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Cornelia Eichhorn u


La rage du présent

S

i nous avons autant de mal à construire une force sociale oppositionnelle conséquente et active, c’est parce que nous ne savons plus penser historiquement, c’est-à-dire de manière stratégique. C’est du moins l’hypothèse de Fredric Jameson 1. D’où notre incapacité à situer notre époque dans le temps pour l’appréhender dans sa totalité et son originalité. Dans la désolation de l’éternité marchande I came here For that special offer A guaranteed personality The Clash, Lost in the supermarket

C

’est peut-être l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick qui a le mieux perçu toutes les conséquences de la formidable accélération provoquée par la modernisationtransformation du capitalisme avec d’une part l’effacement de la frontière entre le réel et le virtuel, la confusion entre la réalité et la fiction, et, d’autre part, la « désarticulation du temps », sa dissolution dans l’espace conduisant à une « présentification » qui aboutit à une déperdition de l’expérience. Dans son roman le plus réussi de ce point de vue, Ubik, le personnage principal se croit toujours vivant alors qu’il est mort, simplement mainL’Échaudée n°7

tenu artificiellement en vie par une machine. Il évolue par ailleurs dans un monde où tout change presque imperceptiblement, passéprésent-futur en venant à se confondre au point de s’indifférencier 2. Ce n’est pas par hasard si J. G. Ballard, autre auteur de science-fiction (anticipation ?), a placé l’intrigue de ses derniers romans dans des centres commerciaux suburbains déshumanisés où des individus dévastés par le vide quotidien se livrent à une consommation effrénée sur fond de déchaînements de haine et de violence 3. Tel est en effet le cadre de (sur)vie postmoderne – des banlieues défigurées par des centres commerciaux qui ne semblent ne plus finir, ensembles d’une laideur sans nom aussi vite montés que jetés hâtivement là où s’entassent des clients potentiels vivant à crédit. Il suffit d’avoir vécu son adolescence dans une ville moyenne pour prendre conscience de la progression de l’univers marchand. Les terrains vagues où l’imagination enfantine pouvait se déployer ont maintenant presque entièrement cédé la place à des zones commerciales tentaculaires, entraînant du même coup la désertification des centres historiques défigurés par la grisaille de devantures définitivement baissées. On ne compte plus du reste les articles dans la presse régionale qui s’alarment d’une telle situation. Le long règne de la marchandise nous demande maintenant un grand effort pour se représenter une humanité qui aurait auparavant vécu en dehors de la société de consom2

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Chantal Montellier u

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Bonnes feuilles

Entretien sur Fukushima

Ci-gît l’État ? Nadine et Thierry Ribault o

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après le raz de marée du 11 mars, le premier groupe criminel du Japon, Yamaguchi Gumi, fort de 40 000 membres, envoyait dans le Tôhoku des camions chargés de couvertures, chaussures, chaussettes et repas chauds, et ouvrait des bureaux de liaison dans tout le pays afin d’aider les victimes à localiser leurs proches. Pendant ce temps, la seconde organisation criminelle, Sumiyoshi-kai, qui compte 20 000 membres et est établie dans le quartier huppé de Ginza (qui est aussi un quartier de plaisirs) à Tokyo, ouvrait des guichets dans l’ensemble de la mégalopole, collectant en un temps record l’équivalent d’un million d’euros et une centaine de tonnes de matériel à destination des victimes. L’organisation Inagawa-kai (10 000 membres), troisième organisation criminelle du Japon, affrétait pour sa part vingtcinq camions de quatre tonnes remplis de sachets de nouilles instantanées, de piles électriques et de lampes de poche, de boissons et autres biens de première urgence. Inagawa-kai est l’une des organisations de yakuza les mieux implantées dans la région du Tôhoku. Dans la nuit du 12 mars, la section de Tôkyô livrait cinq tonnes de matériel à la mairie de Hitachinaka (département d’Ibaraki), tandis que la section de Kanagawa dépêchait soixante-dix camions dans les départements d’Ibaraki Fukushima afin d’alimenter les zones soumises à de fortes radiations. Au total, une centaine de tonnes ont ainsi été livrées. peine quelques heures

n Entretien avec Nadine et Thierry Ribault, auteurs des Sanctuaires de l’abîme, chronique du désastre de Fukushima paru en 2012 aux éditions de l’Encyclopédie des nuisances. n L’entretien est suivi de « bonnes feuilles » de Sanctuaires de l’abîme qu’il est toujours utile de découvrir quand ce n’est pas déjà fait et du tract « La France n’est pas inquiète ». L’Échaudée. – En 1986, le pouvoir soviétique avait décrété une zone d’évacuation de 30  kilomètres autour de la centrale de Tchernobyl. À Fukushima, 25 ans plus tard, cette zone tampon a été réduite à 20km autour de la centrale. Le gouvernement avait-il la volonté, dès le début de la catastrophe, de confiner les habitants dans les zones irradiées (qui débordent largement le cercle des 20km) ? Nadine et Thierry Ribault. – Le principe qui a guidé les autorités japonaises depuis le début du désastre de Fukushima est celui de la minimisation des mouvements de population. Les fondements de ce principe sont les suivants : moins les populations bougent, moins l’ordre économique et social est perturbé, et moins se répand la perception d’un nucléaire nuisible d’un point de vue sanitaire, l’objectif étant le redémarrage des réacteurs mis à l’arrêt suite à l’accident de la centrale de Fukushima Daiichi. Dans cette perspective, on ne s’étonnera pas de voir se déployer, très vite après les L’Échaudée n°7

évènements du 11 mars 2011, une politique étatique de protection des populations, considérées comme psychologiquement « défaites », leur prescrivant un retour au « pays natal » indispensable à leur survie. Ramenés à l’état de tragiques dépressifs, pris en charge à la va-comme-je-te-pousse, les habitants sont, à Fukushima, soulagés de pouvoir faire appel à une cellule de protection contre le suicide, pompeusement baptisée, dans le flot des grandes ambitions qui suivent les désastres : « Centre de soin pour l’esprit ». Cependant, ne nous y trompons pas : chacun des 80 000 habitants des municipalités évacuées, proches de la centrale dans un rayon de 20 km, pouvant prétendre à une allocation mensuelle de 750 euros pour « préjudice psychologique », il convient de replacer cet apparent sursaut heidegerrien des autorités dans son contexte budgétaire. Le gouvernement a, jusqu’à présent, dépensé environ 400 millions d’euros par an pour l’aide au logement des réfugiés dits « non-volontaires », et soutient le plan [ ... ] 9 4 Hiver 2017-2018

[ ...

Il existe un accord tacite entre les organisations japonaises de gangsters – plus de 80 000 membres au total – et la police qui les autorise à exercer des activités « bénévoles » dans les moments de crise, à condition qu’elles ne s’en servent pas pour améliorer leur image. De leur côté, les yakuza se réfèrent à un supposé code de conduite, le ninkyo dô, consistant à « aider les plus faibles et combattre les plus forts ». La mythologie dont ces organisations aiment à se parer, rappelant celle de Robin des Bois, amène même des spécialistes comme Jake Adelstein à affirmer qu’« en ces temps de crise, toute forme d’aide est bonne à prendre » et que « pour quelques semaines, la police et les yakuza peuvent signer un traité de paix et travailler ensemble pour sauver des vies et assurer la sécurité du peuple japonais 1 ». Ce que confirme un affidé de Sumiyoshi-kai : « Par les temps qui courent, les divisions habituelles de la société n’ont plus de sens. Il n’y a pas les yakuza d’un côté, et de l’autre les citoyens ou les étrangers. Nous sommes tous des Japonais maintenant. Nous vivons tous [ ... ] 5 15 L’Échaudée n°7 Hiver 2017-2018 L’Échaudée n°7


In memoriam Carlos da Fonseca

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’historien Carlos Alberto da Fonseca Lopes est décédé à Paris le 9 mai de l’année 2017, victime d’une longue maladie contre laquelle il luttait depuis de nombreuses années, de manière extrêmement discrète, puisque secrète et sans pathos. Militant antifasciste d’orientation marxiste et libertaire, conjuguant dialectiquement l’héritage de Marx et de Bakounine, il avait quitté le Portugal pour ne pas participer à l’ignoble guerre coloniale que la dictature salazariste entendait mener (et menait depuis 1961) dans «  ses  » colonies d’outre-mer. Donc, l’exil. Il s’était installé à Paris en venant des Pays-Bas et de Belgique en compagnie du poète anarchiste et surréaliste António José Forte. C’est en cette même année que j’ai rencontré et connu Carlos da Fonseca en compagnie d’António J. Forte. Tous deux m’avaient été présentés par un ami commun, Francisco Alves (le futur traducteur de La Société du spectacle de Guy Debord en portugais), un ancien trotskyste, convaincu comme moi-même et Carlos par les théories situationnistes. Le contact amical s’est établi spontanément. Ainsi, cette même année, nous quatre (Carlos, Forte, Chico Alves et moi-même) fûmes rejoints par un autre ami commun, Eduardo Vasconcelos Cruz. Nous décidâmes de créer un « cercle » situationniste portugais. Il y eut nombre de discussions et de préparations de textes mais, faute de moyens, et avec le départ de Forte pour le Portugal  1, L’Échaudée n°7

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le « cercle » que, dans un élan « bataillien » (de Georges Bataille, que nous lisions en parallèle avec Guy Debord), nous voulions intituler « Potlatch – La Part maudite ! » ne vit pas le jour. Avec Carlos nous autres décidâmes de rejoindre le groupe «  Pouvoir ouvrier  », issu de ce qui restait du passé marxisteconseilliste (pour une gestion ouvrière à travers les conseils ouvriers) de « Socialisme ou Barbarie », qui s’était disloqué théoriquement suite à des scissions internes successives, provoquées par l’abandon tacite de la théorie de Marx par son dernier représentant Cornélius Castoriadis. Ce dernier, paradoxalement, ne renonça nullement au projet initial de révolution des rapports sociaux capitalistes. Mais ceci est une autre histoire.

rnm Vint l’événement majeur de mai-juin 68 (dernier sursaut des insurrections prolétariennes du xix e siècle et des cinquante premières années du xx e siècle ou début d’une autre manière de s’attaquer aux fondements ontologiques du système général du Capital ?). Avec le reflux de ce mouvement contestataireinsurrectionnel du système capitaliste-bourgeois réifié, ce fut le retour à ce que l’on nommait la « vie quotidienne » et aux aléas d’une réalité sociale aliénée à la « consommation de masse » et à l’exécrable nécessité de la survie. Mais la « paix sociale » demeurant perturbée par la turbulence encore vivace du mouvement subversif vit la prolifération de multiples groupes dits « gauchistes » qui entendaient [ ... ] 7 22 Hiver 2017-2018


Eugenio Granell, l’homme qui aurait voulu être indien

Eugenio Granell, Sans titre (autoportrait), 1944 u

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raza do Toural, au centre de la belle vieille ville de Saint-Jacques-deCompostelle, en Galice, on trouve l’ancestral Pazo de Bendaña qui abrite depuis 1995 un superbe choix d’objets provenant des cultures indiennes d’Amérique centrale, le tout heureusement mélangé avec des toiles de Pablo Picasso, Victor Brauner, Joan Miró, André Masson, Wifredo Lam, Toyen, Man Ray et bien d’autres 1. Ces collections furent léguées à la ville par le peintre surréaliste Eugenio Granell (1912-2001) ainsi que ses propres tableaux et les collages de sa femme Amparo Segarra (1915-2007). Le voyageur de passage, à la recherche d’un abri protecteur face aux bondieuseL’Échaudée n°7

ries mercantiles et aux hordes de pèlerins obéissant aux instructions de l’application gps chemindecompostelle, ne trouvera pas trace de ce lieu unique dans les guides. Ainsi, celui nommé d’après la multinationale de pneus bien connue met en garde le touriste contre les œuvres exposées dans le granitique et froid musée d’art contemporain de la ville – avec un fonds, avouonsle, faible et peu intéressant. « Le contraste entre l’ambiance pieuse régnant dans la cité et le côté subversif, voire dérangeant, de certaines œuvres, étonne néanmoins 2. » On comprend d’autant mieux l’absence de référence au musée Granell ! Nous avions entendu parler d’Eugenio Granell et d’Amparo Segarra bien avant l’ouverture du lieu. Dans notre milieu restreint d’après mai 68, il y eut un cher ami 26 8

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Eugenio Granell, Autoportrait, 1944 u 9


Le

scintillement du vide

avec mes bagages de purs scintillements j’ai pris le dernier vapeur en partance vers des aurores solitaires ce n’était encore que le premier jour – le jour dit au lieu dit des tarentules démiurges des méduses parfumées à la va-vite déambulaient en semant leurs rumeurs de silence qui tombaient changées en émeraudes sur les cheveux des serpents de glu et d’air mais déjà les charançons aux sourires aiguisés sur les pierres à feu des fièvres glacées assiégés par la soif et d’ardentes tempêtes faisaient tourbillonner les cendres de leurs lèvres dans l’échancrure des limaces de mer coiffées de subtils arômes mais qui était cet annulaire lumineux à l’ongle chaste jouant de la lyre abstraite et ces ombres furtives entrelacées aux valses lentes déployant leurs fatidiques échos d’où tenaient elles un tel éclat et de quels fracas étaient-elles nées hélas le jour suivant et tous les autres jours ne vinrent jamais seule subsistait la brume dans son écrin d’insomnie le lointain ressac de la saudade dans sa robe d’embruns et le silence toujours s’épaississant comme s’épaissit le sang lorsqu’il épouse le vide. ■

Alfredo Fernandes o

Pyon u

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Les

Grévinages

petits métiers

Fournisseur d’alibis

5L’idée de dresser une liste de métiers mal connus ou disparus m’est venue il y a presque vingt ans. Des travaux plus futiles, quelques guerres et autres circonstances indépendantes de ma volonté, m’ont détourné trop longtemps d’une tâche ethnographique que je me suis promis d’achever, quoi qu’il arrive, durant le présent xxie siècle. Lorsque je rédigeai la première notice (« Essuyeur de quolibets »), j’ignorais qu’André Hardellet avait publié dans Le Canard enchaîné, en 1962, un « Essuyeur de tempêtes* ». Hardellet avait imaginé une suite de métiers, dont seul l’Essuyeur eut pu trouver place dans ma propre nomenclature. En effet, ni le « laveur d’eau » ni le « chasseur d’horizons », dont il fit la description, ne peuvent être associés à une expression particulière, telle qu’essuyer des quolibets, une tempête ou un refus. Je n’en saisis pas moins l’occasion de dédier ce choix de « petits métiers » à l’auteur de Lourdes, lentes…, lesquelles furent, en 1973, jugées outrageantes pour les bonnes mœurs.

É

du trône d’Égypte par son frère jumeau Ali, Alibis s’était retiré sur les terres familiales, bornées au Nord par la mer de Murmura, et au Sud par la chaîne de la grande Thyroïde. Il exerçait la fonction de Juge dans le cheflieu de la province, et avait mérité la réputation d’un insatiable séducteur, au point que, dans le petit peuple, on le désignait sous le sobriquet, plutôt irrévérencieux, d’« Alibis le fricotant ». Lorsque ses conseillers se plaignaient de devoir assumer seuls l’administration de la justice, et lui reprochaient son absence lors d’une audience du grand conseil, Alibis répondait « Bah ! je lutinais Cléo », ou bien « Aïa ! Je besognais Néfer, une Circasienne que j’ai faite mienne. » Bref, loin de se repentir de son inconduite, il l’invoquait en prétexte pour manquer aux devoirs de sa charge. Les plaideurs du cru devaient, pour voir avancer leur affaire, la porter devant une juridiction éloignée, et maudissaient le magistrat. Au contraire, les marchands de belles esclaves dont il peuplait son harem s’enorgueillissaient de figurer parmi les fournisseurs d’Alibis. Ils étaient d’ailleurs, de ce fait, avantageusement considérés dans toute l’Arabie, où ils vantaient à la fois le goût du maître et la qualité de leur marchandise. ■ carté

N.B. Selon certains étymologistes, le mot fourbi (au pluriel des fourbis), dont le premier sens est « affaire louche ou indélicate » procéderait de la contraction dans l’argot populaire des mots fournisseurs et Alibis.

L’affaire du dernier visiteur au musée Grévin La vidéosurveillance montre qu’après la visite Il a attendu longtemps seul au vestiaire Pour qu’on lui rende son casque De moto. Plus personne au vestiaire à cause d’un shift terminé. Plus tôt dans la journée Un paquet avec dedans une fausse tête Avait été livré par coursier et oublié là Sur l’étagère des casques. Le lendemain On a trouvé la boîte ouverte et vide Sur le comptoir du vestiaire. Le film de surveillance Montre Que le visiteur a enjambé le comptoir Récupéré son casque, ouvert le colis Placé la tête en cire dans son casque. Casque alourdi Il est sorti calme En direction du Rex. Ça ira La direction du Grévin décide D’exposer le corps en cire de Boris Johnson Quand même Même sans tête.

CG o * Cf. Œuvres, 3 vol., Gallimard, collection L’Arpenteur, 1992.

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Le Gazouillis des éléphants Note de lecture n Bruno Montpied Le Gazouillis des éléphants,

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Éditions du Sandre, 2017, 930 pages, 39 euros.

paysans, ouvriers, artisans, en activité ou retraités, ils n’ont jamais fréquenté les écoles d’art et bien peu d’entre eux se considèrent comme artistes. Mais ils ornent et peuplent obstinément leur maison, sa façade ou le bout de jardin qui l’entoure de peintures, de bas-reliefs, de statues, voire d’épouvantails, décors inventifs et créatures chimériques façonnés de leurs mains et issus de leur mythologie personnelle. Insoucieux des commentaires du voisinage, ils bâtissent au fil des ans une île d’utopie à leur usage et à leur mesure, mais leurs demeures inspirées et leurs jardins anarchiques ne leur survivent guère et sont bien souvent voués à l’abandon, sinon à la destruction. En vingt ans de recherches vagabondes, Bruno Montpied en a recensé plus de 300 sur le seul territoire français. On en trouvera l’inventaire détaillé et abondamls sont

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ment illustré dans Le Gazouillis des éléphants, ouvrage monumental publié aux Éditions du Sandre, fort de 936 pages et bardé de plus de 1 000 illustrations (39 euros, 2,7 kg).

Joël Gayraud o

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Le silo

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e monde est ainsi fait qu’il y a sous la terre de l’uranium et du fer. Et que, sur la terre, on fabrique, avec ce qu’il y a dessous, des bombes atomiques et des fils de fer. Mais je me demande : les fils de fer sont-ils faits en fer ? On dit : fil de fer ; mais après tout, ce n’est peut-être qu’une image ; qu’à l’origine, les fils qu’on voit courir entre deux piquets, ils étaient bien en fer, en vrai fer ; mais que, par la suite, on a choisi la matière première d’un autre métal. Ou – qui sait si, ce que nous appelons aujourd’hui « fil de fer », n’a rien à voir avec un métal quelconque, que c’est là quelque chose que les chimistes ingénieux ont créé de toute pièce, comme qui dirait une matière qui n’existait pas, et qu’ils ont fait éclore, ainsi qu’une fleur chimique, résultat d’une synthèse moléculaire certainement difficile, improbable peut-être, mais réussie, bien que vouée à rester obscure, d’être on peut le croire plus complexe, ou à tout le moins tout autant que, par exemple, le calcul pour connaître la masse exacte du soleil (je suppose qu’on n’utilise pas de balance). Fruit lentement mûri dans les serres d’immenses laboratoires, immenses et pourtant qu’on ne voit pas, dissimulés aux yeux du plus grand nombre. Fruit mûri là mais que les profanes comme moi, les parfaits ignorants des ingéniosités de la chimie moderne continuent à prendre pour du fil de « fer » ! Il y a, il faut dire, dans cette seule syllabe un écho si puissant, une réminiscence si profondément enfouie en nos cerveaux d’un « âge » si intimement associé à ce qu’elle désigne, qu’on ne peut (si j’ai raison ; s’il n’y a pas, dans ce que nous appelons « fil de fer », la plus petite goutte de fer) ; qu’on ne peut, je le dis sans ironie, qu’être admiratif de la sagesse des fabricants, sans parler de la modestie des ingénieux chimistes qui, toutes deux, ont conduit à conserver cette appellation, erronée peut-être mais si bien ancrée dans nos habitudes, et surtout si bellement évocatrice de la puissante lame de fond qui, de génération en génération, de millénaire en millénaire, aura, comme une seule vague, porté l’espèce humaine vers les hauteurs que nous connaissons (elle est, qu’on le déplore ou s’en réjouisse, la reine de l’univers), qu’en changer eût été une injure faite à ces générations dont je parle, et au prodigieux instinct de survie qui les a fait travailler si dur. Il n’est pas bien certain du reste que, même si les fabricants (ou plutôt ceux qui, dans les bureaux des administrations, s’occupent d’attribuer aux choses un nom exact ?) voulaient changer cette appellation, ils y réussiraient : l’objet est si familier, surtout dans nos campagnes, qu’on ne comprendrait rien à rien si, du jour au lendemain, il changeait de nom – si bien que, même sachant que ce n’en est pas un, on n’en continuerait pas moins à appeler un fil de fer – un fil de fer. Et c’est bien ce qui se passe : si j’ai raison ; s’il n’y a pas, comme je le crois, un seul atome de fer dans ces fils tendus entre des piquets qui, eux, n’ont aucune raison de ne pas être en métal (encore que – rien n’est moins sûr ; allez savoir s’ils ne seraient pas faits eux aussi d’une tout autre matière que ce que croit le commun des mortels ?) ; alors, nous continuons tous (du moins ceux qui ne sont ni chimistes, ni industriels) à baptiser « fils de fer » des créatures

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Emídio Santana un portrait en noir et rouge

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mí d i o

S a n t a n a est né à Lisbonne le 4 juillet 1906 et décédé dans cette même ville le 16 octobre 1988. Il fut l’une des figures majeures des derniers bastions du mouvement anarchiste portugais sous le salazarisme. Très tôt, il s’engagea dans les luttes sociales qui marquèrent son époque et milita au sein des Jeunesses syndicalistes. Lorsque, âgé de quatorze ans à peine, il devint un jeune travailleur salarié, il rejoignit le syndicat national de la métallurgie affilié à la CGT portugaise où se mêlaient les tendances anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires. La trajectoire militante d’Emídio Santana s’est déroulée sur une période fertile en évènements, tant sur le plan national qu’international. En de nombreux endroits du monde, en Europe ou ailleurs, les forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires se faisaient face. Au Portugal, le syndicalisme d’action directe, réprimé d’abord par cette même république – parlementaire et démocratique – qui lui devait pourtant presque tout, mène ses derniers combats au grand jour. Mais le coup d’état militaire qui survient le 28 mai de l’année 1926, parachève l’œuvre de répression en ouvrant le chemin à

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Vergalho s’est échappé

la dictature catholico-fascisante dirigée par un jeune professeur sorti de l’université de Coimbra : le Dr Oliveira Salazar. S’installe alors progressivement la longue nuit de la peur et de l’oppression où s’enracine l’État Nouveau – O Estado Novo – et la lutte clandestine s’est imposée comme la seule alternative à tous ceux qui n’abdiquaient pas face à l’arbitraire. Emídio Santana compte parmi ces militants, dotés de courage autant que d’abnégation, pour lesquels la lutte contre le fascisme s’insérait dans des perspectives où l’idéal anarchiste, celui bien sûr de l’émancipation totale des travailleurs comme des « individus » d’une manière plus générale, constituait le fondement même de ses engagements. Il fut également l’un des principaux auteurs de l’attentat contre Salazar qui se déroula en 1937. Emprisonné et déporté à plusieurs reprises pour ses activités militantes, il ne cumula pas moins d’une vingtaine d’années de réclusion. Par ailleurs, il écrivit de nombreux articles dans le journal A Batalha ainsi que dans l’ensemble de la presse anarchiste portugaise, et laissa trois livres où il témoigne des luttes de son temps et de son propre rôle dans celles-ci. Il y a d’abord Memorias De Um Militante Anarco-sindicalista, qui retrace son itinéraire depuis son enfance jusqu’à la « Révolution des Œillets » et qui est un document de première

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ergalho n’était qu’un pauvre bougre plutôt réservé et peu expansif. Dans son enfance, il avait vécu parmi les gitans avec lesquels il noua de solides liens et dont il finit par adopter les habitudes de vie errante.

En prison, il était connu pour ses longues périodes d’isolement, lesquelles étaient dues à sa nature rebelle, mais aussi à ses nombreuses protestations, parce qu’on ne l’autorisait pas à recevoir les visites de la gitane dont il avait partagé la vie. De celle qui fut sa compagne, il préservait pourtant le souvenir en se livrant à un étrange rituel : il protégeait avec grand soin les rats qu’il attrapait et les élevait en faisant preuve d’un zèle étonnant, tantôt en les transportant sous sa chemise lorsqu’il se rendait ou revenait de l’atelier, tantôt en les mettant à l’abri quand il ne pouvait pas les transporter.

rnm Ce jour-là, une rumeur commença à se répandre à travers tout le pénitencier. Elle se diffusait par les chuchotements véloces des prisonniers, au moment où ils se croisaient furtivement en colportant la nouvelle : Vergalho s’est échappé ! Cette première curiosité se trouve-t-elle à peine satisfaite que, afin d’en maintenir tout l’intérêt et que la tension qui a galvanisé les nerfs excités des reclus ne retombe pas, la corde tendue de leur émotion déclenche de nouvelles interrogations : Vergalho s’est échappé mais, où est-il allé ? comment ? quand ? Livré à lui-même depuis son enfance, poussant dans la misère, Vergalho avait dû quitter très tôt le foyer maternel où il n’y avait ni pain, ni joie, ni confort. Doté d’une âme fruste de « serrano », il se mit en quête des moyens d’assurer sa subsistance, prenant son pain là où il pouvait le trouver, mais en veillant toujours à rester un homme libre, puisque le pain que la Nature dans sa générosité distribue à tout un chacun sur la terre de tous ne lui était pas accordé. Car envers lui la société s’était montrée jalousement parcimonieuse : elle lui avait tout juste laissé le soleil et le panorama qu’offrent les montagnes escarpées qui émaillent les paysages de la région où il vit le jour. Que pouvait, dès lors, représenter la société d’autre à ses yeux, avec ses règlements juridiques et politiques, que la garantie de privilèges dont il était exclu et qui l’avaient laissé en retrait du banquet de la vie ? Que pouvait-il y avoir de plus, entre lui et la société, que cette réalité dure et tangible qu’était son existence même, faite de misère et d’ignorance ? L’Échaudée n°7

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Eve Mairot, Michel, 05 aoรปt 2017 u 18

Anne Van der Linden u

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Anne Van der Linden u Cornelia Eichhorn u

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Fragments, bande dessinée [1-71] Fr. 1. Il y a un saut de blanc qui accentue la rupture, la rend sensible, rend sensible la rupture effective entre tout fragment. Fr. 2. Lynd Ward, Masereel ; les gravures des novels in woodcuts s’impriment uniquement sur pages impaires ; le saut de blanc s’intensifie. Quelques millimètres, traversés-refoulés d’un éclair par l’œil, se déploient sur des pages entières. Un mouvement de l’œil plus conséquent et surtout un geste, un geste de la main, le geste de la main invitée à reconnaître l’espace et le temps de la rupture. Fr. 3. Le fragment comme réplique ? Aucun objet-modèle originaire, mais réplique comme coup, et coup comme réponse à la montée des puissances d’organisations signifiante et narrative. Chaque fragment dépliant en lui-même les puissances de fragmentation du fragment. (cf. Les Naufragés du Temps et la hantise de la dislocation universelle) Fr. 4. Saisie comme suites de fragments, la bande dessinée ne se lit pas, la bande dessinée ne peut se lire. Fr. 5. Suite de fragments, multiplicité de perspectives particulières, mise en série d’expériences. Pour voir, toucher. Fr. 6. Dans le champ miné du mainstream industriellement autoproclamé, s’y tient le plus souvent, se tient à la bande dessinée (et ils ne sont pas nombreux) le duo Morrison-Quitely. En opérations parfois intempestives, pompières et fiérotes, mais de bande dessinée. Mignola aussi ; en particulier dans ces récits les plus courts, quand Hellboy pilonne de rouge et d’injures les monstres figure et mot. Fr. 7. Le fragment est férocement anti-narratif. Fr. 8. Une suite de dessins n’est pas nécessairement suite de fragments, une page, une case n’est pas nécessairement fragment, etc. Aucun agencement ni découpe ne témoigne de fait de la présence de fragments ; rien ne tombe sous le sens ; tant de bandes dessinées ne sont pas des bandes dessinées. Barthélémy schwartz u

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Qui es-tu, JUdith Forest ?

L’Échaudée a demandé aux éditeurs de la 5e couche,

Judith Forest, 1h25 La Cinquième couche, 2009.

William Henne et Xavier Löwenthal, de revenir sur l’affaire « Judith Forest » : l’autobiographie d’une auteure fictive de bande dessinée qu’ils ont publiée en deux volumes. Simple pochade amusante pour remplir les caisses et ridiculiser les médias et les critiques, le succès de la bande dessinée a dépassé de loin leurs attentes en provoquant une vague médiatique inattendue en Belgique et en France.

J

udith F orest est une comète. Au long de sa courte et brillante carrière, qui n’aura duré que trois ans, de 2008 à 2011, elle aura été l’auteure de deux livres, avant de disparaître sans laisser de trace. Elle avait à peine plus de vingt ans (sa date de naissance est incertaine). Dans le second de ces livres, elle évoquait déjà son désir et son impression de disparaître, et son envie

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de se consacrer, loin du monde et des hommes, à l’herboristerie. À l’étrange chapitre « Existence » de l’article Wikipedia « Judith Forest », on peut lire : En janvier 2010 se répand la rumeur que Judith Forest serait en réalité une auteure imaginaire créée par William Henne, Thomas Boivin et Xavier Löwenthal qui auraient ainsi fomenté le second canular de l’histoire de la BD (après « l’affaire Frantico » en 2005). Les intéressés n’ont ni infirmé, ni confirmé cette rumeur. 86 24

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Invective

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Josef Lada u

Ils ont construit la maison

Vous l’appelez comment, déjà ? Nadaud ? C’est bien ça, Martin Nadaud Des fleurs, enfants, vous dont les mains sont pures ; Enfants, des fleurs, des palmes, des flambeaux ! De nos Trois-jours ornez les sépultures : Comme les rois le peuple a ses tombeaux. Charles avait dit : « que juillet qui s’écoule « Venge mon trône en lutte aux niveleurs. « Victoire aux lis ! » Soudain Paris en foule S’arme et répond : « Victoire aux trois couleurs ! » […] Les Tombeaux de Juillet, Pierre-Jean de Béranger, chansonnier, 1832

C

omme pour le jeune Aragon au début du xx e siècle, le temps à l’aube du xixe « était déraisonnable  ». «  La mode est aux ruines et à la décrépitude […] À vingt ans à peine, les jeunes gens, en proie au mal du siècle, semblent déjà des vieillards  1 ». Ainsi en va-t-il de René et de Sorel en littérature, et du malheureux Nerval dans le siècle. C’est aussi un temps mauvais pour les républicains comme pour les orphelins de 1792, ces primoL’Échaudée n°7

Quoi ! d’une Charte on nous a fait l’aumône, Et sous le joug vous voulez nous courber ! Nous savons tous comment s’écroule un trône. Dieu juste ! encore un roi qui veut tomber.

socialistes qui s’activent pour déclencher « une révolte des consciences  2 ». Politiquement parlant, le chemin s’annonce long et incertain car, « née de la Révolution, la République doit fonder une légitimité sur une insurrection, un ordre sur un désordre, une tradition sur une rupture » (Peillon, op. cit. p. 17). Et la Révolution n’y a pas réussi. Ses héritiers sont traqués, sanctionnés pour des articles de presse ou de simples paroles ; emprisonnés, voire déportés pour leurs [ ... ] 106 28

Hiver 2017-2018

sur leurs vieux genoux

Il marche sur sa main

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D’après l’homme et la femme qui ont vu l’ours, Eve (*) et Barthélémy (*) coordonneraient les échaudages de ce périodique. Plusieurs échaudés, identifiés de façon certaine, ont contribué à ce numéro selon la police :

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■ Manuel Anceau ■ Julien Bal ■ Cornelia Eichhorn ■ Alfredo Fernandes ■ Joël Gayraud ■ Eugenio Granell ■ Claude Guillon ■ William Henne ■ Yves Noël Labbé ■ Josef Lada ■ Jérôme LeGlatin ■ Xavier Löwenthal ■ Eve Mairot (*)

■ Arnaud Michon ■ LL de Mars ■ Chantal Montellier ■ Amaredine Mudejar ■ Americo Nunes ■ Pyon ■ Charles Reeve ■ Nadine Ribault ■ Thierry Ribault ■ Emídio Santana ■ Barthélémy Schwartz (*) ■ Amparo Segarra ■ Anne Van der Linden

L’Échaudée c/o Ab irato, 6 rue Boulle, 75 011 Paris. Diffusion : www.hobo-diffusion.com Distribution : www.makassar-diffusion.com ISBN : 978-2-911917-17-2. ISSN : 2270-0455 dépôt légal à parution Achevé d’imprimer en décembre 2017 chez Trèfle communication, à Paris, Commande(s) en ligne : N° d’impression : 9241 http://abiratoedition.wordpress.com 29

Contact : abirato.editions@wordpress.com Hiver 2017-2018


L'Echaudée N°7 - Version service de presse  

Version "light" du numéro : une page par article et dessin publiés.

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