AM 451 Free

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RWANDA RÉSURRECTION ET MAIN DE FER

Le pays commémore le 30e anniversaire du génocide.

PARTITIONS

NOUR AYADI

L’AMOUR DE L’HARMONIE

CINÉMA MOHAMED BEN ATTIA

DANS LES NUAGES

GASTRONOMIE

LES ÉTOILES DE MORY SACKO

BUSINESS

À QUI PROFITE L’OR DE L’AFRIQUE ?

BASSIROU DIOMAYE FAYE devient le plus jeune président du pays. Soutenu par son mentor OUSMANE SONKO, il doit acter la rupture, répondre aux immenses attentes, prouver que le changement est possible. Un défi historique.

N° 45 1 - AV RI L 20 24 L 13888 - 451 - F: 4,90 € - RD Fr ance 4, 90 € – Af riqu e du Sud 49 ,9 5 ra nds (t ax es incl .) – Alg Ă©r ie 32 0 DA – All em ag ne 6, 90 € – Au trich e 6, 90 € – Be lg iq ue 6, 90 € – Canada 9, 99 $C DO M 6, 90 € – Es pagn e 6, 90 € – Ét at s- Un is 8, 99 $ – Gr Ăšce 6, 90 € – It ali e 6, 90 € – Lu xe mb our g 6, 90 € – Mar oc 39 DH – Pa ys -B as 6, 90 € – Po rt ug al con t. 6, 90 € Royaume- Uni 5,50 ÂŁ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998- 9307X0
REVOLUTION
LA
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UNE NOUVELLE FRONTIÈRE VERTE édito

L’Afrique est au cƓur des enjeux stratĂ©giques de ce siĂšcle. Un continent immense, peuplĂ© de prĂšs de 1,2 milliard d’habitants, avec une perspective de 2 milliards Ă  l’horizon 2050. Un continent Ă©mergent, mais oĂč la lutte contre la pauvretĂ© reste une urgence permanente. Un continent marquĂ© par une urbanisation rĂ©volutionnaire, qui bouleverse les schĂ©mas sociaux traditionnels, les flux commerciaux, les demandes de la population. Un continent, enfin, en premiĂšre ligne face au changement climatique, qui d’ores et dĂ©jĂ  impacte la vie et le travail de millions d’Africains.

Dans ce continent de plus en plus peuplĂ© et urban isĂ©, la questi on agric ole reste pourtan t secondaire, alors qu’elle devrait s’imposer comme une prioritĂ© majeure En Afrique, l’agriculture est au cƓur de tout, du pacte soc ial, le pivot des sociĂ© tĂ©s. C’est la princip ale sourc e de reve nus. PrĂšs de 60 % de la population travaillent la terre, au moins 300 millions de personnes, dont de trĂšs nombreuses femmes.

L’Afrique subsaharienne est la rĂ©gion qui connaĂźt la plus forte croissance agricole au monde. La production a plus que triplĂ© en valeur au cours des trente derniĂšres annĂ©es. Mais ce progrĂšs se fait par l’extension continue des surfaces cultivĂ©es et l’au gm entation de la main-d’Ɠuvre. Avec des consĂ©quences sur un environnement dĂ©jĂ  fragile. La productivitĂ© et la production restent faibles, bien en deçà du potentiel et des besoins. En fin de compte, 60 % de la population active travaillent pour un secteur qui gĂ©nĂšre moins de 20 % du PIB de l’Afrique subsaharienne (400 milliards de dollars sur les 2 000 milliards du PIB). Le niveau de productivitĂ© de l’agriculture africaine Ă©quivaut en moyenne Ă  un tiers de celui de l’Asie. Moins de 10 % des terres sont irriguĂ©es, contre plus de 40 % en Asie.

Le continent est Ă©galement devenu dĂ©pendant des importations. Leur valeur pourrait dĂ©passer, Ă  l’échelle continentale, la barre des 110 milliards en 2025. Une affaire qui pĂšse lourdement sur les comptes publics. L’hĂ©ritage colonial a incitĂ© au dĂ©veloppement des cultures de rente (cafĂ©, cacao, coton
), aux dĂ©pens des cultures vivriĂšres. Ces « rentes », particuliĂšrement sensibles aux variations des marchĂ©s, ne participent pas Ă  la sĂ©curitĂ© alimentaire du continent. En parallĂšle, les modes

de consommation ont Ă©tĂ© bouleversĂ©s avec l’apparition de produits « non africains », comme le blĂ©, le riz, le soja, devenus incontournables Et l’urbanisation crĂ©e une demande pour une alimentation diffĂ©rente, rapide, souvent Ă  base de produits
 importĂ©s.

Avec cette dĂ©pendance, l’Afrique subsaharienne s’expose dangereusement aux fluctuations des marchĂ©s mondiaux et aux crises internationales. L’exemple le plus rĂ©cent a Ă©tĂ© l’impact de la guerre en Ukraine sur l’approvisionnement et le prix du blĂ©. Les tensions sur le marchĂ© du riz (devenu un aliment de base) et le protectionnisme possible de certains grands producteurs, tels que l’Inde, illustrent le risque. Le tout provoquant de fortes inflations et son corollaire de subventions publiques


L’ag ricu lture rest e don c un enj eu maj eur, stratĂ©gique. Au XXIe siĂšcle, en 2024, malgrĂ© le labeur de millions d’Africaines et d’Africains, les questions de la souverainetĂ© et de la sĂ©curitĂ© alimentaire restent encore une urgence publique. La malnutrition, la sous-nutrition, les famines sont encore une rĂ©alitĂ© inacceptable. PrĂšs de 300 millions de personnes seraient Ă  risque en 2025, selon la Banque africaine de dĂ©veloppement (BAD).

Il faut sortir de cette si tuatio n gĂ©nĂ©ra le de prĂ©caritĂ©. Placer l’agriculture au centre de politiques publiqu es de dĂ©velop peme nt. S’appu yer, d’abo rd, sur le petit exploitant, pivot de l’agriculture africaine d’aujourd’hui, et favoriser son Ă©cosystĂšme. Agir sur la protection et la comprĂ©hension des sols, l’utilisation des engrais. Promouvoir les partenariats public-privĂ©, inciter Ă  l’entrepreneuriat. Imaginer l’avenir, soutenir les produits et les cultures adaptĂ©s aux changements climatiques, penser Ă  ce que cherchent, enfin, les consommateurs du monde riche – le bio, la nature, l’authenticité 

Les acteurs de la filiĂšre sont conscients de l’urgence de cette rĂ©volution agricole africaine. De la nĂ©cessitĂ© d’atteindre et de dĂ©passer cette nouvelle frontiĂšre verte. Le potentiel en matiĂšre d’emplois et de cercles positifs de croissance est rĂ©el, avec le dĂ©veloppement des hinterlands et des filiĂšres agro-industrielles compĂ©titives L’agriculture, c’est aussi un business rentable, avec la promotion de produits « grown in Africa » attractifs et compĂ©titifs. L’Afrique peut se nourrir et nourrir une partie du monde. ■

AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24 3

3 ÉDITO

Une nouvel le frontiĂšre verte par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’A RT, DE LA CU LT UR E, DE LA MODE ET DU DESIGN

Chez Hawa Paris, l’émancipation a du st yle

24 PA RCOURS

Karine Pédu rand par Astr id Kr ivian

27 C’EST COMMENT ?

Vive les scruti ns ! par Emmanuelle Pontié

52 LE DOCUMENT

Méditerranée, au cent re du monde par Catherine Faye

78 CE QU E J’AI APPRIS

Patricia Essong par Astr id Kr ivian

80 PORT FOLIO

Désirey Minkoh : Les espr its du Bwiti par Emmanuelle Pontié

96 VI VR E MIEUX

Cancer : le combattre su r tous les fronts par Annick Beaucou sin

98 VI NGT QU ESTIONS À


FidĂšle Ntoogue par Astr id Kr ivian

44

rrection et main de fer par Cédr ic Gouver neur 56

Ayadi :

r de l’harmon ie par Astr id Kr ivian 62

l’étoile de Mor y Sacko par Luisa Nannipieri

68 Hemley Boum :

« La vie n’est pas facile pour les rĂȘveurs » par Astr id Kr ivian

74 Mohamed Ben Attia :

« L’hom me dans les nuages, ça m’intĂ©resse » par Jean-Mar ie Chazeau

Afrique Magazine est interd it de diffusion en AlgĂ©r ie depuis mai 2018. Une dĂ©cision sa ns aucu ne just ifcation. Cette grande nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lect ure) Ă  exercer une mesure de censure d’un autre temps. Le maintien de cette interd iction pĂ©nalise nos lecteu rs algĂ©riens avant tout, au moment oĂč le pays s’engage dans un grand mouvement de renouvellement. Nos am is algĂ©r iens peuvent nous retrouver su r notre site Internet : www.afriquemagazine.com

4 AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24
PHOTOS DE COUVERTURE : ANDREA FERRO/REDUX-REA
DRSYL VA IN CHERKAOUI N° 45 1 AV RI L 20 24 TEMPS FORTS 28 La révolution Sénégal par Zyad Limam
Boubacar Boris
:
Le
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38
Diop
«
langage est politique »
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Rwanda : résu
Nour
L’amou
Sous
P.06 P.38

FONDÉ EN 1983 (40e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

TĂ©l. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93 redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

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ON T CO LL ABO RÉ À CE NU MÉ RO

Jean- Marie Chazeau, Catherine Faye, Cédric Gouverneur, Dominique Jouenne, Astrid Krivian, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont

VIV RE MI EUX

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PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Photogravure : Philippe Martin

Imprimeur : Léonce Deprez ZI, Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0229 D 85602

DépÎt légal : avril 2024.

AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24 5 SHUTTERST OCKCHRIS SAUNDERSPHILIPPE QUAISSE / PA SCOFRANCESCA MANT OV ANI/ÉDITIONS GALLIMARD
La rĂ© dacti on n’e st pas re spons able des te xt es et des photo s re çus Les indications de mar que et les adr esses figura nt dans les page s rĂ© dact ionn elle s sont donnĂ© es Ă  ti tr e d’informat ion , sans au cun but publ icit air e. La re pr oduct ion, mĂȘme par tielle, des ar ticles et illustrations pris dans Afrique Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rĂ©daction. © Afrique Magazine 2024. 86 À qui profte l’or afr icain ? 90 Fran k Dixon Mugyenyi : « Des pays voisins pourraient crĂ©er des zones miniĂšres rĂ©gionales » 92 L’Ég ypte poussĂ©e Ă  la vente 93 Genesis Energy Group se dĂ©ploie en Afrique francophone 94 Face Ă  la dette, le retour des eu robonds 95 Au Kenya, succĂšs du revenu universel garanti par CĂ©dr ic Gouver neur
P.62 P.68 P.44 P.74
BUSINESS

ON EN PA RL E

C’est ma inte na nt, et c’es t de l’ar t, de la cu lt ur e, de la mode, du de sig n et du voyag e

PrĂ©s entati on de la co ll ecti on Ha wa Pa ri s, Ă  l’HĂŽte l de Vi ll e, dans la ca pi ta le, en fĂ©vri er 20 24

6 AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24

FA SH ION

CHEZ HAWA PARIS,L’ÉMANCIPATION A DU STYLE

Le la bel imag inĂ© pa r HAWA SA NGAR É allie Ă©conomie ci rculai re et solida ritĂ© pour crĂ©er des piĂšces versat iles de ca ractĂšre.

CE N’EST pas tous les jours que l’on a l’occasion de prĂ©senter sa premiĂšre collection dans les beaux salons de l’HĂŽtel de Ville de Paris. Pour l’équipe de Hawa, qui accueille 26 personnes en insertion, le dĂ©filĂ© du 1er fĂ©vrier dernier a Ă©tĂ© l’occasion de dĂ©voiler les premiers rĂ©sultats d’un projet qui associe avec style la lutte pour l’émancipation et celle contre le gaspillage vestimentaire « La mode est un support d’activitĂ© idĂ©al pour faire avancer ces deux combats qui me tiennent Ă  cƓur », explique Hawa SangarĂ©, 48 ans, une formation en ethnopsychiatrie et des dĂ©cennies d’expĂ©rience dans l’accompagnement des personnes. Elle a créé la marque en janvier 2023 pour offrir un dĂ©bouchĂ© naturel aux couturiers et couturiĂšres de son chantier d’insertion, H.A.W.A au fĂ©minin. Dans les ateliers installĂ©s au sein de la Manufacture Berlier, propriĂ©tĂ© de la ville, on apprend Ă  upcycler des tissus de haute qualitĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©s dans les grandes maisons de couture. EncadrĂ©es par la directrice artistique Nicole Moore et deux expertes cheffes d’atelier, les Ă©quipes ont brodĂ© et cousu des vĂȘtements adaptĂ©s aux exigences les plus variĂ©es. Certaines piĂšces, comme la combinaison, sont unisexes. D’autres, comme cette jupe qui se remonte et se descend,

peuvent se porter avec des talons ou des baskets, Ă  vĂ©lo comme en soirĂ©e. Et les coloris, du bleu Ă©lectrique aux bleus, gris et noirs plus sobres, parlent tant aux personnalitĂ©s les plus exubĂ©rantes qu’à celles plus classiques Le processus crĂ©atif est collaboratif et tire profit de la multiculturalitĂ© des employĂ©s. Une vraie valeur ajoutĂ©e, d’aprĂšs Hawa SangarĂ©, qui prĂŽne le mĂ©tissage et se dĂ©crit fiĂšrement comme une Franco-Parisienne d’origine malienne. Elle pense dĂ©jĂ  Ă  la prochaine collection, une ode Ă  la sensualitĂ© masculine et fĂ©minine matĂ©rialisĂ©e en satins, soies et dentelles issus des chutes de la marque de lingerie Chantelle. Et elle ne cache pas son envie d’ouvrir un jour des ateliers sur le continent et de participer Ă  la valorisation des savoir-faire africains. hawaparis. com ■ Luisa Nannipieri

Ha wa Sa ng aré lor s du dé fil é du 1er févri er

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DR (2)

AG EN DA

ALLERSRETOURS

L’AFRICA MUSEUM se penche su rl ’origi ne de sescol lect ions acqu ises pendantlacolonisation.

ALORSQUE LA QUESTION DE L’OR IGINE, de la trajectoire et de l’avenir descollectionsgagnĂ©es dans descontextestroubles fait l’objetd’une attention croissante dans lesdĂ©batssociĂ©taux et politiques,l’exposition« ReThinking Collections» (« Repenserles collections»)s’attache Ă©clairer lesenjeuxactuels et lesmultipl approchesdelarecherche de provena Masques, fĂ©tiches,instruments de musique, trophĂ©esdechasseetphoto d’explorateurs interrogentles archives du passĂ©colonial, en lesconfrontantĂ  l’histoire oraledes peuples spoliĂ©s. PrĂ©sentĂ©eĂ Bruxelles et menĂ©een collaboration Ă©troiteavecdes cherche et desartistescongolais,ladĂ©marche permet ainsi de saisir lesdimensions politiqueousacrĂ©e desobjetscollectĂ©s volĂ©s, au traversdecarnets,delettres, d’inventaires et de tĂ©moignages vidĂ©os.Mais, par-delĂ  cesnouvelles perspectives, quel avenir pour lescollections, provenant essentiellement de l’actuelle RĂ©publiquedĂ©mocratique du Congo,dansethorsles murs desmusĂ©es? ■ Catherine Faye

Gyelal uZau li Ma squ eT ib eita, CĂŽte d’Ivoi re Créé par Sab u bi Boti

«RETHINKING COLLECTIONS», Africa Museum, Tervuren (Belgique), jusqu’au 29septembre 2024 africamuseum.be

SO UN DS

Àécouter maintenant !

OU M

Dakchi , Su rella. En concer t les23et24avr il au Ca fé de la Da nse.

L’unedes plus grandes figuresdelamusique marocaineactuelle, nourriedesouletde gospel commedemusique soufie, cĂ©lĂšbreune dĂ©cennie de carriĂšre internationale avec un album live enregistrĂ© Ă Marrakech.BaptisĂ© Dakchi,habitĂ©par sesfidĂšles musiciens, Ă l’oud,ausaxo, Ă latrompette,Ă  la basseetaux percussions, il rev isite sestrois premiers disquesavecautant de fidĂ©litĂ© qued’inventivitĂ©

Abou Tall

Monsieur Saudade , Play Two. En concer tle30avr il au Tr ia non.

C’estlabossa-nova qu’honoresur cetalbum

Abou Tall,musicienparisien d’originecongolaise, quis’est fait connaĂźtre Ă travers le duoformĂ© avec sonfrĂšre Dadju, TheShinSekaĂŻ. ProfondĂ©ment attachéàses origines africaines commeĂ lamĂ©lancoliesonore brĂ©silienne, il livreici de l’acoustique, dessentimentsetune sĂ©rĂ©nitĂ©retrouvĂ©e

Un biennommé MonsieurSaudade !

S.Pr iNoi r

La Cour des miracles, Believe.

Fort de plus de quinze ans de carriĂšre,lerappeur parisien revientavecun nouvel album, La Cour desmiracles,qui raconte l’effervescenceĂ hautrisque de sesdĂ©buts artistiques et commerciaux,oĂčileut biendumal Ă sedĂ©faire de sesdĂ©mons. Laissant la part belle auxmĂ©lodies, le disque estsansdoute sonplusrĂ©ussi, imaginĂ© entrelaFranceetleSĂ©nĂ©gal,puis enregistrĂ© Ă Bruxelles ■ SophieRosemont

ON EN PA RL E 8A FR IQU EM AGA ZINE I 45 1–A VR IL 20 24
❶ ❷ ❞ DR -J .-M. VA NDYCK/CC-BY 4.0 -D R-D R-D R

Le 2

DO CU

DAHOMEY (Bén in-Sénégal-France), de Mati Diop. En sa lles le 24 septem bre.

MATI DIOP,OURSD’ORÀBERLIN

La rest it ut ionde26des 7000 objets royaux du BĂ©ni npar la France estaucƓu rde Dahome y,DOCUM EN TA IR ECONSACR ÉPAR

LE JU RY DE LA 74E BERLINALE, prĂ©sidĂ©par Lupita Nyong’o.

LA BERLINALEEST l’un desplusgrandsfestivals internationauxdecinĂ©ma,etaussil’undes plus politiques. PasĂ©tonnantque lefilmdeMatiDiop aittouchĂ©lejur y, prĂ©sidĂ©pourlapremiĂšre fois parune femmenoire (et premiĂšre AfricaineĂ recevoirunOscar en 2014 pour 12 Years ASlave), Lupita Nyong’o. Dahomey,secondlong-mĂ©trage de la cinĂ©aste franco-sĂ©nĂ©galaise aprĂšs Atlantique (Grand Prix du jury Ă Cannesen2019),adĂ©crochĂ© l’Ours d’or le 24 fĂ©vrier. Ce documentaireaccompagne le retour au pays d’unetoutepetitepartiedes collectionsroyales bĂ©ninoises raflĂ©eslorsdelacolonisation françaiseetconservĂ©esau musĂ©e du Quai Branly.Les politiques sont tenusĂ  distance : ni lesprĂ©sidentsTalon et Macron,Ă l’origine de cetaccord, ni lesspĂ©cialisteseuropĂ©ens et lesresponsablesdumusĂ©e ne sont interrogĂ©s.MaisMatiDiop redonne unevoixĂ ces trĂ©sorsenfermĂ©sdansdes caissesĂ Paris et quiretrouvent la lumiĂšre du continent, en faisantentendreenvoixoff quatre comĂ©diens quiincarnent leur Ăąme. Unevision poĂ©tique,qui donneaussi la parole auxjeunesBĂ©ninois: Ă l’occasion de ce retour en grande pompe(tapisrouge et coupsdecanon), un dĂ©batĂ©tait ouvert Ă Cotonou surla

notion de restitution.Échangespassionnantsetvertigineux : pourquoi seulement26objetssur 7000 ?Pourquoi ceux-lĂ ? Commentles accueillir,les prĂ©ser ver, lesmontrer en Afrique? Faut-illes enfermer ?LemusĂ©e,inventĂ© parles EuropĂ©ens, peut-ilv raimentĂȘtretransposĂ© ici? Faut-iltout rĂ©cupĂ©rer ?ÀquelquesstationsdemĂ©tro de la Berlinale, dans lescollectionsafricaines exposĂ©es au Humboldt Forum, lesconditionsdupillagedechaqueobjet sont dĂ©sormais affichĂ©es, et despiĂšcesprestigieuses prĂȘtes Ă ĂȘtrerestituĂ©es au Nigeria. En confĂ©rence de presse, Mati Diop constataitque «l’emprise de l’Occident n’opĂšre plus du tout », heureuse qu’à travers Dahomey,« s’entendecette bascule irrĂ©versible ». Son film sort en salles en France le 24 septembre, et la cinĂ©aste, quin’a pasmanquĂ©derappelerqu’elle Ă©taitafro-descendante (dĂ©clarant en recevant sonprix: «Jemetiens iciensolidaritĂ© avec monpeupleduSĂ©nĂ©gal,qui se batpourladĂ©mocratie, pour la justice, et en solidaritĂ© avec la Palestine»), entend diff user sondocumentairepartout en Afrique, dans lescinĂ©mascommedansles universitĂ©setdansles villages.Comme unerĂ©appropriation,aprĂšs ce dĂ©butde restitution ■ Jean -Marie Chazeau(envoyĂ©spĂ©cial Ă Berlin)

AF RI QU EM AGA ZINE I 45 1– AV RI L2 02 4 9 XINHUA/REN PENGFEI/2024 ICON SPOR TDR
4fĂ©v ri er 2024 , l arĂ©a li satri ce dĂ©croch e l’Our sd ’o rĂ l aB er l inal e pour son nouvea u documenta ire.
AT IBA JEFFERSON

RY TH ME S

SHABAKA FLÛTEENCHANTÉE

AprĂšsq uelq uessaisons de rĂ©flex ion, le JA ZZMA NBRI TA NN IQUE propose un prem iera lbum,Ă  la fois solo et collaborat if,d ’u ne ra re beautĂ© contemplat ive.

EN 1959,quelquesannĂ©esaprĂšs ses dĂ©buts au seindu prestigieuxlabel Blue Note, dont il acontribuéàlapatte sonore,RudyVan Gelder aconstruit sonproprestudio– quia vu dĂ©filer John Coltrane (pour ALoveSupreme, tout de mĂȘme), Herbie Hancock, SonnyRollins ou encore MilesDav is.

Autant d’idoles hantantces murs entre lesquels estvenuenregistrer Shabaka Hutchings.FiguredelanĂ©o-scĂšne jazz londonienne, oĂč il s’estfaitconnaĂźtre grĂąceĂ son groupe Sons of Kemet, il apassĂ© unepartie de sonenfance Ă laBarbade,terre d’originedeses parents,avant de se dĂ©vouertrĂšstĂŽt Ă lamusique classiqueetaujazz, via la clarinette et surtout le saxophone. En 2024,c’est un nouveaudĂ©part qu’ils’offre avec Perceiveits Beaut y, Acknowledgeits Grace (« Percevez sa beautĂ©,reconnaissezsagrĂące ») –ne

fĂ»t-ce queletitre estprometteur! S’écartant du saxo au profit des flĂ»tes,Shabaka,qui ne gardeici queson prĂ©nom,enexploretoutle potentielmĂ©lodique et ry thmique, du shakuhachi nippon auxf lĂ»tes drones mayas de Teotihuacan, en passantpar lespifanos brĂ©siliens et lesquenassud-amĂ©ricaines

Autour de ce postulat,lemusicien invite au studio Rudy VanGelder descomplices artistesletemps de onze morceaux,dont l’humilitĂ© n’efface guĂšreladextĂ©ritĂ© dĂ©ployĂ©e au grĂ© du pouvoirhypnotiquedes flĂ»tes enchantĂ©es.Onentenddoncles voix ou les instrumentsdeLianneLaHavas, la bassiste et contrebassiste Esperanza Spalding,A ndrĂ© 3000 d’OutKast, Floating Points,lemaĂźtredel’ambient Laraaji,lechanteurMosesSumney, le poĂšte touche-Ă -toutSaulWilliams

SHABAKA, Perceive itsBeauty, Acknowledgeits Grace, Impu lse! Sort ie le 12 av ri l.

Si le casting estĂ©toilĂ©, le rĂ©sultat brilled’unminimalisme convoquant tant l’afrocentrismedecertainsde sesmodĂšles quenotre propre vĂ©cu Ă©motionnel. De la beautĂ© et de la grĂące, il s’agit bien de cela. ■ S.R.

AF RI QU EM AGA ZINE I 45 1– AV RI L2 02 4 11
DR

RÉ CI T

LE CHOIX DU PARDON

Grande figu re de la mode,FAR IDAK HELFA lĂšve le voilesur son en fa nce. Sa ns pathos.

OLLECTIF, bidjan, idd’artistes, Mali ka Éd it ions.

ÇA SWINGUE ÀBABI!

Un voyagedansl ’effer vescence ar tsy DE LA PERLEDES LAGU NES.

L’ÉDITRICE MAROC AINE Malika Slaoui se passionnepourl’art, l’Afriqueetses grandesmĂ©tropoles. Un tript yquecrĂ©atif et vivace quil’a amenĂ©e Ă crĂ©er la collection «nid d’artistes », soutenue par la fondationBankof Africa.AprĂšs Ca sablanca (2018) et Dakar (janvier 2023), le troisiĂšmeopusnousemmĂšneĂ Abidjan–Babi,pour reprendrelediminutif consacrĂ© –avecses 6millionsd’habitants,ses villes dans la ville, sa scĂšneculturelleetintellectuellebouillonnante. Plasticiens, photographes, designers, st ylistes, Ă©crivains, musiciens, danseurs,slameurs,venus d’icietd’ailleurs,partagent leurs Ă©motions et lesliens quiles unissent Ă laPerle deslagunes.Leliv re estprĂ©facĂ© parl’écrivaineVĂ©roniqueTadjo,etles textes signĂ©s parleplasticien et sculpteurCĂ©lestinKoffi Yaos’intercalentavecles images du photographeR icky Lavern Martin.Aufil despages,secroisentprĂšs de 80 personnalitĂ©s, d’AboudiaĂ A mani,deJacobleuĂ Meiway, de Laetitia Ky Ă Georges MomboyeetLafalaise Dion.Legraphisme rĂ©solument contemporain accompagne cetteeffer vescence Ă©ditoriale quipermetderessentiraussiĂ quelpoint Abidjans’est imposĂ©e surlacarte desculturesdumonde ■ Zyad Limam

POUR LA PR EMIÈRE FOIS,l’ancienne mannequin, rĂ©alisatrice et productrice de filmsdocumentaires racontelechaos de sonenfance, parcouruedev iolences, mais aussid’unformidableinstinctdesur vie. NĂ©edeparents algĂ©riens, Ă©levĂ©e dans la citĂ© desMinguettesĂ Lyon, Ă 16ans,ellef uitĂ  Parispourv iv re en femmelibre. Extravagante,Ă lafois bad girl etglamour, Farida Khelfa estsublime.HabituĂ©e desnuits du Palace au dĂ©butdes annĂ©es1980, elle ne tardepas Ă taper dans l’ƓildeJean-Paul Gaultier.TrĂšsv ite, c’estlaconsĂ©cration Quatre dĂ©cenniesplustard, Ă lamortdesa mĂšre,l’heure estvenue d’«écrire [son] histoire,avoir l’usagedes mots. Construire un pont surlaMĂ©diterranĂ©eentre la France et l’AlgĂ©rie. »UnrĂ©cit autobiographique lucide et poignant,Ă  l’aune desmotsde Frantz Fanon, citĂ©senexergue :« Je ne suis pasprisonnierdel’histoire.Jenedoispas y chercherlesensdemadestinĂ©e. » ■ C.F.

FAR IDA

K HELFA, Une enfance française, Albin Michel, 256 pages, 19,90 €

12 AF RI QU EM AGA ZINE I 45 1–A VR IL 20 24 AMINA LAHRACH -D R-D R
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A

LE PAYS DESOISEAUX

Su rles hauteu rs de Ta nger,u ne matriarcheveutvendre la ma ison fa mi lialeetu nter ra in convoitĂ©par despromoteurs, qu iest aussiu nref ugeorn it hologique
 UN EPRODUCT ION FÉBR ILEETENVOÛ TA NT E, au ry th me d’uneado qu i ne communiqueq u’àt ravers lesrĂ©seaux sociau x.

«C’EST UNESHÉHÉR AZADE2.0 quiraconte milleetune histoires»,rĂ©sumeLeĂŻla Kilani quandelleparle de sonnouveau film,r ythmĂ©par la voix off(en arabe) d’une adolescentedont lesincessantspostsetSMS s’affichent(en français)ensurimpression Ă l’écran.Linaest volontairementmuettedepuis la mort de sa mĂšre,cequi ajoute Ă  l’étrangetĂ©decette jeunefilleetĂ l’atmosphĂšre dans laquelle baigne la grande maison bourgeoise oĂč elle habiteavecson pĂšre et sa grand-mĂšre.Unpromoteurjurederendre la famille milliardaire, et la matriarche profited’une noce familialedansses murs pour fairesigner Ă tout le mondelavente de l’indivision.SeullepĂšre de Lina refuse,prĂ©fĂ©rant tout cĂ©der auxoiseaux quipeuplentlevaste terrain, dont descentaines de cigognes blancetnoir. Sa fillelance l’alerte surInternet. Un bidonvilles’est aussidĂ©veloppĂ© sur lespentesdecette collinetangĂ©roise, et le promoteurnereculedevantrienpouren manipulerles habitants
 La jeunebonne de la maison va se retrouveraucƓurde l’affrontement. FableĂ©colo,drame social et politique, thriller policier :tout se mĂ©lange dans unefer veuraccentuĂ©e parlamiseenscĂšne volontairementchaotique (unpeu trop «camĂ©ra Ă l’épaule»,çatanguesur grandĂ©cran
),maisqui dĂ©roulesubtilement un scĂ©nario fatalqui touche au fantastique. Commedans Surlaplanche (2012),qui l’avaitrĂ©vĂ©lĂ©e avec sesquatreouvriĂšrestangĂ©roises Ă latchatcheincomparable,la rĂ©alisatrice marocainemet en avantdes rĂŽlesdefemmesfortes, icitrĂšsdiffĂ©rentes, sur un rythmeeffrĂ©nĂ©, quipar vientpourtantĂ mĂ©nagerune placeĂ lapoĂ©sie. ■ J.-M.C

IN DIVISION (BIR DLAN D) (Maroc-France), de LeĂŻlaK ilan i. Avec If ha mMat het, Mustafa Sh imdat, Ba hiaBootia El Ou ma mi.Ensalles

AF RI QU EM AGA ZINE I 45 1– AV RI L2 02 4 13
DR (2)
FI CT ION

TERRITOIRE INTÉRIEUR

Au Cap, MAM E-DI AR RA NI ANG bouscu le lesconvent ions de la photog raph ie docu mentai re et du port ra it.

EX PLOR ATIONDEL’ESPACE, portraitsmĂ©taphoriques la reprĂ©sentant, installation filmique multi-Ă©cran
 L’Ɠuvredelaphotographe autodidacte, nĂ©eĂ Lyond’unpĂšre sĂ©nĂ©galais et d’unemĂšre francoivoirienne,secaractĂ©rise parune approche exploratoire,abstraite et subversive Ă travers la photographie et la crĂ©ation audiov isuelle immersive.EnA frique du Sud, «Selfasa ForgottenMonument» (« Le Soi commemonumentoublié»), sa premiĂšre exposition personnelle musĂ©ale, proposeune chorĂ©graphie spatiale,oĂčles paysages urbains, lesmises en scĂšnethéùtrales, lesf lousrĂ©vĂšlentpar touchesl’identitĂ© toujours en mutation de l’artiste. Un mondeintimequi surprend, bouscule, interroge: «Comme uneespĂšcedechasseautrĂ©sordansunterritoire, et ce territoire,onvadireque c’estmoi.» Plusencore, c’estunactede mĂ©moiredontMame-Diarra NiangtĂ©moigne. TelunĂ©difice parlequel elle rĂ©sisteĂ lacatĂ©gorisationetaux hy pothĂšses surles gĂ©ographies et lesspĂ©cificitĂ©s. Au fild’une mĂ©tamorphose sans fin. ■ C.F.

MAME-DIARRANIANG,« Self as aForgotten Monument», ZeitzMOCAA,LeCap (Afrique du Sud),jusqu’au7juillet2024. zeitzmocaa.museum

AU FILDES CONFIDENCES

Ci nq ua nte-si xrécits de Tu nisiensa nony mes, sous la plume DE MA RI EN IM IER.

QUITTERSATABLE,voyager et se frotter Ă une formed’écriture, entrelanouvelle et le rĂ©cit, la fiction et le document. C’estprĂšsdeTunis quel’autrice de SirĂšne, couronnĂ©par l’AcadĂ©mie françaiseen1986, de La Reinedusilence,PrixMĂ©dicis 2004, et de Petite sƓur,paruen2022, estpartie Ă larencontre de parfaits inconnus,avides de partager leurs prĂ©occupations, leurs aspirations, leurs combats. «Ils’agissaitau dĂ©part d’uneexpĂ©riencelittĂ©rairequi s’est transformĂ©e au fildutemps en aventure humaine. Puis en addiction.» Recueillir de maniĂšre fugace lesparoles de confidents secrets aquelque chosedepalpitant.Comme regarder parletroud’une serrure. Plus encore,ici,que ce soit partĂ©lĂ©phone,par Ă©crit ou dans un cafĂ©prĂšsdumarchĂ©, chacuneet chacun s’estlivrĂ© sans fard,afinque,quelque part,restent lestracesd’une histoire,petite ou grande.Etdevenant souvent, parlamagie de la plume, celledetouteune vie. ■ C.F.

MAR IE NIMIER, Confidences tunisiennes, Gallimard, 256pages,20,50 € NAR RA TI ON

ON EN PA RL E 14 AF RI QU EM AGA ZINE I 45 1–A VR IL 20 24 MAME-DIARRA NIANG (2) -F RANCESCA MANT OV ANI/© GALLIMARD -D R
AR T
S
Ma me -D iar ra Niang, 6. Untitl ed (2 013) Ma me -D iarraN iang, 6. Vive nc ia (2 016)

ÀCORPS PERDU

SCHOLAST IQUE

MUK ASONGArev ient avec la na rrat ion d’unev ie poig na nte. L’ histoi re vraie de Ju lien ne,nĂ©e en ex il au Rwanda, sonproprepays, venueaumonde pour vivreĂ  la vie Ă lamor t.

«PUIS, UN JOUR,derriĂšre sa barriĂšre, il luiavait lancĂ©: “Mademoiselle, voulezvous prendreunverre de Martini ?” »Il suffitparfois de quelques mots,depiquerla curiositĂ©, et la rencontresefaitinĂ©vitable. Il en estainsi pour Julienne et «l’homme au Martini ». Un personnage addictif, rĂ©incarnĂ©souslaplume de l’unedes grandesvoixdelalittĂ©rature rwandaise. Dans ce douziĂšmeouv rage,celle quiĂ©crit depuis prĂšs de vingtans surles pagesles plus sombres de l’histoire du pays desmille collines dĂ©livrelatrajectoire enfouie d’une femmetroublante, dont leportraitennoir et blancirradie surle bandeauduliv re Unehistoirev raie,longtemps contenue,en gestation, enfinrĂ©vĂ©lĂ©e. La narration d’une destinĂ©e Ă l’exil, auxpassionsetblessures Telleune promesseque Scholastique Mukasongaseserait faiteĂ  elle-mĂȘme et Ă l’hĂ©roĂŻnedecerĂ©cit romancĂ©,oĂč s’entremĂȘlentnaĂŻvetĂ©ettrahison, systĂšme colonial et patriarcat, contamination et sororitĂ©.Enexergue,quelquesmots, «pour toi, Julienne », saisissent d’emblĂ©e. DĂšslors, commeJulienne dans la vie, le lecteurse jetteĂ corps perdudansune histoire Ă la fois tragique et lumineuse. Sesillusions, sesdĂ©sillusions,safoi en quelquechose quiladĂ©passe, la fatalitĂ©.UnĂ©cheveau traversĂ©par un filrouge dĂ©terminant: dĂ©noncer l’injustice. Et mettre enlumiĂšre la beautĂ© de la sincĂ©ritĂ©. DistinguĂ©e parleprixRenaudot 2012 pour NotreDame du Nil,leGrand Prix SGDL de la nouvelle 2015 pour Ce quemurmurent lescollines et le prix Simone de Beauvoir pour la libertĂ©des femmes 2021 pour Un si beau diplĂŽme!,celle quiatĂ©moignĂ© avecfer veur de la persĂ©cutionvĂ©cue par sesproches jusqu’àleurextermination, lorsdugĂ©nocidedes Tutsi, met icienscĂšne lesanfractuositĂ©s de l’humanitĂ©,ses fragilitĂ©s et l’émotionqui la parcourt Àtravers unesublime solitude Funeste: «Lamorta pour tous un regard.Lamortv iendra et elle aura tesyeux. » ■ C.F.

SCHOLASTIQUE M UK ASONGA, Julienne, Ga llimard, 224 pages, 20,50 €.

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FRANCESCA MANT OV ANI/© GALLIMARD -D R

ENTR E LA FIN DES ANNÉES 1960 et le dĂ©but des annĂ©es 2000, le photographe nigĂ©rian J.D. Ok hai Ojeikere a documentĂ©, Ă  travers ses emblĂ©matiques sĂ©ries en noir et blanc « Hairst yles » et « Headdress », l’art Ă©phĂ©mĂšre des coiffures. Sensible Ă  toutes les formes d’art, et notamment Ă  celles qui s’intĂšgrent Ă  la vie quotidienne, l’artiste travaille sur les changements sociaux et culturels amenĂ©s par l’indĂ©pendance. Et l’effet de l’arrivĂ©e massive des perruques dans les annĂ©es 1950 n’échappe pas Ă  son regard. Dans un souci d’abord ethnographique, puis purement

De ga uche à droi te et de haut en ba s : Ba nke (« He address ») ; Ife Bronze (c a. 1970) ; Suku Si ne ro Ki kp (c a. 1970).

TÊTES SCULPTÉES

La prem iÚre ex position person nel le à Pa ris du photog raphe nigérian J.D. OK HA I OJ EI KERE est un hy mne à la beauté éphémÚre des coiffu res du pays.

artistique, il immortalise les drapements des coiffes et les dĂ©tails des coiffures. Pour la premiĂšre fois, la Galerie du jour d’agnĂšs b. rĂ©unit dans une exposition personnelle saisissante une trentaine de tirages sur les 3 000 qui constituent les deux sĂ©ries. L’objectif du photographe y sublime la puissance abstraite des gĂ©omĂ©tries et des formes de ces « sculptures d’une journĂ©e », mais aussi le savoir-faire manuel des femmes et la richesse de la crĂ©ativitĂ© et des traditions du pays. ■ L.N.

« SCULPTURES FOR A DAY », La Galerie du jour, Paris (France), jusqu’au 5 mai 2024 agnesb.eu

ON EN PA RL E 16 AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24 J.D. OKHAI OJEIKERE (3)
EX PO

Tisser les racines

Le jeune designer ABREHAM BR IOSCHI et Nodus inscrivent da ns des tapis de lu xe doui llets et chaleu reux les paysages et la cu lt ure des peuples ét hiopiens.

L’ENTR EPRISE ITALIENNE de tapis haut de gamme Nodus Rug travaille avec des designers de renom pour concevoir des piĂšces de dĂ©co qui sont de vĂ©ritables Ɠuvres contemporaines Mais elle sait aussi faire confiance aux jeunes artistes Ă©mergents. C’est le cas pour la sĂ©rie rĂ©alisĂ©e en collaboration avec Abreham Brioschi Ă  l’occasion de la Design Week milanaise. D’origine Ă©thiopienne, celui-ci s’est fait connaĂźtre pour ses chaises en bois qui Ă©voquent la culture de son pays de cƓur Pour Nodus, il a conçu trois tapis trĂšs particuliers. Le premier, Dancalia, renvoie aux paysages spectaculaires de la dĂ©pression de Danakil, avec ses sources chaudes aux couleurs surrĂ©alistes, ses volcans actifs et sa gĂ©ologie Ă©trange. Arrondi et irrĂ©gulier, il est dĂ©coupĂ© par des lignes blanches, qui font Ă©cho aux corniches de sel des vasques acides du Dallol Ses tonalitĂ©s chaudes transforment en accueillante piĂšce de design l’un des lieux les plus hostiles au monde. Les deux autres grands tapis rectangulaires de la sĂ©rie ont un aspect plus traditionnel, adouci par des angles courbes, et un coloris plus sobre, entre marron, beige et crĂšme. BaptisĂ©s Mursi et Suri, ils tirent leurs motifs des scarifications traditionnelles des peuples homonymes abrehamdesign.com ■ L.N.

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Les ta pis so nt rĂ© al is Ă©s ar ti san al em ent avec la te chniq ue du nƓud tib Ă©tai n. DR (2) Abreh am Br iosc hi
DE SI GN

CONTEMPORAINES DE NÎMES, Nümes (France), jusqu’au 23 juin contemporainedenimes.com

NÎMES LANCE SES

CONTEMPORAINES

À travers des dialog ues intergĂ©nĂ©rat ionnels inĂ©d its entre les ar t istes, cette PR EM IÈRE TR IENNALE pose la question de l’ hĂ©ritage et de la transm ission. RE

L’ÉDITION INAUGURA LE des Contemporaines de NĂźmes, une nouvelle triennale de crĂ©ation contemporaine diff usĂ©e dans toute la ville, a Ă©tĂ© officiellement lancĂ©e le 5 av ril dernier. La direction artistique de la manifestation a Ă©tĂ© confiĂ©e Ă  Anna Labouze et Keimis Henni, dĂ©jĂ  aux manettes des Magasins gĂ©nĂ©raux Ă  Pantin, qui font dialoguer des duos d’artistes Ă©mergents et Ă©tablis, sur le thĂšme « Une nouvelle jeunesse ». Parmi les artistes afrodescendants invitĂ©s, on retrouve la jeune dessinatrice NeĂŻla Czermak Ichti, qui met ses Ɠuvres face Ă  celles de l’icĂŽne de la peinture algĂ©rienne Baya, et le photographe belge Alassan Diawara, Ă©lĂšve de Malick SidibĂ©, en binĂŽme avec la Franco-A lgĂ©rienne Zineb Sedira Mais aussi AĂŻda BruyĂšre, nĂ©e Ă  Dakar, qui imbibe son travail d’influences postcoloniales et afrofĂ©ministes Et les vidĂ©astes Rayane Mcirdi, qui suit le quotidien des jeunes de banlieue, et Valentin NoujaĂŻm, qui a rĂ©cemment sorti le court-mĂ©trage documentaire Pacific Club, sur la premiĂšre boĂźte de nuit parisienne Ă  accueillir les Arabes de banlieue ■ L.N.

ON EN PA RL E 18 AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24
ND EZ -V OU S
Aïda Br uyÚre et Ju dy Ch ica go, « Pl ei ns feux ».
STÉPHANE RAMILLONDRDR
NeĂŻl a Czer mak Ichti et Baya, « Ri en ne me ma nque ». Delphine DĂ©nĂ©rĂ©az et Sonia Chiambret to, « CƓur en flammes ».

LA BELLE PROMESSE

RĂ©vĂ©lĂ©e pa rl ’émission

TH EVOICE,lajeu ne chanteusef ra nçaise d’or ig ineivoir ienne s’affi rmeavecu ndeu xiùme

EP plus queprometteu r, AU TOLYSE.

COMME sonnom l’indique, il s’agit deparlerdesoi –sansimpudeur, mais avecsincĂ©ritĂ©.Des’appuyersur la beautĂ© de la langue française, d’une structurepop urbaine, afin d’évoquer la dualitĂ©amoureuse, mais aussi« la complexitĂ©deseconstruireentiĂšrement dans un pays quifinalementn’est que la moitiĂ© de moi-mĂȘme ». Ce qu’elle expliciteclairementdanslemorceau «Nuages»: «Une partie de mois’est envolĂ©eentre ParisetlaCĂŽte d’Ivoire. Dans ce projet,j’aicherchĂ© certaines sonoritĂ©set beats, certainsriffs de guitareetdes harmonies. Ayantgrandi en lisant de nombreuxlivres sur l’Afrique, j’ai conscience de l’importance qu’yont la musiqueetles textes,et je me suis ici dĂ©vouĂ©eĂ  cesmĂ©canismes harmoniques, Ă cet artde manier lesmotsqui me fascinenttantdansl’art ivoirien.» Le tout rehaussĂ© d’untimbresinguliĂšrement mĂ©morable. ■ S.R.

ILLA, Autolyse, TheOrchad

UE
ILLA MUS IQ
DARIO HOL TZ -D R

CR ÉATI FS, RA FFI NÉS ET AFROLO ND ON IENS

L’un rĂ©cemment Ă©toi lĂ©, l’autre tout juste ouvert, AKOKO ET AK AR A dĂ©cl inent en plusieurs nuances l’amou r d’Aji Akokom i pour la cu isine d’Af rique de l’Ouest.

AJI AKOKOMI, le fondateur de l’un des meilleurs restaurants afro-gastronomiques de Londres, a de quoi ĂȘtre fier Il vient d’obtenir sa premiĂšre Ă©toile Michelin pour Akoko (le nom d’un peuple yorouba), oĂč il propose depuis 2020 une cuisine crĂ©ative d’Afrique de l’Ouest, jouant avec des ingrĂ©dients de qualitĂ© et des techniques de cuisson ancestrales. Comme le feu alimentĂ© avec du « kameeldoring », un bois trĂšs prisĂ© en Namibie pour la prĂ©paration du braai. Le menu dĂ©gustation, créé avec son chef exĂ©cutif Ayo Adeyemi, comprend de l’etor, purĂ©e d’ignames du Ghana, frit et serv i avec Ɠuf de caille fumĂ© et avocat, du sauci yohoss, une soupe de moules

sĂ©nĂ©gambienne avec tomates anciennes, ou du riz wolof maison, avec bƓuf et moelle du Lake District anglais. MĂȘme si le menu est disponible Ă  prix rĂ©duit le midi, les chefs ont voulu offrir une expĂ©rience complĂšte plus accessible, en ouvrant leur deuxiĂšme resto en octobre. Akara, du nom du traditionnel beignet frit Ă  base de haricot Ă  l’Ɠil noir, offre un cadre plus informel et lumineux qu’Akoko, oĂč la dĂ©co en terre cuite et argile Ă©voque un Ă©ternel coucher de soleil Et son menu saisonnier Ă  la carte envoie tout autant Parmi les plats phare, on a forcĂ©ment les akaras, farcis au crabe et kuli kuli, au porc braisĂ©, au cĂ©leri-rave ou aux gambas, mais aussi le poulet de Lagos avec sauce citron ou pimentĂ©e, et les plantains avec poulpe grillĂ© et relish de piment. À tester avec les Ă©clectiques cocktails maison, comme le Plantain Old Fashioned akoko.co.uk/akaralondon.co.uk

ON EN PA RL E 20 AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24
SP OT S
■ L.N.
JOHNCAREY2020JODI HINDS PHOT OGRAPHY 2022CHARLIE MCKA YJODI HINDS 2024 À Aka ra , on se dĂ© lecte, entre autre s mets , du dĂ© lici eu x poulet de La gos.
Akoko, to ut ju ste étoil é, propose un
e cu isi ne af ro -g as tro no
mi qu e poi ntue

En Tanzanie, des maisons qui soignent

Le projet STAR HOM ES fa it pa rt ie d’une recherche promet teuse qu i touche Ă  sa fi n et qu i permet tra d’évaluer l’impact su r la sa ntĂ© d’une ha bitation adaptĂ©e.

ET SI LE DESIGN d’une maison pouvait aider Ă  prĂ©venir le paludisme, les infections des voies respiratoires et la diarrhĂ©e ? Pour rĂ©pondre Ă  cette question sur la base de donnĂ©es solides, une Ă©quipe interdisciplinaire d’architectes, de spĂ©cialistes de la santĂ© publique et d’entomologistes a lancĂ© il y a plus de dix ans le projet Star Homes dans 60 villages de la rĂ©gion rurale de Mt wara, dans le sud de la Tanzanie. Ici, en 2021, sont sorties du sol 110 maisons individuelles Ă  deux Ă©tages, bĂąties sur des fondations solides et rĂ©sistant aux inondations, mais pour vues de murs constr uits avec 70 % de bĂ©ton en moins et de façades permĂ©ables Ă  l’air et Ă  la lumiĂšre naturelle, protĂ©gĂ©es par des moustiquaires Chaque habitation, conçue par le cabinet danois Ingvar tsen, puis confiĂ©e Ă  une famille tirĂ©e au sort, est dotĂ©e de panneaux solaires et comprend des portes qui se ferment automatiquement dans la zone nuit, des toilettes pensĂ©es pour rĂ©duire la prolifĂ©ration des mouches, une cuve qui recueille l’eau de pluie tout en empĂȘchant l’accĂšs aux moustiques, et une cuisine ventilĂ©e avec poĂȘle sans fumĂ©e. En attendant de lire les conclusions de la recherche, qui se termine cette annĂ©e, on sait que les donnĂ©es partielles sont trĂšs prometteuses. L’équipe espĂšre mĂȘme Ă©largir le projet aux quar tiers pĂ©riurbains et informels de villes, comme Dar es Salam, oĂč les effets positifs seraient considĂ©rables. ■ L.N.

Un e maison ty pe propo sé e dans le ca dre du proj et Star Ho me s, c on çu e pa r le cab in et In gvar ts en

AR CH I
JU L I E N LANOO

ÉLÉGANCE AU CƒUR DE LA VILLE OCRE

S’offr ir, au cent re de Ma rrakech, une escapade lu xueuse au sein de l’un des plus prestigieu x complexes de la vi lle. Su bl imĂ©s pa r l’ar t et l’ar t isanat locaux, les lieu x sauront ravi r les visiteurs les plus ex igea nts.

ON EN PA RL E
DE ST IN AT ION

SITUÉ DA NS LE QUARTIER de l’Hivernage, le Es Saadi Marrakech Resort est un havre de paix, un lieu d’exception rĂ©solument moderne et ancrĂ© dans l’histoire de la ville ocre Ici, le confort et le luxe s’allient au raffinement, Ă  l’élĂ©gance de l’art et de l’artisanat traditionnel marocains, pour faire du sĂ©jour une expĂ©rience unique, magique – grĂące, aussi, Ă  l’hospitalitĂ© du personnel. NichĂ© dans un jardin luxuriant de 8 hectares (composĂ© de palmiers, orangers, bougainvillĂ©es, oliv iers, roses de Marrakech
), il rĂ©unit un palace, un hĂŽtel cinq Ă©toiles, huit ksars, dix villas avec piscine privĂ©e, sept restaurants, trois bars, deux spas et un Dior Institut, ainsi que d’incontournables temples de la fĂȘte : le casino, premier du pays, inaugurĂ© en 1952, et qui accueille les grands tournois de poker, le restaurant l’Épicurien et la discothĂšque Theatro, ancien music-hall (JosĂ©phine Baker, parmi d’autres, a foulĂ© sa scĂšne). Depuis sa crĂ©ation en 1952, l’hĂŽtel historique a notamment accueilli la princesse Margaret d’Angleterre et les Rolling Stones ÉrigĂ© en 2009, le majestueux palace, dotĂ© d’une piscine lagon de 3 000 m2, est un Ă©poustouflant bijou architectural d’inspirations orientale et hispano-mauresque, qui cultive avec brio les jeux d’ombre et de lumiĂšre, l’harmonie des couleurs, la mise en avant des matiĂšres nobles. Sa vertigineuse coupole est un chef-d’Ɠuv re de gebs, le plĂątre marocain sculptĂ©. La richesse du patrimoine culturel et le savoirfaire ancestral marocain sont mis Ă  l’honneur Ă  travers le mobilier, la dĂ©coration, les ornements (tapis, textiles, cuirs, portes en bois sculptĂ©es, ferronneries, cĂ©ramiques, tadelakt, zellige
). On peut admirer sa collection d’Ɠuv res contemporaines d’artistes issus du royaume, du monde arabe et d’Afrique, dans un espace d’exposition dĂ©diĂ©, ainsi que dans le hall, les jardins, les suites, les couloirs, etc.

DR (3)

La prĂ©sidente du complexe, Élisabeth Bauchet-Bouhlal, est une mĂ©cĂšne, collectionneuse d’art passionnĂ©e, actrice majeure de la vie artistique et culturelle marocaine, dĂ©corĂ©e en 2014 du grade d’officier de l’ordre du Wissam Alaouite par le roi Mohammed VI. essaadi.com ■ L.N.

AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24 23
Le Es Sa adi Ma rrakech Resor t met Ă  l’honn eu r une esth Ă©t iqu e toute ma rocaine

Karine Pédurand

LA COMÉDIENNE FR ANÇAISE

d’origine guadeloupĂ©enne incarne avec puissance les textes de LĂ©onora Miano dans le spectacle Ce qu’il faut dire. Une performance saisissante qui explore l’histoire du colonialisme, son hĂ©ritage, les assignations identitaires. propos recueillis par Astrid Krivian

La comĂ©dienne porte Ă  incandescence les mots puissants de LĂ©onora Miano dans le spectacle Ce qu’il faut dire, mis en scĂšne par Catherine Vrignaud Cohen. En dialogue avec le jeu expĂ©rimental de la guitariste Triinu Tammsalu, Karine PĂ©durand incarne avec force et justesse ces textes explorant le colonialisme et son hĂ©ritage, les assignations identitaires, la relation entre l’Af rique et l’Occident, l’altĂ©ritĂ©, les mĂ©moires À travers une amplitude d’émotions, tantĂŽt avec malice, rĂ©volte ou apaisement, elle navigue sur une ligne tĂ©nue, Ă©v itant l’écueil du didactisme et donnant vie Ă  cette parole politique, consciente, spirituelle. « Les questions soulevĂ©es font Ă©cho Ă  mes rĂ©f lexions sur ma position dans ce monde, en tant que femme guadeloupĂ©enne, caribĂ©enne, française. Partir de soi est nĂ©cessaire pour trouver la justesse. Le plateau impose une mise Ă  nu : il faut donc proposer de l’intime », souligne l’actrice, qui s’interroge notamment sur le sens de cette classification des ĂȘtres selon leur couleur de peau « On nous impose des appellations, accompagnĂ©es de concepts de race, de couleur, d’idĂ©ologie, de caricatures, lesquels ne nous dĂ©finissent pas, ne nous correspondent pas. » Sensible Ă  la nĂ©cessitĂ© de fraterniser, elle insiste sur l’importance de rĂ©flĂ©chir ensemble aux enjeux de mĂ©moire collective, comme le dĂ©boulonnage des statues. « Les hĂ©ros des uns sont parfois les bourreaux des autres On doit tous mener une rĂ©flexion sur ces questions de reprĂ©sentation, de mĂ©moire Ă  mettre en avant. » L’actrice grandit en Guadeloupe, dans un quar tier populaire de Pointe-Ă -Pitre À la maison, avec des parents ouverts sur le monde, on Ă©coute du gwoka – une musique traditionnelle de l’üle –, du zouk, du jazz, de la chanson française ou brĂ©silienne. Marionnettiste, son pĂšre l’initie aux ar ts de la scĂšne. Mais c’est une fois adulte que les planches s’imposent Ă  elle, aprĂšs une carriĂšre dans la communication et l’évĂ©nementiel, et Ă  la tĂ©lĂ©vision, en tant qu’animatrice. Lors d’un stage de théùtre, elle se sent dans son Ă©lĂ©ment. Elle approfondit l’apprentissage auprĂšs du metteur en scĂšne et comĂ©dien Alain Verspan, qui lui apprend Ă  respirer, Ă  projeter sa voix, Ă  maĂźtriser le placement de son corps dans l’espace – dĂ©jĂ  amorcĂ© grĂące Ă  la danse, qu’elle pratique en amateur. AprĂšs avoir donnĂ© une reprĂ©sentation de Pluie et vent sur TĂ© lumĂ©e Miracle, de Simone Schwarz-Bart, qui laisse le public sans voix et saisi d’émotion par sa vibrante interprĂ©tation, la comĂ©dienne rĂ©alise la puissance de cet ar t. À l’école du TV I Actors Studio Ă  New York, elle apprend plusieurs mĂ©thodes de jeu, puis se forme au conser vatoire Jean WiĂ©ner de Bobigny, en France, dont elle sort diplĂŽmĂ©e avec les fĂ©licitations du jury. Depuis, elle multiplie les rĂŽles au théùtre, au cinĂ©ma – notamment dans 3 Days To Kill, avec Kev in Costner –, et nourrit l’envie de travailler en Af rique. Elle a dĂ©jĂ  foulĂ© les planches au BĂ©nin, en 2016. « TrĂšs Ă©mue, je me suis sentie Ă  la maison, tout en Ă©tant trĂšs loin de chez moi », confie celle qui retrace aussi son histoire familiale faite de mĂ©tissages. « Comme l’affirme Ce qu’il faut dire, nous sommes nos ancĂȘtres et notre descendance. Ce devoir de mĂ©moire, cet hommage Ă  nos aĂŻeux est indispensable. » ■ Ce qu’i l faut di re , du 14 au 15 av ri l 2024 , La Sc Ăšne Europe (Sai nt-Q uent in , France).

PA
24 AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24
RC OU RS
«Les héros des uns sont parfois les bourreaux des autres. On doit tous mener une réfexion sur les questions de représentation.»
DR

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Voter en Afrique, c’est toute une histoire. Les scrutins sont rĂ©guliĂšrement entachĂ©s de fraudes et autres bourrages d’urnes massifs et bien basiques, ce qui dĂ©courage tout aussi massivement les citoyens. « Je vais aller prendre mes pieds pour mettre le papier dans une urne et, de toute façon, le prĂ©sident va repasser ! C’est pas la peine. » Des taux d’abstention abyssaux propulsent des chefs d’État sortants vers de nouveaux mandats, repassant et repassant encore avec des scores immenses On a entendu certains intellectuels africains militer, au vu de cet Ă©tat de fait, pour une annulation des scrutins. D’autres encore Ă©voquent une tradition de nĂ©potisme tellement ancrĂ©e dans les cultures qu’imaginer pouvoir faire fonctionner un systĂšme d’alternance dĂ©mocratique sur le continent relĂšve du doux rĂȘve. D’autres, enfin, vont mĂȘme jusqu’à plĂ©bisciter les coups d’État – seuls moyens, selon eux, de se dĂ©barrasser d’un prĂ©sident qui s’incruste. Certes, aucun pays, aucune histoire, n’est comparable

Et pour tant
 Le SĂ©nĂ©gal vient de donner une leçon magistrale, contrant toutes ces idĂ©es reçu es et au tr es im ag es d’Ép inal su r le s ur nes af ri ca ine s. On sa it que le pa ys de la Tera nga a un e tr ad iti on Ă  pa rt. Celle de la dĂ©mocratie À Dakar, on la respecte, on la nourrit, on la vĂ©nĂšre et on s’enorgueillit d’organiser depuis des dĂ©cennies des scrutins transparents Cette fois -ci, c’était chaud. Un vote repor tĂ©, un prĂ©s id ent qui dit qu’i l par t, puis qui fait mine d e rester un peu, des candidats en prison Eh bien, malgrĂ© les Cassandre to ut Ă  co up su r le qui -v ive, la prĂ©si de nt ie ll e du 24 mars s’est dĂ©roulĂ©e dans le calme, avec un taux de participation Ă  faire pĂąlir les voisins Et le rĂ©sultat est sans app el : l’alternance a gagnĂ© Place Ă  un candidat neuf, qui incarne la rupture. Et finalement, peu impor te que Bassirou Diomaye Faye, pratiquement inconnu hier, Ă©levĂ© dans l’ombre d’Ousmane Sonko, le vrai leader charismatique empĂȘchĂ© de se prĂ©senter, rĂ©ussisse son mandat, sa mission Peu impor te comment il gouverne et s’il rĂ©pond au besoin de changement exprimĂ© clairement par la plus grande partie du peuple. L’essentiel, c’est qu’il est bien placĂ© pour savoir comment ça marche, au cas oĂč il dĂ©cevrait les espoirs que les votants ont mis en lui. Et c’est ça, la vraie « leçon de Dakar » ! ■

AF RI QU E MA GA ZINE I 45 1 – AV RI L 20 24 27
PA R EM MAN UE LL E PON TI É C’EST COMMENT ? DOM

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