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UN PRINTEMPS MEXICAIN

CHAPITRE IV

MEXICO TOUJOURS PLUS AU SUD Alberto Ruy Sanchez, photos Alinka Echeverria pour Le Monde Magazine

Pour cette quatrième et dernière balade en compagnie d’un écrivain mexicain, nous voguons sur les eaux du Xochimilco, vestige de la cité lacustre des Aztèques. eptsiècles après sa fondation, il ne reste plus des étendues d’eau qui environnaient Mexico dans toutes les directions qu’un seul lac, lointain. A l’extrémité sud du Valle de Mexico, comme nés d’un songe, le villageetle lac de Xochimilco font désormais partie de la mégapole, qui a fini par les engloutir,comme les localités voisines, lors de son expansion explosive du XXe siècle. Xochimilco est l’un des derniers cadres préhispaniques que l’on peut voir en Amérique latine. Son réseau d’îles artificielles, de nos jours destinées principalement à l’horticulture, avec les innombrables fêtes rituelles qui s’y déroulent, son marché aux fleurs sans pareil, ses canaux parcourus d’embarcations sont une rareté fière d’ellemême. Xochimilco est la reine du sud de la capitale ; sa singularité favorite. Pendant des siècles, la ville a exploité de mille manières ses terres cultivables, son eau ; mais la reine du sud a su préserver la persévérance et la lenteur qu’elle tient de ses eaux. Aujourd’hui, Louis et Elodie, maintenant établis à Mexico pour leur retraite, veulent aller acheter des plantes pour leur

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nouvelle maison. C’est ainsi que nous nous rendons ensemble à Xochimilco en passant, chemin faisant, par les beaux coins du sud de la ville. Louis, dont la curiosité est aussi vive que méthodique, déplie un plan de la ville. Il connaît le chemin, mais il veut prendre des repères par rapport aux parties – les zonas – de la ville que nous avons parcourues les jours précédents. Le plan déplié, nous considérons l’endroit où nous avons dîné la semaine précédente dans un restaurant très connu de spécialités mexicaines, El Bajío, situé dans la zona d’Azcapotzalco, dans l’est de la ville. L’aspect de ce quartier a intrigué Louis et Elodie : d’apparence humble et ordonnée dans certaines de ses parties, il est dans d’autres ravagé par de nouvelles ave- k

L’AUTEUR Alberto Ruy Sanchez est né en 1951 à Mexico. Romancier et poète, il porte un regard empreint de curiosité sur le monde et sur son propre pays, dont témoigne à chaque numéro la revue Artes de Mexico, qu’il dirige depuis 1988.

ATTRACTION. Xochimilco est un but d’excursion prisé des Mexicains et des touristes qui s’y font promener en barque sur les canaux.


M E X I C O, T O UJ O U R S P LU S A U S U D

LA VILLE S’AFFIRME DANS LE MÉPRIS DE TOUT URBANISME. nues, le tracé chaotique de nouvelles rues. La ville s’y affirme dans son mépris de tout urbanisme. On dirait un collage inachevé. Tout près de là s’élève la tour de cinquantedeux étages où sont logés les bureaux de la Pemex, colosse pétrolier et propriété de l’Etat. Cette tour semble affirmer avec insistance qu’elle est là chez elle ; effectivement, elle a marqué pendant des années le paysage d’une grande partie de la ville. Une fois sortie des limites de ce que l’on appelle le centre historique, qui l’ont contenue jusqu’au début du XXe siècle, la ville s’est jetée avidement sur tout ce qui était habitable. La croissance industrielle a implacablement étendu son empire au nord et à l’est pendant la grande période du développement économique mexicain, entre 1934 et 1976. La nouvelle extension fut appelée Azcapotzalco, ce qui veut dire : « l’endroit où se trouve la fourmilière », une manière d’évoquer l’activité populaire qui y a toujours régné et y règne encore. C’est là que se sont établies les grandes usines, les aciéries, les raffineries de pétrole, et pas seulement leurs bureaux ; c’est là qu’ont été construits les quartiers d’habitation des ouvriers de cette industrie en expansion. Les grandes propriétés et les villages indigènes ont étémorcelés,pour faire place à des quadrillages de rues et des subdivisions en petits lots que les travailleurs, avec l’aide des syndicats, pouvaient acheter pour y construire une maison modeste en rez-de-chaussée ou d’un étage. Ce modèle a fait tache d’huile. Les propriétaires de ces usines ou leurs cadres supérieurs élisaient domicile dans les beaux quartiers de Lomas, de Polanco, ou dans le sud de la ville. Pas dans l’extrême sud, à Xochimilco, mais à mi-chemin, dans deux très belles petites villes anciennes, Coyoacán et San Angel, où les Espagnols avaient déjà construit leurs résidences secondaires et, plus tard, dans El Pedregal, une colonia, dessinée par l’architecte Luis Barragán, plus récente, avec des rues en courbes entre des roches volcaniques, qui représentait, au milieu du XXe siècle, le nec plus ultra du luxeurbain. Qui ne tarda pas,

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MÉMOIRE. La Casa Azul, ancienne maison de Frida Kahlo, est devenue un musée qui expose

comme toujours, à être dépassé. « Le sud, c’est l’opposé d’Azcapotzalco », dit Elodie. Elle a raison. L’expansion de Mexico a toujours pris obstinément cette direction.

« COLONIAS » ET BIDONVILLES Entre ces deux extrêmes, les quartiers ouvriers et ceux de l’élite, se sont étendues les colonias de la classe moyenne, qui a connu une ascension irrésistible pendant ces années de croissance économique, et influencé la vie quotidienne à Mexico. Les grandes inégalités que l’on trouve partout au Mexique sont flagrantes dans la capitale. Toutefois, les plus défavorisés des quartiers ne sont pas ceux des ouvriers mais ceux construits sur les terrains que s’approprient les plus démunis venus de diverses parties du pays, attirés par les possibilités d’emploi que la capitale est supposée offrir. L’une de ces agglomérations, appelée Ciudad Netzahualcóyotl, compte deux millions d’habitants. Ce n’est pas la plus démunie : on y a installé le tout-àl’égout, l’électricité, l’eau courante, dont d’autres sont privées. Pour relier le centre au sud de la ville, on a conçu puis construit une nouvelle avenue, pas aussi luxueuse et large que le Paseo de la Reforma, mais bien plus longue :

près de vingt-neuf kilomètres à travers la ville. L’Avenida de los Insurgentes est reliée, au nord, à la route de Pachuca, l’ancien centre minier producteur des richesses qui ont fait de Mexico « la ville des palais », et, au sud, à celle de Cuernavaca, à quatrevingts kilomètres de Mexico, où Malcolm Lowry situe son roman Sous le volcan,l’une des explorations du Mexique les plus approfondies. L’Avenida de los Insurgentes est dès lors devenue le principal axe de la ville et en direction du sud sont apparus, l’un après l’autre, les nouveaux quartiers de la classe moyenne montante. C’est Coyoacán que Cortés a choisi pour installer le siège de son gouvernement pendant que l’on reconstruisait une ville là où Tenochtitlán avait été rasé. Sur la longue avenue Francisco Sosa ombragée par des arbres centenaires, on peut encore voir quelques demeures de conquistadors, comme la Noble Casa de Pedro de Alvarado, dont les murs ont conservé leur décor d’arabesques au nom d’origine arabe :ajaracas. C’est dans cette maison qu’Octavio Paz a vécu la dernière année de sa vie, en 1998. On y trouve actuellement la phonothèque nationale. L’un des principaux centres d’intérêt de Coyoacán est la Casa Azul, où a vécu dès

des objets lui ayant appartenu, telle cette robe.

sa jeunesse et où est morte Frida Kahlo. Diego Rivera l’a achetée au père de Frida pour y héberger Trotski, pour lequel il avait obtenu du président Cárdenas l’asile politique au Mexique, en 1937. Par la suite, Trotski, son épouse et tout un groupe de gardes du corps allèrent s’installer dans une maison assez proche, celle où l’assassinat eut lieu en 1940, et qui est de nos jours le Musée Léon Trotski. La maison de Frida n’est pas dépourvue d’intérêt : objets artisanaux et utilitaires de son cadre de vie, plusieurs tableaux de sa main, d’autres de Diego Rivera, sa collection de photographies, son atelier, et jusqu’au lit dans lequel elle s’est éteinte. Mais cette maison vaut surtout parce que, au moindre endroit, s’y fait sentir un goût des spécificités mexicaines qui replonge le visiteur dans l’esprit nationaliste des années 1930, à la naissance duquel Frida et Diego ont pour ainsi dire présidé. La maison de Trotski est tout autre ; elle donne une impression d’oppression etde mort. Avec ses murs surélevés, ses fenêtres aveuglées, entièrement remaniée pour en faire une forteresse inutile, elle offre un spectacle tout à fait accablant. On peut voir le cabinet où Trotski fut tué par l’homme de main de Staline, Ramón Mercader. Les cendres de

Trotski et de son épouse sont là, dans le jardin, sous une dalle. Lagrand-place de Coyoacán est une des plus agréables et des plus fréquentées de la ville. Quand on marche le long des rues pavées bordées d’arbres, on a brusquement l’impression d’être un riverain, même si l’on est seulement de passage. C’est un des charmes de l’endroit, qu’apprécient aussi les habitants d’autres quartiers de Mexico. Non loin de Coyoacán, l’actuelle colonia de San Angel était elle aussi, au siècle dernier, un ancien bourg avec un couvent important, celui des carmélites, une place et une ancienne hacienda qui fut transformée en relais sur la route de Cuernavaca à l’époque des voitures à chevaux. Il a été plus tard une université jésuite et c’est actuellement un grand restaurant, le San Angel Inn, peut-être le plus beau de Mexico parce que l’édifice a conservé l’esprit de l’époque de la vice-royauté. Plus exactement, il a été restauré avec inspiration par l’architecte Manuel Parra, qui a dessiné dans le même style, réinvention des années 1950,les plans d’une grande partie du San Angel actuel.

DÉLUGE TROPICAL Alors que les autres grands architectes mexicains démolissaient les constructions anciennes pour donner à Mexico les caractères de la modernité du XXe siècle, Parra se rendait sur les chantiers où l’on détruisait ces témoignages de l’architecture du passé, etil achetait toutes les pierres etles portes sculptées, les colonnes brisées, les vieilles poutres en bois,les anciennes grilles en fer forgé, pour réaliser de véritables collages dans l’esprit de l’art de la Nouvelle-Espagne. Parra a ainsi réinventé tout un quartier en lui donnant un caractère particulier qui, ces dernières années,estàson tour balayé pour assouvir la soif de cette modernité dans laquelle il a nagé à contre-courant. En face du restaurant San Angel Inn, avant les « restaurations » de Parra, Frida et Diego avaient fait construire deux ateliers dans un style moderniste qui reprenait des éléments de l’architecture industrielle, et entourer l’ensemble d’une haie de cactus. C’est aujourd’hui un petit musée. Dans l’une des plus grandes demeures du quartier se tient chaque semaine un marché artisanal connu sous le nom de « marché du samedi ».

Finalement, nous arrivons au marché de Xochimilco, où Louis et Elodie achètent de nombreuses plantes. Puis nous allons sur les quais où nous louons une barque pour voguer sur les canaux fleuris. Au bout d’un moment, une embarcation plus petite que la nôtre s’approche pour nous proposer des boissons et une collation ; c’est ensuite au tour d’une autre, avec à bord un petit orchestre, et il en va ainsi pour toutes les autres embarcations comme la nôtre, dont les occupants se restaurent dans la gaieté. Nous sentons mieux, à présent, ce qu’a pu être la vie sociale de jadis le long de ces canaux et, en même temps, ce qu’ont été, durant des siècles, les efforts délirants pour assécher un lac gigantesque qui en fait ne s’est jamais vraiment avoué vaincu. Il y a eu des épisodes où la ville a de nouveau été inondée, en particulier au XVIIe siècle, lorsqu’elle estrestée pendant trois ans sous les eaux. Cette menace demeure. Le lendemain de notre promenade en barque, dans un des quartiers proches de Xochimilco, à Chalco, un ancien lac asséché, une pluie torrentielle a tout noyé sous un mètre et demi d’eau. Quatre cent mille personnes en ont pâti, et ont perdu tout ce qui se trouvait au rez-de-chaussée. Une soudaine averse tropicale, changée en grêle, a dépassé pour la énième fois la capacité des systèmes d’écoulement et des égouts. Partout en ville, des véhicules sont restés bloqués dans les passages souterrains des voies rapides. C’est cet incident qui, une nouvelle fois,nous a empêchés de rejoindre Roberto, le jeune Mexicain en deuil dont nous avions fait la connaissance dans l’avion, en arrivant à Mexico, quelques semaines auparavant. Notre rendez-vous a encore été remis à plus tard. La mégapole donne lieu à des rencontres,mais aussi à des rendez-vous manqués. Comme un signe de mauvais augure annonçant que quelque chose prend fin, dans cette ville sans saisons notables ni brusques changements de temps, cette chute de grêle a flétri toutes les fleurs de jacarandas qui nous avaient tant captivés, vues du ciel, comme au cours de nos promenades, ces dernières semaines. Le printemps des jacarandas, un peu moins de deux mois du printemps du calendrier, a tout à coup touché à sa fin. ∆ Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli

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México. ciudad desmesurada4.  

Una visita al sur de la ciudad, hasta Xochimilco. Alberto Ruy Sanchez,photos Alinka Echeverria pour Le Monde Magazinepor Alberto Ruy Sánchez...

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