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Vers un modèle économique durable Les avancées technologiques ne suffiront pas à mettre fin aux changements climatiques. C’est à notre mode de vie de s’adapter, en consommant moins mais surtout autrement. Explications de Peter Tom Jones, ingénieur en sciences de l’environnement. La diminution des gaz à effet de serre est-elle la solution aux changements climatiques ? Probablement pas. C’est véritablement un nouveau modèle économique que nous allons devoir mettre en place. Selon l’Agence Internationale de l’Energie, les émissions de CO2 vont augmenter de 60% d’ici 2030. De par l’accent toujours plus important qu’elle accorde au commerce mondial des marchandises – et donc des transports – la mondialisation actuelle contribue à l’augmentation constante des émissions de CO2. Jusqu’à présent, la croissance économique est allée de pair avec la croissance de ces émissions. Une augmentation de 60 % signifie que le réchauffement s’élèverait bien au-dessus de la barre fatidique des 2 degrés. Il faut donc procéder à d’importants changements. La recherche de la croissance économique comme but en soi doit être sérieusement questionnée, et d’abord au sein des pays riches. Pour atténuer le risque d’une dangereuse perturbation anthropique [càd due à l’homme] du climat, les émissions de CO2 devraient diminuer de 60 % d’ici 2050. Ce qui signifie, pour les pays du Nord, une diminution de 90 %… Comment réaliser ces réductions ? Cela exige un réel tournant vers plus de durabilité au niveau politique, économique, technologique et individuel. Les économistes de l’environnement soulignent que nous devrons faire face à deux défis : l’éco-efficience et l’éco-suffisance. Le premier concept renvoie à la mise en place d’une révolution de grande ampleur en matière d’écologie industrielle, d’énergies renouvelables, de technologies durables, etc. Les connaissances scientifiques sont disponibles pour cela. Il faut à présent les mettre en pratique. Mais les technologies ne suffisent pas. D’où la nécessité de s’attaquer à l’aspect d’éco-suffisance, qui nous renvoie quant à lui à notre mode de vie individuel. Pour parvenir à une diminution de 90 % des émissions, nous devrons apprendre à consommer moins, et surtout autrement. Cela concerne notre alimentation (moins consommer de viande), notre mobilité (prendre les transports en commun, développer une culture du vélo), notre façon de voyager (éviter les voyages en avion) ou de nous loger (faire des rénovations intelligentes). Dans notre pays, l’empreinte écologique des classes moyennes et supérieures est antidémocratique : leur mode de consommation ne peut certainement pas devenir la norme généralisée pour l’ensemble de la population mondiale. Il s’agira donc de faire comprendre qu’un mode de vie moins pressé et moins matérialiste peut offrir une qualité de vie supérieure. En quoi l’économie écologique est-elle différente du système néolibéral ? L’économie écologique reconnaît les frontières biophysiques de la croissance et plaide donc pour une économie soutenable pour notre planète. La croissance économique ne doit pas être un but en soi. La prospérité économique se doit d’être durable au niveau environnemental. Dans le cas contraire cette croissance est tout simplement anti-économique ! Il existe d’ailleurs

un index de bien-être économique durable. Il est essentiel que les autorités politiques instituent un plafond sur la durabilité écologique à une échelle pertinente (comme les émissions mondiales de CO2ou la consommation locale en eau). A côté de cela, une distribution équitable de l’espace environnemental est nécessaire. Ce n’est qu’en dernier recours que l’on doit (éventuellement) faire appel aux mécanismes du marché pour rendre l’attribution des facteurs de production la plus efficace possible. Cette économie écologique doit-elle être appliquée dans le Sud ? Comment concilier droit au développement et protection de l’environnement ? Il est clair que de nombreux pays du Sud doivent d’abord parvenir à une importante phase de croissance “sélective” leur permettant de mettre en place les services sociaux de base comme l’eau, les sanitaires, les transports en commun, le logement, etc. Ce qui signifie, en grande partie, une croissance classique du PNB. Mais cela exige aussi un transfert de technologies du Nord vers le Sud, car il faut veiller à ce que ces pays puissent déjà agir à l’aide des technologies disponibles. Ainsi, les effets néfastes de la croissance économique sur l’environnement pourront être limités. Comment arriver à se coordonner face à un tel problème mondial ? Il faut combattre le morcellement en matière de politique environnementale. Nous avons besoin d’une Organisation Mondiale de l’Environnement forte, disposant d’autant de poids au niveau global que l’Organisation Mondiale du Commerce. Cette dernière doit d’ailleurs être profondément réformée afin de soutenir un commerce écologique et social pour le Sud. Un commerce qui protège aussi les plus faibles dans les pays riches. Comment persuader les gens de changer leurs comportements? Ce que les gens oublient souvent, c’est que la catastrophe est déjà en train de toucher les plus faibles dans le monde. Attendre que des catastrophes encore plus graves se produisent pour changer d’attitude n’est pas malin. Nous sommes face à des problèmes qui risquent de devenir irréversibles. Nous devons donc nous assurer que nous n’allons pas trop loin. Il ne reste que 10 à 15 ans avant que le point de non-retour soit atteint. Il faut donc commencer dès maintenant la transition vers plus de durabilité. Il nous faut un pacte écologique mondial auquel chacun participe. Un programme mondial d’adaptation structurelle qui nous mette sur la voie d’une économie écologique durable et équitable. Peter Tom Jones, ingénieur en sciences de l’environnement, docteur en sciences des matériaux et postdoctorant à la KULeuven. Article publié dans la revue Globo, mars 2007

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