĂ©gitimitĂ©/confiance que les parties ont envers les diffĂ©rents chefs.
Dans la plupart des cas, les chefs sont saisis directement par une partie ou les deux parties. Les diffĂ©rents chefs rencontrĂ©s nous ont indiquĂ© siĂ©ger collectivement, entourĂ©s de leurs notables pour rĂ©gler les litiges. Un chef de village nous confirme : « Je fais appel aux vieux sages, on sâassoit ensemble pour trouver la solution et clĂŽturer le dossier. » Il arrive parfois pour des petits litiges que les notables ou sages soient saisis Ă titre personnel pour rĂ©gler un litige. Lorsquâun chef coutumier est saisi, le collĂšge Ă©coute en premier les plaintes de la partie plaignante, qui sâexprime librement. AprĂšs, lâautre partie fait valoir ses moyens de dĂ©fense. Ensuite, les chefs coutumiers peuvent faire et font souvent appel Ă des tĂ©moins qui Ă©taient prĂ©sents lors des faits pour confirmer ou infirmer certaines allĂ©gations. Dans le cas des litiges fonciers, ils organisent souvent des descentes sur terrain afin de constater les faits avant de prendre une dĂ©cision.
Lors de la prise de dĂ©cision, les chefs coutumiers siĂšgent et discutent avec leurs notables afin de se prononcer. Selon les acteurs communautaires rencontrĂ©s, ces dĂ©cisions peuvent prendre des formes diffĂ©rentes, en fonction du type et de lâimportance des affaires : une dĂ©cision contraignante prise par le chef, une proposition dâarrangement Ă lâamiable, ou encore de simples conseils prodiguĂ©s aux parties. La plupart des chefs coutumiers rencontrĂ©s rendent leur dĂ©cision de maniĂšre orale. Il semble que le flou sur la compĂ©tence juridictionnelle des chefs explique en partie lâabsence de dĂ©cision Ă©crite. Un chef de village prĂ©cise : « Nous transmettons [les dĂ©cisions] verbalement et câest tout. Il nâest pas de notre compĂ©tence dâĂ©tablir des documents Ă©crits ». Un chef de chefferie renchĂ©rit : « La loi ne nous permet pas traiter un dossier quelconque, les gens font recours Ă nous pour ne pas amener leur dossier loin par
exemple pour une famille qui prĂ©fĂšre juste avoir des conseils de notre part⊠». Dâautres chefs coutumiers notent quâils Ă©mettent des dĂ©cisions Ă©crites qui sont remises aux parties du litige et archivĂ©es. Les rapports du litige sont ensuite transmis Ă la hiĂ©rarchie au niveau du territoire.
Bien que les tribunaux coutumiers aient Ă©tĂ© supprimĂ©s en RDC, certains auteurs soulignent que les chefs coutumiers sont les premiers policiers, magistrats, collecteurs dâimpĂŽts et gestionnaires du foncier31. Si, malgrĂ© la suppression des tribunaux coutumiers, les chefs coutumiers ont semblĂ© garder ces rĂŽles comme lâindiquent ces auteurs, cela sâexplique par plusieurs raisons, notamment la lĂ©gitimitĂ© sociale que leur reconnait les membres de leur communautĂ©, la confiance qui leur est accordĂ©e, la quasi-gratuitĂ© ou le moindre coĂ»t de leurs procĂ©dures comparativement aux acteurs Ă©tatiques et judiciaires, la rapiditĂ© de leurs procĂ©dures, la proximitĂ©, la connaissance des langues et cultures locales, la collĂ©gialitĂ© de leurs procĂ©dures, etc. Cependant, la majoritĂ© des chefs coutumiers que nous avons rencontrĂ©s reconnaissent et respectent les limitations de leur pouvoir en matiĂšre de rĂšglement de conflit. Un chef de groupement nous affirme « Normalement, si câest pĂ©nal, nous envoyons Ă qui de droit, nous renvoyons au niveau de la justice ». Une participante dâun focus group Ă Baboa-Bokoe a dĂ©crit un exemple de cette adhĂ©rence aux compĂ©tences limitĂ©es : « Un jour, les voisins ont eu des litiges entre eux, ils se sont bagarrĂ©s jusquâĂ se faire rougir les yeux. En voyant, lâĆil saignait, et on a amenĂ© le problĂšme chez le chef, le chef a avouĂ© quâil ne serait pas en mesure de rĂ©gler cela et quâil faudrait lâamener Ă la police. »
5.1.3. Appréciation des justiciables
Les chefs coutumiers semblent ĂȘtre les plus sollicitĂ©s dans les rĂšglements des litiges en Ituri. Un prĂ©sident dâune association culturelle dont la communautĂ© est issue des entitĂ©s coutumiĂšres explique : « câest le respect dĂ» aux autoritĂ©s. Vous savez par exemple pour nous, nous sommes dans les organisations quâon appelle des chefferies, nous sommes dans des [entitĂ©s coutumiĂšres], les entitĂ©s que nous avons sont des chefferies. Nous nâavons pas des secteurs. Les chefferies ça exige une sorte de respect,
30. Si les deux parties proviennent de deux villages diffĂ©rents, le litiges sera plus facilement portĂ© directement auprĂšs du chef de groupement plutĂŽt que devant le chef du village dâune des deux parties.
24 Rendre justice sans tribunal?
31. Jean Battory et Thierry Vircoulon, 2020. Les pouvoirs coutumiers en RDC : Institutionnalisation, politisation et résilience, Paris, Ifri, p7.
une sorte dâune organisation stable, une sorte dâune structuration. ». La lĂ©gitimitĂ© sociale que leur reconnait les membres de leur communautĂ© et la confiance quâils leur accordent dĂ©coulent donc du fait quâils soient lâautoritĂ© coutumiĂšre la plus haute du milieu. Un chef de Division provinciale en Ituri a confirmĂ© : « Je vous ai donnĂ© lâexemple dâici Ă Keti, le tribunal fonctionne mais les gens frĂ©quentent les chefs coutumiers et quand vous essayez de sonder le Tripaix, il nây a que les conflits des foyers mais les gens ne viennent presque pas au Tripaix, ils ont plus confiance en des chefs coutumiers ».
De nombreux interlocuteurs ont Ă©galement mentionnĂ© la quasi-gratuitĂ© ou le moindre coĂ»t de leurs procĂ©dures comparativement aux acteurs Ă©tatiques et judiciaires. Cela sâavĂšre ĂȘtre un aspect dĂ©terminant pour les justiciables, ceux-ci disposant le plus souvent de moyens modestes. . Un chef de Division provinciale en Ituri explique : « Moi jâai fait une proposition au dĂ©but qui est celle de remettre le pouvoir coutumier en marche. LĂ il nây a pas des frais Ă payer pour se plaindre mais la justice actuelle il y a des amendes, il faut payer pour une invitation, il faut payer pour ĂȘtre servi. ». La rapiditĂ© des procĂ©dures coutumiĂšres de rĂ©solution de conflits, comparativement Ă celles des institutions Ă©tatiques et judiciaires, a Ă©galement Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement mentionnĂ©e par les rĂ©pondants. La proximitĂ© avec la population, la maĂźtrise des coutumes du milieu et des langues locales sont autant de raisons qui poussent les populations Ă recourir Ă la justice coutumiĂšre plutĂŽt quâĂ la justice judiciaire.
Finalement, les solutions des chefs coutumiers sont souvent apprĂ©ciĂ©es par les justiciables en raison de leur durabilitĂ© et de leur efficacitĂ©. Les objectifs principaux de la rĂ©solution de conflits au niveau communautaire sont de rĂ©concilier les parties et de restaurer la paix sociale dans la communautĂ©. Une femme dans un focus group Ă Djukoth commente « [aux vieux sages] on cherche une bonne rĂ©solution et une cohabitation pacifique pour quâau domicile le problĂšme soit bien rĂ©glĂ©. » Ils sâefforcent et, selon plusieurs interlocuteurs, rĂ©ussissent la plupart du temps Ă trouver des solutions durables qui apaisent les parties et ne provoquent pas de rancunes. Un homme membre dâun focus group Ă Djukoth explique que « le cĂŽtĂ© positif des leaders locaux est quâaprĂšs le problĂšme, il y a la paix. » Une autoritĂ© judiciaire du niveau provincial renchĂ©rit : « âŠdans la plupart des cas, elle [la justice des chefs coutumiers] favorise quand mĂȘme notre travail par lâentente et la paix sociale quâelle amĂšne. »
5.2. Associations culturelles et ethniques
En Ituri, certains acteurs de la sociĂ©tĂ© civile sont fortement impliquĂ©s dans la rĂ©solution des litiges et ce Ă plusieurs Ă©chelles. La plupart de ces acteurs sont des structures qui ont le statut dâAssociations sans but lucratif (ASBL) et sont autorisĂ©es Ă opĂ©rer en RDC avec un mandat spĂ©cifique. La prĂ©sence et lâaction de ces organisations constitue une particularitĂ© qui distingue la justice communautaire en Ituri des autres provinces Ă©tudiĂ©es.
5.2.1. Nomination et légitimité
« [âŠ] ici en Ituri il y a maintenant une particularitĂ©, câest que les affaires essentiellement Ă lâintĂ©rieur des communautĂ©s, ont commencĂ© Ă se rĂ©gler dâabord Ă lâintĂ©rieur de la communautĂ© avant dâarriver Ă la justice. Les Hemas ont créé ce quâon appelle ENTE, et ils appellent ça le âTribunal de paix ENTEâ [âŠ]. Quand il y a un conflit entre deux Hema, ils saisissent dâabord ENTE. Si au niveau dâENTE, ils ne trouvent pas un rĂšglement, câest Ă ce moment-lĂ quâils viennent en justice. » dĂ©clare un acteur judiciaire rencontrĂ© Ă Bunia le 09 fĂ©vrier 2023.
Les associations culturelles et ethniques reprĂ©sentent une certaine communautĂ© ethnique dans la province de lâIturi. Face aux crises identitaires quâa connues depuis plusieurs annĂ©es la province, il existe une mĂ©fiance entre certains groupes ethniques, ce qui augmente encore la nĂ©cessitĂ© de pouvoir sâorganiser et rĂ©gler des litiges au sein mĂȘme de la communautĂ© ou en faisant appel Ă des acteurs de la mĂȘme communautĂ© ethnique. Ces associations ont pour but de dĂ©fendre la culture de la communautĂ© et dâassurer la cohĂ©sion entre les membres dâune mĂȘme communautĂ©. En Ituri, contrairement Ă dâautres provinces, nous avons constatĂ© que ces associations culturelles jouaient Ă©galement un rĂŽle trĂšs important dans le rĂšglement des litiges.
Les associations ont souvent un conseil ou un comitĂ© composĂ© de notables, ou de vieux sages, issus de la communautĂ© ethnique.. Les notables sont, selon les acteurs rencontrĂ©s, Ă©lus par les membres des associations, ce qui constitue une source de lĂ©gitimitĂ© importante. Un membre de ce comitĂ© explique : « Câest [les membres de la communautĂ© culturelle] qui nous ont Ă©lus. Ils nous ont donnĂ© un mandat pour les reprĂ©-
25 Expériences de justice communautaire en Ituri
senter, pour chapoter lâorganisation. ». Les associations sont le plus souvent prĂ©sentes en milieu urbain mais peuvent Ă©galement avoir des reprĂ©sentations ou des membres au niveau des territoires. Certaines de ces associations ont mĂȘme des comitĂ©s en dehors de la RDC, ce qui leur permet dâ intervenir quand il y a des problĂšmes complexes touchant les membres de leur communautĂ©. Nous pouvons par exemple citer des associations telles que lâAssociation culturelle de la communautĂ© Alur qui est active dans au moins 6 pays en Afrique, lâassociation LORI du peuple Lendu, et lâassociation culturelle de la communautĂ© Nyali Kilo.
Ces associations interviennent dans des conflits pour lesquels les parties sont issues de la mĂȘme communautĂ© ou du mĂȘme groupe ethnique. Ces associations interviennent dans une variĂ©tĂ© importante de litiges ; le prĂ©sident dâune association culturelle nous a expliquĂ© que son comitĂ© siĂšge mĂȘme pour des questions de violences sexuelles, alors que le prĂ©sident dâune autre association a affirmĂ© renvoyer systĂ©matiquement des cas de nature pĂ©nale aux autoritĂ©s judiciaires. Les associations agissent Ă©galement de maniĂšre prĂ©ventive, en sensibilisant les membres de leur communautĂ© pour les convaincre de privilĂ©gier le rĂšglement amiable des litiges et dâĂ©viter les voies judiciaires. Un responsable dâune association communautaire de Djugu dĂ©clare : « Entre les individus de ma communautĂ©, on ne leur a jamais conseillĂ© dâaller devant la justice ». Cela sâexplique par plusieurs raisons, notamment le manque de confiance dans les cours et tribunaux dĂ» aux dysfonctionnements, la perception nĂ©gative de ceux qui saisissent la justice de lâĂtat, et une volontĂ© de vouloir garder et rĂ©gler des conflits au sein de la communautĂ©. Ces associations sont le plus souvent considĂ©rĂ©es comme des âtribunaux de paixâ ad hoc spĂ©cifiques Ă leur communautĂ©.
La tendance observĂ©e lors de lâenquĂȘte est quâen Ituri, les associations culturelles jouent le mĂȘme rĂŽle que les chefs coutumiers jouent dans les milieux ruraux, mais dans les plus grandes agglomĂ©rations et dans la ville du Bunia. Quand un litige oppose deux membres de la mĂȘme communautĂ© dans les milieux urbains, les associations culturelles seraient saisies par les membres de la mĂȘme communautĂ© pour tout type de litiges, sauf notamment ceux relevant du pĂ©nal (mĂȘme si certaines associations traitent par exemple des cas de violences sexuelles). Globalement, mais pas de maniĂšre absolue, lâitinĂ©raire de justice dĂ©butĂ© au niveau de la cellule familiale. Celle-ci va travail-
ler ensemble afin de trouver une solution au problĂšme. Si le problĂšme ne se rĂšgle pas au niveau de la famille, les parties saisissent les associations culturelles. Et si le litige ne peux ĂȘtre rĂ©glĂ© par les associations culturelles, alors, les justiciables se dirigent parfois vers les instances judiciaires. Il faut tout de mĂȘme noter quâil est trĂšs rare quâun problĂšme entre deux membres dâune mĂȘme communautĂ© dĂ©passe les associations culturelles pour aller au niveau des instances judiciaires. Or pour ces communautĂ©s, ces associations culturelles constituent en quelque sorte leur famille dans des endroits cosmopolites tels que les villes et autres grandes agglomĂ©rations. Un responsable dâune association culturelle de Mahagi dĂ©clare : « [âŠ] dans la plupart des cas, lorsque le problĂšme concerne les membres dâune mĂȘme communautĂ©, les gens prĂ©fĂšrent dâabord se rĂ©unir en famille. Ils se rĂ©unissent, on prend telle famille avec telle famille lorsquâils ont un diffĂ©rend, ils se rĂ©unissent ensemble. Lorsquâils ne trouvent pas solution Ă ce niveau-lĂ , trop souvent ils viennent ou ces gens se rĂ©fĂšrent maintenant au niveau des structures de la communauté⊠Si Ă notre niveau on nâarrive pas Ă dĂ©gager une solution durable dâentretien, on leur demande de trouver seulement dâautres instances, aller saisir les instances judiciaires ».
5.2.2. Procédure suivie et décision
Ces associations combinent des approches coutumiĂšres dites traditionnelles et des approches plus « modernes », comme le recours Ă des dĂ©cisions Ă©crites et lâarchivage des dĂ©cisions par exemple. Ainsi, le mĂ©canisme de rĂ©solution mis en Ćuvre par ces associations nous apparait comme hybride, mĂ©langeant tradition et « modernitĂ© ». De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les associations culturelles suivent un schĂ©ma de rĂšglement des conflits proche de celui des chefs coutumiers. Ainsi, elles font recours Ă des rites ou pratiques symboliques typiques des pratiques coutumiĂšres. Par exemple, lors de la prise de dĂ©cision, pour sâassurer de lâexĂ©cution des dĂ©cisions, les membres mettent de lâeau dans un gobelet et jurent devant les participants et au nom des ancĂȘtres de respecter les dĂ©cisions prises. Ensuite, les deux parties boivent dans ce gobelet dâeau en signe de rĂ©conciliation et de respect des coutumes. Selon ce rituel, celui qui ira Ă lâencontre de la dĂ©cision prise, verra cette eau partagĂ©e se retourner contre lui. Un responsable au niveau national (il intervient Ă Kinshasa) dâune association communautaire de Djugu dĂ©clare : « Il y a des dossiers qui se clĂŽturent par Ă©crit et dâautres qui se clĂŽturent oralement.
26 Rendre justice sans tribunal?
Mais chaque dossier se clĂŽture moyennant une cĂ©rĂ©monie coutumiĂšre et dans la cĂ©rĂ©monie toutes les deux parties sont invitĂ©es ». Selon la majoritĂ© des acteurs appartenant Ă des associations, de nombreuses dĂ©cisions sont Ă©galement Ă©crites. Le prĂ©sident dâune association culturelle note : « On le fait par Ă©crit. Et les derniĂšres conclusions sont partagĂ©es entre les mains de toutes les parties avec un document qui reste aussi dans nos archives. Donc on finit par suivre un protocole dâaccord et on remet ce protocole Ă toutes les parties concernĂ©es dans les litiges. Câest comme ça, ça ne se termine pas verbalement, on sâefforce toujours de le faire par Ă©crit. »
En tant quâASBL Ćuvrant comme organisation de la sociĂ©tĂ© civile, ces associations culturelles jouent Ă©galement un rĂŽle trĂšs important dans les dĂ©nonciations des abus commis au niveau de la justice, ainsi que dans le plaidoyer en faveur des communautĂ©s quâelles reprĂ©sentent. Ces associations sont ainsi en contact et/ou en collaboration permanente avec dâautres organisations de la sociĂ©tĂ© civile, les autoritĂ©s politiques, les autoritĂ©s judiciaires et sĂ©curitaires et mĂȘme avec certains partenaires internationaux. Un responsable dâune association communautaire de Mahagi dĂ©clare : « nous collaborons en tant que membres de la sociĂ©tĂ© civile, nous agissons en lâinterne et aussi Ă lâextĂ©rieur vis-Ă vis des autres communautĂ©s, vis-Ă -vis dâautres instances⊠MĂȘme sur le plan international on dit que nous reprĂ©sentons nos communautĂ©s en dehors de la RDC ».
Ainsi, avec cette hybriditĂ© et leur activisme, il semble quâelles rĂ©ussissent Ă rĂ©soudre les problĂšmes particuliĂšrement complexes, et Ă faire valoir les intĂ©rĂȘts et les besoins des membres de leur communautĂ©. Cette action, pas toujours visible, peut se constituer de dĂ©marches informelles auprĂšs des autoritĂ©s afin de dĂ©fendre le cas ou dâobtenir une dĂ©cision en faveur dâun membre de leur communautĂ© dont ils estiment le droit ou les intĂ©rĂȘt menacĂ©s.
5.2.3. Appréciation des justiciables
La plupart des acteurs rencontrĂ©s dĂ©clarent que les associations culturelles jouissent dâune forte confiance de la part des membres de leur communautĂ©. GrĂące notamment Ă lâaction dâinfluence et de plaidoyer au profit de la communautĂ© ethnique et de ses membres, les associations crĂ©ent et renforcent la confiance des communautĂ©s envers eux. Pour ces raisons, es membres de la communautĂ© plus enclins Ă les solliciter pour rĂ©soudre leurs futurs plutĂŽt quâĂ solliciter les cours et tribunaux.
Dâautres part, les procĂ©dures de ces associations en matiĂšre de rĂšglement de litige sont rapides, peu couteuses, et aboutissent souvent Ă des solutions durables. Par exemple, plusieurs prĂ©sidents dâassociation ont mentionnĂ© que pour la plupart des affaires, une solution est trouvĂ©e dans un dĂ©lai dâun mois. La dimension de lâappartenance ethnique y joue un rĂŽle important aussi. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, le fait pour un justiciable de porter un litige quâil a avec un autre membre de sa communautĂ© ethnique âau-delĂ â ou âen dehorsâ de la communautĂ© est trĂšs mal perçu. ConcrĂštement, saisir un tribunal peut ĂȘtre vĂ©cu comme une trahison par les autres membres de la communautĂ©. Cette inclinaison nâest pas propre Ă lâIturi, mais se retrouve un peu partout en Afrique, oĂč les coutumes prescrivent souvent que les problĂšmes entre âdeux frĂšresâ devraient se rĂ©gler en âfamilleâ ou âdans le ventreâ de la communautĂ©, pour reprendre lâexpression utilisĂ©e par Etienne Le Roy32. Le fait que les litiges entre les membres dâune certaine communautĂ© soient tranchĂ©s par dâautres membres de la communautĂ© assurent, aux yeux de la population, une procĂ©dure comprĂ©hensible et flexible et des solutions qui pourront rĂ©pondre Ă leurs attentes et mettre fin au conflit. Un membre dâune association culturelle remarque quâ« il y a aussi question de confiance⊠on dit voilĂ ce sont des gens qui ne seront pas lĂ pour nous escroquer ou nous malmener, il seront lĂ plus pour nous orienter afin que nous puissions trouver la solution. Câest ça quâon cherche Ă trouver, câest une solution qui va au-delĂ des conflits ».
5.3. OSC de défense des droits humains
5.3.1. Nomination et légitimité
En Ituri, les OSC qui interviennent dans le rĂšglement des conflits sont multiples et variĂ©es, en fonction de leurs mandats et domaines dâintervention. Tout comme les associations culturelles, les OSC sont constituĂ©es sous une forme dâASBL et font partie intĂ©grante de la sociĂ©tĂ© civile. Il semble que la majoritĂ© de ces OSC ont Ă©tĂ© créées Ă la suite de la deuxiĂšme guerre du Congo, entre 1998 et 2003. Ces organisations ont pour objectifs la rĂ©solution des conflits, la consolidation de la paix, et la dĂ©fense des droits humains. Certaines se sont particuliĂšrement intĂ©ressĂ©es aux populations marginali-
32. Le Roy, E., 2004. Les Africains et lâinstitution de la justice : entre mimĂ©tismes et mĂ©tissages. In Etats de droits. Regards sur la justice. Dalloz.
27 Expériences de justice communautaire en Ituri
sĂ©es, comme les femmes et les enfants. Dans le contexte de conflits cycliques que lâest de la RDC connait depuis plus de deux dĂ©cennies, les OSC de dĂ©fense des droits humains ont acquis une certaine lĂ©gitimitĂ©, notamment auprĂšs des populations en situation de vulnĂ©rabilitĂ©. Elles sont Ă©galement devenues des interlocuteurs privilĂ©giĂ©s des acteurs internationaux intervenant dans les domaines humanitaire et de la consolidation de la paix, qui ont grandement contribuĂ© Ă leur dĂ©veloppement. On note par exemple que dans les provinces nâayant pas ou peu connu de crises sĂ©curitaires, comme le Kongo Central, les OSC des droits humains sont beaucoup moins prĂ©sentes et actives dans la rĂ©solution des conflits quâen Ituri. Si elles font maintenant partie du paysage de la sociĂ©tĂ© congolaise, leur prĂ©sence variable vient limiter leur action. Le maillage territorial des OSC est, contrairement aux chefs coutumiers, trĂšs incomplet. Elles ne sont pas prĂ©sentes sur tout le territoire, et pas en permanence, notamment car elles dĂ©pendent de leur financement. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ces OSC se saisissent uniquement des affaires civiles telles que des conflits fonciers, des conflits conjugaux, et des conflits successoraux ou dâhĂ©ritage.
5.3.2. Procédure suivie et décision
Dans le cadre du rĂšglement des conflits, les ONG opĂšrent souvent Ă deux niveaux, selon le type dâorganisation et le type de litige.
Ă un premier niveau, elles ont souvent leurs propres structures au niveau local qui peuvent traiter directement certains litiges. Les structures locales peuvent prendre des formes diffĂ©rentes : il peut sâagir dâagents de terrain des OSC (le plus souvent des coordinateurs ou chargĂ©s de projet) qui interviennent directement. Il peut Ă©galement sâagir de fora ou groupes communautaires ou citoyens soutenus par les OSC : groupes de dialogue, de noyaux âpacifistesâ, ou barzas communautaires. Ces fora sont exclusivement composĂ©es et animĂ©es par des membres de la communautĂ©, et ce sont ses membres qui traitent les litiges. La plupart de ces fora sont mixtes en termes de genre et les ONG fĂ©minines en particulier traitent des litiges concernant les femmes. Ă un deuxiĂšme niveau, elles peuvent intervenir en fournissant un suivi et un accompagnement juridique aux justiciables si le litige persiste ou si des instances supĂ©rieures, notamment judiciaire, sont saisies.
Pour le premier niveau, Les ONG ont tendance Ă suivre la mĂȘme approche que les autres acteurs communautaires pour rĂ©soudre les litiges. Les noyaux locaux sont gĂ©nĂ©ralement saisis par un des individus partie au litige. Ils cherchent Ă entrer en contact avec lâautre partie, parfois en envoyant une invitation. Puis ils Ă©coutent les deux parties sĂ©parĂ©ment. Souvent câest la personne qui a sollicitĂ© lâOSC qui sâexprime en premier et puis, lâautre partie est invitĂ©e Ă prendre la parole. AprĂšs, les deux parties sont rĂ©unies pour discuter du conflit et recevoir les conseils des membres. Des tierces personnes peuvent Ă©galement ĂȘtre appelĂ©es Ă intervenir ; ces individus sont normalement des personnes influentes, par exemple un pasteur, ou une personne proche des deux parties. Certaines structures pratiquent la mĂ©diation, en laissant les parties trouver la solution ellesmĂȘmes, et dâautres la conciliation, en proposant directement des solutions aux parties pour arriver Ă un consensus. Si les parties arrivent Ă se mettre dâaccord sur la solution, la sĂ©ance prend fin et la solution est prononcĂ©e. Plusieurs acteurs de diffĂ©rentes ONG ont pourtant indiquĂ© que les solutions sont Ă©noncĂ©es aprĂšs plusieurs sĂ©ances pour laisser aux parties le temps de « revenir Ă la raison. » Certaines solutions sont Ă©crites, mais il arrive aussi que des OSC mĂšnent des processus de rĂ©solution uniquement oraux. Les dĂ©cisions Ă©crites sont parfois contresignĂ©es par les autoritĂ©s locales, ou homologuĂ©es auprĂšs dâun tribunal, et puis archivĂ©es dans les bureaux des ONG. Aux yeux des membres des ONG rencontrĂ©s, les homologations sont faites pour confĂ©rer une autoritĂ© aux compromis des parties et pour servir de rĂ©fĂ©rence si jamais les partiesne respectent pas la dĂ©cision. La majoritĂ© des acteurs ont indiquĂ© que si la mĂ©diation ou la conciliation Ă©choue, les parties peuvent faire monter lâaffaire au niveau des tribunaux. Selon un acteur, « Quand on nâa pas encore lâaccord, on doit continuer Ă approfondir la question et les parties sont libres de dire quâelles veulent aller vers les solutions judiciaires et nous on leur donne des conseils mais on nâest pas lĂ pour les bloquer parce que les parties sont libres ».
Au niveau de lâaccompagnement des justiciables, les OSC ont souvent Ă©voquĂ© les cas oĂč les litiges ne peuvent ou ne doivent pas ĂȘtre rĂ©solus au niveau communautaire. Par exemple, certaines OSC mettent Ă disposition des avocats pour accompagner des justiciables dans leurs dĂ©marches juridiques, pour des thĂ©matiques spĂ©cifiques en fonction de leurs projets et financements, comme les successions ou les violences sexuelles par exemple. Dâautres OSC
28 Rendre justice sans tribunal?
sâengagent dans des plaidoyers de rĂ©solution de conflits Ă une Ă©chelle plus grande. Un membre dâune OSC nous a donnĂ© lâexemple dâun conflit foncier dont la terre a Ă©tĂ© vendue par quelquâun qui nâen avait pas le droit. Les chefs Ă©tant incapables de rĂ©soudre le problĂšme, les justiciables ont fait appel Ă lâOSC qui a fait effectuer un plaidoyer au niveau de lâadministration provinciale pour quâelle clarifie la question du titre de propriĂ©tĂ© de la terre objet du litige. LâOSC a ensuite accompagnĂ© les justiciables jusquâauprĂšs du Gouverneur, mĂȘme si le litige nâa toujours pas Ă©tĂ© rĂ©glĂ©.
5.3.3. Appréciation des justiciables
Les justiciables semblent aussi reconnaitre que les ONG agissent dans leurs intĂ©rĂȘts. Cela peut sâexpliquer par plusieurs raisons. Certains acteurs ont Ă©voquĂ© leur longue prĂ©sence dans les communautĂ©s et les collaborations soutenues au fil du temps. Dâautres ont soulignĂ© la rĂ©ussite des activitĂ©s menĂ©es dans le cadre de lâaccĂšs Ă la justice, la gratuitĂ© de leur mĂ©canisme et leur capacitĂ© Ă trouver des solutions durables aux conflits. La plupart des ONG considĂšrent quâelles intĂšgrent et consultent de façon satisfaisante les communautĂ©s de leurs zones dâintervention. Une responsable dâune OSC nous a expliquĂ© « quand nous nous mettons ensemble pour planifier les activitĂ©s, nous les rĂ©alisons dans la communautĂ© avec les membres de la communautĂ© elle-mĂȘme. » Nous avons Ă©galement constatĂ© que dans un contexte dans lequel les conflits communautaires sont frĂ©quents, les ONG sont souvent prĂ©sentĂ©es comme des acteurs neutres et rĂ©ussissent notamment Ă travailler avec des communautĂ©s diffĂ©rentes, ce qui nâest pas toujours possible pour les autres acteurs communautaires. Selon un acteur « La CDJP utilise les personnes de toutes les tendances ethniques pour rĂ©soudre les conflits, ce qui fait quâil est facile pour nous dâatteindre tous les milieux. ».
Certains interlocuteurs ont quand mĂȘme soulignĂ© quelques dĂ©fis, notamment le fait que les OSC de dĂ©fense des droits humains sont elles aussi vulnĂ©rables Ă la corruption et aux influences politiques, ce qui affaiblirait lâimpartialitĂ© de leur dĂ©cision. Une responsable dâune OSC a relevĂ© que certains fora ont tendance Ă favoriser les personnes riches en leur donnant raison. Elle a Ă©galement Ă©voquĂ© leur proximitĂ© avec des figures influentes dans la communautĂ© : « Par exemple, si câest une famille dâun sĂ©nateur, dâun dĂ©putĂ©, dâun Ă©vĂȘque, dâun prĂȘtre, dâun pasteur, dâune famille commune, lĂ , les
barza communautaires nâont pas tendance Ă traiter avec impartialitĂ©. Ils sont considĂ©rĂ©s comme âintouchablesâ parce que ce sont des personnes influentes dans le milieu... ».
5.4. Acteurs religieux locaux
5.4.1. Nomination et légitimité
Le rĂŽle et lâimportance des acteurs religieux dans la rĂ©solution des litiges ont Ă©tĂ© soulevĂ©s par plusieurs interlocuteurs lors de lâĂ©tude, mĂȘme si nous nâavons pu rencontrer aucun acteur religieux au niveau communautaire. Les Ă©glises sont lĂ©galement reconnues et enregistrĂ©es en RDC, mais leur rĂŽle dans la rĂ©solution des litiges nâest pas lĂ©galement organisĂ©. Au niveau local, les pasteurs, prĂȘtres, diacres ou imams sont souvent sollicitĂ©s dans le cadre de la rĂ©solution des litiges. Les donnĂ©es collectĂ©es indiquent que ces acteurs sont saisis la plupart du temps par leurs fidĂšles. Les conflits pour lesquels ils interviennent sont principalement les litiges familiaux, les disputes, les problĂšmes de voisinage, les problĂšmes de mĆurs, ou autres litiges civils du quotidien.
5.4.2. Procédure et décision
La procĂ©dure est Ă©galement comparable Ă celles des autres acteurs de la justice communautaire, priorisant la rĂ©conciliation des parties. Lâacteur religieux est souvent saisi par une partie et Ă©coutera les deux parties sĂ©parĂ©ment. Elles se retrouvent ensuite afin de discuter du problĂšme et de recevoir les conseils du leader religieux. Ces conseils sont gĂ©nĂ©ralement prodiguĂ©s en faisant rĂ©fĂ©rence aux passages bibliques en lien avec le conflit en question. Les acteurs religieux sont Ă©galement sollicitĂ©s par dâautres acteurs de la justice communautaire en tant quâauxiliaire pour les accompagner dans leurs processus de rĂšglement des litiges, comme les chefs coutumiers ou les OSC. Ils sont sollicitĂ©s car ils sont souvent des acteurs influents et Ă©coutĂ©s au niveau local, et Ă©galement car ils sont reconnus pour promouvoir le pardon et encourager le vivre ensemble, qui sont des valeurs que les acteurs religieux partagent avec les autres acteurs communautaires. Câest dans ce sens que les acteurs religieux locaux peuvent ĂȘtre assimilĂ©s Ă des acteurs communautaires. En Afrique de lâOuest, Etienne Le Roy a dâailleurs montrĂ© comment les acteurs religieux Ă la base sont devenus en quelques dĂ©cennies des acteurs
29 Expériences de justice communautaire en Ituri
« internes » aux communautĂ©s locales33. Dans ce contexte, on observe de nombreuses collaborations entre acteurs religieux et les autres acteurs communautaires. Un cadre dâune OSC locale explique comment les acteurs religieux les aident Ă rĂ©gler certains cas dĂ©licats : « Il y a des fois des cas de rĂ©sistance [lors des processus de rĂ©solution des conflits]. On va voir encore qui est-ce quâon peut appeler, soit un leader religieux, car on a confiance en eux. Et quand on fait appel Ă ces personnes, gĂ©nĂ©ralement ça se clĂŽture Ă ce niveau-lĂ . ».
5.4.3. Appréciation des justiciables
Les acteurs religieux semblent ĂȘtre apprĂ©ciĂ©s pour leur volontĂ© de la recherche de la paix sociale et la rĂ©conciliation, la gratuitĂ© de leur procĂ©dure et le fait que les dĂ©cisions prises nâimpliquent pas dâamende. Les acteurs religieux sont citĂ©s comme particuliĂšrement pertinents pour le rĂšglement des litiges conjugaux entre membres de leurs Ă©glises. Un acteur judiciaire Ă Bunia explique : « Les cas souvent qui se rĂšglent dans les Ă©glises sont des cas liĂ©s au rapport entre Ă©poux, entre membres dâune mĂȘme Ă©glise. Et lĂ aussi ils ont des structures qui essaient de recherche des solutions et qui parfois trouvent une rĂ©ponse meilleure Ă celle de la justice [judiciaire], parce quâau bout de la piste il y a la rĂ©conciliation ». Le fait que les acteurs religieux soient proches de leurs fidĂšles, vu quâils travaillent pour la plupart des cas dans les communautĂ©s durant des pĂ©riodes longues et souvent Ă vie, les rend accessibles et leur permette de trouver des solutions rapides quand ils sont sollicitĂ©s. Plusieurs acteurs rencontrĂ©s ont estimĂ© que ces derniers, en raison de leur popularitĂ© et de leur positionnement neutre, seraient un atout Ă utiliser dans les sensibilisations et vulgarisations des lois et toutes les questions liĂ©es Ă lâamĂ©lioration de la comprĂ©hension des questions de la justice et pouvant contribuer Ă lâaccĂšs Ă la justice en milieux ruraux.
De lâautre cĂŽtĂ©, le risque de politisation ou de partialitĂ© existe Ă©galement. Certains acteurs religieux jouissent dâune large autonomie en RDC, sans contrĂŽle externe ou interne sur leurs actions ou leurs prises de position. Vu leur positionnement au cĆur de la communautĂ©, ils sont quelquefois sollicitĂ©s pour faire passer les messages des hommes politiques et pour accompagner ces derniers dans leurs activitĂ©s. Un interlocuteur a soulevĂ© que certains acteurs religieux ne sont plus considĂ©rĂ©s comme dignes de confiance par la population en raison de leur agenda politique : « Vous trouverez que mĂȘme des fois, les acteurs de lâĂ©glise nâinspirent plus confiance parce que vous allez retrouver quâeux-mĂȘmes sont les pasteurs qui font plus de la politique, qui sont des hommes politiques ».
30 Rendre justice sans tribunal?
33. Le Roy, Ă., 2002. De la modernitĂ© de la Justice contemporaine en Afrique francophone. In Droit et SociĂ©tĂ© (Vols. 51â52, Issues 2â3, pp. 297â300). Editions Juridiques AssociĂ©es.
6. RÎle des acteurs étatiques impliqués dans la résolution des litiges
Lâobjectif premier de lâĂ©tude est de prĂ©senter et analyser le fonctionnement et le rĂŽle des acteurs communautaires de rĂ©solution des litiges, ce qui a Ă©tĂ© fait dans le chapitre prĂ©cĂ©dent. Le prĂ©sent chapitre propose une synthĂšse des informations collectĂ©es Ă propos du rĂŽle des acteurs Ă©tatiques de rĂ©solution des litiges en Ituri. Il ne sâagit pas dâune analyse exhaustive, ni dâune analyse juridique des compĂ©tences et organisations judiciaires, mais dâĂ©lĂ©ments partagĂ©s par les acteurs rencontrĂ©s permettant de mieux comprendre les pratiques de ces acteurs sur le terrain et les dĂ©fis auxquels ils sont confrontĂ©s.
Nous avons regroupĂ© les acteurs Ă©tatiques en 3 catĂ©gories, prĂ©sentĂ©s selon lâordre de leur importance auprĂšs de la population, des acteurs les plus sollicitĂ©s aux acteurs les moins sollicitĂ©s :
(I) les forces de défense et de sécurité
(II) les acteurs judiciaires et
(III) les acteurs administratifs.
6.1. Les Forces de défense et de sécurité
La police a une place importante dans la rĂ©solution des litiges en milieu rural en Ituri, comme sur lâensemble du territoire de la RDC. Elle est souvent lâacteur Ă©tatique le plus âprocheâ gĂ©ographiquement de la population, mĂȘme dans les zones les plus reculĂ©es. Nous avons constatĂ© que dans certaines zones, la police intervenait frĂ©quemment dans le cadre de rĂ©solution
des litiges, via une plainte ou par initiative de la police elle-mĂȘme. Selon la loi congolaise, la police judiciaire est chargĂ©e de rechercher et constater les infractions Ă la loi pĂ©nale, dâen rassembler les preuves et dâen rechercher les auteurs aussi longtemps quâune information nâest pas ouverte34
Une grande majoritĂ© des acteurs et de la population rencontrĂ©s nous ont confirmĂ© que les membres des forces de dĂ©fense et de sĂ©curitĂ© sâimpliquaient frĂ©quemment dans le rĂšglement des litiges. Bien que la province soit en Ă©tat de siĂšge, lâarmĂ©e serait rarement consultĂ©e pour le rĂšglement des litiges au niveau local. Quelques interlocuteurs ont Ă©voquĂ© la prĂ©sence de lâAgence Nationale de Renseignements (ANR), mais son implication dans lâensemble ne semble pas comparable Ă celle de la police. La compĂ©tence de la police sâĂ©tend Ă toutes les infractions, câest-Ă -dire, au domaine pĂ©nal, contrairement aux chefs locaux, mais nâinclut pas la compĂ©tence de traiter des affaires civiles35
Les donnĂ©es rĂ©vĂšlent plusieurs faiblesses de la police dans le cadre du rĂšglement des litiges, ainsi quâune mĂ©fiance importante de la part de la population. La majoritĂ© des interlocuteurs ont soulignĂ© une forte perception que les policiers sont surtout motivĂ©e par lâargent et pas forcĂ©ment par la rĂ©solution des litiges : « ils [ne viennent] pas pour la justice, ils ne cherchent que lâargent », nous a confiĂ© un justiciable. La recherche du gain se manifeste sous plusieurs formes. Dâabord, la saisine de la police entraine des frais ; les descentes et les dĂ©placements ne
34. Ordonnance 78-289 du 3 juillet 1978 relative Ă lâexercice des attributions dâofficier et agents de police judiciaire prĂšs les juridictions de droit commun. 35. Loi organique n° 13/011-B du 11 avril 2013 portant organisation, fonctionnement et compĂ©tences des juridictions de lâordre judiciaire.
31 Expériences de justice communautaire en Ituri
sont effectuĂ©s que si les parties impliquĂ©es âdĂ©fraientâ au prĂ©alable les policiers. Ensuite, plusieurs acteurs ont expliquĂ© que la police arrĂȘte souvent des gens dans le seul but de se faire payer. Un exemple dâune personne ivre, qui nâa commis aucune infraction mais qui est pourtant emprisonnĂ©e et obligĂ©e de payer $100 pour sortir de prison, nous a par exemple Ă©tĂ© partagĂ©. Des amendes « exorbitantes qui ne cadrent pas avec la tarification lĂ©gale » sont souvent citĂ©es par les justiciables rencontrĂ©s. Pour une population qui nâa souvent pas de moyens suffisants, les amendes arbitraires peuvent entrainer des consĂ©quences Ă©conomiques dĂ©sastreuses, comme la vente dâune vache ou mĂȘme dâun champ. Certains acteurs ont mĂȘme dĂ©crit une pratique selon laquelle la police se saisit dâune affaire et exige des amendes, avant de renvoyer lâaffaire pour quâelle soit rĂ©solue au niveau local. Enfin, il semble que les personnes ayant des moyens soient souvent favorisĂ©s dans les dĂ©marches et dĂ©cisions auprĂšs de la police. Un acteur nous a confirmĂ© quâ « il suffit juste dâavoir les moyens financiers pour soudoyer la police et directement ton dossier disparait, mĂȘme si tu es en fautif. ». Une actrice de la sociĂ©tĂ© civile, nous a partagĂ© le fait que « seuls les enfants des pauvres sont arrĂȘtĂ©s ; les enfants des riches, mĂȘme quand ils sont arrĂȘtĂ©s, ne restent pas trĂšs longtemps au cachot ».
En plus de ces manquements, il nous a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© par certains interlocuteurs que les policiers « commettent non seulement des abus, mais beaucoup dâerreurs aussi. » La police a souvent lâhabitude dâemprisonner les gens avant de traiter lâaffaire ou dâouvrir un dossier judiciaire comme constate une participante dâun focus group Ă Djukoth « Lorsque peut-ĂȘtre [la police] emprisonne quelquâun. DĂšs quâil donne lâargent, la police le libĂšre parfois avant le traitement de leur dossier. » Le non-respect des dĂ©lais de dĂ©tention ou des dĂ©lais de transfert de dossier sont Ă©galement notĂ©s, notamment pour les dossiers de violences sexuelles. Un commandant de la police a mentionnĂ© que « Les victimes [de viols] trouvent que le parquet fait trainer les dossiers, et ensuite, victime ou pas, tu sortiras perdant et cela dĂ©courage la population ». Il nâest pas rare non plus que les dĂ©tenus subissent des traitements dĂ©gradants ou inhumains lorsquâils sont au cachot, mĂȘme les enfants. Ces abus sont mentionnĂ©s tant par les acteurs locaux que par les acteurs judiciaires. Selon un haut magistrat : « On a des Officiers de la Police Judiciaire (OPJ) qui retiennent les enfants pendant deux ou trois jours. On nous dĂ©fĂšre les enfants ici dans des conditions inhumaines, certains sont amenĂ©s nus, sales, avec
des traces sur leur corps, des coups des ceintures des policiers quâils ont subis ». Le manque de moyens dont dispose la police expliquerait en partie, selon certains acteurs, ces mauvaises pratiques. Dâautres ont pointĂ© le manque de formation et de capacitĂ© des policiers.
Globalement, le recours Ă la police comporte une connotation pĂ©jorative parmi la population. Nous avons constatĂ© que la saisine de cette derniĂšre peut ĂȘtre faite dans lâobjectif de se venger ou faire souffrir lâautre partie au conflit. Un acteur de la sociĂ©tĂ© civile nous a partagĂ© que « les gens veulent vite aller auprĂšs de cette police pour punir, pour [faire]du mal. Cette police ne rend pas la justice mais fait torturer, fait souffrir [âŠ]- son opposant. ». Il semble y avoir donc un dĂ©calage entre lâapprĂ©ciation de lâacteur et la frĂ©quence avec laquelle il est sollicitĂ©. Le fait que les cours et tribunaux soient souvent trop Ă©loignĂ©s de la population, pourrait expliquer ce dĂ©calage : la quasi-omniprĂ©sence de la police la rend beaucoup plus accessible que les autres acteurs Ă©tatiques, et la faible prĂ©sence judiciaire ne permet pas de contrĂŽler lâaction de la police.
Les interlocuteurs ont tout de mĂȘme soulignĂ© quelques points positifs de son implication dans la rĂ©solution des conflits. PremiĂšrement, la police âtrancheraitâ des affaires beaucoup plus vite que les cours et tribunaux. Un justiciable commente : « aujourdâhui on accuse [auprĂšs de la police] et demain on vient mettre la main sur lâaccusĂ© et on le confronte ». La prĂ©sence de la police est Ă©galement considĂ©rĂ©e par certains interlocuteurs comme un Ă©lĂ©ment dissuasif dans la communautĂ©.
6.2. Les Cours et tribunaux
Contrairement Ă dâautres provinces, tous les cours et tribunaux de lâIturi sont opĂ©rationnels, mais pas toujours Ă 100%. Les 5 Tribunaux de paix (Tripaix) dans les territoires ainsi que le Tripaix de Bunia, un Tribunal de Grande Instance (TGI), une Cour dâappel, un Tribunal pour enfant, une Cour militaire, un Tribunal militaire de garnison ainsi que les parquets qui y sont rattachĂ©s composent le paysage judiciaire de la province. En mai 2021, lâĂ©tat de siĂšge instaurĂ© dans la province a provoquĂ© plusieurs modifications dans lâorganisation de lâappareil judiciaire. Comme mentionnĂ© prĂ©cĂ©demment dans ce rapport, les instances militaires (cours militaire et tribunaux militaires de garnison) sont com-
32 Rendre justice sans tribunal?
pĂ©tentes pour les dix infractions Ă©numĂ©rĂ©es Ă lâĂ©gard des civils en matiĂšre pĂ©nale, alors que des tribunaux civils restent compĂ©tents pour toute autre infraction.
La grande majoritĂ© des interlocuteurs ont confirmĂ© que les justiciables Ă©prouvent une mĂ©fiance importante envers les institutions judiciaires. Cela sâexplique, dans un premier temps, en raison des nombreux dysfonctionnements des cours et tribunaux. Les dĂ©fis les plus citĂ©s parmi les interlocuteurs sont lâĂ©loignement des instances judiciaires (il y a par exemple un seul TGI pour lâensemble de la province), les frais de justice Ă©levĂ©s (qui empĂȘche de facto une majoritĂ© de la population de pouvoir y recourir), la lenteur des procĂ©dures, et un effectif trĂšs rĂ©duit de magistrats, notamment dans les Tripaix. LâĂ©tat de siĂšge et la situation sĂ©curitaire contribuent encore davantage au manque dâaccessibilitĂ© de ces instances pour la population.
La plupart des interlocuteurs rencontrĂ©s ont exprimĂ© que les Tripaix ne sont pas faciles dâaccĂšs. Un acteur nous a fait part que « Parfois, pour arriver au lieu du Tripaix, il faut passer par lâOuganda en prenant une pirogue sur plus de 200 km. » Dâautres acteurs ont dĂ©clarĂ© que cet Ă©loignement fait que la population prĂ©fĂšre parfois saisir directement le TGI sans passer par les Tripaix. Une majoritĂ© des acteurs, locaux comme Ă©tatiques, ont remarquĂ© que le nombre de tribunaux dans la province nâest pas suffisant pour la population. Nous avons Ă©galement constatĂ© que lâinsĂ©curitĂ© dans certains territoires rend la mobilitĂ©, dĂ©jĂ trĂšs limitĂ©e, encore plus difficile. Cela sâapplique dâun cĂŽtĂ© Ă la population qui nâest pas libre de voyager jusquâaux Tripaix pour des questions de sĂ©curitĂ© mais aussi aux magistrats qui peuvent difficilement participer Ă des audiences foraines ou effectuer des descentes sur terrain. Faute dâallocation suffisante de moyens au fonctionnement des instances judiciaires, les frais des descentes sur terrain des magistrats, quand elles peuvent avoir lieu, doivent ĂȘtre prises en charge par les parties. Finalement, la situation sĂ©curitaire a mĂȘme des impacts sur lâemplacement des Tribunaux. Nous avons dĂ©couvert que le Tripaix dans le territoire de Djugu nâest plus situĂ© dans le chef-lieu du territoire Ă cause du mouvement des groupes armĂ©s, mais dans la ville de Mungwalu.
Certains acteurs dĂ©plorent la suppression des tribunaux coutumiers en faveur de lâinstallation des Tripaix car ils sont convaincus de la nĂ©cessitĂ© dâavoir des Tribunaux actifs au niveau des groupements. Dâautres ont Ă©voquĂ© la nĂ©cessitĂ©
dâouvrir de nouveaux TGI en Ituti. Le prĂ©sident du TGI Ă Bunia a expliquĂ© que « il nây a quâun seul TGI pour toute la province, et pour une population de plus de 10 millions dâhabitants, vous comprenez quâil y a nĂ©cessitĂ© quâon installe dâautres TGI dans les ressorts parce que lâĂ©tendue est trop grande. »
La plupart des interlocuteurs que nous avons rencontrĂ©s ont soulignĂ© que la saisine des cours et tribunaux entraine une multitude de frais qui la rend trop cher. Des frais sont engagĂ©s Ă chaque Ă©tape de la procĂ©dure et sont de deux types : des frais indirects, câest-Ă -dire des frais de voyages et de logement dans la ville du tribunal ; et les frais directs des procĂ©dures judiciaires. Il faut ensuite ajouter, dans certains cas, des sommes exigĂ©es par les acteurs judiciaires hors de tout cadre lĂ©gal. Un acteur nous a expliquĂ© que « dĂšs que vous allez en justice, on vous fait payer le dĂ©pĂŽt de la plainte, on vous fait payer les convocations, les mandats de comparution et si vous ne vous manifestez pas et que lâauteur prĂ©sumĂ© de lâinfraction a un soutien matĂ©riel, on profite de votre lĂ©thargie pour le remettre en libertĂ©... ». Le paiement des âfraisâ, quâil soit prĂ©vu par la loi ou non, est souvent nĂ©cessaire pour faire avancer le dossier. Plusieurs acteurs, tant locaux que judiciaires, ont soulevĂ© que les descentes sur terrain faites par les magistrats, sont souvent prises en charge par les parties. Ă la fin du procĂšs, les parties victimes dâun vol, par exemple, risquent de dĂ©penser plus quâelles ne gagneraient en cas de dĂ©cision favorable. Selon un acteur, cette perte Ă©conomique explique le faible recours aux tribunaux : « il y a des dossiers pour lesquels les particuliers hĂ©sitent Ă amener Ă la cour car elle est trop budgĂ©tivore ; par exemple [si] on a volĂ© deux chĂšvres, en allant accuser le voleur, vous allez perdre cinq chĂšvres pour la procĂ©dure ».
Un grand nombre dâinterlocuteurs rencontrĂ©s nous ont Ă©galement fait part du nombre faible de magistrats prĂ©sents au sein des instances judiciaires. Il manque, dans la plupart des territoires, un nombre adĂ©quat de magistrats ; sur les 3 juges prĂ©vus dans la lĂ©gislation congolaise pour siĂ©ger en matiĂšre pĂ©nale, la plupart des territoires nâen disposent de que deux, et un seul pour le territoire de Djugu. La situation sĂ©curitaire dans certaines zones peut sans doute expliquer le manque de magistrats aussi, qui ne se sentent pas Ă lâaise de travailler dans ces conditions. Cette insuffisance explique en partie la lenteur de traitement des affaires.
33 Expériences de justice communautaire en Ituri
Depuis lâinstauration de lâĂ©tat de siĂšge, les juridictions militaires disposent du pouvoir de traiter certaines affaires pĂ©nales dans la province et elles reçoivent davantage de dossiers. Plusieurs acteurs ont indiquĂ© quâils ont du mal Ă gĂ©rer cette augmentation. Un magistrat a expliquĂ© que les juridictions militaires sont « dĂ©bordĂ©es[e]s », ce qui a pour effet, selon lui, une forte augmentation de la population carcĂ©rale dans la prison centrale de Bunia. Un acteur judiciaire a dĂ©plorĂ© que la nouvelle rĂ©partition des compĂ©tences nâa pas Ă©tĂ© accompagnĂ©e dâune adaptation des procĂ©dures employĂ©es au sein de chaque instance. Il a expliquĂ© que : « les procĂ©dures Ă suivre nâont pas Ă©tĂ© au point oĂč les juridictions militaires Ă©taient appelĂ©es Ă gĂ©rer les matiĂšres qui relĂšvent des juridictions civiles en appliquant les procĂ©dures qui sont en application devant les juridictions militaires sans tenir compte du fait quâil sâagissait de civils ».
Selon la majoritĂ© des acteurs rencontrĂ©s, la plupart de la population en Ituri ne comprend pas le fonctionnement de la justice et trouve que les textes de lois ne sont pas suffisamment vulgarisĂ©s. « Il y a des notions qui existent dans le droit Ă©crit mais qui nâexistent pas dans le droit coutumier comme par exemple, la notion de prescription. » Ces mĂ©comprĂ©hensions sont aggravĂ©es par lâĂ©tat de siĂšge qui a modifiĂ© les compĂ©tences des juridictions. Un acteur nous explique : « je trouve que depuis que lâĂ©tat de siĂšge est dĂ©crĂ©tĂ©, la communautĂ© a une confusion, auprĂšs de quel acteur la communautĂ© doit sâadresser pour trouver la solution Ă tel ou tel type de problĂšme. ».
Lâignorance des justiciables peut Ă©galement nourrir les mauvaises pratiques judicaires. Un acteur associatif a mentionnĂ© quâ« il y a un problĂšme de vulgarisation, les gens ne comprennent rien [aux procĂ©dures]. Câest pour ça dâailleurs que beaucoup profitent de lâignorance de la population pour sâenrichir. » Des acteurs judiciaires profiteraient donc de cette ignorance, notamment en exigeant des âfraisâ non prĂ©vus par la loi.
Comme pour la police, des acteurs ont expliquĂ© que le recours aux cours et tribunaux nâest souvent pas motivĂ© par la justice, mais par lâenvie dâhumilier ou de faire souffrir lâautre partie. Un acteur lâexplique en ces termes : « les gens ne veulent pas ĂȘtre devant une instance judiciaire, ça câest selon nos coutumes ici, quelquâun qui te traduit en justice, donc câest quelquâun qui veut te tuer, qui ne veut pas ton bonheur. ». Cette analyse est dâailleurs partagĂ©e par cer-
tains acteurs judiciaires « La justice est devenue un moyen de rĂ©pression de ceux qui nâont pas suffisamment de moyens ». Une partie qui a des moyens pourrait donc prĂ©fĂ©rer porter une affaire devant les tribunaux si elle sâoppose Ă un adversaire pauvre ou indigent, qui sera incapable de faire face aux dĂ©penses quâimplique une procĂ©dure judiciaire.
Dans un autre registre, nous avons constatĂ© que, en dehors du cadre lĂ©gal qui prĂ©voit des mĂ©canismes de mĂ©diation judiciaire dans certaines matiĂšres spĂ©cifiques comme le droit de la famille et le droit du travail36, quelques magistrats sâengagent dans les nĂ©gociations entre parties sans rĂ©ellement âse saisirâ de lâaffaire au sens judiciaire. Cela arrive le plus souvent lorsque les parties nâont pas les moyens dâintenter une action, et quâil est demandĂ© aux juges de prodiguer des conseils afin de rĂ©concilier les parties. Selon un juge, « plus dâune fois, vous voyez quelquâun vient, il dit prĂ©sident : « na yĂ© ko funda tĂ© » (je ne suis pas venu accuser), sâil y a moyen que vous puissiez seulement lâinviter pour mĂȘme des conseils. La plupart des fois, Dieu mâa fait grĂące de faire concilier les parties ». Ces pratiques semblent dĂ©pendre de la bonne volontĂ© des magistrats, et se faire de maniĂšre informelle, sans procĂ©dure ou marche Ă suivre harmonisĂ©es ou spĂ©cifiques. Les acteurs judiciaires rencontrĂ©s sont restĂ©s assez Ă©vasifs sur ces pratiques, nous avons donc pas pu approfondir cette question dans le cadre de cette Ă©tude.. Cependant, il serait intĂ©ressant dâexplorer ces pratiques dans le cadre de projets ou rĂ©formes futures.
Les cours et tribunaux bĂ©nĂ©ficient Ă©galement de quelques apprĂ©ciations positives selon certains interlocuteurs. Les magistrats font souvent le suivi des OPJ en milieu rural et dâautres organes judiciaires et, selon plusieurs interlocuteurs, ils arrivent Ă dissuader et sanctionner des OPJ des vices de procĂ©dures.
36. Pour une analyse du cadre lĂ©gal de la mĂ©diation et conciliation judiciaire, voir notamment Julien Moriceau, Ladislas De Coster, Janvier Koko Kirusha, Marcel WetshâOkonda. 2021. « Etude anthropologique, lĂ©gale et participative sur les MARC en RDC et dans deux provinces en particulier », 2019.
34 Rendre justice sans tribunal?
6.3. Les Acteurs administratifs
Dans le contexte de la prĂ©sente Ă©tude, les acteurs administratifs sont composĂ©s des chefs de division provinciale au niveau du chef-lieu de la province, des administrateurs des territoires et des chefs de secteur au niveau des territoires ainsi que les membres de leur administration. Cette section prĂ©sente certaines pratiques de ces acteurs et leur implication dans le rĂšglement de conflits, mĂȘme si elles sont hors du cadre lĂ©gal. Ces acteurs dans la province dâIturi ne semblent pas jouer un grand rĂŽle dans la rĂ©solution des conflits, mĂȘme sâils sont quelquefois sollicitĂ©s par la population. Selon certains interlocuteurs, lâavĂšnement de lâĂ©tat de siĂšge, dans un premier temps, a entravĂ© la collaboration entre certaines divisions et le gouverneur militaire. La division provinciale de lâintĂ©rieur et de la sĂ©curitĂ© par exemple, qui auparavant sâimpliquait dans des litiges de maniĂšre assez rĂ©guliĂšre, sâest semble-t-il retrouvĂ©e relĂ©guĂ©e Ă faire des propositions de solutions au Gouverneur et Ă attendre ses rĂ©ponses. Ces conflits concernaient majoritairement des conflits fonciers entre individus et des conflits de pouvoir entre chefs coutumiers. Un membre de la division a expliquĂ© quâ « Ă un certain moment avec le Gouvernement sortant, on avait dĂ©jĂ fait une proposition pour rĂ©soudre les conflits et il y avait une commission consultative pour les chefs coutumiers. Câest eux qui Ă©taient lĂ pour rĂ©soudre les conflits entre les communautĂ©s mais quand les militaires sont arrivĂ©s, ils ont dit quâils ont leur façon de travailler, on ne peut pas les obliger et on nâa jamais travaillĂ© avec les militaires. » Lâacteur a notĂ© une lenteur dans les rĂ©ponses aux propositions qui a fait persister ces conflits.
Par ailleurs, il existe moins dâacteurs administratifs pouvant intervenir dans des litiges en Ituri que dans dâautres provinces en raison du fait que lâIturi est principalement composĂ© de chefferies et de peu de secteurs. Cela signifie que le premier niveau administratif est constituĂ© par les Administrateurs de Territoire (AT). Ils sont parfois saisis directement par la population ou se voient renvoyĂ©s des dossiers par dâautres acteurs administratifs dâĂ©chelons supĂ©rieurs. Les chefs de secteurs, lĂ ou ils existent, nâont plus la compĂ©tence de trancher des litiges depuis la suppression des tribunaux coutumiers de secteur quâils prĂ©sidaient. Les interlocuteurs rencontrĂ©s nous ont confirmĂ© quâils interviennent rarement dans des litiges.
Lorsque ces autoritĂ©s sont saisies, la procĂ©dure semble ĂȘtre largement Ă lâamiable, mĂȘme si les solutions sont majoritairement prises sur base des archives et du droit Ă©crit. Certains acteurs ont soulignĂ© que la population se plaint de la corruption et des coĂ»ts que demandent les AT pour rĂ©gler les litiges. Un acteur administratif a dĂ©crit : « [les AT] arrivent sur terrain, ils commencent maintenant Ă monnayer et si vous ne donnez pas [dâargent], on va vous dire non, il faut attendre. LâautoritĂ© a dĂ©jĂ signĂ© mais il nâa pas encore remis le document⊠».
35 Expériences de justice communautaire en Ituri
7. Analyses transversales
Cette partie traite de points particuliers qui sont importants pour comprendre le fonctionnement de la justice communautaire en Ituri. Il sâagit de la collaboration entre les diffĂ©rents acteurs de rĂ©solution des litiges, le traitement des conflits intercommunautaires, lâĂ©galitĂ© des genres au niveau de la justice communautaire, et les besoins exprimĂ©s par la population en matiĂšre de justice transitionnelle.
7.1. La Collaboration entre acteurs
Dans cette section, nous examinerons la collaboration entre, dâune part, les acteurs du mĂȘme type, comme la collaboration entre les juges et la police ou entre les chefs coutumiers et les organisations de la sociĂ©tĂ© civile, et dâautre part la collaboration Ă plus grande Ă©chelle entre les acteurs locaux et les acteurs Ă©tatiques.
7.1.1. Collaboration entre acteurs du mĂȘme type
La plupart des interlocuteurs considĂšrent que les relations et la collaboration entre les acteurs Ă©tatiques (entre elles) sont globalement bonnes. Les acteurs judiciaires sont majoritairement satisfaits de la collaboration entre eux. Certains attestent que les parquets et les juridictions jouissent dâune franche collaboration. Certains acteurs Ă©tatiques ont pourtant notĂ© que lâarrivĂ©e du gouverneur militaire a rendu la collaboration plus difficile. La lenteur avec laquelle sont traitĂ©es les dossiers au niveau du gouvernorat, est dĂ©plorĂ©e. Dâautres interlocuteurs encore ont mentionnĂ© des chevauchements dâattributions entre les instances judiciaires. Comme Ă©voquĂ© plus haut, la population a parfois tendance Ă saisir directement le TGI lorsque le Tripaix territorial se trouve trop Ă©loignĂ©. Alors quâune pre-
miĂšre plainte devrait dâabord ĂȘtre introduite au niveau du Tripaix, il est rare, selon un chef de secteur, que le dossier y soit renvoyĂ©. Il nous a expliquĂ© quâ: « un magistrat du Tripaix ne peut pas se plaindre pour un dossier rĂ©cupĂ©rĂ© par un magistrat de grande instance, il se lamente et ne peut rien contre son chef. »
Les donnĂ©es montrent une bonne collaboration entre les acteurs communautaires. Nous avons constatĂ© que les acteurs qui font appel ou collaborent le plus avec dâautres acteurs communautaires sont les OSC. En effet, les structures locales des OSC de droits humains, comme les barza communautaires, sont composĂ©es des leaders des communautĂ©s et souvent facilitĂ©es par les chefs coutumiers ou notables. Plusieurs chefs coutumiers, ont aussi affirmĂ© collaborer surtout avec les Ă©glises pour des dossiers « dĂ©licats », mais aussi avec les associations de jeunes. Nous avons constatĂ© aussi une Ă©troite collaboration entre les associations culturelles et les chefs coutumiers. Les chefs sont le plus souvent considĂ©rĂ©s comme des sages et conseillent ces associations culturelles. Ils interviennent Ă chaque fois quâil est nĂ©cessaire de les impliquer dans le rĂšglement dâun litige quelconque. Un responsable dâune association culturelle de Djugu parle de lâimplication des chefs : « Pour siĂ©ger sur un dossier qui engage la communautĂ© nous devons nous rĂ©fĂ©rer Ă nos chefs coutumiers parce que ce sont eux les gardiens de la coutume et quand il sâagit dâun dossier qui ne relĂšve pas de notre niveau nous le transfĂ©rons aux niveaux qui cadrent avec le dossier. Donc pour rĂ©pondre Ă ta question, nous collaborons avec dâautres acteurs ». Les associations culturelles semblent pourtant parfois plus rĂ©ticentes Ă lâidĂ©e de collaborer avec dâautres acteurs dans la rĂ©solution des litiges, notamment dans le but de maintenir les litiges âen interneâ donc au sein de la communautĂ©. Nous avons donc pu constater que la rĂ©solution des conflits les plus importants et les plus violents font souvent lâobjet de larges collaborations entre lâensemble des acteurs communautaires prĂ©sents.
36 Rendre justice sans tribunal?
7.1.2. Collaboration entre les acteurs communautaires et les acteurs étatiques
La collaboration entre les acteurs locaux et les acteurs Ă©tatiques, bien quâexistante dans certains cas, sâavĂšre le plus souvent difficile. Cela est largement dĂ» Ă une certaine mĂ©fiance mutuelle.
Les donnĂ©es indiquent que des collaborations sur le traitement des dossiers existent entre les OSC et les associations culturelles dâun cĂŽtĂ©, et les acteurs Ă©tatiques de lâautre. Les responsables des associations culturelles rĂ©ussissent par exemple Ă ârĂ©cupĂ©rerâ des dossiers dĂ©posĂ©s auprĂšs des instances judiciaires afin de les rĂ©soudre au sein de la communautĂ©. Il sâagit plus dâune collaboration passive de la part des acteurs judiciaires, car ce sont semble-t-il toujours les responsables (des associations culturelles) qui demandent Ă ces derniers de se dessaisir des dossiers. Un responsable dâune association a dĂ©crit un cas dans lequel une famille se disputait sur 5 kg dâor, et lâune des parties a saisi lâauditorat. Il nous a rapportĂ© que « nous avons Ă©tĂ© obligĂ©s de contacter le colonel qui Ă©tait lĂ , lâauditeur supĂ©rieur, pour demander le dossier et Dieu merci il a collaborĂ© avec nous ». Selon lui, lâauditeur a demandĂ© 10% du montant total pour se retirer du dossier et le ârenvoyerâ auprĂšs de lâassociation culturelle. Il nous semble probable donc que les acteurs judiciaires soient compensĂ©s par les acteurs locaux afin de se âdessaisirâ des affaires. Certains magistrats ont mis en avant que cette intervention de la part des associations a parfois pour consĂ©quence de bloquer et compliquer les dossiers, mais globalement, ils considĂšrent lâaction des OSC positivement. Selon un magistrat, les OSC contribuent notamment Ă faire comprendre Ă la population la procĂ©dure et les dĂ©marches judiciaires ou Ă calmer les gens qui souhaitent se faire justice eux-mĂȘmes. Il donne lâexemple dâune population qui ne sait pas quâun mandat de comparution nâest pas une condamnation.
Nous avons Ă©galement constatĂ© que les OSC arrivent Ă bien collaborer avec dâautres services de lâĂtat, tels que lâadministration fonciĂšre, lâarmĂ©e, et mĂȘme le gouverneur. Il nâest pas rare que les OSC recourent Ă lâadministration lors des conflits fonciers, alors que lâaide quâils apportent est parfois limitĂ©e si les parties ne possĂšdent pas de titre foncier. De plus, un acteur dâune association culturelle nous a partagĂ© un cas de collaboration avec lâarmĂ©e congolaise afin dâarrĂȘter les membres dâun groupe armĂ©. Il a expliquĂ© que les membres dâun groupe armĂ© ont prĂ©financĂ© et puis achetĂ© les produits que
cultivaient des membres de sa communautĂ© sans quâils sachent quâils appartiennent Ă un groupe armĂ©. LâarmĂ©e a dĂ©couvert que les gens de la communautĂ© avaient vendu des produits au groupe armĂ© et les ont arrĂȘtĂ©s.: « On a sollicitĂ© lâarmĂ©e de lĂącher ces gens-lĂ , on les a lĂąchĂ©s, mais lorsquâon les a lĂąchĂ©s, on a dit, nous allons continuer avec les mĂȘmes acteurs-lĂ qui venaient acheter en les piĂ©geant. Cette fois-lĂ pour que nous puissions savoir si ce sont des membres du groupe armĂ© ou pas, parce que les membres de ma communautĂ© agissaient en toute ignorance possible. La saison [suivante] on a mis la main sur ces membres du groupe armĂ©. ».
En revanche, les relations semblent ĂȘtre plus tumultueuses entre les chefs locaux et les acteurs Ă©tatiques. La plupart du temps, les deux acteurs interviennent de maniĂšre autonome lâun de lâautre. Ils entrent Ă©galement quelquefois en conflit. Il semble globalement que les acteurs nâaient pas une apprĂ©ciation positive du plurijuridisme prĂ©sent en Ituri. Ils ne voient pas les autres acteurs comme pouvant combler les vides ou compenser les faiblesses de lâautre. Certains considĂšrent au contraire que les autres acteurs empiĂštent sur leur « domaine » de compĂ©tence. Un chef coutumier a dĂ©plorĂ© que « les acteurs judiciaires ne considĂšrent pas les chefs et nâimpliquent pas les chefs or certaines dĂ©cisions viennent piĂ©tiner la coutume » alors quâun magistrat nous a dĂ©clarĂ© que « certains [chefs] se comportent comme des acteurs judiciaires. Nous essayons Ă les rappeler que les tribunaux coutumiers ne fonctionnent pas et la plupart dâentre eux ne baissnte pas les bras... ». Certains magistrats sont dâavis que la coutume « bloque la bonne marche de la justice » et que les chefs locaux devraient donc limiter leur intervention dans le rĂšglement de litiges au rĂ©fĂ©rencement des dossiers ou comme agent de sensibilisation de la population. Un magistrat de la Cour dâappel a mĂȘme Ă©voquĂ© « une guerre acharnĂ©e contre les magistrats » dans la province. Un chef de secteur Ă Djugu nous a Ă©galement fait part du fait que les chefs coutumiers sont souvent blĂąmĂ©s par les acteurs judiciaires lorsquâils essaient de traiter des litiges et peuvent ĂȘtre menacĂ©s de poursuites judiciaires : « On a connu des chefs qui ont Ă©tĂ© interpellĂ©s au parquet. ». Ces menaces et des poursuites ont Ă©tĂ© observĂ©es dans dâautres provinces. Alors que des moments de collaboration existent.
37 Expériences de justice communautaire en Ituri
La majoritĂ© des chefs ont reconnu ne pas avoir la compĂ©tence pour traiter les affaires pĂ©nales, et se limiter en fonction. Cependant, dâautres acteurs ont signalĂ© que certains acteurs coutumiers continuent de traiter des affaires pĂ©nales, comme cela a Ă©tĂ© observĂ© dans dâautres provinces de la RDC et les pays voisins.
Il existe cependant quelques cas de collaboration limitĂ©s, lorsque les deux acteurs respectent les attributions les uns les autres. Plusieurs magistrats ont dĂ©clarĂ© consulter des chefs locaux lors des descentes sur terrain pour rĂ©colter des informations du milieu, surtout dans des affaires fonciĂšres ou miniĂšres. Certains acteurs sâappuient sur la lĂ©gitimitĂ© des chefs pour faciliter leurs dĂ©marches. Un commandant de la police a expliquĂ© : « Parce que des fois les gens Ă©coutent plus les autoritĂ©s coutumiĂšres que les autoritĂ©s judiciaires selon les constats que moi jâai fait sur terrain. Quand nous arrivons avec le chef local quelque part, il est mieux Ă©coutĂ© que moi ! ».
Pour certains, une meilleure collaboration est envisageable ; un cadre judiciaire Ă Bunia explique comment les acteurs de la justice communautaire peuvent faciliter lâamĂ©lioration de lâaccĂšs Ă la justice pour la population : « Pour moi, cette justice locale peut par exemple dans un cas rĂ©gler les problĂšmes mineurs. Pour ne pas encombrer les autoritĂ©s judiciaires. DeuxiĂšmement, cette justice locale peut prĂ©parer les esprits des parties litigantes Ă soumettre leurs litiges devant lâautoritĂ© judiciaire. » Les juges assesseurs rencontrĂ©s ont Ă©galement confirmĂ© ĂȘtre impliquĂ©s par des magistrats dans des affaires qui concernent des matiĂšres coutumiĂšres sur lesquelles le droit Ă©crit est muet, en particulier la sorcellerie, ou certains conflits fonciers dans lesquels les parties nâont pas de titres fonciers. NĂ©anmoins, les juges assesseurs se plaignent de ne pas ĂȘtre payĂ©s par les Tripaix, ce qui est un sujet sensible chez eux. La majoritĂ© des acteurs locaux ont Ă©galement mentionnĂ© leur collaboration avec des acteurs Ă©tatiques dans le cadre du rĂ©fĂ©rencement de dossiers civils tout comme pĂ©naux.
7.2. Le traitement des conflits intercommunautaires
Alors que les entitĂ©s administrĂ©es par les chefs coutumiers sont en majoritĂ© habitĂ©es par les gens du mĂȘme groupe ethnique que les chefs, il y a toujours dâautres groupes ethniques dans ces entitĂ©s. Dans le cas dâun conflit opposant des membres de communautĂ©s diffĂ©rentes, les schĂ©mas de rĂ©solution ou les acteurs sollicitĂ©s pour rĂ©gler le litige peuvent varier. Ainsi, un litige opposant deux ou plusieurs personnes de communautĂ©s diffĂ©rentes peut ĂȘtre soumis aux chefs coutumiers, Ă une association culturelle ou mĂȘme aux cours et tribunaux. GĂ©nĂ©ralement, en Ituri, lâacteur sollicitĂ© pour un litige opposant les membres de deux communautĂ©s diffĂ©rentes dĂ©pend en grande partie de la cohĂ©sion entre ces deux communautĂ©s. Il peut y avoir deux communautĂ©s diffĂ©rentes qui acceptent de cohabiter, et donc se font plus ou moins confiance, et qui peuvent dĂ©cider de travailler ensemble pour rĂ©gler les litiges opposant leurs membres. Dans ce cas, le plus souvent, ils rĂšglent les litiges au niveau communautaire Ă travers les chefs coutumiers, en sâassurant que les chefs de ces deux communautĂ©s travaillent ensemble. De lâautre cĂŽtĂ©, il existe des communautĂ©s qui vivent dans une forme dâantagonisme et qui ne se font pas totalement confiance. Pour ces communautĂ©s, il est rare de travailler ensemble pour rĂ©soudre les litiges, et les justiciables issus de ces communautĂ©s ont tendance Ă saisir directement les acteurs Ă©tatiques, souvent la police. Ces communautĂ©s ne se faisant pas confiance vont donc pour la plupart des cas prĂ©fĂ©rer ne pas rĂ©gler leurs problĂšmes au niveau communautaire. Quelque cas dâaffaire concernant des litiges opposant des personnes issues de communautĂ©s de diffĂ©rentes traitĂ©s par les organisations communautaires ou les chefs coutumiers ont toutefois Ă©tĂ© signalĂ©s, mais uniquement pour des affaires civiles, surtout fonciĂšres. -. Dans la plupart des cas, les associations communautaires ou culturelles dont sont issus les deux parties se rĂ©unissent pour traiter du conflit. Finalement, en milieu urbain, dans la plupart des cas, quand les justiciables sont issus de deux communautĂ©s diffĂ©rentes, le schĂ©ma change et le conflit est traitĂ© directement par la police ou les cours et tribunaux. Un participant Ă un focus group Ă Baboa-Bokoe explique cette tendance Ă recourir aux cours et tribunaux lors dâun litige entre des membres de communautĂ©s diffĂ©rentes :
38 Rendre justice sans tribunal?
« Nous avons deux communautĂ©s mais une est trĂšs dominĂ©e par rapport Ă lâautre. Nous, la communautĂ© âŠ, nous sommes souvent menacĂ©s par la communautĂ© ⊠alors en cas des problĂšmes au lieu quâon rĂšgle ça entre nous, ils vont directement Ă la justice. »
7.3. LâEgalitĂ© des genres et la justice communautaire
Globalement, il semble que les femmes ne se voient pas accorder les mĂȘme droits et considĂ©rations par les acteurs de la justice communautaire. Cela se traduit dans la pratique par des formes dâexclusion dues aux normes culturelles patriarcales, de dominations masculines, auxquelles sâajoutent dâautres formes de discrimination basĂ©es sur lâĂąge et lâethnie. La majoritĂ© des acteurs et des justiciables rencontrĂ©s ont soulignĂ© que la discrimination dans lâaccĂšs Ă la justice est surtout liĂ©e Ă la pauvretĂ©. Or, les femmes ont gĂ©nĂ©ralement un accĂšs faible aux moyens/ressources, ce qui aggrave les discriminations quâelles subissent.
7.3.1. Les discriminations de genre
Les normes sociales congolaises contribuent Ă maintenir des formes inĂ©galitaires de rĂ©partition du pouvoir entre hommes et femmes, tant au niveau du couple, de la famille que dans la reprĂ©sentation politique et citoyenne. Ce modĂšle de valeur tend Ă discriminer les femmes dans lâaccĂšs aux dĂ©cisions familiales, dans lâaccĂšs Ă la terre, Ă lâĂ©ducation, aux biens, ou Ă la justice quand elles sont victimes de violences par exemple. En dĂ©pit de lâexistence dâun ensemble de textes lĂ©gislatifs revus ces derniĂšres annĂ©es en faveur dâune plus grande Ă©galitĂ© entre hommes et femmes, le faible niveau dâinformation des populations et de connaissance de la loi maintiennent les populations dans lâignorance de ces cadres. Une actrice sâexprime sur ce point : « beaucoup de femmes nâont pas beaucoup Ă©tudiĂ©, et mĂȘme les femmes qui ont Ă©tudiĂ© ne connaissent pas toutes leurs droits et la loi, et aussi toute leur vie on leur a appris : soumettez-vous, le mari est chef de la famille. Le Code de famille congolais actuel a modifiĂ© et a complĂ©tĂ© et corrigĂ© beaucoup de choses, mais elle nâest pas vulgarisĂ©e, elle nâest pas connue. » ConsĂ©quence notamment dâun analphabĂ©tisme fĂ©minin important, cette mĂ©connaissance des textes entraĂźne une persis-
tance de traitements judiciaires dĂ©favorables aux femmes. Les discriminations sont multiples : culturelles, socioĂ©conomiques, de sĂ©nioritĂ©, et placent les femmes Ă lâintersection de nombreuses formes de violences symboliques ou physiques. Les reprĂ©sentations dĂ©favorables Ă lâĂ©gard des femmes en gĂ©nĂ©ral sont accentuĂ©es par des statuts considĂ©rĂ©s comme trĂšs vulnĂ©rables, comme pour les femmes veuves, mais Ă©galement pour les jeunes filles.
Selon plusieurs acteurs, les femmes, en gĂ©nĂ©ral, ne devraient pas saisir la justice et sont mal vues si elles osent le faire. Une participante dâun focus group Ă Djukoth a exprimĂ© sa frustration Ă lâĂ©gard du traitement des femmes : « Dans beaucoup de cas on donne toujours raison aux hommes. Les femmes on ne les voit comme de rien. » La culture et la coutume exigent souvent que les femmes supportent les difficultĂ©s, et considĂšrent quâelles nâont pas le droit de se plaindre. Une actrice en a tĂ©moignĂ© : « Elles se rĂ©signent, elles souffrent sans que leurs problĂšmes ne soient rĂ©solus. Câest liĂ© soit Ă la culture, Ă la coutume que la femme ne peut pas se plaindre, elle doit supporter. » Par consĂ©quent, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les dossiers qui impliquent les femmes seraient souvent traitĂ©s avec une lĂ©gĂšretĂ© et sont pris moins au sĂ©rieux, tant au niveau local quâau niveau Ă©tatique. Il est important de souligner les valeurs patriarcales sous-jacentes Ă lâorigine de ce traitement diffĂ©renciĂ©. « Donc, mĂȘme la justice formelle, que ça soit mĂȘme la justice coutumiĂšre, il y a toujours cette virilitĂ© masculine qui est lĂ , il y a ce patriarcat qui est toujours-lĂ , il y a la Bible qui dit : âFemme obĂ©issez Ă votre mariâ. Estce que je vais obĂ©ir aux bĂȘtises ? » Une participante dâun focus group Ă Baboa-Bokoe parle de cette discrimination : « Dans certains cas la femme a raison, mais quand câest un problĂšme qui lâoppose avec son mari, on a tendance Ă violer le droit de la femme. On ne peut pas bien faire ce procĂšs, ils vont avoir un cĂŽtĂ© pris car câest une femme. » Tout de mĂȘme, plusieurs acteurs au niveau local ont attestĂ© quâils tranchent les litiges de maniĂšre Ă©quitable et prennent en compte les vulnĂ©rabilitĂ©s des parties au diffĂ©rend.
La discrimination des femmes dans le cadre de lâaccĂšs Ă la justice est, selon certains acteurs, surtout liĂ©e Ă leur impuissance Ă©conomique. En gĂ©nĂ©ral, les femmes en Ituri ne disposent pas de moyens financiers nĂ©cessaires pour saisir la justice. Ainsi, lorsque les femmes cherchent Ă gagner leur vie et par consĂ©quent une autonomie Ă©conomique, en faisant du commerce, par exemple, cela peut crĂ©er Ă©galement des
39 Expériences de justice communautaire en Ituri
conflits, provoquer des tensions. Selon un acteur, « la catĂ©gorie la plus vulnĂ©rable, câest les femmes, elles nâont pas vraiment accĂšs Ă cette justice-lĂ faute des moyens, leur vulnĂ©rabilitĂ© fait quâelles manquent de moyens pour se dĂ©placer pour aller faire la plainte, etc. » Ce traitement diffĂ©renciĂ© relatif aux moyens, au niveau dâĂ©tudes ou Ă la notoriĂ©tĂ© est Ă©galement remarquĂ© au niveau local : « il y a une diffĂ©rence de traitement dâabord au niveau communautaire, si on trouve que câest une simple femme, une femme au foyer, qui nâa pas dâargent, qui nâest pas reconnue, qui nâa pas une certaine notoriĂ©tĂ©, elle est traitĂ©e avec une certaine lĂ©gĂšretĂ©. »
Le recours aux tribunaux apparaĂźt de maniĂšre gĂ©nĂ©rale quasiment impossible du fait du coĂ»t inhĂ©rent Ă supporter, quâil sâagisse de dĂ©placements, de frais de justice etc., motivant parfois les femmes Ă avoir recours Ă la justice coutumiĂšre, de proximitĂ©. Un acteur nous a expliquĂ© que « mĂȘme si une femme est impliquĂ©e dans un conflit dans un litige, elle nâarrive pas Ă porter plainte devant la justice parce quâelle nâa pas les moyens pour le faire. Elles sont limitĂ©es par les moyens ; elles prĂ©fĂšrent peutĂȘtre se taire et au mieux recourir vers notre mĂ©canisme qui peut-ĂȘtre leur donne un peu de soulagement. » Les femmes peuvent parfois attĂ©nuer ces discriminations lorsquâelles sont accompagnĂ©es par des avocats ou connaissent bien leurs droits, dĂ©notant une situation socioĂ©conomique plus confortable et permettant le paiement des coĂ»ts liĂ©s Ă une assistance juridique. Si cet accĂšs nâest pas possible matĂ©riellement, soit la majoritĂ© des cas, les femmes se retrouvent isolĂ©es, et ont, Ă tout le moins, de grandes difficultĂ©s Ă accĂ©der Ă la justice des tribunaux.
La prĂ©caritĂ© socioĂ©conomique des femmes sâajoute Ă une autre forme de discrimination, celle de leur exclusion systĂ©matique de lâaccĂšs au foncier. Ainsi, certains droits ne sont pas respectĂ©s alors quâils sont protĂ©gĂ©s dans la lĂ©gislation nationale. La mentalitĂ© patriarcale de la culture et la coutume en Ituri font ignorer notamment les droits dâhĂ©ritage des femmes en milieu rural. Un acteur nous a dit de maniĂšre concise « ici, la communautĂ© iturienne ne reconnait pas les droits dâhĂ©ritage des terres aux femmes. Câest ce qui pose problĂšme dans nos communautĂ©s. » Les consĂ©quences de ces normes seront dâautant plus importantes pour les femmes de statuts considĂ©rĂ©s comme subalternes, telles que les veuves, les femmes vivant en union libre, ayant des enfants hors mariage. Une participante Ă un focus group Ă Baboa-Bokoe explique une pratique qui, selon elle, est
assez rĂ©currente : « Une femme sâest mariĂ©e Ă un homme, ce dernier est mort, la femme est restĂ©e veuve. DĂ©jĂ veuve, dans la parcelle familiale, avec une maison quâils ont construite ensemble, aujourdâhui aprĂšs la mort du mari, sa famille veut chasser la femme en lui demandant de rentrer chez elle, quâelle nâa plus Ă dire sur sa maison. La femme rentre Ă la maison sans rien dire car elle nâavait plus des enfants autour dâelle. Sont des autres cas quâon est en train de vivre. » Les coutumes empĂȘchent de fait ces femmes de saisir les mĂ©canismes communautaires basĂ©s sur la coutume, en lâoccurrence les chefs locaux. Pourtant, il y a des OSC fĂ©minines en Ituri qui luttent pour la reconnaissance des droits dâhĂ©ritage des femmes et vers lesquelles les femmes peuvent se tourner pour assistance.
Certains interlocuteurs ont soulignĂ© la sous-reprĂ©sentation des femmes dans la sphĂšre politique et le manque dâactrices qui interviennent dans la rĂ©solution des conflits Ă tous les niveaux de la sociĂ©tĂ©. Ce manque est notamment remarquĂ© chez les chefs coutumiers et les acteurs Ă©tatiques et administratifs. Comme dans plusieurs autres provinces Ă©tudiĂ©es, les femmes en Ituri nâont pas en gĂ©nĂ©ral accĂšs au poste de chef coutumier. Comme dĂ©jĂ expliquĂ©, le poste est hĂ©rĂ©ditaire, passant le plus souvent de pĂšre en fils, mais il arrive que le poste soit passĂ© dâun membre masculin de la famille Ă un autre. Selon eux, câest lâune des raisons incontournables pour laquelle les femmes sont mises Ă lâĂ©cart dans le cadre de la justice. Une participante dâun focus group rĂ©sume que « Lâhomme occupe tous les postes : secrĂ©taires, OPJ, juge, etc. alors la femme a quelle place ? Il est demandĂ© que sur tous les niveaux ; Ă la chefferie, localitĂ©, au groupement⊠; la femme soit considĂ©rĂ©e, a une place lĂ -bas pour quâelle soit aussi responsable et conseillĂšre des femmes. » Au sein de la sociĂ©tĂ© civile, en revanche, il y a de nombreuses organisations et associations dirigĂ©es par les femmes qui Ă leur tour interviennent rĂ©guliĂšrement dans la rĂ©solution des litiges. Les structures communautaires et noyaux locaux, qui sont souvent les mĂ©canismes les plus proches de la population, comprennent des membres fĂ©minins et masculins en intĂ©grant particuliĂšrement des femmes leaders dans les comitĂ©s.
40 Rendre justice sans tribunal?
7.3.2. La gestion spécifique des cas de viol et de violences sexuelles
Selon lâensemble des acteurs rencontrĂ©s, certains cas de viols et de violences sexuelles sont rĂ©glĂ©s Ă lâamiable dans la communautĂ© alors que cette pratique est contraire Ă la loi congolaise. Il y a plusieurs raisons qui expliquent cette pratique, Ă commencer par le contexte culturel qui a tendance Ă banaliser ces formes de violences, Ă les rendre tabou, voire Ă les lĂ©gitimer dans certaines communautĂ©s. Ces reprĂ©sentations et pratiques culturelles rendent difficile lâaccĂšs des femmes et des victimes en gĂ©nĂ©ral Ă des formes de rĂ©paration. Câest souvent le silence qui sâimpose suite Ă ces violences, et quand les victimes parviennent Ă sâexprimer et Ă porter leur cas devant la justice, câest le plus souvent auprĂšs des instances coutumiĂšres, qui le traiteront Ă lâamiable et sans saisir les cours et tribunaux.
Le recours Ă la justice coutumiĂšre, qui nâest dâailleurs souvent pas le choix de la victime, peut sâexpliquer par plusieurs facteurs : la cĂ©lĂ©ritĂ© du traitement du cas, la protection contre une corruption associĂ©e au systĂšme des tribunaux et une rĂ©paration financiĂšre ou matĂ©rielle rapide. Dâabord, les justiciables se tournent vers la justice coutumiĂšre pour sâassurer dâun traitement rapide de leur cas, ayant conscience que la justice des tribunaux, plus difficilement accessible matĂ©riellement, prendra beaucoup plus de temps pour traiter le dossier. Selon un acteur, « les victimes trouvent que le parquet fait trainer les dossiers, et ensuite victime ou pas tu sortiras perdant ». Ensuite, les cours et tribunaux sont rĂ©putĂ©s chers et corrompus. Enfin, face Ă cette perception, la justice coutumiĂšre permettrait un rĂšglement rapide du conflit, et par lĂ mĂȘme, un accĂšs direct Ă une forme de rĂ©paration, monĂ©taire ou matĂ©rielle pour la victime ou sa famille. Le manque de solutions rapides au niveau de la justice des tribunaux peut ainsi entraĂźner des frustrations. Certains acteurs ont constatĂ© quâ « âŠavec le temps, les gens ont compris que mĂȘme au niveau de la justice, vue quâil nây a pas la rĂ©paration des victimes, certains commencent maintenant Ă prĂ©fĂ©rer les arrangements Ă lâamiable » et que lors de ces arrangements « les gens se dĂ©dommagent dans les 2 milles, 3 milles, 5 milles, 10 milles dollars, ils disent que mieux vaut trouver une solution comme ça. ». Nous avons constatĂ© que les rĂ©parations, en argent out en nature, pour un cas de viol sont souvent versĂ©es au chef de famille et ne sont gĂ©nĂ©ralement pas touchĂ©es par la victime directement.
Parfois cependant, les autoritĂ©s coutumiĂšres refusent de se saisir de ces cas, comme ils nâont pas la compĂ©tence pour traiter des crimes. Plusieurs chefs coutumiers affirment quâils ne se saisissent jamais des affaires de viols et orientent les victimes vers la police. Cette pratique est, selon certains, surtout motivĂ© par la peur des sanctions. Il arrive toutefois que les chefs et dâautres acteurs locaux interviennent comme intermĂ©diaires dans le processus de rĂšglement de ces crimes. En dehors de la crainte des sanctions, une autre raison peut expliquer le refus des chefs coutumiers de se saisir de ces cas : lâimpossibilitĂ© de traiter lâaffaire au niveau coutumier si deux communautĂ©s diffĂ©rentes sont impliquĂ©es.
Dans certains cas seulement, les victimes ellesmĂȘmes peuvent dĂ©cider de se rĂ©fĂ©rer Ă la justice des cours et tribunaux, notamment pour Ă©viter un mariage forcĂ© entre lâauteur du viol et sa victime, pratique qui existe encore en milieu rural, notamment en cas de naissance dâun enfant suite Ă ce viol. Il peut arriver aussi que la justice des cours et tribunaux soit saisie si aucun accord amiable nâest trouvĂ© au niveau communautaire. Un magistrat a expliquĂ© que « le plus souvent, ils prĂ©fĂšrent arranger leur dossier Ă lâamiable Ă la maison mais sâils nâarrivent pas Ă trouver un terrain dâentente, ils viennent et nous les orientons Ă la justice. » Il faut noter sur ce point une Ă©volution apportĂ©e par les efforts de sensibilisation de la population par diverses OSC, dont les plaidoyers en faveur dâun recours aux tribunaux semblent en partie fonctionner, comme le suggĂšre un magistrat : « Nous avons aussi constatĂ© que la population prĂ©fĂšre de plus en plus saisir la justice pour des cas de viols et de violences sexuelles et ce dans le territoire de Mahagi en particulier. Cela sâexplique par la sensibilisation faite au niveau de la population, ils ont compris quâils ne devraient pas rĂ©soudre ces problĂšmes Ă lâamiable selon la loi congolaise. »
41 Expériences de justice communautaire en Ituri
7.4. Besoins exprimés en matiÚre de justice transitionnelle
Comme soulignĂ© tout au long du rapport, il existe des conflits rĂ©currents en Ituri liĂ©s surtout au foncier et aux questions identitaires. Selon plusieurs acteurs, des conflits nouveaux qui se dĂ©roulent dans la province en ce moment sont des consĂ©quences directes de ces conflits antĂ©rieurs ou cycliques qui nâont jamais Ă©tĂ© rĂ©solus de maniĂšre satisfaisante. Ils ont donc Ă©voquĂ© le besoin de mesures de justice transitionnelle qui pourraient contribuer de maniĂšre durable Ă lâaccĂšs Ă la justice en Ituri. Plusieurs acteurs ont dĂ©plorĂ© que les tentatives pour mettre en place une justice transitionnelle dans la province nâont pas abouti. Plus encore, certains acteurs considĂšrent que les tentatives existantes pour restaurer la paix dans une approche de rĂ©conciliation, ont parfois un effet nĂ©gatif auprĂšs de la population, notamment lorsquâun minimum de conditions et de principes de justice ne sont pas respectĂ©s. Un acteur a par exemple mis en Ă©vidence que le programme de task force envoyĂ© par le PrĂ©sident de la RĂ©publique comprenait dâanciens seigneurs de guerre37. Il est donc
souvent difficile pour la population dâintĂ©rioriser cette paix, lorsquâelle est promue par des hommes qui ont participĂ© activement aux hostilitĂ©s. Il a aussi Ă©tĂ© notĂ© par quelques interlocuteurs que des auteurs de violence sont encore prĂ©sents dans certaines communautĂ©s et que la cohabitation est compliquĂ©e. Une interlocutrice a avancĂ© que « si [la commission vĂ©ritĂ© et rĂ©conciliation de 2004] avait bien fait son travail et quâon aboutissait aux poursuites judiciaires, des travaux de mĂ©moires, aux constructions des monuments, cela pourrait aider Ă la communautĂ© Ă changer la donne ». Dâautres acteurs ont mis en avant le fait que la justice transitionnelle devrait ĂȘtre impulsĂ©e âpar le basâ, en Ă©tant initiĂ©e au niveau des communautĂ©s. En effet, il semble que les mesures existantes souffrent du manque de participation et dâengagement des communautĂ©s touchĂ©es par la violence. La participation de toutes les communautĂ©s est primordiale pour toute tentative de justice transitionnelle. Selon un acteur, « les acteurs communautaires sont dâabord clĂ©s, parce quâils sont directement touchĂ©s par les conflits parce quâils sont soit acteurs soit victimes. Alors si le pardon ne vient pas dâeux et quâils nâacceptent pas la rĂ©conciliation, donc ce quâon a fait est foutu. Câest sur eux quâon doit construire tout ce mĂ©canisme-lĂ . ».
42 Rendre justice sans tribunal?
37. Radio Okapi, 2021, « Bunia : les anciens seigneurs de guerre sensibilisent les miliciens à la paix ». Bunia : les anciens seigneurs de guerre sensibilisent les miliciens à la paix | Radio Okapi
8. Recommandations
Pour la coordination des acteurs de justice au niveau local et provincial.
Intitulé / description de la recommandation
Faciliter la rĂ©alisation dâun bilan interne des caractĂ©ristiques, atouts et points dâattention, et besoin de renforcement et complĂ©mentaritĂ© de chaque acteur de la justice locale (chefs coutumiers, administration locale, acteurs religieux Ă la base et/ou associations culturelles), une sorte dâautodiagnostique, Ă rĂ©aliser au niveau dâun territoire.
Justification : il apparait nĂ©cessaire, comme prĂ©alable Ă la bonne coordination des diffĂ©rents acteurs, de faire un bilan approfondi des forces et points dâattention du fonctionnement de chacun des acteurs de la justice communautaire. Il serait pertinent que ce bilan soit fait en interne par chacun de ses acteurs, afin de faire Ă©merger les caractĂ©ristiques propres et les besoins rĂ©els exprimĂ©s par les acteurs euxmĂȘmes. Le caractĂšre interne Ă la communautĂ©, la mĂ©fiance envers les acteurs exogĂšnes, ainsi que la fragilitĂ© institutionnelle de lâensemble des acteurs justifient lâapproche dâautodiagnostiques internes.
Organiser un atelier dâĂ©change entre les diffĂ©rents acteurs de la justice communautaire et Ă©tatique afin de partager les bilans/conclusions des autodiagnostiques de maniĂšre collective auprĂšs de tous les acteurs, et dâĂ©tablir des prioritĂ©s en termes de dialogue et de coordination.
Cette deuxiĂšme Ă©tape viendrait Ă la suite des autodiagnostiques, afin de partager, confronter et de coordonner les prioritĂ©s de coordination. Nous proposons dây associer les acteurs de la justice Ă©tatique (lâatelier pourrait ĂȘtre prĂ©sidĂ© par le PrĂ©sident du Tripaix) afin dâintĂ©grer la coordination justice communautaire â justice Ă©tatique, mais il peut aussi apparaitre plus pertinent de rester entre acteurs locaux Ă ce stade, en fonction des dynamiques locales et de la volontĂ© des acteurs locaux.
Destinataire principal
Autres destinataires
Long / court / moyen terme
ASF, SOFEPADI, acteurs locaux de la justice communautaire
ASF, SOFEPADI
Chefs de chefferie, ONG, associations culturelles, cours et tribunaux
Court
Partie du rapport
Moyen
Collaboration entre les acteurs communautaires et les acteurs étatiques
Collaboration entre les acteurs communautaires et les acteurs étatiques
43 Expériences de justice communautaire en Ituri
Mettre en place un cadre de dialogue au niveau provincial ou territorial entre les acteurs de la justice communautaire et les acteurs de la justice Ă©tatique, en vue de renforcer les relations de bonne collaboration. Cela peut ĂȘtre envisagĂ© selon trois phases :
âą Il apparait pertinent de proposer (1) la mise sur pied de ce cadre de dialogue aprĂšs la rĂ©alisation des activitĂ©s prĂ©cĂ©dentes, afin de garantir que les acteurs comprennent la finalitĂ©, les modalitĂ©s de fonctionnement du cadre et leur rĂŽle en son sein, puisquâils ont contribuĂ© Ă son Ă©laboration et Ă en fixer les objectifs. Dans la durĂ©e, ce cadre pourra (2) approfondir et suivre la mise en Ćuvre effective des complĂ©mentaritĂ©s. Il peut ĂȘtre facilitĂ© par le procureur gĂ©nĂ©ral ou le prĂ©sident du tribunal de paix, appuyĂ© par ASF.
âą Ce cadre pourra ĂȘtre lâoccasion (3) dâaborder la rĂ©partition des compĂ©tences entre les cours et tribunaux et les chefs coutumiers et les chefs de secteur, les attributions de chaque acteur et les sanctions appropriĂ©es si les attributions ne sont pas respectĂ©es.
Contribuer Ă lâamĂ©lioration de la connaissance et de lâengagement des acteurs locaux sur la protection des populations marginalisĂ©es et lâĂ©galitĂ© des genres. Cela peut se faire via des sĂ©ances de sensibilisation, des cadres dâĂ©changes, etc. et pourra inclure la participation de femmes leaders pour mettre en avant les diffĂ©rentes expĂ©riences et compĂ©tences des femmes.
Dans un souci de rationalisation des ressources et des mĂ©canismes, ces sĂ©ances pourront se faire dans le cadre des mĂ©canismes dâĂ©change ou de sensibilisation existants.
Il apparait pertinent de faciliter les échanges et la coordination entre les différentes associations « culturelles » jouant un grand rÎle en Ituri dans la résolution des litiges intra et intercommunautaires.
Toujours dans le cadre des activitĂ©s proposĂ©es en 1 et 2, ou via un dispositif ad hoc mais dans le mĂȘme territoire, il est donc recommandĂ© de faciliter les interfaces entre les diffĂ©rentes associations culturelles telles que LORI, lâassociation de la communautĂ© Nyali Ki, lâassociation de la communautĂ© Alur, etc. dans le cadre de la rĂ©solution des conflits afin de comparer les procĂ©dures et partager de bonnes pratiques, et mĂȘme dĂ©velopper des approches harmonisĂ©es pour des litiges entre communautĂ©s.
Ces activitĂ©s peuvent viser notamment les prĂ©sidents provinciaux, voire nationaux, des associations en fonction de qui est basĂ© en Ituri. Cette mise en collaboration des associations peut promouvoir un meilleur suivi de litiges, et potentiellement contribuer Ă diminuer les tensions entre les communautĂ©s. Il serait Ă©galement intĂ©ressant pour les chefs coutumiers et les chefs de secteur dây ĂȘtre prĂ©sents pour mieux comprendre lâitinĂ©raire des justiciables dans la justice.
ASF, SOFEPADI
ASF, SOFEPADI, associations féminines
Chefs de chefferie, ONG, associations culturelles, cours et tribunaux
Moyen
ASF, SOFEPADI, associations culturelles
Tribunaux de paix, Chefs de secteurs, de chefferie et de groupement, Cour dâAppel de Bunia
Court/ moyen
Collaboration entre les acteurs communautaires et les acteurs étatiques
Court/ moyen
Collaboration entre les acteurs communautaires et les acteurs étatiques, égalité du genre
Association culturelles et ethniques
44 Rendre justice sans tribunal?
Encourager la mise en place des sĂ©ances de sensibilisation pour la population et les acteurs locaux, toujours dans le mĂȘme territoire, dans quelques domaines clĂ©s, notamment :
âą Vulgarisation du code foncier et ses mesures. Cela peut toucher en prioritĂ© les processus de sĂ©curisation fonciĂšre comme lâenregistrement des propriĂ©tĂ©s fonciĂšres afin dâavoir les documents lĂ©gaux requis.
âą Fonctionnement des Cours et Tribunaux, rĂŽle des Forces de dĂ©fense et de sĂ©curitĂ© et des acteurs administratifs dans les processus de rĂ©solution des litiges. Cela pourrait servir Ă renforcer la comprĂ©hension de la population sur la procĂ©dure et les frais de justice, sur la mission et les attributions de la police et autres FDS. Dans le contexte de lâĂ©tat de siĂšge, cela aussi peut informer la population sur la saisine des tribunaux civils et militaires et les diffĂ©rentes limites de chacun.
ASF, SOFEPADI, Autres PTF
Population et les acteurs de la justice communautaire
Court/ moyen
Pour lâamĂ©lioration et lâadaptation du cadre lĂ©gal et des politiques publiques nationales.
Intitulé / description de la recommandation
Destinataire principal
Autres destinataires
Long / court / moyen terme
Litiges les plus fréquents, chefs coutumiers, forces de défense et de sécurité, cours et tribunaux
Encourager ou participer à un plaidoyer au niveau national pour la bonne rémunération des juges assesseurs prÚs des tribunaux de paix. Assurer que la rémunération soit adéquate et bien versée aux juges assesseurs.
Encourager ou participer à un plaidoyer au niveau national pour une reconnaissance juridique des différents mécanismes de la justice communautaire et leur reconnaitre un rÎle officiel dans la résolution des conflits. Cette consécration de leur rÎle permettra de mieux organiser la complémentarité entre les différents acteurs tels que les chefs coutumiers et les associations culturelles.
Augmenter le nombre de magistrats dans les tribunaux, surtout les tribunaux militaires ou repenser la répartition des attributions pour atténuer les arriérés judiciaires.
DĂ©velopper le cadre lĂ©gal de la conciliation et mĂ©diation judiciaire Ă dâautres matiĂšres que le droit de la famille et du travail, et valoriser les pratiques actuelles de mĂ©diation initiĂ©es par les acteurs judiciaires.
ASF, MinistĂšre de la justice nationale, PTF
ASF, MinistĂšre de la justice nationale, PTF
ASF, MinistĂšre de la justice
MinistĂšre de la justice, cours et tribunaux
Acteurs communautaires Court/ moyen
Partie du rapport
Collaboration entre les acteurs communautaires et les acteurs étatiques
Acteurs locaux de la justice communautaire
Long
Collaboration entre les acteurs communautaires et les acteurs étatiques
Cours et tribunaux Moyen/ long Cours et tribunaux
Court/ moyen Cours et tribunaux
45 Expériences de justice communautaire en Ituri
Pour la préparation de futurs mécanismes de justice transitionnelle.
Intitulé / description de la recommandation Destinataire principal
Encourager lâorganisation de consultations communautaires sur de futurs mĂ©canismes de justice transitionnelle Ă mettre en place. Cela peut cibler plusieurs territoires, les territoires de Djugu, Mahagi, et Irumu en particulier, afin de reflĂ©ter la diversitĂ© des perceptions sur lâensemble de la province. Lâobjectif serait de comprendre les besoins de la population, et de rĂ©pondre au besoin largement exprimer de consultation et de participation. Il est important que la consultation soit inclusive, menĂ©e par le bas, et quâelle donne la voix aux personnes les plus touchĂ©es par les conflits.
ASF, SOFEPADI, MinistĂšre de la justice provinciale
Autres destinataires
Population et acteurs de la justice communautaire
Long / court / moyen terme
Partie du rapport
Moyen/ long
Besoin exprimé pour des mécanismes locaux et inclusifs de justice transitionnelle
46 Rendre justice sans tribunal?
Tableau 3
Annexes
47 Expériences de justice communautaire en Ituri
Annexes 1
Chronogramme de lâĂ©tude
Période Tache Livrable Lieu
Semaine 1 Ă 2 09/01, 16/01
Semaine 3 23/01
Semaine 4 30/01
Semaine 5 06/02
Semaine 6 13/02
Semaine 7 Ă 10 20/02, 27/02, 06/03, 12/04
Semaine 11 20/07
Semaine 12 et 13 04/08
Développement de la note méthodologique Draft de Note Domicile
Commentaires ASF Domicile
RĂ©vision de la note et validation, prĂ©paration enquĂȘte de terrain Note finale Kinshasa
Entretiens à Bunia Plan de déploiement final Ituri
Collecte données terrain, debriefing Ituri
Rédaction draft de rapport Draft de rapport Domicile
Commentaires ASF Domicile
Révision du rapport et validation Rapport final Domicile
48 Rendre justice sans tribunal?
Annexes 2
Liste des personnes rencontrées
1 07/02/2023
8 08/02/2023
Président du Tribunal de Grande Instance
Entretien approfondi
Entretien approfondi
Entretien approfondi
Greffier principal de la Cour dâappel Entretien approfondi
Procureur gĂ©nĂ©ral prĂšs la Cour dâappel Entretien approfondi
Président du Tribunal pour Enfants Entretien approfondi
BUNIA Bunia
Ville N/A
BUNIA Bunia Ville N/A
BUNIA Bunia Ville N/A
BUNIA Bunia Ville N/A
BUNIA Bunia Ville N/A
Procureur de la république Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Coordinatrice de ACIAR Entretien approfondi
BUNIA Bunia Ville N/A 9 08/02/2023
approfondi
approfondi
Entretien approfondi
Entretien approfondi
BUNIA Bunia
49 Expériences de justice communautaire en Ituri
Type entretien Ville/
Secteur
N° Date Acteurs rencontrés
Territoire
Groupement
Chef de la Division Provinciale de lâintĂ©rieur et sĂ©curitĂ© BUNIA Bunia
2 07/02/2023
PrĂ©sident de la Cour dâappel
Ville N/A
3 07/02/2023
4 07/02/2023
5 07/02/2023
6 07/02/2023
7 07/02/2023
Entretien
IRUMU Bunia
Greffier titulaire du Tribunal de paix dâIrumu
Ville N/A 10 08/02/2023
Entretien
BUNIA Bunia
Chargé de projets de FADEM
Ville N/A 11 08/02/2023
IRUMU
PrĂ©sident du Tribunal de paix dâIrumu
Bunia Ville N/A
12 08/02/2023
Coordinateur du Réseau Hekima na Amani
Ville N/A
13 09/02/2023
14 09/02/2023
15 09/02/2023
16 09/02/2023
17 09/02/2023
18 09/02/2023
19 10/02/2023
20 10/02/2023
21 10/02/2023
22 12/02/2023
Coordinateur de la CDJP
Juge assesseur du Tribunal de paix dâIrumu
Chargée de projet PARJ2 de SOFEPADI
BĂątonnier au barreau dâIturi
BĂątonnier au barreau dâIturi
Directeur exécutif de Justice Plus
Chef de chefferie
2 Avocats au barreau dâIturi
DIRCAB POLADJUST
Chef de chefferie
23 13/02/2023
26
Président de LORI (association culturelle du peuple Lendu)
Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Entretien approfondi IRUMU Bunia Ville N/A
Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Entretien approfondi DJUGU BAHEMA BANYWAGI
Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Entretien approfondi IRUMU BABOA BOKOE
Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Coordinatrice de la société civile de la chefferie Entretien approfondi
Président du Tribunal de paix de Mahagi Entretien approfondi MAHAGI
Secrétaire administratif de la chefferie
50 Rendre justice sans tribunal?
24 13/02/2023
MAHAGI WAR PALARA
25 13/02/2023
13/02/2023
Entretien
MAHAGI WAR
27 14/02/2023 Chef de chefferie Entretien approfondi MAHAGI DJUKOTH 28 14/02/2023 7 chefs locaux FDG MAHAGI DJUKOTH DJUPA WALUU 29 14/02/2023 7 femmes FDG MAHAGI DJUKOTH DJUPA WALUU 30 14/02/2023 8 hommes FDG MAHAGI DJUKOTH DJUPA WALUU
approfondi
PALARA
31 14/02/2023
32 14/02/2023
33 14/02/2023
34 14/02/2023
35 14/02/2023
36 15/02/2023
Commandant sous commissariat
Chef de groupement
Chef de village
Entretien approfondi MAHAGI DJUKOTH
Entretien approfondi IRUMU BABOA BOKOE BATALE
Entretien approfondi IRUMU BABOA BOKOE BATALE
Chef de secteur Entretien approfondi DJUGU BANYALI KILO
Coordinatrice de FOMI Entretien approfondi BUNIA
PrĂ©sident de lâassociation des jeunes Entretien approfondi IRUMU BABOA BOKOE BATALE
37 15/02/2023 9 femmes FGD IRUMU BABOA BOKOE BATALE
38 15/02/2023 8 hommes FGD IRUMU BABOA BOKOE BATALE
39 15/02/2023 4 femmes, 4 hommes FGD IRUMU BABOA BOKOE BATALE
40 15/02/2023
41 16/02/2023
Secrétaire administratif du territoire Entretien approfondi MAHAGI
PrĂ©sident national de lâassociation culturelle Nyali Kilo
42 16/02/2023
45 18/02/2023
PrĂ©sident national de lâassociation culturelle Alur
Président national de la communauté Ndo-Okebo
Entretien approfondi
Entretien approfondi
Bunia Ville N/A
IRUMU BAHEMA
Entretien approfondi BUNIA Bunia Ville N/A
Entretien approfondi BUNIA
provincial de lâassociation culturelle Nyali Kilo Entretien approfondi
Bunia Ville N/A
BUNIA Bunia
51 Expériences de justice communautaire en Ituri
BUNIA Bunia Ville N/A
Directeur provincial de la Fédération des Entreprises du Congo BUNIA
43 16/02/2023
Chef de chefferie Entretien approfondi
DâIRUMU
44 18/02/2023
46 18/02/2023
Président
Ville N/A
Annexes 3
Grille dâentretien acteurs judiciaires
Date :
Heure de début :
Heure de fin :
Lieu :
A. Identification de lâinterlocuteur
Nom et fonction de lâinterlocuteur :
Années de service :
Nom chercheur :
Nombre de magistrats/personnels dans la juridiction/poste :
B. Les conditions de travail et lâactivitĂ© du tribunal/poste
Pouvez-vous nous parler un peu de votre rĂŽle et/ou du rĂŽle de votre service/organisation ? Quâest-ce que vous faites quotidiennement ?
Quels sont les litiges civils et pénaux les plus fréquents que vous avez à traiter ?
Lorsque vous ĂȘtes saisis pour un litige, comment procĂ©dez-vous pour trancher ? quel est le schĂ©ma suivi jusquâĂ la prise de dĂ©cision de maniĂšre gĂ©nĂ©rale ?
Effectuez-vous des descentes sur terrain ? si, oui, par quels moyens ?
C. Activités
Comment se passent les exécutions de décisions de justice ? quelles sont les difficultés rencontrées ?
Intervenez-vous dans des négociations entre justiciables qui ont un litige ? Dans quelles matiÚres ?
52 Rendre justice sans tribunal?
D. Collaboration entre acteurs judiciaires / FDS
Comment collaborez-vous avec les acteurs de la justice communautaire (MARC) et ceux des FDS ?
De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ĂȘtes-vous satisfait de cette collaboration ?
Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans votre collaboration avec ces autres acteurs ?
Quelles difficultés sont rencontrées par vos collÚgues ?
Quâest-ce qui pourrait, selon vous, amĂ©liorer cette collaboration ?
E. Rapport avec la population
Pensez-vous que la population comprend le fonctionnement de la justice ?
Quâest-ce quâelle ne comprend pas ? Quâest ce qui peut amĂ©liorer leur comprĂ©hension ?
Pensez-vous que la population est satisfaite du fonctionnement de la justice ? Pourquoi ?
Comment amĂ©liorer selon vous lâaccĂšs de la population Ă la justice dans le ressort de votre tribunal ?
Est-ce que certains justiciables prĂ©fĂšrent porter leurs affaires Ă dâautres mĂ©canismes de rĂšglement de conflits au lieu de recourir aux institutions judiciaires ?
Si, oui pourquoi et quels sont par exemples ces autres mécanismes auxquels ils recourent ?
F. Pratiques alternatives au niveau des tribunaux
Que pensez-vous des pratiques organisant des mĂ©diations / rĂ©solutions amiables au sein mĂȘme des tribunaux ? Est-ce que câest utiliser au niveau de votre tribunal ?
Pensez-vous que cela pourrait se développer ? dans quelles matiÚres ?
53 Expériences de justice communautaire en Ituri
G. Justice communautaire (justice des chefs, des leaders religieux, organisations de base, etc.)
Avez-vous connaissance de conflits qui ont Ă©tĂ© rĂ©glĂ©s par la justice locale/la justice des chefs locaux ou dâautres acteurs non judiciaires ?
Pouvez-vous donner un exemple récent ?
Quelles sont vos impressions du cas ?
Vous arrive-t-il de prendre en compte la coutume du milieu ?
Si oui, pouvez-vous dĂ©crire le dernier cas oĂč câest arrivĂ© / un cas important ?
Pensez-vous que les coutumes des milieux peuvent contribuer Ă lâaccĂšs Ă la justice / rĂ©soudre les litiges ?
Selon vous, quel rĂŽle la justice locale pourrait jouer dans lâaccĂšs Ă la justice ?
De nombreux pays africains reconnaissent la justice locale comme Ă©tant un maillon du systĂšme judiciaire. Quâen pensez-vous ?
Comparativement à votre mécanisme, quels sont les points forts et les points faibles des acteurs communautaires ?
Avez-vous dâautres informations, commentaires, suggestions ou recommandations Ă partager avec nous dâun cĂŽtĂ©, concernant le fonctionnement de la justice (judiciaire), et de lâautre concernant le fonctionnement de la justice communautaire ?
54 Rendre justice sans tribunal?
Annex 4
Grille dâentretien acteurs de la justice
communautaire
Date :
Heure de début :
Heure de fin :
Lieu :
A. Identification de lâinterlocuteur
Nom et fonction de lâinterlocuteur :
Années de service dans le mécanisme :
Nom chercheur : Langue de lâentretien :
Composition du mécanisme : Fréquence / jour / période (combien de cas avez-vous traité le mois dernier ?) :
B. Origine et activité du mécanisme
Depuis quand ĂȘtes-vous impliquĂ© dans la rĂ©solution des litiges et comment ?
Comment et dans quel contexte est né votre mécanisme ?
Pouvez-vous nous parler un peu de votre rĂŽle et/ou du rĂŽle de votre service/organisation ?
Quâest-ce que vous faites quotidiennement en tant que⊠(fonction) et ce que fait votre service⊠(nom du mĂ©canisme) ?
Pensez-vous que certaines catĂ©gories de la population ne font pas recours Ă votre mĂ©canisme et/ou aux autres mĂ©canismes de mĂȘme catĂ©gorie/famille que le vĂŽtre ? Pourquoi ?
Quels sont les litiges les plus fréquents que vous avez à traiter ?
Avec qui vous collaborez pour traiter les litiges ? Quels sont leurs rĂŽles et pourquoi ?
Lorsque vous ĂȘtes saisis pour un litige, comment procĂ©dez-vous pour trancher ? quel est le schĂ©ma suivi jusquâĂ la prise de dĂ©cision de maniĂšre gĂ©nĂ©rale ?
Quelles rÚgles ou normes appliquez-vous dans la résolution des litiges ?
55 Expériences de justice communautaire en Ituri
C. Rapport avec la population
Pourquoi la population vous sollicite pour régler les litiges ?
Est-ce que dans certains cas, la population va directement solliciter dâautres acteurs ? qui ?
Avez-vous des litiges impliquant différents villages/différentes communautés ?
Comment les litiges impliquant différents villages sont traités ? différentes communautés ?
Pensez-vous que la population est satisfaite du fonctionnement de votre mécanisme ? Pourquoi ?
Comment amĂ©liorer selon vous lâaccĂšs Ă la justice de la population ?
Quand une femme est impliquée dans un litige, comment le litige est traité ?
Comment le litige est traité quand une femme a été victime des violences sexuelles ?
Comment est le litige réglé ?
Un enfant ?
Un membre de la population autochtone ?
Tenez-vous compte de la vulnĂ©rabilitĂ© (sociale, Ă©conomique, culturelle, financiĂšre âŠ) des parties en cause dans les affaires lors de la prise de dĂ©cision ?
56
Rendre justice sans tribunal?
D. Exécution et recours
Comment consignez-vous les solutions ou décisions ? (par écrit ou oralement) ? Pourquoi ?
Si par Ă©crit, est ce que ces dĂ©cisions peuvent ĂȘtre utilisĂ©s ailleurs ? est-ce que les parties ont droit Ă une copie ?
Si écrit, est ce que ces décisions sont entérinées par une autre autorité à un autre niveau ?
Si oui pourquoi, par qui et comment ?
Comment les solutions que vous prenez sont appliquées ? Quels sont les délais ?
Que se passe -t-il quand une partie nâaccepte pas la solution ? Quand elle ne peut pas lâappliquer ?
Pouvez-vous dĂ©crire le dernier cas ou la solution nâa pas Ă©tĂ© acceptĂ©e ?
AuprĂšs de qui des recours sont possibles ?
D. Liens avec dâautres acteurs
Collaborez-vous avec dâautres acteurs dans le cadre de la rĂ©solution des litiges ?
Si oui, lesquels, comment et dans quels cas par exemple ?
Administration locale
Acteurs judiciaires
Police / FDS
Acteurs religieux
Acteurs coutumiers
Autres acteurs impliqués dans la résolution des litiges ?
Comparativement à votre mécanisme, quels sont les points forts et les points faibles des autres acteurs qui interviennent dans les résolutions des litiges ici chez vous ?
Avez-vous dâautres informations, commentaires, suggestions ou recommandations Ă partager avec nous dâun cĂŽtĂ©, concernant le fonctionnement de la justice judiciaire et de lâautre cĂŽtĂ© celle communautaire ?
57 Expériences de justice communautaire en Ituri
Annex 5
Grille de focus groups
Date :
Heure de début et de fin :
Type de participants :
Nombre de participants :
Animateurs :
Lieu :
1. Quels sont les litiges les plus fréquents dans votre communauté ?
2. Parmi vous, qui a connu un litige au cours de ces 5 derniÚres années ?
Est-ce que vous pouvez nous partager sur ce litige au cas oĂč câest un litige qui ne touche pas trop votre vie privĂ©e ? Et donc, nous raconter un peu de quel litige il sâagit et ce qui sâest passĂ© jusquâĂ ce jour pour comprendre la dĂ©marche entreprise pour le rĂ©gler et la situation actuelle.
3. Quelle personne ou autorité est sollicitée le plus souvent pour régler ces différents litiges ? Pourquoi est-elle sollicitée ?
4. Il y a-t-il certains acteurs auxquels il est préférable de recourir pour certains conflits ? Qui sont-ils et pourquoi ?
58 Rendre justice sans tribunal?
5. Qui sont les autres personnes / entités qui ont joué un rÎle pour résoudre les litiges fréquents dans votre communauté ? Les personnes sont-elles aidées à « plaider leur cause » ? Par qui ?
6. Comment les femmes sont traitées par les acteurs de résolution de conflits ? Souffrent-elles des discriminations ? Si oui, lesquelles ?
7. Quâest-ce qui pourrait rĂ©duire/mettre fin Ă des discriminations envers les femmes ?
8. Y a-t-il une autre catégorie des personnes que vous pensez sont discriminées dans la résolution des conflits ? Si oui, lesquels et comment ?
9. Quâest-ce qui pourrait rĂ©duire/mettre fin Ă ces discriminations ?
10. Avez-vous dâautres informations, commentaires, suggestions ou recommandations Ă partager avec nous dâun cĂŽtĂ©, concernant le fonctionnement de la justice judiciaire et de lâautre cĂŽtĂ© celle communautaire ?
59 Expériences de justice communautaire en Ituri
Annex 6
Ătude sur la justice communautaire en Ituri : Formulaire de consentement
CONSENTEMENT Ă PARTICIPER Ă LA RECHERCHE
Je soussigné(e), ................................................, accepte volontairement de participer à cette étude de recherche.
Je comprends que mĂȘme si jâaccepte de participer maintenant, je peux me retirer Ă tout moment ou refuser de rĂ©pondre Ă toute question sans aucune consĂ©quence de quelque nature que ce soit.
Je comprends que je peux retirer lâautorisation dâutiliser les donnĂ©es de mon entretien dans les deux semaines qui suivent lâentretien, auquel cas le matĂ©riel sera supprimĂ©.
Le but et la nature de lâĂ©tude mâont Ă©tĂ© expliquĂ©s par Ă©crit et jâai eu lâoccasion de poser des questions sur lâĂ©tude.
Je comprends que la participation implique une discussion de groupe et je serai amené à répondre aux questions posées.
Je comprends que je ne tirerai aucun bénéfice direct de ma participation à cette recherche.
Jâaccepte que mon entretien soit enregistrĂ©.
Je comprends que toutes les informations que je fournirai pour cette étude seront traitées de maniÚre confidentielle.
Je comprends que dans tout rapport sur les résultats de cette recherche, mon identité restera anonyme. Pour ce faire, mon nom sera modifié et tous les détails de mon entretien qui pourraient révéler mon identité ou celle des personnes dont je parle seront masqués.
Je comprends que des extraits dĂ©guisĂ©s de mon entretien peuvent ĂȘtre citĂ©s dans des rapports, des prĂ©sentations, ou des articles publiĂ©s.
Je comprends que si jâinforme lâenquĂȘteur que moi-mĂȘme ou quelquâun dâautre risque de subir un prĂ©judice, il pourra ĂȘtre amenĂ© Ă le signaler aux autoritĂ©s compĂ©tentesil en discutera dâabord avec moi mais pourra ĂȘtre amenĂ© Ă le faire avec ou sans ma permission.
Je comprends que les formulaires de consentement signĂ©s et les enregistrements audio originaux seront conservĂ©s Ă [prĂ©ciser lâemplacement, les mesures de sĂ©curitĂ© et les personnes ayant accĂšs aux donnĂ©es] jusquâĂ [pĂ©riode spĂ©cifique pertinente].
60 Rendre justice sans tribunal?
Je comprends quâune transcription de mon entretien, dans laquelle toutes les informations permettant de mâidentifier ont Ă©tĂ© supprimĂ©es, sera conservĂ©e pendant [pĂ©riode spĂ©cifique pertinente].
Je comprends quâen vertu de la lĂ©galisation de la libertĂ© dâinformation, jâai le droit dâaccĂ©der aux informations que jâai fournies Ă tout moment pendant quâelles sont conservĂ©es comme indiquĂ© ci-dessus.
Je comprends que je suis libre de contacter nâimporte quelle personne impliquĂ©e dans la recherche pour demander des clarifications et des informations supplĂ©mentaires.
NOMS, AFFILIATIONS ET COORDONNĂES DES ENQUĂTEURS :
Janvier Koko Digital Kirusha, consultant et chercheur chez INANGA
E-mail :
Téléphone :
Trevor Krayer, consultant et chercheur chez INANGA
E-mail :
Téléphone :
Signature du participant ................................................ Date .............................
Jâatteste que le participant donne son consentement Ă©clairĂ© pour participer Ă cette Ă©tude.
Signature de lâenquĂȘteur ................................................ Date .............................
61 Expériences de justice communautaire en Ituri
Bibliographie
⹠Amnesty International, 2022. « La justice et les libertés en état de siÚge au Nord-Kivu et en Ituri »
âą Bahati Cibambo Aline, « LâaccĂšs de la femme congolaise Ă la justice dans un systĂšme judiciaire en crise », Librairie Africaine dâEtudes Juridiques 5, 2018 ; EDS 2014.
âą Baraka Akilimali J. et Amato Ntabala, « La justice coutumiĂšre dâĂtat sans tribunaux coutumiers. Vers une modernitĂ© insĂ©curisĂ©e dans la rĂ©solution des conflits fonciers coutumiers dans lâEst de la RDC ? », Chapitre dâouvrage collectif. Baraka Akilimali J. et Makunya Muhindo T. (Sous dir.), 2021, LâĂtat africain et la crise postcoloniale. Repenser 60 ans dâalternance institutionnelle et idĂ©ologique sans alternative socioĂ©conomique, Paris : Ă©ditions LâHarmattan.
⹠Battory Jean et Vircoulon Thierry, 2020. Les pouvoirs coutumiers en RDC : Institutionnalisation, politisation et résilience, Paris, Ifri, p7.
⹠Cadiet, L., & Clay, T. (2019). Les modes alternatifs de rÚglement des conflits-3e éd. Dalloz.
âą Gallez, E. & Rubbers, B. 2015. « RĂ©former la âjustice de proximitĂ©â en RDC. Une comparaison entre tribunaux coutumiers et tribunaux de paix Ă Lubumbashi ». Critique internationale 66 (1): 145-164.
⹠Gallez, E. & Rubbers, B. 2015. « Réformer la justice de proximité » en RDC. Une comparaison entre tribunaux coutumiers et tribunaux de paix à Lubumbashi ».
âą Gallez, E. & Rubbers, B. 2012. « Why do congolese people go to court? A qualitative study of litigantsâ experiences in two justices of the peace courts in Lubumbashi ». Journal of Legal Pluralism and Unofficial Law 44 (66) : 79-108.
âą Justice Plus, 2017. Conflits fonciers en Ituri : rapport dâĂ©tude fonciĂšre dans les territoires dâIrumu, Djugu, Mahagi et Aru, Bunia.
âą Kifwabala Tekilazaya Defi Fataki Wa Luhindi Marcel Wetshâokonda Koso, 2013, « Le secteur de la justice et lâEtat de droit, RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo », une Ă©tude dâAfriMAP et de lâOpen Society Initiative for Southern Africa
âą Le Roy, Ă., 2002. De la modernitĂ© de la Justice contemporaine en Afrique francophone. In Droit et SociĂ©tĂ© (Vols. 51â52, Issues 2â3, pp. 297â300). Editions Juridiques AssociĂ©es.
âą Le Roy, E., 2004. Les Africains et lâinstitution de la justice : entre mimĂ©tismes et mĂ©tissages. In Etats de droits. Regards sur la justice. Dalloz.
âą Mambi Tunga-Bau HĂ©ritier, 2010. Pouvoir traditionnel et pouvoir dâEtat en RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo : Esquisse dâune thĂ©orie dâhybridation des pouvoirs politiques, Kinshasa, Mediaspaul, pp 15-17.
âą Moriceau Julien, De Coster Ladislas, Koko Kirusha Janvier, WetshâOkonda Marcel. 2021. « âJe suis tout ce quâil y a de plus formelâ : Analyse par le bas des pratiques de justice locale dans deux provinces de la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo (RDC) ». Conjoncture de lâAfrique centrale : 389-411.
âą Mwilo Auguste, 2018. « Conflits De Pouvoir Coutumier Dans Le Bulega En RD Congo : Une RĂ©alitĂ© CaractĂ©ristique Dâun Etat En Panne Et Un Grand DĂ©fi Au DĂ©veloppement Local » IOSR Journal Of Humanities And Social Science (IOSR-JHSS). vol. 23 no. 08, pp. 09-25.
âą OIM, 2020. Tableau de bord de Suivi de mobilitĂ© - Ăvaluation des villages RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo - Province de lâIturi.
⹠RCN Justice & Démocratie, 2009. La justice de proximité au Bas-Congo.
âą RCN Justice & DĂ©mocratie, 2015. Ătude sur les modes de rĂ©solution formels et informels des conflits fonciers dans la ville-province de Kinshasa et la province du KasaĂŻ occidental.
âą UNHCR, 2022. Operational Update: Democratic Republic of the Congo, February- March 2022.
62 Rendre justice sans tribunal?
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