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n°22 hiver 2012 gratuit

réseau info-ressources musiques actuelles des Pays de la Loire

TOMAWOK ASTRÏD LOLA BAÏ JOHN DOE’S UNBELIEVABLE SUICIDE

dossier : LE CROWdFUNDING appliqué à la musique


http://tohubohu.trempo.com

En plus de l’annuaire régional (qui recense groupes, assos, festivals, labels….), Les annonces (trouver un musicien, un groupe, une batterie…), Les conférences du réseau à venir…

ce trimestre, retrouvez online : Interviews artistes Live Report

Cabadzi – Eric Fagnot Chausse Trappe – Cécile Arnoux Delphine Coutant – Georges Fischer Zeka Lopez – Rémi Hagel Aspirateur de Langue – Manu Legrand Walko – Manu Legrand

Les Frères Casquette – Ben Devillers

Projet/événement

30 ans de Radio Alpa – Julien Martineau Le Stakhanov – Cécile Arnoux

LES VERSIONS LONGUES (des articles de ce mag) astrïd / John Doe’s Unbelievable Suicide / Philippe Robert

Photo : Cabadzi par Emmanuel Ligner


Sommaire

Infos

Brèves . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 04

artistes

Tomawok . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . John Doe’s Unbelievable Suicide . . . . . . . . . . . . . . . . . . . astrïd . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lola Baï . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

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PROJETS

D3 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14 Rural Faune . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 La 52e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16

THE NEXT BIG THING

Paroles d’acteurs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17

DOSsier

Le crowdfunding appliqué à la musique . . . . . . . . . . . . . 18

TRACES ET IMPRESSIONS

Livres du moment . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 Interview : Philippe Robert . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25

disques

Dernières sorties musicales . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 26

PlaylistS . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32

Le réseau Coordination : Cécile Arnoux / T. 02 40 46 66 33 / cecile@trempo.com CHABADA / Jérôme Kalcha Simonneau Chemin Cerclère, Route de Briollay, 49100 Angers T. 02 41 34 93 87 / jsimonneau@lechabada.com / www.lechabada.com BEBOP / Julien Martineau 28 avenue Jean-Jaurès, 72100 Le Mans T. 02 43 78 92 30 / crim@bebop-music.com / www.oasislemans.fr

Photo couverture : Tomawok – Javier Catalan Directeur de la publication : Vincent Priou Rédactrice en chef : Cécile Arnoux Chroniqueurs / Rédacteurs : Mickaël Auffray, François Delotte, Ben Devillers, Eric Fagnot, Georges Fischer, Gérôme Guibert, Rémi Hagel, Marie Hérault, Damien Le Berre, Manu Legrand, Gilles Lebreton, Julien Martineau, Papayatik, Emmanuel Parent, Jérôme Simonneau, Olivier Tura Secrétariat de rédaction : Lucie Brunet, Benjamin Reverdy, Amandine Rouzeau Conception graphique : DeuxPointDeux.com Impression : Imprimerie Chiffoleau Tirage : 10 000 exemplaires – Papier PEFC ISSN : 2109-0904 Dépôt légal : à parution Siret : 37992484800011 Tohu Bohu est une publication de Trempolino, 6 bd Léon Bureau – 44200 Nantes, et du réseau Tohu Bohu, réseau info-ressources musiques actuelles des Pays de la Loire. Prochaine parution : 20 avril 2012 Bouclage : 23 mars 2012

FUZZ’YON / Ben Devillers 18 rue Sadi-Carnot, 85005 La Roche-sur-Yon Cedex T. 02 51 06 97 70 / ben@fuzzyon.com / www.fuzzyon.com LE 6PAR4 / Eric Fagnot 177 rue du Vieux St Louis, 53000 Laval T. 02 43 59 77 80 / eric@6par4.com / www.6par4.com TREMPOLINO / Lucie Brunet 6 bd Léon-Bureau, 44200 Nantes T. 02 40 46 66 99 / lucie@trempo.com / www.trempo.com VIP / Manu Legrand Base sous-marine, bd Légion d’Honneur, 44600 Saint-Nazaire T. 02 40 22 66 89 / mlegrand@les-escales.com / www.les-escales.com

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infos RHUM FOR PAULINE, PILLOW PILOTS, GWEN DELABAR, LOLA BAÏ, I’M FRESH YOU’RE PRETTY et Thom ont été sélectionnés

pour l’édition 2012 d’Artistes en Scène : 3 séances de résidence pour chacun des groupes. www.trempo.com/artistes-en-scene

Cinétic, vous connaissez ! Le BE IN MOTION pas encore. Et bien, c’est le festival électro nantais de Cinétic qui se tiendra les 5, 6 et 7 avril 2012. Les assos locales sont mises à contribution pour proposer leur prog électro dans les bars de la ville, et le dernier soir, Kap Bambino, Olivier Huntemann, Numeric Ravers, Idem, Manu le Malin… seront à l’affiche du festival le 7 avril dans les salles Micro et Maxi de Stereolux. www.bimfest.fr

UPLIFT débarque à Nantes ! Un magazine spécialisé roots foundation, mouvement soundsystem et culture reggae, 40 pages couleur pour le prix d’un 45 tours ! Dispo dans les magasins spécialisés (Oneness Records par ex.) et sur

THOM fait le plein de

news : sélectionné pour Artistes en Scène 2012, il s‘entoure de Panetone Prod (Arles) et de 3A (Le Mans) pour le booking, Et aussi de Adjololo System (Angers), qui lui offre une aide au développement.

www.uplift-reggaemag.fr

www.thomonzeweb.com

Que feront Dionysos, The Rapture, 1995, C2C, Baxter Dury et Mansfield. TYA les 11, 12 ou 13 mai ? Ils respireront l’air lavallois et verront sans doute leur nom sur les affiches du festival des 3 ELÉPHANTS dans la ville. www.les3elephants.com

GLÜCK, trio jazz jusqu’alors exclusivement

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Le pendant hivernal de l’estival se tiendra les 9 et 10 mars. LES FOINS D’HIVER, ce sera des concerts de la scène locale (Melocoton, Sine qua non, Moi non plus....) dans les bars le vendredi soir, un samedi après midi dédié aux associations avec son illustre concours de soupe avant les concerts du samedi soir avec Mon Côté Punk, Zoufris Maracas, A State of Mind, Iphaze... www.lesfoinsdhiver.com

L’ancien Karting de Nantes devient un nouveau pôle culturel. Des entreprises et assos telles que

Ha Ouais Productions, Mamie Productions, Le Pôle, Arkaland, CAPHA… y sont désormais hébergées.

acoustique entre en studio et sortira au printemps un album et apparemment il y aurait de l’électro dedans… À suivre !

Plus d’infos :

www.myspace.com/glucktrio

www.iledenantes.com

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n°21

Automne 2011


INFOs Avec l’arrivée de deux régisseurs pour ses studios de répétition, Le FUZZ’YON (La Roche-surYon) relance de manière régulière les stages à destination des musiciens amateurs. Prochain en date le 18 février 2012 sur la communication web avec Vincent Bazille (Promonline).

Les punk-hardcoreux lavallois BIRDS IN ROW siffleront dès le printemps prochain sur le mythique label US Deathwish Inc (Converge, Deafheaven, Trap Them…) Sortie suivie d’un vol migrateur vers les States pour une tournée. http://birdsinrow.free.fr/

studio@fuzzyon.com La 5e édition du plus indé des festivals nantais, le festival CABLE, se déroulera du 16 au 19 février. Peter Brötzmann en tête, mais aussi Marcus Schmikler, Mike Copper… des performances et installations visuelles, sonores ou littéraires, tout çà se passe essentiellement aux Ateliers de Bitche, la Mecque nantaise de l’underground !

Après de multiples péripéties, les concerts au foyer des jeunes de Montaigu, c’est bel et bien plié. En 20 ans, c’est plus de 250 concerts, 500 groupes et 25 000 spectateurs. Le collectif ICROACOA et les assos membres ont besoin du soutien de tous, public, musiciens, pour se voir enfin accéder à un équipement décent et pérenne pour la diffusion. Pas compliqué : répondre présent aux soirées organisées par elles et y adhérer en masse. icroacoa.fr

www.cablenantes.org Les plus fontenaysiens des rockeurs nantais, les VON PARIAHS, se sont accaparés le mythique studio Black Box pour l’enregistrement de quelques perles dont ils ont le secret, à sortir prochainement ! Guettez l’info sur www.vonpariahs.com

C’est parti pour une 8 édition du festival À SUIVRE DE PRÈS ! 18 concerts d’artistes ligériens en Sarthe, e

Maine et Loire, Mayenne, Loire-Atlantique, Vendée.

www.myspace.com/festivalasuivredepres

BERLIN GO ! C’est le nom d’un événement porté par

Stereolux et Trempolino. Vous aurez compris qu’on parlera de Berlin et de musique évidemment, avec un workshop ouvert aux musiciens, des conférences, des films (« Berlin Calling », « 24h Berlin »), des expos, des concerts (Oval, Anika, Emika, Housemeister…).

Fin mars 2012, LA PÉNICHE EXCELSIOR (Allonnes) sera à nouveau à flot après 18 mois de travaux. 4 jours de programmation, en partenariat avec des associations locales, célèbreront cette seconde naissance. www.lexcelsior.fr

www.stereolux.org

Les principaux centres et lieux d’informationressources ont leur catalogue en ligne ! Retrouvez sur RéseauDocs leurs documents relatifs aux musiques actuelles et au spectacle vivant (études, livres, magazines...) :

www.trempo.com

base.reseaudocs.org

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n°22

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Artistes

TOMAWOK VERBE QUI HACHE

Après la sortie de son second street album en 2011 (chronique ci-après), le plus apache des Angevins, Thomas Perez aka Tomawok est de tous les fronts : enregistrement d’un nouvel album, voyage initiatique en Jamaïque et autres multiples projets que l’indien a dans son carquois. Retour en questions sur le parcours du « French Fast Style MC » et sa foisonnante actualité. Par Ben Devillers Photo : Javier Catalan

Raconte-nous un peu ton histoire avec la scène reggae/ragga. Certains connaissent peut-être tes autres groupes (Zetlaskars, Urban Poizon) mais un peu moins le toaster Tomawok.

live, avec le « One Shot Band » et l’an dernier est sorti le second street album, « Clash pas l’apache ! » enregistré chez Dj K-ass, qui par ailleurs est le DJ d’Urban Poizon. Et pour le coup en terme de dates, j’en suis à plus de 600 concerts et sound system, tous groupes confondus.

J’ai commencé à écrire des textes rap/ragga en 94, à l’époque des premiers albums de Massilia Sound System. Je me disais : « Je veux faire ça plus tard, faire du ragga, chanter vite... ». Ils laissaient toujours un ou deux morceaux instrumentaux à la fin des disques, donc j’écrivais mon texte et l’enregistrais par-dessus avec deux radios cassettes. On peut dire que ça fait 18 ans ! J’hallucine ! Tomawok a vraiment commencé en 2000, en sound system et je m’invitais dans quelques freestyles. La rencontre avec Broken Stick Sound1 en 2002 a permis de m’exporter d’Angers, de jouer avec différents artistes jamaïcains, de les observer en studio. En 2004, j’ai commencé à tourner en Espagne avec Tomawok tandis qu’on montait en parallèle Urban Poizon avec Mr Flow. En 2007, c’est la sortie de mon premier street album solo, « Lyric’Hall », enregistré au Broken Stick Studio, c’est aussi l’année de ma rencontre avec DJ Kafra et de mon entrée dans Grime Sin2. En 2008, Tomawok a évolué en formule

Tes nombreux autres projets musicaux sont-ils en stand-by ou arrives-tu à jongler avec tout ça ?

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Sound System et studio basé au Mans. Le premier groupe français de Grime, Dubstep, Drum’n’bass basé à Paris.

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Non aucun groupe n’est en stand-by, on fait des concerts, albums et compos avec tous les projets, c’est juste un peu calme au niveau des concerts pour Urban Poizon en ce moment, mais on prépare une nouvelle formule musicale, surprise bientôt ! Et avec Grime Sin, on revient d’une mini-tournée en HauteSavoie et on attend la réponse pour les sélections du Printemps de Bourges, on a enflammé le Nouveau Casino à la finale Île-de-France. On croise les doigts !

Tu as pas mal roulé ta bosse en Espagne. Les Espagnols sont-ils de gros amateurs de ragga dancehall ? Comment se passent les dates là-bas, tu adaptes tes textes ?

Oui, les Espagnols sont très friands de ragga dancehall, reggae, ragga jungle, drum’n’bass. En


Artistes Espagne, je chante en général 2 ou 3 morceaux en castellano, et le reste en français, sur un set d’environ 15 morceaux.

Avec un blase pareil, on imagine que petit tu étais déjà plutôt indien que cowboy. Qui sont les cowboys que combat Tomawok aujourd’hui ? Euh… le Petit Nicolas, les Rockfeller, mais aussi l’État policier, les gouvernements en général, la politique françafricaine, l’oppresseur…

Tu évolues dans une scène reggae-ragga parfois très puriste, tandis que ta musique est assez éclectique (du roots à la jungle). As-tu toujours un bon accueil ou ne te sens-tu pas parfois un peu boudé ? C’est sûr, quand il s’agit d’une première partie comme Macka B ou Gladiators, ça peut surprendre les gens qui ne connaissent pas, mais seulement sur quelques morceaux. Et forcément, quelques puristes peuvent ne pas aimer, mais il y en a aussi qui aiment, parce que les choses évoluent. En tout cas, je ne lâche pas, j’aime les shows qui montent en puissance et je pense que c’est une bonne méthode : partir du reggae roots pour arriver au ragga jungle, en passant par tous les styles intermédiaires jusqu’au dubsteppa façon UK.

avec des Jamaïcains sur l’île  ! J’ai préparé des featurings et je vais un peu à la chasse aux MC’s, ceux qui ne sont pas connus en Europe, et aussi des anciens, légendes de leur époque... J’ai enregistré la moitié du prochain album au Irie Ites Studio avant de partir et je compte bien garnir l’album avec quelques feats jamaïcains à mon retour. Et je suis drivé, hébergé par Malijah, un chanteur rasta qui connaît Kingston comme sa poche et a accès à la plupart des studios et artistes. J’ai monté ça tout seul, je pars avec un pote passionné de reggae et dérivés. J’ai pu récupérer pas mal de contacts sur l’île dans le milieu reggae, producteurs, artistes, studios, labels...

Qu’est-ce qu’on peut souhaiter à Tomawok pour 2012 ? Un pur premier vrai album !!! Qui, comme je le disais, est déjà à moitié réalisé, enregistré, et mixé par Judi K au Irie Ites Studio. La sortie est donc prévue en 2012. Et plein de concerts bien sûr ! Enfin, que ma première sortie en vinyle sur Red Strike Record soit une réussite !

En dehors de cet éclectisme musical, ta marque de fabrique c’est ce débit de Dédé La Mitraille ! Tu bosses là-dessus depuis combien de temps ?!? Ça fait 18 ans, que j’ai commencé à écrire et chanter, le but était déjà de toaster vite, de faire des accélérations. Avoir un certain niveau en djembé et percussions en général m’a beaucoup aidé. En tout cas, je travaille encore et toujours mon débit, et compte bien toaster beaucoup plus vite dans quelques années.

Comment vois-tu le développement de Tomawok dans les mois à venir ? Plutôt pas mal, premier voyage en Jamaïque en début d’année, beaucoup de featurings avec des locaux dans des studios légendaires. Et quelques concerts à l’étranger prévus pour 2012, en Allemagne, Espagne, Portugal...

Tu pars pour La Jamaïque, as-tu un peu la pression ? Tu as monté ce projet seul ? Tu as des dates prévues ? Non ça va, pas vraiment la pression, c’est plutôt la joie de réaliser un vieux rêve de gosse, enregistrer

TOMAWOK

Clash pas l’apache ! AP/Irie Ites - 2011

Il faut l’avouer, ce qui tourne autour du reggae, ragga, dancehall… se situe à quelques annéeslumière de mes goûts propres. Se lancer dans la chronique du 2e street album du sieur Tomawok ne m’était donc pas chose aisée  ! Mais connaissant le garçon et les différents univers dans lesquels il évolue, il fallait s’attendre à ce que le propos soit suffisamment éclectique pour y trouver de quoi se contenter. On retrouve bien entendu du dancehall à l’ancienne, enjolivé de quelques gimmicks electro rafraîchissants, du ragga hip hop bien tribal (« Cosa Nostra ») où l’indien retrouve son acolyte Mesh M18. Mais aussi du ragga jungle en veux-tu en voilà, un morceau OVNI « Volando Voy » aux côtés d’une chanteuse flamenca délurée et un passage par l’Afrique en compagnie des Maliens Amkoullel et Chanana («  Tché Tché Coulé  »). Mention spéciale pour le titre « Apache », où le fast-style MC développe tout son art.

Ben Devillers

www.myspace.com/tomawokoriginaltoaster

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n°22

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Artistes

ASTRÏD

LE CONTEMPORAIN ET L’ANCIEN

L’histoire d’astrïd a 15 ans. Duo, puis trio, et depuis 2005 quatuor que la géographie sépare (un duo à Nantes et un autre à Marseille), le groupe dessine des croquis de lignes musicales aussi diverses que la musique improvisée,

le folk et le jazz des années 70, la musique classique et contemporaine. Deux disques déjà chez Arbouse Recordings, et un 3e sur lequel Rune Grammofon a « jeté son dévolu ». Rencontre avec Cyril Secq, guitariste.

Par Cécile Arnoux Photo : Fabrice Allard baroque, musique contemporaine, musique folk autour de l’improvisation.

1997-2012 Outre l’évolution chronologique du groupe, c’est une évolution musicale ou plutôt une affirmation musicale. Au départ c’est un duo plutôt rock, avec un penchant pour la no-wave et des passages instrumentaux assez développés. Avec Vanina, la voix, peu à peu, s’efface, pour laisser place à de longs instrumentaux, heurtés, cassés, creusés, tournés, étirés. En 2004, nous sortons notre 1er album, nous nous retrouvons seuls pour le réaliser. Aucune pression de temps, de personnes extérieures  ; une sorte d’introspection sans contingences. 2005 va renforcer ce mouvement. Guillaume Wickel nous rejoint aux clarinettes, le violon n’est plus le seul instrument « mélodique ». C’est un pas vers les croisements harmoniques et une autre façon d’étirer le temps et la musique. Cette évolution, c’est un peu le reflet de ce à quoi nous avons toujours aspiré, une écriture contemporaine empruntant à une instrumentation plus ancienne. Rassembler musique médiévale ou

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Rachel Grimes/Erik Satie Nous avons rencontré Rachel Grimes en 2000 suite à un concert en ouverture de The Rachel’s à Aixen-Provence, un superbe moment, une très belle rencontre. Nous avons nourri depuis longtemps l’envie de faire de la musique ensemble, nous nous sommes retrouvés en octobre 2011 pour une semaine de travail chez nous (grâce à Henri de Jet FM, qui a su trouver les moyens et les acteurs pour faire que ce projet aboutisse). La rencontre s’est faite naturellement, comme si nous avions toujours joué ensemble ! Nous avons une approche assez similaire de la musique et un bagage culturel commun. Satie, c’est un peu comme un terme générique de la musique qui nous rassemble ; on pourrait y ajouter Ravel et Debussy. C’est aussi un morceau que nous avons interprété et « déformé » avec astrïd (la Première Gnossienne). En cela c’est un peu l’expression de ce que nous aimons faire, s’approprier une écriture et


Artistes la détourner. Jouer une musique contemporaine en utilisant des codes plus anciens.

Ambiance/Mélodie A vrai dire, je pense que nous sommes plus des poseurs d’ambiance que des mélodistes purs. La mélodie est moins importante que le travail d’ambiance. Chez astrïd, un thème peut se développer sur 10 minutes, comme n’apparaître qu’à une seule reprise dans un morceau d’une dizaine de minutes. Chaque morceau révèle sa propre atmosphère, ambiance. C’est une certaine approche cinématographique, de photos de grands espaces ou alors un sentiment de frustration chez l’auditeur que nous pouvons relever. Les mélodies trop évidentes sont alors déformées, mises en tension ou tellement étirées qu’elles demandent un effort de la part de l’auditeur pour être perçues.

Music for/&/High Blues Chaque disque est essentiellement différent tant dans son approche que dans le line-up. « Music for » a été fait à quatre avec un claviériste pour quatre pièces. Les autres pièces sont des morceaux solos autour du piano et de la guitare. C’est aussi une musique de film. Les lignes mélodiques étaient plus claires alors. « & » est un double album : un disque enregistré dans un grand hangar, avec une reverb’ énorme, ce qui lui confère une grande ampleur. Le second LP de ce double album est plus intimiste, avec plus de proximité, plus brut et plus acoustique. C’est aussi un disque chronologique, avec deux line-up différents et la présence de Guillaume sur le second avec ce nouveau timbre (clarinettes) y est pour beaucoup. « & » retrace une évolution dans astrïd et révèle un aspect plus large de notre musique. « High Blues » sera réalisé chez Rune Grammofon, il est assez différent, le 1er enregistré entre Nantes et Marseille, avec l’éloignement et qui renvoie à notre nouvelle manière de fonctionner. Il y a une certaine urgence, mais aussi une profonde immersion. J’avoue que j’ai un peu de mal à en parler pour l’instant...

Arbouse recordings/Rune Grammofon Arbouse, c’est d’abord une histoire d’amitié, d’engagement, d’investissement, mais aussi de soutiens mutuels. Cyril Caucat, a été l’un des premiers à nous soutenir, alors qu’il venait tout juste de monter sa structure. Pour notre 3e album, nous avons été encouragés à chercher un label avec une diffusion plus « internationale ». J’ai contacté beaucoup de monde, eu beaucoup de retours positifs, mais aucun concluant... J’avais malgré tout fait l’envoi de quelques morceaux chez Rune Grammofon, histoire de me dire qu’à force de retours non significatifs, cela ne me coûtait rien

d’envoyer à un label qui m’était très cher (si ce n’est le plus...). La surprise a été grande de lire par retour de mail que Rune voulait en écouter davantage et finalement signer le disque.

Studio/concerts Je trouve cette question intéressante, tant pour astrïd il s’agit de deux approches différentes. Les morceaux prennent forme en session d’improvisation, souvent autour d’un thème de guitare ou de piano, mais nous ne les achevons jamais, histoire de ne pas les figer. Ils prennent véritablement forme en studio où l’on pousse dans des directions, sans contraintes, sans obligations. Ils peuvent vite s’enrichir de plusieurs instruments, ou voir une ligne de départ disparaître. Le studio est devenu pour nous une sorte de laboratoire de création. Pour les concerts, nous devons nous réapproprier les morceaux, les envisager différemment, les réarranger, voire s’en détacher. Nous ne pouvons pas jouer les morceaux tels qu’ils sont enregistrés, il nous faudrait d’autres musiciens et puis, cela ne nous intéresse pas. C’est une autre vision d’une même pièce, une nouvelle direction à explorer. L’intégralité de cet entretien sur http://tohubohu.trempo.com

astrïd

High Blues

Rune Grammofon / Differ-Ant – 2012

« High Blues » est un disque pourvu de mirages. On entame un sentier très rock, très guitare, très brut, proche de Billy Mahonie, pour bifurquer vers des chemins de nappes assez mystiques et étoffées (claviers, des cordes, des petites percus, flûtes, clarinette, violon) qui rappellent The Boxhead Ensemble dans l’étirement des notes. Et les distances le permettent, le premier titre faisant déjà 21 minutes. On retrouve ensuite Silver Mt Zion et Town & Country qui jalonnent les GR. C’est bien d’une grande randonnée dont il s’agit, ou d’une navigation de nuit, d’une échappée en tous cas. L’ambiance fulgurante, la maîtrise musicale, la magnificence sonore, la résonance acoustique, l’étirement des notes et des silences… La liste est longue pour dire combien ce disque est réussi, habité, envoûtant.

Cécile Arnoux

www.musicforastrid.com

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Artistes

JOHN DOE’S UNBELIEVABLE SUICIDE That’s not all folks !

Leur nom évoque plutôt un groupe de post-hardcore, quelque chose de lourd, de sombre, de dur. Le duo lavallois prend donc tout le monde à contre-pied en proposant au contraire un folk aérien, très progressif. A l’heure où le genre fait un retour en force auprès du grand public, nous avons voulu interroger Thomas et Valentin, les deux frangins derrière JD’sUS, pour connaître leur avis sur la question. Par Kalcha Photo : Robin Manneheut

Il y a un retour en force du folk depuis quelques années. Est-ce que vous sauriez l’expliquer ? Qu’est-ce qui vous séduit dans cette musique alors que j’ai cru comprendre que vous veniez d’horizons musicaux très différents ? C’est difficile d’expliquer clairement ce retour tonitruant du folk, c’est sans doute le fruit de ce cycle éternel qu’est la musique. De toute façon, le folk est un genre musical immortel car il est accessible à tout le monde, c’est simple il suffit de

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prendre une guitare pour jouer du folk ! Bien sûr il y a plusieurs dérivés qui peuvent compliquer la pratique du genre mais la base reste extrêmement attrayante car on réalise rapidement qu’il est possible de procurer beaucoup d’émotion aux gens avec seulement une voix et une guitare, les débuts de Bob Dylan le prouvent ! C’est ce dépouillement musical, que nous ne retrouvions pas chez nos anciens groupes respectifs, qui nous attirés, et ce besoin réciproque de se retrouver, à deux, pour partager cette envie de «  simplicité  ». Nous ne voulions pas forcément faire de folk au départ, juste chanter et faire de la guitare !

Comment avez-vous découvert le folk ? Plutôt avec la nouvelle vague (La Maison Tellier, etc.), ou bien les « pères fondateurs » (Dylan, Cohen, etc.) ? Bizarrement, nous ne sommes pas éperdument férus de folk, en tout cas nous n’avons pas des masses d’album de folk artists cultes chez nous ! On écoute beaucoup plus de pop, de post-rock, et parfois même du hardcore  ! Evidemment nous connaissons les Dylan, Leonard Cohen, Baez et autres Neil Young. Mais quand il s’agit d’écouter de la musique folk, nous sommes bien plus sensibles à des artistes de notre temps comme Mumford & Sons ou Angus & Julia Stone par exemple.


Artistes Est-ce au final plus facile (plus de gros groupes tournent donc plus de premières parties à choper, etc.) ou plus difficile (plus de concurrence, marché saturé, etc.) de jouer une musique (re)devenue dans l’air du temps ? C’est plus facile dans le sens ou les programmateurs de salles, les maisons de disques ou les tourneurs par exemple sont sans doute plus réceptifs à une musique qui est dans l’air du temps car le risque est moindre pour tous les enjeux qu’ils encourent. Et puis l’on sait qu’il sera plus facile de convaincre le public avec une musique qui s’inscrit dans l’air du temps. Cela dit, nous en tant que groupe typé folk, on prend aussi le risque d’être facilement catalogué comme deux bonhommes bien opportunistes qui choisissent un créneau musical éternellement fashion pour être assuré de ne pas trop se casser la figure en cours de route. Et il y a aussi énormément de groupes et le « marché » devient de plus en plus saturé en effet, la sélection est devenue plus rude ! Mais nous on est loin de ces choses-là, on n’oublie pas la réalité c’est clair mais on aime à croire que tout est possible, car la possibilité de réaliser nos rêves rend nos vies bien plus palpitantes !

Vous êtes un duo, il vous aurait donc été facile de vous satisfaire d’un truc guitare acoustique/voix/ percussions, pourtant votre musique est beaucoup plus orchestrée, empruntant à la pop, à l’americana, mais aussi parfois à des choses plus dures sur scène. C’est important pour vous de proposer des choses très différentes sur disque et sur scène ? Même si au début c’est ce côté très épuré propre au folk qui nous a attirés et nous a éloignés de nos anciennes formations plus lourdes, on s’est vite rendu compte qu’on voulait enrichir notre musique en studio et sur scène, la rendre plus progressive et plus teintée de nos influences post-rock modernes. C’est très important pour nous de faire avant tout ce qui nous ressemble, et faire tout un concert avec seulement guitare acoustique/voix/percussions, cela ne nous ressemble pas. On a besoin d’envolées lyriques et de puissance émotionnelle dans nos chansons, et sur scène c’est encore plus important pour nous. Ce que nous proposons sur scène n’est pas vraiment différent de ce que nous proposons sur disque mais c’est clair qu’on laisse plus facilement s’exprimer sur scène ce côté rock progressif et atmosphérique qui nous est très cher. Je pense que c’est en cela que l’on peut dire que John Doe’s Unbelievable Suicide se démarque un peu de cette masse folk d’aujourd’hui, car nous proposons une musique folk certes parfois convenue, mais aussi et surtout très progressive.

Vous avez joué pour la sélection des Découvertes Printemps de Bourges 2012. Est-ce que vous cherchez à Vous faire identifier dans un réseau professionnel ou bien au contraire vous préférez faire les choses à votre sauce quitte à rester non-professionnels et écumer tous les petits endroits où jouer à l’arrache? Pour nous, participer aux sélections du Printemps de Bourges c’est déjà le sentiment de savoir que notre projet existe aux yeux de quelques-uns des professionnels du réseau des musiques actuelles. C’est une marque de reconnaissance pour notre musique et pour ce que l’on fait. C’est très gratifiant pour nous car on sait quels artistes désormais connus et reconnus dans le métier sont passés par Bourges, donc c’est mettre un pied dans ce tout ce réseau-là, c’est à la fois effrayant et excitant. Mais on ne s’enflamme pas, jamais, on ne veut surtout pas griller les étapes alors on garde un minimum les pieds sur terre et on prend le temps de mener à bien et au mieux notre projet. Comme un enfant, on le voit grandir sans trop s’en rendre compte, il est beau, on y tient, et on espère qu’un jour il deviendra un adulte ! L’intégralité de cet entretien sur http://tohubohu.trempo.com

John Doe’s Unbelievable Suicide

Big Beautiful Nothing AP - 2011

C’est sans doute une question de génération. Les deux frangins de John Doe’s Unbelievable Suicide ont tout juste la vingtaine. Ils ont donc découvert le folk via les groupes anglo-saxons des années 2000 qui avaient déjà les oreilles branchées en prise directe sur internet. On entend donc du post-rock à la Constellation dans le folk du duo lavallois, de l’americana façon Iron & Wine, ou de la pop orchestrale version Arcade Fire… On reste par conséquent en terrain balisé mais John Doe’s Unbelievable Suicide maîtrise incontestablement son propos. Il ne faut pas beaucoup d’écoutes pour que ces cinq titres vous trottent dans la tête et que vous vous surpreniez à les fredonner tout au long de la journée. En ce sens, le duo a tout compris de l’essence du folk : écrire des chansons suffisamment simples et directes pour toucher en plein cœur.

Kalcha

www.myspace.com/jdusmusic

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Artistes

LOLA BAÏ LE LOTUS MASQUÉ

Du festival Les Nuits de Champagne au Chantier des Francos en passant par de belles premières parties, la demoiselle originaire du Mans compte deux albums et évolue sur le plan national. Pourtant, elle ne joue que très peu en région. A l’aube de 2012 et juste après sa sélection pour Artistes en Scène (projet d’accompagnement artistique coordonné par Trempolino), on fait le point sur son parcours, son actu et ses projets. Par Julien Martineau Photo : Julien Leguay Peux-tu nous raconter les débuts de ton projet ? J’ai commencé la musique très tôt, dans divers groupes comme Bombyx. Mais c’est en 2006 que je me suis entourée de musiciens et qu’on a commencé à monter un répertoire. À l’époque je composais, je travaillais avec un auteur et j’avais des musiciens qui s’occupaient des arrangements avec moi. Très vite on a arrêté (fin 2007), la direction prise ne m’allait pas. C’est le souci quand tu es en solo et pas « en groupe » et que tu ne peux pas payer les gens. Et puis j’ai été découverte sur le festival Les Nuits de champagne à Troyes et, ensuite, j’ai commencé à composer l’album. J’ai mis 10 mois à l’écrire. J’ai fait le Chantier des Francos, c’était

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génial : il y a un coach personnel, un coach vocal, un coach scénique, etc. Je partais avec un a priori mais ça a été très bénéfique.

Tu as été sélectionnée pour le dispositif Artistes en Scène, qu’en attends-tu ? Travailler le répertoire dans de bonnes conditions : en résidence tu travailles plus vite. Et puis c’est important d’être entourée, d’avoir un regard extérieur. Il y a le réseau aussi ! Car c’est vrai que j’ai beau avoir fait le Chantier des Francos, je ne connais pas beaucoup de monde dans la région. Du coup, je ne tourne pas.


Artistes C’est dû à quoi à ton avis ?

C’est ta manière de voir la musique ?

Je ne sais pas me vendre, je pense que ma musique a mis beaucoup de temps à mûrir, et je me dis que peu de gens l’ont remarqué dans le coin. Et puis ceux qui ont vu un potentiel dans ma musique (Gorgia Événements) sont dans le Nord de la France. Ils m’aident beaucoup au niveau national : ils m’ont envoyée aux Francofolies de Montréal, m’ont permis de jouer un mois à Paris. Ce sont de vrais passionnés. Mais ils n’ont pas forcément de contact dans la région, du coup je n’ai pas ce public qui se construit petit à petit en local puis régional, quand tu as un groupe. C’est toute la différence entre un artiste solo et un groupe : quand tu es en groupe, tu as une force.

Ma vision de la musique est très onirique, très rêvée. Quand j’entends de la musique, curieusement, ce ne sont pas les paroles qui m’emmènent  : c’est l’atmosphère.

Tu as travaillé avec Florent Marchet ? On s’est rencontré en décembre 2010 via Kevin Douvillez (programmateur des Francofolies). J’ai enregistré des titres avec lui pour mon 3e album dans son studio pendant une semaine. C’était très encourageant, j’avais une grande confiance en lui. Finalement on ne s’est pas entendu. Ses propositions n’allaient pas dans la direction que je me donnais, même s’il est fort possible que ça aurait marché car Florent a cette capacité à ouvrir des portes. Du coup, j’ai rencontré un autre réalisateur avec qui je m’entends très bien : le Lotus Masqué.

Le Lotus Masqué ? C’est qui ? C’est moi ! Enfin, mon côté « maléfique »… C’est vrai que je me retrouve un peu toute seule. L’expérience est bénéfique mais j’aime l’échange. J’ai beaucoup perdu dans cette histoire, mais je ne regrette pas, enfin, je ne crois pas. Du coup, je viens de réaliser trois titres, enregistrés avec Mickaël Gasche au bugle et Paul Peterson à la batterie. Cyesm s’est occupé du mixage. Les titres sont à l’écoute sur le net.

On sent que ta musique passe progressivement de la pop au folk, et on sent de plus en plus l’influence électro. Je travaille avec des boucles, des séquences en studio et sur scène. À la base, je suis très hip hop, pas dans la musique que j’écoute, mais au début je faisais ça. Donc les rythmes sont hip hop, mais les sons ne le sont pas par contre. J’écoute beaucoup David Bowie, Sufjan Stevens, lui qui est très folk à l’origine, a incorporé de l’électro là-dedans, et ça donne quelque chose de très poétique. « Tamer Animals » d’Other Lives aussi, est l’album que j’aurais aimé faire. Je cherche à mélanger mon côté folk avec... je ne sais pas, construire une « machine organique », avec des machines et quelque chose d’humain.

La voix et le texte sont quand même omniprésents dans ce que tu fais. Si je pouvais me passer des paroles… c’est le plus dur pour moi. Je n’ai pas envie de chanter en anglais car cela ne colle pas à ma musique et j’aime bien que les gens me comprennent. Mais si je pouvais faire passer l’émotion rien que dans l’énergie de ma voix, ça me faciliterait la vie ! Je ne suis pas romantique  : les chansons d’amour ne me font rien… Il me reste plein d’autres sujets qui restent quand même originaux : « La douleur » de perdre quelqu’un, « Les Cookies » parle de quelque chose de simple et beau qui peut suffire à être heureux… et puis « Entre bons amis » qui parle de la manière dont je me suis faite avoir dans la vie !

J’ai vu que tu apparaitrais dans le prochain album de Youkoff. As-tu prévu d’autres rencontres sur ton prochain disque ? Et pour le live que tu vas travailler avec Artistes en Scène, seras-tu entourée ? Je m’entoure d’Eric Doboka (guitariste de Tue-Loup), Mickaël Gasche au bugle et au clavier pour le live. Je vais trouver un batteur. Je garde ma voix et les machines. Je voudrais travailler plusieurs formules, avec et sans batteur, on me demande parfois des sets sans batteur. Concernant les featurings, je pense que la plupart des artistes avec qui j’aimerais le faire ne sont pas disponibles ! Sinon, il y a bien sûr Youkoff, et peut-être Clelia Vega aussi : j’aime beaucoup sa voix, ses chansons.

Deux artistes sarthois ! J’ai l’impression que la dimension locale compte beaucoup pour toi. Tu es notamment présente aux côtés de la démarche du Magnéto (œuvrant pour la Concertation territoriale musiques actuelles en Sarthe) ? Je suis allée à certaines sessions de travail, c’est important. C’est une démarche que je supporte effectivement : j’ai tellement galéré que je n’ai pas envie qu’un autre artiste dans la même condition que moi galère autant. Qu’il ait des réponses, des portes ouvertes. Mais j’ai le sentiment que les structures ont envie que ça évolue ici, que c’est en train de changer.

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PROJETS

D3

D3 est née la fin de l’association vendéenne Borderline où œuvrait déjà Rafaëlle. Au sein de la structure du 8.5. elle suivait le duo electro heavy core [TRAP] alors en pleine montée en puissance. Les Trans Musicales arrivent et, dans l’urgence, D3 est créée pour accompagner [TRAP] à Rennes. Dans la foulée, Rafaëlle rentre à Saint-Nazaire et transforme D3 en véritable incubateur de projets musicaux. Si [TRAP] prend vite son envol, de nouvelles pousses ne tardent pas à pointer le bout de leur nez. C’est tout d’abord Kiwistar, electro swing de Paris puis W#L#k!, electro clash écartelé entre Nantes et Le Mans qui viennent étoffer le catalogue de D3. C’est décidé, la couleur sera résolument électronique. Force est également de constater que D3 draine des artistes et des activistes bien au-delà de la cité portuaire. Les membres de l’association, une quinzaine au total, viennent autant de SaintNazaire, de Nantes, d’Angers ou de Vendée. S’il y a un point sur lequel Rafaëlle insiste beau­ coup, c’est bien l’indépendance. D3 : une asso Do It Yourself où ses membres sont tous bénévoles. Ce qui ne l’empêche nullement d’être au plus près des artistes qu’elle suit, orientant son action sur 3 axes de développement : la promo, l’administration et l’aide à la structuration de projet. L’association a également tissé des liens forts avec d’autres personnalités de la région nazairienne. Rafaëlle note plus particulièrement la collaboration avec le collectif Wesh Coast, basé à Saint-Brévin (de l’autre côté du pont de Saint-Nazaire !). Cette bande de fous furieux où l’on croise, entre autres, The Mix Step, organise les soirées electro swing déjantées « Happy Weeny Freaky ». Si l’association revendique son indépendance et le Do It Yourself, il n’est en rien question de sectarisme

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ou de fermeture. Les notions de co-construction, de production collective ne lui sont pas étrangères, loin de là. C’est pourquoi D3 participe activement au chantier des développeurs d’artistes au sein du Pôle de coopération des acteurs pour les musiques actuelles en Pays de la Loire. Et le début de l’année 2012 commence fort pour les troupes de D3. En effet, l’association coorganise avec K.Val prod (une structure parisienne) la première édition du festival nazairien Aubes Électroniques les 24 et 25 février 2012. On peut se demander : « pourquoi organiser un festival de musiques électroniques en hiver à Saint-Nazaire ? » La réponse fuse immédiatement : « Parce qu’il n’y en avait pas ! » Après un préambule au VIP le jeudi 23 février, où des anciens activistes de Spiral Tribe viennent partager leur expérience avec le public après la projection du documentaire « 23 Minutes Warning », les choses sérieuses se passent à la salle Jacques-Brel sur le port de Saint-Nazaire. Grâce à de belles rencontres de l’année passée, les deux soirées prennent la forme d’une carte blanche. Des artistes de la tournée Expressillon se voient aussi conviés à jouer le vendredi 24 février dans une nuit consacrée à la célébration des pionniers de Spiral Tribe. Le lendemain, les Aubes Électroniques accueillent les grands malades du Cabaret Freaks pour relooker la salle Jacques-Brel en repaire de créatures de la nuit. Ces plasticiens/performeurs d’un nouveau genre, ultras actifs sur le sud ouest, font leur première incursion dans la région. Avec Aubes Électroniques, D3 compte bien passer un cap !

Par Manu Legrand Illustration : DR


PROJETS

RURALFAUNE

Le label Ruralfaune est né à Angers en 2006, fondé par Bruno Parisse, suite à l’émission « In Bed With Piranha  » qu’il animait alors sur Radio G!, dédiée aux musiques marginales de tous horizons. Alors que la crise du disque s’apprête à frapper l’industrie musicale traditionnelle, Bruno a son radar branché depuis des lustres sur ce qui se fait de l’autre côté de la planète, comme par exemple ces petits labels Do It Yourself néo-zélandais qui sortent des CR-R customisés à tirages ultra-limités. Les graveurs de CD de salon étant devenus très abordables, toutes les conditions étaient réunies pour se jeter à l’eau. Il inaugure son catalogue avec un split CD-R de The North Sea et The Rome Chell limité à... 32 exemplaires ! Le disque s’arrache aux quatre coins de la planète. Six ans plus tard, Ruralfaune a fait deux petits (les sous-labels Faunasabbatha en 2007 et les Synth Series en 2009) et compte plus d’une centaines de références (en CD-R, CD, LP et K7), explorant tout aussi bien le dark folk, le drone, le black metal, le nouveau psychédélisme ou le weird noise. Forcément, il y a peu de chance pour que vous reconnaissiez beaucoup de noms sur son catalogue. Mais c’est de toute façon une des raisons d’être du label : « Cela ne m’intéresse pas de sortir les artistes qui marchent, je préfère les produire avant, quitte à vendre moins, mais à les aider à se faire connaître. Je crois sincèrement que dans la production musicale, chacun a une place déterminée (musicien, label, producteur, organisateur de concerts, journaliste...) et que chacun œuvre inconsciemment là où il est meilleur. Moi c’est dans le « défrichage », pas dans la promotion ou la création. Mais ce qui

est sûr c’est que chacun a besoin de l’autre pour exister. » C’est donc grâce à lui que le public français – mais aussi parfois même le public américain – a pu entendre pour la ­ première fois des artistes aujourd’hui célébrés dans les milieux underground comme Pocahaunted ou Robedoor (le groupe d’un des fondateurs du désormais très en vue label Not Not Fun). Plébiscité par les oreilles les plus exigeantes comme Thurston Moore (Sonic Youth) ou Joseph Ghosn (exrédac chef des Inrocks), Bruno Parisse continue de fouiller les limbes de l’underground pour nous proposer une alternative musicale. Il vient de sortir le disque du duo electro-acoustique angevin DUO JLSB et croule déjà sous des projets plus prometteurs les uns que les autres : « Je vais essayer de me tourner de plus en plus souvent vers le format vinyle, vers quelque chose qui dure dans le temps. C’est ainsi que sur les Synth Series, un vinyle de Xander Harris (Not Not Fun) est prévu. Sur Ruralfaune ce sera un vinyle d’Agnes Szelag et de The Norman Conquest, producteur de Barn Owl (sur Thrill Jockey) tandis que sur Faunasabbatha j’ai le projet fou de sortir une box 12 cassettes de KTL, le projet de Stephen O’Malley de Sunn O))) et de Peter Rehberg, boss du label Editions Mego (nda : label de Fennesz, Jim O’Rourke, Sister Iodine...) ! Comme tu vois, beaucoup de nuits blanches en perspective !!! » http://ruralfaune.blogspot.com

Par Kalcha Photo : Ruralfaune

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PROJETS

LA 52E UNE NOUVELLE PISTE

Artère névralgique du jazz new-yorkais au milieu du siècle dernier, la 52e rue, située dans le district de Broadway a vu ses clubs résonner aux sons des Charlie Parker, Billie Holiday, Miles Davis ou encore Thelonious Monk. Patronyme symbolique d’un genre, et identité nantaise depuis juin 2010. Rencontre avec Sébastien Bertho, président de l’association. Pourquoi monter la 52e ? La création de l’association part d’un double constat. D’une part, le jazz sur Nantes se concentre autour d’acteurs qui possèdent une sorte de monopole. Dans ces conditions, ils ne peuvent pas tout faire, ni tout programmer. Leurs choix artistiques ne peuvent laisser de place pour tous les goûts. D’autre part, le jazz, de façon générale, connaît depuis quelques années une actu d’une richesse incroyable et insoupçonnée, avec pléthore d’artistes terriblement intéressants et novateurs dans TOUTES les esthétiques, des plus traditionnelles aux plus free. Nous voulons donc donner droit de cité à un panel plus large d’artistes.

Qu’est-ce-que le jazz pour toi/vous ? C’est une question sempiternelle qui anime le milieu du jazz depuis maintenant 60 ans. Au début des années 40, les spécialistes se déchiraient sur la question de be-bop (est du jazz, du vrai ?), le free et le jazz fusion des années 1960-1970 poseront les mêmes questions. L’ouverture aux musiques du monde, idem... S’il s’agit initialement de la musique improvisée noire américaine, il devient de plus en plus difficile de la cantonner à une définition. Alors, nous ne programmerons jamais un groupe de metal ou de rock ; néanmoins, lorsqu’on jette notre

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dévolu sur une formation, nous ne nous posons pas tellement l’éternelle question : est-ce du jazz ?

Comment vous situez-vous par rapport aux structures existantes (Le Pannonica, CRDJ, Europa Jazz...) ? Dans une logique de complémentarité, toujours, et de partenariat, parfois. L’idée pour nous, n’est pas de venir marcher sur les plates-bandes de ces structures, mais bien d’intervenir comme un acteur complémentaire. En témoigne notre ascension très rapide et la réception, toujours excellente, qui nous est faite par ces structures. Nous organisons le 25 avril 2012 la venue du pianiste prodige Tigran Hamasyan, en partenariat avec Le Pannonica (Nantes). Et nous travaillons sur des projets en commun avec La Fleuriaye (Carquefou) et le Lieu Unique (Nantes).

Tes coups de cœur jazz du moment sur la scène locale ? Sidony Box, incontestablement, est ce qu’il est arrivé de mieux au jazz nantais depuis longtemps. Nantes a toujours produit des musiciens passionnants. Baptiste Trottignon ou Alban Darche hier, Sidony Box ou Western Trio aujourd’hui. Par ailleurs, le Conservatoire porte en son sein des musiciens en devenir qui sont très prometteurs : le groupe Tripium emmené par le clarinettiste Clément Meunier, ou encore un tromboniste prénommé Jules. 26/02 : S  IDONY BOX + PIERRICK MENUAU QUARTET L’Escall (Saint-Sébastien-sur-Loire, 44). 27/03 : D  HAFFER YOUSSEF QUARTET + INTERPHAZZ L’Embarcadère (Saint-Sébastien-sur-Loire, 44). 25/04 : TIGRAN HAMASYAN SOLO Salle Paul-Fort (Nantes, 44).

Par Cécile Arnoux Illustration : DR


The next BIG thing

PAROLES D’ACTEURS UN CASTING D’ACTEURS DE LA RÉGION QUI NOUS CONFIENT CE QU’ILS ATTENDENT IMPATIEMMENT POUR CES PROCHAINES SEMAINES… VIVIEN GOUERY

SEB GOURDIER

Un vrai changement politique, que le Stade Rennais gagne enfin une Coupe, voir les Black Keys en concert (tout comme C2C, Charles Bradley, The Rapture, Idem...), la prochaine sortie du label Daptone Records et enfin.... le nouvel album et la nouvelle création de Zenzile !

Une date supplémentaire de Radiohead en France, les places ont été liquidées en un quart d’heure pour les 2 concerts en juillet prochain à Nîmes, alors un petit crochet par la Capitale serait le bienvenu !

LABEL YOTANKA (ANGERS)

CAMILLE

CHANTEUR/GUITARISTE DU GROUPE DARIA (ANGERS)

Le jour où je pourrai voir Leatherface en concert (They’re back!), la saison 2 de Game of Thrones, que Weezer mette fin à 10 années de ridicule, que Xavier Bertrand se casse les deux genoux, et que Daria accouche enfin de son petit troisième, normalement attendu au printemps.

NICOLAS REVERDITO

ASSOCIATION PICK UP, FESTIVAL HIP OPSESSION (NANTES)

La 8e édition du festival HIP OPsession, de belles rencontres avec les artistes, le public... Que l’année soit riche en projets toujours plus fun. J’attends surtout avec impatience les nouvelles tracks de Tyler The Creator qui à chaque nouvelle sortie me retourne le cerveau.

JÉRÔME GABORIAU

PROGRAMMATEUR DU FESTIVAL LES ESCALES (SAINT-NAZAIRE)

C2C parce que lorsqu’ils étaient en sommeil, j’ai vu Hocus Pocus en résidence au VIP. Et qu’au dernier Womex, à Copenhague, j’ai eu la chance d’écouter quelques titres de l’album de C2C à venir. Et là, je me suis dit « Oh nom de dieu qu’est-ce que c’est bon ! »

MAX LEDUC

PROGRAMMATEUR FESTIVAL AU FOIN DE LA RUE (SAINT-DENIS-DE-GASTINES)

Mémo 2012  : ne pas rater le dernier tour de Ministry et de Nicolas Sarkozy.

GUITARISTE DU GROUPE PUZZLE (LAVAL)

THOMAS FILACHET

RESPONSABLE ARTISTIQUE AU LABO SONORE (CHERISAY)

Mon Next Big Thing est un groupe que j’adore : Erevan Tusk. Je mise dessus, c’est mon coup de cœur pour l’année 2012 !

LA DJAG

BASSISTE POUR LE GROUPE PLAISIR (LE MANS)

J’attends le festival «Yr Letter festival» fin avril à Saint Martin du Tertre – 89. Il regroupera les groupes du label Yr Letter Records, créé par Matthieu Bierne, qui nous a quitté le 03 mai 2011. Certains groupes se reforment pour l’occasion. À noter la présence de Jonah Matranga, Dead Pop Club, Luis Francesco Arena.

THOMAS DUBOIS

CHANTEUR DE GLUCOZ (LA ROCHE-SUR-YON)

Le concert d’Is Tropical au Fuzz’Yon ne devrait pas être dégueulasse, but I have a dream de voir un café concert yonnais qui marche, dans un centreville réhabilité, avec Phoenix (qui sort un album en 2012) y testant son nouveau set pour fêter la résurrection de Megaupload (nous sommes tous orphelins…).

MAC NEMA

RÉALISATEUR DE CLIPS (LA ROCHE-SUR-YON)


Ayant un certain goût pour la musique de rock et de roll, la sortie du double single de Von Pariahs et le magnifique album de Cabadzi ! On parle aussi des reformations d’At The Drive In, Last Shadow Puppets, c’est plutôt cool...
 Mais méfions-nous des effets d’annonce. Pour finir n’oubliez pas d’aller voir The Cure aux Eurockéennes ! ET DE VOTER !

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DOSSIER

LE CROWDFUNDING APPLIQUÉ À LA MUSIQUE T’AS PAS CENT BALLES ? C’EST POUR MON DISQUE...

Quand on évoque le financement d’artistes par les internautes, difficile d’échapper à l’image du premier chanteur révélé au public grâce à l’argent récolté sur la toile : l’insupportable Grégoire, son « Toi plus moi » (produit via MyMajorCompany) et son million d’albums écoulés. Pas forcément synonyme de showbiz et de néant artistique, le crowdfunding – financement participatif en V.F. – peut pourtant constituer une alternative intéressante, tant pour les musiciens à la recherche de fonds pour leur projet que pour le public cherchant à soutenir une offre culturelle émergente et diversifiée. Tohu Bohu vous propose une petite visite guidée accessible sans être agrégé en économie. Par Damien Leberre Illustrations : Gwendoline Blosse / gwendolineblosse.blogspot.com Label communautaire vs plate-forme d’intermédiation Des porteurs de projets, des particuliers prêts à apporter leur contribution pour les financer, et internet pour faire le lien entre les deux. Voilà pour la Sainte Trinité du crowdfunding. Mais attention, il y a crowdfunding et crowdfunding. MyMajorCompany est le plus connu des labels musicaux communautaires ou participatifs, système également développé dans le cinéma et l’édition. Le principe : des internautes misent des parts sur un artiste, le plus souvent quelques dizaines d’euros, quelques centaines pour les plus ambitieux. En espérant dans un premier temps que celui-ci atteigne l’objectif financier nécessaire à sa signature (100 000 euros tout de même sur MyMajorCompany, un peu moins sur d’autres sites comme Akamusic).

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Et dans un second temps qu’il cartonne au niveau des ventes afin de toucher des dividendes sur les recettes dégagées, celles-ci se partageant entre l’artiste, le label et l’internaute. Dans ce système, ce dernier est donc un producteur qui réalise un investissement dans le but de gagner de l’argent. L’idée n’est pas de miser sur un artiste parce qu’on croit en son talent mais plutôt parce qu’on pense qu’il a un potentiel commercial. Le succès de Grégoire et les promesses de nouvel eldorado qu’il avait suscitées commençant à dater, les carences économiques du modèle apparaissent de plus en plus criantes. Très peu d’artistes s’avèrent de fait rentables. Le pionnier historique des labels communautaires en France, Spidart, a ainsi mis la clé sous la porte en janvier 2010, trois ans après sa création, créant un bel imbroglio juri-


DOSSIER dique rapport à l’argent misé par les internautes et la propriété intellectuelle des projets en cours de production. Et sur le plan artistique, force est de constater que les labels communautaires ont majoritairement accouché d’une armée de chanteurs/ euses formaté(e)s et marketé(e)s. Partant du principe que les lecteurs de Tohu Bohu ne cherchent pas à faire d’hypothétiques bénéfices en dénichant le nouveau Grégoire (et que ce dernier ne se trouve pas parmi les lecteurs de Tohu Bohu), on ne s’étendra donc pas plus sur ce type de crowdfunding. Sur un autre modèle, dans le sillage du site Kickstarter qui a vu le jour aux États-Unis en avril 2009 – mais n’est accessible qu’avec un compte en banque américain –, on trouve les plateformes d’inter-médiation, comme Ulule, Kisskissbankbank ou Babeldoor en France. Si l’idée est toujours de solliciter le porte-monnaie des internautes, le principe est ici de faire le lien entre le public et des créateurs à la recherche de financement. Les projets en question ne sont d’ailleurs pas forcément musicaux, ni même artistiques. En se promenant sur les sites, on peut ainsi trouver des projets d’expéditions au pôle nord, de films documentaires ou encore de jeux vidéo... Quoi qu’il en soit, un projet musical - que ce soit l’enregistrement d’un album, le tournage d’un clip ou le financement d’une tournée - peut se prêter à l’exercice. Ces plateformes fonctionnent pour leur grande majorité selon la règle du tout ou rien. Une fois son projet accepté, un artiste crée une page sur le site afin de le présenter. Il y indique le montant à récolter qu’il s’est fixé, le temps qu’il se donne pour y parvenir et les contreparties qu’il propose aux internautes en échange de leur soutien (on y reviendra plus loin). Le jour J venu, il y a deux possibilités. Soit l’objectif est atteint : les sommes promises par les internautes - qui étaient jusque là en attente

via une Paybox - sont alors débitées et reversées à l’artiste, amputées de la commission que prend le site au passage (de 5 à 10%, voir le tableau à la fin du dossier). Soit l’objectif n’est pas atteint : c’est une opération dite blanche. Les comptes des internautes ne sont pas débités, le site ne prend pas de commission et le porteur de projet a juste perdu quelques heures (et illusions). En résumé, avec ce système, l’artiste conserve l’intégralité des droits sur son travail, l’internaute n’est plus un investisseur mais un soutien et le site ne vise plus le carton commercial mais a intérêt à voir le maximum de projets atteindre leur objectif financier, même modeste. Et au vu de leurs slogans, « Maison de créativité », « Donnez vie aux bonnes idées », « Voyager, créer, rêver, bâtir des projets ensemble », on comprend aisément que les plateformes mettent en avant cette différence de philosophie. Mais c’est encore un repenti qui en parle le mieux. Vincent Ricordeau est en effet l’un des co-fondateurs de Kisskissbankbank, qui a progressivement muté du modèle de la coproduction vers celui de la plateforme communautaire. Il fait aujourd’hui son mea culpa : « Notre erreur au début a été de partir sur un système mixte qui voulait allier à la fois le mécénat avec des contreparties – le modèle que nous avons gardé par la suite –, mais aussi le système de coproduction avec un retour sur investissement pour les particuliers qui finançaient les projets. Grâce aux retours des internautes, on s’est vite rendu compte que, philosophiquement et même mécaniquement, ça ne tenait pas la route. Faire du pari financier en ligne sur des projets créatifs n’a pas de sens. Avec le recul, on se rend compte que le modèle de coproduction qui fait miroiter un retour financier aux internautes est une fausse promesse, s’éloignant de l’esprit du crowdfunding. Alors qu’avec les contreparties accordées par les artistes, les promesses sont tenues. »

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DOSSIER

LE PANIER CULTURE : DES PRODUITS (CULTURELS) FRAIS En 2012, le crowdfunding ne se passe pas exclusivement sur internet, mais aussi dans le monde réel. Et plus précisément dans notre bonne vieille Cité des Ducs et du Petit Lu, avec le lancement du Panier Culture à Nantes. Tout le monde connaît maintenant les fameux paniers AMAP (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne). Avant de devenir un symbole du style de vie bobo, ils sont surtout l’exemple d’un modèle économique plus équitable et plus direct entre producteurs et consommateurs. L’AP3C (Association pour les circuits courts de la culture), qui vient d’obtenir une subvention de Nantes Métropole et qui est accompagnée par Trempolino, a eu l’idée de transposer le concept à la culture tout court (sans l’agri). Les adhérents versent ainsi une contribution annuelle de 240 euros, soit 60 euros par trimestre. En échange, ils reçoivent quatre fois par an

un panier comprenant plusieurs productions culturelles, «  matérielles » ou « vivantes ». Le coup d’essai comprendra par exemple une bande dessinée des Éditions Vide-Cocagne (avec la possibilité de rencontrer l’auteur), le dernier album du chanteur Momo avec deux places pour l’un de ses concerts, ainsi qu’une journée de « co-création partagée » au sein de l’atelier artistique La Conserverie, en compagnie des plasticiens de La Luna et du musicien POL. Au-delà d’une alternative économique innovante, le panier culture se veut donc vecteur d’échanges et de partage entre les créateurs et le public. « Les gens veulent avoir un autre rapport avec les artistes, argumente Chloé Nataf qui s’occupe du projet à Trempolino. Je pense qu’il y a aujourd’hui de la part du public, qu’il soit averti ou non, une demande de plus en plus forte de rencontre avec les artistes. » Pour que le projet soit pérennisé,

il manque encore toutefois une trentaine de contributeurs. « Les gens sont intéressés, puisqu’il y a eu plus de soixante adhésions à l’association. Mais certains ont un peu de mal à passer le cap de l’abonnement véritable, ils attendent de voir... » Peut-être à cause du risque inhérent au concept, bien connu de tous ceux qui se sont un beau jour retrouvés avec un kilo de salsifis dans leur panier AMAP : celui de ne pas être forcément fan de ce qui est proposé ? « Oui, il y a un risque de ne pas aimer. Mais on peut aussi parier sur l’envie de découvrir et de soutenir des artistes d’un point de vue local. Et s’il est vrai que le premier panier a été choisi en interne, le principe pour les prochains est que les contributeurs se rassemblent et discutent du contenu. » ap3c-nantes.blogspot.com

Souscription 2.0 Mais qu’en est-il justement de ces fameuses contreparties déterminées par les artistes (également appelées « bonus » suivant les sites) et qui sont proposées aux généreux internautes ? L’idée est simple : plus on donne d’argent, plus le bonus accordé en retour par l’artiste est intéressant. Thierry Le Coq a utilisé – avec succès – le dispositif pour recueillir 2 000 euros destinés à financer en partie l’enregistrement de son cinquième album au Québec, prévu pour début 2012. « Pour 1 euro, on a son nom en remerciement sur mon site. À l’autre bout de l’échelle, pour 250 euros, je paye le restaurant, je fais une reprise d’un morceau au choix en MP3 et j’offre mes deux précédents albums. Même si bon, le restau, c’est quand même sur le mode de l’humour, avoue-t-il en souriant. Il y a plusieurs paliers intermédiaires mais le plus classique est une participation de 15 euros contre le nouvel album à sa sortie. Dans ce cas, il s’agit ni plus ni moins d’une souscription. »

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Finalement, internet ne ferait donc que moderniser cette bonne vieille souscription papier pour permettre la sortie d’un disque, celle que les au moins trentenaires ont remplie sur le comptoir d’un disquaire ou à la sortie d’un concert ? Gérôme Guibert, sociologue spécialiste des musiques actuelles ne dit pas autre chose. « C’est le même principe de mutualisation de la recherche de fonds : participative et basée sur un réseau. » Avant de se livrer à un petit rappel historique : « La souscription naît dans les années 80 parce que, d’un point de vue technique, il devient plus facile de produire une toute petite série de disques. Mais le plus important est à chercher du côté philosophique : la souscription naît avec le punk ! C’est l’esprit Do It Yourself : tu fais des fanzines ou des flyers avec de la photocopie, tu fais des compilations avec des groupes dont tu te sens proche... Et la souscription rentre dans cette logique-là. C’est la logique du réseau. »


DOSSIER BIBLIO EXPRESS

Réseau, vous avez dit réseau ? Les plateformes communautaires seraient-elles donc la solution miracle ? Le nouveau moyen pour les groupes de donner vie à leurs projets malgré une économie du disque moribonde ? Pas si simple selon Chloé Nataf, chargée du développement des musiques enregistrées à Trempolino et auparavant passée par Musicast, distributeur spécialisé dans l’autoproduction. «  La situation est assez paradoxale. Avec la crise du disque, il y a de moins en moins de signatures de groupes par les labels et de plus en plus d’artistes ont décidé de se mettre à leur compte, c’est-à-dire de créer leur propre label. Parce que parallèlement, il y a une démocratisation en termes de tarifs de matériel. Un home studio est devenu relativement accessible, on peut enregistrer chez soi. Mais le vrai problème aujourd’hui, c’est la promotion. Cela demande énormément de temps. » Et aussi ce fameux réseau. «Je pense que la recherche de fonds via les sites de financement ne peut marcher que si tu as déjà un réseau important de gens qui te suivent. Il faut déjà avoir une communauté. Tu ne peux pas te lancer dans un projet de souscription au tout début de ta carrière quand tu n’as qu’une pauvre démo qui ne va pas te mettre en valeur. Je pense qu’il faut financer un premier projet par soi-même pour pouvoir ensuite utiliser le financement participatif pour le second.» Un avis que semble confirmer à demi-mots Vincent Ricordeau de Kisskissbankbank. « C’est vrai qu’on est devenu plus restrictifs sur la musique, plus exigeants au niveau de la solidité du ficelage du projet, et aussi de l’artistique. Pour être clair, on ne sélectionnera jamais quelqu’un qui présente deux titres non mixés sur Soundcloud. Concernant l’origine des fonds recueillis, les proportions peuvent varier énormément d’un projet à l’autre mais, en moyenne, cela se répartit ainsi : 40% viennent du réseau proche (famille, amis), 40% du réseau secondaire (liste de contacts, réseaux sociaux) et 20% d’inconnus. » Et de se fendre de petits conseils aux éventuels candidats. « Quelles que soient la nature et la qualité du projet, c’est l’énergie que l’artiste va mettre dans sa collecte qui compte. Ceux qui

 irginie BERGER, Musique et straV tégies numériques. Marketing, promotion, monétisation et mobilité, collection Revolutic, IRMA. Bruno COLIN et Arthur GAUTIER,  Pour une autre économie de l’art et de la culture, ERES. Un éclairage sur le lien qui unit le champ de l’art et de la culture à celui de l’économie solidaire. Gérôme GUIBERT, La production de la culture. Le cas des musiques amplifiées en France. Genèses, structurations, industries, alternatives, IRMA. Daniel CÉRÉZUELLE et Guy ROUSTANG, L’autoproduction accompagnée. Un levier de changement, ERES. Ne cherchez pas des conseils techniques pour auto-produire votre disque, il s’agit d’un essai sur les vertus de l’autoproduction comme modèle de travail alternatif. Jean-Samuel BEUSCART, Sociabilité en ligne, notoriété virtuelle et carrière artistique Les usages de Myspace par les musiciens autoproduits, Réseaux 2008/6 (n° 152), La Découverte.

échouent sont ceux qui pensent qu’être sur le site est suffisant, et qui ne s’investissent donc pas. Il faut communiquer intensivement autour de son projet, essayer de toucher le maximum de monde, via les réseaux sociaux notamment. On pourrait peut-être trouver une image plus poétique, mais les outils de financement participatif sont comme une pelle. Et avoir une pelle ne dispense pas de creuser. »

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DOSSIER

COMPARATIF DES PRINCIPAUX SITES DE FINANCEMENT PARTICIPATIF Pour les raisons évoquées au début de ce dossier, nous ne nous attardons pas sur les labels de co-production type MyMajorCompany. Les plates-formes d’intermédiation : Rappelons que ces sites fonctionnent selon les mêmes grands principes. Une sélection des projets à l’entrée, une durée maximum pour atteindre la somme fixée, le débit des sommes souscrites uniquement si l’objectif est atteint (sinon : annulation sans frais ni démarches) et enfin une commission prise par le site sur la somme recueillie. À noter que le site américain Indiegogo (et son interface en anglais) propose deux types de campagnes de fonds. Avec objectif chiffré, le fonctionnement étant alors celui décrit plus haut. Mais également sans objectif à atteindre, la commission retenue étant alors plus importante.

kisskissbankbank ulule

babeldoor

indiegogo (US)

Obligation d’atteindre l’objectif financier Sélection des projets par le site Nombre de jours maximum pour effectuer la collecte

oui

oui

oui

oui / non

oui

oui

oui

non

90

90

100

120

Contribution minimum pour soutenir un projet Commission prise par le site sur les fonds recueillis

1 euro

5 euros

5 euros

1 dollar

10%

8%

5%

4% 9%

(susceptible de diminuer prochainement)

Artiste terrassier C’est donc un état de fait : que ça lui plaise ou non, l’artiste est aujourd’hui condamné à creuser s’il veut exister. Ce qui provoque évidemment quelques courbatures, comme l’explique Chloé Nataf : « C’est un gros souci pour les artistes en ce moment. Lorsqu’on les reçoit en rendez-vous conseil, on entend de plus en plus : « Vu que je dois me vendre auprès des professionnels, des médias, du public, je suis devenu attaché de presse, tourneur et je n’ai plus le temps de faire de musique. » Sans compter qu’il est très délicat de parler de soi, de son projet... » Pierre-Marie Mousset, batteur au sein de la formation nantaise Twenty-One Cigarettes a eu recours au financement participatif pour le premier album de son groupe. Il prend la chose avec une bonne dose de pragmatisme : « On avait un gros besoin de financement. Pour moi c’est tout sauf du racket ou du harcèlement. Des amis et ma famille nous ont

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DOSSIER soutenus, mais aussi des gens qu’on ne connaissait pas. Et d’ailleurs, j’ai moi-même mis de l’argent. » Même si l’on sent qu’il se serait volontiers passé du procédé, Thierry Le Coq ne tient pas un discours très différent. « Il y a certes un côté délicat à demander de l’argent. Mais le principe de la collecte est de proposer des contreparties aux gens. Et pour moi il y a un côté motivant. Le fait que les gens soient capables de donner montre qu’ils croient en ce que tu fais. Mais honnêtement, c’était surtout pour nous un moyen de trouver de l’argent. » À l’autre bout de la chaîne, Jean-Noël A. est l’un des 59 contributeurs à avoir mis la main à la poche. Il explique ses motivations. «C’est la première fois que je soutiens un projet de financement participatif, je n’avais d’ailleurs jamais participé à une souscription « classique » auparavant. J’ai donné parce que j’aime bien ce que fait Le Coq et pour le cadeau en contrepartie. Et aussi parce que Thierry est un pote, mais je pourrais faire la démarche sans ça, pour un groupe que j’aime beaucoup.»

TOHU BOHU SUR LES ONDES JEUDI 15 MARS 2012 Le VIP (Saint-Nazaire) de 18h30 à 20h

Émission de radio en public qui développe la thématique de ce dossier. Intervenants : Thierry Le Coq (musicien, ayant utilisé les services de Kisskissbankbank), un représentant de label... Modérateurs : Pascal Massiot, journaliste (Jet FM), Adeline Champ (La Tribu) En partenariat avec Jet FM, La FRAP et La Tribu.

Marketing déguisé ou nouveau DIY ? Reste que certains préfèrent creuser sans pelle. C’est le cas de Jean-Baptiste Guillot qui a monté Born Bad Records, un label indépendant spécialisé rock’n’roll, après avoir longtemps travaillé pour une major. Il n’est pas long à balancer un riff bien tranchant pour découper le financement participatif. « Je ne suis pas du tout dans cet état d’esprit communautariste. J’aime l’idée de label indé, où l’on fait les choses seul, quitte à aller dans le mur. Ce truc un peu bobo de faire appel à la générosité des gens, ce n’est pas du tout mon truc, même si c’est un modèle économique qui a fait ses preuves. Je comprends pour le Téléthon à la limite, mais là on parle de musique ! Faire appel à la générosité, à la bonne conscience des gens, ce discours : « Jacky a besoin de vous, il a du talent mais sans vous il n’y arrivera pas... », ça me débecte. Je trouve que c’est un détournement du DIY, dont je suis pourtant un apôtre. » Alors, quid du financement participatif dans la musique : nouvelle tête de l’hydre marketing ou au contraire résurgence de l’esprit alternatif et débrouillard du Do It Yourself ? Les deux, mon Capitaine, conclut sagement le sociologue Gérôme Guibert. « Ce sont des mots différents pour dire la même chose : on vise une cible de clients si on se place dans une approche marketing, on s’entraide au sein d’un groupe de gens si l’on est dans un esprit DIY. Que l’on appelle ça «marketing» ou «collaboration au sein d’une scène» reflète juste les idées de chacun sur la question. »

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traces et impressions SORTIES DE ROUTE Bertrand Belin, Éditions La Machine à Cailloux, 2011 – par Eric Fagnot Et un caillou de plus pour la maison d’édition parisienne La Machine à Cailloux dont le principe consiste à faire écrire des chanteurs de la nouvelle scène de la chanson française (de Dominique A à Mathieu Boogaerts) sur le processus créatif. Bertrand Belin vient à son tour compléter cette collection singulière : l’auteur du remarquable album « Hypernuit » se penche sur l’épineuse question « Pourquoi écrire des chansons ? ». Conçues comme un road movie littéraire, ses « Sorties de route » explorent les matières qui conduisent à la genèse d’une chanson. Volubile et inspiré, Bertand Belin emporte le lecteur sur des routes sinueuses faites de pentes, d’articles et de fantaisies. Au hasard de ces pérégrinations, on y croise sa fascination pour la musicalité des mots, son enthousiasme pour la poésie. Tous ces ingrédients participent à l’émergence de son inspiration. De cette plume habile, s’extirpe un ouvrage fascinant dans lequel Bertrand Belin ne cherche pas à maîtriser son sujet mais au contraire s’en détache pour en tirer une réflexion foisonnante sur les raisons d’écrire des chansons. Une sortie de route sans gravité pour le lecteur.

LOMAX, COLLECTEUR DE FOLK SONGS Frantz Duchazeau, Éditions Dargaud, 2011 – par Kalcha On oublie souvent – à tort – de remettre les choses dans leur contexte. Aujourd’hui, le blues et le folk sont unanimement considérés comme des genres majeurs de la musique du siècle dernier. Mais au début des années 30, au fin fond du Sud ségrégationniste des États-Unis, on regardait plutôt bizarrement ces deux drôles de types – John (le père) et Alan (le fils) Lomax – qui allaient de ferme en ferme pour graver les chansons des anciens esclaves sur leur équipement futuriste. On se demandait surtout qui ça pourrait bien intéresser. Frantz Duchazeau illustre parfaitement l’avant-gardisme visionnaire des Lomax dans cette magnifique bande-dessinée en noir et blanc où vous croiserez quelques noms connus (Leadbelly…) mais aussi surtout beaucoup d’hommes et de femmes ordinaires qui ont perpétré l’héritage oral de toute une communauté jusqu’à ce que nos deux ethnomusicologues ne les enregistrent enfin pour la postérité. L’Histoire leur a donné raison.

LE SON COMME ARME : LES USAGES POLICIERS ET MILITAIRES DU SON Juliette Volcler, Éditions La Découverte, 2011 – par Ben Devillers Dans cet ouvrage très documenté, Juliette Volcler dresse un panel des expérimentations scientifiques et militaires du son, l’oreille étant en effet vulnérable : on ne peut la fermer ni sélectionner ce que l’on entend. Si la « Guerre contre le Terrorisme » a mis en lumière l’utilisation du son par l’armée et la CIA (processus de déstabilisation nommé « torture blanche »), avec notamment la diffusion de hard rock à pleine balle dans les rues de Falloujah, ou les prisons d’Abou Ghraib et de Guantanamo où la privation sensorielle et la saturation de l’espace sonore par des bandes sons stressantes (cris d’enfants, roulette de dentiste, sirènes, morceaux de Metallica, NIN mais aussi Christina Aguilera et Britney Spears !), on apprend que ces pratiques ne sont pas nouvelles mais le fruit de recherches débutées durant la Seconde Guerre mondiale et qui n’ont cessé depuis. L’auteur met à plat l’éventail des armes répertoriées dans la catégorie « non-létale », démystifie l’usage des infrabasses (« le son qui tue » ou la fameuse note marron !), évoque l’absence totale de son pour casser les opposants en détention, ou la dispersion d’une foule hostile par l’emploi de grenades acoustiques…

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traces & impressions

FOLK & RENOUVEAU : UNE BALADE ANGLO-SAXONNE Philippe Robert & Bruno Meillier, Éditions Le Mot et le Reste, 2011 – par Kalcha Si vous avez dans vos amis des gens qui pensent tout connaître d’un genre musical et qui vous polluent vos soirées en vous assommant de références obscures et introuvables, faites-leur subir la même chose et offrez-leur ce nouveau livre de Philippe Robert ! Sauf qu’ils risquent de kiffer à mort. « Folk & Renouveau : une balade anglo-saxonne », co-écrit cette fois avec Bruno Meillier (le boss du distributeur spé Orkhêstra), poursuit le fabuleux travail que P. Robert a initié dans ses précédents ouvrages sur d’autres genres musicaux, à savoir proposer un itinéraire bis, loin de l’Histoire officielle écrite par les soi-disant éminences grises du rock (oui, comme celles avec des lunettes de soleil et une voix nasillarde par exemple). Les deux hommes ont donc retenu environ 150 albums incontournables, parus depuis la fin des années 20 à nos jours, pour illustrer les évolutions du folk. Autant vous prévenir, il y a peu de chances pour que vous en connaissiez le dixième. À emporter chez votre disquaire !

FOLK & RENOUVEAU BALADE EN BALLADE

Après le rock, la Great Black Music ou les musiques expérimentales, Philippe Robert poursuit sa visite parallèle des genres musicaux en s’attaquant cette fois-ci au folk. Comment expliquer que le folk traverse les âges avec autant de succès ? Le folk a certes un long passé (…), mais pour autant il n’a pas toujours eu du succès. Je dirais que l’on assiste depuis le début des années 2000, enfin, à son retour en grâce. Car après le folk boom des 60’s, suivi par la percée des singers-songwriters dans les 70’s, l’avènement du punk-rock a quelque peu bousculé la donne. (…) Dans les 90’s, il aura irrigué la lo-fi. Son expression demeure imperturbablement variée  : chantée ou instrumentale  , acoustique ou électrique  , traditionnelle ou quasiment expérimentale en ce qui concerne le free folk des années 2000. Sa variété, son enracinement profond, son renouveau incessant en ont fait une musique vivante capable de refléter toutes sortes de préoccupations, quelle que soit l’époque. Ce qui fait sa force, et, au final, son succès. (…)

Sur quels critères construisez-vous votre sélection ? Des critères à la fois qualitatifs et historiques. Tous les disques choisis me semblent importants, à des degrés divers. Il y a des albums, assez peu d’ailleurs, dont l’intérêt me paraît surtout historique, et ceux -là fonctionnent comme des balises, des repères. Par contre, la plupart des disques sélectionnés le sont

pour leur qualité musicale, évidemment. Ainsi y a-t-il dans « Folk & Renouveau » des classiques sur lesquels tout le monde s’entend à juste titre. (…) Mais il n’y a pas que ça non plus, loin de là. On y trouve donc et surtout, des trésors cachés dus à des groupes assez obscurs comme Dando Shaft, Trees, Mellow Candle, Comus, OW.L., Silmaril et quantité d’autres. (…)

Vous avez sorti plusieurs discothèques « idéales parallèles ». D’où vous vient cette envie de ne pas vous contenter de l’Histoire officielle ? Ces itinéraires, s’ils sont parallèles, ne sont pas idéaux pour autant : bien d’autres, établis à partir des seuls addenda de fin d’ouvrage par exemple, seraient aussi pertinents... Mais effectivement je crois que l’Histoire officielle de la musique ne reflète en rien sa richesse, que ce n’est la plupart du temps que l’Histoire de l’industrie du disque et de ses gros vendeurs. Cependant, je reconnais sans problèmes qu’il existe des «  best-sellers  » dont la qualité est indéniable et touche à l’universalisme. Sauf que la reconnaissance de ceux-ci s’exerce en général au détriment des chercheurs irréductibles, ou de ceux qui n’ont pas vocation à faire carrière. Les « perdants magnifiques » m’attirent plus que les gagnants. (…) L’intégralité de cet entretien sur http://tohubohu.trempo.com

Par Kalcha Photo : DR Tohu bohu

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Disques JACK IN MY HEAD S/T

Jacqueline Maillet Productions, 2011 www.jackinmyhead.fr

Quand le violoncelle séculaire se frotte à l’électro encore couvert d’acné, la partie n’est pas gagnée pour le vieux. Erwan Martinerie en fait le magnifique défi dans cette première livraison où se croisent jazz, musique de chambre, rap, univers électro-aérien ou urbain pour le plus grand plaisir de l’amateur de musiques mixtes. Contrastes d’abord entre la gravité émouvante du violoncelle et la frénésie juvénile des sons programmés qui encerclent, bousculent, font chavirer la rondeur de notre grand-mère, pour l’entraîner dans des effets jusqu’à la faire slammer. Fusion ensuite dans un imaginaire hip-hopien frisant le free-jazz, concentré de contrastes, alchimie informatique et acoustique pour un envol en harmonie. Jack in my Head, c’est un one man band maîtrisant l’ancien et le nouveau avec une jubilation communicative à vous injecter des addictions. Gilles Lebreton

MUNDI COLOR’S JACOTOME

Unexected meets, Domnjo, 2011 www.myspace.com/mundicolors

« Jacotome », « Rencontres inattendues » en langue douala… c’est bel et bien une rencontre inattendue de makossa, de rythmes latino, de jazz, de soul, de recherches musicales et humaines. Si les 1res notes donnent à penser à une nouvelle proposition musique du monde et ethnique, on est vite détrompé. « Jacotome » est plus, beaucoup plus complexe, voire subtil. Le groupe angevin, porté par le prodigue D. Njoh est composé d’artistes aux influences métissées et pourtant bien marquées : Mundi Colors se revendique navire polyrythmique. Les fans d’afro-beat s’y reconnaîtront comme les puristes de jazz, les adorateurs de musiques camerounaises ou de sons afro-américains. Les riffs cuivrés vont à l’essentiel, quand les percussions ou la guitare renforcent le groove des voix et des harmonies, alors qu’au détour d’une introduction chantée des nappes électroniques surprennent et déroutent… généreusement. Marie Hérault 26

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DUO JLSB 3.3

Rural Faune, 2011 www.myspace.com/jlsbduo

Si je devais vous recommander un label ligérien, Rural Faune serait celui-ci. Vous trouverez parmi leurs sorties, des CD-R faits maison de High Wolf, Expo 70 ou encore ou Oneothrix Point Never. C’est donc grâce à ce label que je rentre dans l’univers du Duo JLSB et de leur travail nommé « 3.3 », soit Jérôme Leclair (machines jouées live) et Simon Batardière (sax improvisé) tout juste installés à Angers. Pas de malentendu, pour apprécier comme il se doit ces pièces sonores, vous devrez être patients, laisser l’atmosphère vous envahir. Musicalement ? Eh bien c’est John Surman qui aurait eu des relations sexuelles non-protégées avec Keith Fullerton Whitman. Vous serez en permanence sur la brèche, entre expressivité et évanescence, entre émulation et rejet, entre mélodies et parasites. C’est beau mais vous devrez certainement arrêter d’avoir une vie sociale l’espace d’une heure. À écouter au casque ! Olivier Tura

ZEKA LOPEZ

ATRAS DA BOLEIA (BRAZILIAN GROOVES) AP, 2011 www.zekalopez.com

La musique brésilienne n’en finit pas d’étonner par sa capacité à respecter ses racines tout en se renouvelant, à absorber des styles divers pour en recréer de nouveaux, toujours brésiliens jusqu’au bout des doigts et pourtant uniques. Cet album, enregistré des deux côtés de l’Atlantique, en est le reflet, à la fois éclectique et cohérent. Une batterie solide et des cuivres énergiques dessinent un funk soigné, toujours rehaussé d’arrangements jazz de haute volée (cf . chorus de trombone). Mais autour de cette base, Zeka Lopez voyage sans complexe dans les brazilian grooves. Il glisse une bossa envoûtante et soyeuse, puis rend hommage aux Repentistas du Nordeste, pour terminer par un instrumental pour quatre sax et un trombone, apaisé. Le tout porté par un séduisant éventail de voix, tantôt douce et chaude, tantôt festive et gouailleuse. Dans ces conditions, l’amitié France-Brésil a du bon. Tous en finale ! Rémi Hagel


disques

RIMO

9 ET RECYCLÉ

AP, 2012 www.rimo.fr

Tout de suite, des félicitations à Benoît Gautier pour l’excellente réalisation de cet album, un de plus pour le compte de ce réalisateur qui compte. Et Rimo ? L’ex-leader de Ti’dom (et accompagnateur de Thoma) pratique une écriture efficace, tant au niveau des paroles que des musiques. Sa voix, tendue et chaleureuse, est douée d’un groove irrésistible. Guitare acoustique, grosse caisse/caisse claire, et des chœurs inventifs plantent le décor pour des mélodies variées et joliment tournées. C’est chaleureux et presque latino. J’ai pensé à Raul Midon en entendant « De mon crayon ». Pas de messages autres qu’intimistes dans ces textes et des images bien construites avec une invention ramassée et typiquement chansonnière. Belle réussite pour ce premier album autoproduit. Bonne chance Rimo ! Georges Fischer

DELPHINE COUTANT

PARADES NUPTIALES

La Cueilleuse/Socadisc, 2012 www.delphinecoutant.fr

Delphine Coutant poursuit ses mues au fil du chemin de créations qu’elle trace. Quelle distance parcourue encore depuis « La Marée », il n’y a que deux ans ! L’expérience scénique de Cristal a trouvé sa suite, son développement, dans ces « Parades nuptiales ». Les voix de Delphine, Maude Trutet et Line Tafomat se mêlent à leurs percussions corporelles dans « Grands chevaux » où on pense au meilleur de Claire Diterzi. Et les batterie, guitares et violoncelle etc. font sonner les nouvelles et les anciennes chansons à l’instar d’un Goran Bregovic ou du Jefferson Airplane. Cette réalisation sonore sophistiquée et complexe est réussie par l’artiste et ses compagnons avec le concours efficace de Daniel Trutet. Delphine domine son sujet avec détermination et s’est lancé dans une évolution forte de son univers. Georges Fischer

PARTY RUINERS VOLUME 4

Ego Twister/Toolbox, 2012 www.egotwisterrecords.bandcamp.com

Et voici le retour de Party Ruiners pour un volume 4. Pas de révolution musicale chez le label angevin de Yann Lemonier. C’est toujours de la musique qui vide les pistes de danses bien-pensantes. Mais pour peu que vous aimiez danser en imitant un poulpe ou glisser sur les genoux sur le zinc du bar, vous aurez tout simplement du bonheur à partager. On y croise bien sûr des historiques du label (Yvan & Lendl, guyöm). On y écoute des morceaux entre mélodies 8-bits et rythmique breakcore (EatRabbit ou Alto Clark), des titres résolument dancefloors (Sugarcraft, Amnésie) en passant par des influences abstract hip hop (Debmaster). Mention spéciale à Niwouinwouin qui parvient à ressusciter l’espace d’un court morceau l’efficacité mélancolique d’Alexander Robotnick. Pilote de karting, tatoueur de bikers ou encore amateur de coupédécalé, cette compilation est faite pour toi ! Olivier Tura

CHAUSSE TRAPES 420M3-37’14

Kythibong/La Baleine, 2012 http://chaussetrappe.blogspot.com

Ce singulier groupe instrumental propose une démarche minimale jusque dans le titre des trois longs morceaux (« Face A part I », « Face A part II », « Face B »). Mais sa musique n’a rien d’ennuyeuse, bien au contraire ! D’emblée, l’imperturbable rythmique répétitive et vertigineuse, rappellent les passages les plus dynamiques du Krautrock (Neu ! et Can en tête). Le tout mêlé de rock’n’roll futuriste en spirale fait perdre l’équilibre à force de tourner sur lui-même (« Face A part II »). Guitare et violon créent des atmosphères foisonnantes par des dérapages sonores contrôlés et des motifs lancinants proches des expériences du rock urbain new-yorkais (du Velvet Underground à Sonic Youth). Ainsi, distorsion et utilisation orchestrée du larsen renvoient à des paysages envoutants et très « concrets », comme dans l’obsessionnel « Face B ». Précis, inquiétant et hypnotique, Chausse Trappe nous tend un piège dans lequel on tombe, irrésistiblement. François Delotte

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disques SOLITUDE COLLECTIVE ORCHESTA S/T

AP, 2012 solitudecollectiveorchestra. blogspot.com

C’est une vieille photo prise récemment avec un polaroid qui m’a été glissée dans le CD envoyé par une mystérieuse Ana Kanine. Un intérieur et deux musiciens, elle au chant en robe de soirée et lui à moitié caché derrière ses machines Korg, dans une ambiance Russie des années 70. La musique commence par une surprenante reprise trip hop du Bolero de Ravel. Voix planante, accompagnée par des arrangements et orchestrations ambitieuses, synthétiques, trip hop. Ce duo electro soul fonctionne parfaitement. Il y a du Beast dans la voix du Solitude Orchestra, et dans les beats de Radoul Brank, appuyés par le son tranchant et groovy de ses caisses claires syncopées. Parfois, la voix portée de Ana Kanine rappelle l’ambiance du caf’conc’, quand elle chante en français. Puis un son de train et une voix d’annonce SNCF sur un quai de gare. On se rappelle alors la plaque émaillée Stella Artois au-dessus d’eux sur la photo et on réalise que cet album est 100% made in Laval. Emmanuel Parent

DAJANEM

L’Optipessimiste

Full Moon Records, 2012 www.myspace.com/dajanem

Décidément, dès qu’on croit qu’un genre est définitivement devenu inintéressant il y a toujours un groupe pour venir bousculer nos certitudes. On n’avait plus entendu un rappeur français nous accrocher l’oreille avec juste du bon hip hop basique depuis une éternité. Dajanem l’a fait. Le premier album du MC angevin, « L’Optipessimiste », nous rappelle pourquoi on a adoré ce genre jusqu’à la fin des 90’s : flow revanchard, textes finement écrits, groove élastique, samples contagieux, beats qui claquent les fesses, têtes qui bougent… Je vous mets au défi d’écouter des titres comme « Phénomène », « Sans Frontières » ou « Gueules de Bois » sans lâcher un « Ooooooh troooop booon !! » de plaisir. Imparable. Dajanem revient donc aux fondamentaux du rap et c’est clairement une des meilleures nouvelles de ce début d’année. Kalcha

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ZEPHYROLOGIE

TU LES VERRAS PLUS

Flux Productions, 2011 www.zephyrologie.com

Après plus de 10 années d’activisme musical, la tribu au long cours Zéphyrologie vient d’enregistrer son nouvel – et dernier – album. Jamais prise en défaut rythmiquement, la fanfare funk, jazz, rock s’appuie à nouveau sur ses fondamentaux. Mais elle apporte une fraîcheur nouvelle par les pas de côté qu’elle effectue tout au long de l’album. La Calla, chantée dans un simili cante hondo rappelle les Négresses Vertes ou les Namas Pamos. Et bientôt, c’est Ezra qui débarque sur le beat dans la chanson éponyme « Tu les verras plus ». 7 titres dans la tradition cuivrée qui a fait la réputation du groupe d’allumés de la connexion mancelle nous sont donc offerts en guise d’adieu, et la fanfare Zéphyrologie de se dissoudre dans les nombreux projets du label Flux Records, dont on guette avec intérêt les multiples pousses présentes et à venir. Emmanuel Parent

LES FILS CANOUCHE

EN ATTENDANT MON STEAK

AP, 2011 www.lesfilscanouche.com

Belle ouverture pour ce 3e disque des Fils Canouche qui ne se cantonnent pas dans un jazz manouche classique (figé ?) mais s’imbibent d’influences originelles ou modernes, importent aussi bien des sons de guitare électrique saturée que de percus au derbouka maghrébin. Django ne rougirait pas de la richesse de ses arrangements, comme des rythmiques à s’encanailler dans une valse ou un tango. Ils nous apportent une fois encore la preuve que la musique n’est que le bonheur des mélanges. Le jazz manouche n’y perd pas son âme, il reste bien la matrice pour cette formation s’appuyant sur une guitare rythmique fidèle au genre. Les fouls de Caniche nous offrent en prime une magnifique ballade aux couleurs orientales : en attendant leur steak. Est-ce pour nous dire qu’ils aimeraient bien manger à leur faim avec leur musique ? Gilles Lebreton


disques

DOZ1JEE

EVEN BRIGHT STARS MUST DIE

Good Citizen Factory, 2011 www.myspace.com/balsolaire

Pour ceux qui, comme moi, aurait découvert Doz1jeE il y a quelques années sans suivre avec attention les nouvelles productions du beatmaker manceau, attendez-vous à le découvrir sous un jour plus mélancolique. L’artwork de la pochette, comme le nom de l’album, nous donnent le ton de ce disque qui aurait très bien pu s’intituler 2011, Odyssée de l’Espace. S’il laisse la part belle aux ambiances éthérées, aux nappes orchestrales, Doz1jeE sait les agrémenter de beats subtils pour nous livrer une électro progressive qui appelle au voyage intérieur et à la réflexion. Cependant, les phrasés de basse synthé syncopé (« Splitted Bands ») et inquiétant (« Lost Out »), de breakbeats plombés (« Neutron 11 ») nous rappellent que l’apesanteur n’est pas terrestre et que nous restons bien soumis à la loi de la gravité. Un bien bel opus faussement zen, à ranger dans la discothèque entre Sixtoo et Spectre. Ben Devillers

TABLOÏD S/T

AP, 2011 www.myspace.com/tabloidspace

La ligne de basse du premier morceau de Tabloïd crée une fracture espace-temps et nous ramène sur les cordes aigues de Peter Hook au début des eighties. L’urgence et la spontanéité des compositions rappellent également les productions d’un contemporain de l’époque dénommé Martin Hannet. Le groupe ne déborde pas sur la coldwave et n’exploite pas la froideur d’un Front 242 ou d’un Minimal Compact, mais recherche plutôt le côté dansant du mouvement. Amateurs de Joy Division, Microdisney ou Gang of Four, foncez tête baissée vous procurer cet EP. En distillant ses références post punk, Tabloïd nous replonge aux sources des productions mancuniennes de la Factory pour notre plus grand plaisir. Le groupe réussira peut être à transformer la cité bretonne en Nantechester. C’est tout ce qu’on leur souhaite. Mickaël Auffray

CABADZI

DIGèRE ET RECRACHE

Le Cirque Absent L’Autre Distribution, 2012 www.myspace.com/cabadzi

Beirut pour certaines sonorités acoustiques (ukulélé, trompette…) et slaves, mais surtout Programme ou Psyckik Lyrikah pour l’indignation qui transpire dans les textes et les rythmiques tranchantes, et Monsieur Ferré pour la poésie. C’est dire si, pour ce disque, au-delà des genres ou esthétiques, on préfère en référer à des gens, des gens habités, des personnalités, des gens qui ont des choses à dire et mettent la musique à contribution pour Dire, dire les choses. Les quatre Cabadzi sont aussi des personnalités, des funambules qui aiment marcher sur le fil, les auteurs d’un pamphlet qui a une réalité en 2012. Le message demeure sans équivoque, sans fioritures, les partis pris justes. On pense parfois à un recueil qui s’appellerait « Qu’est-ce-que j’ai à dire ? », plutôt au premier chapitre du dit-recueil, titré « Digère et recrache », parce qu’il y en aura d’autres chapitres. Enfin, on l’espère ! Cécile Arnoux

BI.BA

MADAGASCAR

AP, 2011 www.myspace.com/bibabingyband

Bien qu’enregistré en terre nantaise, l’album de BI.BA respire le métissage et l’universalité de cette musique majeure qu’est le Reggae. D’ailleurs, Kazy et ses musiciens font preuve d’une réelle capacité pour digérer les codes établis du skank jamaïcain, en y apposant, de-ci de-là, des petites touches personnelles, qui rendent l’écoute plus qu’agréable. Probablement influencé par d’illustres prédécesseurs (les Wailers, Tiken Jah ?), BI.BA surprend au fil des titres. Tantôt en dynamisant les morceaux avec une énergie bien rock (« Magnigna Aho », « Mr Azaha » ou « Je suis désolé »), tantôt en trouvant un groove personnalisé (« Io Tsy »), caractéristique des influences variées du groupe (blues, roots et sonorités malagaches comme le salegy). Une section basse-batterie impeccable, un collectif parfaitement équilibré avec des paroles engagées et conscientes, BI.BA peut continuer sereinement sa route, et défendre cet opus chaleureux aux 4 coins du globe. Papayatik

Tohu bohu

n°22

hiver 2012

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disques

WALKO

S/T

Soulshine Productions, 2012 www.myspace.com/walkoafrobeat

Comme tout ça fleure bon l’afrobeat de Lagos ! Une rythmique à la Tony Allen, quelques accords joués en boucle bordés par des incursions de cuivre : la recette typique du style est là et les aficionados ne seront donc pas en reste. Les textes sont toutefois moins engagés politiquement mais cela est logique : La France de 2012 n’a pas les mêmes problèmes que le Nigéria des années 60 et 70. On qualifiera plutôt Walko comme un collectif que comme un groupe vu que le big band à géométrie variable comprend des Guadeloupéens, des Réunionnais, des Ivoiriens ou encore des Camerounais. En clair, on comprend pourquoi l’envie de danser se fait pressante une fois la galette insérée dans la platine. Si vous aimez la dynastie Kuti, Antibalas ou Fanga, continuez votre collection en vous procurant Walko ! Mickaël Auffray

MOMO

LES ENFANTS SAGES

AP, 2012 www.momofaitdeschansons.fr

Culotté de commencer par une chanson littéraire de 5’30 titrée « Nantes », y’a de quoi faire reculer l’auditeur pressé. Tant pis pour lui s’il n’a pas le plaisir de savourer les idées généreuses, les propos forts et le cœur grand comme ça de Momo, un vrai songwriter, un hurleur, un Brel des temps modernes. Le duo Gautier-Saumonneau fait ronfler son son folk-rock toujours inventif et rugueux qui colle au propos de Momo. « L’imparfait » est typique de cette écriture bravache et sensible, de la gouaille et du cœur d’amadou de ce chanteur attachant. « Nationalité », un titre fort et touchant, fait magnifiquement le tour de la question de l’identité, et l’éclat de rire final, « Mon chat », est un remède contre la morosité. Miam ! Ben Gautier signe la réalisation sonore impeccable de ce second opus et le livret du CD, joliment réalisé. Georges Fischer

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Tohu bohu

n°22

hiver 2012

ASPIRATEUR DE LANGUE sweet

AP, 2012 www.myspace.com/ aspirateurdelangue

Les musiciens de l’ovni Aspirateur de Langue distillent une musique loufoque et déstabilisante, sans toutefois tomber dans le piège de l’expérimentation à tout crin, hermétique et incompréhensible. Ces 5 garçons issus de la Presqu’île guérandaise, désormais majoritairement nantais, nous font penser à du Mister Bungle en plus metal. Aspirateur de Langue mélange astucieusement les guitares totalement rock avec un saxophone bien free. Et comme ils ne font décidément jamais rien comme les autres, le groupe s’est lancé dans l’aventure de sortir 3 maxis, formant ainsi une trilogie nommée « Hot Sweet Desire ». Les titres de ce 2e volet (après « Hot » et avant « Desire ») tiennent toutes leurs promesses, avec une mention spéciale pour le morceau éponymes où la voix de Kevin Hill se marie à des cuivres à la fois rutilants et pachydermiques. Manu Legrand

ELECTRIC LOVE BAND ELB

Madame Suzie Productions, 2011 www.electricloveband.fr

Electric Love Band, c’est une invitation au voyage à travers les genres et les cultures. Si c’est le premier disque du groupe, on comprend vite qu’on a à faire à des musiciens expérimentés : les compositions voguent quelque part entre un univers psyché-rock des années 70, des influences jazz bien senties et une sensibilité afro qui donne une couleur plutôt originale au tout. Gageons que la voix plutôt sensuelle de sa chanteuse ne gâche rien, elle qui vient poser des textes scandés tantôt en français, tantôt en anglais. Et si conduire un tel mélange n’est pas aisé, le risque d’assister à un défilé de compositions indigestes est adroitement écarté. Il se dégage de ces 12 titres une réelle cohérence, l’ensemble est porté par un groove qui rend la musique d’Electric Love Band particulièrement généreuse. Pour un premier album… on est séduit. Julien Martineau


disques ALEX GRENIER

BUBBLE WRAP

AAS Productions / Musique Caméléon, 2012 www.alexgrenier.fr

Entre ses tournées aux USA et dans plusieurs pays d’Europe, Alex Grenier trouve le temps de sortir « Bubble Wrap », digne successeur de 2 albums. Ici, il faut ajouter aux mélodies punchy du guitariste ses omniprésentes rythmiques électro-cheap, accompagnées de basses synthétiques limite grossières, alors que talk box « future-funk » et samples de voix font leur apparition ça et là afin enrichir les compositions. Finalement, c’est la somme de tout ça qu’on aime chez Alex Grenier. Son style s’affine et prend forme via un genre d’électro complètement maboul associé aux riffs jazz du guitariste. Et ce qui est certain, c’est l’effet que sa musique produira sur son auditoire : ça commence par travailler les zygomatiques et on est vite surpris à danser en mode robot break-dance. Non, là, bravo ! Julien Martineau

BREAKFAST S/T

AP, 2011 www.breakfast-popfunk.com

Jeune projet de la région nantaise, Breakfast rassemble néanmoins quelques vieux briscards déjà rencontrés dans quelques combos locaux disparus (Fonkenstein, Di Corleone) ou encore actifs (Roméo Groove Bang, Kawa Circus). Et ce qui saute aux oreilles, c’est tout d’abord le soin apporté à la production de ce premier enregistrement. Le quatuor s’est donner les moyens de réaliser un très belle carte de visite : enregistrement au studio Mezzanine, mastering au studio Spectrum. Les mélodies sont accrocheuses, les compositions efficaces, dans un registre pop funkysant tonique. Et l’on ne peut qu’être curieux quant à leur transposition sur scène. Nul doute qu’un peu de sueur donnerait encore plus d’énergie à Breakfast et permettrait au quintet de se défaire de références décidément trop voyantes (les Red Hot Chili Peppers et Jamiroquaï). Manu Legrand

MONSIEUR PYL

EN COMPAGNIE DES MONSTRES… Le Mouton Vert, 2012 www.monsieurpyl.com

Alors qu’il se lance dans un duo qui semble décoiffant appelé Michel et Jean-Guy, et qu’il fête son 10e anniversaire, Monsieur Pyl sort un 7e disque. Monsieur Pyl serait quelque part un 2e Mathias Malzieu (leader de Dyonisos). Pour sa voix nasillarde reconnaissable entre mille, pour sa pratique de la musique folk et pop, pour ses univers imaginaires. Si Mathias Malzieu propose en ce début d’année un livre numérique époustouflant « L’Homme Volcan », Monsieur Pyl raconte et met en musique finement ses histoires de fantômes, vampires, fakirs, monstres. À la fois bricolée et sophistiquée, en toute modestie, avec beaucoup d’humour et de chimères, les notes font appel à des ukulélés, trompettes, percussions, flûtes, piano, mélodica qui créent des ambiances au service de ce qui est raconté : de l’onirisme avec un grand O. Un disque attachant pour petits et grands. Cécile Arnoux

SHARINGAN

Un chat sur le toit

AP, 2012 www.myspace.com/sharinganhxc

Voici un jeune groupe de La Roche-sur-Yon qui surprend par la maturité de sa musique. De longues fresques instrumentales où se succèdent moment calmes à base d’arpèges et déchaînement d’accords en distorsion, le tout étant construit de manière à la fois complexe et cohérente. On pense à Explosion in the Sky (notamment pour l’utilisation de la réverbération) ou à Mogwai, les maîtres du post-rock dans sa version sauvage et minimale. La musique de Sharingan est caractérisée par un son net et précis, mais aussi démocratique dans le sens où guitare, basse et batterie sont traitées avec égalité, sur le modèle autrefois défini par Joy Division. Les quelques clins d’œil au post metal sont aussi les bienvenus (notamment dans l’un des riffs de «A 4 heures sous la lune»). On apprécie aussi le visuel, une véritable invitation à une autre perception de la ville et un guide manifeste à la rêverie que propose cette musique. Gérôme Guibert

Tohu bohu

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PLAYLISTS THOMAS PEREZ – MUSICIEN TOMAWOK GENERAL LEVY & PSB FAMILY, WE PROGRESSIVE, X RAY PROD, 2011 (RAGGA)

Le vétéran anglais du ragga « fast style » est toujours en activité et n’a jamais arrêté de se produire sur tous les continents. J’ai déjà eu la chance de partager la scène avec lui plusieurs fois. C’est vraiment un de mes modèles !

KALIBWOY, FRASSTRATION, MIXED BY DJ JAH, 2011 (RAGGA DUB)

Une mixtape d’un toaster hollandais complètement hallucinant, entre ragga, grime et dubstep. Ultra dark et agressif !

BROKEN STICK, OPENS THE MAGIC BOX, BROKEN STICK, 2011 (ROOTS REGGAE)

La première mixtape 100 % dubplate du sound system manço-angevin ! Support your local sound !

BRUNO PARISSE – RESPONSABLE RURALFAUNE ARROW KLEEMAN, PHASE REPS & BUILDS, ROOTS STRATA, 2011 (AMBIENT)

Un classique incontournable de l’ambient-rock, moins « drone » que leur deux albums précédents mais tout aussi fascinant.

JOZEF VAN WISSEM, THE JOY THAT NEVER ENDS, IMPORTANT, 2011 (ÉLECTRO ACOUSTIQUE)

Le disque d’un ami qui lutte pour la libération du luth, cet instrument médiéval, à l’aide de réinterprétations en miroir de structures classiques. Envoûtant.

BARON OUFO, S/T, DÉMO, 2011 (éLECTRO EXPÉRIMENTALE)

Un duo bordelais (dont le guitariste de Year of No Light), proposant des magnifiques compositions « doom drone » instrumentales. Planant et angoissant.

PHILIPPE ROBERT – AUTEUR JOHN FAHEY, YOUR PAST COMES BACK TO HAUNT YOU, THE FONOTONE YEARS (1958-1965), DUST-TO-DIGITAL/REVENANT 2011 (INCLASSABLE)

Pas encore le folk sidéral et futuriste des dernières années de John Fahey. Et pour cause puisque ce sont ici ses débuts (inédits et 78-tours rares) magnifiquement compilés. Touchant.

ALBERT AYLER, STOCKHOLM, BERLIN 1966, HATOLOGY, 2011 (JAZZ)

D’émouvantes vérités sont dites, là, au cours d’un concert d’une convulsive beauté dû à un illuminé trop longtemps incompris.

MARION BROWN, GEECHEE RECOLLECTIONS/SWEET EARTH FLYING, IMPULSE, 2011 (FREE JAZZ)

« Un chant à dominante diaphane » disait Philippe Carles de ce saxophoniste free dont on réédite ces jours-ci deux classiques aux ambiances habitées et estampillés seventies.


TohuBohu22