Les Brigades du Steam

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LES BRIGADES DU STEAM : LE BRAS DE FER

Ouvrage publié sous la direction de Jérôme Vincent dans la collection Les Trois Souhaits

© Éditions ActuSF, octobre 2019 45, chemin du Peney, 73000 Chambéry www.editions-actusf.fr isbn : 978-2-36629-478-1 // ean : 9782366294781 Illustration : Éric Holstein


La Treizième Brigade Comment aurions-nous le droit de nous reposer quand les voleurs et les assassins volent et assassinent chaque jour ? Commissaire divisionnaire Faivre, 1re Brigade mobile, 1907

Q

uand il posa enfin le pied à Aix-en-Provence après quinze heures de voyage, Auguste ne put se retenir d’inspirer une grande bouffée d’air. Néanmoins, il fut bien vite trahi par l’arrivée précoce du printemps, qui lui rappela que, malgré ses origines provinciales, il s’était plutôt bien accoutumé à l’atmosphère aseptisée parisienne. Aussitôt assailli par une crise d’éternuements, il se plia en deux, en quête de son mouchoir de poche. L’odeur de naphtaline éloigna celle du pollen. Il avait l’air fin, avec le tissu brodé sur le visage et sa valise cabossée dans l’autre main… Enfin, quoi qu’il en soit, il était arrivé ! Parti de Paris la veille au soir à dix heures quinze, il avait survécu à neuf heures de trajet en train rapide, de nuit, en 3


troisième classe. Ils s’étaient arrêtés à Montereau, Laroche, Tonnerre, Dijon, Lyon et de nombreuses villes dont il avait oublié le nom. En digne sudiste, il éprouvait du mal à se figurer la géographie de la France du nord – c’est-à-dire celle qui se trouvait au-dessus de Valence… Après quoi, aussi vif que le Mistral dont il portait le nom, le train à pistons-vapeur mécano­tracteurs avait traversé Montélimar, Avignon et Tarascon, pour les déposer – lui, sa valise et ses ambitions de grandeur – en gare d’Arles. Le soleil se levait à peine, jetant de timides rayons pour écarter les nuages qui osaient affadir un ciel réputé toujours bleu. Auguste avait prévu de faire son trajet jusqu’à Aix avec un marchand ambulant, qui attendait justement d’autres voyageurs pour rentabiliser son déplacement. L’homme n’avait qu’une charrette et un âne, mais cela suffirait amplement. De toute manière, Auguste n’avait pas de quoi se payer l’une des rutilantes calèches à chevaux-vapeur des transports interurbains. Les engins ressemblaient à des voitures de manège montées sur rails plats et propulsées par des jets de vapeur localisés. Leur lenteur n’avait d’égal que leur lourdeur, et seyait davantage à ceux qui avaient du temps à perdre. Et de l’argent, donc… car entre le prix prohibitif et les régulières attaques de brigands malgré les patrouilles le long du monorail, il fallait être bien riche pour s’offrir une telle balade. Auguste attendit que la moitié de cheval mécanique qui figurait un attelage lui passe devant, puis il enjamba le monorail pour rejoindre le sentier où l’attendait le marchand ambulant. Après avoir voyagé dans le dernier wagon avant celui des chèvres, le jeune homme se retrouva donc assis près d’un cochet qui se mit aussitôt à lui vanter les mérites de son âne. Six. Heures. Durant. 4


Heureusement, désormais, il était presque midi sur le cours Mirabeau à Aix-en-Provence, et ce que le jeune homme avait économisé en ne prenant pas de fiacre à chevaux-vapeur, il allait le dépenser en boustifaille. De toute manière, à la Brigade, personne ne l’attendait avant treize heures. Il disposait donc d’assez de temps pour se remplir le ventre. L’estomac dans les talons et les talons bien tanqués au sol, il passa en revue le vaste choix de bistrots. Le cours Mirabeau proposait de belles enseignes aux prix un peu élevés, comme le bar des Deux Garçons. Mais ses prestations n’étaient pas toujours à la hauteur, aussi décida-t-il d’emprunter le passage Agard pour voir si son troquet préféré avait toujours pignon sur rue. Il remonta la grande allée ombrée de hauts platanes, sous lesquels les étals du marché explosaient tel un feu d’artifice de saveurs familières. Ce n’était pas encore la pleine saison, le mois de mai étant à peine entamé. Toutefois, il y aurait bientôt tous les légumes nécessaires à une bonne ratatouille de derrière les fagots. Sa mama ne manquerait pas de lui en mijoter une, rien que pour lui. Il en salivait d’avance ! Avide de ces saveurs absentes à Paris, il se dépêcha de gagner le passage Agard. Dans l’alcôve de pierre qui reliait le cours à la place du Palais de Justice se trouvaient plusieurs magasins et quelques restaurants. Ravi, Auguste découvrit que l’établissement était ouvert. Les Amis résidait toujours entre le rétameur et le repasseur de scies, en face de la boutique des « Horloges Fantastiques de Monsieur Rubis » – une véritable attraction touristique en soi, avec ses poupées-automates dans la vitrine, qui déclamaient l’heure peu importe qu’il soit temps de bouger ou de dormir. Les voisins immédiats devaient en être ravis. 5


— Sergio ! s’exclama Auguste en voyant une silhouette familière jaillir de l’entrée du bistrot. Le serveur faillit renverser les verres qu’il apportait aux tables en terrasse. Il se retourna, plateau en main, et un grand sourire traversa son visage déjà bronzé par le labeur au soleil. — Augusto, ça par exemple ! Commandes servies, Sergio vint le saluer. Son ami d ­ ’enfance avait bonne mine – et une humeur joyeuse toujours aussi incroyablement contagieuse. Auguste trouva la force de lui sourire en retour également malgré la fatigue qui pesait sur lui comme une locomotive sur un chemin de fer. Il devait faire peine à voir avec ses taches de rousseur délavées et ses cernes noirâtres. Heureusement, ses origines italiennes donnaient le change ; son teint hâlé, olivâtre en été, lui octroyait une allure presque constante. L’épuisement qui luisait dans ses yeux sombres ternissait un peu le tableau, cela dit. Et même sa frange coupée de travers suite à un malheureux coup de ciseaux autoadministré ne parvenait pas à dissimuler les rides soucieuses qui creusaient son front, à force d’étudier tard pour ses examens de police. Enfin, heureusement, il avait gagné en carrure et en force pour compenser tout cela. Sergio parut le remarquer lorsqu’il lui tapa sur l’épaule, et Auguste se redressa imperceptiblement, fier des centaines d’heures passées à s’entraîner à la savate et à développer sa maigre musculature. Il n’était pas un modèle d’endurance, loin de là, et surtout pas d’après les standards des Brigades ! Mais il n’était plus la crevette mistoulinette qui avait quitté sa province natale près de deux ans auparavant. Sergio l’invita à entrer. Il régnait une fraîcheur agréable entre les tables. Auguste s’installa au comptoir, accrochant au passage 6


sa veste sur le portemanteau qui, par ailleurs, n’en soutenait aucun à part le sien. Ici, cela faisait belle lurette que les gens avaient cessé de se protéger du froid. Il faisait bien vingt degrés, sans aucun vent… une vague de nostalgie le submergea dès qu’il posa les coudes sur la surface patinée du zinc. Oh fan, que c’est bon d’être à la maison ! — Alors, Paris ? s’enquit Sergio en lui servant un pastis. Trop gris, trop peuplé, trop guindé ? — Oh là là, m’en parle pas ! — T’y’as bien raison, va. Et le voyage ? — C’est allé. J’étais serré comme une sardine dans sa boîte, mais à part ça… au poil ! — Je sens bien que c’était « au poil ». Tu pues la chèvre. Troisième classe ? Auguste leva son verre et lui fit un clin d’œil en confirmant : — Dernier wagon avant le bétail ! — Eh ben… voyager tout esquiché avec cette odeur, ça doit creuser. Tu veux quoi à grailler ?! Auguste songea combien l’accent du sud aussi lui avait manqué, puis il plissa les yeux en regardant la carte écrite à la craie sur le mur, derrière le bar. — Ma foi, s’il te reste un peu de gnocchis à la romaine, j’en prendrais bien une part. — Vendu ! Je t’amène ça dans deux minutes. Ils sortent du four… Il était encore un peu tôt pour déjeuner des plats chauds mais il mourrait de faim ; tout juste midi moins cinq à l’horloge. Auguste profita de sa solitude momentanée pour se retourner vers la salle, étroite comme un couloir, mais plus agréable qu’un banquet. Les clients, des habitués, sirotaient doucement leur 7


pastis ou leur vin blanc. Sous le haut plafond voûté, les conversations résonnaient telle une symphonie indolente. Ici, on se plaignait de la chaleur, qui promettait du sacré cagnard pour l’été à venir. Là, on conférait de l’ouverture d’une pharma­copée publique en bas du cours Mirabeau. À côté, tout en picorant des olives cassées, quatre ouvriers à casquette discutaient de leur journée. Visiblement, ils avaient été engagés sur le site de construction des deux pavillons qui bordaient la voie ferrée locale – sur laquelle ne passait pas le train rapide, malheureusement –, ce qui permit à Auguste d’apprendre que la manufacture d’allumettes au sud du cours, où travaillait son propre père, était en train d’être agrandie aussi. Sergio revint avec un plat de gnocchis fumants. Les tranches de polenta recouvertes de sauce tomate à la romaine exhalaient un parfum délicieux, mélange d’ail et d’herbes méditerranéennes. Auguste ne put attendre que ça refroidisse ; il se jeta sur sa pitance. — Humm, que chest bon chi tu chavais ! Il engloutit un quart de son pastis léger, puis reprit d’une voix plus claire : — On n’a pas tout ça, à Paris. J’aime beaucoup les plats locaux, mais ça n’a rien à voir avec ce qu’on fait ici. Sergio aboya un rire, hocha la tête, puis s’essuya les mains sur son tablier avant de s’appuyer sur le comptoir. Il avait quand même bien cinq minutes à perdre avec son ami retrouvé. — Et alors, la formation des Brigades, c’était comment ? T’as tapé la bise au Tigre ? Il t’a pas trop chatouillé, avec ses moustaches ? Auguste leva les yeux au ciel. Comme si c’était près d’arriver ! 8


— Non, Clemenceau est un homme très occupé. Cela dit, il a fait une apparition le jour où j’ai reçu mon attestation de diplôme… — Donc ça y est, t’es un mobilard ! Bouchée de gnocchis. — Ouaip. Comme quoi (une bouchée), ça servait à quelque chose de passer mon diplôme ès lettre et ès sciences (encore une bouchée), puis de faire le larbin au commissariat en bas de chez mes parents (et une autre…), de régler les petites misères des uns et des autres comme un juge de bas étage (une, deux, trois bouchées, et une inspiration !), de mettre toutes mes économies dans un billet de train (un peu de Pastis…) pour ensuite aller sur Paris apprendre le métier dans un autre commissariat (retour des bouchées en rafale), où j’ai, entre autres, admonesté un locataire salissant (bouchée), puni un mari qui tapait sa pauvre femme (bouchée, bouchée), et retrouvé une demi-douzaine de chats perdus, le tout en suivant la formation des mobilards ! Une pause, enfin, dans ce discours littéralement mâché – enfin, haché. Sergio en profita pour intervenir : — Et donc tu vas intégrer la Brigade de la rue Mignet, à l’hôtel de Valbelle ? Dernière bouchée. Un petit coup de Pastis. — Ouaip. — Et tu vas avoir un coéquipier et tout ? Une arme ? Une voiture de fonction ? Tout ça ? — Euh… Auguste considéra avec précaution ce qu’il pouvait dire et ce qu’il devait garder par-devers lui. Il décida de passer pour l’imbécile heureux plutôt que d’étaler trop d’informations sensibles : 9


— Aucune idée. Je t’en dirai plus la prochaine fois qu’on se verra. Il faisait confiance à Sergio, mais il préférait éviter de commettre une bourde avant même d’avoir pris ses fonctions. Dans les Brigades, on cultivait le secret avec passion. — N’empêche, la classe… je connais un mobilard ! ­s’esclaffa Sergio en se servant un verre d’eau plate. Tu me raconteras, hein ?! Auguste sauça son pain dans l’assiette avec application. — Promis ! dit-il en priant pour que ce soit possible. Tout dépendra de mes ordres. — Je comprends, je comprends… — Un petit kawa, puis je file. Faut que je me présente à treize heures à la Brigade. — C’est pas très loin, la rue Mignet. — Non, mais je veux faire bonne impression pour mon premier jour. — Va falloir penser à te rafraîchir, alors… parce que là, on dirait que tu reviens du maquis. D’un regard qui englobait toute sa personne, Sergio désigna le costume fripé, l’ombre de barbe sur ses joues, l’odeur de chèvre qui l’enveloppait… Auguste se vit à travers ses yeux et fit la grimace. — Je peux utiliser la salle d’eau ? Je voudrais éviter de passer chez moi… je serai jamais à l’heure si ma mère me met le grappin dessus. Sergio éclata d’un grand rire pareil à un aboiement de chien, lequel sonna comme une autorisation. Dans sa valise, Auguste préleva son nécessaire de toilette et ses habits de rechange, puis se rendit au fond du restaurant. Au passage, devant la cuisine, il fit un signe de la main en direction des parents de 10


Sergio qui, trop occupés à finir de préparer le plat du jour, le saluèrent rapidement. — Vos gnocchis étaient un délice ! Presque aussi bons que ceux de ma mama. Flattée par ce grand compliment, Joséphine éclata du même rire-aboiement que son fils. Auguste monta seul à l’étage, où se situaient les appartements privés. Ce n’était pas comme si Sergio et lui n’avaient pas joué durant des heures sur ces tommettes, alors qu’ils n’étaient qu’en culottes courtes et tout juste capables de parler… il se rappelait encore l’inclinaison du sol à certains endroits, de la pente qui faisait partir les billes plus vite dans un sens ou dans l’autre. Des heures à jouer en haut pendant que les grands travaillaient en bas. Il prit son temps pour se changer et se raser, espérant que, d’ici ce soir, la lourdeur des valises sous ses yeux n’excéderait pas le poids de celle qu’il portait à la main. Quelle fatigue… Enchaîner une nuit de voyage avec une journée de labeur, ce n’était pas vraiment recommandé. Pourtant, il le devait. Il brûlait de faire ses preuves et il était prêt à tous les sacrifices pour montrer qu’il était à la hauteur ! Il n’était pas le Tigre, certes, mais il apprendrait à rugir aussi fort. Parole ! Une fois présentable, vêtu de son plus élégant costume, il redescendit dans le restaurant, où les clients applaudirent sa transformation. — Ébé, fils, t’y’es beau dis donc ! s’écria Joséphine depuis les cuisines. Auguste se sentit rougir malgré lui. Il inclina la tête de bonne grâce avant de se réfugier dans son café, qui l’attendait sur le comptoir. Il but cul sec le breuvage sacré puis, alors qu’il sortait 11


son portefeuille pour payer, Sergio balaya l’addition d’un revers de main nonchalant : — Pour les cacous qui reviennent de Paname, c’est gratuit le jour de leur retour. Surtout quand ils sont clients depuis leur naissance. — C’est trop généreux, je peux pas… — Aaaah, tu vas pas me casser les esgourdes ! Ouste, file rue Mignet ou tu vas être en retard. Auguste jeta un œil à la pendule. Ouh là là ! Il avait été bien long à se faire beau. À croire qu’il avait même profité d’un rendez-vous dans la cabine du barbier vapotomatique des Champs-Élysées, qui prenait toujours beaucoup de temps – et d’argent ! – à ses clients empressés. Le jeune homme rangea ses affaires dans la valise, passa la main dans ses cheveux encore humides, puis salua son ami. — Souhaite-moi bonne chance. Et merci pour le repas. — Pas de quoi. Allez, zou, boulégan ! Heureusement, la rue Mignet n’était pas très éloignée du restaurant. Auguste remonta le passage Agard, se glissa place de l’Hôtel de Justice en adressant un regard à la fois craintif et respectueux aux portes pneumatiques du bâtiment de loi derrière lequel se tenait fort opportunément la prison locale, puis courut place des Prêcheurs rejoindre la rue Mignet. L’hôtel de Valbelle se trouvait aux numéros 22-24. Il touchait la rue Lisse-Saint-Louis de l’autre côté. L’entrée disposait de son propre espace pour les fiacres traditionnels – une élégante et moderne berline à vapomoteur aurait eu du mal à s’y garer sans occuper la moitié de la route. En tout cas, le bâtiment avait fière allure avec ses hauts murs crème et sa double porte à battant rouge, laquelle montait jusque sous le frontispice 12


d’inspiration romaine. Deux colonnes taillées à même la pierre beige renforçaient cette impression d’austérité grandiose. Juste à côté, planté sur un piquet de fer, le drapeau français pendait mollement. Lorsqu’il arriva sur le seuil de l’ancien hôtel particulier, Auguste en eut le souffle court et le cœur battant. L’organe effectua un bond joyeux à la vue du drapeau qui, dans son esprit, n’avait pas besoin d’autre vent que celui du patriote pour le soutenir. Qu’il était fier d’être membre des Brigades qui luttaient chaque jour contre le grand banditisme, dans leurs enquêtes, surveillances et aventures ! Le directeur de la Sûreté générale avait eu une riche idée en les créant quelques années plus tôt, et depuis ce jour d’automne où il avait vu les Brigadiers intervenir à Marseille, Auguste n’avait plus rêvé que d’une chose : appartenir, lui aussi, à ce premier corps divisionnaire national de police. Il lui avait fallu quelques années pour réunir l’argent et les savoirs nécessaires au passage du concours d’inspecteur, néanmoins, à force de détermination et de pugnacité, il avait réussi haut la main les épreuves et intégré la formation accélérée à Paris. De longs mois d’efforts à apprendre la savate, la canne, ainsi que les techniques de filatures et d’enquête… Dès aujourd’hui, il allait enfin pouvoir mettre à contribution ses compétences, se rendre utile à la nation et à son peuple. Les Brigades mobiles exerçaient une pression constante sur le banditisme, local comme national, et dès leur création en 1907, la France était devenue un pays bien plus sûr et plus tranquille. Cela n’empêchait pas des criminels notoires de continuer d’opérer, néanmoins les choses n’étaient plus aussi faciles pour eux depuis que le Tigre avait lâché les Brigades dans l’arène. 13


Auguste avait hâte de rencontrer le commissaire divisionnaire Jérôme Dessailly, qui dirigeait la Brigade d’Aix, ainsi que les trois commissaires de police qui l’assistaient. Il s’interrogeait sur la composition du groupe d’inspecteurs auquel on allait l’intégrer, lui, le petit nouveau… allait-on le tester d’une manière ou d’une autre ? Si bizutage il devait y avoir, cela proviendrait de ses pairs mobilards et non de la hiérarchie… combien de membres comptait une Brigade, déjà ? Une douzaine environ ? Il y en aurait sûrement des sympathiques avec les­quels il s’entendrait bien dès le début. Il fallait en tout cas l’espérer. Un peu inquiet, il lissa son costume et, valise en main, traversa la rue pour se rendre vers la grand-porte. Il n’avait pas terminé de frapper ses trois coups habituels qu’un visage revêche apparut par l’une des fenêtres du mur : —  C’pourquoi ? — Auguste Genovesi, le nouvel inspecteur qui doit intégrer la Brigade. On m’a dit de me présenter à monsieur Dessailly dès mon arrivée et… — L’est pas là, aujourd’hui, l’commissaire divisionnaire. — Ah… — Y a Laroche, si vous voulez. Auguste mit sa mémoire à contribution, se rappelant qu’il s’agissait d’un des trois commissaires assistants. Il hocha la tête. De toute manière, si Dessailly n’était pas là, qu’y pouvait-il ? — Vous vous app’lez c’mment, d’jà ? — Auguste Genovesi. — Attendez ici, j’vais quérir m’sieur Laroche. — Fort bien. 14


Sans un mot ni un regard, le cerbère abandonna son poste pour disparaître à l’intérieur. Auguste se tordit le cou pour tenter de voir autre chose qu’un angle de mur, mais échoua dans son inspection. De dehors, on ne distinguait que deux étages et des fenêtres, grandes ouvertes pour rafraîchir les locaux. Aucun bruit n’en provenait, comme si tout le monde faisait la sieste – ou que tous les agents se trouvaient sur le terrain. Quand la porte de chêne rouge s’ouvrit enfin, Auguste pénétra dans l’antre de la Brigade avec un frisson. Ses propres attentes pesaient lourd sur ses épaules. Et s’il n’était pas à la hauteur de ses fonctions ? Et s’il commettait une grave erreur dès sa première mission ? Ou que ses coéquipiers ne l’appréciaient pas ? Il avait choisi de quitter l’austère et ennuyeux comptoir du commissariat de police pour s’ébouriffer les plumes dans les bourrasques d’orgueil et de panache des Brigades… avait-il pris la bonne décision ? Évidemment, il avait fait ses preuves à l’examen, car n’est pas mobilard qui veut. Il avait justement débuté dans le commissariat près de chez lui en pensant évoluer au sein de cette noble institution… qui s’était bien vite révélée morne et principalement administrative. Son plus beau coup d’éclat résidait dans la recherche et la découverte d’un tigre égaré par une troupe d’artis­tes volambulants du Cirque des Automates Sans-Famille. Nul n’avait su comment la fausse merveille mécanique – ce n’était qu’un pauvre animal affublé d’une armure de plaques et de rouages – s’était retrouvée à terre et encore moins en liberté dans Aix, néanmoins, cela avait mis un peu de piment dans sa vie de policier. La plupart du temps, il s’occupait d’affaires ennuyeuses au possible : admonester un locataire qui en embêtait un autre, se renseigner sur l’honneur d’un quidam qui 15


réclamait des aides de l’état, recevoir et noter des plaintes qui jamais ne connaîtraient autre chose que la poussière au fond du tiroir des archives… À l’époque, il passait le temps en bricolant les vélos de ses collègues, poussant le vice jusqu’à se créer un atelier de réparation attenant à la gendarmerie. Mais la hiérarchie l’avait rappelé à l’ordre, et il avait dû retourner derrière son bureau, à l’ombre des plantes en pot qui se mourraient de lassitude et de manque de soleil. Peu à peu, il s’était vu prendre racine et devenir comme elles. Le jour où il s’était senti frôler la neurasthénie, il était monté à Paris, où il avait travaillé dans un autre commissariat et constitué un dossier pour proposer sa candidature aux Brigades. Cela impliquait plus d’une année d’apprentissage des techniques modernes de police et de combat à la capitale, mais Auguste avait préféré couper le cordon familial pour douze mois plutôt que de continuer à regarder sa vie lui filer entre les doigts. La chance – et, probablement, un petit coup de pouce administratif de la part de son commissaire sur place – lui avait valu une réponse positive. Quelle joie, quand il avait été accepté dans la formation ! Enfin, l’avenir s’ouvrait devant lui ! L’aventure ! Les frissons ! La justice, la vraie ! À présent de retour dans sa ville natale pour intégrer la treizième Brigade, il doutait. La somme de ses efforts serait-elle à la hauteur des résultats attendus ? Ou bien s’était-il une fois de plus voilé la face ? Il craignait d’avoir perdu son temps, encore, même si la formation athlétique, dynamique et intelligente des Brigades ne lui avait donné aucune raison de se faire de souci à ce sujet. 16


Simplement, ses doutes de novice le rattrapaient. Le cerbère le guida jusqu’à l’intérieur de l’aile réservée à la Brigade. Il lui ordonna d’attendre près du comptoir en bois brun qui, insidieusement, rappela au jeune homme ses mornes années de commissariat. Il eut un regard attristé pour la plante verte tordue dans son pot en céramique, puis un autre, compatissant, envers la chaise pour l’heure vide qui se trouvait derrière le point d’accueil. Pensif, il s’appuya sur le comptoir poli par des années de frottements de coudes étrangers. Puis son regard erra sur les tomettes hexagonales qui couvraient le sol inégal, puis grimpa le long des colonnes, pour se perdre dans les hauteurs de l’escalier – pas monumental, mais presque – qui sinuait vers les étages. De part et d’autre, des portes closes. La rumeur d’une conversation lointaine, au fond du bâtiment, lui parvint de manière indistincte. Soudain, un claquement de talons. Un bruit de pas. Qui se rapprocha, venant d’en haut. — Commissaire assistant Laroche, se présenta l’homme qui n’avait pas fini de descendre la volée de marches. Vous devez être Auguste Genovesi ? — C’est bien cela. Enchanté, monsieur Laroche. La bouche du concerné frémit sous ses moustaches admirablement taillées. C’était un colosse de muscles dans un costume de qualité. L’ombre d’un bleu – qui devait être passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel – se discernait encore sur le haut de sa pommette droite, témoin d’une incartade récente. Quand Auguste lui serra la main, il sentit à ses phalanges grossies et décalées qu’il s’était plusieurs fois retourné et redressé les doigts. Autre détail d’importance : la crosse de son arme à feu luisait telle une menace silencieuse endormie dans son holster d’épaule. 17


Même son supérieur direct combattait le crime ; il ne passait pas son temps à donner des ordres depuis l’abri de son bureau. Auguste eut tout de suite une excellente opinion de lui, immédiatement confirmée par la visite des lieux que Laroche lui offrit. Les bureaux ressemblaient à tous les bureaux de police de France et de Navarre, à l’exception près qu’ils disposaient d’une technologie certaine et nécessaire, puisqu’un téléphone y avait été installé ! Et même un ordinateur mécanographe dans le bureau du commissaire divisionnaire Dessailly. Quel faste ! Quels outils extraordinaires, pour les hommes du Tigre ! Cela changeait vraiment des anciens commissariats qui tournaient à la seule force de leurs bras, leurs jambes, et leurs maigres moyens personnels, tirés sur leur propre salaire. Néanmoins, ce qui ravit le plus Auguste, ce fut la visite de la remise où s’alignaient les vélos Hirondelle autour de l’emplacement de garage d’une Panhard-Levassor, actuellement en cours d’utilisation. — Les gars la sortent tous les jours à tour de rôle, pour faire le tour des villages, expliqua Laroche. Ça sert surtout à montrer qu’on est là et qu’on veille. De temps en temps, on la prend pour pister des gros poissons, mais c’est pas très discret, une bagnole… on préfère surtout les vélos, comme tu vois. — Humm, fit Auguste, songeant déjà à la manière dont il pourrait améliorer la force motrice de sa propre Hirondelle. Le bricolage, c’était son truc. Il se retint de tout de suite demander l’autorisation de mettre le nez dans le moteur de la voiture pour examiner comment les pistons pistonnaient et les soupapes soupapaient. Un mois, se dit-il. Je dois attendre un bon mois au moins, sinon, on risque de me refuser tout net ce privilège. 18


— D’ailleurs, reprit Laroche en fermant le portail du garage pour guider à nouveau vers la fraîcheur de la salle d’accueil, il faudra que tu t’en procures un, de vélo. Ils t’ont prévenu, à la formation ? — Oui. Au fait, je voulais savoir dans quel magasin me rendre. Si vous pouvez également me donner une adresse pour aller m’acheter une arme de fonction comme la vôtre… Laroche éclata de rire. Vaguement humilié, Auguste comprit un peu tard que le commissaire ne se moquait pas de ses compétences, seulement de sa naïveté : — Ah, mon petit, tu devras t’armer de patience surtout. C’est pas avec tes honoraires que tu pourras tout de suite te payer un flingue. Va falloir deux ou trois mois, le temps de réunir la somme, et encore, c’est si t’es du genre économe, à pas dépenser tout ton salaire chez les Trois Garçons, le soir… le bar préféré de nos mobilards, précisa-t-il face au regard perdu du jeune homme. Puis Laroche donna le prix de son propre modèle d’arme à feu, et Auguste sentit le sang déserter son visage. En effet, ce n’était pas avec ses trois mille francs annuels qu’il allait pouvoir se payer de sitôt un revolver ou un pistolet de qualité. Il pourrait d’abord commencer avec une pétoire de débutant, comme tout le monde. Et encore, il allait devoir choisir entre se déplacer à pied ou à vélo, car s’il voulait se procurer tout de suite son arme, il lui faudrait reporter l’achat de son moyen de transport au mois prochain, voire au suivant. Auguste considéra le soleil implacable. Le vélo serait peutêtre une meilleure idée… surtout qu’il ne s’imaginait pas impliqué dans une fusillade de sitôt. D’autre part, il ne serait pas 19


désarmé pour autant : il maîtrisait parfaitement le combat à la canne et la savate ; la plupart des malandrins ne feraient pas le poids, même face à ses soixante kilos tout mouillés. — Je vais m’en tenir à l’Hirondelle pour le moment, jugea-t-il. Laroche hocha la tête, apparemment satisfait de ce choix. — Prends l’après-midi pour faire ton emplette. Oh, et attends, tiens… Laroche griffonna l’adresse du magasin sur un bout de papier. Après un instant de réflexion, il ajouta deux lignes, dont il indiqua la nature et la fonction en lui tendant le feuillet : — Le commissaire Dessailly a laissé cette consigne pour toi… Alors, voici l’endroit où tu devras te rendre demain matin dès huit heures. C’est ta première mission. Tu dis que tu viens de ma part. On saura où te mener et quoi te confier. L’agent sur place a de la bouteille, mais ça n’empêche pas d’avoir besoin d’un coup de main dans certaines situations… hum, délicates. Auguste écarquilla les yeux, surpris de voler solo dès son deuxième jour. Laroche lui adressa un sourire en coin, mystérieux. De la poche intérieure de sa veste, il extirpa pipe et boîte à tabac, maniant le bourre-pipe de ses doigts grossiers, mais habiles. — Cette mission consiste en quoi, très exactement ? ­s’enquit Auguste. — Rien de très compliqué, c’est de la surveillance, on va dire, mais c’est assez essentiel et, pour tout t’avouer, ça nous ôterait une épine du pied. — Je vois. 20


Il craignit d’être relégué à une fonction de peu d’importance, puis haussa mentalement les épaules. Pour un bleu, c’était normal. Il trouverait des raisons de s’en plaindre si ce genre de missions mineures se prolongeait dans le temps. — Pas de souci, finit-il par répondre. Laroche gratta une allumette, aspira quelques bouffées, puis embrasa sa pipe. Un fin nuage de fumée grise et paresseuse sinua autour de lui. Auguste se retint de tousser, comprenant qu’il était temps de prendre congé. De toute façon, Laroche lui avait tout expliqué. Mis à part la nature exacte de sa première mission, mais ça, il le découvrirait demain dès huit heures. — Eh bien, je vous remercie pour ces précieuses infor­mations. — Pas de souci. Passe tous les soirs à la Brigade faire ton rapport, c’est important. Peu importe l’heure ; il y aura toujours une personne de garde. — Entendu. — Pour la mission, je préfère ne rien te dire, histoire que tu te fasses ta propre idée. Monsieur Canonnier te mettra au jus. Tu le trouveras dans son cabanon. Il fait office de gardien, là-bas. Ce n’est pas un mobilard, mais tu peux lui faire entièrement confiance. Il te dira ce que tu dois savoir. — Très bien, monsieur. — En plus, on m’a soufflé que tu avais un certain talent pour la mécanique… ça te sera sûrement utile pour rassurer l’agent sur place, tu verras. L’œil étrangement brillant de Laroche attisa sa curiosité. Auguste se mordit l’intérieur de la joue, se retenant de poser la question qui lui brûlait les lèvres. Mais Laroche savourait son petit effet ; il ne lui en dirait pas plus. 21


Auguste reprit sa valise puis salua son supérieur d’une inclinaison du buste. — À demain soir pour mon premier rapport de mission, alors. — À demain, jeune homme. Et bon courage ! (Fin de l’extrait)


1910. Un mystérieux complot frappe la France en plein cœur. Solange Chardon de Tonnerre, l’un des meilleurs éléments de la treizième Brigade mobile d’Aix-enProvence, perd un ami et un bras. En convalescence dans une clinique secrète, elle doit affronter les fantômes du passé comme les assassins du présent. Auguste Genovesi, jeune recrue et nouveau coéquipier, se retrouve plongé avec elle dans une infernale course contre la montre... un véritable bras de fer entre la France et la Prusse. L’honneur du pays et sa raison d’être sont en jeu. Heureusement, les deux agents peuvent compter sur les prodiges de la science pour affronter les manigances de l’ennemi, ainsi que sur le soutien du Tigre lui-même : Clemenceau... Les aventures trépidantes des Brigades du Steam ont été imaginées par Cécile Duquenne à qui l’on doit la série Les Foulards Rouges et Étienne Barillier, grand spécialiste du steampunk, co-auteur notamment du Guide Steampunk.

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