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Woyzeck est une énigme. Une pièce sans début ni fin, irrémédiablement changeante et toujours la même pourtant. Citant ou élaborant des documents judiciaires et médicaux, la troisième pièce de Georg Büchner ne nous laisse qu’un chantier, un ensemble de courts fragments parfois inconciliables. Pourtant elle est un formidable matériau de théâtre. Chaque metteur en scène éprouve un jour ou l’autre l’envie de s’y mesurer. Il s’agit de trouver une unité, d’amener une fluidité dans cet état de fait brut, dans ces tableaux lapidaires, ces fragments de vie dénués de tout commentaire. Woyzeck est un bloc opaque et fou. Tout y est dit. Rien n’y est expliqué. Et c’est bien dans ce vide, dans cette absence de fioriture, dans cette épure que réside la force de la pièce. Il ne faut pas expliquer Woyzeck. Il faut s’y confronter. Son opacité est le miroir de notre propre humanité. Plus que le fait divers, plus que la folie, le meurtre et l’histoire d’amour, c’est cette existence brute des faits et des personnages qui m’intéresse. Il ne s’agit pas de chercher à comprendre les raisons des agissements de Woyzeck mais de le regarder vivre. C’est alors toute l’humanité qui s’offre à notre regard. « Chaque homme est un abîme, on a le vertige quand on regarde au fond » dit Woyzeck à Marie. Ce vide qui emplit chacun des personnages de Woyzeck, et particulièrement le personnage principal, fait de ceux-ci des blocs d’humanité. C’est ce vertige qui me donne envie de me confronter à la pièce de Büchner en évitant tout réalisme, toute psychologie. Il s’agit de rendre à la pièce toute sa force, de la dire de façon directe, dans un décor brut sans machinerie, sans rien qui puisse la cacher. Cette histoire digne d’un mélodrame vériste, cette histoire qui aurait pu être du Puccini, c’est Berg qui en a fait un opéra. Au centre de cette énigme qu’est la pièce, il y a une autre énigme, plus opaque encore : Woyzeck. Il sera incarné par Vincent Berger. Woyzeck n’arrive pas à parler. Il ne maîtrise rien. La vie le traverse sans qu’il ait prise sur elle. Mais il existe fortement. Il fascine. Autour de lui, on rit, on bouge, on s’agite, on vit. Il reste muet. Marie, pour Woyzeck, est la figure de l’étrangeté, l’étrangeté qu’est la femme pour l’homme. Il ne communique avec personne sauf peut-être avec Andrès. De là, l’étrange douceur qui traverse les scènes où ils sont tous les deux.