VENDREDI
AUBE ACTU
8
3 MAI 2019
DÉPORTATION
Le destin de familles juives saviniennes Agrégé d’histoire contemporaine, Olivier Pottier enseigne au lycée Camille-Claudel, à Troyes. Il nous livre un travail de recherche dont il a fait un outil pour enseigner la Shoah. ’est une histoire lointaine qui nous renvoie à ce terrible passé de la Seconde Guerre mondiale. Il reste quelques noms : sur la plaque commémorative du cimetière de Troyes, ceux d’Hélène, Andrée et Paul Guntzburger. Sur le monument aux morts du cimetière de Sainte-Savine, ceux de Lucie et Marcel Lion.
C
UNE HISTOIRE LOINTAINE ET POURTANT SI PROCHE Tout commence à Sainte-Savine, rue Chanteloup. À cet endroit, vit la famille Lion : le père est bonnetier, son épouse, Lucie, lui a donné deux filles : Ginette et Yvonne. Quand arrive la guerre, la petite maison accueille une partie de la famille de Lucie réfugiée d’Alsace : sa mère Maria-Anna, son neveu René, et sa sœur, Hélène Guntzburger, accompagnée de ses deux enfants, Andrée et Paul. Le mari d’Hélène est aux armées (il sera fait prisonnier et interné dans le nord de l’Allemagne) (1). Hélène doit se battre pour conserver une allocation de réfugiée. Dans une lettre au préfet de mars 1940, elle s’insurge : « Le sort des réfugiés n’est-il donc pas assez misérable qu’on cherche à le rendre encore plus compliqué par des règlements administratifs ? Croyez-moi, M. le Préfet, 99 % des réfugiés ne demandent pas mieux que de rentrer chez eux au mépris du danger, mais, si cela ne peut leur être accordé, qu’on les laisse vivre en paix là où ils trouvent qu’ils sont au mieux (…) » (2). Avec la défaite de juin 1940, le retour dans l’Alsace, désormais annexée par le Reich, devient en effet impossible. Il semble que René et sa grand-mère quittent Sainte-Savine, mais Hélène y reste avec ses enfants. Rue Chanteloup, la famille doit s’adapter aux rigueurs de la guerre et aux mesures antisémites imposées par l’occupant et le gouvernement de Vichy et, notamment, au port de l’étoile jaune à partir de la fin mai 1942. La vie est dure mais cela n’empêche pas les familles Lion et Guntzburger de s’engager dans la Résistance. À la fin de 1942, les époux Lion acceptent d’accueillir, dans leur foyer, des résistants. Comme le dit leur fille, Ginette, la maison « devint, au fil des mois, un véritable nid de résistants » (3). Marcel Lion recherche sans cesse de nouvelles caches pour ses protégés tandis que sa belle-sœur, Hélène Guntzburger, devient agent de liai-
Carte postale ancienne de la rue Chanteloup, la propriété Poron offerte à la Ville pour devenir sanatorium. Dans le voisinage de la maison de la famille Lion. Archives départementales de l’Aube 8FI 7359 son, attachée à l’état-major départemental de l’Aube. Ses supérieurs louent son patriotisme, son courage et sa discrétion dans les missions périlleuses qui lui ont été confiées (4).
LA RAFLE DE JANVIER 1944 Les 27 et 28 janvier 1944, la police allemande procède à une ultime rafle qui vise tous les juifs encore présents dans le département (5). Soixante-quatorze personnes sont arrêtées. Parmi elles, Hélène Guntzburger, ses deux enfants Andrée et Paul, Marcel et Lucie Lion. Ginette et Yvonne qui ont quitté la maison très tôt le matin, échappent à la rafle (6). Les juifs arrêtés dans l’Aube sont internés d’abord au centre des HautsClos, puis sont transférés à Drancy où ils arrivent le 31 janvier 1944. Ils n’y restent que quelques jours puisqu’ils sont déportés à Auschwitz par le convoi no 68 qui part de la gare de Bobigny le jeudi 10 février (7). Le trajet dure trois jours et trois nuits, dans des wagons à bestiaux. À l’arrivée à Auschwitz, sur les 1 500 personnes du convoi (dont 58 Au-
bois), 236 hommes et 61 femmes sont sélectionnés pour les travaux forcés. Les autres déportés sont gazés (8). Nous sommes le dimanche 13 février 1944. C’est très certainement à ce moment-là qu’Hélène Guntzburger, sa fille Andrée, 13 ans, son fils Paul, 12 ans, sont assassinés. Lucie et Marcel ne reviendront pas non plus d’Auschwitz.
Elle peut cependant retrouver sa sœur Yvonne (9). Les familles Lion-Guntzburger ont été décimées par le nazisme, avec la complicité de l’État français de Vichy. C’est une histoire lointaine, qui s’est produite il y a 74 ans et pourtant, c’est une histoire d’ici, qui a commencé rue Chanteloup, à Sainte-Savine et qui s’est finie à Auschwitz.
OLIVIER POTTIER
GINETTE ET YVONNE, SEULES SURVIVANTES Les seules survivantes de la famille sont les filles Lion. Elles parviennent à fuir, entrent dans la Résistance au sein des FTPF et se retrouvent à Paris. Au cours d’une mission en Bretagne, Ginette est arrêtée par la Milice française puis livrée aux Allemands et déportée. À partir de septembre 1944, elle doit affronter l’enfer concentrationnaire nazi, à Ravensbrück puis à Schlieben, camp dépendant de Buchenwald. Elle revient des camps en mai 1945 et retrouve la maison de Sainte-Savine « vide de toute famille, comme elle est vide de tout mobilier ».
1. Dossier de demande d’allocation de réfugiés Blum-Guntzburger, Archives départementales de l’Aube (désormais ADA), Troyes, 1666 W 594. 2. Lettre d’Hélène Guntzburger au préfet de l’Aube, mars 1940, ADA, 1666 W 594. 3. Témoignage de Ginette Clément-Lion, sans date, http://memoiredeguerre.free.fr/ biogr/lion-ginette.htm 4. Attestation de Charles Couche, ex-responsable militaire FTPF de l’Aube de 1943 à 1944, 23 janvier 1952 et attestation de François Grillot, ex-commandant aux FFI Inter-Région no 28, 1er mars 1950, Service historique de la Défense (désormais SHD), Vincennes, dossier d’homologation d’Hélène Guntzburger GR 16 P 65684. En 1951, le secrétariat d’État à la guerre prononce en
faveur d’Hélène Guntzburger l’homologation au grade de soldat au titre de la Résistance intérieure française (RIF) et, en 1955, le ministère des Anciens Combattants lui attribue, à titre posthume, le titre de « déporté politique ». 5. Voir : KULIG, Anne-Claire, « Vie quotidienne de la communauté juive pendant la guerre », in « La Vie en Champagne », no 63, septembre 2010, pp. 48-53. 6. Témoignage de Ginette Clément-Lion, cité supra. Un docu-fiction a été réalisée sur Ginette Clément-Lion par Guy Gauthier, « Une jeune fille française 1944-1945 », visible sur https ://vimeo.com/192118030 7. Voir : Convoi 68 de Drancy, Mémorial Yad Vashem, http://db.yadvashem.org/deportation/ transportDetails. 8. Sur ce convoi, voir les témoignages de Georges Szulewitz, lettre du 24 septembre 1945, citée dans Beury André, « 1940-1944 dans l’Aube, La politique sous l’Occupation », Troyes : Imp. Paton, 1986, p. 134 et d’Ida Grinspan, voir : http://memoiresdesdeportations.org/fr/video/ ma-mere-mavait-fait-une-coiffure-la-mode 9. Témoignage de Ginette Clément-Lion, cité supra. Ginette Clément-Lion a été faite chevalier de la Légion d’honneur en 2015. Elle est décédée en 2016.