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JEAN-FRANÇOIS LAZENNEC

UN MUSÉE PERSONNEL

ÉDITIONS VOLETS VERTS 23, RUE DES LONGS PRÉS, 92100 BOULOGNE

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INTIMIDÉS PAR DES OBJETS POURTANT RASSURANTS Un homme en voyage découvre au musée du Belvédère de Vienne, le Flacon bleu de James Ensor. Ce passionné des natures mortes regarde attentivement le tableau et garde en mémoire le flacon…

Le Flacon bleu, James Ensor.

© VOLETS VERTS, BOULOGNE, 2002

ISBN : 2-910090-20-5 –2–

En prolongeant sa visite en Autriche par une extension à Prague, il trouve, sur place, un flacon en verre de Bohème semblable à celui de la toile d’Ensor. A cet instant, il ne sait pas qu’il pousse la porte d’un monde de récipients, de contenants, qui le mènera loin… –3–


Sans titre, Giorgio Morandi.

Chez des amis, trône à une extrémité du bar de carrelage blanc une petite troupe de bouteilles en verre fumé. De simples objets décoratfs? Non. L’opacité du matériau, l’agencement même de ces cinq objets nous projettent chez Giorgio Morandi. De retour chez lui, il relit: «[…] à regarder longuement les toiles de Morandi, on est pris d’une sorte de vertige: nous voici soudain devenus des enfants bâtisseurs rêvant devant leurs jouets car les boîtes représentent des immeubles et la bouteille se change en tour et en clocher. En l’absence de points de repère, nous craignons presque d’avoir été transformés en insectes, comme le héros de Kafka. Dans l’atelier du peintre de Bologne, on n’ôtait pas la neige légère de la poussière sur les –4–

objets… Morandi amait à dire que tout est mystère. Il nous le fait sentir de la façon la plus simple. Qu’y a-t-il dans une boîte close, dans une maison solitaire, dans une bouteille opaque? Le tremblement de nos rêves.»1 Parmi les œuvres qui représentent ces récipients apparemment sans vie: «la Cité des épices» de Jacqueline Régnier. L’artiste nous accueille dans sa cuisine, où, sur une étagère, des formes (1) La Vie silencieuse, Hubert Comte, éd. La Renaissance du livre

La Cité des épices, Jacqueline Régnier

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connues – nous pouvons même citer la marque des produits tant leur représentation est fidèle – car sans doute déjà manipulées, nous montrent le chemin de l’univers de Morandi. De même, le designer d’une fiole désodorisante achetée dans une supérette de Fayence (Var) ne connaissait-il pas l’œuvre du peintre italien ? Une surface rugueuse – la poussière de l’atelier sur l’objet – et une base lisse – sans poussière, justement… Regardons dans les rayons des grandes surfaces où parfois les œuvres d’art font irruption.

LA

S O LI TU D E D E S Ê TR E S U NI QU ES L’acteur Paul Newman n’est plus seulement célèbre pour sa carrière au cinéma. Son nom et son visage apparaissent sur une gamme de produits d’épicerie. Acheté à Mendocino (Californie), un paquet de bretzels à sa marque sur lequel il pose, une fourche en main, souriant et bienveillant au côté d’une jeune femme joviale, elle aussi. La mise en scène est voulue : l’habillement, les petites lunettes et l’attitude sont tirés une peinture célèbre.

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Gothique américain, Grant Wood.

L’appétit fait place à l’austérité… qui s’efface à son tour devant l’abondance de biens dans une publicité ventant une carte de crédit. Le couple, mari et femme dans la réalité, n’est

pas moins intriguant : Mary Matalin fut directrice adjointe de la campagne électorale du républicain George Bush ; James Carville, démocrate, chef de campagne de Bill Clinton…

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Le 17 août 1998, le président des Etats-Unis William Jefferson Clinton est entendu comme témoin devant le Grand Jury. La caméra fixe l’homme durant quatre heures, seul à l’écran. L’image dépouillée de mise en scène fait pourtant apparaître, au fond à gauche, un vase de fleurs comme une nature morte judicieusement placée dans un tableau. A cet instant, le réalisateur de la retransmission télévisée sait-il qu’il recompose à sa façon une œuvre d’Edward Hopper dans laquelle figure aussi la détresse d’un être humain ? Le peintre est sans doute celui qui a su traduire au plus

The City, Edward Hopper.

profond la détresse de l’âme américaine. Il dramatise aussi l’isolement en peignant la façade d’un immeuble comme la proue d’un navire coupée du reste du bâtiment s’avançant sans destination, sans océan.

Automat (détail), Edward Hopper.

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Rien ne ressemble plus à un angle de rue qu’un autre angle de rue. Un photographe en voyage à New York prend un cliché du Flatiron building de Manhattan, et sa célèbre silhouette élancée. Dans le quartier financier de San Francisco, un autre bâtiment surgit à ses yeux. Il garde en mémoire l’angle de sa première prise de vue et appuie sur le

déclencheur. De la côte atlantique à celle du Pacifique, le rapprochement est frappant. Quatre ans plus tard, le voyageur lit que les architectes californiens voulaient, à l’angle de Market et de Davis Street, rendre hommage aux bâtisseurs new-yorkais… Fierté de l’observateur.

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Célèbre pour la Ruée vers l’or, le Golden Gate Bridge ou ses rues en pentes, la ville de San Francisco s’est dotée d’une autre image forte: la Transamerica Pyramid. En photographie, on cite souvent cette triple règle d’or: «S’approcher, s’approcher, s’approcher.» Le téléobjectif permet cela. Vues de très près, les fenêtres de la structure inclinée évoquent d’autres niches.

Héros oubliés, Konrad Klapheck.

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Early morning rain, Love on the Horizon, Curtis Martin.

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Par pur hasard, le voyageur abouti dans une rue au nom prédestiné –Union Street– où une petite mise en scène se déroule: le photographe fait poser un couple au plus haut. On devine, sur la gauche, la célèbre tour. Le relief devenu tremplin projette les jeunes mariés dans l’inconnu de la vie, retrouvé sur une carte postale achetée en contrebas. – 17 –


Après avoir découvert des perspectives étonnantes, les quarante-deux collines de la ville poussent les habitants à retrouver naturellement l’angle droit. De même on dit qu’ici, les voitures, durement sollicitées par les pentes courtes et abruptes, réduisent du tiers l’espérance de vie des moteurs.

L’Automobile habillée, Salvador Dali.

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À l’entrée de l’autoroute, en direction du sud de la Californie, le peintre de fresques Rigo détourne un panneau de signalisation routière «One way» (sens unique) en «One tree» (arbre unique). Auteur de plusieurs peintures murales dans la ville, il veut attirer l’attention sur l’importance de l’écologie mise à mal par l’urbanisation. – 20 –

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Un autre artiste dessine, à Paris, une ombre sur une façade aveugle. Il veut sans doute aussi renforcer la présence de l’arbre.

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Alors qu’un arbre mort ou dévoré par les insectes fait penser à la fin d’un cycle, les bouquets secs donnent aux fleurs une vie immortelle…

Con los ojos abiertos, Nora Correas.

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Dans le sud de la France, Suzanne cueille avec soin les éléments d’une composition prochaine. Les feuilles imprimées sur sa robe se confondent

avec les tiges qu’elle sélectionne, comme une Lady in a Garden. Point commun avec une carte postale d’une marque de prêt-à-porter : Sisley…

Lady in a Garden, Frederick Frieseke.

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Isolée dans un champ, une femme semble rejetée d’une ville connue. A sa manière, le dessinateur Daniel Maja, dans le magazine «Lire» illustre l’exclusion.

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Le Monde de Christina, Andrew Wyeth.

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L’amateur de cinéma de guerre n’est pas forcément un féru d’art moderne… Pourtant, le passionné du septième art attiré par l’affiche de la Ligne rouge peut l’être aussi par la Guerre de

Marcel Gromaire. Et inversement. Métal brillant des casques lourds ou visages dissimulés, ou bien moment choisit par l’affichiste et le peintre, sont des passerelles entre les deux œuvres.

La Guerre, Marcel Gromaire.

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Jacques Fonteray, peintre et décorateur, a consacré la plus grande partie de sa carrière au cinéma. Créateur des costumes de Barbarella, la Banquière, Moonraker, Une femme française, la Folie des grandeurs, la Vie devant soi, notamment, il fait partie de ceux dont l’expression ras-

semble le mieux l’Art plastique et le cinéma. Pour le film de John Frankenheimer – l’Impossible Objet – le scénario le plonge dans l’univers de Paul Delvaux. Mais pour la création de la coiffe de l’une des figurantes, il s’inspire de Dürer.

Hommage à Jules Verne, Paul Delvaux.

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Dans Borsalino, il fait appel à Van Dongen, pour la création d’une robe. L’élégante évoque

aussi irrésistiblement une autre société secrète: celle du peintre brésilien Juárez Machado.

Les Premiers Invités, Juárez Machado.

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Au beau milieu d’une ambiance de fête, trouvée une vasque de raisins, célébrant sans doute une nature morte, celle du Caravage. * **

Panier de fruits, Il Caravaggio.

Recette raffinée, Juárez Machado.

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Crystal bowl, Roy Lichtenstein.

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R ELIÉS

À LA VIE PAR DES FILS TÉNUS

L’amitié entre un écrivain et son éditeur peut être très forte. Jacqueline Régnier peint une lettre qu’ils se sont adressée et son enveloppe. Plusieurs années ont été nécessaires à l’expéditeur – auteur du courrier et heureux possesseur

Lettre avec pomme et prunes, Jacqueline Régnier.

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LENTEMENT DÉROULÉS JUSQU ’ À LA MORT du tableau – avant qu’il se rende compte que le destinaire y figure. Où cela ? Le papier a subi un second pli, mais cette fois-ci, dans le sens de la hauteur… Passe-t-on suffisamment de temps devant une œuvre d’art ?

Lettre à Isabelle Lemonnier ornée d’une mirabelle, Edouard Manet.

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Les deux hommes s’écrivent beaucoup. Au plus fort de leur travail, quelquefois une lettre par jour. Et utilisent peu le téléphone… Ils échangent rarement leur avis sur l’art. Si ce n’est pour commenter la forme de deux combinés

fixés sur mur au sortir d’un musée d’art moderne. Dans l’une des lettres : « Tirez sur les fils qui se présentent à vous, et la vie viendra. Mais vous savez tout cela », suggère l’écrivain.

Longue table avec deux tableaux, Richard Artschwager.

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Ces fils à saisir peuvent être ceux de l’ossature d’une sculpture. Par le passé, le Prix de l’innovation organisé par la Poste française couronnait l’œuvre Innover, c’est changer représentant trois personnages filiformes reliés. En technique, innover, c’est

inventer, et produire des idées que l’on symbolise souvent par une ampoule électrique. Les trois personnages qui soutiennent un fil de tungstène évoqueraient la genèse d’une idée à laquelle ils donneront corps, comme la matière qui donne une une forme au squelette.

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D’un fil lumineux, un habitant du 94, rue d’Amsterdam à Paris, garde le souvenir de l’une des lettres de l’enseigne du cabaret Monseigneur établi au rez-de-chaussée. À l’ouverture de l’établissement, un bleu électrique innondait l’une des pièces de l’appartement et, en pleine journée, le soleil révélait nettement la grâce du «S» du mot monseigneur.

The Spot, Robert Cottingham.

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Pendant dix ans, il côtoya cette lettre fascinante –à portée de main– qui lui donna accès au monde de la typographie, des tubes au néon, et de celui de Peter Klasen.

Là, une bâche ficelée par la force qu’aucun vent n’emportera, et qui couvre un container solidement fermé. Mais les poids lourds arrimés en l’air donnent une impression du légèreté. Quelle tech-

XX, Peter Klasen

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nique les propulse vers le ciel ? Le feu à la base? Celui qui s’échappe des pieds de l’ange Gabriel

annonçant, un lys en main, à une jeune fille apeurée qu’elle est l’élue du Très-haut ?

L’Annonciation, Dante Gabriel Rossetti

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Au-dessus des cimes ou plus bas que terre, l’homme expérimente les techniques qui lui permettent de vaincre les éléments. La couverture du carnet de croquis de Villard de Honnecourt (xxx siècle) évoque déjà le trépan. Par des coups de marteaux répétés, l’homme creuse…

Tomi Ungerer ne tourne-t-il pas en dérision cet engrenage qui entraîne les corps et enserre l’esprit dans le moyeu d’une roue dentée, laissant des corps acéphales sans pouvoir de réflexion ? L’automobile est peut-être de ces découvertes qui ont attisé notre gourmandise tout en organisant

Symptomatics, Tomi Ungerer

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notre comportement selon des règles facilement enfreintes.

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TRESOR DEVOILE