Extrait "Augusta Holmès"

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Augusta Holmès La nouvelle Orphée

Hélène Cao

ACTES SUD / PALAZZETTO BRU ZANE

Une collection coéditée par Actes Sud et le Palazzetto Bru Zane.

Le Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française a pour vocation de favoriser la redécouverte et le rayonnement international du patrimoine musical français du grand xixe siècle (1780‑1920).

La collection Actes Sud/Palazzetto Bru Zane – ouvrages collectifs, essais musicologiques, actes de colloques ou écrits du xixe siècle – donne la parole aux acteurs et aux témoins de l’histoire artistique de cette époque ainsi qu’à leurs commen‑ tateurs d’aujourd’hui.

avec ACTES SUD

Avant-propos

La gloire éphémère et la tombe immortelle

La gloire est immortelle et la tombe éphémère Les âmes ne font point d’adieux

Ces vers gravés sur la tombe d’Augusta Holmès, comment les lire sans étonnement ? La gloire de cette musicienne si célèbre de son vivant fut en effet bien éphémère, cruel renversement de l’épitaphe. Après sa disparition, en 1903, ses œuvres ont rapidement quitté les programmes de concert. Ce qui a survécu quelques décennies, c’est le Noël “Trois anges sont venus ce soir”, chanté par Tino Rossi. Une bien maigre postérité… Et de nos jours, le nom d’Holmès ne dit plus rien à la plupart des musiciens professionnels.

Oublié, comme celui de la quasi‑totalité des compo‑ sitrices du passé, jusqu’au début de leur exhumation, encore très récente. Depuis le livre de Gérard Gefen1, qui eut le courage de lui consacrer une biographie alors qu’il n’existait aucun enregistrement de sa musique, la situation s’est un peu améliorée. Il est possible d’écouter

1. Gérard Gefen, Augusta Holmès l’outrancière, Paris : Belfond, 1987.

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Augusta Holmès. Photographie d’André Taponier [entre 1880 et 1887]

© Bibliothèque historique de la Ville de Paris

une poignée de mélodies et la majorité de ses œuvres

symphoniques (la part de sa production déjà la plus jouée de son vivant). Invisible aujourd’hui, Augusta

Holmès était pourtant sous les feux de la rampe avant

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d’avoir 20 ans. Également poétesse (elle écrivait les vers qu’elle mettait en musique), elle rencontra Proust et Ver‑ laine, fréquenta Mallarmé, Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt et les écrivains du Parnasse. Amie de Saint‑ Saëns, son chemin croisa ceux de Gounod, Liszt, Wagner et Rodin. Très tôt, elle sut se faire un prénom : la presse avertit qu’il ne fallait pas la confondre avec Alfred Holmes (1837‑1876)1, ni avec son frère Henry (1839‑1905), deux violonistes et compositeurs anglais sans lien de parenté avec elle. Peut‑être pour éviter toute confusion, la plupart des journalistes ajoutèrent un accent grave à son nom, orthographe qu’elle‑même finit par adopter.

En un siècle où la “femme‑compositeur” est rarement considérée comme une véritable professionnelle, son Ode triomphale (1889) et son Hymne à la paix (1890) obtiennent un succès que l’on peine à imaginer. Des applaudissements si frénétiques, nos contemporains les réserveraient à des stars du rock, des acteurs ou des sportifs. Ses quelque 130 mélodies font le bonheur des salons, tandis que les concerts programment régulièrement ses partitions orchestrales. Grâce aux baguettes les plus réputées de la scène parisienne (Jules Pasdeloup, Édouard Colonne et Charles Lamoureux), ses poèmes sympho niques, Irlande et Pologne en particulier, jouissent d’une belle popularité. Nulle autre compositrice française n’a autant produit pour orchestre avant la Première Guerre mondiale. À Paris comme en province, Holmès fait l’objet de festivals et de concerts monographiques entièrement dédiés à sa musique. En outre, elle est la première compo‑ sitrice française qui puisse s’enorgueillir d’une carrière

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1. Voir, par exemple, Le Ménestrel, 11 avril 1869, p. 151.

officielle : son Ode triomphale retentit lors des célébrations du centenaire de la Révolution française, quelques extraits de l’œuvre étant repris trois ans plus tard lors du cente‑ naire de la proclamation de la République ; en 1895, le rideau de l’Opéra de Paris s’ouvre sur son “drame lyrique”

La Montagne noire. Avec la peintre et sculptrice Louise Abbéma, elle est “peut‑être la seule femme vraiment artiste d’aujourd’hui”, estime le Gil Blas1 .

Ce quotidien n’est pas le seul à suivre la carrière d’Augusta Holmès, omniprésente dans la presse à partir de la fin des années 1870. La consultation des revues et journaux imprimés de son vivant donne la sensation verti‑ gineuse de tomber dans un puits sans fond, tant abondent les comptes rendus de concert, les simples signalements, les “portraits” développés, les articles thématiques men‑ tionnant son nom. Aucune autre musicienne ne focalise l’attention de la sorte. Dès lors, cet ouvrage se propose de retracer sa vie, sa trajectoire et sa carrière en exploitant ces sources. Les périodiques fourniront les témoins de l’enquête : écrivains, journalistes généralistes, critiques musicaux spécialisés (incluant un nombre important de compositeurs) et Holmès elle même. Leur donner la parole permet de tordre le cou à certaines informations erronées, de percevoir la large palette des réactions sus‑ citées par les œuvres et la personnalité de leur autrice, d’entendre vibrer les acteurs de la seconde moitié du xixe siècle, tant Holmès cristallise les aspirations et les débats de la Troisième République.

L’observer par le prisme de la presse implique de se focaliser sur sa carrière et sa réception, et de négliger en

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1. Gil Blas, 11 avril 1893, p. 1.

revanche certains angles (sans pour autant les occulter totalement) : la biographie de ses ascendants, ses relations familiales et amicales, ses œuvres inachevées ou inédites, autant de sujets peu ou pas traités dans la presse. Lors‑ qu’il s’avère indispensable de cimenter quelques brèches, d’autres types de sources (correspondance, documents administratifs, par exemple) seront de temps en temps convoqués. Mis en tension avec les publications journalis‑ tiques, ils contribueront à éclairer le personnage qu’Hol‑ mès voulut imposer, à mettre en évidence l’existence même de zones d’ombre autour de sa figure publique. Quelques articles postérieurs à sa disparition permettront, enfin, d’appréhender l’évolution du regard porté sur cette musicienne d’exception et, peut être, de comprendre les raisons de son effacement.

I

Ossian à Versailles

C’est en 1864 que le nom d’Augusta Holmès apparaît pour la première fois dans la presse, à l’occasion d’un concert que la jeune pianiste de 16 ans donne à Genève1. Elle joue notamment deux valses de sa composition, dont on a depuis perdu la trace. Les chroniqueurs mentionnent qu’elle s’est également fait entendre dans des salons parisiens, sans rien dire de sa formation ni de ses origines. Ces informa‑ tions biographiques, distillées peu à peu, deviendront plus abondantes après la création des Argonautes en 1880.

L’enfant-artiste

Augusta Mary‑Anne Holmes (à l’origine, sans accent grave) naît à Paris au 3, rue Neuve‑de‑Berry (l’actuelle rue de Berri), le 16 décembre 1847. Ses parents sont irlandais,

1. Voir Le Petit journal, 3 septembre 1864, p. 4 ; Le Ménestrel, 4 septembre 1864, p. 320 ; Les Beaux-Arts, revue de l’art ancien et moderne, t. IX, 1864, p. 150.

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sa mère d’origine écossaise de surcroît. Les journalistes et musiciens ne sachant pas grand‑chose à leur sujet, ils avancent des informations plus ou moins fantaisistes. Il est établi de nos jours que Charles William Scott Dalk‑ eith Holmes (1798‑1869) est né à Younghal en Irlande. Vivant de ses rentes, il a épousé Tryphena Anna Constance Augusta Shearer (1811‑1858) en 1827. Les Holmes sont donc mariés depuis vingt ans lorsque leur fille unique voit le jour. Ils déménagent immédiatement à Versailles et, en 1855, s’installent au 15, rue de l’Orangerie – non loin du parc du château – où vivra Augusta jusqu’en 1870.

À l’âge adulte, alors qu’elle donnera peu d’informations sur ses années versaillaises, elle se rappellera avec émotion “les souvenirs de ses promenades dans le parc du château, parmi les bosquets où se dressent les groupes ou les statues des dieux et des déesses de l’antiquité1”. Les Holmes passent les hivers à Paris, rue des Écuries‑ d’Artois, où ils ont pour voisin Alfred de Vigny, parrain d’Augusta. Les articles biographiques attribueront souvent les dons poétiques de la compositrice à cette proximité, l’écrivain n’ayant en revanche pas encouragé sa vocation musicale :

Il s’occupa beaucoup d’elle, de son éducation, et cela explique comment les grandes facultés de Mme Holmès se tournèrent vers les choses de l’esprit. Très jeune encore, elle tournait le vers tout comme si elle avait chassé de race. Cependant, Alfred de Vigny ne favorisait pas ces dispositions, et il voyait surtout avec chagrin sa pupille

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1. Horace Hennion, “Augusta Holmès”, Le Messager d’Indreet-Loire, 14 juin 1899.

manifester ses prédilections pour les choses de théâtre et la musique. Aussi, lorsque l’enfant devint jeune fille, se produisait une sorte de rupture entre elle et le poète, qui contrariait sa vocation1.

Orpheline de mère à 10 ans, Augusta est élevée par son père, qui la laisse s’adonner à sa passion pour la musique. Elle travaille le piano avec une certaine Mlle Perronnet2, dont l’identité sera révélée fort tardivement et dont on ne sait rien. L’élève est incroyablement douée, les progrès rapides. Augusta Holmès qui, adulte, ne se produira plus que dans sa propre musique, n’en restera pas moins une instrumentiste de première force : “Tout le monde sait qu’elle est l’auteur de compositions musicales véritable‑ ment inspirées. Mais, ce que beaucoup de monde ignore, c’est qu’elle est, comme pianiste, l’émule de Liszt et de Rubinstein3.”

Par ailleurs, elle prend des cours d’harmonie et de contrepoint avec Henri Lambert, organiste de la cathé drale de Versailles, d’instrumentation avec le clarinettiste Hyacinthe Klosé et de chant avec Antonin Guillot de Sainbris. En digne héritière de sa mère, poète et peintre amateur, elle reçoit aussi une formation picturale, dont elle soulignera l’importance : “J’ai appris à dessiner et à peindre, et cette connaissance m’a été très utile. J’ai ainsi

1. Journal des débats, 8 février 1895 ; Les Annales politiques et littéraires, 17 février 1895.

2. “Les femmes Compositeurs de musique”, Le Conseil des femmes, 15 avril 1907, p. 77. Certaines sources écrivent le nom “Peyronnet”.

3. Gil Blas, 30 mars 1887, p. 1, au sujet d’une matinée chez la comtesse Molitor.

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pu esquisser mes propres idées de costumes et de décors pour mes différentes œuvres1.”

Aussi douée pour le chant que pour le piano, elle se distingue par sa voix longue à la couleur singulière, “un instrument unique par le timbre, l’expression, et dont l’étendue va du contre fa grave au si bémol aigu2”. La jeune fille lui doit une part de son pouvoir de séduction, qu’elle exerce entre autres sur l’écrivain André Theuriet :

Pendant plus de deux heures, elle nous ensorcela avec son étrange voix de contralto, tantôt sourde et presque rauque, tantôt extraordinairement vibrante. Ses mélo‑ dies d’une éclatante couleur avaient un rythme bizarre, caressant et berceur comme le murmure d’une source, saccadé et emporté, pareil à une galopade de chevaux sauvages. Elle les chantait d’un air inspiré ; la tête haute, les narines palpitantes, avec la fougue capricieuse des Tsiganes3.

Elle se produit dans le salon de Sainbris, qui jouit d’une excellente réputation et fait entendre de la musique chorale. Elle y côtoie des artistes, des intellectuels et des solistes renommés, comme le violoniste Pablo de Sarasate et le pianiste Louis Diémer, le 5 février 1867.

1. Jean Bernac, “Interview with Mlle Augusta Holmès”, The Strand Musical Magazine [Londres], janvier juin 1897. Traduc tion de l’auteur.

2. Auguste Goullet, La Revue illustrée, 15 décembre 1894, p. 73.

3. André Theuriet, “Jours d’été. Souvenirs de jeunesse”, La Grande Revue, 1er octobre 1899, p. 27.

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Si l’on en croit ses souvenirs, c’est à Versailles qu’elle aurait fait la connaissance de César Franck1. Elle a pu le croiser également chez l’éditeur Hartmann dont Georges Bizet, Camille Saint‑Saëns, Édouard Lalo et Jules Massenet fréquentent le magasin, boulevard de la Madeleine2. On ne sait pas exactement quand elle devient son élève. Le critique et musicologue Adolphe Jullien situe ses études vers 1875, les œuvres compo‑ sées deux ans plus tard témoignant d’une évolution significative3. Certains critiques verront dans la maî ‑ trise technique de ses compositions la preuve de cette formation solide. D’autres traqueront les faiblesses de la musicienne, façon – peut‑être – de suggérer qu’il n’est point de salut hors du Conservatoire, qu’Augusta n’a jamais fréquenté. Mais cette éducation académique est‑elle nécessaire quand on dispose des dons naturels que la compositrice de La Montagne noire s’ingénie à mettre en avant ?

“Lorsqu’un « motif » pénètre dans mon cerveau, il s’y fixe de manière indélébile, et, une fois arrêté, il n’est pas nécessaire que je le revoie ou que je le corrige. Ainsi j’en suis arrivé à pouvoir écrire deux actes entiers entière‑ ment de mémoire. Regardez” – et Mlle Holmes attrape

1. Voir Bernac, The Strand Musical Magazine, janvier juin 1897.

2. Jules Massenet, Mes Souvenirs, Paris : Pierre Lafitte & Cie, 1912, p. 88‑89.

3. Adolphe Jullien, “Au jour le jour. Mlle Augusta Holmès”, Journal des débats, 30 janvier 1903, p. 1.

L’aube
d’un destin
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un volume dans sa bibliothèque – “voici le manuscrit original de la Montagne noire. Vous pouvez voir par vous‑même qu’il n’y a pas une seule rature ou correction. Eh bien, presque tous mes cahiers sont ainsi1.”

Une Mozart au féminin, en somme. Les invités de la rue de l’Orangerie laisseront de nombreux témoignages sur le pouvoir d’envoûtement d’Augusta. La jeune femme entretient son mystère et embrase les cœurs, son père lui permettant de disposer d’une liberté rare à l’époque :

Tout le Parnasse contemporain brûla pour cette Muse, qui fut très longtemps insensible. […] Ce qu’on lui adressa de vers, de sérénades chantées, de rêveries pianotées suffirait à combler de joies l’existence de plusieurs héroïnes sentimentales. Mais Augusta Hol‑ mès, qui avait une fortune indépendante, laissa tous les épris dire leur chanson sans interrompre sa rêverie ou sa cigarette2.

Sa beauté, qui fait l’unanimité, n’est pas le moindre de ses atouts, dont elle joue en virtuose. Les premières chro‑ niques publiées contiennent fréquemment des remarques sur son physique. En 1864, la revue Les Beaux-Arts mentionne ainsi un portrait au pastel d’Hugues Fourau

représentant “une jeune fille aux cheveux blond cendré, aux lèvres roses, à la physionomie rêveuse, dont nous ne tairons pas le nom, puisque déjà il appartient au monde

1. Bernac, The Strand Musical Magazine, janvier juin 1897.

2. Gala, Gil Blas, 18 avril 1880.

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musical, Mlle Holmes1”. Elle détonne dans cet univers masculin, comme le rappellera Hector Passard au sujet du salon d’Émile de Girardin (à l’époque directeur de La Liberté ) :

Je suis certain que Mlle Augusta Holmès, au milieu de ses triomphes symphoniques, n’a pas oublié la soirée où, pour la première fois, dans le juvénile éclat d’une beauté de 16 ans, elle sut, véritable sirène, métamorphoser en artistes tant de vieux sceptiques, compagnons ordinaires d’Épi cure, aux ventres bedonnants et aux crânes déplumés2.

Avec les années, elle perdra cette fraîcheur évanescente, mais conservera un formidable charisme :

Les cheveux d’un blond clair, comme transparent, sont relevés de façon garçonnière sous une toque ailée de plumes, et autour du cou une écharpe soyeuse met son serpentement tombant au long du corps serré dans une toilette sombre ; en cette silhouette foncée une blan‑ cheur apparaît, la tête gracieuse, au profil d’une pureté de camée antique, aux yeux incendiés d’intelligence, au menton volontaire arrêté par un dessin très net. La parole timbrée métalliquement, est rapide, la causerie drôle et bon enfant, le geste vif, la pantomime boulevardière. On devine à l’animation endiablée du dialogue un être tout

1. Charles Gueullette, “Histoire de la Glyptique – VIIIe visite (12 février)”, Les Beaux-Arts, revue de l’art ancien et moderne, 1er juillet 15 décembre 1864, p. 147.

2. Cité dans Les Annales politiques et littéraires, 21 août 1887, p. 118.

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vibrant d’art, une passionnée du beau, une enthousiaste de l’au‑delà que peut seule exprimer la musique, une indi‑ vidualité enfin, étrangement personnelle, – quelqu’un1.

Parmi les familiers du salon de Versailles, le comte Auguste de Villiers de L’Isle‑Adam laisse un témoignage précieux, souvent cité par les journaux et les revues. La narration de sa première visite, vers 1869, montre que la séduction de l’hôtesse reposait en grande partie sur ses dons de musicienne :

Dans un salon d’un goût très sévère, en effet, décoré de tableaux, d’armes, d’arbustes, de statues et d’anciens livres, était assise, devant un vaste piano, une svelte jeune fille. C’était une figure d’Ossian. Je redoutai même, à cette vue, que la déplorable influence d’une quelconque Mme de Staël n’eût, déjà, perverti d’un sentimentalisme rococo l’artiste enfant, – qu’enfin des lectures trop assi‑ dues de Corinne ou l’Italie n’eussent étiolé le naturel en fleurs, la spontanéité sincère, la saine vitalité de ce jeune esprit.

Dès son accueil franc et cordial, je reconnus que je n’étais nullement en présence d’une personne emphatique, et qu’Augusta Holmès était bien un être vivant. Les musi‑ ciens, cette fois encore, ne s’étaient pas trompés.

Les habitués de la maison étaient, alors, Henri Regnault, qui venait d’immortaliser les traits de la jeune musi‑ cienne dans son tableau d’Achille et Thétis. – Jules de Brayer, Détroyat, Saint Saëns, Clairin, le docteur Cazalis,

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1. Maurice Guillemot, “Notes parisiennes. Euterpe”, L’Événement, 30 septembre 1894.

Armand Renaud, Guillot de Sainbris, André Theuriet, Louis de Lyvron, et quelques rares invités.

Saint‑Saëns venait d’y exécuter sa Dalila ; Mlle Holmès sa première partition de drame musical, La Fille de Jephté, que Gounod avait écoutée avec une surprise pensive. Ce soir là, nous entendîmes des mélodies orientales, premières pensées harmonieuses de l’auteur futur des Argonautes, de Lutèce, d’Irlande et de Pologne, et qui m’apparurent comme déjà presque entièrement délivrées des moules convenus de l’ancienne musique. Augusta Holmès était douée de cette voix intelligente qui se plie à tous les registres et fait valoir les moindres intentions d’une œuvre. Je me défie, à l’ordinaire, des voix habiles en lesquelles se transfigure souvent – pour l’assistance mondaine – la valeur d’une composition médiocre : mais ici, l’“air” était digne des accents et je dus m’émerveiller de la Sirène, de la Chanson du chamelier et du Pays des rêves ; sans parler d’hymnes irlandais que la jeune virtuose enleva de manière à évoquer en nos esprits de forestières visions de pins et de bruyères lointaines. Ce fut toute une éclaircie musicale indiquant un inévitable destin1.

En 1869, Saint‑Saëns, l’un des habitués, apporte le manuscrit de son opéra Samson et Dalila, que déchiffrent Augusta, Romain Bussine et le peintre Henri Regnault, ténor amateur suffisamment talentueux pour incarner Samson2. Il joue aussi Le Rouet d’Omphale à deux pianos avec l’amie, lui dédie cette partition qu’il donne en concert

1. Auguste de Villiers de L’Isle Adam, “Médaillons de Pari siennes. Augusta Holmès”, La Vie moderne, 13 juin 1885, p. 393.

2. Gil Blas, 15 novembre 1892.

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avec elle en décembre 1871. Son enthousiasme pour l’Ode triomphale, en 1889, ranime l’image d’Augusta dans l’éclat de son printemps :

Quel lumineux souvenir elles m’ont laissé, ces orgies de jeunesse, d’art, de musique et de poésie ! La belle Pythonisse ne se contentait pas de cultiver l’art et de le prêcher, elle le faisait éclore autour d’elle. Comme Vénus fécondait le monde en tordant ses cheveux, elle secouait sur nous sa fauve crinière, et quand elle avait prodigué les éclairs de ses yeux, les éclats de sa voix salpiagéenne, nous courions à nos plumes et à nos pinceaux, et des œuvres naissaient, dont quelques‑unes sont restées1.

Augusta féconde notamment l’inspiration d’Henri Regnault, rencontré lors d’une soirée chez les Sainbris. Ébloui par sa beauté, le peintre modifie Thétis apporte à Achille les armes forgées par Vulcain, son tableau pour le concours du prix de Rome (de nos jours conservé à Paris au musée de l’École nationale supérieure des beaux‑arts).

Ayant donné au visage de la nymphe les traits d’Augusta, il remporte le premier grand prix en 1866 (épisode évo qué dans la presse à partir des années 1880). Pendant la guerre franco‑prussienne, la compositrice s’engage dans le service des ambulances. “On l’a vue sur nos champs de bataille secourant nos blessés, portant aux uns des vivres, aux autres des soins et des consolations2”, se rappellera

1. Camille Saint Saëns, “L’« Ode triomphale »”, Le Rappel, 23 septembre 1889, p. 1.

2. Gabrielle d’Eze, Le Moniteur de la mode, repris dans Le Voleur illustré, 10 mars 1892, p. 146.

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Henri Regnault, Thétis apporte à Achille les armes forgées par Vulcain, 1866 (détail)

© Bibliothèque nationale de France

Gabrielle d’Eze. Regnault passe sa dernière soirée en sa compagnie, avant d’être tué lors de la bataille de Buzenval, le 19 janvier 1871. L’année suivante, Henri Cazalis, dans la biographie qu’il consacre au peintre,

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fait allusion à “une étrange musicienne irlandaise, dont le nom sera peut‑être glorieux un jour, Mlle Augusta Holmès1”.

“On annonce la mort de M. Charles William Scott Dalkeith Holmès, père de la célèbre Mlle Holmès2” : en 1869, Augusta est donc suffisamment connue pour que Le Gaulois signale cet événement, survenu le 19 décembre. Elle reste encore quelques mois à Versailles, menant une vie libre, dispendieuse si l’on en croit Léon Séché dont il faut toutefois prendre les propos avec cir‑ conspection. Spécialiste de Vigny, l’homme de lettres, qui n’a pas fréquenté la compositrice à cette époque, n’est pas toujours fiable :

Comme elle était impatiente de jouir, elle donna libre cours à ses goûts artistiques et dépensa sans compter. L’hôtel de la rue de l’Orangerie, dont son père avait déjà si largement ouvert les portes, pour lui être agréable, devint, au bout de quelque temps, la maison du Bon Dieu. […] À l’exception d’Augusta et de sa gouvernante, il n’y avait là que des hommes, tous jeunes et tous artistes ou gens de lettres. La plu‑ part partageaient le culte enthousiaste de leur belle hôtesse pour les choses excentriques. Dans ce petit groupe, on n’admirait que les arts et les littératures de l’Extrême Orient ; on s’extasiait devant les peintures japonaises, les poésies chinoises, la musique sauvage des Tziganes. Tous paraissaient fort épris et jaloux de

1. Henri Cazalis, Henri Regnault : sa vie et son œuvre, Paris : Alphonse Lemerre, 1872, p. 83.

2. Le Gaulois, 23 décembre 1869.

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la jeune reine, qui ne semblait nullement intimidée par leurs hommages1.

Après la guerre, elle s’installe au 11, rue Mansart et, à partir de 1874, devient une habituée du salon de Nina de Villard (1843‑1884). L’écrivaine amateure, au demeurant bonne musicienne, immortalisée par Manet dans plusieurs tableaux, vit chez sa mère, Mme Gaillard, rue des Moines. Muse du Parnasse, elle est la maîtresse de Charles Cros qui lui dédie Le Coffret de santal .

Dans ce milieu aux mœurs libres, propice à toutes les excentricités, Augusta côtoie Jean Richepin, Léon Dierx, Stéphane Mallarmé, Villiers de L’Isle‑Adam ou encore Charles Cros2. Elle se lie d’amitié avec Marie de Grandfort (1829‑1904), laquelle signe certains de ses textes Manoël de Grandfort ou Ryno. Lorsque Nina meurt, dix ans plus tard, usée par l’alcool et les excès de ses fêtes nocturnes, une vingtaine de personnes seule ment accompagnent sa dépouille. Marie de Grandfort et Augusta Holmès font partie de ces fidèles 3 , que Mme Gaillard continue ensuite de recevoir. La compo‑ sitrice bénéficie néanmoins d’un traitement particulier, car elle réserve “sa chère présence pour les jours de très

1. Léon Séché, “Alfred de Vigny et les jeunes filles (Documents inédits) – III. Augusta Holmès – II”, Les Annales politiques et littéraires, 27 juillet 1913, p. 69.

2. Voir Auguste de Villiers de L’Isle‑Adam, “Une soirée chez Nina de Villard”, Gil Blas, 24 août 1888, p. 1‑2 ; Manoël de Grandfort, “Souvenirs d’antan”, La Fronde, 17 décembre 1898, p. 1.

3. Voir Jules Camille de Polignac, “Immortelles”, Le Cri du peuple, 26 juillet 1884, p. 3.

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stricte intimité, d’où étaient exclus ceux que l’illustre musicienne ne connaissait pas parfaitement. C’était le dîner Holmès1”. Mais si Augusta fréquente la bohème, elle n’en aspire pas moins à devenir une véritable artiste.
1. Grandfort, La Fronde, 17 décembre 1898.

AUGUSTA HOLMÈS. LA NOUVELLE ORPHÉE

Le parcours de la compositrice Augusta Holmès (1847-1903) surprend, car il déjoue la plupart des idées reçues que nous avons sur les créatrices romantiques. Conjuguant un désir constant de liberté et une ambition sans bornes, elle refuse l’assignation aux petites formes musicales que subissent ses consœurs. Ses poèmes symphoniques, cantates et opéras voient grand, sont politiquement engagés et regardent dans la direction de Wagner, qu’Holmès a rencontré quand elle avait 20 ans. Hélène Cao retrace la vie de cette musicienne passionnante en s’appuyant sur les textes que ses contemporains lui consacrent (articles de presse, notices, extraits de livre). Elle suit les errements d’auteurs ne sachant pas comment aborder cette figure tout à fait inédite : entre fascination et rejet, misogynie et soutien indéfectible, anti-wagnérisme et promotion de la modernité.

Docteur en musicologie de l’École pratique des hautes études et diplômée du Conservatoire national supérieur de musique de Paris, Hélène Cao enseigne l’analyse et l’histoire de la musique en conservatoire. Elle a notamment publié Debussy (Jean-Paul Gisserot), Louis Spohr (Papillon), Thomas Adès le voyageur (MF), Anthologie du lied (Buchet / Chastel), 600 Mots de la musique (Billaudot). Elle a également collaboré au Dictionnaire encyclopédique Wagner (Actes Sud / Cité de la musique), à Compositrices. L’égalité en acte (CDMC / MF) et à Mel Bonis. Parcours d’une compositrice de la Belle Époque (Actes Sud / Palazzetto Bru Zane).

Couverture : Photographie d’Augusta Holmès. Atelier Frédéric Boissonnas et André Taoponier, 1902

© Boston Public Library

ISBN 978-2-330-17578-8

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ACTES SUD

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