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Extrait "Histoire de ma vie"

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Nous voilà donc partis, ma tante et moi. Je me traînai, maussade, vers un petit cinéma, “Le Familia”. On pouvait voir une grande silhouette en carton représentant un vagabond dandy, à la moustache noire, portant un chapeau melon et faisant tournoyer sa badine. C’était cela Charlot, eh bien, on allait voir. On mourait de rire, disait-on. Mais quel était donc le titre du film ? D’après ma tante, on annonçait : Le Cirque. Comme nous étions en retard, le spectacle avait commencé. À tâtons, dans le noir, nous marchions sur les pieds des gens qui se soulevaient à notre passage comme des vagues et dont les rumeurs nous faisaient comprendre que nous étions indésirables. Ma tante se confondait en excuses à droite et à gauche. Enfin, après un temps qui me parut interminable, je m’assis sur un strapontin. Je vis devant moi une image qui défilait avec des clignotements qui me forçaient à écarquiller les yeux. C’était l’époque du muet et je voyais dans un salon de 1925, assise dans un canapé, une femme embrassant un homme. Cela n’en finissait plus. Le public semblait ravi. Je m’attendais à voir apparaître sur l’écran ce fameux Charlot dont on parlait tant. Comme il n’entrait pas, je patientais. Enfin l’homme quittait précipitamment le canapé, tortillait ses bras, partait, revenait ; visiblement, il était au désespoir. Finalement, la femme restait seule. L’homme, après avoir jeté un dernier regard pathétique, était parti, laissant la jeune femme noyée de larmes et mordant un mouchoir immense. Je pensais même qu’elle allait l’avaler. Dans la salle obscure, on entendait des reniflements, des raclements de gorge ; près de moi, une femme sortait le même mouchoir que sur l’écran. Maintenant, pensais-je, Charlot va entrer, va la prendre dans ses bras et tout ira bien. Mais non, on voyait l’homme au volant d’une voiture ; les larmes ruisselaient sur son visage ; un train s’approchait, des roues surgissaient en gros plan, des bielles apparaissaient en surimpression sur un visage d’homme désespéré. Toujours point de Charlot. Quand je vis sur l’écran quelques caractères qui tremblaient, ma tante me souffla : “Quelques années plus tard…” Je répliquai dans un souffle : “Et Charlot ? — Chut”, répondit ma tante, visiblement intéressée par le film. Je donnais des signes d’impatience, mes petites jambes heurtaient le siège de mon voisin. “Et Charlot ?” Je sentais des regards mauvais autour de moi. L’héroïne du film mendiait dans les rues ; c’était l’hiver, la neige tombait. L’homme, lui, était dans un autre salon et buvait du champagne avec des gens coiffés de bonnets bizarres, qui lançaient des confettis. On revoyait la femme abandonnée tombant dans la neige et je me demandais avec ennui si Charlot allait enfin la secourir ! Près de moi, une spectatrice sanglotait.

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