“Quand l’humanité vit une tragédie, l’art est une ancre, un totem, un baume et une boussole”

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PAROLES DE CONFINÉS AU TEMPS DU CORONAVIRUS

“   QUAND

L’HUMANITÉ VIT UNE TRAGÉDIE, L’ART EST UNE ANCRE, UN TOTEM, UN BAUME ET UNE BOUSSOLE ” FRANÇOIS BLANC

Fondateur de Communic’Art



PAROLES DE CONFINÉS AU TEMPS DU CORONAVIRUS



“ QUAND L’HUMANITÉ VIT UNE TRAGÉDIE, L’ART EST UNE ANCRE, UN TOTEM, UN BAUME ET UNE BOUSSOLE” FRANÇOIS BLANC


“ L’ART NE PEUT PAS TOUT, MAIS RIEN N’EST POSSIBLE SANS ART” AVANT-PROPOS PAR FRANÇOIS BLANC

Les professionnels de la culture, se sachant en grand péril sous le double effet du blocage immédiat des déplacements et de la crise économique à venir, se devaient de réagir en commençant par maintenir et entretenir les liens. Parler à ses équipes, s’adresser à ses clients, veiller à la santé des uns et des autres, pour moi, pour Communic’Art, il n’y avait pas d’autre réponse possible à l’inquiétude partagée.

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Communiquer vite, parler fort, c’est aussi ce que nous avons conseillé. Artistes, galeristes, médias, lieux d’exposition : il fallait que chacun revienne à l’essentiel et affirme sa volonté de remplir sa mission, de faire son métier avec les outils appropriés, en s’adaptant au nouvel environnement géopolitique, économique et tout simplement humain. Poser les bonnes questions, fixer ensemble une nouvelle stratégie et trouver les mots justes pour la faire partager, c’est la fonction de l’agence Communic’Art que j’ai fondée en 2004 pour conseiller les professionnels du monde de la culture, de l’art du design et de l’architecture. Fort d’une vingtaine de spécialistes, femmes et hommes, fidèles du premier jour, expérimentés ou en début de carrière, solidaires et attentionnés, nous ne nous sommes pas dérobés. Au-delà du conseil, notre investissement

PARLER À SES ÉQUIPES, S’ADRESSER À SES CLIENTS, VEILLER À LA SANTÉ DES UNS ET DES AUTRES : POUR COMMUNIC’ART, IL N’Y AVAIT PAS D’AUTRE RÉPONSE POSSIBLE À L’INQUIÉTUDE PARTAGÉE

ancien sur les réseaux sociaux a permis d’offrir à nos clients une visibilité immédiate et puissante. Sans attendre d’éventuels soutiens des pouvoirs publics, nous avons pu mettre des années de savoir-faire numérique au service d’acteurs parfois réticents à les utiliser.

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Un nouveau modèle économique reste à inventer, mais il n’est pas interdit d’observer, par exemple, que certaines foires offrent une pertinence nouvelle quand d’autres rêvent de prolonger leur hégémonie hors du temps. Certains galeristes revoient leur programmation, d’autres pas. Certains artistes se préoccupent de leur visibilité, d’autres s’isolent. Certains musées produisent des contenus en ligne originaux quand d’autres se contentent de recycler l’existant. La presse de qualité, dépassant son découragement, engrange des abonnements numériques et retrouve l’envie d’informer. Elle nous aide à comprendre le nouvel écosystème du monde de l’art. Ses décryptages sont précieux. Il faut la soutenir. Les premiers enseignements du confinement serviront pour mettre en œuvre les utopies du monde d’après. Avec ce recueil de paroles de confinés publiées sur le « blog

ARTISTES, GALERISTES, MÉDIAS, LIEUX D’EXPOSITION : IL FALLAIT QUE CHACUN REVIENNE À L’ESSENTIEL ET AFFIRME SA VOLONTÉ DE FAIRE SON MÉTIER

Art 360 by Communic’Art », je vous livre une somme d’expériences et de choses vues. Pour anticiper et rebondir. Vite, fort et ensemble. Tirer les grandes leçons de la crise du Covid-19, chacun s’y

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essaye et c’est naturel. Dans le secteur de la culture, l’envie est grande d’annoncer un monde d’après plus littéraire, plus musical, plus cinématographique, bref, plus créatif… Hélas, downloader Proust, zoomer sur La Joconde et chater avec des artistes contemporains confi-

PUBLIÉES SUR LE « BLOG ART 360 BY COMMUNIC’ART », JE VOUS LIVRE UNE SOMME D’EXPÉRIENCES ET DE CHOSES VUES. POUR ANTICIPER ET REBONDIR. VITE, FORT ET ENSEMBLE

nés dans leur atelier, ne sera pas le nouveau standard, sauf à revoir de fond en comble l’économie de la culture. L’espoir, pour autant, est une nécessité vitale. Pour chaque pays, et tout particulièrement pour la France, qui compte tant sur ce plan aux yeux du monde, il est essentiel de préserver le prestige et le rayonnement de ses musées, de fortifier ses artistes, de développer la circulation des œuvres. Pour se projeter au-delà du déconfinement, le monde de la Culture doit revenir à

son essence, c’est-à-dire favoriser le partage des œuvres d’art. Lorsque la tragédie frappe l’humanité, l’art est une ancre, un totem, un baume et une boussole. L’art et la culture aident l’éprouvé à se tenir debout et invite les individus et les peuples à s’unir, dépassant ainsi l’urgence des besoins vitaux et le chacun pour soi. L’art ne peut pas tout, mais rien n’est possible sans art.

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« … la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté […]. Dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier. » La Peste, Albert Camus

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“ QUAND L’HUMANITÉ VIT UNE TRAGÉDIE, L’ART EST UNE ANCRE, UN TOTEM, UN BAUME ET UNE BOUSSOLE”

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FRANÇOIS BLANC, FONDATEUR DE COMMUNIC’ART

PROPOS RECUEILLIS PAR DANIEL BERNARD

— Professionnel de la communication depuis 30 ans, conseil d’artistes, de galeristes, de grands groupes de presse et d’institutions emblématiques de la mondialisation de la culture, vous êtes bien placé pour observer que la crise n’épargne personne. Quel a été votre premier réflexe en découvrant l’ampleur de la crise à venir ? — François Blanc. Comme pour presque tout le monde, le coronavirus a été un choc pour moi et pour toute l’équipe de Communic’Art, l’agence que j’ai fondée en 2004 pour conseiller les acteurs du monde de la culture, de l’art, du design et de l’architecture. Bill Gates, dans un TED Talk lumineux, avait anticipé dès 2015 un monde ébranlé par une pandémie. Soyons honnêtes : dans le flot d’informations que je reçois et analyse, j’avais, comme beaucoup, négligé cet avertissement ! Communiquer, c’est nouer des liens. En tant que fondateur de Communic’Art, j’avais la responsabilité de maintenir les liens au sein

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UNIS PAR CET ÉVÉNEMENT INÉDIT, NOUS AVIONS UN DEVOIR DE SOLIDARITÉ ENVERS NOS CLIENTS POUR LEUR OFFRIR LE LIEN D’HUMANITÉ DONT ILS ONT BESOIN

de mon équipe. La priorité, face au virus, était de mettre chacun à l’abri. Physiquement et matériellement. Dans le même temps, il s’agissait de parler vite et fort. À l’échelle de notre agence, il fallait réaffirmer les fondamentaux : chez Communic’Art, chaque membre de l’équipe est considéré autant comme une personne que pour son apport à la communauté.

Et puis il a fallu aussitôt tracer une perspective : unis par cet événement inédit, nous avions un devoir de solidarité envers nos clients pour leur offrir le lien d’humanité dont ils ont besoin, eux aussi. — Parler vite et fort, c’était aussi le conseil que vous avez délivré à vos clients ? — F. B. Avant de faire face au blast économique de la pandémie, j’ai ressenti le besoin de prendre des nouvelles des personnes avec lesquelles je travaille, parfois depuis de longues années. Mes clients ou anciens clients sont pour la plupart, tout simplement et avant tout, des proches. Ensuite, effectivement, j’ai recommandé à tous d’exprimer tout de suite un message de mobilisation. La confiance est un fil de soie. Quand les mesures exceptionnelles de confinement sectionnent les liens physiques, ce fil de soie de la confiance est une ligne de vie qu’il faut protéger pour traverser l’épreuve ensemble et en sortir grandis. L’urgence était de s’exprimer, d’échanger et de sauvegarder le lien.

— Parler, s’exprimer, échanger, d’accord, mais comment être sûr de se faire entendre, de maximiser les chances ?

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— F. B. Il faut savoir répondre à l’émotion, pour ne pas qu’elle vous submerge, réagir vite et parler fort pour être entendu. Dès le lundi 16 mars, nous avons augmenté la visibilité de nos clients, galeries et institutions, en sponsorisant massivement les posts, en développant des plans d’actions et de communication dédiés, avec le soutien de nos équipes conseil et techniques. Relations presse, Internet, réseaux sociaux, plans médias sont indissociables. Nous avons inscrit ces démarches dans la durée. L’effet a été immédiatement mesurable : chacun a pu renforcer ses liens commerciaux et d’influence, élargir ses communautés, continuer son métier, construire des projets, s’adapter au fil des événements, et le faire savoir ! — Beaucoup d’entreprises se sont bornées à dire à leurs clients qu’elles avaient organisé le télétravail. Était-ce suffisant ? — F. B. Organiser le télétravail, c’est bien, mais cela ne sert à rien si les objectifs de travail ne sont pas immédiatement redéfinis et réaffirmés, pour être partagés en interne comme en externe. Artistes, galeristes, centres d’art, musées, fondations, foires, journalistes et médias devaient réaffirmer leur identité et leur utilité. Pour paraphraser Camus, « la seule façon de lutter contre la peste […]. Dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier ». Ce coup de frein n’affecte pas la raison d’être de chaque métier, au contraire !

IL FAUT SAVOIR RÉPONDRE À L’ÉMOTION, POUR NE PAS QU’ELLE VOUS SUBMERGE, RÉAGIR VITE ET PARLER FORT POUR ÊTRE ENTENDU

Autrement dit, la crise remet en cause des habitudes de travail, mais pas le sens du métier. Un galeriste doit continuer à entourer ses artistes et à échanger avec ses collectionneurs. Un directeur de musée, fût-il privé de ses visiteurs, reste un chef d’équipe qui doit

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assumer son rôle d’encadrement. Sa fonction l’oblige à réinventer son métier parce qu’il est plus que jamais attendu comme passeur de culture. Même si l’on n’a pas toutes les réponses, j’ai conseillé à chacun de se tenir debout, avec ce message simple et très opérationnel : je suis à mon poste, je ne me dérobe pas, comptez sur moi et je vous informerai au plus vite de notre nouvelle manière de travailler ensemble. Les outils et les moyens de la communication sont-ils indissociables de la vision, de la stratégie à déployer, en vous adaptant bien entendu à la taille et aux ambitions de vos clients ? — F. B. À l’origine de la fondation de Com-

LA CRISE REMET EN CAUSE DES HABITUDES DE TRAVAIL, MAIS PAS LE SENS DU MÉTIER. UN GALERISTE DOIT CONTINUER À ENTOURER SES ARTISTES ET À ÉCHANGER AVEC SES COLLECTIONNEURS

munic’Art, en 2004, j’avais pour conviction qu’une même structure devait pouvoir répondre aux besoins par une stratégie de communication prolongée par la maîtrise des applicatifs. À partir d’un conseil personnalisé, nous déployons relations presse, construction et animation d’écosystèmes de réseaux sociaux, édition et diffusion de catalogues et de monographies, avec toujours une dimension internationale. Pour chaque client, il s’agit pour moi de penser globalement sa notoriété à partir de son identité, en étant agile sur les technologies de l’information, avec une expression cohérente dans tous les compartiments de jeux. Préparé à ces mutations, chacun à Communic’Art est à son poste, sans défection et sans relâche, conseillant et agissant. C’est la clé des liens de confiance mutuelle avec nos clients.

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Dans le secteur de l’art, la substitution par le virtuel du physique, entravé, s’est traduite par une ruée vers Internet et les réseaux sociaux. Au vu de l’expérience d’Art Basel Hong Kong, était-ce le bon réflexe ? — F. B. Art Basel a eu raison d’offrir aux galeristes une viewing room se substituant à la foire annulée à Hong Kong. Qu’aurait-on dit si elle ne l’avait pas fait ? Même si les résultats n’ont pas été à la hauteur des attentes, faute d’effet immersif notamment, l’expérience a permis de vérifier qu’un outil, fût-il moderne, ne suffit pas. Quelle que soit la puissance de l’émetteur, il faut en même temps et l’outil et le sens. Une vitrine numérique est comme une vitrine physique, elle doit être personnalisée. La formule gagnante, ce sont des moyens sophistiqués au service d’une stratégie simple et claire. L’occasion a été manquée de faire l’expérience d’une foire virtuelle et de démontrer qu’elle peut peser beaucoup plus lourd que la somme des présentations individuelles standardisées. Mais tout cela s’améliore déjà.

UNE VITRINE NUMÉRIQUE EST COMME UNE VITRINE PHYSIQUE, ELLE DOIT ÊTRE PERSONNALISÉE

Alors, quelle est la valeur réelle du numérique pour le monde de l’art ? Qu’en est-il, à votre avis, de la question de l’expérience de l’œuvre ? — F. B. En ouvrant nos fenêtres ou dans les rues soudain désertes et silencieuses, nous

avions l’impression que le temps s’était arrêté, mais c’est pour beaucoup les déplacements dits « inutiles » qui avaient cessé ! Eh bien, selon moi, le coup de frein, c’est le moment idéal pour… accélérer ! Les acteurs qui avaient pris de l’avance sur la digitalisation sont confortés : ils ont pu immédiatement basculer leur communication vers le numérique. Pour les autres, qui n’aiment rien d’autre que de

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« L’œuvre d’art, un arrêt du temps. » Pierre Bonnard

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caresser leurs habitudes et se méfient instinctivement de ceux qui maîtrisent une technique qui leur échappe, cette crise offre sans doute une « nouvelle chance ». Inutile d’être geek pour admettre que les moyens technologiques ne sont pas des substituts à l’expérience physique d’une œuvre, mais une invitation à venir, le moment venu,

LA SITUATION EMPORTE LES RÉTICENCES QUI SUBSISTAIENT SUR UNE MUTATION ETHNOLOGIQUE ET CIVILISATIONNELLE BIEN PLUS QUE SIMPLEMENT TECHNOLOGIQUE

rencontrer un artiste, visiter une galerie, un musée, une fondation. Si Facebook reprend de la vigueur aujourd’hui après un léger déclin, c’est que les membres partagent avec leurs amis non seulement des vidéos et des blagues, mais aussi des articles ou des opinions jugés importants. Du sens au-delà de l’image et de l’ego… Comme le piano, comme le bronze, le numérique n’impose pas le message mais lui donne

une forme, sans cesse réinventée. J’en veux pour preuve l’importance croissante du texte sur Instagram, que certains présentaient comme le « réseau des images ». Pour vous, la crise est incontestablement un moment privilégié pour accélérer la mise en œuvre de changements dans la façon de travailler qui étaient inéluctables autant que nécessaires mais toujours retardés ? — F. B. L’épidémie est un désastre humain, mais la crise, en soi, est un accélérateur d’innovation. Je le constate au quotidien dans mes échanges : la crise est un lab, un accélérateur de transformation. La situation emporte les réticences qui subsistaient sur une mutation ethnologique et civilisationnelle bien plus que simplement technologique.

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Le numérique, comme toute chose, peut et doit être pensé pour servir au mieux les artistes, les œuvres, la diffusion et la compréhension de l’art. Parmi les destinataires d’un message digital, il se trouvera toujours des personnes pour considérer qu’elles en ont eu assez, mais celles qui y découvriront quelque chose qu’elles ignoraient n’auront qu’une envie : en savoir plus, venir voir « en vrai » et faire leur propre expérience ! De longue date, Communic’Art a travaillé son audience sur Facebook, Twitter, Instagram et LinkedIn et mis cette puissance au service de ses clients. Il n’y a pas un ancien monde et un nouveau monde, qui seraient en concurrence, mais plutôt une complémentarité des moyens au service des mêmes buts. La bonne nouvelle de cette crise, c’est que l’audience des réseaux sociaux et celle de la presse ont progressé ensemble. On va enfin pouvoir tourner la page d’un débat creux entre numérique et physique pour proposer des stratégies de communication qui marchent sur leurs deux pieds. Qu’en est-il de la presse « art » ? Que va-til advenir de tous ces titres, notamment ceux qui doivent résoudre le défi de la distribution papier ? La crise accélère-t-elle la course à l’abîme ? — F. B. Le crash des revenus publicitaires est un drame, mais j’observe toutefois que le besoin d’informations fiables renforce les

IL N’Y A PAS UN ANCIEN MONDE ET UN NOUVEAU MONDE, QUI SERAIENT EN CONCURRENCE, MAIS PLUTÔT UNE COMPLÉMENTARITÉ DES MOYENS AU SERVICE DES MÊMES BUTS

marques de presse déjà puissantes. Le rôle de la presse est plus important que jamais. Les grandes marques de presse du monde de l’art, tout comme les quotidiens

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et les news, sont garantes de la qualité des informations. Leurs articles sont particulièrement suivis, lus et partagés. Voyez la progression des abonnements numériques ! Toutes les rédactions se sont mises à travailler autrement, sans respecter les frontières stupides entre vidéos, podcasts, posts Instagram, etc.

ON VA ENFIN POUVOIR TOURNER LA PAGE D’UN DÉBAT CREUX ENTRE NUMÉRIQUE ET PHYSIQUE POUR PROPOSER DES STRATÉGIES DE COMMUNICATION QUI MARCHENT SUR LEURS DEUX PIEDS

C’est maintenant qu’il faut les soutenir, d’un point de vue publicitaire, capitalistique et réglementaire. La presse et les journalistes participent de la reconstruction à l’œuvre dans le monde de l’art par ce qu’ils en sont le reflet, et leurs analyses servent d’appui pour penser l’avenir. Nous recommandons à nos clients de soutenir la presse en continuant d’être annonceurs et visibles, dans leurs pages et sur les écrans.

Le monde de l’art semble pris de panique : les foires s’interrogent sur leur pérennité, les musées prévoient une hécatombe, la presse artistique craint d’être anéantie, sans parler des galeries qui communiquent déjà sur leurs pertes ! Croyez-vous en une année zéro de l’art ? — F. B. Je ne suis pas mieux armé que d’autres pour prévoir, mais j’observe en essayant de garder mon sang-froid. Je remarque la réaction des galeries puissantes comme David Zwirner, Pace, Hauser & Wirth ou la galerie Templon. Elles étaient les mieux structurées pour réagir et commencent à imposer des schémas, alors que les habitudes, les rites, le business model et la notion de valeur sont temporairement ou plus durablement chamboulés.

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Or les outils d’aujourd’hui ont ceci d’extraordinaire que même un simple individu peut s’adresser au monde. La puissance de feu d’un troll est aussi à la portée d’un artiste fier de son travail, d’un galeriste qui croit en sa cohérence, d’une fondation riche d’un fort tempérament, d’un musée à la mission de conservation et de diffusion d’un savoir ! Tous les outils, sont incroyablement accessibles, peu chers et permettent le « be local, act global ». Des acteurs agiles comme la galerie Christian Berst Art brut à Paris ou la galerie Cécile Fakhoury depuis Abidjan et Dakar, les galeries Loeve&Co ou Christophe Gaillard, à leur échelle, savent susciter l’intérêt par leurs nouvelles manières de travailler, de continuer de s’adresser aux collectionneurs et leur donner envie d’acheter des œuvres d’artistes qu’ils ont toujours défendus. Dans les périodes de crise naissent les idées neuves. L’audace sera payante, pour les méga-galeries comme pour les autres. J’ajoute que, de même qu’il n’y a pas de galerie sans artiste, il ne peut y avoir de méga-galerie sans cet extraordinaire tissu de galeries

DANS LES PÉRIODES DE CRISE NAISSENT LES IDÉES NEUVES. L’AUDACE SERA PAYANTE, POUR LES MÉGA-GALERIES COMME POUR LES AUTRES

toujours sur le fil d’une économie précaire, mais passionnées, habitées du feu de la découverte. Croyez-vous à l’effondrement du système des grandes foires ? — F. B. Les méga-foires ne sont plus en position d’imposer leur schéma commercial dans la période d’argent rare et de

transports limités qui s’ouvre. Le marché a l’opportunité de revenir à l’étiage de ce qui est réellement nécessaire sur le plan de la création artistique. De même, les galeries qui survivront sont celles qui sauront se rendre

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« L’art ne peut pas être moderne, l’art est éternel. » Egon Schiele

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économiquement indispensables aux artistes et pertinentes aux collectionneurs. C’est un marché et les lois de marché sont immuables : adapter l’offre à la demande ou bien créer de la demande et la servir. Quand elles seront mécaniquement rendues à nouveau possibles par les échanges internationaux, on s’apercevra que ces grandes foires auront été en partie disruptées par les moyens électroniques,

IL N’EST PAS QUESTION DE S’INTERDIRE DE RAYONNER À L’ÉCHELLE DU MONDE, DE CONQUÉRIR DES MARCHÉS À PARTIR DE SON FIEF, MAIS TOUT SIMPLEMENT DE DISSIPER LES ILLUSIONS D’UN MARCHÉ HORS-SOL !

par des foires plus locales et proches des artistes et des collectionneurs. Pour les galeries, en France comme ailleurs, c’est l’occasion de reprendre le contrôle de leur marché : échanger avec les collectionneurs, comprendre leurs attentes, repérer les artistes et les promouvoir. De ce point de vue, une foire/salon comme Galeristes, fondée par Stéphane Corréard, est intéressante à observer parce qu’elle joue le rôle d’une pépinière : elle aide à grandir ! Des

foires thématiques africaine, Art brut, arts premiers ou autres, sont pertinentes dans leur domaine. Mais les opérateurs de formats internationaux, tels que nous les connaissons, sont face à une période de réflexion approfondie sur le plan économique et événementiel pour des solutions et des formes qui devront innover pour sortir de façon durable de cette crise. Que les choses soient claires : il n’est pas question de s’interdire de rayonner à l’échelle du monde, de conquérir des marchés à partir de son fief, mais tout simplement de dissiper les illusions d’un marché hors-sol ! En anglais dans le texte, cela donne : « Be local and stay local to shine abroad. »

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Le président Macron a fixé au 11 mai le début d’un déconfinement progressif, qui exclura les musées et les festivals et continuera d’entraver les déplacements internationaux. Est-il prématuré de penser à l’après-confinement ? — F. B. Toute communication doit être durable. Communiquer, ce n’est pas un « coup d’un soir ». C’est une histoire, quand on s’est bien trouvés, qui se construit, et s’enrichit dans la durée. Il n’est donc jamais prématuré d’anticiper. La clarification officielle du calendrier permet maintenant de fixer, sauf contre-ordre, un échéancier d’actions en préparation. L’effort accompli jusqu’à présent ne vaudrait rien s’il se bornait à n’être qu’une réaction. Nous sommes, nos clients sont, dans l’action qui est projection… Chacun des clients de Communic’Art imagine le monde d’après, bien sûr, mais aussi sa place spécifique comme acteur disruptant de ce monde. En regardant ce que font les autres, en interrogeant les réflexes et les habitudes, Communic’Art joue son rôle de vigie pour aider ceux qui ont la tête dans le guidon à lever le nez. Ici comme ailleurs, l’intelligence ne peut être que collective.

TOUTE COMMUNICATION DOIT ÊTRE DURABLE. COMMUNIQUER, CE N’EST PAS UN « COUP D’UN SOIR ». C’EST UNE HISTOIRE, QUAND ON S’EST BIEN TROUVÉS, QUI SE CONSTRUIT, ET S’ENRICHIT DANS LA DURÉE

— Le milieu de l’art contemporain semblait souffrir, ces derniers temps, d’un problème de sens… — F. B. Quand l’humanité vit une tragédie, quand la misère menace et que les repères se brouillent, l’art est une ancre, un totem, un baume et une boussole. Les passeurs d’art sont plus que jamais

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indispensables. S’il reste un milieu qui devrait être épargné par la perte de sens, c’est bien le monde de l’art ! L’art construit, l’art panse les sociétés. Mais surtout, et plus particulièrement à l’heure du Covid-19, nous savons qu’un des facteurs de construction des sociétés nouvelles, de reconstruction et de réparation des sociétés meurtries, c’est la culture, et plus particulièrement l’art. La dématérialisation des échanges révolutionne nos modes de vie. L’usage gagne du terrain sur la possession. Mais l’œuvre d’art, elle, demeure unique, sinon totémique, et conservera toujours une valeur propre à satisfaire l’appropriation ou la contemplation. Pour les peuples et sur le plan patrimonial, une œuvre matérialisera toujours une histoire, une force, une identité, un devenir. Les artistes, et bien entendu les plus contemporains, sauront nous le rappeler, comme lors de chaque crise passée. Comment Communic’Art et votre activité peuvent-elles être utiles à la société ? — F. B. Pour chaque pays, et tout particulièrement pour la France qui compte tant sur ce plan aux yeux du monde, il est essentiel de préserver le prestige et le rayonnement de ses musées, de fortifier ses

À L’HEURE DU COVID-19, NOUS SAVONS QU’UN DES FACTEURS DE RECONSTRUCTION ET DE RÉPARATION DES SOCIÉTÉS MEURTRIES, C’EST LA CULTURE, ET PARTICULIÈREMENT L’ART

artistes, de développer la circulation des œuvres. Y aider par nos conseils et nos actions de communication est notre raison d’être. Cela étant dit, une crise est toujours une épreuve de vérité. En l’espèce, celle que nous traversons est majeure et ne laisse pas place aux demi-mesures, sous peine de renier les efforts faits. Ceux qui la surmonteront seront ceux qui pourront démontrer non seulement

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leur pertinence, mais aussi leur utilité dans le champs de l’art et de la nouvelle société à construire.

POUR CHAQUE PAYS, ET TOUT PARTICULIÈREMENT POUR LA FRANCE […], IL EST ESSENTIEL DE PRÉSERVER LE PRESTIGE ET LE RAYONNEMENT DE SES MUSÉES, DE FORTIFIER SES ARTISTES, DE DÉVELOPPER LA CIRCULATION DES ŒUVRES

Il est à craindre que certaines galeries, certaines institutions, qui avaient cru se passer de définir leur rôle et leur mission, se trouvent fauchées par la raréfaction des moyens. En revanche, les acteurs qui, croyant en l’œuvre d’art, ont énoncé leurs valeurs et auront su tenir une ligne en s’en donnant les moyens, constitueront des repères dans un monde bouleversé. Communic’Art, en tant qu’agence conseil, s’inscrit ainsi sur le long terme, au-delà du rôle plus que jamais stratégique qu’elle joue en cette période de crise auprès de ses clients. Bien sûr, il faudra maîtriser Instagram, Zoom

et WhatsApp, Internet, les visites virtuelles de musées, les viewing rooms, les ventes en ligne, aux enchères ou directes, comme autant de vecteurs nous rapprochant des œuvres jusqu’à nous y conduire en vrai, devant. C’est le moment de sortir son drapeau et de partir à la conquête, sans faux-semblants, avec honnêteté ; de créer les conditions d’un écosystème du marché favorable aux artistes et à la création pour le plus grand bonheur des collectionneurs ; d’ouvrir l’accès le plus large aux institutions, musées et fondations entendus comme un bien commun. Auprès de mon équipe et de nos clients, ma position est simple : « Nous sommes entrés ensemble dans cette crise, nous en sortirons ensemble. » Je suis heureux de constater que nos clients partagent ces valeurs.

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« L’important, ce n’est pas l’objet mais l’homme. » Charlotte Perriand

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PAROLES DE CONFINÉS AU TEMPS DU CORONAVIRUS

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LES ENTRETIENS QUE VOUS POURREZ LIRE ICI

N’ONT PAS SEULEMENT VALEUR DE TÉMOIGNAGE DE RECLUS, ils attestent d’une réalité peu commentée pendant le confinement. Alors même que la culture était aux arrêts, bâillonnée, entravée, les professionnels de la culture ont redoublé d’effort. Pour protéger leurs équipes et leurs partenaires. Pour sauver des structures dont le savoir-faire et l’identité se perdraient si elles devaient s’effondrer. Mais aussi – pourquoi ne pas le dire ? – pour défendre une certaine idée d’un pays, la France, que le monde regarde comme la patrie des arts et des artistes. Certains sont des clients de l’agence, d’autres des amis de longue ou de plus fraîche date. Que tous soient remerciés d’avoir pris le temps de l’introspection, de l’analyse et de la prospective aussi. Leurs expériences, évidemment diverses, sont autant de manière de combiner humanité et responsabilité. Puissent ces choses vues et entendues aux temps du confinement servir pour fixer les priorités de demain.

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LE BLOG ART 360° BY COMMUNIC’ART S’ADRESSE À CEUX QUI SONT CONCERNÉS PAR LES QUESTIONS DE COMMUNICATION ET DE MÉDIATION DANS LES DOMAINES DE L’ART ET DE LA CULTURE, QUI EN FONT UN ENJEU ET UN MÉTIER


« L’art, c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme. » André Malraux

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SOMMAIRE 41

CHRISTINE MACEL Responsable du département de création contemporaine au Centre Pompidou

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JEANNE MOREL Danseuse en milieu confiné

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MARIE-ANNE FERRY-FALL Directrice de l’ADAGP

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PIERRE BONNEFILLE Artiste-peintre et maître d’art

67

ALEXANDRE DE METZ Cofondateur de YellowKorner

71

PIERRE CESBRON Directeur de l’antenne et de la production de Museum TV

75

CÉCILE VERDIER Présidente de Christie’s France

81

BÉATRICE SALMON Directrice du Centre national des arts plastiques

85

FRANÇOIS HÉBEL Directeur de la Fondation Henri Cartier-Bresson

89

DELPHINE TRAVERS Directrice du château d’Auvers-sur-Oise

95

@JERRYGOGOSIAN Instagrameuse

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103

AMI BARAK Directeur artistique du Salon de Montrouge

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FIHR KETTANI Secrétaire général de la Fondation pour le développement de la culture contemporaine africaine

111

JONAS RAMUZ Président de Quai 36, maison de production d’art urbain

115

STÉPHANE CORRÉARD Fondateur-directeur du salon Galeristes

123

STÉPHANIE CHAZALON Directrice de l’Institut des cultures d’Islam à Paris

129

CÉCILE FAKHOURY Directrice de la Galerie Cécile Fakhoury

133

DOMINIQUE ROLAND Directeur du centre des arts d’Enghien-les-Bains

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PIERRE LEMARQUIS Neurologue

145

DANIEL TEMPLON Galeriste

149

CHRISTIAN BERST Directeur de la galerie Christian Berst Art brut

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« J’exprime mes sentiments plutôt que je ne les illustre. » Jackson Pollock

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CHRISTINE MACEL, RESPONSABLE DU DÉPARTEMENT DE CRÉATION CONTEMPORAINE AU CENTRE POMPIDOU

“LES EXPOSITIONS À CHAUD EN RÉACTION AU CORONAVIRUS, JE N’Y CROIS PAS !” DANIEL BERNARD | 11.05.2020 | 11:04

Responsable du département de création contemporaine au Centre Pompidou, Christine Macel a participé aux efforts de l’institution pour garder le contact avec le public confiné. Alors que le calendrier de réouverture est encore flou, Christine Macel détaille les impératifs sanitaires et financiers de la révision du programme d’expositions. Et livre cette intuition : « Les expositions à chaud en réaction au coronavirus, je n’y crois pas ! » — Quels outils de communication ont été efficaces pour prolonger virtuellement la vie des expositions en cours au Centre Pompidou ? Christine Macel. Le site Internet du Centre Pompidou était déjà en cours de remaniement quand a débuté le confinement. Les services concernés ont accéléré le rythme en mettant en ligne des matériaux existants, comme les visites d’expositions en cours

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avec les commissaires déjà filmées (Boltanski, Wols) ou les podcasts (Christo, Boltanski). Pour les expositions en cours sans matériel déjà produit, nous avons fait des propositions connexes. Nous avons par exemple

IL N’A PAS ÉTÉ QUESTION DE PROGRAMMER DE NOUVELLES EXPOSITIONS MAIS PLUTÔT DE S’ADAPTER À CETTE SITUATION, AVEC L’ENSEMBLE DE LA CONSERVATION ET LES DIFFÉRENTS DÉPARTEMENTS DU CENTRE POMPIDOU

demandé à Jeremy Shaw sa playlist et l’avons postée sur Deezer, prolongeant ainsi son installation sonore « Phase Shifting Index » qui, avant de devoir fermer, avait été plébiscitée par le public. Il y a eu un renforcement des mises en ligne sur le site, avec de nombreux matériaux préexistants (visites d’expositions, podcasts, portraits d’artistes, colloques, spectacles vivants, etc.), ainsi que des initiatives, à l’instar du cinéma virtuel du musée lancé par le département film, ou une série Mon triptyque de la collection, visible sur notre chaîne YouTube. Le jeu vidéo du Centre

Pompidou a également été mis en ligne. — Quels critères président à la sélection des futures expositions ? — C.M. La programmation se fait environ deux ans à l’avance, si bien que, pour le président Serges Lasvignes et le directeur du musée Bernard Blistène, il n’a pas été question de programmer de nouvelles expositions mais plutôt de s’adapter à cette situation, avec l’ensemble de la conservation et les différents départements du Centre Pompidou. Tout ceci a été complexe et difficile à mener. Le but a été de préserver au maximum les engagements et les calendriers, car nous sommes dépendants de prêts et de partenaires.

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Certaines expositions ont été supprimées, d’autres reportées à l’automne et d’autres encore reprogrammées à l’horizon d’un ou deux ans. Celles qui venaient juste d’ouvrir ne vont malheureusement pas pouvoir être vues à la réouverture, pour des raisons de calendrier de démontage et de montage, qui vont prendre plus de temps que d’habitude. C’est une situation inédite pour les commissaires et les artistes concernés. Le confinement a montré que le prolongement des expositions via notre site Internet pérennisait virtuellement leur existence. C’est clair, ces contenus vont se développer au-delà de l’épidémie. Cela étant dit, il me paraît important d’innover sur les formats et le ton, car il est essentiel de susciter de l’émotion pour faire passer les contenus. — Très personnellement, au terme du confinement, votre rapport à l’art en général a-til changé ? — C.M. Mon rapport à l’art n’a pas changé au bout de deux mois seulement. Ce qui a momentanément changé, c’est mon rapport aux outils de diffusion. L’avantage du confinement est que beaucoup de ressources ont été mises en ligne. Par nécessité, j’ai consulté beaucoup plus

LE CONFINEMENT A MONTRÉ QUE LE PROLONGEMENT DES EXPOSITIONS VIA NOTRE SITE INTERNET PÉRENNISAIT VIRTUELLEMENT LEUR EXISTENCE. C’EST CLAIR, CES CONTENUS VONT SE DÉVELOPPER AU-DELÀ DE L’ÉPIDÉMIE

de sources en ligne, le plus souvent au sujet d’œuvres ou d’artistes que je connaissais déjà, puisque ma propre documentation et les ouvrages de la bibliothèque Kandinsky ne nous étaient plus accessibles.

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Mais pour l’art vivant, où il s’agit de se confronter à une œuvre, pour en retirer d’abord une impression, et vivre une expérience esthétique et éthique, je pense que c’est beaucoup plus problématique. Il va falloir retrouver un rapport direct à l’œuvre. Les visites d’expositions online et autres showrooms ne m’ont pas convaincue, sauf à titre informatif. — Cette crise va-t-elle susciter d’autres envies d’art, de nouveaux thèmes ou de nouvelles formes d’exposition ? — C.M. Au moment d’une crise, on imagine que l’on va tout changer ; cela ravive les désirs de tabula rasa. Dans un premier temps, je ne pense pas que les choses vont changer radicalement sur

ÉVIDEMMENT, AFFIRMER D’EMBLÉE QUE L’ON VA SE SOUCIER DES PLUS DÉMUNIS ET TENTER D’ÊTRE ÉCOLOGIQUEMENT RESPONSABLES, CELA PART D’UNE EXCELLENTE INTENTION, MAIS CE N’EST PAS LE CŒUR DES PROBLÉMATIQUES QUI POINTENT

ce plan. Il va d’abord falloir voir si le public sera au rendez-vous : quelles vont être ses pratiques ? Comment le retrouver ? Évidemment, affirmer d’emblée que l’on va se soucier des plus démunis et tenter d’être écologiquement responsables, cela part d’une excellente intention, mais ce n’est pas le cœur des problématiques qui pointent. La réalité est que les pertes financières des musées et des institutions, en France et à l’étranger, sont très importantes. C’est à partir de cette double réalité des finances et du public à venir que l’on va pouvoir tirer un premier bilan sur ce qu’il va être possible de mener à bien.

Cela nécessitera un soutien exceptionnel de la part de l’État pour combler le déficit, mais aussi de pouvoir compter sur des soutiens privés, plus que jamais nécessaires.

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Avant la crise, un certain nombre de thèmes nous préoccupaient déjà et ils s’imposent aujourd’hui, au regard des effets économiques, sociaux et culturels de la pandémie, comme, par exemple, le rapport au social et au politique dans l’œuvre d’art qu’explorera l’exposition « Global (e) Resistance » à l’automne. Le rapport au monde animal fait également partie de futurs projets du Centre Pompidou, à la suite de l’édition en 2019 de « Mutations/Créations » dédiée au vivant. — Êtes-vous tentée de traiter de la mort, de la menace écologique ou de la globalisation

IL ME SEMBLE QU’ON AURA ENVIE DE SE CONFRONTER À AUTRE CHOSE APRÈS DEUX MOIS OÙ TOUS LES MÉDIAS NOUS ONT ABREUVÉS DE TANT DE RÉFLEXIONS, DES PLUS TRIVIALES AU PLUS PHILOSOPHIQUES, SUR LE FAMEUX « MONDE D’APRÈS »

au prisme du coronavirus ? — C.M. Mon premier désir, dès la réouverture du Centre Pompidou, est de me plonger à nouveau dans l’installation hypnotique de Jeremy Shaw, comme dans un rituel de reconnexion. Pour ma part, j’aime que l’art m’emmène ailleurs, dans le monde de l’artiste, et le monde de cet artiste possède une dimension profondément cathartique. Je ne crois pas aux expositions à chaud en réaction au coronavirus. Il me semble qu’on aura envie de se confronter à autre chose après deux mois où tous les médias nous ont abreuvés de tant de réflexions, des plus triviales au plus philosophiques, sur le fameux « monde d’après ». À moyen terme, il faudra également se poser de nombreuses questions en interne sur notre rapport à l’environnement, à l’écologie et à la durabilité – des sujets que nous avions déjà abordés.

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JEANNE MOREL, DANSEUSE EN MILIEU CONFINÉ

“LE SPECTACLE EST-IL DÉPLACÉ DANS CES CONDITIONS DRAMATIQUES ?” DANIEL BERNARD | 10.05.2020 | 17:04

Artiste en apesanteur, Jeanne Morel marie la danse au travail des scientifiques du Centre national d’études spatiales et du CNRS. Par les mouvements de son corps, expression d’émotions universelles, elle initie un dialogue : ses performances dansées sur son balcon pendant le confinement, filmées et diffusées sur les réseaux sociaux, ont trouvé un nouveau public. — Vous travaillez depuis 4 ans en apesanteur avec diverses agences spatiales. Qu’apporte une danseuse à un astronaute ? — Jeanne Morel. Avec des formations différentes, l’astronaute et l’artiste sont des explorateurs. Nous cherchons, sans savoir exactement ce que l’on va trouver ni quand on va trouver. En apesanteur, je dois apprendre à danser autrement. Apprendre à tout réapprendre, avec conscience et humilité. — Lauréate d’un appel d’offres ambitieux, votre rôle, qui consiste à danser en apesanteur, a-t-il une finalité artistique propre ? — J.M. Je travaille avec le Cnes depuis 2016. Avec Paul Marlier, mon complice et compagnon, nous avons d’abord été lauréats

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d’un appel d’offres en lien avec notre travail en milieu extrême. Il s’agissait « d’envoyer un artiste en apesanteur ». Depuis, nous développons des projets art-science main dans la main avec des scientifiques, des astronautes et des ingénieurs

J’UTILISE LE CORPS COMME UN OUTIL. JE LE LIE À LA SCIENCE ET À LA TECHNOLOGIE AFIN DE CRÉER DES ŒUVRES OÙ L’HOMME ET LA MACHINE NE SONT PLUS DES ENNEMIS

issus des différentes agences européennes et dirigeons l’entreprise Art in Space. Avec Paul, nous créons en apesanteur, en haute altitude et en milieu sous-marin : je danse et nous sondons le corps et l’espace de ces nouveaux territoires, avec respect. Paul enregistre mes données biométriques pour en faire des œuvres génératives. Ces informations numérisées, générées par la danse, sont ensuite utilisées pour des

œuvres numériques, performatives ou cinématographiques. Nous travaillons à lier l’espace et les hommes avec le parrain de nos travaux, l’astronaute Jean-François Clervoy. — Vous vous définissez comme « hybride ». Quel est le sens de votre pratique artistique ? — J.M. Je viens du cirque, ma source depuis ma première formation avec le cirque Plume. Dans ma pratique de performance d’aujourd’hui, toutefois, on trouvera aussi bien l’empreinte de la danse classique que la science, ainsi que mes souvenirs des classes préparatoires littéraires. Ensuite, j’utilise le corps comme un outil. Avec Paul, je le lie à la science et à la technologie afin de créer des œuvres où l’homme et la machine ne sont plus des ennemis. J’écris avec mon corps, la danse a toujours été mon langage, plus simple que les mots. Nos travaux nous mènent au-delà de la beauté du geste, et nous communiquons l’émotion de l’instant à un public nécessairement éloigné.

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— Pendant le confinement, sur votre balcon et sur les réseaux sociaux, vos voisins parisiens ont découvert à 20h la drôle de danseuse que vous êtes. Et vous, qu’avez-vous appris ? — J.M. J’ai découvert que l’art est plus nécessaire que jamais. Il accompagne. J’ai admiré des œuvres généreuses, impressionnantes, souvent réalisées par des artistes non professionnels. J’ai surtout vu que lorsque le système se met en pause, les humains osent créer. Nous sommes tous des artistes en puissance, nous avons tous été des enfants. J’ai commencé par envoyer des vidéos à mon père, médecin dans l’Est, pour le soutenir dans ce moment difficile. Comme j’utilisais le garde-corps du balcon de mon appartement en guise de barre, mes voisins m’ont demandé de leur envoyer des images, et c’est d’abord par images interposées, avec distance, que nous avons partagé nos arts. Puis je me suis lancée un soir, à 20h. D’abord et avant tout par ce que, avec ou sans scène, avec ou sans public, j’ai besoin de danser et parce que c’est le moyen dont je dispose pour accompagner les autres. Grâce à cette danse du confinement, j’ai redécouvert à quel point la danse m’est

J’AI SURTOUT VU QUE LORSQUE LE SYSTÈME SE MET EN PAUSE, LES HUMAINS OSENT CRÉER. NOUS SOMMES TOUS DES ARTISTES EN PUISSANCE

indispensable. Dépourvue de toute monétisation, de toute compétition, sans décor, nous y retrouvons un art primaire. Nos gros projets s’arrêtent, pas notre besoin de créer, qu’il faut trouver le moyen de partager avec générosité. — Les réseaux sociaux, au-delà du dénigrement et du mauvais esprit, sont donc des outils de communication utiles… — J.M. Avec Paul, nous cherchons à partager des expériences

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extrêmes, dans des espaces inspirants, avec un public qui ne les partage pas « en vrai ». Sans le support de l’industrie de la culture, je suis revenue à la création première, celle des enfants, celle que Peter Handke évoque dans le poème qui sert de trame aux Ailes du désir de Wim Wenders. Au 6e étage, à 20h, j’ai ressenti un trac énorme. Est-ce que ce spectacle était déplacé dans ces conditions dramatiques ? J’ai choisi d’offrir une parenthèse. Pas pour divertir, mais plutôt pour transmettre de l’espoir, avec une certaine gravité, sans nier la peur de la mort.

AU 6E ÉTAGE, À 20H, J’AI RESSENTI UN TRAC ÉNORME. EST-CE QUE CE SPECTACLE ÉTAIT DÉPLACÉ DANS CES CONDITIONS DRAMATIQUES ? J’AI CHOISI D’OFFRIR UNE PARENTHÈSE.

J’ai reçu de nombreux messages de gens qui m’ont avoué qu’ils ne connaissaient ni le théâtre ni l’opéra et qui m’ont dit : « Je croyais que je n’aimais pas la danse. » Nous expérimentons une forme de démocratisation de l’art. C’est ce qui se passe en temps de crise. Cet échange avec les gens à travers les réseaux sociaux, c’était le contraire de l’espionnite ou de la perversité. C’est un échange précieux lorsque beaucoup souffrent de solitude. Sans doute ces réseaux sociaux

prennent-ils tout leur sens aujourd’hui. — Avez-vous noué des contacts pour d’éventuels spectacles ? — J.M. Ce n’était pas mon but et j’ai beaucoup à faire avec mes projets. Pour la suite, il faudra reprendre en n’oubliant pas ces instants intenses, gratuits, sincères. Puis il faudra se battre pour nos droits, en tant qu’artistes, pour un New Deal de la culture. C’est essentiel et je ne l’oublie pas. La gratuité ici n’empêchera pas de se battre , dans un second temps.

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« Un artiste se doit d’apporter une nouvelle beauté. » Jacques Villeglé

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MARIE-ANNE FERRY-FALL, DIRECTRICE DE L’ADAGP

“ICI ET MAINTENANT, IL FAUT D’ABORD FAIRE ENTENDRE LA VOIX DES AUTEURS !” DANIEL BERNARD | 05.05.2020 | 17:04

Parce qu’elle collecte et répartit les droits d’auteur depuis 1953, l’ADAGP, Association de défense des auteurs dans les arts graphiques et plastiques, est en capacité d’observer en direct les effets économiques de la pandémie. Face à une « crise à 360° », sa directrice a choisi une communication digitale offensive, en gardant l’espoir de renouer bientôt avec les échanges simples et directs. — D’un point de vue économique, la période est triplement éprouvante pour les artistes et les auteurs : projets chamboulés, vaches maigres annoncées… et déclaration fiscale à renseigner. À l’annonce du confinement, quel a été le message prioritaire de l’ADAGP et quel a été le moyen le plus efficace pour le communiquer ? — Marie-Anne Ferry-Fall. Dès l’annonce du confinement, par un e-mail envoyé le mardi 17 mars et sur son site, l’ADAGP a voulu ras-

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NOS SERVICES, DONT LA MISSION PREMIÈRE EST DE COLLECTER LES DROITS POUR LES REVERSER À NOS ADHÉRENTS, SONT EN ORDRE DE MARCHE

surer ses 15 000 artistes et auteurs quant à leurs droits. Notre message était simple, essentiel : malgré les perturbations, nos services, dont la mission première est de collecter les droits pour les reverser à nos adhérents, sont en ordre de marche, les équipes réorganisées et mobilisées, les interfaces et outils informatiques sécurisés.

Nous avons ainsi pu assurer sans retard les opérations de répartition puis de reversement de droits prévus en mai-juin, mais aussi anticiper de six mois le versement de certains droits tels que la copie privée, habituellement réglée lors du grand versement semestriel d’octobre-novembre. Enfin, pour que le poumon de la culture ne soit pas affecté, il a été d’emblée annoncé que l’ADAGP maintiendrait les dotations à toutes les manifestations soutenues au titre de l’action culturelle, fussent-elles annulées. La seule condition posée : que les organisateurs s’engagent naturellement à maintenir parallèlement les rémunérations prévues pour les artistes. — Qu’en a-t-il été des certificats de précompte que les adhérents attendaient pour les déclarations de revenus des artistes ? — M.-A.F.-F. Sachant qu’approchait la période de déclaration des revenus 2019, la journée du lundi 16 mars a été mise à profit pour mettre sous pli, avec l’aide de toute l’équipe encore sur place, les certificats de précompte et les récapitulatifs de droits pour la déclaration de revenus.

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L’ADAGP a accordé des délais supplémentaires (de 15 jours à un mois) pour les déclarations que les artistes devaient lui envoyer au 31 mars (dispenses de précompte et déclarations d’utilisation pour les droits collectifs). Finalement, tout s’est passé de manière fluide. — Le télétravail et les réseaux resteront-ils les canaux privilégiés pour échanger les informations, au sein de l’équipe de l’ADAGP d’une part et avec vos interlocuteurs d’autre part ? — M.-A.F.-F. Malgré l’engagement et la bonne volonté des 60 membres de l’équipe, nous faisons le constat tous les jours de la difficulté de fonctionner à distance ! On travaille plus, sur de longues plages horaires, pour une efficacité deux fois moindre. Les messages « Pour info », « Pour action », avec 30 personnes en copie, ne remplacent pas l’échange fluide que nous connaissions, étant tous ensemble rassemblés sur un même site. En revanche, proposer des consultations

POUR QUE LE POUMON DE LA CULTURE NE SOIT PAS AFFECTÉ, IL A ÉTÉ D’EMBLÉE ANNONCÉ QUE L’ADAGP MAINTIENDRAIT LES DOTATIONS À TOUTES LES MANIFESTATIONS

juridiques individuelles pour des photographes via Facebook, comme nous l’avons fait le week-end des 25 et 26 avril dans le cadre du festival Circulation(s) réadapté, ça marche. Le 4 mai, Stéphane Corréard animait un débat à distance et en live, sur le thème de l’après-crise pour les arts visuels avec des échanges vifs, interactifs et constructifs, même via YouTube. Je pense aussi que nous développerons les colloques et les

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sessions de formation en streaming, en formats 30/100 personnes ou 5/10 personnes qui facilitent le lien avec nos membres qui ne vivent pas en région parisienne. Malheureusement pour cet été, nous allons devoir renoncer à nous déplacer sur plusieurs événements prévus en régions qui nous permettent habituellement de venir à la rencontre des artistes. Nous ferons en sorte de développer les captations vidéo et les retransmissions de nos ateliers et tables rondes (Causeries, Débats !). Dès l’année prochaine, nous redynamiserons la programmation de nos rencontres à l’ADAGP et en régions, sans YouTube ni Facebook. — À partir de l’expérience des précédents coups de frein économiques, comment l’ADAGP envisage-t-elle le court et le moyen terme pour les auteurs et les artistes ? — M.-A.F.-F. Je n’ai pas le recul nécessaire pour répondre et j’espère que nous aurons une bonne surprise… Mais nous constatons

À MON SENS, LES CENTRES D’ART FINANCÉS PAR LES COLLECTIVITÉS LOCALES RÉSISTERONT MIEUX QUE CEUX DU SECTEUR PRIVÉ

déjà de multiples annulations d’événements artistiques, non seulement pour juin et juillet, mais aussi pour août, septembre et même novembre. Sans être pessimistes, nous pensons que l’économie de la culture sera durablement impactée sur l’année, avec des effets secondaires mortifères pour les galeries, les associations porteuses de salons et de festivals, les éditeurs, etc. À mon sens, les centres

d’art financés par les collectivités locales résisteront mieux que ceux du secteur privé.

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La spécificité de cette crise, c’est que tous les secteurs sont touchés, sur toute la planète, au même moment. Pour les artistes, et pour l’ADAGP, aucun revenu n’est épargné : l’audiovisuel ne sauve pas le marché de l’art, le livre avec les librairies fermées ne compense pas les institutions muséales privées de visiteurs. Les droits habituellement perçus à l’étranger (33 % environ) sont affectés par la crise autant que ceux perçus en France. C’est une crise à 360° et je crains que notre sec-

LA SPÉCIFICITÉ DE CETTE CRISE, C’EST QUE TOUS LES SECTEURS SONT TOUCHÉS, SUR TOUTE LA PLANÈTE, AU MÊME MOMENT

teur subisse en version démultipliée la chute générale de l’économie : - 10 % sur le PIB, ce sera sans doute – 25 % pour la culture. — En se projetant non seulement dans l’après-confinement, qui commencera le 11 mai, mais dans un « monde d’après », quelles évolutions permettraient de protéger les artistes et les auteurs ? — M.-A.F.-F. Ici et maintenant, il faut d’abord faire entendre la voix des auteurs ! Le premier fonds de solidarité annoncé par les pouvoirs publics, soit 1 milliard d’euros destinés aux travailleurs indépendants, n’excluait pas les artistes mais les conditions d’éligibilité les empêchaient concrètement d’y prétendre ! Juste après avoir bataillé pour obtenir la modulation de ces règles, nous avons reçu un autre mauvais signal pour les arts visuels : globalement modeste, puisque doté de seulement 22 millions d’euros en comparaison des 500 milliards distribués en Allemagne, le fonds spécifique du ministère de la Culture n’attribuait que 2 millions (donc moins de 10 %) aux arts plastiques. C’est pourtant celui qui, devant la musique, le cinéma, le spectacle vivant, la presse, fait vivre le plus de personnes en France et nous

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DANS LE MÊME TEMPO, CAR IL N’Y A PAS DE TEMPS À PERDRE, JE DEMANDE L’APPLICATION SCRUPULEUSE ET ÉGALITAIRE DE LA LOI SUR LES DROITS D’AUTEUR, NOTAMMENT LE DROIT D’EXPOSITION

ne bénéficions pas de système analogue à l’intermittence. Les aides annoncées pour les mois d’avril et mai devront corriger cette inégalité. — Inspirées ou non des exemples étrangers, quelles sont les demandes déjà formulées auprès des pouvoirs publics que vous souhaiteriez pousser plus vivement ? — M.-A.F.-F. Dans le même tempo, car il n’y a pas de temps à perdre, je demande l’application scrupuleuse et égalitaire de la loi sur les droits d’auteur, notamment le droit d’exposition, promulguée en 1957 et confir-

mée en 2002 par la Cour de cassation. Ce qui vaut pour le cinéma dans les salles, et la musique lors d’un concert, doit valoir pour les expositions de peinture, de photographie, etc. C’est un « vrai sujet » dont tout le monde parle la main sur le cœur, mais il faut mettre aussi la main au portefeuille. Un musée qui montre un artiste ne doit pas considérer qu’il n’a pas à payer de droit d’auteur au prétexte de « faire sa pub ». À quel autre professionnel oserait-on proposer de payer en notoriété ? Il faut par ailleurs accélérer la transposition de la directive européenne donnant aux créateurs et à leurs sociétés de gestion collective les moyens juridiques de négocier avec les plateformes Internet telles Facebook, Instagram, Pinterest… Enfin, je voudrais que l’on reconsidère ce que l’ADAGP propose depuis longtemps, à savoir que encadrés par un plafonnement peu élevé, les achats d’œuvres d’art d’artistes de la scène française bénéficient d’une partie défiscalisée.

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— Toutes les crises sont des accélérateurs d’innovation en même temps que des épreuves. Avez-vous d’ores et déjà noté des raisons d’espérer ? — M.-A.F.-F. Nous assistons à une catastrophe dans la culture et la directrice de l’ADAGP que je suis ne voit aucun bon côté à l’annulation des foires d’art contemporain ou à la réduction du programme littéraire d’une maison d’édition. Mon rôle est toutefois d’analyser le modèle économique de la culture et ses conséquences pour les artistes et les auteurs. Avant le confinement, il y avait surchauffe ! Toujours plus de livres, plus d’expositions, plus de films de plus en plus brièvement projetés dans les salles, plus d’albums diffusés sur des temps de plus en plus restreints… Pour l’immense majorité des artistes, cette expansion ne s’accompagne pas d’une augmentation de leurs revenus, bien au contraire ! Quant à la diversité culturelle, est-elle véritablement promue par ce système qui précarise les auteurs, qui les incite à gommer leurs spécificités pour entrer dans tel créneau ou telle case ? Ce formatage, derrière la profusion, devra être remis en cause collectivement,

CE FORMATAGE […] DEVRA ÊTRE REMIS EN CAUSE COLLECTIVEMENT, MAIS AUSSI PAR CHACUN DE NOUS EN TANT QUE CITOYEN ET AUSSI EN TANT QUE CONSOMMATEUR. « DURABLE », « LOCAL », « COLLABORATIF » SONT DES VALEURS QUI CONCERNENT AUSSI LA CULTURE

mais aussi individuellement, par chacun de nous en tant que citoyen et aussi en tant que consommateur. « Durable », « local », « collaboratif » sont des valeurs qui concernent aussi la culture.

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PIERRE BONNEFILLE, ARTISTE-PEINTRE ET MAÎTRE D’ART

“J’AI ÉTÉ IMPRESSIONNÉ PAR L’AGILITÉ DES RÉSEAUX SOCIAUX ET LEUR POTENTIEL À RAPPROCHER” PAULA WATEAU | 30.04.2020 | 6:04

— Quel impact cette expérience inédite a-t-elle sur l’artistepeintre et le maître d’art que vous êtes ? — Pierre Bonnefille. Ces dernières semaines, j’ai petit à petit découvert, ou redécouvert, un temps long, bien plus long qu’auparavant, et celui-ci est propice à des moments de méditation et de mémoire que je n’avais encore jamais explorés aussi profondément. Dans mon atelier, seul, je retrouve des objets, des éléments de nature insolites rapportés de mes voyages. Ces éléments, je les explore et je les redécouvre avec un œil différent, différent de celui que j’avais lorsque je les ai collectés. Une pierre rapportée des montagnes de Chine, une branche de bois fossile trouvée dans le désert du Namib, des feuilles séchées inventoriées il y a une quinzaine d’années… Ce sont autant d’éléments que je peux passer des heures et des jours à observer ; il s’engage au fil du temps une conversation intime avec l’objet.

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J’AI ÉTÉ IMPRESSIONNÉ PAR L’AGILITÉ DES RÉSEAUX SOCIAUX : LEUR POTENTIEL À RAPPROCHER […] ET LA RÉCEPTION DU PUBLIC ONT ÉTÉ TRÈS FORTS ET TRÈS ENCOURAGEANTS

La vie réapparaît, la mémoire se reforme, alors j’imagine, je dessine, je peins, je construis. — En quoi est-ce important pour vous de maintenir le lien avec vos collectionneurs et partenaires ? — P.B. La plupart de mes clients me sont fidèles depuis de nombreuses années, et c’est grâce à eux que j’ai pu exprimer mes idées et mes créations à travers des projets plus passionnants les uns que les autres. Maintenir le contact en ce moment nous

permet à tous d’échanger dans un contexte où la valeur temps s’est transformée. Les échanges sont plus profonds, plus intimes, moins formels et générateurs d’idées et de réflexions nouvelles. J’ai été impressionné par l’agilité des réseaux sociaux : leur potentiel à rapprocher dans un moment si particulier, alors que l’on pensait que tout allait s’arrêter, et la réception du public sur des médias comme Instagram ont été très forts et très encourageants. — En cette période de confinement, quelles sont les actions que vous menez pour poursuivre la mission de votre atelier ? — P.B. Le confinement est aujourd’hui une réalité ancrée dans notre présent mais, il y a deux mois, c’était une notion inconnue. Quelques jours avant l’annonce du gouvernement, comprenant ce qui se passait autour de nous en Europe, en Italie d’abord, puis en Espagne, j’ai pris la décision de fermer tous mes espaces d’activité et de demander à mes collaborateurs de rester chez eux. Dans nos métiers, où le processus créatif évolue et rebondit au fur et à mesure que le processus de réalisation avance, la fermeture

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d’un atelier de réalisation est une décision très difficile, mais il en allait de ma responsabilité sociale vis-à-vis de la santé des personnes qui m’accompagnent et de leurs proches. J’ai gardé le lien avec toutes mes équipes, et nous avons développé le télétravail avec les personnes qui le pouvaient via tous les outils qui nous sont accessibles aujourd’hui. Pour les autres, après cinq semaines de confinement strict, j’ai décidé de rouvrir les ateliers progressivement et avec des horaires plus souples. Nous avons la chance d’avoir de belles surfaces dans nos ateliers et il nous a été possible de réinventer les espaces de travail de chacun afin de limiter les contacts et les interactions. C’est une ambiance de travail très particulière, mais nécessaire pour honorer nos commandes et poursuivre notre travail. — Comment considérez-vous le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire ? — P.B. Dans cette période inédite, les musées, les galeries, les lieux de spectacle vivant étant fermés, nous avons vu un pan de l’art et de la culture emprunter d’autres chemins pour exister.

JE TROUVE LES RÉSEAUX SOCIAUX TRÈS IMPORTANTS, CAR ILS PERMETTENT DE RESTER CONNECTÉS AVEC LES ACTEURS DU MILIEU DE L’ART ET DE LA CULTURE ET D’APPORTER UN CONTENU TRÈS RICHE BIEN QUE VIRTUEL

Je trouve les réseaux sociaux très importants, car ils permettent de rester connectés avec les acteurs du milieu de l’art et de la culture et d’apporter un contenu très riche bien que virtuel. À mon sens, ils ne combleront jamais l’expérience réelle et émotionnelle de la présence et du contact humain que nous espérons tous retrouver rapidement. Je pense que les nouvelles formes d’existence de l’art et de la

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culture sont en train de se réinventer en ce moment même. Je pense plus à des expériences de proximité, à des moments de contact privilégiés, et moins à de la consom-

CE TEMPS DONNE À REPENSER LA MANIÈRE DONT LE TRAVAIL EST PRÉSENTÉ, ET LA MANIÈRE DONT IL SERA PRÉSENTÉ. JE SOUHAITE RÉINVENTER CES EXPÉRIENCES

mation à outrance. Dans cette période, le temps du contact humain de qualité, d’intensité, deviendra la chose la plus importante à vivre. — Quels sont vos projets à venir ? — P.B. Mes projets à venir sont d’abord des projets présents, interrompus par cette situation. J’ai quelques très belles réalisations à terminer pour des collectionneurs privés, notamment une qu’il me tarde d’installer en

Californie, et puis d’autres en Russie, en Suisse et ailleurs… Évidemment, ce temps donne à repenser la manière dont le travail est présenté, et la manière dont il sera présenté. Je souhaite réinventer ces expériences.

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« Lorsqu’on regarde les œuvres des anciens, on n’a vraiment pas à faire les malins. » Auguste Renoir

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ALEXANDRE DE METZ, COFONDATEUR DE YELLOWKORNER

“PARADOXALEMENT, NOTRE LIEN EST BEAUCOUP PLUS FORT AVEC NOS PHOTOGRAPHES” PAULA WATEAU | 30.04.2020 | 6:04

— En cette période de confinement, quelles sont les actions que mène YellowKorner pour poursuivre son activité ? — Alexandre de Metz. Au début du confinement, YellowKorner a dû fermer un grand nombre de ses galeries pour respecter toutes les mesures qui sont quasiment les mêmes dans tous les pays où nous sommes présents. Sur les 120 galeries du réseau, nous avons fermé 100 galeries. Nous avons des lors décidé d’être très actif sur Internet avec quelques actions tel que les Frais de ports offerts à tous les clients pour une commande en ligne, un service de chat et de conseil en ligne, et aussi un reversement de 10 % de notre chiffre sur toutes les nouveautés au profit du fonds de l’OMS, l’Oganisation mondiale de la santé.

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— Comment maintenez-vous le lien avec vos artistes photographes ? — A. de M. Nous gardons un lien très étroit avec nos photographes. Paradoxalement, ce lien est beaucoup plus fort pendant cette période de confinement et beaucoup plus étroit, car la plupart de nos photographes sont assignés à résidence avec beaucoup de temps pour eux. Ils ont ainsi la possibilité de chercher dans leurs archives mais aussi de travailler sur des post-productions. C’est aussi une période propice pour réfléchir avec eux à de nouveaux projets. — Comment considérez-vous le rôle de la photographie dans ce contexte de crise sanitaire ? — A. de M. Pendant cette crise sanitaire, la photographie a plusieurs rôles. Le premier d’entre eux est, bien sûr, de nous informer en nous montrant des images de ce qui se passe de par le monde. Quelques actions sont assez intéressantes :

NOUS GARDONS UN LIEN TRÈS ÉTROIT AVEC NOS PHOTOGRAPHES. PARADOXALEMENT, CE LIEN EST BEAUCOUP PLUS FORT PENDANT CETTE PÉRIODE DE CONFINEMENT ET BEAUCOUP PLUS ÉTROIT

je pense notamment à celle d’Oliviero Toscani qui, avec de nombreux médias italiens, a lancé un appel à tous les photographes pour que chacun d’entre eux fasse un autoportrait en confinement. Je suis aussi beaucoup de photographes sur Instagram et j’apprécie notamment le compte d’Éric Bouvet, qui signe en ce moment de très touchants reportages. — Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous sur l’activité de YellowKorner ?

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— A. de M. Nous avons connu par le passé quelques péripéties telles que le mouvement des Gilets jaunes qui nous a impactés en France, ou encore les manifestations de Hong Kong où nous avons quatre galeries. La situation aujourd’hui est juste hallucinante, comme pour tout le monde, avec plus de 90 % de notre réseau fermé et un grand nombre de nos collaborateurs en chômage partiel. Nous avions déjà sur le net une véritable présence avec un site Internet performant, et nous allons, comme beaucoup, travailler davantage le digital et envisager toutes les

NOUS VOULONS TRAVAILLER LES SYNERGIES ENTRE LE DIGITAL ET NOS GALERIES ET NOUS VOULONS CONTINUER BIEN ENTENDU À PROMOUVOIR LA JEUNE GÉNÉRATION DE PHOTOGRAPHES

synergies possibles avec nos galeries. — Quels sont les projets à venir pour YellowKorner ? — A. de M. Un des gros projets de YellowKorner pour les années à venir est la refonte totale de notre concept de galerie que nous voulons moderniser et adapter afin de répondre à toutes les aspirations et à toutes les attentes actuelles. Nous voulons travailler les synergies entre le digital et nos galeries et nous voulons continuer, bien entendu, à promouvoir la jeune génération de photographes.

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PIERRE CESBRON, DIRECTEUR DE L’ANTENNE ET DE LA PRODUCTION DE MUSEUM TV

“L’ART DOIT ÊTRE ACCESSIBLE À TOUS, IL CONCERNE TOUT LE MONDE” PAULA WATEAU | 29.04.2020 | 12:04

— Quel rôle attribuez-vous à la culture et à l’art dans ce contexte de crise sanitaire ? — Pierre Cesbron. Notre attachement partagé à la culture et à l’art en général est encore plus évident pendant cette époque d’isolement. Les diverses expressions artistiques permettent de s’évader et aussi de se rassembler, en échangeant par exemple avec nos proches en vidéo, sur les réseaux. De nombreux artistes en herbe peuvent ainsi s’exprimer et porter des messages à travers l’art. L’art joue un rôle essentiel, comme une bouffée d’air, un exutoire. — Quelles sont les actions que mène Museum TV, la première télé 100 % art, pour poursuivre son activité ? — P.C. Dès le début du confinement, nous avons modifié notre programmation pour proposer aux téléspectateurs des pro-

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grammes pédagogiques et ludiques, à travers des émissions qui nous apprennent à dessiner, à voyager dans l’univers de la bande dessinée, à découvrir des artistes, à comprendre le sens caché de certaines œuvres… Toute l’équipe travaille à domicile. Il a fallu adapter notre organisation pour continuer à proposer des programmes inédits et adaptés à cette période si particulière, une programmation pour toute la famille mais aussi des visites de musées et d’expositions depuis son fauteuil. Museum TV poursuit sa mission pendant le confinement. Nous prenons aussi des nouvelles des artistes confinés à travers des vidéos faites par eux, que nous proposons sur l’antenne et aussi

LES DIVERSES EXPRESSIONS ARTISTIQUES PERMETTENT DE S’ÉVADER ET AUSSI DE SE RASSEMBLER, EN ÉCHANGEANT PAR EXEMPLE AVEC NOS PROCHES EN VIDÉO, SUR LES RÉSEAUX

sur les réseaux sociaux. — Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous sur le monde de l’art ? — P.C. Après cette expérience inédite, il sera important et inévitable de repenser nos habitudes, de remettre en question notre façon de vivre ensemble. L’art permet cette transformation des pensées, une certaine ouverture à d’autres formes d’échange, de rapprochement. Le monde de l’art a son mot à dire : dans les

périodes de difficultés, de dépression commune, de nouveaux artistes se révèlent, de nouvelles inspirations voient le jour. On peut penser que la période de confinement aura permis cette réflexion. Cela étant dit, l’expression artistique ne peut que s’épanouir et s’exprimer « au grand air ».

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— Comment cultivez-vous le lien de Museum TV avec vos journalistes, téléspectateurs et partenaires ? — P.C. Il est primordial de continuer notre activité, de trouver de nouvelles méthodes pour organiser la production des émissions et s’adapter aux nouvelles conditions de travail. Il est essentiel d’accompagner les téléspectateurs pendant ces longues semaines d’isolement. Nos partenaires, comme les salons et les foires d’exposition, peuvent compter sur nous pour les soutenir pendant et à la fin du confinement, en les accompagnant dans cet effort de reconquête et de reprise d’activité.

DANS LES PÉRIODES DE DIFFICULTÉS, DE DÉPRESSION COMMUNE, DE NOUVEAUX ARTISTES SE RÉVÈLENT, DE NOUVELLES INSPIRATIONS VOIENT LE JOUR

— Quels sont les projets à venir pour Museum TV, la première télé 100 % art ? — P.C. Une nouvelle proposition antenne va voir le jour dès le 2 mai avec des rendez-vous bien identifiés pour chaque soirée de la semaine. Nous travaillons sur de nouvelles productions, de nouvelles émissions, des événements, toujours dans l’objectif de satisfaire le téléspectateur amateur d’art et de toucher un plus large public. L’art doit être accessible à tous, il concerne tout le monde.

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CÉCILE VERDIER, PRÉSIDENTE DE CHRISTIE’S FRANCE

“PAS UNE SEMAINE SANS UN NOUVEL OUTIL DE PROMOTION DES VENTES ONLINE OU CLASSIQUES” DANIEL BERNARD | 28.04.2020 | 2:04

Actif online depuis presque 10 ans, Christie’s a intensifié la digitalisation de ses ventes et de sa communication. La crise, explique Cécile Verdier, permet d’installer sans délai, en accéléré, les outils pertinents qui seront les standards de demain, et toucher ainsi de nouveaux publics. — L’implantation mondiale de Christie’s vous a-t-elle aidée à prendre la mesure de l’épidémie, puis, lorsque le confinement a été imposé, à communiquer en interne et en externe ? — Cécile Verdier. Le fait d’être une maison de taille internationale, également présente en Asie, nous a permis d’avoir une vision très en amont de la situation et de pouvoir utiliser en France des méthodes déjà mises en place par nos collègues dans nos bureaux en Chine et à Hong Kong. Cette taille nous donne aussi les infrastructures nécessaires pour organiser, en concertation avec nos équipes, de façon efficace

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et très rapide, le travail de chacun depuis son domicile, malgré la fermeture de nos bureaux. Nous étions prêts avant l’annonce du confinement en France. La communication interne et externe a été à la fois coordonnée de façon globale et très décentralisée, vers nos clients comme vers nos collaborateurs. — Une maison de vente communique généralement sur ses ventes publiques. Lorsqu’elles ont été annulées, pourquoi et comment avez-vous décidé de maintenir le lien entre Christie’s France et ses clients vendeurs et acheteurs ? — C.V. Il était fondamental pour nous de garder le contact avec nos clients, vendeurs et acheteurs, pour les informer du report

NOTRE MÉTIER REPOSE EN GRANDE PARTIE SUR LES RELATIONS NOUÉES ENTRE NOS SPÉCIALISTES ET NOS CLIENTS

des ventes, mais aussi pour tout simplement prendre de leurs nouvelles. Notre métier repose en grande partie sur les relations nouées entre nos spécialistes et nos clients. De façon plus globale, de nombreuses newsletters ont été envoyées, tous les réseaux sociaux utilisés, avec des messages personnalisés à l’attention des clients les plus im-

portants, et divers communiqués en direction de la presse rédigés. Enfin, tous nos magazines (Christie’s Magazine, Enchères) ont été envoyés, cette fois en version numérique. — Avant la crise, la cible des ventes en ligne était-elle exactement la même que celle des ventes physiques ? Constatez-vous déjà le report des acheteurs vers le online sur certains marchés davantage que sur d’autres ? — C.V. Les ventes en ligne existent depuis 2011 chez Christie’s et

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nous avons été les premiers à les proposer. Elles étaient conçues à l’origine comme une offre complémentaire à nos ventes aux enchères classiques, pour permettre à nos clients d’enchérir sans contrainte horaire de vente. Il s’agissait aussi de démocratiser l’accès à notre maison avec une offre moins chère, propre à élargir notre base de clients. En 2019, 41 % des nouveaux acheteurs chez Christie’s sont venus à nous grâce aux ventes en ligne. La crise actuelle apparaît comme un accélérateur : des ventes classiques ont été basculées en ligne et des ventes additionnelles, conçues en ligne, ont été ajoutées à nos calendriers internationaux et parisien. Lors de la reprise des ventes live, nous verrons comment se comportent nos acheteurs, mais je pressens que la poursuite des recommandations de télétravail devrait maintenir les enchères online à un niveau important, y compris dans les ventes live. Tout nous démontre que cette crise agit comme un accélérateur de mouvements qui étaient déjà en germe (64 % de nos clients internationaux ont enchéri ou acquis une œuvre en ligne en 2019). — Vous aviez anticipé la dématérialisation des catalogues de ventes. Comptez-vous accélérer ce mouvement, quel que soit le secteur ? — C.V. Nos catalogues sont intégralement disponibles sur notre site. Nous avons annoncé en janvier que nous réduirions cette année l’impression des catalogues de 50 %, tant pour des raisons écologiques que pour des raisons de logistique : plus de 50 % des œuvres vendues chez nous le sont à des collectionneurs qui n’ont pas reçu le catalogue de la vente concernée.

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La crise accentue ce mouvement car, du fait de la fermeture, certains catalogues n’ont pu être envoyés ou achevés à temps. Certaines ventes se feront sans catalogue imprimé. L’ensemble de ces mesures nous permet de réinvestir dans notre offre digitale. — Quels sont les biens qui n’ont pas encore trouvé les moyens technologiques et/ou les dispositifs éditoriaux permettant leur mise en vente en ligne ? — C.V. Aucun ! Toutes les spécialités vendent en ligne aujourd’hui. — Toutes les crises sont des accélérateurs d’innovation en même temps que des épreuves. Comment Christie’s France peut-elle en sortir grandie ? — C.V. La promotion de nos ventes via les canaux digitaux explose en multipliant les formats : les viewing rooms, les zooms dans les œuvres, la façon même de nous adresser à nos clients… Le confinement nous a permis de finaliser beaucoup plus rapidement des projets en cours, poussés par la nécessité de trouver des solutions rapides. Pas une semaine sans qu’un nouvel outil ne nous soit fourni pour nous aider à promouvoir les ventes, qu’elles soient online ou maintenues dans des formats classiques live. L’innovation sur les ventes en ligne sert les ventes en direct.

L’INNOVATION SUR LES VENTES EN LIGNE SERT LES VENTES EN DIRECT

Notre site internet a été repensé et le contenu renforcé. Il présente aussi une sélection de ventes de gré à gré accessibles directement depuis le site : trois œuvres ont été vendues dans les semaines récentes à des

clients qui ont vu l’œuvre sur notre site. Mais les spécialistes, garants de notre crédibilité, restent le cœur de notre action pour promouvoir nos ventes.

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« Sans pain, l’homme meurt de faim, mais sans art, il meurt d’ennui. » Jean Dubuffet

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BÉATRICE SALMON, DIRECTRICE DU CENTRE NATIONAL DES ARTS PLASTIQUES

“LA PRÉSENCE ARTISTIQUE REPOUSSE LES MURS, OUVRE À D’AUTRES HORIZONS” ORIANE ZERBIB | 28.04.2020 | 2:04

Quelles sont les actions que le Cnap, vous-même et votre équipe, ont menées en cette période de confinement pour poursuivre vos activités dédiées à l’ensemble des acteurs du secteur des arts visuels ? — Béatrice Salmon. La gestion physique de la collection du Fonds national d’art contemporain a dû s’interrompre, du fait de l’impossibilité des équipes d’être présentes pour poursuivre le travail des prêts et dépôts. Nous restons cependant à l’écoute de nos partenaires pour les accompagner dans leurs projets de reports ou pour veiller à la bonne conservation des œuvres pendant ce temps suspendu créé par la crise sanitaire. La pratique du télétravail, préexistante au Cnap à la crise sanitaire, nous permet d’assurer une part importante de nos activités dédiées à l’ensemble des acteurs du secteur des arts visuels. Nous avons en particulier pu parvenir à maintenir l’ensemble des commissions d’acquisition et de soutien en les dématérialisant.

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— En quoi cette crise souligne-t-elle le rôle majeur du Cnap auprès des acteurs du monde de l’art ? — B.S. Dans ce contexte si difficile, nous avons donc pu prendre la mesure des effets considérables qui allaient peser sur tous – artistes, galeries, commissaires ou éditeurs.

CETTE PRÉSENCE VIRTUELLE PENDANT CE TEMPS SUSPENDU A PERMIS […] DE MESURER COMBIEN CETTE PRÉSENCE ARTISTIQUE CONTRIBUE À REPOUSSER LES MURS

En concertation avec les acteurs et avec l’aide du ministère de la Culture, nous avons pu très rapidement mettre en place quelques dispositifs d’urgence destinés à compenser les ruptures de rémunération pour les artistes auteurs et les pertes de vente pour les galeries. La vocation du Cnap est d’être à l’écoute de ses partenaires. Au quotidien, nombre d’entre eux, à titre individuel ou institutionnel, sont associés à notre action à travers leur en-

gagement dans les nombreuses commissions qui accompagnent notre travail. Avec eux, se noue un dialogue régulier qui permet au Cnap d’être très au fait des besoins du secteur. — Comment considérez-vous le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire, de confinement ? — B.S. La créativité des artistes, l’inventivité des équipes en charge de la médiation dans la plupart des institutions culturelles ont permis de garantir une présence de l’art et de la culture sous des formes très variées et avec beaucoup de générosité. Cette présence virtuelle pendant ce temps suspendu a permis à beaucoup de mesurer combien cette présence artistique contribue à repousser les murs, à ouvrir d’autres horizons. Néanmoins, cela ne va pas sans poser de questions, dont celle de l’économie de ces propositions qui ne rétribue que rarement les artistes auteurs.

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Par ailleurs, c’est l’après-déconfinement qui nous dira si ces expériencesontsuscitéledésird’uneexpérienceinvivoetpartagéeauplus près des œuvres et des créateurs, qui reste essentielle à mes yeux.

— Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous dans le secteur des arts plastiques ? — B.S. Difficile de faire des pronostics à ce stade. La crise est violente, mondiale, et notre secteur n’est traditionnellement ni le plus structuré ni le plus en vue. Nos contradictions habituelles ne sont plus de mise. De nouvelles solidarités qu’on pensait impossibles se mettent déjà en place. Il reste beaucoup à inventer et les artistes et tous les acteurs portent une responsabilité partagée.

— Quels sont les grands enjeux du Cnap après le confinement ? — B.S. Le déconfinement, on l’a bien compris, est un temps qui engage des questions plus complexes encore que celles qui ont accompagné le confinement. Nous avons donc à trouver, avec tous ceux qui voudront bien s’associer à nos réflexions, les évolutions les plus pertinentes de nos pratiques, pour être au plus près des besoins des artistes. Par ailleurs, le Cnap doit s’installer à Pantin en 2023 dans un nouveau bâtiment destiné à réunir ses équipes et l’ensemble des réserves pour les collections du Fonds national d’art contemporain. C’est un objectif majeur pour l’institution qui conçoit cette nouvelle adresse comme un lieu ressource pour tous nos partenaires. Le chantier doit commencer en fin d’année, et il s’accompagne de ce que nous appelons le chantier des collections qui, dans le laps de temps qui nous sépare de notre aménagement, va permettre de traiter les 40 000 œuvres qui sont dans nos réserves.

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FRANÇOIS HÉBEL, DIRECTEUR DE LA FONDATION HENRI CARTIER-BRESSON

“ESPÉRONS QUE LE MANQUE CRÉE L’ENVIE” ORIANE ZERBIB | 28.04.2020 | 11:04

— Comment considérez-vous le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire ? — François Hébel. Cette période est évidemment propice à une approche « intime » de la culture, du livre, du film, etc., mais évidemment pas à la rencontre « physique » de l’œuvre ou du spectacle. En revanche, la créativité foisonnante sur le net a l’avantage d’élever le niveau des outils de diffusion virtuels. — En cette période de confinement, quelles sont les actions menées par la Fondation Henri Cartier-Bresson, par vous et par votre équipe pour poursuivre vos activités ? — F.H. Une légère présence sur les réseaux sociaux, sans submerger les lecteurs. Nous utilisons les « Perles des archives » et quelques documents intéressants pour mieux faire connaître Henri Cartier-Bresson avec des textes courts.

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— En quoi est-ce important pour vous de maintenir le lien avec vos communautés et vos publics ? — F.H. C’est le rôle pédagogique de la fondation, une de ses principales raisons d’être autour de l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson et de Martine Franck. — Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous dans le secteur de la culture, et de la photographie plus particulièrement vous concernant ? — F.H. Espérons que le manque crée l’envie, et que le point de vue des artistes permette une meilleure com-

IL N’Y A RIEN DE PLUS TRISTE POUR UN ARTISTE QUE DE PRÉPARER UNE EXPOSITION ET DE NE PAS RENCONTRER SON PUBLIC

préhension du monde pour les décideurs et les citoyens. — Quels sont les projets de la Fondation Henri Cartier-Bresson après le confinement ? — F.H. Prolonger l’exposition de Marie Bovo, car il n’y a rien de plus triste pour un artiste que de préparer une exposition et de ne pas

rencontrer son public. Puis de décaler les autres programmes auxquels nous travaillons tant pour la rue des Archives, à Paris, que pour nos nombreux programmes dans d’autres institutions françaises et étrangères.

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« La qualité du photographe, c’est l’espoir du miracle contre toute logique. » Robert Doisneau

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DELPHINE TRAVERS, DIRECTRICE DU CHÂTEAU D’AUVERS-SUR-OISE

“REGARDONSNOUS LA NATURE DE LA MÊME MANIÈRE APRÈS AVOIR VU LES IRIS OU LES TOURNESOLS DE VAN GOGH ?” A. COUZIN PRADA | 27.04.2020 | 10:04

— Quelles sont les actions menées par l’équipe du château d’Auvers-sur-Oise pour poursuivre votre action en tant qu’institution culturelle en cette période de confinement ? — Delphine Travers. En cette période particulière, où la culture est omniprésente et nous aide lors de notre confinement, nous transposons les expériences à vivre au château d’Auvers de manière virtuelle afin que nos publics puissent continuer à découvrir la richesse et la diversité culturelle du château. Puisque le public ne peut pas venir au château d’Auvers, c’est donc le château qui vient vers lui. Nous avons placé le digital au cœur de notre dispositif en proposant du contenu exclusif sur la dimension patrimoniale et les jardins, le parcours dédié à l’impressionnisme ainsi que notre programmation culturelle, ou encore la mise en ligne de tutoriels pour la réalisation d’ateliers créatifs dédiés au jeune public.

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L’équipe du château, actuellement en télétravail, s’est engagée dans la création et la mise à disposition de contenus.

IL EST FONDAMENTAL DE MAINTENIR LE CONTACT ET LES ÉCHANGES AVEC NOS COMMUNAUTÉS, AFIN DE MONTRER QUE NOUS SOMMES TOUJOURS PRÉSENTS À LEURS CÔTÉS, PENDANT ET APRÈS LA CRISE

Nous proposons également de dévoiler la collection d’œuvres départementale du château. Aussi, l’exposition temporaire dédiée à l’artiste de Land Art Nils Udo, qui devait avoir lieu à partir du 6 mars, a été virtualisée, en créant une galerie présente sur notre site web. En complément, nos publications sur les réseaux sociaux dévoilent les coulisses de l’exposition. Nous restons aussi en lien avec notre public et montrons un château et un parc vivants en dévoilant régulièrement quelques spéci-

mens de notre collection d’iris actuellement en fleur, dont l’iris des jardins qui a tant inspiré Monet et Van Gogh. — En quoi est-il important pour vous de maintenir le lien avec vos communautés et vos publics ? — D.T. La crise sanitaire actuelle a provoqué l’annulation de nombreux événements qui étaient autant de moments de rencontre avec nos publics. C’est le cas pour le Festival des arts et du végétal, prévu en mai, qui est reporté en 2021. Il est donc fondamental de maintenir le contact et les échanges avec nos communautés, afin de montrer que nous sommes toujours présents à leurs côtés, pendant et après la crise. L’idée consiste à montrer dès à présent la beauté du château d’Auvers et de son parc de 9 hectares, à 30 minutes de Paris, comme étant un lieu idéal de sortie, pour se ressourcer dès la fin du confinement.

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— Comment considérez-vous le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire, de confinement ? — D.T. Durant cette période complexe et inédite pendant laquelle chacun est invité à rester chez soi, l’art et la culture représentent de véritables moyens de se ressourcer, de voyager, de rêver et de s’évader, comme une fenêtre ouverte sur le monde. Il s’agit à la fois d’une mission citoyenne, divertissante et pédagogique, qui doit montrer que l’expression créative renforce le lien entre les individus durant une période de distanciation sociale. C’est aussi une aide évidente pour supporter cette épreuve et nous montrer que « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », pour reprendre les mots de l’artiste Robert Filliou. Regardons-nous la nature de la même manière après avoir vu Les Iris ou Les Tournesols de Van Gogh ? — Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous sur les institutions culturelles et touristiques ? — D.T. Cette période complexe aura un fort impact sur la fréquentation de l’ensemble des sites culturels et touristiques. À très court terme, l’enjeu principal consiste à organiser les mesures sanitaires et de précaution nécessaires pour permettre à

L’EXPRESSION CRÉATIVE RENFORCE LE LIEN ENTRE LES INDIVIDUS DURANT UNE PÉRIODE DE DISTANCIATION SOCIALE

nos équipes de travailler en toute sérénité et pour accueillir nos visiteurs dans des conditions irréprochables. J’ai à cet effet nommé, au sein de l’équipe, un groupe Covid-19 qui veillera à la mise en œuvre et au respect strict des directives gouvernementales en matière de sécurité.

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Nous avons tiré de cette expérience la nécessité d’opter pour des organisations agiles, afin de nous adapter à un environnement en constante évolution. Enfin, il devient évident d’optimiser les synergies entre les services offerts entre le virtuel et le réel pour proposer une expérience globale homogène pour l’ensemble de nos publics. — Quels sont les projets à venir du château d’Auvers-sur-Oise après le confinement ? — D.T. La majorité de notre programmation culturelle qui devait se dérouler de mars à fin juillet a été reportée en 2021, dont l’exposition dédiée à l’artiste Tony Soulié. Nous pré-

NOUS AVONS TIRÉ DE CETTE EXPÉRIENCE LA NÉCESSITÉ D’OPTER POUR DES ORGANISATIONS AGILES, AFIN DE NOUS ADAPTER À UN ENVIRONNEMENT EN CONSTANTE ÉVOLUTION

parons donc la programmation pour 2021. Nous organiserons à la rentrée 2020, si les directives gouvernementales le permettent, deux représentations théâtrales en plein air autour de la correspondance entre Vincent et Théo Van Gogh, à l’occasion des Journées du patrimoine en septembre. Au quotidien, nous poursuivrons notre travail d’entretien et de valorisation des jardins à la française et du parc.

De manière générale, nous travaillons aussi à faire évoluer nos offres afin d’enrichir nos services et d’apporter quelques touches de nouveauté que nos visiteurs auront le plaisir de découvrir lors de la réouverture du château d’Auvers, que j’espère la plus proche possible.

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« J’accorde autant d’importance à l’homme qui fait I’œuvre qu’à l’œuvre elle-même. » Vincent Van Gogh

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@JERRYGOGOSIAN, INSTAGRAMEUSE

“J’AVAIS PERMIS À UN PAQUET DE DOLLARS DE ME DICTER MES SENTIMENTS SUR L’ART” DANIEL BERNARD | 24 AVRIL 2020 | 11:04

Bien avant la crise sanitaire, le compte Instagram @jerrygogosian s’était imposé comme une Pythie du monde de l’art contemporain. Accumulant les mèmes, des images banales assorties de commentaires méchamment ironiques, celle qui se présente comme une ex-galeriste de Los Angeles cultive une dérision qui lui assure une audience de 68 000 followers. Et lui permet d’échanger avec les puissances de la place, dont elle podcaste les interviews. De son ton acéré, elle relève que la pandémie aura seulement poussé chacun dans sa pente. Elle ne s’attend à aucune sérieuse remise en cause, ni des méga-galeries ni du système des foires. Un sarcasme qui pousse la profession à abandonner les communications stéréotypées pour en revenir à l’essentiel : la transmission des œuvres d’art. — Avec votre sens de l’humour très particulier, comment décrivez-vous la période ? — Jerry Gogosian. Ce qui fait mon bonheur en ce moment, c’est d’observer les principales galeries, maisons de ventes aux enchères et

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institutions qui n’ont aucune idée de ce qu’elles doivent faire et se montrent sur les réseaux sociaux, jetant des pâtes au mur pour voir ce qui reste collé. C’est tellement bizarre, voire stupéfiant, de voir des institutions ultra-sérieuses s’essayer à l’humour ! « Salut les gars, ma musique préférée c’est le rock ! » C’est la plupart du temps désinvolte, irrespectueux ou improvisé, parfois au taquet d’ailleurs, mais ça paraît toujours tellement forcé que ça me fout les boules, un peu comme quand tu vois tes parents se rouler une pelle. — Selon vous, la pandémie est-elle propice à l’introspection et à l’autodérision ? — J.G. J’avoue que je pense encore plus à moi en ce moment, ce qui est un exploit car je suis déjà, par nature, super égocentrique. Certains jours, je pense que je devrais m’éloigner de l’art et aller me cacher dans une petite ville pour y refaire ma propre définition de ce qu’est l’art. Pour être honnête, je pense que j’ai laissé l’argent parasiter en moi un recoin sacré qui était la valeur que j’accordais à l’art. J’ai toujours plaisanté à ce sujet mais, après examen, j’ai réalisé que je perdais la foi et que j’avais permis à un paquet de dollars de me dicter mes sentiments sur l’art. Je commençais à tolérer le panurgisme et quelques autres mauvais comportements, au nom de l’ART ! J’ai dû être remise en place par des gens plus intelligents et plus

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sensibles que moi. Parmi ces gens, je veux citer Sarah Hoover, de chez Gagosian, et le critique d’art Jerry Saltz, qui m’ont sauvé la vie cette semaine. J’ai enregistré un podcast aujourd’hui, disponible en lien à partir de ma bio Instagram, et – c’est franchement humiliant – Jerry Saltz m’a demandé « De quoi as-tu peur ? » Je lui ai répondu : « J’ai peur d’être brisée. » Et il a dit : « Tu es brisée. Donc, qu’est-ce que tu vas faire ? » Ça fait réfléchir. Un sacré défi… — Conseilleriez-vous ce registre de l’autodérision à un méga-galeriste que vous connaissez

COMME ON POUVAIT S’Y ATTENDRE, LA RÉPONSE DU MONDE DE L’ART À LA CRISE EST ASSEZ DRÔLE PARCE QU’À CÔTÉ DE LA PLAQUE

bien, Larry Gagosian ? — J.G. Vous voulez parler de mon « père » ? Mon « père » est un mâle alpha traditionnel, pas vraiment réputé pour son humour. Il fait de l’argent et c’est un homme de peu de mots, mais la comédie n’est pas son truc. Vu de ses hauteurs, il n’y a jamais rien de très risible. À ce niveau, vous ne pouvez pas donner l’impression de douter, sinon tout le marché commencerait à turbuler grave. Mon « père » sauvegarde les apparences parce qu’un paquet de gens riches attendent de lui qu’il sache leur garantir la valeur élevée de leurs collections. Autrement dit : l’humour, c’est pour les pauvres, tandis que les riches prennent leur argent à la banque, comme toujours. — Pensez-vous qu’il soit opportun d’utiliser l’humour pour traverser cette crise… Est-il difficile d’être drôle quand les gens meurent ou perdent leur emploi ? — J.G. La tragédie est l’autre face de la comédie, alors oui, je continue à rire. On connaît cependant la formule « La comédie, c’est la tragédie plus du temps » et parfois, je suis trop proche de tout ça

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pour rire, alors je pleure souvent. Comme on pouvait s’y attendre, la réponse du monde de l’art à la crise est assez drôle parce qu’à côté de la plaque.

NOUS SOMMES AU DÉBUT DE QUELQUE CHOSE DE NOUVEAU. LA PERSPECTIVE DE FAIRE PARTIE DE L’AVENIR ME STIMULE ET ME REND CONFIANTE

Viewing room en ligne. Pff. Visites de musées virtuelles. Pffffff. Dons minuscules à des organisations en dehors du monde de l’art. Ventes flash : d’après mes sources, les gens pètent les valeurs sûres en proposant des rabais scandaleux en raison de la panique. Ça, mon gars, c’est pas bon. Se rallier au plus petit dénominateur commun : par exemple, il y a quelques semaines, l’Instagram d’Art Basel affichait « P.S. Je t’aime » en néon, au moment

même où la pandémie commençait. Comme si tu avais besoin d’une foire d’art qui te dise «Accordez-moi votre attention et pensez à moi» alors que tu traverses un des plus sombres moments de ta vie. Allô, quoi ! LOL. Le timing était misérable, limite effroyable. Solidarité feinte : les principaux musées et institutions publient des mèmes Internet et donnent les gants des régisseurs d’art juste après les avoir flanqués à la porte. Des remises inappropriées sont proposées par des directeurs commerciaux inquiets et on soupçonne encore d’autres manipulations du marché. Beaucoup de conférences sérieuses et condescendantes sur les médias sociaux sur la façon dont nous devons traiter l’environnement, réalisées par des clients importants de NetJets [une compagnie de location de jets privés, NDLR].

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Vous m’avez compris : il y a de quoi s’amuser en ce moment, vous ne croyez pas ? — Croyez-vous que le monde de l’art soit prêt à revoir son modèle ? — J.G. J’aimerais être optimiste sur la relation du capitalisme avec l’art, mais mon intuition, c’est que le monde de l’art va devenir beaucoup plus intense et encore plus agressif pour les gens qui étaient attachés aux schémas classiques. Il y aura des gens qui se briseront ou chuteront : c’est sur eux que je fonde le plus d’espoir. Ils auront l’opportunité de reconstruire autant qu’ils le souhaitent… Il y a tellement de liberté dans quelque chose qui meurt, se termine, se brise, s’évapore… Tu peux te reconstruire et faire le chemin vers quelque chose qui te correspond. Les gens se plaignent de l’incertitude actuelle, mais rien ne fonctionnait non plus il y a deux mois. Nous ne devons pas travailler à remettre les choses à leur ancienne place. Il fallait que ça pète. J’apprécie ce genre de réinitialisation quand elle se produit dans ma vie personnelle et quand ces resets s’imposent dans un contexte sociétal plus large. Nous sommes au début de quelque chose de nouveau. La perspective de faire partie de l’avenir me stimule et me rend confiante.

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— Dernière question : est-ce que dans cette période, l’art contemporain est nécessaire pour comprendre le monde ? — J.G. La vie serait horrible sans art. La vie sans art serait comme un repas sans saveur ou une partie de jambes en

SI VOUS NE DISPOSEZ PAS D’UN PICASSO À ACCROCHER, J’AI UNE IDÉE EXCITANTE POUR VOUS. CONSIDÉREZ CHAQUE OBJET DE VOTRE MAISON COMME UN AUTHENTIQUE OBJET D’ART ET REVOYEZ DE FOND EN COMBLE LA DÉCO DE VOTRE INTÉRIEUR

l’air sans orgasme. Une journée sans intempéries, une année sans le cycle des saisons, quel en serait le sens ? L’art rythme le temps et nous donne un espace pour penser et ressentir. C’est la baguette magique qui fait voir la vie en grand. Votre question, en fait, n’a même pas de sens. À moins que vous fassiez référence aux trophées, à ce genre d’œuvres patentées dont nous aurions besoin pour affirmer que nous avons un goût très sûr… Mais là, c’est à chacun de savoir comment il veut prendre son pied ! La vanité sera difficile à éradiquer, même le Covid-19 n’y parviendra pas. Cela étant, si vous ne disposez pas d’un Picasso à accrocher sur le mur de votre salon, j’ai une idée excitante pour vous.

Considérez chaque objet de votre maison comme un authentique objet d’art et revoyez de fond en comble la déco de votre intérieur. Créez une exposition entière et offrez à vos amis une visite privée via Zoom. Recontextualisez votre vie entière avec l’art au centre, juste pour vous marrer. Mieux encore : laissez vos enfants « curater » toute une pièce ou tout un mur avec vos chers objets. Vous pourriez apprendre quelque chose sur vous-même, ce qui serait une manière astucieuse de tirer profit de la quarantaine !

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« La créativité est contagieuse. Faites-la tourner ! » Albert Einstein

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AMI BARAK, DIRECTEUR ARTISTIQUE DU SALON DE MONTROUGE E

“LE 65 SALON DE MONTROUGE AURA BIEN LIEU ! MAIS DU 24 AVRIL AU 18 MAI 2021” ANAÏS TRIDON | 23.04.2020 | 10:04

— La 65e édition du Salon de Montrouge est reportée à 2021. Un moment difficile ? — Ami Barak. Comme beaucoup d’autres acteurs du monde de l’art, nous sommes fortement impactés par la crise que nous traversons. À cause des incertitudes concernant la reprise des activités, nous avons été contraints de reporter au printemps 2021 la 65e édition du Salon de Montrouge, qui devait avoir lieu du 25 avril au 20 mai 2019. Avec Marie Gautier et le comité, nous avions sélectionné 50 jeunes artistes internationaux. Cette sélection artistique restera inchangée en 2020 puisque les artistes ont candidaté, ont été sélectionnés selon plusieurs critères et ont fourni le travail nécessaire. Tout était prêt pour la mise en place et l’inauguration du salon : la scénographie, l’identité visuelle, le catalogue, les cartels, etc. Nous avons été stoppés en plein élan…

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— Comment maintenez-vous le lien avec les communautés du Salon de Montrouge, et notamment les artistes ? — A.B. Nous continuons à communiquer sur le site du salon, sur les réseaux sociaux et auprès de la presse, notamment sur son report, et nous sommes bien sûr en lien très régulier avec tous les artistes sélectionnés. Nous sommes également en train de réfléchir avec la Ville de Montrouge à comment mettre en place des initiatives pour confirmer

POUR LES ACTEURS DU MARCHÉ DE L’ART COMME MOI, CETTE ABONDANCE DE CULTURE EST CE QUI NOUS MAINTIENT À LA SURFACE DE L’EAU, ELLE A UN RÔLE FONDAMENTAL, EXISTENTIEL…

à nos communautés, quand cela sera possible, que ce n’est qu’un report, que la politique de soutien artistique de la Ville de Montrouge est toujours très forte et très active. Le salon reste un des événements phares et historiques, qui fait partie de l’ADN de la ville. — Comment considérer le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire et de confinement ? — A.B. En ce moment, dans le secteur de l’art

contemporain, tout le monde ouvre une « fenêtre virtuelle » : visites en ligne, vidéos… Tout est mis en place pour maintenir le lien avec le public et continuer à rester visible, mais c’est une façon différente d’appréhender et d’apprécier l’art sur un écran ou un téléphone. Personnellement, je profite de toutes les opportunités qui s’offrent à nous en cette période de confinement et les propositions sont multiples : séries TV, documentaires ou spectacles de danse, tout est à portée de clic, c’est très positif. On nous offre des choses assez épatantes !

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Pour les acteurs du marché de l’art comme moi, cette abondance de culture est ce qui nous maintient à la surface de l’eau, elle a un rôle fondamental, existentiel…

— Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous, dans le secteur de l’art contemporain ? — A.B. Je ne tire pas encore de leçon, car j’en suis incapable aujourd’hui, mais je pressens des jours très difficiles à venir, économiquement parlant. Tout a été figé, a implosé… Un retour à la case départ est impossible. — Quels sont vos projets à venir après le confinement ? — A.B. Tout d’abord, la 65e édition du Salon de Montrouge du 24 avril au 18 mai 2021 au Beffroi, où le public pourra découvrir en accès libre une multiplicité de propositions artistiques : photographies, peintures, sculptures, dessins, vidéos, performances et installations. J’ai personnellement d’autres projets curatoriaux mais qui sont pour la plupart reportés. Je continue à travailler mais je ne sais pas encore dans quelle mesure ces projets auront lieu.

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FIHR KETTANI, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA FONDATION POUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA CULTURE CONTEMPORAINE AFRICAINE

“CETTE CRISE VA EXACERBER LE MOUVEMENT ACTUEL D’ÉMANCIPATION DE L’ART AFRICAIN” ANAÏS TRIDON | 22.04.2020 | 10:04

— Selon vous, quel est le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire, de confinement ? — Fihr Kettani. L’art et la culture dans ce contexte de crise sanitaire et de confinement ont un rôle important à jouer. Ils permettent, entre autres, d’occuper et de nourrir sainement les esprits des gens confinés en leur procurant la possibilité de s’évader, d’échapper aux flux d’informations anxiogènes et à l’angoisse inhérents à cette situation. L’art et la culture permettent également de rapprocher les humains dans l’émotion et dans les valeurs de partage et de solidarité. Leurs vertus sont innombrables et bien trop longues à énumérer… Je dirais donc que la culture et l’art ont un rôle vital en ce moment.

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— En cette période de confinement, quelles sont les actions de la Fondation pour poursuivre et accompagner les expositions « Prête-moi ton rêve » ? — F.K. Tout d’abord, je voudrais souligner que l’inauguration de la troisième étape de « Prête-moi ton rêve » à Abidjan a pu se faire quelques jours avant que l’OMS ne considère le Covid-19 comme une pandémie mondiale. Les États ont chacun pris les décisions qui s’imposaient et le confinement a été généralisé, entraînant la fermeture des frontières et des musées, dont celui d’Adama Toungara qui accueille l’exposition. L’exposition restera un mois, une fois que le confinement sera levé en Côte d’Ivoire. Le digital étant, en cette période difficile, notre seule fenêtre sur

L’ART ET LA CULTURE PERMETTENT ÉGALEMENT DE RAPPROCHER LES HUMAINS DANS L’ÉMOTION ET DANS LES VALEURS DE PARTAGE ET DE SOLIDARITÉ […]. JE DIRAIS DONC QUE LA CULTURE ET L’ART ONT UN RÔLE VITAL EN CE MOMENT

le monde, nous avons décidé de maintenir le lien avec les publics, en valorisant les artistes africains contemporains de « Prête-moi ton rêve » sur les réseaux sociaux pour rester visibles malgré la fermeture physique des espaces d’exposition. En parallèle, je dirige le centre culturel et artistique Le Studio des arts vivants à Casablanca, qui a également fermé les portes de son école d’art, de son théâtre et de sa galerie d’art et qui a annulé les nombreux événements prévus ce printemps. — Comment maintenez-vous le lien avec

vos communautés et vos publics ? — F.K. Il est essentiel pour nous de maintenir ce lien pour plusieurs raisons. Cela permet à nos entreprises culturelles non seulement de continuer à exister auprès de leurs communautés, mais aussi

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et surtout de continuer de jouer leur rôle de diffuseur culturel si utile et précieux dans cette période de crise et de confinement. — Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous dans le secteur de l’art contemporain et de la scène africaine ? — F.K. Cette crise inédite ne fera qu’exacerber davantage le mouvement actuel d’émancipation de l’art africain. Le secteur de l’art africain aura plus que jamais besoin de dynamiser son marché intra-africain et de développer son circuit de diffusion. — Quels sont les projets à venir pour « Prête-moi ton rêve » après le confinement ? — F.K. Le merveilleux musée des cultures contemporaines Adama Toungara, qui accueille la troisième étape de l’exposition « Prêtemoi ton rêve », a été contraint de fermer ses portes quelque temps après son inauguration. La durée de l’exposition initialement prévue sera respectée et maintenue après cette période de confinement et de fermeture du musée. Ce contretemps élimine toutefois toute chance d’organiser une étape qui se situerait chronologiquement entre celle d’Abidjan et celle d’Antananarivo, à Madagascar, prévue le 1er octobre prochain. Après le Maroc, le Sénégal, la Côte d’Ivoire et Madagascar, d’autres destinations non encore confirmées sont à l’étude avant l’étape de clôture de l’itinérance au Maroc.

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JONAS RAMUZ, PRÉSIDENT DE QUAI 36, MAISON DE PRODUCTION D’ART URBAIN

“LE RÔLE DES ARTISTES D’ART URBAIN, C’EST DE REVENIR À L’ESSENTIEL, LE CONTACT AVEC L’AUTRE” PAULA WATEAU | 21.04.2020 | 4:04

— Quelles sont les actions que vous menez pour soutenir vos artistes d’art urbain en cette période de confinement ? — Jonas Ramuz. Ce qui est très encourageant, c’est que nous ressentons un profond enthousiasme de la part de nos talents et partenaires avec qui nous échangeons régulièrement. La période est évidemment très dure, mais elle ne nous empêche pas de continuer à travailler à la conception de futurs projets. Nous travaillons donc sur la partie créative et technique et avons fait en sorte d’assurer autant que faire se peut la logistique d’opérations qui auraient dû avoir lieu et qui ont été décalées du fait de la crise sanitaire actuelle. — En quoi est-ce important pour vous de maintenir le lien avec vos communautés ? — J.R. Partager ce qui nous rassemble et ce qu’il y a de plus beau en notre humanité, c’est un des moteurs de notre métier. C’est en ce

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sens que nous avons conçu nos initiatives digitales culturelles pendant le confinement. Nous avons mis en place « 1 jour 1 artiste », qui consiste à faire découvrir à l’ensemble de notre communauté, sur nos réseaux sociaux, le travail et les œuvres d’artistes avec lesquels nous travaillons. Nous avons également mis en place une newsletter hebdomadaire intitulée « Stay Art Home » via notre

PARTAGER CE QUI NOUS RASSEMBLE ET CE QU’IL Y A DE PLUS BEAU EN NOTRE HUMANITÉ, C’EST UN DES MOTEURS DE NOTRE MÉTIER

newsletter QLUB 36. Celle-ci est une curation de contenus culturels accessibles online. Elle nous permet de donner de l’amplitude en tissant une relation encore plus intime avec nos publics, en partageant ce qui nous inspire, ce qui nous nourrit ; en donnant à connaître des initiatives artistiques et culturelles formidables et permettant de faire des découvertes qui nous viennent du

monde du cinéma, du jeu vidéo, des musées, de la rue, du théâtre, de la littérature ou encore des podcasts. — Quelles leçons tirez-vous de cette situation inédite et quel impact aura-t-elle selon vous, dans votre secteur ? — J.R. Il est très difficile de prédire le monde d’après. Toutefois, il était, et peut-être encore plus clairement aujourd’hui, évident que notre modèle économique et social mondial globalisé est en rupture et que changer de logiciel est une nécessité vitale. Un monde orienté vers l’exploitation continue des ressources et tendant à l’accroissement des inégalités ne marche plus. Sur ce vaisseau amiral aux ressources limitées, qui flotte dans l’espace et qu’on appelle la Terre, l’intelligence artistique et créative apporte une réponse formidable comme ressource illimitée et créatrice

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de valeur. Il faut à tout prix œuvrer pour un monde responsable et riche sur les plans écologique, économique, sanitaire et culturel. — Comment considérez-vous le rôle de la culture, et notamment de l’art urbain, dans ce contexte de crise sanitaire ? — J.R. Le rôle des artistes d’art urbain, c’est de revenir à l’essentiel. C’est une manière formidable d’être au contact de l’autre et de ce qui rapproche en ces temps d’isolement. C’est l’humanité qui bourdonne, qui prend du plaisir, qui s’émerveille, qui vit des étonnements, qui échange, qui apprend, qui joue, qui nous connecte au cœur du merveilleux en nous, cette créativité féconde qui donne vie à la musique, à la peinture, au cinéma, aux jeux vidéo, aux livres, à la bande dessinée… — Quels sont vos projets pour Quai 36 après le confinement ? — J.R. Nous allons lancer la troisième phase de notre opération à Versailles, au cœur du quartier d’habitat social Bernard de Jussieu, en partenariat avec la Ville de Versailles, Versailles Habitat et Eiffage Construction. Cinq artistes peintres internationaux vont peindre cinq murs de 150 m2 dans la continuité des cinq fresques que nous avons déjà livrées. Des fresques qui sont un hommage à la place de la nature dans la ville et à la relation vertueuse que nous pouvons et devons entretenir avec elle. Nous allons installer une partie de la palissade artistique que nous avons récemment produite à Pantin avec l’artiste Quentin DMR dans les locaux de Sogaris. Nous avons une opération à venir avec la SNCF au sein d’un de leurs plus grands technicentres, l’installation d’une sculpture à Nanterre, la production et la réalisation de palissades à Bagneux et à Asnières, des ateliers avec Chanel et d’autres opérations de plus grande envergure qui sont toujours en cours de discussion.

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STÉPHANE CORRÉARD, FONDATEUR-DIRECTEUR DU SALON GALERISTES

“FAIRE DE GALERISTES 2020, EN OCTOBRE, UNE VÉRITABLE FÊTE DE L’ART FRANÇAIS” PAULA WATEAU | 17.04.2020 | 6:04

— Comment considérez-vous le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire ? — Stéphane Corréard. Dans cette période, l’art apparaît profondément pour ce qu’il est : un luxe absolument vital. Un luxe, parce que notre énergie est naturellement mobilisée par des questions beaucoup plus essentielles, comme notre santé et celle de nos proches, la cohésion de nos communautés, le bien-être à court terme de ceux qui nous sont chers, mais aussi la survie de nos entreprises, de nos métiers. Nos références culturelles demeurent vitales. Ce sont elles qui nous rassemblent, que nous échangeons avec nos proches et même avec certains moins proches, sur les réseaux sociaux par exemple. Ce sont les artistes qui nous éclairent le mieux sur nos sentiments, qui mettent des mots et des images sur la confusion que nous ressentons. Pour ceux qui ont la chance de vivre avec des œuvres d’art, il est évident qu’elles constituent dans nos intérieurs plus que des fenêtres, de véritables oasis de beauté, de poésie et de pensée, d’une richesse infinie.

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J’ai toujours défendu la démocratisation de la collection, en insistant sur le fait que la relation quotidienne à l’œuvre, dans l’espace intime, me paraissait la plus riche, la plus féconde. Aujourd’hui confiné, je le vis dans ma chair ! — En cette période de confinement, quelles sont les actions que vous menez pour l’édition 2020 du salon Galeristes ? — S.C. J’ai créé le salon Galeristes pour répondre aux difficultés récurrentes auxquelles sont confrontées les galeries « artisanales » pour rencontrer de nouveaux collectionneurs, et les fidéliser. Inutile de dire que ces difficultés sont et seront démultipliées par la crise qui a commencé ! Notre mission est donc plus importante que jamais. Comment imaginer la poursuivre dans cette période folle, inédite ? C’est tout le paradoxe qui m’a, dans un premier temps, paru presque insurmontable. Et pourtant, la réponse s’est imposée naturellement à moi. Je suis depuis toujours collectionneur.

J’AI QUAND MÊME ACQUIS TROIS OU QUATRE ŒUVRES POUR MA COLLECTION PERSONNELLE AU COURS DU DERNIER MOIS. CE QUI EST VRAI POUR MOI DOIT ÊTRE VRAI POUR TOUS LES COLLECTIONNEURS PASSIONNÉS

Or, je me suis rendu compte, depuis le début du confinement, que cette passion ne m’avait pas quitté. Malgré les obstacles évidents, malgré les angoisses, naturelles, j’ai quand même acquis trois ou quatre œuvres pour ma collection personnelle au cours du dernier mois. Ce qui est vrai pour moi doit être vrai pour tous les collectionneurs passionnés. L’histoire a montré que, malgré les crises, les collectionneurs sont toujours là. Certains opportunistes ou spéculateurs se détournent, mais les passionnés, eux, ne peuvent vivre

sans s’enthousiasmer pour de nouvelles œuvres. C’est le message que j’ai envoyé à tous nos exposants, à toute la communauté qui

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se reconnaît dans l’engagement porté par Galeristes depuis 5 ans. J’ai aussi tenu à les rassurer : j’ai moi-même une expérience de galeriste. Je l’ai été une première fois entre 1992 et 2000, à une époque où le marché était particulièrement atone. Et je le suis, un peu, de nouveau depuis un an, à travers la Galerie Loeve&Co, dont j’assure la direction artistique avec Hervé Loevenbruck. Je connais les inquiétudes des galeristes. Mieux : je les partage ! J’ai créé Galeristes pour les aider, pas pour les mettre en difficulté. Toute mon énergie tend actuellement

JE CROIS PROFONDÉMENT QUE LES INTUITIONS QUI ONT CONDUIT À LA CRÉATION DE GALERISTES SONT CONFORTÉES PAR CETTE PÉRIODE PARTICULIÈRE

vers cela : comment poursuivre notre mission sans les mettre en danger ? — En quoi est-ce important pour vous de maintenir le lien avec vos galeries, vos publics et vos collectionneurs ? — S.C. Tous ceux qui ont exposé à Galeristes, ou qui ont visité le salon, savent qu’y règne une vraie convivialité, une complicité même. Cette proximité ne vit pas qu’une semaine, elle court tout au long de l’année, par nos échanges, notamment via les réseaux sociaux, où je m’exprime très régulièrement. D’ailleurs, beaucoup de mes amis me disent en ce moment : je ne m’inquiète pas pour toi, j’ai vu que tu avais posté un tweet ce matin ! Il est important, surtout en ce moment, de prendre des nouvelles les uns des autres, de prendre soin de nous réciproquement, de nous entraider et, surtout, d’élaborer une stratégie pour la sortie de crise. Le confinement nous étouffe. Nous n’en voyons pas la fin. Pourtant, cette crise sanitaire finira par se calmer, et la vie reprendra ses droits. Où en serons-nous à ce moment-là ? Comment redémarrerons-nous ? Bien sûr, tout ne changera pas du jour au lendemain,

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mais cette crise aura semé des graines qui finiront par transformer le paysage dans lequel nous vivons, y compris pour le monde de la culture.

ÉCOLOGIQUEMENT, HUMAINEMENT, INTELLECTUELLEMENT, IL EST ABSURDE DE PARCOURIR LA PLANÈTE EN TOUS SENS, SI C’EST POUR VOIR OU MONTRER, PARTOUT, LES MÊMES ŒUVRES AU MÊME PUBLIC

Je crois profondément que les intuitions qui ont conduit à la création de Galeristes sont confortées par cette période particulière. Le choix d’un renforcement des liens de proximité, la mise en valeur de la richesse de notre scène locale, notre triptyque de valeurs, sans cesse réaffirmées, « accessibilité, diversité, convivialité »… Comment ne pas penser que tout cela ne résonne pas fortement avec la situation actuelle ? Sans compter que, grâce à Dominique Per-

rault Architecture, nous sommes sans doute la seule foire dans le monde à avoir une scénographie 0 déchet, réutilisée à 100 % d’une année sur l’autre. — Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous, dans le secteur des foires ? — S.C. Cette expérience nous conduit à réévaluer toutes nos habitudes, à remettre en question ce qui nous paraissait indiscutable. Cela fait longtemps que j’alerte sur la bizarrerie qui conduit des galeries, qui sont pour l’essentiel de toutes petites entreprises, comme l’a encore rappelé le Comité des galeries d’art, à s’engager tellement à l’export. Investir tant de temps et de moyens dans la recherche effrénée de nouveaux collectionneurs à l’étranger, si difficiles à fidéliser, est contre-productif, plutôt que de développer et chérir une clientèle de proximité, ce « premier cercle » que nous nous efforçons

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de réunir et de développer à Galeristes. La fuite en avant, manifestement, ne les a pas aidées à se renforcer jusque-là, et montre actuellement ses limites. Écologiquement, humainement, intellectuellement, il est absurde de parcourir la planète en tous sens, si c’est pour voir ou pour montrer, partout, les mêmes œuvres au même public. Cette frénésie-là, selon moi, ne reviendra pas de sitôt, et c’est tant mieux ! Le modèle des foires montre ses limites. Le numérique apparaît pour l’instant comme une solution. Mais enfin, en l’absence de toute régulation, de tout mécanisme pro-

MAINTENANT, IL FAUT AGIR POUR QUE NOS SCÈNES NATIONALES, LES ARTISTES MAIS AUSSI TOUS CEUX QUI FONT VIVRE LEURS ŒUVRES, AU PREMIER RANG DESQUELS LES GALERIES « ARTISANALES », ENTREVOIENT UN AVENIR POSSIBLE

tecteur, comment imaginer qu’il n’aboutira pas à une concentration plus grande encore que celle que nous connaissons depuis une dizaine d’années ? Aux GAFAM, cet acronyme qui regroupe Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, répondront peut-être, dans notre secteur, les GHPWZ, suivant les initiales de ces méga-galeries qui s’y investissent massivement. C’est plus dur à prononcer, et guère plus réjouissant pour ceux qui demeurent attachés à un modèle fondé sur l’humain. Dans ce contexte, l’absence d’une initiative forte de la part de l’État m’apparaît incompréhensible : l’art est le seul secteur où aucun mécanisme de régulation, de protection des indépendants ou de la scène nationale, ou de redistribution n’a été mis en place. Il y a le prix unique du livre, les quotas pour la chanson, la taxe parafiscale sur les entrées de cinéma ou le chiffre d’affaires des télévisions, etc. Mais pour l’art, Jack Lang n’a rien inventé. Normal, à son époque,

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l’industrialisation n’en était qu’à ses balbutiements. Mais maintenant, il faut agir pour que nos scènes nationales, les artistes mais aussi tous ceux qui font vivre leurs œuvres,

IL ME SEMBLAIT INCONTOURNABLE DE TRANSFORMER GALERISTES 2020 EN VÉRITABLE « FÊTE DE L’ART FRANÇAIS », LA PLUS LARGE ET OUVERTE POSSIBLE

au premier rang desquels les galeries « artisanales », entrevoient un avenir possible. — Quels sont les projets à venir pour le salon Galeristes après le confinement ? — S.C. Je suis très confiant sur le fait que Galeristes 2020 puisse se tenir « normalement », dans les conditions et aux dates prévues au Carreau du Temple. Mais je me

sens concerné par les incertitudes ou les déboires de tout notre écosystème – l’annulation ou le report des foires de printemps –, voire ceux qui menacent les méga-foires de l’automne, dont le modèle même, basé sur le cosmopolitisme et le gigantisme, paraît bien décalé par rapport aux évolutions de nos modes de vie, qui devraient perdurer largement après l’été. S’y ajoutent les difficultés dont témoignent déjà de nombreux acteurs du monde de l’art, des galeries fidèles de Galeristes, mais également d’autres, qui auront besoin sans doute de redémarrer à l’automne, d’aller à la rencontre de leur public, et de publics nouveaux. Dans ce contexte, et sans pouvoir anticiper de la forme que cela pourra revêtir, j’ai d’ores et déjà prévenu qu’il me semblait incontournable de transformer Galeristes 2020 en véritable « fête de l’art français », la plus large et ouverte possible. Le moment venu, je proposerai des initiatives fortes pour que tous ceux qui se reconnaissent dans nos valeurs, et nos espoirs, puissent y être associés, dans le plus grand rassemblement possible.

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« Créer signifie vivre, forger éternellement des choses sans cesse nouvelles. » Kasimir Malevitch

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STÉPHANIE CHAZALON, DIRECTRICE DE L’INSTITUT DES CULTURES D’ISLAM À PARIS

“PLUS QUE JAMAIS, L’ART ET LA CULTURE ÉMANCIPENT ET CRÉENT DU LIEN” ORIANE ZERBIB | 20.04.2020 | 10:53

— Quelles sont les actions que l’Institut des cultures de l’islam mène pour poursuivre ses activités pendant cette crise sanitaire ? — Stéphanie Chazalon. Cette étrange période est l’occasion de faire avancer les projets mis de côté par manque de temps, d’évaluer nos pratiques et de nous renouveler collectivement. La priorité a d’abord été d’organiser le travail de l’équipe à distance, en apprivoisant de nouveaux outils de communication interne et en réfléchissant ensemble à la manière de faire vivre en ligne notre programmation. Nos activités sont aujourd’hui principalement liées à notre exposition temporaire « Croyances, faire et défaire l’invisible », qui a démarré le 11 mars, juste avant le confinement. Nous en proposons une visite virtuelle conçue comme une déambulation à travers nos espaces, complétée par deux activités pour le jeune public : un livret jeux pour découvrir les œuvres en famille et la fabrication d’un livre de recettes magiques.

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Nous diffusons également chaque mardi des contenus inédits pour les grands et les petits par le biais de notre lettre d’information qui rassemble des interviews d’artistes et d’universitaires, un dossier thématique à partir d’une œuvre, une séquence « archives » pour revenir sur les temps forts de l’ICI ces dernières années, la possibilité de visionner un film qui devait être projeté dans nos murs, etc. Et enfin, nous avons décidé de prolonger l’exposition en septembre et en octobre afin de reprogrammer une partie des confé-

CETTE ÉTRANGE PÉRIODE EST L’OCCASION DE FAIRE AVANCER LES PROJETS MIS DE CÔTÉ PAR MANQUE DE TEMPS, D’ÉVALUER NOS PRATIQUES ET DE NOUS RENOUVELER COLLECTIVEMENT

rences, films, spectacles et concerts initialement prévus jusqu’à l’été. — En quoi est-ce important pour vous de maintenir le lien avec vos communautés et vos publics ? — S.C. La mission de l’ICI est de montrer la diversité des cultures de l’islam dans le monde et leur dynamisme dans la création contemporaine. Nous voulions faire connaître le travail des artistes photo-

graphes et vidéastes de « Croyances, faire et défaire l’invisible » qui, pour certains, n’a encore jamais été montré en France ou bien qui a été réalisé spécialement pour l’exposition. Il nous a donc semblé évident de proposer de découvrir autrement ces œuvres et de donner la parole aux artistes. Parce que la séquence est compliquée pour tout le monde, chacun doit faire sa part pour être au rendez-vous d’une forme de cohésion nationale. En gardant le contact par le biais de notre site et des réseaux sociaux, en nous adaptant pour rendre accessible notre offre artistique et culturelle à nos publics, nous voulons être à leurs côtés et participer à l’effort général.

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Au-delà du digital, nous sommes à l’écoute de nos partenaires locaux, l’ancrage territorial de l’ICI dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris étant un engagement fort de notre établissement. Nous faisons évoluer nos actions de proximité, notamment en direction du champ social, pour en assurer autant que faire se peut la continuité. Le projet photographique « Histoires de famille » que nous menons avec le café itinérant enfants/parents Home Sweet Mômes pour renforcer les liens intergénérationnels est, par exemple, transformé en BD du confinement à partir des témoignages croisés des familles et des résidents de l’Ehpad du quartier. Par ailleurs, l’association La Table ouverte, qui gère notre restaurant, prépare chaque jour à l’ICI entre 100 et 200 repas qu’elle distribue gratuitement aux personnes isolées du quartier : c’est un magnifique exemple de la solidarité à l’œuvre en réponse à des situations parfois dramatiques. Et une leçon d’humilité. Comment considérez-vous le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire, de confinement ? — S.C. Parmi les nombreux effets collatéraux du confinement, on constate une augmentation très préoccupante des inégalités et des violences, en particulier contre les femmes. L’art et la culture sont, hélas !, impuissants face à ces situations prioritaires, comme sur le plan sanitaire. Il s’agit malgré tout d’essayer d’être utile là où on peut l’être, en accompagnant les personnes et les familles qui vont chercher une forme de soutien pour faire face à la solitude, à l’angoisse, ou simplement à l’ennui, ou une source d’inspiration pour s’ouvrir à de nouveaux horizons, se remettre en question, se réinventer. L’ouverture sur les autres et sur le monde peut aider à donner du sens à ces moments où le temps est comme suspendu, où la

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tendance pourrait être au repli sur soi. Elle permet de résister au récit d’enfermement qui est devenu notre quotidien. Le secteur se mobilise pour que tous ceux qui sont connectés puissent bénéficier d’une offre pléthorique et les artistes font preuve d’une belle générosité en multipliant les initiatives, comme cette conteuse qui enchante tous les jours ses voisins avec une nouvelle histoire depuis la cage d’escalier de son immeuble à Pau. Plus que jamais, l’art et la culture émancipent et créent du lien. — Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous dans le secteur de la culture ? — S.C. Il semble prématuré de faire un bilan, mais je veux retenir avec optimisme l’élan de solidarité et la capacité d’adaptation de notre société. Le sujet de « l’après » est sur toutes les lèvres : espérons que la prise de conscience suscitée par cette crise sur les profonds dysfonctionnements de notre modèle de développement, si souvent dénoncés par les artistes, se traduise enfin par un changement de système. Le secteur culturel, dont l’équilibre économique est d’ordinaire si difficile, est aujourd’hui terriblement fragilisé. S’il a su se mobiliser et, dans une certaine mesure, s’adapter lui aussi au contexte, la réflexion sur les nouvelles formes de diffusion des œuvres et des savoirs doit être poussée plus loin et portée collectivement, en tenant compte du fait qu’il n’est pas toujours possible, ni évidemment souhaitable, de proposer une version dématérialisée de la culture. La fermeture des musées, des salles de spectacles, des librairies, des bibliothèques ou des tiers-lieux et l’annulation en cascade des festivals nous rappellent l’importance de garantir sur le long terme la pérennité de cette offre artistique et culturelle dans toute sa richesse et sa diversité, et de la rendre accessible à tous.

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« Faites toujours que votre tableau soit une ouverture sur le monde. » Leonardo da Vinci

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CÉCILE FAKHOURY, DIRECTRICE DE LA GALERIE CÉCILE FAKHOURY

“DANS CES PÉRIODES DE QUESTIONNEMENT, IL EST TOUJOURS INTÉRESSANT DE REGARDER DU CÔTÉ DES ARTISTES” ANAÏS TRIDON | 16.04.2020 | 4:04

— Comment considérez-vous le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire, de confinement ? — Cécile Fakhoury. Les artistes sont des voix sensibles de nos sociétés, ils évoquent les équilibres et les déséquilibres du monde. Par leur travail, ils répondent à beaucoup de questions et en posent souvent de très bonnes ! Leur rôle est primordial, nous devons les regarder, les écouter, sans oublier de les soutenir bien sûr ! Nous cherchons tous des réponses en ce moment et, dans ces périodes de questionnement, il est toujours intéressant de regarder du côté des artistes et de la culture.

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— En cette période de confinement, quelles sont les actions que la galerie Cécile Fakhoury mène pour poursuivre ses activités ? — C.F. Nous avons l’habitude de travailler à distance avec l’équipe de la galerie, entre les espaces d’Abidjan, de Dakar et de Paris. La communication est fluide. Malgré ce contexte qui décale l’ensemble de notre programmation et des événements, nous continuons de travailler sur les dossiers à venir. Nous travaillons également sur des sujets de fond comme la mise

LES ARTISTES SONT DES VOIX SENSIBLES DE NOS SOCIÉTÉS, ILS ÉVOQUENT LES ÉQUILIBRES ET LES DÉSÉQUILIBRES DU MONDE. PAR LEUR TRAVAIL, ILS RÉPONDENT À BEAUCOUP DE QUESTIONS ET EN POSENT SOUVENT DE TRÈS BONNES !

à jour de notre plateforme de gestion de galerie. Nous continuons le travail d’édition entamé il y a deux ans et nous accompagnons les artistes dans leur réflexion de projets futurs. Il y a donc finalement beaucoup de choses que nous continuons à faire « normalement », chacun de chez soi. Nous réalisons ensemble une communication hebdomadaire sous forme de newsletter qui évoque le travail des artistes et de la galerie. C’est un exercice rigoureux que nous faisons chaque semaine et qui, nous l’espérons, résonnera chez les lecteurs.

— En quoi est-il important pour vous de maintenir le lien avec vos communautés et vos publics ? — C.F. Des canaux et des plateformes existent pour pallier ce confinement et nous nous en servons. Le lien avec notre communauté est donc maintenu et c’est essentiel pour continuer à faire vivre la galerie afin de maintenir visible le travail des artistes. Nous pensons que cette période peut être un moment pour découvrir ou redécouvrir des œuvres, des expositions, des textes…

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D’où cette newsletter riche qui propose une matière sensible pensée par l’équipe de la galerie et les artistes eux-mêmes.

— Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle dans le secteur de l’art africain ? — C.F. Cette crise, qui nous enlève beaucoup de choses, nous donne aussi du temps, ou du moins une appréciation différente du temps. Cela me permet de faire le point, de penser à ce que je souhaite pour la galerie et ses artistes et comment je veux

PEUT-ÊTRE QUE CET ÉPISODE PERMETTRA À CES VOIX SENSIBLES D’ÊTRE PLUS ÉCOUTÉES, PLUS COMPRISES ET PLUS VALORISÉES DANS LEUR PROPRE PAYS ET AU-DELÀ

et peux y parvenir. C’est un questionnement régulier au sein de l’équipe, mais cette période particulière nous permet d’accroître cette réflexion sereinement. Nous sommes donc en phase de réflexion ; les leçons viendront un peu plus tard, je crois. Et, plus largement, peut-être que cet épisode permettra à ces voix sensibles d’être plus écoutées, plus comprises et plus valorisées dans leur propre pays et au-delà.

— Quels sont les projets à venir pour la galerie après le confinement ? — C.F. Reprendre la programmation là où nous l’avons arrêtée. Il y a de très belles expositions prévues à Dakar et à Abidjan. Pour les projets extérieurs, cela reste incertain à ce jour mais la continuité de notre programme dans nos localités sera déjà une belle reprise.

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DOMINIQUE ROLAND, DIRECTEUR DU CENTRE DES ARTS D’ENGHIENLES-BAINS

“LA CULTURE REPRÉSENTE UN DES ENJEUX SOCIÉTAUX MAJEURS EN CETTE PÉRIODE” ORIANE ZERBIB | 15.04.2020 | 17:46

— En cette période de confinement, quelles sont les actions du Centre des arts d’Enghien menées par vous et votre équipe pour poursuivre vos activités ? — Dominique Roland. Conscients du temps inédit que nous sommes amenés à vivre et qui influera inéluctablement sur « l’après », nous nous devons de réinterroger ce qui composait nos fondamentaux. Dès le premier jour, nous nous sommes organisés. Le télétravail a naturellement donné lieu à un nouvel environnement professionnel permettant de maintenir coopération et concertation. Il s’agit de travailler à une nouvelle manière de penser et d’agir ensemble. À ce titre, nous avons estimé qu’il était nécessaire d’opérer une nouvelle étude des publics.

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— Le numérique, au cœur de votre ADN, devient-il vecteur majeur de votre redéploiement ? — D.R. Le numérique est plus que jamais essentiel et fondamental. Nous voyons combien, en cette période, il permet de rompre l’isolement, de créer du lien, et comme il peut être vecteur d’information, de partage et de formation. En tant que scène conventionnée d’intérêt national « Art et création » pour les écritures numériques et le spectacle vivant depuis janvier 2020, le Centre des arts a depuis longtemps compris l’enjeu qu’il représentait. L’éducation artistique et culturelle et la forma-

EN CETTE PÉRIODE [LE NUMÉRIQUE] PERMET DE ROMPRE L’ISOLEMENT, DE CRÉER DU LIEN ET […] PEUT ÊTRE VECTEUR D’INFORMATION, DE PARTAGE ET DE FORMATION

tion des publics faisant partie de nos missions, nous y avons répondu encore récemment par la création d’un premier MOOC « Art et création numérique » réalisé en septembre 2019. Nous préparons actuellement le deuxième, consacré quant à lui aux effets spéciaux. Dans un monde gouverné plus que jamais par l’image, notre enjeu est de rendre accessible ce monde de l’illusion, en plongeant dans ses coulisses.

Enfin, au-delà de la capitalisation sur les ressources dont nous disposons et que nous pouvons mettre à disposition de notre public, nous sommes également en pleine préparation d’un jeu vidéo qui permettra d’accéder virtuellement à l’exposition que nous programmions avant la fermeture de notre lieu. Nous le faisons en collaboration avec l’école ArtFX, école d’animation formant aux métiers de la 3D, de la 2D, des effets spéciaux et des jeux vidéos.

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— En quoi est-il important pour vous de maintenir en permanence le lien avec vos communautés et vos publics ? — D.R. Cette période inédite ne permet pas la fréquentation de notre lieu et pourrait donc opérer, par la force des choses, une mise à distance. Il est important de dépasser cet « empêchement » en maintenant une offre culturelle de qualité et qui soit cohérente avec notre identité. Il s’agit de réécrire un autre lien avec notre public, qui se dérobe à une programmation immédiate, de définir ce qui doit composer la forme d’un nouveau partage.

NOUS NOUS DEVONS DE CONSTRUIRE DE NOUVELLES FORMES, DE CHERCHER DE NOUVEAUX MOYENS DE PROLONGER UNE OFFRE CULTURELLE SANS QUE CELA TIENNE À LA FRÉQUENTATION D’UN LIEU

Nous alimentons quotidiennement nos réseaux sociaux, en mettant systématiquement en valeur l’actualité ou une archive d’un artiste que nous avons pu programmer, témoignant ainsi du soutien que nous leur apportons. Nous mettons aussi à disposition de notre public les ressources que nous avons créées au fil des années, comme, par exemple, les conférences filmées et animées par des critiques cinéma accueillis en nos murs depuis près de 10 ans : feu Jean Douchet, Jean-Baptiste Thoret et, plus récemment, Charlotte Garson. Nous avons également tenu à remettre en lumière notre MOOC. — Comment évaluez-vous le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire, de confinement ? — D.R. La culture représente un des enjeux sociétaux majeurs en cette période. La culture permet de rompre l’isolement, de générer du partage et, pour ce faire, elle doit pouvoir être accessible à tous.

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Nous nous devons de construire de nouvelles formes, de chercher de nouveaux moyens de prolonger une offre culturelle sans que cela tienne à la fréquentation d’un lieu. Les nombreuses initiatives qui ont fleuri depuis le début du confinement démontrent que cette réflexion est commune et partagée tant par les institutions que par les médias et les artistes.

« L’APRÈS » IMPOSERA UN TEMPS DE RECONSTRUCTION, VOIRE DE RÉPARATION, OÙ ARTISTES, PUBLICS ET STRUCTURES CULTURELLES VONT AVANCER ENSEMBLE

— Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact pratique aura-t-elle selon vous dans le secteur de la culture ? — D.R. Dans le domaine de la création, cette période inédite que nous sommes amenés à vivre va inéluctablement conduire à de nouvelles formes d’écriture scénique. Notre rapport au monde en cet instant est bousculé, fragilisé. Le repli sur soi, le retour à l’essentiel, notre rapport à la surconsommation, au travail, sont autant de sujets qui

feront assurément l’objet de questionnements. « L’après » imposera un temps de reconstruction, voire de réparation, où artistes, publics et structures culturelles vont avancer ensemble. Avec une même volonté de rompre assurément avec la distanciation sociale qui s’est opérée durant ce temps de confinement. La nécessité de penser, d’agir ensemble sera essentielle.

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« Un bon artiste se doit d’être scandaleux. » Gérard Garouste

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PIERRE LEMARQUIS, NEUROLOGUE

“LE CERVEAU RÉCLAME D’ÊTRE CARESSÉ, C’EST LA FONCTION DE LA MUSIQUE ET DE L’ART” DANIEL BERNARD | 14.04.2020 | 18:52

L’empathie esthétique, autrement dit l’amour de l’art, répond à des mécanismes neurologiques. En cette période de confinement, malgré les mesures qui font barrière à l’expérience de l’œuvre, Pierre Lemarquis explique pourquoi et comment le cerveau doit continuer à recevoir son content de musique et d’œuvres.

— En tant que neurologue, particulièrement intéressé par le lien entre le cerveau et la musique, quelle ordonnance artistique prescrivez-vous dans une période de confinement qui exige de revoir ses habitudes et qui peut menacer notre équilibre ? — Pierre Lemarquis. Don’t Stop me Now, du groupe Queen, présenterait les caractéristiques idéales, d’un point de vue scientifique : tempo rapide, à 150, et paroles lénifiantes, en majeur. Mais on peut, avec le même bénéfice neurologique, choisir d’écouter les Beatles et Mozart. On trouvera également réconfort et sécurité en admirant les œuvres de Vinci, Michel-Ange Van Gogh et tant

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d’autres. Ou en regardant la filmographie de Paolo Sorrentino, du film La Grande Belleza ou la série The New Pope qui mêlent avec talent esthétisme et comédie. — Les musées sont fermés, tout comme les cinémas et les salles de concert. Qu’est-ce qui nous manquerait à vivre sans musique et sans art ? — P.L. La recherche scientifique confirme l’intuition de Nietzsche, lorsqu’il affirme que « sans la musique, la vie serait une erreur ». Notre cerveau est double, avec une partie

ON PEUT, AVEC LE MÊME BÉNÉFICE NEUROLOGIQUE, CHOISIR D’ÉCOUTER LES BEATLES ET MOZART

dédiée à Apollon et l’autre à Dionysos. La première, qui pourrait à la limite être remplacée par un ordinateur, nous aide à rester en vie en fonction des informations reçues et des souvenirs acquis. L’autre partie, non moins essentielle, nous donne tout simplement envie de vivre. Ce cerveau du plaisir et

de la récompense réclame d’être caressé : c’est la fonction de la musique et, plus généralement, de l’art. — Quelles sont les mécaniques neurologiques à l’œuvre, lorsque nous sommes confrontés à la musique ? — P.L. Le lobe temporal, tout d’abord, décrypte les sons, puis, aussitôt, c’est la partie antérieure du cerveau qui entre en jeu. La fonction de ce lobe dit frontal est d’agir sur le monde, en fonction des informations recueillies. Il est aussi responsable de la mémoire à court terme, essentielle pour la réception de la musique. Pour ressentir du plaisir en écoutant de la musique, il faut se souvenir de la musique entendue et ainsi anticiper sur la suite du morceau. Si l’accord prévu survient, le cerveau produit une sen-

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sation de sécurité avec, toutefois, un risque d’ennui à la longue. À l’inverse, un accord imprévu éveille et stimule mais, répété, il peut produire du stress. Les berceuses maternelles ou les chansons avec refrain/couplets peuvent ainsi s’analyser par des cycles tension/résolution ou répétition/différence qui sont universels. — Selon vous, même si vous ne bougez pas, le cerveau chante et danse sur la musique entendue. Que voulez-vous dire ? — P.L. Le cerveau humain a une spécificité que l’on n’observe chez aucun autre être vivant : la musique met en route des circuits moteurs, nous sommes faits pour chanter et danser (en général). Si les mouvements sont impossibles – pas question de se dandiner à Pleyel ou à l’Opéra –, ou encore lorsque l’on se contente d’imaginer une musique en silence, des neurones parfois appelés « miroirs » s’activent et c’est notre cerveau qui chante et danse ! Et ce, sans traduction externe notable, si ce n’est par exemple le chantonnement incoercible de Glenn Gould au piano. Ces neurones sont connectés aux circuits du plaisir et de la récompense qui sécrètent de la dopamine, neuromédiateur impliqué

LA MUSIQUE MET EN ROUTE DES CIRCUITS MOTEURS, NOUS SOMMES FAITS POUR CHANTER ET DANSER

dans la joie de vivre et les mouvements, de la sérotonine, antidépressive, des endorphines réduisant la douleur et à effet euphorisant de la morphine, de l’ocytocine impliquée dans l’attachement… L’adrénaline tonifiante se trouve aussi augmentée par de la musique vive, forte et rapide, et diminuée si la musique est douce. Ce système permet l’empathie esthétique, le ressenti de l’intérieur, l’incarnation de la musique (ou d’une œuvre d’art) dans notre cerveau.

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— Observez-vous les mêmes effets avec un tableau, un dessin, une sculpture ou une photo, dans un musée ou dans son salon ? — P.L. Avec les arts visuels, l’activation initiale concerne la zone postérieure du cerveau (lobe occipital), qui décrypte les informations visuelles (forme, couleurs…). Puis une zone proche qui détecte les informations « biologiques » s’active lorsqu’il s’agit d’art figuratif : dans le cas de La Joconde, notre cerveau réagit comme si nous rencontrions Mona Lisa en chair et en os.

CE QUI CIRCULE ENTRE VOUS ET L’ŒUVRE, VOILÀ L’ESSENTIEL ET CELA CONSTITUE L’ESSENCE MÊME DE LA VIE

Pour l’art non figuratif, notre cerveau reproduit les gestes de l’artiste. À mesure que nous revoyons une même œuvre, le phénomène évolue : accroché sur le mur de notre salon, l’objet se charge d’une dimension d’intimité. Après le coup de foudre initial, c’est l’attachement qui s’installe et vous devenez un peu l’œuvre avec

laquelle vous vivez, qui vous transforme à son image, et vice-versa. — Le contact par écran interposé ou, dans le cas de la musique, via une enceinte ou un casque, est-il semblable dans son effet ? — P.L. En art, comme dans une relation humaine, certains messages peuvent être décodés sans parvenir à la conscience. Ce qui circule entre vous et l’œuvre, voilà l’essentiel et cela constitue l’essence même de la vie. Dans cette période de confinement, on aimerait que cet « entre » soit préservé par les écrans, mais ce n’est malheureusement pas le cas ! Le cerveau reçoit bien les informations, mais de manière atténuée, comme dans une communication à distance – ou en cas de distanciation sociale ! Il faut alors compter sur votre imagination et vos souvenirs pour que de nouvelles histoires amoureuses éclosent, pour qu’un nouveau Décaméron surgisse du confinement, comme pendant la peste noire à Florence vers 1350.

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« L’artiste est quelqu’un qui a un miroir à la place du visage. » Christian Boltanski

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DANIEL TEMPLON, GALERISTE

“TOUTES LES CRISES ONT UNE FIN, IL FAUT SE PRÉPARER POUR L’APRÈS” LINDSEY WILLIAMS | 14.04.2020 | 5:04

— Comment la galerie Templon s’est-elle adaptée à cette période de confinement ? — Daniel Templon. Nous avons dû fermer nos espaces au public mais notre équipe est toujours mobilisée et l’activité de la galerie se maintient, essentiellement grâce au télétravail, à la fois à Paris et à Bruxelles. Pour contrer la fermeture précoce de nos expositions, nous avons lancé un site de visite virtuelle sur Internet. Le public peut ainsi découvrir nos expositions de Norbert Bisky, Billie Zangewa et Jim Dine dans des conditions radicalement différentes, presque immersives, avec des images de très bonne qualité, des vues de l’espace et des vidéos. Il suffit d’un clic pour découvrir tous les détails d’un tableau.

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— Quelle a été la réaction des collectionneurs et des amis de la galerie Templon ? — D.T. Dans ce genre de situation inédite, tout le monde est dans l’expectative. Nous avions de nombreux et beaux projets pour ce printemps qui sont maintenant en suspens, mais il n’y a pas de déception. La plupart seront reportés à une date ultérieure. Cette crise sanitaire est tellement inattendue et imprévisible qu’il faut accepter d’être modeste et s’adapter au jour le jour. — Comment vos artistes ont-ils mis à profit cette période de confinement ? Pouvez-vous donner un exemple ? — D.T. Les artistes, par définition, et surtout nos peintres, s’épanouissent dans la solitude de l’atelier. Nous sommes en contact quotidien avec eux et tous continuent de travailler d’arrache-pied.

CETTE CRISE SANITAIRE EST TELLEMENT INATTENDUE ET IMPRÉVISIBLE QU’IL FAUT ACCEPTER D’ÊTRE MODESTE ET S’ADAPTER AU JOUR LE JOUR

Pour la plupart, ils le vivent comme une pause inattendue et bénéfique face au tumulte du monde. Jitish Kallat, confiné à Bombay, travaille sur une nouvelle série d’œuvres photographiques. Kehinde Wiley s’est réfugié seul dans son atelier à Dakar et en profite pour expérimenter de nouvelles directions dans son œuvre. Pierre et Gilles, privés de modèles, ont réalisé un autoportrait formidable, inspiré de

Courbet, qui sera exposé en septembre 2020 à la galerie. Comme Jim Dine d’ailleurs, qui, confiné dans son atelier de Montrouge, crée de nouveaux autoportraits qui feront partie de son exposition à l’automne. Enfin, Gérard Garouste est ravi de ne pas avoir à quitter son atelier pendant plusieurs semaines. « Il y aura davantage de tableaux pour mon expo de mars 2021 ! », nous a-t-il annoncé.

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— Quels enseignements tirez-vous des foires, événements et expositions en ligne, auxquels vous auriez participé ou pas ? — D.T. Avec le confinement, tout le monde se précipite sur les solutions online. Les expositions en ligne, les viewing rooms sont bien sûr indispensables aujourd’hui, mais elles restent un simple outil de communication. Cela permet de maintenir le dialogue avec notre public, de continuer la promotion de nos artistes et nous avons pu concrétiser quelques ventes par ce biais. Mais, fondamentalement, ces « événements » online ne pourront jamais se substituer au plaisir de visiter une exposition ou de flâner dans une foire. L’émotion esthétique est ancrée dans une

L’ÉMOTION ESTHÉTIQUE EST ANCRÉE DANS UNE CONFRONTATION PHYSIQUE AVEC L’ŒUVRE D’ART. C’EST D’AILLEURS LE MOTEUR DES COLLECTIONNEURS

confrontation physique avec l’œuvre d’art. C’est d’ailleurs le moteur des collectionneurs. Ils choisissent des œuvres pour vivre avec elles. — La galerie a été fondée en 1966. Vous avez connu et traversé beaucoup d’événement et de périodes de crise. Quelles leçons en avez-vous tiré ? — D.T. La galerie a connu plusieurs crises, plus ou moins graves, plus ou moins longues, qu’elle a toujours traversées : le choc pétrolier de 1974, la première guerre du Golfe en 1990, le 11 septembre 2001, la crise des subprimes en 2008… Toutes les crises ont une fin. Celle-ci en aura nécessairement une aussi. Il faut se préparer pour l’après, avec détermination et pragmatisme.

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CHRISTIAN BERST, DIRECTEUR DE LA GALERIE CHRISTIAN BERST ART BRUT

“FAIRE PLUS, ET MIEUX. LE TEMPS D’APRÈS SERA AU BOND, ET AU REBOND.” ORIANE ZERBIB | 14.04.2020 | 4:04

— En cette période de confinement, quelles sont les actions que vous menez avec votre équipe pour poursuivre vos activités ? — Christian Berst. Nous travaillons à l’après, car il est vital de se projeter, d’anticiper. C’est l’occasion de préparer certaines actions de promotion de nos artistes que nous nous promettions de développer depuis trop longtemps. Cela passe aussi par la mise en ligne d’un nouveau site web, la refonte de notre identité et de nos publications… — En quoi est-ce important pour la Galerie Christian Berst de maintenir le lien avec votre communauté de collectionneurs d’Art brut et vos publics ? — C.B. Comme les vestales, nous devons entretenir la flamme. Ce qui avait du sens dans nos interactions sociales passées continue d’en avoir. Et il faut sans cesse le réaffirmer, le revendiquer, le chérir.

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— Comment considérez-vous le rôle de la culture et de l’art dans ce contexte de crise sanitaire, de confinement ? — C.B. Un virus ne doit pas, ne peut pas, faire vaciller la culture, la civilisation. Quelles que soient les circonstances, il faut rappeler qu’après la vie, la culture – donc l’art – reste le bien le plus précieux, le fondement sur lequel bâtir, ou rebâtir. — Quelles leçons tirez-vous de cette expérience inédite et quel impact aura-t-elle selon vous dans le domaine de l’Art brut ? — C.B. Comme toute situation de crise, elle révélera le meilleur et le pire en nous. J’espère juste que, collectivement, le meilleur l’emportera vite. En attendant, cela semble un bon moment pour faire l’inventaire des vraies et des fausses valeurs.

L’ART BRUT, COMPTE TENU DE SA NATURE PARTICULIÈRE, A DES ATOUTS INDÉNIABLES À FAIRE VALOIR : LA SINCÉRITÉ, L’HUMANITÉ, LE DÉTACHEMENT MERCANTILE

L’Art brut, compte tenu de sa nature particulière, a des atouts indéniables à faire valoir : la sincérité, l’humanité, le détachement mercantile, la capacité d’enchantement sont parmi ceux qui me viennent spontanément à l’esprit. — Quels sont les projets à venir pour la Galerie Christian Berst après le confinement ? — C.B. Survivre, déjà. Faire face à la bourrasque économique qui s’annonce. Cela passe par faire plus, et mieux.

Je pense à une phrase de circonstance que René Char avait écrite dans le maquis, durant la guerre : « Être du bond. N’être pas du festin, son épilogue. » Le temps sera donc au bond, et au rebond.

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« Être artiste, ce n’est pas compter, mais vivre comme l’arbre sans presser sa sève, attendre l’été. » Nicolas de Staël

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REMERCIEMENTS

Merci aux professionnels du monde de l’art et de la culture interviewés dans cet ouvrage Ami Barak, Christian Berst, Pierre Bonnefille, Pierre Cesbron, Stéphanie Chazalon, Stéphane Corréard, @jerrygogosian, Cécile Fakhoury, Marie-Anne Ferry-Fall, François Hébel, Fihr Kettani, Pierre Lemarquis, Christine Macel, Alexandre de Metz, Jeanne Morel, Jonas Ramuz, Dominique Roland, Béatrice Salmon, Daniel Templon, Delphine Travers, Cécile Verdier Leurs précieux témoignages sont une somme d’expériences et de choses vues pour anticiper et rebondir. Vite, fort et ensemble. Merci à l’équipe de Communic’Art sans qui cet ouvrage n’aurait pu voir le jour Chloé Andrianarisoa, Arthur Blanc-Povels, Georges Baur, Alexandra Couzin-Prada, Pascale Guerre, Juliette Lesueur, Grace Morales, Anaïs Tridon, Paula Wateau, Lindsey Williams, Oriane Zerbib Fidèles du premier jour, expérimentés ou en début de carrière, solidaires et attentionnés, confinés, ils ont tous été présents chaque jour, apportant leur pierre à ce qui est sous vos yeux aujourd’hui. Merci à Daniel Bernard Intervieweur pour la plupart des articles qui paraissent sur le blog Art 360° by Communic’Art, Daniel a été d’un soutien constant et avisé tout au long de l’écriture de cet ouvrage.

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« Le merveilleux est toujours beau […] il n’y a même que le merveilleux qui soit beau. » André Breton


Le blog Art 360° by Communic’Art Le blog Art 360° est le blog des métiers de la communication art et culture. Il s’adresse à ceux qui sont concernés par les questions de communication et de médiation dans les domaines de l’art et de la culture, qui en font un enjeu et un métier. L’idée du blog Art 360° est née de mon expérience à la tête de l’agence Communic’Art que j’ai fondée en 2004 pour conseiller les professionnels du monde de la culture, de l’art, du design et de l’architecture et les entreprises qui communiquent par l’art. Crédits Directeur de création : François Blanc / Directrice des éditions : Pascale Guerre / Design : Georges Baur / Editing et mise en page : Marie-Hélène Martin Photos : © J.C. PLanchet (41), © Jeanne Morel/Paul Marlier (46, 47), © ADAGP (52, 53), © Luca Bonnefille (60, 61), © Fabrice Demessence (67), © DR (6, 10-11, 16, 23, 28, 32, 34, 40, 70, 71, 94, 95, 103, 111, 115, 122, 128, 133, 145, 152, 156), © Julie Biancardini (80), © Steve Murez 2020 (81), © Fondation Henri Cartier Bresson (84), © Claudia Huidobro (85), © Creative Commons (88), © LeSquare (99), © Starface/Antoine Flament (102), © Hug Tiadji/ FDCCA (106) © FDCCA (107), © Cédric Pierre (110), © Dominique Perrault Architecte (114), © Antoine Muller (123), © Issam Zeljy (129), © CDA d’Enghien-les-Bains (132), © Galerie Daniel Templon (138, 144), © Galerie Christian Berst (148, 149)

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«Avoir une personnalité, il faut considérer cela comme un art. » Christophe




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Achevé d’imprimer en Belgique en mai 2020 Dépôt légal : mai 2020 – ISBN : 978-2-916277-00-4



L’ART “  NE PEUT

Poser les bonnes questions, fixer

PAS TOUT, MAIS RIEN N’EST POSSIBLE SANS ART.

ensemble une nouvelle stratégie et trouver les mots justes pour la faire partager, c’est la fonction de l’agence Communic’Art que j’ai fondée en 2004 pour conseiller les professionnels du monde de la culture, de l’art du design et de l’architecture.

Pour chaque pays, et tout particulièrement pour la France, qui compte tant sur ce plan aux yeux du monde, il est essentiel de préserver le prestige et le rayonnement de ses musées, de fortifier ses artistes, de développer la circulation des œuvres. Lorsque la tragédie frappe l’humanité, l’art est une ancre, un totem, un baume et une boussole. L’art et la culture aident à se tenir debout et invitent les individus et les peuples à s’unir, dépassant ainsi l’urgence des besoins vitaux et le chacun pour soi. Les premiers enseignements du confinement serviront pour mettre en œuvre les utopies du monde d’après. Avec ce recueil de paroles de confinés publiées sur le «blog Art 360 by Communic’Art», je vous livre une somme d’expériences et de choses vues. Pour anticiper et rebondir. Vite, fort et ensemble. L’art ne peut pas tout, mais rien n’est possible sans art.

ISBN 978-2-916277-00-4 2 9,90 €

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