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MARS 2019 Tevet, Chevat, Adar 5779

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Revue de l'association Aki Estamos Les Amis de la Lettre Sépharade fondée en 1998

06 L adino 21,

une nouvelle initiative pour promouvoir le judéo-espagnol sur internet

09 Un médecin juif de Salonique : Moïse Allatini — HENRI NAHUM

13 Yildiz i sus

sekretos : el reino de Abdul Hamid — DOĞA FILIZ SUBAŞI

19 P ara burlar 21 Chronique de la famille Arié de Samokov (suite)

26 La bava i los tres papazes

30 P ara meldar

— HENRI NAHUM

SUPPLÉMENT

La Niuz


L'édito

Un prix, un anniversaire, un trésor, telles sont les bonnes nouvelles que nous avons le plaisir de partager avec vous en ce début d'année. Le 14 décembre 2018, Aki Estamos Les amis de la Lettre Sépharade a reçu le prix Léon Skop et Féla Rosenbaum de la Fondation du judaïsme français en reconnaissance pour son travail de préservation et de diffusion de la langue et de la culture judéo-espagnoles. Ce prix vient couronner une année particulièrement intense qui s’est achevée par la célébration de notre vingtième anniversaire en présence de six cents participants à l’Espace Rachi. Nous sommes parfois les premiers surpris par le nombre, la fidélité et la ferveur de nos adhérents. Alors que la mécanique implacable du temps devrait vouer notre culture et notre langue à une lente agonie, nous nous émerveillons de voir nos concerts, nos spectacles, nos ateliers toujours pleins. Notre seder en ladino animé par Guy Albala et préparé par Isaac et Liliane Segura affiche complet. Notre traditionnel déjeuner de rentrée a été pour la première fois dédoublé pour faire face à la demande. Le miracle s’étend jusqu’à notre cours de judéo-espagnol, où semaine après semaine, une quinzaine de participants pratiquent la langue dans une atmosphère amicale où chacun se découvre des affinités. Que dire aussi des dons que nous recevons régulièrement et qui témoignent d’un attachement aussi fidèle que discret à notre action. Alors que se prépare le programme de l’année 2019, c’est donc un sentiment de gratitude que nous exprimons à l’égard

de tous ceux qui font Aki Estamos : adhérents, bénévoles, donateurs, anciens et nouveaux membres de notre comité directeur. Leur dire que nous avons bien compris ce qui fait le succès de notre association : la convivialité entre ses membres, l’exigence artistique et pédagogique et la capacité à concevoir de nouveaux projets qui réunissent plusieurs générations. Être sépharade aujourd’hui n’a plus rien d’évident. C’est un état d’esprit, un art de vivre où tout se joue dans le détail, la subtilité et la sophistication de plusieurs langues et cultures amalgamées au fil de l’histoire. Nous sommes soucieux de ne jamais en sacrifier les qualités car nous savons combien nos adhérents sont fiers de voir rayonner cet héritage qui est souvent ce qu’ils ont de plus précieux. Nous souhaitons surtout en faire partager la beauté et l’imaginaire. C’est la vocation de la revue Kaminando i Avlando et notamment de ce numéro qui comporte un développement des pages en judéo-espagnol avec la poursuite de la chronique de la famille Arié et de nouvelles histoires en judéo-espagnol. Surtout nous ne pouvions manquer de présenter le trésor que constitue la collection de photographies du monde ottoman réunie par Pierre de Gigord, désormais ouverte au public. Cette exceptionnelle découverte se prolongera, d’un numéro à l’autre, tout au long de l’année 2019. Anyada buena i dulse kon salud i alegriya para todos !


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Ke haber del mundo ?

Paris Aki Estamos – AALS reçoit le prix 2018 Léon Skop et Féla Rosenbaum de la Fondation du judaïsme français

François Azar et Jenny Laneurie © Alain Azria.

Le vendredi 14 décembre 2018, l'association Aki Estamos – AALS s'est vue remettre le prix 2018 Léon Skop et Féla Rosenbaum en reconnaissance pour son engagement et pour son travail de préservation et de diffusion de la langue et de la culture judéo-espagnoles. Le prix a été remis par Paul Skop, fils de Léon Skop et Féla Rosenbaum et par Laurence Sigal, présidente de la Fondation du judaïsme français à Jenny Laneurie Fresco, présidente d'Aki Estamos – AALS .

31.01

Hommage à Gérard Nahon Près d’un an après la disparition de l’historien Gérard Nahon, survenue en février 2018, le musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, l’Alliance israélite universelle et la Société des études juives organisent une journée d’étude en hommage à ce spécialiste du judaïsme médiéval, qui fut l’un des principaux artisans de l’essor des études juives dans les années 1980, jeudi 31 janvier 2019 de 9h30 à 18h. L’histoire des communautés juives de la France médiévale et le monde sépharade comptent parmi les très nombreux champs couverts par ses travaux, qui ont influencé de nombreux chercheurs. Proches collaborateurs, anciens étudiants, ou chercheurs inspirés par sa pensée présenteront des réflexions autour de ces thèmes, et évoqueront leur dette à l’égard de Gérard Nahon.
Cette journée sera ainsi l’occasion de montrer la vitalité des études juives en France et de tracer les perspectives actuelles de la recherche. Cette journée d’étude sera précédée par une soirée d’hommage à Gérard Nahon, mercredi 30 janvier à 19h à l’Alliance israélite universelle (6, rue Michel-Ange 75016 Paris). Détails et réservations sur aiu .org.

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Carnet gris Disparition d’Estelle Dorra C’est avec beaucoup de peine que nous avons appris la disparition de notre amie et adhérente Estelle Dorra le mardi 9 octobre à l’âge de quatre-vingt douze ans. Née Cohen Balouk Bazarli, à Istanbul, elle était arrivée à Paris à l’âge de quatre ans avec ses parents et sa sœur. Lors de l’Occupation, en tant que sujet turc, elle n’a pas eu à porter l’étoile jaune. À l’hiver 1944, elle a été rapatriée par le consulat turc dans l’un de ces trains qui a traversé l’Europe occupée vers Istanbul où elle a passé le bac au lycée Papillon. De retour à Paris en 1946, elle a rencontré son mari dans l’une de ces soirées où se retrouvaient les jeunes qui étaient « passés entre les mailles du filet ». Mariée en 1949, elle a eu trois filles, tres ermanikas. Au début des années soixante, en raison de la crise du textile, elle est devenue documentaliste et a créé le service de documentation de l’institut de développement industriel où elle était surnommée affectueusement « Mama Doc ». Tout au long de sa vie, elle s’est impliquée dans les mouvements juifs. À la Haganah après la guerre, plus tard à Yad Vashem. Elle a participé aux premiers ateliers

de judéo-espagnol créés par Haïm Vidal Sephiha. Elle a ensuite contribué à la Lettre Sépharade de Jean Carasso, puis à la création de l’association Aki Estamos et à son spectacle d’inauguration à la Cartoucherie de Vincennes. Sa connaissance intime du judéo-espagnol, son implication dans l’atelier théâtre jusqu’à ces derniers mois nous manqueront. Nous adressons nos très vives condoléances à sa famille et à ses proches. En Gan eden ke deskanse.

Disparition de Victor Soustiel C’est avec une grande tristesse que nous avons appris le décès de notre ami Victor Soustiel survenu à la fin du mois d’octobre dernier. Né en 1924, il avait à peine seize ans au moment de l’exode. Il avait alors rejoint sa famille à Bordeaux, à vélo, et avait échappé à la Shoah en gagnant Istanbul via Vienne par le train du retour des Juifs de l’ex-Empire ottoman vers la Turquie. Il était le cousin du docteur Maurice Soustiel qui a réalisé un film sur sa vie. En pas ke deskanse.

Rhodes

19.07 > 25.07

Déportation des Juifs de Rhodes Le soixante-quinzième anniversaire de la déportation de la communauté des Juifs de Rhodes et de Kos à Auschwitz, intervenue le 23 juillet 1944, donnera lieu à une commémoration organisée à Rhodes du 19 au 25 juillet 2019.

Isaac Habib rend hommage aux déportés de Rhodes en juillet 2014.

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Espagne

Seattle

Nouveau bilan de la loi sur la nationalité espagnole pour les Sépharades Le journal El Païs du 18 novembre 2018 a publié un premier bilan de la loi de 2015 permettant aux Juifs sépharades de devenir espagnols sans renoncer à leur nationalité d’origine. El Païs souligne le peu d’engouement suscité par ce dispositif pourtant largement médiatisé. Ce bilan n’est pas définitif, car la loi a été prorogée d’un an, jusqu’au 1 er octobre 2019 ; environ 5 000 demandes sont encore en cours d’instruction. Soulignons tout d’abord qu’en France, seules 77 personnes ont obtenu la nationalité à ce titre. Sans surprise, les plus importants contingents proviennent de Turquie (2 693), du Venezuela (1 487) et d’Israël (860) sur un total de 8 365 personnes ayant obtenu la nationalité espagnole ces trois dernières années. Ce résultat est d’autant plus modeste que sur ce total seules 3 843 personnes ont obtenu la nationalité espagnole grâce à la loi d’octobre 2015. La situation des autres a été régularisée par deux décrets de 2015 et 2016 qui n’exigeaient pas les mêmes formalités. Plus d’un quart de ceux qui sont devenus espagnols suivant le régime de la loi de 2015 sont des Vénézuéliens (1 009) et 67 % (2 590) sont des

ibéro-américains qui n’étaient pas tenus de passer un test de langue espagnole. En Turquie, le pays qui compte le plus grand nombre de Sépharades ayant obtenu la nationalité espagnole, seuls 257 l’ont obtenue grâce à la nouvelle loi. Comme le relève l’article, la lourdeur des procédures explique le peu d’écho dans la communauté sépharade. La loi exige en effet des certificats attestant du statut de descendant des Juifs exilés d’Espagne, le passage d’un examen d’espagnol et de connaissances culturelles et politiques, le tout couronné d’une procédure devant notaire. Le journal souligne en conclusion le grand paradoxe de la situation. Le fait que les Judéo-espagnols aient conservé vivant le castillan du XV e  siècle ne leur sert pas à acquérir la nationalité espagnole. « Un Sépharade qui parle ladino comprend parfaitement l’espagnol actuel, mais échoue à l’examen, car les différences à l’écrit sont très grandes » dénonce Karen Gerson Sarhon du centre sépharade d’Istanbul. « Les deux tiers des quelque 15 000 Sépharades vivant à Istanbul ont choisi de devenir portugais, car le pays voisin n’exige pas de test de langue » ajoute-t-elle.

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Cinquième Sommet Erensya Quinta Cumbre Erensya. Le Centre Sefarad-Israël et la Com­mu­nauté sépharade de Seattle font savoir que le cinquième sommet Erensya se tiendra à Seattle, État de Washington (États-Unis) du 27 au 31 mai 2019 avec une extension optionnelle de deux jours supplémentaires.

Célébration du Ladinoday à Seattle le 5 décembre 2018. Photo Hannah Pressman.

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Los Angeles La collection de photographies ottomanes de Pierre de Gigord désormais consultable en ligne.

New York Alexandria Ocasio-Cortez, plus jeune élue à la chambre des représentants des ÉtatsUnis, évoque ses origines sépharades Alexandria Ocasio-Cortez a créé la surprise le 6 novembre 2018 en étant élue au Congrès des ÉtatsUnis avec 78 % des voix dans la 14e circonscription de New York – qui couvre le quartier du Queens et une partie du Bronx – devenant, à seulement vingt-neuf ans, la plus jeune membre du Congrès jamais élue. Elle avait auparavant remporté les primaires démocrates, battant le sortant et principal candidat du parti démocrate Joseph Crowley. Elle incarne la nouvelle vague démocrate qui se revendique du socialisme démocratique. Née et ayant grandi dans le Bronx, d’un père architecte natif de ce quartier et d’une mère portoricaine, Alexandria Ocasio-Cortez a effectué de brillantes études à l’université de Boston avant de travailler sur

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les questions d’immigration avec le sénateur Ted Kennedy. Lors de la célébration de la fête de Hanouka dans une communauté progressiste du Queens, elle a évoqué le sort de ses ancêtres fuyant l’Inquisition et venus à Porto Rico pour préserver leur foi juive. Ces ancêtres marranes se sont ensuite métissés en empruntant aux différentes cultures de l’île. « Comme tout Porto Rico, nous sommes métissés : nous sommes noirs, indigènes, espagnols, européens ; nous sommes un peu tout cela. Au fil des générations, le judaïsme s’est mélangé avec l’animisme africain, la spiritualité des Amérindiens et le catholicisme. Je crois que tout cela démontre que nos destins vont bien au-delà de ce que nous pouvons en comprendre et en savoir. À mesure que nous en apprenons davantage sur les autres, nous prenons conscience de cette vérité : ton destin est le mien et mon destin est le tien. » La communauté juive de Porto Rico compte aujourd’hui environ 1 500 Juifs.

L’exceptionnelle collection de photographies du monde ottoman collectée par Pierre de Gigord est désormais numérisée et accessible en ligne sur le site du Getty Research Institute. Dans les années 1980, le collectionneur Pierre de Gigord a parcouru la Turquie et acquis plusieurs milliers de photographies de l’époque ottomane. Sa collection est désormais hébergée au Getty Reserach Institute de Los Angeles qui a numérisé plus de 6 000 photographies couvrant les XIX e et début du XX e  siècle. Elles sont désormais consultables et téléchargeables gratuitement. La collection se compose de clichés de tous types et formats, des négatifs sur plaque de verre aux épreuves albuminées représentant les paysages urbains et naturels, l’architecture, les sites archéologiques, les petits métiers, les fonctionnaires, les notables et les familles ottomanes parmi lesquelles figurent des représentants de la communauté juive stambouliote. http://www.getty.edu/research/

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Huitième Symposium ucLADINO – judéo-espagnol « La voix du peuple : voix de Juifs sépharades ». C’est sur ce thème que se tiendra les 25 et 26 février 2019 à l’université de Californie le huitième symposium annuel ucLADINO.


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Mercier juif. Vers 1876. Pascal Sebah photographe. 439, Grand rue de Péra. Constantinople. Tirage albuminé annoté au verso tiré de l’album « Carte de visite portraits de pashas et autres ». Collection Pierre de Gigord. Série V. Getty Research Institute.

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Ladino 21

une nouvelle initiative pour promouvoir le judéo-espagnol sur internet

Entretien avec l’un des fondateurs, Carlos Yebra López Carlos Yebra López est né à Saragosse en 1988 où il a étudié la philosophie avant de poursuivre ses études à l’université de Londres. Il prépare actuellement un doctorat au département d’espagnol et de portugais de la New York University. Sa thèse porte sur la propagande djihadiste lors des attentats de Madrid et de Barcelone. À l’occasion de son passage à Paris, nous l’avons interrogé sur le projet Ladino 21 qu’il a cofondé avec Beni Aguado et Alejandro Acero en 2017. Comment est né votre intérêt pour le judéoespagnol ? J’ai toujours été intéressé par la thématique juive depuis une conférence sur Lévinas que j’ai donnée à Saragosse. Dans le public se trouvait un représentant de la Casa Sefarad Israël qui m’a proposé de suivre un cours en Israël sur la pédagogie de l’holocauste ainsi que différents séminaires relatifs à l’antisémitisme.

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Lorsque j’ai commencé mon doctorat à New York, je me suis demandé quel était le lien entre l’espagnol et le monde juif. Quelqu’un m’a parlé du ladino. Cela m’a permis d’établir un lien avec mon expérience personnelle. Je vivais depuis sept ans loin de l’Espagne. En Belgique, en Angleterre ou aux États-Unis, j’ai appris de nouvelles langues et mon espagnol s’est enrichi de mots de différentes origines. Lorsque j’ai pris conscience que le judéo-espagnol avait incorporé en diaspora de nombreux mots nouveaux, j’ai reconnu ma propre expérience et je me suis identifié à cette langue. Avez-vous rencontré des Judéo-espagnols à New York ? Lorsque je suis arrivé à New York, j’étais déjà membre du forum ladinokomunita  1. C’est en participant à ce groupe de discussion que j’ai appris petit à petit le judéo-espagnol. Mon judéoespagnol à ce moment-là était encore basique. C’est en rencontrant Beni Aguado qui réside depuis longtemps à New York, mais dont la famille est originaire de l’ex-Empire ottoman que j’ai vraiment appris à parler le judéo-espagnol au point de donner des conférences dans cette langue à UCLadino à Los Angeles. Comment vous est venue l’idée de fonder Ladino 21 ? C’est une idée originale d’Alejandro Acero, l’un des membres fondateurs avec Beni Aguado et moi-même. Nous voulions enregistrer tout ce que Beni connaît de la culture judéo-espagnole, partager des histoires, notamment des kuentos de Djoha. Après ces premiers enregistrements, nous avons envisagé d’aller plus loin. Dans certains cas nous recevons des vidéos de gens qui souhaitent partager des ressources, mais le plus souvent nous enregistrons nous-mêmes un entretien, une conférence ou une chanson en judéo-espagnol. Elles sont ensuite mises en ligne sur une chaîne You Tube.

Toutes ces vidéos sont en judéo-espagnol ? Oui, car nous mettons l’accent sur la préservation et l’évolution de la langue judéo-espagnole. Beaucoup de projets existent à travers le monde, notamment des conférences pour préserver le judéo-espagnol, mais la plupart utilisent une autre langue que le judéo-espagnol. Nous souhaitons rapprocher l’objectif de sa réalisation concrète : parler en judéo-espagnol.

Carlos Yebra López.

Alejandro Acero est-il d’origine judéoespagnole ? Non. La seule personne qui soit d’origine judéo-espagnole est Beni Aguado. Alejandro et moi sommes originaires de Saragosse où nous nous sommes connus à la faculté de philosophie. D’où provient son intérêt pour le judéoespagnol ? Il y a également un lien avec son histoire personnelle et le fait qu’il enseigne l’espagnol à l’étranger dans une école bilingue à Dallas. Il a toujours fait le rapprochement entre l’espagnol et d’autres langues.

1. Fondé en décembre 1999 par Rachel Amado Bortnick, ladinokomunita est un forum de discussion sur internet entièrement en judéo-espagnol.

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Quand avez-vous lancé ce projet et comment est-il perçu ? Notre première publication remonte à février 2017. Nous avons fait connaître le projet grâce aux réseaux sociaux ladinokomunita et facebook. L’accueil a été très positif. Les locuteurs âgés apprécient qu’une nouvelle génération cherche à préserver cette langue. Cela n’exclut pas quelques critiques, notamment sur la dénomination de la langue comme ladino. Quelle est la principale source de ces enregistrements ? Nous avons beaucoup de vidéos réalisées à New York ou à Dallas. Je profite actuellement de mon séjour de trois mois à Paris pour réaliser de nouveaux enregistrements. Comment voyez-vous l’avenir du judéoespagnol ? Il faut faire une différence entre l’environnement familial et l’environnement culturel. Nous assistons actuellement à la disparition de la dernière génération qui a appris à parler le judéo-espagnol comme langue native. Cela ne signifie pas pour autant que le judéo-espagnol va disparaître. Il va plutôt se déplacer dans la sphère culturelle et universitaire. Je pense que l’internet et les médias vont jouer un rôle de plus en plus important pour faire connaître le judéo-espagnol. Je constate aussi l’effet négatif des divisions et des luttes de pouvoir. La question de la dénomination de la langue en est juste un symptôme. J’espère que l’objectif de préservation de la langue pourra prévaloir sur les querelles intestines. Quelle réaction vous inspire l’attitude de l’Espagne et notamment la fondation d’une section de l’Académie espagnole consacrée au judéo-espagnol ? Je suis très critique à l'égard de cette démarche. J’ai étudié l’idéologie de l’État espagnol contemporain notamment dans le domaine linguistique. La création d’une section académique du judéo-

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espagnol est de mon point de vue l’expression d’une politique de national branding, de propagande autour de l’identité nationale. Il est vrai que l’État espagnol a contribué à la préservation de la culture sépharade aussi bien économiquement que symboliquement, mais cet exercice est en même temps très restrictif et manifeste un esprit colonialiste. Cela apparaît par exemple lorsqu’on favorise l’alphabet latin par rapport à l’alphabet hébraïque qui historiquement est lié au judéoespagnol. L’intérêt économique n’est pas non plus absent de cette question en particulier vis-à-vis d’Israël. La communauté judéo-espagnole en prend conscience et cela se reflète à travers les critiques émises en Turquie ou en Israël à l’égard de la tentative de réhispaniser le judéo-espagnol. La création de l’académie en est un symptôme très clair. Elle fait partie du réseau ASALE des académies de l’espagnol. Cela signifie que le judéo-espagnol est reconnu comme une variété de l’espagnol et non comme une langue à part entière. Lorsque vous viviez à Saragosse aviez-vous conscience du passé juif de la ville et des traces qui y subsistent ? Je n’en avais pas conscience. Saragosse a eu un très important passé juif et musulman. Encore aujourd’hui ce passé n’est pas bien représenté dans la ville car l’idéologie catholique reste dominante. Le choix du nom des stations du nouveau tram est pour moi très significatif de cette idéologie. Comme partout en Espagne, on va trouver les noms des monarques Charles Quint, Ferdinand et Isabelle la Catholique, mais on ne trouvera pas le nom du poète Ibn Gabirol qui vécut pourtant à Saragosse. Comment percevez-vous le rôle des associations judéo-espagnoles en France ? Je suis très surpris par l’importance et la dynamique du judéo-espagnol en France. Ce n’était pas une chose à laquelle je m’attendais, car à New York n’existent que des manifestations ponctuelles. Cela n’empêche pas malheureusement des divisions internes à la communauté.


AVIYA DE SER… LOS SEFARDIM |

Henri Nahum

Aviya de ser… los Sefardim

Un médecin juif de Salonique :

Moïse Allatini

Le 21 septembre 1882 l’Alliance reçoit le télégramme suivant envoyé de Salonique : « Famille Allatini plongée consternation vous fait part perte douloureuse irréparable adoré vénéré chef président docteur Moïse Allatini survenue hier soir. » Le lendemain du décès, toutes les associations qui ont demandé à leurs membres d’assister aux obsèques sont présentes : les autorités rabbiniques, le conseil communal juif, le conseil grec, les associations grecques, les associations italiennes. La ville est en deuil, les magasins sont fermés, les drapeaux des navires ancrés dans le port sont en berne. Le cortège venant de la maison de campagne où s’est produit le décès arrive, précédé d’un escadron de cavalerie. Il s’arrête dans la cour d’honneur de la maison salonicienne de Moïse Allatini voilée de noir. Il s’ébranle, accompagné de toutes les délégations, bannières déployées, de classes entières

Ce texte est un condensé de l’article suivant : Henri Nahum, Charisme et pouvoir d’un médecin juif. Moïse Allatini (1809-1882), « le père de Salonique », paru dans Médecins et ingénieurs ottomans à l’âge des nationalismes sous la direction de Méropi AnastassiadouDumont, Paris, Maisonneuve et Larose 2003, ouvrage issu de l’atelier de recherches « Élites urbaines et savoir scientifique dans la société ottomane XIXe-XXe siècles » qui s’est tenu à Istanbul du 21 au 23 mars 2002. La publication du présent article dans Kaminando i Avlando a obtenu l’autorisation de Méropi AnastassiadouDumont.

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Moulin Allatini. Salonique 1915 Collection Gérard Lévy. Photothèque sépharade Enrico Isacco.

Villa Allatini. Salonique 1915. Collection Gérard Lévy. Photothèque sépharade Enrico Isacco.

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AVIYA DE SER… LOS SEFARDIM |

de l’école de l’Alliance, du gouverneur turc, de l’archevêque grec, de l’archidiacre bulgare, du pasteur protestant, des autorités catholiques, du grand rabbin, de nombreux rabbins. Des discours ont été prononcés en judéo-espagnol, en hébreu, en français et en italien. Le cortège passe devant l’école de l’Alliance dont la façade est voilée de noir, parcourt les artères principales de la ville, s’arrête devant la cathédrale grecque où l’archevêque, qui s’y est rendu par un raccourci, bénit le cercueil de ce médecin juif, fait inouï. Qui est donc ce Moïse Allatini que toutes les communautés de Salonique ont honoré par des obsèques triomphales ? Il est né à Salonique en 1809. Son père, Lazare Allatini, médecin et homme d’affaires, a émigré de Livourne à Salonique en 1796. Sa mère, Anne Morpurgo, est une Juive livournaise. La famille Allatini a gardé avec la Toscane des liens sentimentaux, culturels et linguistiques : sa langue vernaculaire est l’italien. Moïse a fait ses études médicales à Pise et à Florence et a gardé des contacts avec ses anciens condisciples. Au XIX e  siècle, les Juifs sont majoritaires à Salonique qui compte, au début du siècle, environ 30 000 habitants : les boutiques sont fermées le samedi, le judéo-espagnol est parlé par tous. Les Juifs venus de la péninsule ibérique en 1492, puis les marranes arrivés aux XVIIe et XVIIIe siècles, enfin les Juifs venant des territoires européens conquis par les Ottomans et ceux qui ont fui l’empire tsariste, chassés par les pogroms, ont rejoint les Romaniotes établis à Salonique depuis l’époque byzantine. Une immigration particulière est celle venue de Livourne où le grand-duc a fondé un port franc en 1593, a appelé les marranes ibériques à s’y établir et les a autorisés à revenir à la religion juive. Ces Juifs livournais ont essaimé dans le bassin méditerranéen, surtout à Salonique, mais aussi à Tunis. Ils ont gardé la langue italienne et la nationalité toscane puis italienne. Ils restent très proches de l’Italie, épousent des jeunes femmes livournaises, donnent à leurs enfants des prénoms italiens,

les envoient faire leurs études en Italie. Joseph Nehama qui a consacré un ouvrage important aux Juifs de Salonique, décrit ces Juifs livournais avec un mélange d’admiration et de critique : ils ne se mêlent pas au reste de la population juive qu’ils considèrent avec une certaine condescendance, mais se sentent envers elle une obligation d’assistance à ses « Juifs indigènes » ignorants qu’il faut conduire au modernisme. À la mort de son père, Moïse Allatini doit abandonner son activité médicale, au grand regret de ses patients. Il est considéré comme un excellent médecin. Il a suivi la tradition familiale ; son père avait, lui aussi, fait ses études en Italie et avait introduit à Salonique une médecine moderne, scientifique. Mais, même après la cessation de son exercice médical, Moïse Allatini reste proche de la médecine : il contribue à la création du Bekour Holim auquel adhèrent tous les médecins juifs et qui donne des soins gratuits aux nécessiteux ; il s’emploie à faire admettre de jeunes Juifs à l’École de médecine d’Istanbul. Moïse Allatini se consacre à l’entreprise, déjà florissante, que son père lui a léguée. Il lui donne une expansion considérable. C’est une époque où la Macédoine est en pleine mutation économique. La population de Salonique augmente de manière extrêmement importante en quelques décennies. Avec ses deux frères, Moïse Allatini crée la compagnie Allatini fratelli qui développe un réseau d’agences en Macédoine, à Londres et à Marseille. Il installe la meunerie à vapeur en utilisant non pas le blé local, mal préparé, mais le blé d’importation. Il s’occupe d’exportation du tabac et, pour cela, crée des ateliers de conditionnement, développe l’industrie de la soie, crée une briqueterie, une brasserie, une usine de fabrication de chaussures, une usine de fabrication de matériel agricole. Allatini fratelli est le groupe d’entrepreneurs le plus important de Turquie d’Europe. Les successeurs de Moïse poursuivront son œuvre et s’attacheront aussi à la modernisation de Salonique : distribution d’eau potable, d’électricité, de gaz, installation d’une ligne de tramways.

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Son activité d’entrepreneur n’empêche pas Moïse Allatini de se consacrer aussi à ce qu’il considère comme sa mission : la régénération morale et intellectuelle des Juifs d’Orient. Pour lutter contre l’enseignement traditionnel donné par des rabbins ignorants et incultes, il veut rénover le Talmud Tora ; il y ajoute une école moderne ouverte aux enfants chrétiens et musulmans, fait venir un rabbin de Strasbourg pour la diriger. L’opposition locale l’oblige à fermer cette école au bout de deux ans. Moïse Allatini se tourne alors vers l'Alliance israélite universelle ; il devient président du comité local. Une école de garçons ouvre en 1873, une école de filles en 1874, ainsi qu’une école maternelle et des ateliers de menuiserie et d’ébénisterie. L’enseignement est donné non seulement en français mais en turc, en grec, en italien, en hébreu, en judéoespagnol. Moïse Allatini reprend alors la réorganisation du Talmud Tora, y introduit des méthodes pédagogiques modernes. Dans toute cette action, il fait preuve d’une remarquable obstination ; il sait se faire aider par son beau-frère, Salomon Fernandez, homme d’affaires influent, par un imprimeur, lui aussi influent, Saadi Halevy, par un rabbin éclairé Juda Nehama, fondateur de la première revue judéo-espagnole de Salonique El Lunar, par Abraham Gattegno qu’il aide à être promu au poste de grand rabbin ; Moïse Allatini sait aussi faire preuve de diplomatie et se concilier les rabbins par des dons importants ; il sait trouver des fonds auprès des Rothschild ou de l’Anglo-Jewish Association ; il crée des sociétés pour soutenir l’œuvre de l’Alliance ; il s’attire l’aide des pouvoirs publics ottomans ; c’est un bon communicant, il organise en grande pompe l’ouverture des écoles ; il veille au recrutement de maîtres compétents. Bref, il finit par prendre en pratique le pouvoir au Conseil communal en y introduisant des Livournais. Moïse Allatini fait des dons importants aux sociétés et aux œuvres juives mais aussi turques, italiennes, grecques ; lors d’un discours à Londres il vante le modernisme de la communauté grecque, son goût du progrès, sa

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solidarité ; il entretient une correspondance avec le métropolite de Salonique, devenu patriarche de Constantinople. Ainsi, Moïse Allatini est un excellent exemple des nouvelles élites modernistes qui sont apparues au sein des communautés juives ; son prestige et sa notoriété lui créent une responsabilité vis-à-vis de ses coreligionnaires. Sa volonté, son énergie, sa persévérance sont remarquables. Il sait tirer partie de ses liens d’affaires, de ses amitiés, de son succès commercial. Bien que citoyen italien, il est très attaché à l’Empire ottoman pluri-national. Une réserve toutefois, la ségrégation entre cette aristocratie livournaise dont il fait partie et les Juifs « indigènes » saloniciens. C’est aussi un bon exemple du rôle du médecin au XIXe siècle, à Salonique comme ailleurs, médecin du corps et médecin de l’âme, alors que le rôle du rabbin a décru. Après sa mort, ses successeurs ont continué son œuvre, ont fondé un hôpital, ont contribué à la rénovation de la ville, ont fait bâtir la fameuse villa Allatini où sera confiné Abdul-Hamid II après sa destitution. Comme Moïse Allatini, mais certes à un moindre degré, d’autres médecins juifs ottomans, après ou pendant même leur activité professionnelle se sont acquittés de la mission qu’ils se sont donnée, ont eu une activité sociale intense et ont été les guides de leur communauté. Bibliographie – Archives de l'Alliance israélite universelle – Joseph Nehama, Histoire des Israélites de Salonique, 7 vol., Emmanuel Sfakianakis, Thessalonique, 1935-1978 – M. Misrachi, Moisé Allatini, Onoranze funebri rese alla sua memoria, Salonico, Tipografia del Giornale La Espoca, 1883 – Gilles Veinstein, Salonique 1850-1912, la ville des Juifs et le réveil des Balkans, Paris, Autrement, 1992 – Rena Molho, Les Juifs de Salonique 1856-1919 : une communauté hors normes, Thèse de doctorat de l’université des Sciences Humaines de Strasbourg, 3 vol., 1996 – Rena Molho, Le Renouveau, in Gilles Veinstein, Salonique… p. 64-72


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Doğa Filiz Subaşi

Yildiz i sus sekretos : el reino de Abdul Hamid Analyse d’une œuvre historiographique sépharade Lors de la quatrième Université d’été judéoespagnole à Paris, Doğa Filiz Subaşi, assistante de recherches à l’université de Bozok en Turquie a présenté l’œuvre d’Isak Gabay, Yildiz i sus sekretos : el reyno de Abdul Hamid 1 publié en 1909 à Istanbul et sur lequel portait sa thèse de doctorat 2 soutenue en 2016 à l’université de Grenade. Il s’agit d’un rare document historiographique publié en judéo-espagnol en caractères rachi portant sur la fin de l’Empire ottoman, les relations interculturelles qui existaient en son sein et l’influence culturelle et linguistique de l’occident.

1. Yildiz et ses secrets : le règne d’Abdul Hamid. Yıldız fait référence au palais de Yıldız à Istanbul. Le sultan Abdul Hamid II régna de 1876 à 1909. 2. Thèse sous la direction de María José Cano, professeure à l’université de Grenade et Mukkader Yaycicoglu, professeure à l’université d’Ankara.

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L’auteur Malheureusement nous connaissons peu de choses sur la vie d’Isak Gabay et son œuvre ne nous en dit pas beaucoup plus. La seule chose que nous savons c’est qu’il a été élève au lycée impérial de Galatasaray comme en témoigne ce passage : Nous donnons ci-dessous les émouvantes informations que nous avons pu nous procurer sur la douloureuse vie au Yémen de Saïd Bey que nous connaissons personnellement très bien, puisqu’il avait été professeur de traduction du turc, de l’arabe, du français et de l’allemand au lycée impérial de Galatasaray quand nous étions élèves de l’établissement. […] Nous nous rappelons quand Saïd Bey venait chaque jour avec une ponctualité toute militaire, pendant nos heures de récréation, dans la cour du lycée, il faisait signe à son fils, jeune alors, qui accourait vers son père qui, pendant quelques minutes, le couvrait de caresses et de baisers. Izak Y. Gabay (? – 1930, Istanbul) est probablement né dans le dernier tiers du XIXe siècle. C’était un Sépharade cultivé, descendant de Juifs expulsés d’Espagne en 1492. Son arrière-grand-père, Yehezkel Gabay, originaire de Bagdad fut invité à Istanbul par le sultan Mahmut II. Son père, Yehezkel Gabay (1825-1898) était juge du tribunal suprême de l’Empire, traducteur et journaliste ; sa sœur, Rosa Gabay était écrivaine et traductrice ; le mari de sa sœur, Mose Dal Medigo, fonctionnaire de l’Empire, colonel, interprète auprès du ministère de la Marine et écrivain à l’occasion. La famille publiait le journal El Telegrafo qui parut jusqu’en 1930, date de la mort d'Izak Gabay. Non seulement il était directeur du journal, mais aussi l’auteur de nombreux articles. Il maîtrisait l’hébreu, le judéo-espagnol, le turc, le français, probablement l’arabe et le persan puisque, au lycée de Galatasaray l’enseignement de ces langues était obligatoire. Il traduisit plusieurs œuvres françaises.

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Il faut noter qu’il faisait partie d’une famille sépharade respectable, installée à Istanbul, dont tous les membres furent des personnages influents de l’Empire, ce qui laisse penser que la plupart des informations que Gabay donne dans son livre sont de première main. Il faut souligner par ailleurs son évidente maîtrise du français. L’enseignement au lycée de Galatasaray était en effet principalement dispensé dans cette langue, même si le turc y était enseigné, ce qui laisse penser que Gabay le maîtrisait probablement aussi. Nous avons procédé à une analyse attentive de la langue qu’il utilise dans son œuvre. Quant à ses œuvres, il faut signaler ses très nombreuses traductions de romans ou nouvelles en français. La seule œuvre monographique de l’auteur est Yildiz i sus sekretos : el reyno de Abdul Hamid.

L’œuvre La seule édition connue est celle d’Istanbul. À l’heure actuelle, on en connaît trois exemplaires catalogués : l’un conservé à l’université de Harvard, un autre à l’institut Yad Ytzhak Ben-Zvi de Jérusalem, et le troisième à la Bibliothèque nationale d’Israël. Pour ce travail, nous avons étudié l’exemplaire de Harvard que nous avons pu comparer avec celui conservé à l’institut Ben-Zvi. Bien que cela ne soit pas mentionné sur la page de garde de l’ouvrage, nous savons d’après le texte qu’il a été publié en 1909 par Izak Gabay. Au bas de la page de garde, il est fait mention d’une publication à Istanbul, dans une imprimerie située à Galata, appelée Rüstem Pasa (Kur unlu Han), la maison d’édition de la famille Gabay où était imprimé le journal El Telegrafo. Le livre ne comporte aucune information ni en première ni en dernière de couverture, mais en quatrième de couverture figurent des lettres à peine lisibles, où l'on peut déchiffrer Sultan Hamid. L’exemplaire est en bon état même s’il présente de petits défauts de conservation et d’impression. On peut en faire une lecture relativement sûre,


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Le sultan Abdulhamid II au palais de Balmoral (Écosse) en 1867. Photo : W.  & D. Downey, (Londres) photographes accrédités auprès de la reine d’Angleterre. Annotée au dos en espagnol et en anglais : Le sultan sanguinaire. Abdulhamid II était connu comme le sultan rouge. Il n’a pas encore accédé au trône à la date où a été réalisé le portrait. Collection Pierre de Gigord. Série V. Getty Research Institute.

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bien que la publication ne soit pas de qualité. En page de titre figure une caricature du sultan Adbulhamid II.

Caractères généraux L’œuvre de Gabay comporte 328 pages divisées en 31 chapitres ainsi qu’une table des matières intitulée Materyas tratadas en este libro et une table des illustrations, Las figuras ke este livro kontiene, à la page 328. Comme il était habituel à l’époque et pour ce type de publications, le livre fut publié en feuilletons, jusqu’à 41 en l’occurrence. La première page de la plupart des feuilletons comporte une illustration et l’œuvre comporte en tout 27 photographies soigneusement insérées au sein des 328 pages. Les feuilletons sont numérotés en bas de page en chiffres arabes à côté du nom de la maison d’édition et du prix comme dans cet exemple : N° 1 – Editor i imprimeria Izak Gabay – Presyo 10 paras.

El Telegrafo Bien que rien ne l’indique ni ne le confirme, nous sommes convaincus que cette œuvre fut d’abord publiée en fascicules dans El Telegrafo, le journal de la famille Gabay, dont le siège a été à un certain moment dans le même caravansérail que l’imprimeur, à Kur unlu Han.

La langue Le texte est publié en judéo-espagnol transcrit en caractères hébraïques rachi pour le corps du texte et en lettres merubah carrées pour les titres, les épigraphes et certaines parties et termes qu’il semble avoir voulu mettre en évidence. On ne trouve aucune occurrence de caractères latins et une seule de caractères arabes, lorsqu’il mentionne le Comité exécutif ottoman [p. 134], le terme est transcrit en langue ottomane, alat-icraiye dans l’original, sans explication en judéo-espagnol hébraïque.

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La thématique L’œuvre d'I. Gabay doit être classée dans le genre de l’historiographie : il s’agit plus précisément d’une monographie historique portant sur le sultanat de Abdülhamit II, dernier sultan au pouvoir absolu de l’Empire ottoman, 34 e sultan de cet Empire, dont le règne débuta en 1876, lorsque son frère Murat V fut renversé par un groupe réformiste libéral mené par le grand vizir Midhat Pa a, et se termina en 1909 lors de la révolution des Jeunes-Turcs qui porta sur le trône son frère Mehmet V. Dans le court paragraphe qui suit est condensé ce qui fut l’une des périodes les plus intéressantes et décisives de l’Empire ottoman : la fin du monde impérial. Comme lors de tout changement, c’est une époque pleine de convulsions et de drames que relate magistralement Isak Gabay dans son livre. L’histoire universelle pourra trouver en Turquie une situation donnant matière à une étude approfondie et formant une leçon, un enseignement riche pour l’avenir, mais aux dépens d’un peuple courageux et conquérant, réduit durant les 33 années du règne d’Abdulhamid à un état honteux et désastreux de servitude et d’espionnage. 33 ans !… c’est le nombre fatidique (goral) qui apporta le malheur à celui qui compta autant d’années de règne, mais qui marque pour le peuple ottoman la fin heureuse d’une tyrannie sous le joug de laquelle il était écrasé. Il est fort probable que l’auteur écrivit et publia ses épisodes après la chute du sultan ou dans les derniers temps de son règne. L’esprit de l’œuvre est bien le soutien au nouveau régime des Jeunes-Turcs, et par conséquent totalement opposé et défavorable au sultan dont il montre les aspects les plus négatifs tant de sa personne que de son caractère, de son aspect physique et de ses actions politiques.


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La narration commence par une préface dans laquelle il expose succinctement la situation calamiteuse dans laquelle se trouve l’Empire. La narration se poursuit par le portrait d’Abdulhamid depuis sa plus tendre enfance. Il évoque ensuite les dénouements dramatiques de la vie des deux sultans qui l’ont précédé, Abdülaziz et son décès mystérieux et Murat V et son emprisonnement. Suit la description de l’ascension au trône d’Abdülhamid et la proclamation de la première Constitution. L’auteur ajoute force détails à cette partie pour montrer sa position favorable à la Constitution et le risque que fait courir à l’Empire l’opposition de son dirigeant aux puissances étrangères qui n’approuvaient pas ses actes à l’intérieur du pays (répression, manque de libertés, etc.) et à l’extérieur. Gabay raconte les soulèvements du Montenegro, de Serbie, de Croatie, de Bulgarie, de Bosnie – Herzégovine, de Grèce, et les appuis que ces révoltes reçurent venant de Russie, d’Autriche et d’Angleterre, etc. Il dramatise son récit et célèbre le courage de l’armée et de ses officiers qui furent obligés de lutter sur plusieurs fronts à la fois. Il rend compte, bataille après bataille, des souffrances des deux armées, l’ottomane et l’ennemie. Il termine son récit en expliquant comment la défaite dans les différentes guerres fit chanceler le pouvoir du sultan et vit le triomphe des JeunesTurcs ; le dénouement de l’histoire fut la proclamation de la Constitution. À l’intérieur de ce récit général, Gabay introduit des thèmes différents et très intéressants comme la presse et la censure où il dénonce le manque de libertés et le rôle de la presse qu’il connaissait parfaitement. Il évoque aussi le système d’espionnage particulier mis au point par Abdulhamid pour se protéger de ses ennemis, et il cite aussi bien entendu le patriotisme des Juifs ottomans et l’importance de certains philanthropes comme le baron de Hirsch. Il faut cependant souligner que les Juifs apparaissent comme des acteurs secondaires dans la narration.

La langue Le judéo-espagnol qu’utilise Gabay est caractérisé par les nombreux emprunts tirés d’autres langues. Les emprunts aux langues romanes sont significatifs, surtout au français, à l’italien et au portugais. On ne sera pas surpris de voir apparaître des mots arabes et persans, tous provenant de la langue turque qui était truffée d’arabismes et de « persianismes » lorsque fut rédigée cette œuvre. Il est certain que la présence des Sépharades durant quatre siècles en terre ottomane, et les relations étroites maintenues avec les Turcs – notamment à Istanbul – sont à l’origine de l’abondance des emprunts turcs dans la langue employée par Gabay ; mais le plus remarquable, de notre point de vue est sans doute l’abondance de ces termes dans cette œuvre-ci comparée à d’autres œuvres sépharades. Bien que ce livre ne présente pas de grandes nouveautés par rapport à d’autres documents comparables, il n’en est pas moins intéressant du point de vue de l’évolution de la langue sépharade à Istanbul. Dans notre analyse linguistique, nous soulignons l’usage fréquent des gloses qui permettent d’expliciter un terme (ce qui n’était pas du tout une nouveauté, mais quelque chose de fréquent) ce qui nous a permis de mieux comprendre les relations qu’entretenaient les langues entre elles à cette époque. Il faut souligner la connaissance profonde de la langue turque qu’avaient les Sépharades d’Istanbul, car ne gloser que quelques termes en turc dans un texte qui comporte beaucoup plus de mots de cette langue, nous laisse supposer que ces mots étaient compris facilement par le lecteur ; la plupart des gloses et l’apparition de quelques phrases en turc sans traduction ou explication nous démontrent la capacité des Sépharades à comprendre la langue parlée de leurs concitoyens, langue qu’eux-mêmes utilisaient sans doute couramment comme langue vernaculaire. Nous estimons que seuls certains secteurs ou groupes

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Palais de Yildiz (Yıldız Sarayı) et la mosquée Hamidié lors de la cérémonie du selamlık, prière du sultan le vendredi. Guillaume Berggren. 1875. Tirage sur papier albuminé. Série I grands albums. Collection Pierre de Gigord. Getty Research Institute.

sépharades à cette époque utilisaient exclusivement le judéo-espagnol comme langue courante, notamment des femmes d’un certain âge et des cercles religieux où dominait l’hébreu. La maîtrise qu’avait Gabay de la langue française et de la langue turque est évidente. Même si la proximité grammaticale de l’espagnol et du français tend à renforcer l’impression d’une forte influence du français, à la lecture de son œuvre il apparaît clairement que Gabay pensait en turc. C’est une dimension que seul un turcophone peut appréhender, car il ne s’agit pas seulement d’une question d’emprunt et de formation des mots ou des expressions, mais de la façon dont la langue reflète la pensée de l’auteur. Sa façon d’expliquer les choses est – familièrement parlant – « à la turque ». Par exemple, dans la phrase suivante, même si l’on comprend parfaitement ce que l’auteur veut dire, un Espagnol formulerait les choses différemment, comme un Français sans doute, ou un

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Italien, ou un hébraïsant, alors que cela correspond à une tournure typique du turc : El solo rezultado de esta defensa es dunke ke el bokado de pan ke kaye a nuestra boka, ke es nuestro hak [derecho], lo travaş de nuestra boka i lo daş a las imprimerias no otomanas ! [p. 166-67]. Le seul résultat de cette interdiction est donc que le morceau de pain qui tombe dans notre bouche, qui est notre droit, tu l’arraches de notre bouche et tu le donnes aux imprimeries non ottomanes ! [p. 166-67]. Tout au long du texte nous trouvons des cas similaires à celui-ci. ** Les conclusions auxquelles nous avons abouti dans cette thèse doivent être considérées à travers le prisme d’une époque, d'un lieu – Istanbul – et d'un auteur – un journaliste sépharade cultivé, au courant des réalités sociales de son époque. Ce travail n’est évidemment pas définitif ; il faudrait mener une comparaison avec d’autres textes partageant ou pas les mêmes caractéristiques.


PARA BURLAR |

Para burlar

Dicha Syempre haberes buenos ! Toujours de bonnes nouvelles !

E

l tio Shlomo ‘stava asentado en un kavane de Yerushalayim meldando un djurnal en arabo. Mushon su amigo k’estava charlando i beveando en el mismo lugar, se maraviyo de ver una koza tan desmodrada : « Salomoniko k’estes meldando un djurnal arabe ? » El tio Shlomo le respondio : « Antes meldava los djurnales djudyos, ma ke topava arientro ? Matansyas de djudyos, atakos sovre Israel, los djudyos disparesen por kavza de la asymilasyon, mas i mas kazamientos mikstos, los djudyos kayen en la mizerya en Israel. Dunke merki el djurnal arabe. Agora topo ! Los djudyos s’enpatronan de todas las bankas, los djudyos rijen los djurnales, todos los djudyos ‘stan rikos i poderozos, los djudyos enkaminan el mundo entero, la meata de los Premios Nobel son djudyos… En este karar de djurnal yo no topo ke haberes buenos !!! »

Proverbe

Merkate un fransez por lo ke vale i vendele por lo k’el se kree i te vas azerte riko ! Achète-toi un Français pour ce qu’il vaut et vends-le pour ce qu’il se croit et tu te feras riche !

L’oncle Salomon est assis à la terrasse d’un café de Jérusalem lisant un journal en arabe. Moshé, l’un de ses amis qui se trouve là, remarque cet étrange phénomène : « Salomon, pourquoi lis-tu un journal arabe ? » L’oncle Salomon lui répond : « Avant je lisais les journaux juifs, mais qu’est ce que j’y trouve ? Juifs persécutés, Israël est attaqué, les Juifs disparaissent par l’assimilation, encore plus de mariages mixtes, les Juifs vivent dans la misère en Israël. Donc je suis passé au journal arabe. Maintenant je trouve ! Les Juifs possèdent toutes les banques, les Juifs contrôlent les médias, les Juifs sont tous riches et puissants, les Juifs gouvernent le monde, 50 % des prix Nobel dans le monde ont été attribués à des Juifs… Dans ce journal, je ne trouve que de bonnes nouvelles !!! »

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Antisemitismo en los syelos : istoria de verdad Antisémitisme dans le ciel : histoire vécue

D

urante un vuelo de las lineas aerias Delta Airlines de Atlanta, una mujer aedada i byen vistida se topava asentada al lado de un mansevo la kaveza tapada kon la kipa. Eya yamo a la ostesa para kesharse de su lugar : – Ke problema tenesh Sinyora ? le pregunto la ostesa. – Ke me dieron un asiento al lado de un djudyo !! No kero asentarme al lado de un djudyo. Le rogo ke me desh otro asiento ! – Sinyora no vos sikleesh, yo me vo a ver lo ke se puede azer para vozos, ma oy el vuelo ‘sta kazi yeno i yo no se si ay una siya vazia. Asperar, aspero i echo ojo malo a su djudyo de vecino. Unos puntos dospues, la ostesa torno i disho : – Sinyora, mazal bueno tenesh ; no fue kolay, ma topimos un asiento en la primera klase. Antes ke la sinyora pudyera dar las grasyas, la ostesa kontinuo : – Es muy raro ke ofrimos este typo de hatir, ma el Komandante djuzgo ke dinguno deve kedarse asentado al lado de una negra presona… S'adreso la ostesa al mansevo i disho : Dunke si keresh tomar su validja, Sinyor, ay un asiento bueno para vozos en la primera klase. De vista s’enfasyo la Sinyora : – Madmoizel se yerro el Komandante ! Ma la ostesa le respondyo pichin : – No lo kreo, Sinyora. El Komandante David Koen nunka yerra !

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Lors d’un vol de la compagnie Delta Airlines d’Atlanta, une femme d’un certain âge plutôt bien vêtue, s’est retrouvée assise à côté d’un jeune homme portant une kippa. Elle appelle une hôtesse pour se plaindre de sa place : – Quel est votre problème, Madame ? lui demande la préposée. – Vous m’avez assise à côté d’un Juif !! Je ne veux pas être assise près d’un Juif. S’il vous plaît, placez-moi à un autre siège ! – Madame, ne vous inquiétez pas, je vais voir ce que je peux faire pour vous, répond l’hôtesse, mais le vol est quasi complet aujourd’hui et je ne sais pas s’il y a une autre place de libre. Et attendant, la femme jette un coup d’œil méprisant à son voisin juif assis à ses côtés. Quelques minutes plus tard, l’hôtesse revient et dit : – Madame, vous avez de la chance ; ça n’a pas été facile, mais nous avons trouvé un siège en 1re classe. Avant que la dame ait pu dire merci, l’hôtesse poursuit : – Il est très rare que nous accordions ce genre de faveurs, mais j’ai pu obtenir l’autorisation du capitaine. Compte tenu des circonstances, le commandant de bord a estimé que nul ne devrait être forcé de s’asseoir à côté d’une mauvaise personne… L’hôtesse se tourne alors vers le jeune homme et lui dit : – Donc, si vous vous voulez bien prendre vos affaires Monsieur, il y a un siège confortable pour vous en 1re classe. La dame réagit avec indignation : – Le capitaine doit faire erreur ! Mais l’hôtesse lui répond : – Non, Madame, je ne crois pas, le capitaine David Cohen ne commet jamais d’erreur !


EL KANTONIKO DJUDYO |

El kantoniko djudyo

Chronique de la famille Arié de Samokov (suite) Nous poursuivons la publication bilingue de la chronique de la famille Arié de Samokov. Ce tapuscrit qui comprend plus de 2 200 pages en judéoespagnol retranscrit en caractères latins, retrace la vie d’une famille de grands commerçants sépharades de Bulgarie du milieu du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXe siècle. Bannie de Vienne par un édit impérial, la famille Arié s’est d’abord établie à Vidin en 1775, sur les bords du Danube. C’est là que le patriarche Moche A. Arié, soutenu par ses trois fils Samuel, Isaac et Abraham, développe avec succès un premier négoce. À sa mort en 1789, ses fils héritent du commerce qui est cependant ruiné lors du pillage de la ville de Vidin par des mercenaires. Sans ressources, les trois frères se séparent. Alors qu’Isaac demeure à Vidin, Samuel se rend à Tourno-Severin en Roumanie et Abraham M. Arié I à Sofia.

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l Sr. Abraam M. Arie I ke partio de Vidin a pie, kon su poko bagaje, i kon un baston en su mano, en el propio dia, se adjunto kon otros 2 viajadores, ke se viniyan tambien para Sofia, i viajavan, djuntos sin ke konsintieron el kamino dingun gaste non izo por el kamino reservandose los 10 groches por kuando iva arivar en Sofia, los ditchos 10 groches para akel tiempo non eran poko, a razon ke en akel tiempo la moneda a koriente i de el negosio era, aspros, i los 10 groches de akel tiempo son igual a 10 liras turkas de oro, i este konto, ya van a meldar mas adelantre, el viaje de Vidin, fin Sofia le turo 6 dias, fin a este tiempo a dingun lugar non tinia viajedo, es ansi ke este fue el primer viaje. Fue en dia de viernes ke arivo a Sofia, en el medio dia i ya se kere entiendido ke, ya estuvo kanso del viaje, el se abacho en un Han, (Hotel) denpues ke ya repozo un poko se lavo la kara i los pies, i se troko el vestido, i salio a la plasa por merkarse algo de komania para el Chabad, i denpues se vino a el Han, i de muevo se lavo muy bien por resivir el dia de Chabad, i se fue a el Kaal, denpues ke ya dicheron la Minha i el Arvid, se vino al Han, dicho Kidush i komyo, i se etcho a dormir ke non se sentio la notche entera la maniana se fue de muevo al Kaal, dicho la Tefila, se vino de muevo al Han, i mas el dia entero non salio del Han guadrando el dia de Chabad. Kuando ya amanesio el dia de Alhad, se salio a plasa por konoserse kon algunos djidyos de Sofia, i tambien entender las merkansias ke se azen en Sofia, ansi fue kaminando 3-4 dias ma non estava nada topando, ande aserkarse, al prinsipio fue munchos korajiozo, ma kuando ya pasaron 3-4 dias, ke non avia topado por ke dinguno non le demando, ken era i de ande vinia i para kualo vino, i tambien ke ya avia gastado los 2 groches, entre el viaje i en el tiempo ke esta en Sofia, se penso entre si, por al prinsipio, topar un lugar ande empiegarse, mismo ke fuera kon la mas tchika paga, i ansi fue sigun kada dia de maniana ke se salio a la plasa, era en el dia djueves tambien ke se salio, i kaminandose por la plasa de los ahtares (droguistos) lo yamo un sierto djidyo de su butika, i al punto se le

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M. Abraham M. Arié I partit de Vidin à pied, un bâton à la main, avec peu de bagages. Le même jour, il se joignit à deux voyageurs qui se rendaient aussi à Sofia. Ils voyagèrent ensemble sans dépenser gardant les dix groches pour l'arrivée à Sofia. Dix groches ce n’était pas rien en ce temps-là, car à l’époque la monnaie en usage était en aspres et les dix groches d’alors sont équivalentes à dix livres turques en or. Ce calcul vous le lirez plus avant. Le voyage de Vidin jusqu’à Sofia lui prit six jours. Jusqu’alors il n’avait voyagé nulle part et il fit ainsi son premier voyage. Il arriva un vendredi à la mi-journée à Sofia. On peut comprendre qu’il était fatigué du voyage et il descendit dans un han (un hôtel). Après s’être un peu reposé, il se lava le visage et les pieds, changea de vêtement et sortit en ville pour acheter des provisions pour le shabbat. Ensuite, il repassa au han et de nouveau se lava très bien pour recevoir le jour du shabbat. Il se rendit à la synagogue et après les offices de Minha et Arvid, il rentra au han, dit le kidouch, mangea et se mit au lit sans se réveiller de la nuit. Le matin, il alla de nouveau à la synagogue dire la prière. Il passa au han de nouveau et n’en sortit plus de tout le jour respectant le jour de shabbat. Quand se leva le jour suivant [dimanche], il sortit en ville pour faire connaissance avec quelques Juifs de Sofia et se renseigner sur les marchandises produites à Sofia. Il déambula ainsi 3 à 4 jours, mais sans rien trouver d’utile. Au début il fut très courageux, mais après avoir passé 3 à 4 jours sans rien trouver, car personne ne lui demandait qui il était, d’où il venait et pourquoi, et après avoir déjà dépensé 2 groches entre le voyage et son séjour à Sofia, il pensa qu’il lui faudrait trouver au début un endroit où s’embaucher, même si c’était avec la plus petite paye. Il sortait ainsi chaque matin en ville et c’est ainsi qu’un jeudi, il alla du côté des droguistes et qu’un certain Juif l’appela de sa boutique. À peine s’était-il rapproché qu’il lui demanda qui il était, d’où il venait et pourquoi était-il venu à Sofia. Il demandait cela car il l’avait vu quelques jours marchant à travers la ville de Sofia en vain et qu’il avait besoin pour sa boutique d’un employé et que si c'était ce qu'il voulait, qu'il pouvait rester et qu'on lui dirait [quoi faire]. M. Abraham après avoir entendu


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aserko, ke le demando, ken era, i de ande viniya, i para kuala vino a Sofia, i la razon ke le esta demandando, es porke lo a visto unos kuantos dias ke va kaminando por las plasas de Sofia, en vazio i ke para su butika tiene menester de un empiegado, i si es ke lo kere se resto ke le dichera, i el Sr. Abraam, denpues ke sintio todo esto ke le demando, kon grande repozo le respondio, en diziendole, ke era de akordo por empiegarse, i le konto toda su istoria, adjuntandole tambien ke era patron de familia, i ke la tiene en Vidin, a la ora le dicho va bien, i te vo a poder pagar a 8 groches al mes, kon ke los dias de Chabatod, i los dias de los Moadim, ke iva a estar en su kaza a komer i dormir, i kon los dias de la semana ke iva a komer i dormir en otro lugar, i el Sr. Abraam I. kontentandose a estas kondisiones en akel dia mizmo resto en la butika, ke era de el Sr. Nesimatche Farhe, vendedor de los artikolos de Ahtarie, (drogueria) los desendientes del Sr. Nesimatche Farhe, son agora en este tiempo, los Sres. de la firma ke yevan A.N. Farhe, i entre los djidyos los yaman los Farhitos, vendedores de los artikolos de galanteria. M o z o t ro s t o d o s l o s d e s e n d i e n t e s d e l Sr. Abraam I. somos uviligados de serle muy bien rekonosientes, a todos los signores desendientes del Sr. Nesimatche Farhe, sea a los ke biven aki en Sofia, komo tambien i ande avra de esta familia, por el bien le izo a muestro avuelo Sr. Abraam M. Arie I en el tiempo ke estuvo en Sofia. El Sr. Abraam I. kon grande atansion, lavorava en la butika, del Sr. Farhe, i Sr. Farhe, tambien le embezava i le amostrava todos sus artikolos, de su butika i en pokos dias el Sr. Abraam I. alkanso a poder konoserlos mas munchos artikolos de la butika, i ansi era ke Sr. Farhe, se topava muncho kontente de su muevo empiegado. En pasando komo 15 dias el Sr. Abraam I, le demando del Sr. Frahi, su Sr. en rogandole porke le diera la media mezada ke le keria mandar a su mujer en Vidin, algo de moneda i Sr. Farhe, sin en nada refuzarle, le dio 10 groches i le dicho, ke su mezada va a ser 10 groches, ke sovre eyos el Sr. Abraam, se lo rengrasio, i estos 10 groches ke

toutes les questions qu’on lui posait, répondit avec un grand calme qu’il était d’accord pour être embauché et conta toute son histoire en ajoutant qu’il était père de famille et qu’elle résidait à Vidin. On lui dit alors que c’était bien et qu’on pourrait lui payer 8 groches par mois. Les jours de shabbat et les jours de fête, il mangerait et coucherait dans la maison [du maître] et les autres jours de la semaine, il mangerait et dormirait ailleurs. M. Abraham I se satisfaisant de ces conditions, resta le jour même dans la boutique de M. Nesimatche Farhi, commerçant en marchandises de droguerie. Les descendants de M. Nesimatche Farhi sont aujourd’hui les propriétaires de la société A. N. Farhi, et entre Juifs on les appelle « les Farhitos », commerçants modistes. Nous autres, descendants de M. Abraham I sommes tenus d’être reconnaissants aux descendants de M. Nesimatche Farhi, qu’il s’agisse de ceux qui vivent ici à Sofia ou en tout autre lieu pour le bien qu’il fit à notre aïeul M. Abraham M. Arié durant son séjour à Sofia. M. Abraham I s’appliqua beaucoup dans son travail à la boutique de M. Farhi. Celui-ci lui enseigna et lui montra tous les articles de sa boutique et en peu de jours M. Abraham I parvint à en connaître beaucoup plus de sorte que M. Farhi se trouva très content de son nouvel employé. Quelque 15 jours après, M. Abraham I pria M. Farhi son patron de lui donner la moitié du salaire mensuel afin d’envoyer de l’argent à sa femme à Vidin. M. Farhi, sans rien lui refuser, lui donna 10 groches en lui disant que sa paye mensuelle serait de 10 groches. M. Abraham l’en remercia et ces 10 groches qu’il reçut il les envoya tous à sa femme à Vidin, en lui faisant aussi savoir que le voyage s’était très bien passé, qu’il était en bonne santé et qu’il avait déjà trouvé un bon endroit où travailler et toucher un bon salaire. Il lui recommanda de veiller sur leurs enfants et de ne les laisser souffrir en rien et qu’elle non plus ne se fasse pas de soucis, que Dieu les prendrait en pitié et qu’elle ne se soucie pas de lui, qu’il était déjà très bien. Dans la lettre qu’il lui envoya, il lui demanda de veiller sur sa mère et qu’elle lui donne 2 groches et qu’il souhaitait qu’elle vienne chez lui, car elle était chez ses autres frères. M. Abraham I se trouva content d’avoir remis à sa femme et à ses enfants de l’argent. Pour ses propres

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resivio se los mando todos a su mujer en Vidin, en aziendole saver tambien por el viaje ke lo paso muy bueno, i ke ya estava sano i bueno i ke ya topo un buen lugar ande lavorar kon su buena paga, i la amkavedava tambien por ke kudiara por sus kriaturas i no decherlas sufrir por nada tambien i eya misma non apretarse por nada ke el Dio ya se va apiadar de eyos, i mas ke non kudiara por el ke ya estava muy bueno, i kartas ke le mandara kuanto a su Sra. Madre le eskrivio porke la kudiara i ke le diera los 2 groches, i komo lo kiria ke se fuera a su kaza, porke estava kon los otros ermanos, el Sr. Abraam I., topandose kontente ke ya remetio a su mujer i sus kriaturas moneda era en muy grande repozo ke por su menester de gaste ya tinia ainda moneda de la ke se trucho de kaza, en la butika iva dia kada dia engrandisiendose el etcho i en mizmo tiempo se iva enbezandose los modos de maadjunes, ke los azia Sr. Frahe, de modos de drogas meskladas – i etchas en polvo, i denpues amasadas kon modos de azeites de yervas ke las kitan kon alambik, komo menta, kayaput i otras, i estos maadjunes, los azia de munchos modos, los unos servian por purgativ, i los otros por traer fuersa a los ombres, i otros por diferentes dolores, ke tinian las personas, ke ya les azia efekto, i todos los empleavan estos maadjunes, sovre todo los Turkos mas muncho, porke en akeyos tiempos non aviyan medikos sigun ke ay agora, otro ke era solo kon ansi maadjunes, azeites, de las yervas de los kampos ke las rekojiyan por el enverano, i se sirvian kada uno por si para el menester de sus maladias ke sufrian, sigun ke kada uno ya lo tiniyan resivido de padre a ijo, kuala droga o azeite servia para kada maladia, i el Sr. Abraam, los ditchos maadjunes, se los enbezo muy bien i los aze kon muncha atansion, i ansi era ke dekontino dava de estos maadjunes a los mas grandes Begis, seya de Sofia komo tambien ke vinan de otras sivdades deredor de Sofia, i ansi fue ke esta butika alkanso a tener renome grande, i el Sr. Nesimatche Farhe partio de la butika visto ke su empeigado el Sr. Abraam I., ya la este muy bien enkamenado la butika, fue ke le dicho ke esta muy bien kontento de su lavoro, i ke por endelantre tiene

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dépenses, il était très tranquille, car il avait encore de l’argent qu’il avait apporté de chez lui. Il allait de jour en jour à la boutique, progressant dans le travail et dans le même temps apprenant la conception des remèdes (onguents) que réalisait M. Farhi qu’il s’agisse de médicaments mélangés et réduits en poudre et ensuite formés en pâte avec des huiles de plantes que l’on obtenait dans un alambic, comme la menthe, le cajeputier et autres. Ces remèdes étaient utilisés de manières différentes, les uns à des fins purgatives, les autres pour fortifier les hommes et d’autres pour traiter différentes douleurs qui affectaient les personnes et leur faisaient effet. Tout le monde utilisait ces remèdes et surtout les Turcs, car en ce temps-là il n’y avait pas de médecins comme ceux d’aujourd’hui. On se soignait seulement avec ces onguents et ces huiles de plantes champêtres que l’on cueillait l’été, et l’on se servait de chacune en fonction de la maladie dont on souffrait, selon l’usage des remèdes ou des huiles que l’on se transmettait de père en fils. M. Abraham apprit très bien lesdits remèdes et les réalisait avec beaucoup d’attention et c’est ainsi qu’il donnait continuellement de ces remèdes aux plus grands notables, de Sofia comme des villes environnantes. Cette boutique atteint ainsi une grande renommée. M. Nesimatche Farhi quitta la boutique en voyant que son employé M. Abraham I la dirigeait très bien. Il lui dit qu’il était très content de son travail et que désormais il recevrait 15 groches de salaire mensuel. Il ajouta que désormais il gérerait le commerce de la façon qui lui plairait et qu’il lui confiait entièrement le magasin. M. Farhi commença à venir très rarement à la boutique. M. Abraham I rendit grâce pour l’augmentation du salaire et du fait qu’on lui ait entièrement confié le commerce. Sans faire aucun changement, il poursuivit son travail et fit preuve de beaucoup d’humilité devant M. Farhi. Trois mois plus tard, la boutique avait acquis une très grande réputation et c’est ainsi que l’on commença à connaître M. Abraham I. comme patron du commerce . Outre les notables de Sofia et des villes alentour, commencèrent aussi à se rendre à la boutique les Hajanes et les Sipahis qui étaient à la tête du corps des janissaires, comme des sortes de princes qu’il y avait dans la plupart des villes de Turquie. Ces Sipahis


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de resivir por su paga a 15 groches al mes, i le dicho mas ke por endelantre kon la enkamina la butika, sigun de su buen pareser, i ke la butika konfiyada enteramente a el, i el Sr. Farhe enpezo a vinir a la butika muy raro, sovre la pujita de la mezada, i de esto ke tuvo la konfiensa de entregarle la butika entera, el Sr. Abraam I., dio las grasias menesterozas, i sin dingun trokamiento, menos kontinuamiento, iva kontinuando en su lavoro, i le era muy umilde al Sr. Farhe, i en pasando komo otros 3 mezes de este tiempo la butika ya se gano muy grande renome , i ansi fue ke enpesaron a konoserle al Sr. Abraam I. komo patron de la butika. I tambien empesaron a vijitar en esta butika aparte de los beguis de Sofia i de otras sivdades ke ya le vinian, fue ke vinieron tambien i de los Hajanes, or Ispais, ke estos eran las kaveseras de los Yeni Itcheris, komo unos Prensis, ke avian en las mas munchas sivdades de la Turkia, estos Ispais, eran eyos ke governavan la sivdad, i los kazales, a su deredor, eran eyos ke teniyan el poder de nombrarles dasiosa todo el puevlo, el rekojia los diezmos de los trigos de los karneros, damgua parasi, una forma de komertcho de una sivdad a la otra i mas todo modo de dasios ke los kovran todos los governos, i esto todo se rekojiya para su kacha, eyos tinian juzgadores para juzgar a su puevlo sea en merkantil komo tambien i kondenar a la muerte i a prezo, lo todo kon las leis del Muhamed, i al sus buen pareser, tenia aparte su-bachis ke eran los komanderes de la polisia, djunto sus djandares, seya por el repozo de la sivdad, komo tambien i por los kazales, i todo el gaste ke se azia por el sostinimiento se azia de la kacha, del Ispal, i mas tiniya el poder kuando teniya el menester de lavoradores, komandava ke kada persona de 20 anyos fin a la edad de 40 anyos ke diviyan lavorar a 5 fin a 10 dias a el anyo i esto era la kantedad de lavoradores ke kiera los yamava kon sira, i kalia ke se trucheran sus mantemientos de su kaza porke el non los manteniya, ni menos ke les pagava dinguna paga, dinguno non tenia el animo de venirle en alguna kontra de esto ke kualo koza ke iziera, era ke al punto le kortava la kavesa, i non avia ande ke yorarse.

gouvernaient la ville et les villages alentour. C’était eux qui avaient le pouvoir d’imposer la population. Ils percevaient la dîme sur le blé, sur la boucherie, les droits frappant le commerce d’une ville à l’autre, et toutes sortes de taxes que percevaient les autorités ; tout revenait dans leurs caisses. Ils avaient des juges pour juger le peuple en matière commerciale ou autre, condamner à mort ou à la prison suivant la loi de Mahomet et selon leur bon vouloir. Ils avaient aussi des chefs qui commandaient la police avec les gendarmes pour maintenir la sécurité dans les villes comme dans les villages. Toutes les dépenses d’entretien étaient à la charge du trésor des Sipahis. De plus, quand ils avaient besoin de travailleurs, ils ordonnaient que toute personne de vingt jusqu’à quarante ans travaille de cinq à dix jours dans l’année. Selon la quantité de travailleurs qu’ils voulaient, ils les appelaient à tour de rôle. Il fallait qu’ils apportent de chez eux de quoi se maintenir, car ils ne les entretenaient pas et même ne leur versaient aucun salaire. Personne n’avait le courage de s’y opposer car quoi que l’on fasse, aussitôt on vous coupait la tête et il n’y avait nulle part où aller se plaindre.

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La bava i los tres papazes La grand-mère et les trois popes

Kontado por Matilda Mazalto Barzilay en 1990. In Matilda Koen-Sarano Konsejas i Konsejikas del Mundo Djudeo-espanyol, Éditions Kana , Jerusalem, 1994 .

A

1. kopela : en grego, ijika.

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via una bava ke tinia una nyetizika. La ija suya se murió i eya la stava engrandesiendo. L’ambezó a kuzir i a brodar. Eya stava ganando para mantenerla. Kualo azia ? Yevava bogos de los otros al banyo. Kada vez le davan dos frankos. Kon esto se mantenia kon la nyeta. Un dia le disho la bava a la nyeta : « Mete tino, mi kerida, tu ya t’izitis grande i yo no sto en kaza. Por aki pasa muncha djente. Métete a la puerta i no deshes entrar a dingunos ! » La nyeta se metió a la puerta. Sta brodando, brodando, brodando… Por ayi pasó un papas i se namoró d’eya. Disho (stava avlando en grego) : « Ke haber, ya kopela 1 ? Komo stas ? » « Buena ! le disho eya. Ke keres tu d’aki ? » « Na, mira… toma estas chikolatas… i déshame entrar… »

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Langue de l’entre-soi, le judéo-espagnol permettait d’exprimer des vérités pas toujours bonnes à dire publiquement. Les Grecs et les Arméniens, ces éternels rivaux en affaires, en faisaient souvent les frais. La littérature orale judéo-espagnole regorge ainsi d’histoires piquantes et amusantes où l’on aborde sans détour les rapports vénéneux entre les sexes, les ruses et arnaques en tous genres, la vénalité et la concupiscence du clergé comme l’illustre ci-dessous l’histoire humoristique « La grand-mère et les trois popes ». Il était une fois une grand-mère qui élevait seule sa petite-fille dont la mère était morte. Elle lui apprit à broder et à coudre. La grand-mère travaillait en portant les affaires des autres au lavoir. À chaque fois, on lui donnait deux sous et ainsi elle arrivait à vivre avec sa petite-fille. Un jour, la grand-mère dit à sa petite-fille : « Fais attention, ma chérie, tu es devenue grande et je ne serai pas à la maison. Beaucoup de monde passe par ici. Mets-toi à la porte et ne laisse entrer personne ! » La petite fille se mit à la porte tout en brodant. Un pope qui passait par-là tomba amoureux d’elle. Il lui dit en grec : « Quoi de neuf petite chérie ? Comment vas-tu ? »


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Tanto ke l’avló, eya s’avergonsó, las tomó i lo ’ntro. Agora, la bava… le disho : « Mira. No deshes entrar a dingunos aki ! », i este es grego, papas ! Lo entré en kaza, metió la kara ahuera, disho : « Guay ! La bava mia sta viniendo ! No me desha avlar kon dingunos ! Mos va matar ! Agora kualo v’azer ? le disho. Agora te vas a skonder en el almario de la kuzina ! » Lo tomó, avrió el almario de la kuzina, lo entró arientro, i él ay s’asentó. Eya serró la puerta del almario kon yave. Mientres, sta buyendo un havit 2 de agua. Eya se suvió enriva del almario i l’echo l’agua buyendo enriva del papas i lo kimó. Vino la bava, le disho : « Kualo es esto ? » « No demandes ! le disho eya. Pasó un papas, s’izo pezgado ; por fuersa me dio chikolata. Yo no kiria tomar. Entró en kaza, le dishi : Mi bava sta viniendo. Lo serri en l’almario i tumí, l’echí enriva l’agua buyendo i lo kimi ! Agora sta kimado ayá ! » « Bueno izites ! le disho la bava. Mete tino otra vez ke no entre dingunos ! » La bava se fue otra vez a ganar paras. Pasó por ayi otro papas, le disho : « Ke haber, ya kopela ? Na, toma estas chikolatas i déshame entrar… » Le disho eya : « Ven arientro. » Lo entré en kaza, echo las chikolatas, aboltó la kara, le disho : « Guay, mi bava sta viniendo ! Kualo ke aga ? » « A ! disho él. Ande ke me guadre ? » « Ven », disho eya, « tengo un almario (tinia otro almario) »…, i guadró i el otro también ayi. Mientres, l’agua stava buyendo. Eya serró la puerta del almario kon yave i lo kimó i an este. Vino la bava, le disho : « Kualo es esto ? » « Lo ke ize ayer, ize i oy ! » le disho eya. « Bueno izites ! le disho la bava. Siempre mete tino ke no te token ! » « Bueno, bava ! » Al otro dia pasó el treser papas. Eya tinia en kaza très almarios. Lo ke izo ayer, izo i el dia de oy. Metió un havit de aguá a buyir. Lo entré ayi, lo serré.

« Bien !  lui dit-elle. Que viens-tu chercher ici ? » « Tiens, prends ces chocolats et laisse-moi entrer… » Il lui parla tant et tant qu’elle fut prise de honte et le laissa entrer. Pourtant la grand-mère lui avait dit : « Ne laisse entrer personne » et celui-là était en plus un Grec, un pope ! Elle le fit entrer et passant la tête dehors, elle dit : « Pauvre de moi ! Ma grand-mère revient ! Elle ne me laisse parler à personne ! Elle va nous tuer ! Maintenant qu’est ce que je vais faire ? » Alors, elle lui dit : « Vas te cacher dans l’armoire de la cuisine ! » et elle ouvrit l’armoire de la cuisine, le fit entrer, et il s'assit là-dedans. Elle ferma à clé la porte de l’armoire. Pendant ce temps, un récipient d’eau bouillait sur le feu. Elle grimpa au-dessus de l’armoire et jeta l’eau bouillante sur le pope et le brûla. La grand-mère arriva et lui dit : « Qu’est-ce qui se passe ? » « Ah ! Ne me demande pas ! lui dit-elle. Un pope est venu, il était pénible ; il m’a forcée à prendre des chocolats. Je ne voulais pas en prendre. Il est entré dans la maison, je lui ai dit : ma grand-mère vient. Je l’ai enfermé dans l’armoire et je lui ai jeté dessus l’eau bouillante et je l’ai brûlé ! Maintenant il est là tout brûlé. » « Tu as bien fait ! lui dit la grand-mère. Fais à nouveau attention à ce que personne n’entre ! » La grand-mère partit de nouveau gagner de l’argent. Un autre pope vint à passer par-là, il lui dit : « Quoi de neuf, petite chérie ? Tiens, prends ces chocolats et laisse-moi entrer… » Elle lui dit : « Rentre donc à l’intérieur. » Elle le fit entrer, posa les chocolats, tourna la tête et lui dit : « Pauvre de moi, ma grand-mère revient ! Qu’est-ce que je vais faire ? » « Ah ! dit-il, où me cacher ? » « Viens ! dit-elle, j’ai une armoire (elle avait une autre armoire)… », et elle cacha aussi l’autre là-dedans. Pendant ce temps, l’eau bouillait. Elle ferma la porte de l’armoire à clé et brûla également celui-là. La grand-mère revint et lui dit : « Qu’est-ce qui se passe ici ? » « Ce que j’ai fait hier, je l’ai refait aujourd’hui ! » lui dit-elle.

2. havit : en ebreo, baril.

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Portrait d’un pope tiré de l’album de costumes de James Robertson (1856) annoté en français. Épreuve sur papier salé et teintée à l’aquarelle. Collection Pierre de Gigord. Grands Albums. Getty Research Institute.

3. bet-kineset : del ebreo: bet-kneset, sinagoga.

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« Ah ! Me stas kimando ! Ya me kimi ! Ya me kimi ! » Eya no avló nada. Vino la bava, le disho : « Ay se kimó i el treser también ! » Agora la bava disho : « Kualo vamos azer ? Très papazim aki arientro los almarios se van a fider. Vamos a yamar al shammásh del bet-kinéset 3. Es un poko bovo, dizi. Le vamos a dar dos frankos an este, ke los eche a la mar. » La bava lo yamó, le disho : « Ven, papù Moshón, ázeme un plazer ! Te vo pagar… dizi. Tengo un papas ayi… Lo vo meter ariento de un sako. Lo tomas, lo echas en medio de la mar. » El lo tomó, miskén, era bovo, lo metió a la spalda. Era fuerti. Kualo v’azer ? Para ganar dos frankos, lo ‘cho a la mar, leshos, i skapó !

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« Tu as bien fait ! lui dit la grand-mère, prends toujours garde qu’on ne te touche ! » « Bien, grand-mère ! » Un autre jour passa un troisième pope. Il y avait trois armoires dans la maison. Ce qu’elle fit hier, elle le refit aujourd’hui. Elle mit un récipient à bouillir. Elle le fit rentrer dans l’armoire, la ferma. « Ah ! Tu me brûles ! Je me brûle ! Je me brûle ! » Elle, elle n’avait rien. La grand-mère revint et s’exclama : « Ici le troisième s’est brûlé ! » Et elle dit alors : « Qu’allons-nous faire ? Trois popes dans les armoires, cela va sentir mauvais. Nous allons appeler le bedeau de la synagogue. Il est un peu idiot. Nous allons lui donner deux sous pour qu’il les jette à la mer. » La grand-mère le fit appeler et lui dit : « Viens, papy Moshon, fais-moi plaisir ! Je te payerai, dit-elle, j’ai un pope là… Je vais le mettre dans un sac. Tu le prends et tu le jettes en pleine mer. » Le pauvre était idiot, mais il était fort. Il le prit, le mit sur son épaule. Pour gagner deux sous, il le jeta loin dans la mer et qu’on n’en parle plus ! Il retourna chez la grand-mère et lui dit : « Voilà, je l’ai jeté ! » « Mon Dieu, comment ! lui dit la grand-mère. Tu ne l’as pas jeté ! Tiens, il est venu une nouvelle fois à la maison ! Comment l’aurais-tu jeté ? » « Il est venu une autre fois à la maison ? » « Oui ! » « Comment est-il venu ? Je l’ai jeté au loin ! » « Cette fois, jette-le plus loin ! Je vais te donner deux sous ! » Le bedeau dit : « Comment est-ce possible ? » Il était un peu idiot. Ils mirent le second dans un sac. Il le prit, le mit sur son épaule et le porta à la mer. Cette fois il prit une barque, pour l’emporter plus loin. Il arrive à l’endroit, il le jette « plouf ! ». Il tourna la tête pour voir s’il ne revenait pas. Il regarda bien : cette fois il ne reviendra pas ! Une nouvelle fois il alla chez la grand-mère. « Donne-moi les deux sous. Je l’ai jeté plus loin cette fois-ci ! »


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Tornó, le disho a la bava : « Ya lo ‘chi ! » « Addió-dio ! » le dizi la bava, « No lo ‘chates ! Ná, vino otra vez en kaza ! Komo lo ‘chates ? » « Vino otra vez en kaza ? » « Si ! » « Komo vino ? Yo lo ‘chi leshos ! » « Agora échalo mas leshos ! Te v’a dar dos frankos ! » Este disho : « Komo viene a ser ? » Era un poko bovo. Lo metieron en un sako i al sigundo. Tomó él, se lo metió a la spalda lo yevó a la mar. Esta vez tomó una barka, para yevarlo mas leshos. Se fue ayi, chak ! lo ‘cho. Aboltó la kara a ver komo va vinir de ayi. Sta mirando : agora no va vinir atrás ! Otr’una vez se fue ande la bava : « Dame los dos frankos. Lo ‘chi agora mas leshos ! » « Addio, sos torpe tu ! No lo ‘chates. Mira, aki sta ! » « Komo viene a ser ? Yo lo ‘chi muncho leshos ! » « Na, tómalo, mételo al sako i yévatelo. Después te vo dar los dos frankos » le disho la bava. El shammásh tomó el treser papas, se lo metió a la spalda, se lo yevó leshos leshos i lo ‘cho. I sta aboltando la kara para ver por ande sta tornando. Vido ke dingunos no sta tornando. Ensupitó vido un vapor i en el vapor un papas mizmo kom’an él. « Ah, ijo d’un mamzer ! disho. Tu te stas tornando ? ! » Fue al vapor, lo tomó del garón, le disho : « Yalla, tu me stas aziendo bezer 4 ! », i, bivo bivo lo ‘cho a la mar. Después se fue ande la bava, le dizi : « Ya lo vidi komo stava tornando i lo ‘chi a la mar ! » « Bueno ! En lugar de très se izieron kuatro ! » « Kualo kuatro ? » « Kuatro papazim matates, « le disho la bava, « i los echates a la mar ! » « Tu me dishitis k’es uno ! » « Si, eran uno, ma s’izieron kuatro ! » le disho la bava i le dio los dos frankos.

« Quoi ? Tu es borné toi ! Tu ne l’as pas jeté ! Regarde, il est ici ! » « Comment est-ce possible ? Je l’ai jeté très loin ! » « Tiens, prends-le, mets-le dans le sac et emporte-le. Ensuite je te donnerai les deux sous » lui dit la grandmère. Le bedeau prit le troisième pope, le mit sur son épaule, l’emporta très, très loin et le jeta. Et il tourna la tête pour voir par où il reviendrait. Il vit que personne ne revenait. Tout à coup, il vit un bateau et sur le bateau un pope comme celui qu’il venait de jeter. « Ah, satané pope ! dit-il, te voilà de retour ! » Il monta sur le bateau, le prit à la gorge et lui dit : « Allez ! Tu me fais tourner en bourrique ! » et il le jeta à la mer tout vivant. Ensuite il se rendit chez la grand-mère et lui dit : « Je l’ai vu revenir et je l’ai jeté à la mer ! » « Bon ! Au lieu de trois cela fait quatre ! » « Hein ? Quoi ? Comment quatre !? » « Tu as tué quatre popes, lui dit la grand-mère, et tu les as jetés à la mer ! » « Tu m’avais dit que c’était un ! » « Oui, ils étaient un et sont devenus quatre ! » lui dit la grand-mère en lui donnant deux sous.

4. tu me stas aziendo bezer : (en turko : bezer, enfasio) tu me stas enfasiando, i me stas aziendo la muerte .

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| PARA MELDAR

Para Meldar Le sel des larmes est parfois doux

Joëlle Tiano-Moussafir Éditions Zinadi, 2018 ISBN 978-2-84859-184-1

« Qui suis-je ? ». Cette interrogation placée en exergue de l’un des chapitres est la clé de l’ouvrage de Joëlle Tiano-Moussafir. Tout commence dans les dernières années du XIX e siècle dans un village du Tras-os-Montes au nord-est du Portugal. Castelo das Fontes est un village paisible et ensoleillé sur le versant méridional de la montagne. Mais, de l’autre côté de la Serra da Estrela, sur son versant nord, Altas Pedras est un village sombre ou, plus exactement, un double village : en bas l’aldeia de baixo, le « bas-village » aux maisons de granit, d’allure plutôt bonhomme ; un peu plus haut, l’aldeia de cima, le « village du haut » où des cavernes troglodytes sont creusées dans une barre de calcaire. Les ancêtres de ceux qui vivent dans ces grottes s’y sont réfugiés plusieurs siècles auparavant pour échapper à l’Inquisition. Apparemment catholiques, ils respectent par une célébration secrète, fervente, mais maladroite, les fêtes et les rites de leurs arrière arrière arrière-grands-parents. Les mariages consanguins ont produit des enfants malformés, aux traits grotesques. À Castelo das Fontes officie le Padre Pinto. Stupéfaction : un jour de la fin de l’été 1896, le

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curé a disparu ; les cloches des vêpres ne sonnent plus, les vases de l’église ont été garnis de branches de genêt ; la burette des huiles saintes et la coupe de l’eucharistie ne sont plus à leur place ; dans la réserve, il manque un pain de cinq livres, trois fromages de chèvre et deux poignées d’amandes. Que s’est-il passé ? C’est un pâtre, revenant de transhumance, qui raconte qu’à la fin du mois de juin, il a croisé le Padre Pinto en grande conversation avec un homme sombre, un habitant d’Altas Pedras. Cet homme s’appelle Ephraïm Pinto, Pinto comme le Padre Pinto. Il est un peu simple d’esprit comme beaucoup d’habitants d’Altas Pedras : on le surnomme Ephraïm l’Obscurci. Mais c’est un habile cordonnier ; « que ferions-nous sans nos pieds ? » répète-t-il souvent ; on le surnomme donc aussi « sans nos pieds ». Ephraïm a découvert dans un vieux journal qu’Altas Pedras n’est pas le seul îlot de rescapés de l’Inquisition ; ses habitants ne sont pas les seuls survivants de leur peuple. Ephraïm décide de partir à la rencontre de ce peuple. C’est alors qu’il rencontre le Padre Pinto, revenant d’une visite à une femme en couches. « Pinto, tu t’appelles Pinto comme moi, tu es donc un descendant de Juifs comme moi. » Un gouffre s’ouvre sous les pieds du Padre Pinto. Ainsi, il descend de ceux qui n’avaient pas reconnu la nature divine du Christ, avaient placé la couronne d’épines sur sa tête, l’avaient fouetté, crucifié. Pourquoi son père ne lui en avait-il rien dit ? Le savait-il lui-même ? Le Padre Pinto ne voit qu’une seule solution à son malaise, à sa honte : fuir, fuir l’horrible vérité. Il quitte son église, marche vers le sud et, dans un port de l’Algarve


PARA MELDAR |

s’embarque clandestinement vers les îles du Cap Vert et, après une traversée agitée, arrive à Porto Novo, le port de Santo Antão, l’île la plus occidentale de l’archipel. Voici qu’apparaît le troisième personnage du livre, Artemisia. Elle est la petite-fille de l’un des meneurs de la révolte des esclaves de 1835, passé par les armes avec ses compagnons. Elle est née esclave et avait trois ans lorsque l’esclavage a été aboli en 1878. Elle se sent néanmoins prisonnière de cette terre où ses parents travaillent durement pour cultiver les quelques patates douces, le peu de manioc et d’ignames nécessaires à leur subsistance. Elle n’a qu’une idée : fuir, partir dans la montagne, y trouver la liberté et la sérénité. À Santo Antão, le Padre Pinto s’installe, non près de la côte, mais dans la montagne. Il se construit une cabane puis une maison en pierres. Il cache d’abord son identité de prêtre avant de se surprendre à bénir un agonisant ; dès lors, comme au Portugal, on l’appelle Padre Pinto et non senhor Joaquim. Il a besoin de quelqu’un pour prendre soin de sa maison et de son linge. On lui adresse Artemisia. Il lui faut un certain temps pour remarquer la grâce des mouvements de la jeune femme et la beauté de son corps. Un enfant naîtra, puis trois autres. Ephraïm l’Obscurci, quant à lui, a poursuivi sa marche. Il a admiré Tolède sans savoir que Santa Maria la Blanca et El Transito ont été autrefois des synagogues. Il est arrivé à Bâle le 29 août 1897, le jour même où s’ouvrait le premier Congrès sioniste. Il a traversé Salonique où il a appris que la majorité de la population y était juive. Il a découvert Istanbul. Il s’installe finalement à Jérusalem dans le vieux quartier juif. Symboliquement, à force de pluie et de fatigue, son vêtement noir est devenu blanc. À Santo Antão, le Padre Pinto reçoit un jour un livre écrit en curieux caractères carrés qu’il n’arrive pas à déchiffrer. Faisant le tour de l’île, il découvre un village nommé Sinagoga. Dans le cimetière proche, il voit les mêmes caractères sur les pierres tombales. Sur l’une d’entre elles, quatre

lettres peï, noun, tav, vav et leur translittération PNTO, Pinto. « Oui, lui dit son guide, les bûchers de l’Inquisition ont brûlé des centaines d’hommes et de femmes qui ne voulaient pas abjurer leur foi. Leurs enfants, arrachés à leurs parents, ont été débarqués ici. Les quelques adultes qui les accompagnaient ont créé de petits oratoires. Dispersés dans l’archipel, ils se sont mêlés à nous, les esclaves. Ils sont en nous, dans notre sang et notre chair. » Les trois personnages du livre de Joëlle TianoMoussafir ont un point commun : il leur faut fuir pour se trouver. Artemisia quitte le milieu oppressant de son enfance pour s’épanouir libre, heureuse en femme et en mère. Le Padre Pinto et Ephraïm sont l’un et l’autre des marranes, mais ils n’évoluent pas de la même manière. Ephraïm traverse toute l’Europe pour rejoindre à Jérusalem les Juifs qui n’ont pas cessé d’y résider malgré les invasions successives ; il retrouve les prières et les rites de ses ancêtres. Le Padre Pinto a enfin accepté son identité marrane ; il ne se rapproche pas de la religion juive de ses ancêtres ; il reste catholique et prêtre, confesse, absous, donne l’extrême onction ; toutefois c’est un catholicisme adapté, moins strict que celui qu’on lui a enseigné, car il a découvert l’épanouissement de l’amour physique et de la paternité ; sa double identité, acceptée, le rend serein et heureux. Très documenté, précis dans les dates et la description des lieux, le livre est écrit dans un style simple, facile à lire, merveilleusement poétique, décrivant avec bonheur la nature et les hommes. C’est aussi une leçon de vie : connais-toi toi-même d’abord, gnotis eauton comme ont dit les auteurs grecs ; puis, accepte-toi ; c’est ainsi que tu trouveras la sérénité.

Henri Nahum

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Marchands de thĂŠ. Pascal Sebah photographe. Constantinople (1856-1879). Collection Pierre de Gigord. SĂŠrie V. Getty Research Institute.


Las komidas de las nonas BURREKITAS I PASTELIKOS

PETITS CHAUSSONS ET PETITS PÂTÉS

Masa – Ingredientes – ¼ de vazo de azeyte – ¼ de vazo de agua yelada – 1 vazo de arina

Preparasión 1. Se aze la masa. 2. Se desha repozar por media ora, i se finye. 3. Se azen balikas, ke se pasan en un poko de arina. 4. Para azer burrekas, se avre la fila i se kortan redondikos kon una kupa ancha. 5. Para azer pastelikos, se kortan redondikos de dos mizuras, para azer vazikos i kapakitos de masa. 6. Se inchen de gomo i se serran, las burrekas al derredor, i los pastelikos kon los kapakitos. 7. Se sfrandjan kon kuchiyo al derredor de la serradura. 8.Se kozen al orno a 180° por kaje 30 minutos, asta ke toman una kolor dorada.

Gomo para burrekas – patatas buyidas i ahajadas – 3-4 guevos – 100 gramos de feta (kezo salado) a pedazikos – 1 ½ vazo de parmezán rayido (kezo duro semisalado) – Sal (a gusto) Se meskla todo endjuntos.

Pastelikos de handrajo – 1 berendjena kortada a revanadas, metida en agua i sal i skurrida – 2 tomates grandes kortados a pedazikos – 1 diente de ajo majado – Sal (a gusto)

Se koze todo endjuntos, adjustando un poko de agua, asta ke no kedan mas líkidos.

Pastelikos de karne – 500 gramos de karne molida frita en azeyte – 1 sevoya pikada frita kon la karne – 1 masiko de prishil pikado – 2 guevos duros rayidos – Sal i pimienta (a gusto) Se meskla todo endjuntos. Recette de Rhodes transmise par Jacqueline Ben-Atar en 1988 in Matilda Koen Sarano Guizar kon gozo (Editorial S. Zack, Jérusalem, 2010).

Photographie de Marc Hoberman.

Ingrédients pour la pâte – ¼ de verre d’huile – ¼ de verre d’eau froide – 1 verre de farine Préparation 1. F  aire la pâte. 2. Laisser reposer une demi-heure et pétrir. 3. Former des petites boules et les enrober d’un peu de farine. 4. Pour faire des borekas, étaler la pâte et découper en cercles avec une grande tasse. 5. Pour faire des petits pâtés, on découpe la pâte en deux cercles de taille différente pour former une coupelle et un couvercle en pâte. 6. Remplir de farce et fermer, les borekas sur les bords et les pâtés avec le couvercle. 7. Créneler avec le couteau les bords. 8. Cuire au four à 180° près de 30 minutes, jusqu’à ce qu’ils prennent une couleur dorée.

Farce pour les borekas – 5 pommes de terre bouillies et écrasées – 3-4 œufs – 100 g. de feta en petits morceaux – 1 ½ verre de parmesan râpé – sel (selon le goût) Tout mélanger. Farce pour les petits pâtés – 1 aubergine coupée en tranches, plongée dans l’eau, le sel puis essorée – 2 grosses tomates coupées en morceaux – 1 gousse d’ail pilée – sel (selon le goût) Cuire tous les ingrédients ensemble, en ajoutant un peu d’eau, jusqu’à ce que ne reste plus de liquide. Petits pâtés à la viande – 500 g. de viande hachée frite dans l’huile – 1 oignon haché frit avec la viande – 1 bouquet de persil haché – 2 œufs durs râpés – sel et du poivre selon le goût Tout mélanger.


Directrice de la publication Jenny Laneurie Fresco Rédacteur en chef François Azar Ont participé à ce numéro Laurence Abensur Hazan, Michel Arié, François Azar, Matilda Coen-Sarano, Bella Cohen Clougher, Camille Cohen, Corinne Deunailles, Doğa Filiz Subaşi, Enrico Isacco, Jenny Laneurie Fresco, Henri Nahum, Carlos Yebra López. Conception graphique Sophie Blum Image de couverture Trois générations sépharades réunies : Daniel Azar, né en 1847 à Smyrne, bijoutier et son épouse Zafira, née Campeas vers 1858 posant à côté de leur beau-fils Albert Albagli, bijoutier, mari de Victoria née Azar. De part et d'autre, les deux filles d'Albert et de Victoria, Juliette la cadette et Ketty, l'ainée. Le Caire vers 1920. Collection Azar. Photothèque sépharade Enrico Isacco. Impression Caen Repro Parc Athéna 8, rue Ferdinand Buisson 14 280 Saint-Contest ISSN 2259-3225 Abonnement (France et étranger) 1 an, 4 numéros : 40€ Siège social et administratif MVAC 5, rue Perrée 75003 Paris akiestamos.aals@yahoo.fr Tel : 06 98 52 15 15 www.sefaradinfo.org www.lalettresepharade.fr Association Loi 1901 sans but lucratif n° CNIL 617630 Siret 48260473300030 Janvier 2019 Tirage : 950 exemplaires Numéro CPPAP : 0319 G 93677

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Kaminando i Avlando n°29  

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