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A. T'SERSTEVENS

LES

CORSAIRES

DU

ROI

NOUVELLE ÉDITION

Collection " LA ROYALE " MANIOC.org Réseau des bibliothèques Ville de Pointe-à-Pitre


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(Albert Messein). (Camille Bloch).

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pages d'Italie (Albin Michel). portraits et caractères (Mornay). VIEILLESSE (Trianon).

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traduit de Machiavel (Louis Jou). traduites du latin (Trianon). COMÉDIE ECCLÉSIASTIQUE, voyages en Espagne et en Italie, du R. P. Labat (Bernard Grasset)

LES PRIAPÉES, LA


A.

T'SERSTEVENS

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CORSAIRES DU ROI ROMAN

FRONTISPICE ET BANDEAU DE

GUY

ARNOUX

LES ŒUVRES REPRÉSENTATIVES A

PARIS,

41,

RUE

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VAUGIRARD

193O


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VÉLIN

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Copyright by * Les Œuvres représentatives » Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.


I LE BOUCAN DE COCHON J'ai quelquefois pensé que les gens curieux de nos histoires de la flibuste seraient peut-être contents de lire ce qui s'est passé autour d'un boucan de cochon, le jour de la fête du Roi, en 1705. Il est certain qu'il a fallu des circonstances extraordinaires pour réunir sous l'ajoupa de balisier les meilleurs de nos capitaines, un corsaire ennemi, deux dames créoles de la BarCORSAIRES

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bade, et un Père Blanc dont tous les cœurs de flibustiers sont pleins. Pour moi, j'étais alors Ecrivain à bord de la Pomme-Couronnée, un beau navire qu'on appelait ainsi parce qu'il avait une couronne d'or à la tête de son grand-mât, avec M. Bréart comme capitaine, celui-là même dont on a tant parlé dans les Iles, à cause de son duel avec un corsaire anglais, ce qui lui valut une chaîne et une médaille en or, que le Roi lui fit envoyer. Bien qu'il y eût de cela plus de trois ans, la guerre durait toujours, et c'était une bonne fortune pour nous autres de l'aventure : nous avions commission en règle de M. de Blénac, le Gouverneur, et nous menions joyeuse vie aux dépens des Anglais et de leurs alliés, gaspillant sur terre au jeu et à l'amour tout ce que nous avions gagné sur la mer. Les filles de SaintThomas en savent quelque chose, qui se sont fait, dans ce temps-là, des ventres en or. C'est leur métier. Je n'en médirai point. Alors, quand l'argent commençait à laisser voir le fond des bourses, et les coffres à se vider, on repartait à la recherche d'une nouvelle prise. Le courage aidant la bonne allure de la Pomme-Couronnée, on revenait bientôt chargé de dépouilles. Et l'on recommençait de s'amuser. On a dit bien des choses sur les flibustiers,


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des bonnes choses et des sottises, suivant qu'on les a vus comme il fallait, ou pour faire du roman. Certes, je n'ai pas connu la grande époque, celle de Pierre-le-Grand, Dieppois ; de Pierre Franc, de Dunkerque ; du Portugais Barthélémy ; de Roc de Groninghe, en Frise ; du Hollandais David ; et surtout de l'Olonnais et de Michel le Basque. Ce que j'en ai lu me fait penser que ces histoires se prêtent à de belles couleurs et que l'imagination des gens d'esprit fait quelquefois la folle quand il s'agit de canonnades et d'abordages. Il est bien commode, pour celui qui écrit dans un cabinet, de mener des batailles sur mer et de faire des héros à la douzaine, sublimes et désintéressés. Mais la vérité est bien plus belle, du moins je le pense comme ça. Il est certain que les flibustiers sont pleins de zèle pour le pays et pour le service du Roi ; mais il est aussi certain qu'ils sont comme les autres hommes et qu'ils veulent avoir de l'argent. Ceux qui se laissent grappiller par les garces, et ceux qui ne cherchent qu'à se former un établissement, ont le même désir de harper des piastres et des livres. C'est pour cela, je pense, qu'ils s'embarquent et pas pour autre chose. Pour le reste, cela va bien à l'œil, et de loin, mais c'est pures menteries. Quand on raconte les belles histoires de Colomb, de Magellan et de tous ces gens-là,


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on dit qu'ils ont porté l'Evangile sur toute la terre, mais on ferait bien de dire aussi qu'ils sont partis pour trouver de l'or et des épices. C'est du moins mon sentiment, et je crois que les navigateurs de ce temps-là étaient tout pareils à nous autres corsaires, et qu'ils ne s'en allaient pas seulement pour faire plaisir au Pape... Cela n'enlève rien au mérite de la flibuste, car il est bien sûr que des gens comme le capitaine Lambert, le capitaine Daniel, et M. Bréart, notre chef, ont soutenu de rudes combats, qu'ils ont coulé plus d'Anglais, de Hollandais et d'Espagnols que tous les vaisseaux du Roi ne l'ont fait ensemble, et que la Couronne leur doit ces belles îles d'Amérique qu'ils ont défendues contre l'étranger. Voilà pourquoi nous faisions la guerre depuis trois ans, lorsque nous partîmes de la Martinique pour aller voir du côté de la terre ferme ce que pouvaient faire les Anglais et leurs pareils. Mais après deux jours de bon vent, nous fûmes poussés par la tempête jusqu'à l'île d'Avès, ce qui veut dire des Oiseaux, parce qu'elle est peuplée de grands-gosiers, de frégates et de flamants, et couverte en beaucoup d'endroits de guano. A part ces bêtes, elle est ordinairement déserte. Aussi fûmes-nous très étonnés de voir une troupe de gens sur le rivage, qui semblaient nous faire signe en agitant des étoffes. Le Capitaine fit


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aussitôt mettre en panne et tirer un coup de canon pour montrer à ces gens que nous étions sur nos gardes, car c'est une ruse familière à nos ennemis : ils cachent un fort parti des leurs dans les boqueteaux proches du rivage, appellent à leur aide, et l'on va donner dans l'embuscade. Comme ils continuaient à nous faire signe, M. Bréart fit descendre dans le canot autant d'hommes qu'il en put contenir, tous bien armés, et l'on se mit à nager vers la terre. J'étais du voyage, car je ne manque jamais à quitter le navire dès qu'il se peut, n'ayant jamais été un homme de mer. et plus habitué à manier la plume que les drisses. Je ne m'étendrai pas sur notre descente, car je ne veux que présenter les convives de notre boucan. Nous sûmes bientôt qu'un navire anglais s'était échoué là quinze jours plus tôt ; que le capitaine et le pilote s'étaient mis dans une chaloupe avec les meilleurs matelots, et avaient abandonné les passagers et le reste de l'équipage ; qu'ils avaient tout ce qu'il fallait pour vivre, mais qu'ils commençaient à désespérer de jamais sortir de cet îlot. On nous fit voir le bâtiment couché dans l'eau non loin du rivage. Il était neuf, percé pour trente-six pièces, et en avait actuellement vingtquatre. Ses perroquets et ses huniers intacts, il semblait ne pas avoir souffert. Mais en l'exami-


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nant de plus près, nous vîmes bien qu'on ne pourrait le relever. Toutefois, comme il était chargé d'indiennes, de voiles de Mousseline et de courtes-pointes de Masulipatan, nous décidâmes de transporter à notre bord ce que nous pourrions de la cargaison, après l'avoir fait sécher au soleil. Nous en étions à étendre les pièces d'étoffe sur le rivage, lorsqu'un nègre du vaisseau anglais vint trouver M. Bréart, et sur la promesse que celui-ci lui donna de la liberté, l'avertit que deux jeunes dames de considération s'étaient cachées dans un fourré pour sauver leur honneur. Il fit de leur beauté un éloge si pernicieux, avec des gestes si malhonnêtes, et des grimaces d'une telle indécence, que M. Bréart crut pouvoir lui casser la tête d'un coup de pistolet. Après quoi, le chapeau à la main, il se dirigea vers le taillis, et sans y pénétrer, supplia ces dames de s'en remettre à la discrétion d'un gentilhomme français, les assurant qu'elles seraient à son bord comme dans leur maison et servies par leurs propres esclaves. Elles se rendirent à tant de courtoisie et sortirent de leur asile avec un air de douce conquête qui ajoutait de l'agrément à leur beauté naturelle. C'était la femme et la belle-sœur du gouverneur anglais de la Barbade, et comme telles pourvues chacune de six ou sept esclaves, hommes et


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femmes, dont le nègre félon que M. Bréart avait puni. Elles le remercièrent vivement de son honnêteté et l'accompagnèrent sans plus d'hésitation, avec leur suite de serviteurs. Il faisait la conduite à l'une d'entre elles. Son premiermaître menait l'autre par la main. On avait déroulé de grandes pièces d'étoffe sur le sable et jusqu'au bord du flot. Les broderies scintillaient au soleil. C'était plaisir de voir ces deux belles personnes, avec leurs prétintailles et leur chapeau de cavalières, fouler sous leurs talons, comme un tapis de cérémonie, les plus beaux tissus des Indes Orientales, tandis que leurs gens et nos hommes poussaient des vivats et tiraient des coups de feu. Elles semblaient fort sensibles à cette galanterie ; elles s'avançaient en souriant, la main haut levée entre les doigts de leur servant. Je me rappelle que la plus jeune portait un chien barbet qui aboyait comme un furieux. M. Bréart les mit dans la chaloupe et les conduisit à son bord avec leurs esclaves, leurs coffres, et tout ce qu'elles avaient pu faire retirer du vaisseau échoué. Il les fit entrer dans sa propre chambre, les pria de se considérer chez elles et leur promit de les déposer au premier port neutre qu'on rencontrerait sans exiger d'autre rançon que le prix de leurs esclaves. Il les salua d'une longue révérence, mit un homme devant


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leur porte avec l'ordre de tirer sur les indiscrets, et revint à terre surveiller le travail de ses gens. On n'en fit guère ce jour-là. On avait enlevé du vaisseau anglais quelques pipes de madère, force cidre et bière en barriques, et tout le monde buvait sous l'ombre claire des boqueteaux. Les naufragés s'étaient mis de la fête. On jurait de ne plus se quitter : et de fait, plusieurs des Anglais firent désormais la course avec nous. Une dizaine d'hommes étaient allés chasser aux environs : quand l'un d'entre eux revenait avec une pièce de choix ou de beaux fruits, M. Bréart envoyait un mousse au navire les porter de sa part aux captives. Nous fûmes là quatre jours à rincer les étoffes dans l'eau douce et à les étendre au soleil. On descendit aussi une partie des canons et les ancres, que l'on transporta sur la Pomme-Couronnée. Nos prisonniers travaillaient avec nous de la meilleure grâce. On faisait d'ailleurs grande chère sur les provisions de leur bâtiment. Et quand nous remîmes à la voile, le 8 du mois d'août, nous étions les meilleurs amis du monde. Nos gens avaient pillé au vaisseau anglais tout ce qu'ils avaient pu de chapeaux, galons, perruques, rubans, dentelles et autres nippes précieuses. Rien n'était aussi plaisant que de les voir en castor bordé et plumet de couleur, une perruque, un galon or et soie au col d'une chemise


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grossière, avec un caleçon de toile rayée, sans justaucorps et les pieds nus. Ce n'est pas qu'ils n'eussent pu s'accommoder plus régulièrement : mais leur usage est de n'avoir d'autres habillements que dépareillés. J'en ai vu souvent dans les Iles aller par les rues avec un pourpoint galonné et un chapeau de cour, sans haut-dechausse, bas, ni souliers ; d'autres fois les souliers sans bas ou les bas sans souliers. Pendant six jours nous eûmes des calmes et de la pluie. Nos passagères firent prier M. Bréart de leur faire compagnie dans la chambre. Il se trouva qu'elles savaient pincer de la guitare et jouer aux échecs, deux choses que notre Capitaine aimait presque autant que la flibuste. Il avait une bonne voix de basse-contre et connaissait la plupart des airs que l'on chante aux Antilles, tant les créoles que les français. Mme Shepherd l'accompagnait sur la guitare. Elle était si bonne musicienne, et sa sœur jouait si bien aux échecs, que M. Bréart ne les quittait plus que la nuit ou lorsque les affaires du bord le réclamaient. Le 15, jour de la fête de la Sainte Vierge, vers les deux heures du soir, notre vigie qui était en sentinelle au haut du grand-mât nous signala deux navires dont l'un, qui était une caiche et lourdement chargé, semblait la prise de l'autre. Nous chassâmes sur le plus gros tout de suite,


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en préparant nos pièces à l'opposé de l'amure, car nous manœuvrions à lui prendre le vent pour être cachés par nos voiles. Il n'eut pas l'air de vouloir fuir, et du reste il n'aurait pas pu le faire sans abandonner sa prise. M. Bréart fit descendre les dames à fond de cale, où il y a moins de danger. Nous gagnions à vue d'œil sur l'ennemi et venions de passer à son vent, quand nous le vîmes hisser pavillon génois. Nous mîmes aussitôt pavillon portugais sans cesser de courir à lui. Il nous laissa venir à demi-portée de canon avant de nous envoyer une bordée qui fit quelques trous dans nos voiles. En même temps, il amena son faux pavillon et mit pavillon blanc, tandis que ses gens criaient : — Vive le Roi ! C'est alors seulement que nous reconnûmes la corvette du capitaine Lambert, notre bon ami. Nous répondîmes aussitôt par de vigoureux : Vive le Roi 1 et M. Bréart s'avança devant la grande voile en saluant de son chapeau. Il connaissait la valeur de M. Lambert et ne manquait jamais l'occasion de lui rendre hommage. Nos hommes s'amusaient beaucoup de la méprise,bien qu'elle eût failli leur coûter cher. A mesure que les deux navires s'approchaient l'un de l'autre, les matelots reconnaissaient de leurs amis et se souhaitaient le bonjour à plein gosier. Il y avait un grand tumulte de voix sur la mer.


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C'est M. Bréart, par déférence pour son aîné, qui descendit dans le canot, et je l'accompagnai jusqu'à la Capucine (c'était le nom de la corvette) pour prendre note des conventions. M. Lambert vint à la coupée et embrassa son ami en lui demandant pardon du dommage. Il traînait après lui cette caiche que nous avions vue dès le commencement de l'affaire et qu'il avait prise la veille, après un combat de trois heures. Il nous présenta le capitaine anglais, un certain M. Mouse, qui n'avait rien d'une souris, comme l'aurait fait croire son nom, étant fort lymphatique, avec de gros yeux bleus à fleur de tête. M. Lambert avait aussi comme passagers un gentilhomme français qu'il nous présenta comme tel mais sans nous dire son nom, et le fameux Père Anselme, de l'ordre des Frères Prêcheurs, un excellent homme plein de science et de jovialité, très libéral en ce qui concerne la religion, et le plus franc buveur que j'aie jamais vu. Il nous le prouva en nous menant boire dans la chambre, où nous trouvâmes une canevette pleine de flacons de diverses grandeurs mais pareillement débouchés. En vérité, je crois bien que le Père Anselme avait le commandement du navire en tout ce qui n'était point la manœuvre et le combat. Il fit si bien qu'il persuada nos capitaines de naviguer de conserve jusqu'à Saint-Thomas,


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avec escale dans une île giboyeuse pour célébrer par un festin la fête de Sa Majesté. M. Bréart objecta qu'il avait à son bord deux dames anglaises et qu'il leur avait promis de les mener au port neutre le plus proche. Mais le Père Anselme déclara qu'il en faisait son affaire, et pour commencer, revint avec nous dans le canot, les poches remplies de menus présents dont il sut si bien faire usage, avec le condiment de sa gaîté, que nos captives, je crois bien, n'avaient plus du tout envie de regagner la Barbade. Il se fit du reste (comme il disait, ayant voyagé en Italie) leur cicisbeo, et jusqu'à la prochaine escale ne quitta plus ni la PommeCouronnée ni ses prisonnières. Ce joyeux trio ne tarda guère à prendre l'intendance des cuisines, et je pense que jamais équipage ne fut nourri par d'aussi habiles maîtres-queux. Le Père Anselme excellait à certains ragoûts que lui avaient appris les Caraïbes. Mme Shepherd savait comme personne cuire une poitrine de bœuf d'Irlande et préparer des boudins de tortues dont nous avions plusieurs dans l'entrepont. Le Père avait expulsé de leur domaine le cuisinier du bord et celui de ces dames. Un bonnet sur la tête, un tablier autour des reins, il faisait mitonner ses sauces en chantant des psaumes plus ou moins longs, ce qui lui tenait lieu d'horloge.


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Nous avions mis le cap sur l'Ile-à-Crabes, qui est boisée, de bonne chasse, presque toujours déserte, et le plus propre, nous semblait-il, pour servir de cadre à notre festin. La Capucine allait de l'avant, avec la prise en ouache, tant elle était mauvaise voilière et surchargée. Pour leur laisser de l'avance, nous en étions réduits à tirer des bordées matin et soir. Nous désespérions d'arriver de ce train à notre but, au moins avant la fête du Roi, lorsque, le 23, au coucher du soleil, nous reconnûmes les montagnes de l'île, et le lendemain, vers midi, nous jetions l'ancre dans une anse, fond de sable blanc, si près de la falaise que la Pomme-Couronnée se trouvait à l'ombre des arbres et touchait les branches du bout de ses perroquets. Nous avions décidé de faire au milieu de la forêt un boucan de cochon, et le jour même nous débarquâmes le charpentier, avec une trentaine de nègres, pour édifier l'ajoupa. On appelle ainsi une grande case faite de branchages et couverte de feuilles de balisier, qui est le refuge des convives en cas de pluie. A l'aube du 25, nos deux navires et notre prise, les équipages sur les gaillards, tirèrent chacun neuf coups de canon, salués chaque fois du grand cri de tout notre monde : — Vive le Roi ! Nous remarquâmes avec la plus grande satis-


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faction que M. Mouse se découvrait à chaque vivat et que nos dames avaient des pleurs sur les joues. Tant est puissante sur les esprits la gloire de notre Monarque, qu'elle puisse animer les voix au fond des Océans et tirer des larmes d'amour à ses ennemis mêmes. La mer était si calme qu'elle reflétait les navires, la tête en bas, avec toutes leurs vergues et toutes leurs manœuvres, et que le grand pavillon de France, à la gaule d'enseigne, semblait élever du fond des eaux son double champ semé de lis d'or. Les montagnes nous renvoyaient encore l'écho de notre canonnade que le Père Anselme se laissait glisser dans le canot, menant après lui quelques nègres esclaves, plusieurs barils et un grand nombre de bouteilles dans des paniers. Nous l'avions élu maître du boucan. Il se rendait à son premier devoir qui est de mettre le vin à rafraîchir dans l'eau d'un ruisseau. Nous le suivîmes dès que le canot nous eut rejoints, tous armés d'un fusil et d'un grand couteau, avec la cougourde en bandoulière. Nous pouvions être une vingtaine : nos prisonnières, les capitaines des trois navires, le gentilhomme inconnu, la plupart de nos officiers, les chirurgiens, les maîtres armuriers, calfats, canonniers, etc. Chacun avait sa suite d'esclaves, nègres et négresses en habit de fête, et jacassant comme


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des aras. Nous étions tous de joyeuse humeur. M. Bréart chantait à tue-tête en tirant des coups de fusil pour faire aboyer le barbet. Quelques nuages reposaient au flanc des mornes ; mais dès que le soleil se fut levé au-dessus des montagnes, ils se perdirent en fine vapeur au fond du ciel. Nous gravissions lentement la piste ouverte à travers bois par le charpentier et ses hommes, et nous ne nous lassions pas d'admirer l'extraordinaire végétation de cette île, qui n'est que fleurs en grappes, fruits en régimes et profondes verdures. Vers sept heures, nous retrouvâmes le Père Anselme en plein feu de l'action. Il avait retroussé jusqu'aux genoux sa robe de drap blanc, relevé ses manches jusqu'aux coudes et mis sa calotte dans son capuchon. Aidé par cinq ou six nègres des plus adroits, il édifiait le gril de branches qu'on appelle barbacoa : c'est un assemblage de fourches et de traverses amarrées avec des lianes, sur lequel on place le cochon sauvage ou marron que l'on veut rôtir. Le lieu du festin était choisi à merveille. Qu'on imagine une sorte de clairière en terrasse toute couverte par les arbres qui l'environnaient. Des écheveaux de lianes chargées d'orchidées, de lourdes masses de fleurs et de feuilles géantes, des faisceaux et des gerbes de palmes, formaient un décor d'une pompe naturelle, comme si la forêt se fût ornée de festons et drapée de cour-


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tines. Du côté de la mer, le charpentier avait fait abattre quelques arbres, et l'on découvrait dans un plein-cintre de verdure la rade blanche et verte, avec les navires à l'ancre sous les branches. Pendant que les dames s'installaient sous l'ajoupa et que les plus indolents restaient à préparer les broches de bois qui servent de fourchettes, les chasseurs se dispersèrent dans la forêt qui fut bientôt remplie de cris et de coups de feu. C'est à M. Mouse qu'échut l'honneur de rapporter, le premier, un superbe cochon marron que le Père Anselme fit ouvrir et vider selon les règles boucanières. On coucha la bête sur le gril, le ventre en l'air, les pattes maintenues écartées par des bâtons afin que la chaleur du feu ne le refermât point. Ensuite le Père Anselme versa dans le ventre ouvert le jus de vingt-quatre citrons, deux bouteilles de vin blanc et une bouillie faite de piment écrasé, de poivre et de lait de coco. Après quoi les nègres apportèrent dans des pelles de bois force charbons en braise qu'ils entassèrent sous le gril, de manière à ce que le cochon s'attendrît lentement dans sa peau. C'était plaisir de voir le maître du boucan officier autour du brasier, une brochette à la main, dont il piquait de temps en temps la viande sans percer la peau, de peur que la sauce ne s'écoulât dans le foyer. Nos dames, pendant ce


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temps, dressaient la table à la façon boucanière, c'est-à-dire qu'elles étalaient sur la terre même des feuilles de balisier, de fougère et de cachibou, avec d'autres feuilles de cachibou comme assiettes. Chaque convive avait en outre deux fourchettes de bois, une serviette de bananier, et sa moitié de calebasse ou couï pour boire. Après quatre ou cinq heures, le Père annonça que le boucan allait être prêt. Tous les invités qui se trouvaient dans la clairière firent une décharge générale de leurs fusils pour rappeler les chasseurs. A mesure qu'ils arrivaient, on plumait grives, perroquets, diables, perriques et perdrix qu'ils rapportaient, et d'après la grandeur de la bête, on la jetait dans le ventre béant et fumant du cochon, qui servait ainsi de marmite, ou bien on la passait dans une broche de bois qu'on plantait dans le sol devant le feu. Tous les convives étant présents, l'on s'assit par terre autour de la table, les fusils près de soi, et chacun tira son couteau pour découper les viandes. Le hasard avait bien servi M. Bréart, qui se trouvait entre les dames, et aussi le Père Anselme qui voisinait avec la sœur de Mme Shepherd. Quand il eut dit le Benedicite, il prononça la formule d'usage : — Messieurs, le boucan est ouvert. Puis levant sa calebasse pleine de vin, aussi CORSAIRES


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haut que le pouvait sa petite et grasse personne : — Messieurs, je bois à notre Roi bien-aimé ! — Vive le Roi ! cria par trois fois l'assemblée. Les nègres et les négresses qui ne servaient point à table s'étaient retirés dans le fond de la clairière et menaient grand tapage à leur habitude. Ils avaient mis leurs plus beaux habits, et l'on sait combien cette race est appliquée dans ses parures. Ce n'était, pour les femmes, que jupes de cotonnade bien blanches, corsets à petites basques, coiffures à dentelles et rubans ; et chez les hommes, candales de couleur, chemises de toile fine, pourpoints à broderies. Quelques-uns avaient apporté leur bayou, cette étrange guitare à tambour de parchemin, qui rend des sons si mélancoliques. Comme c'est l'office du maître de cérémonie, le Père Anselme s'était avancé solennellement vers le cochon qui achevait de rôtir. Quelques nègres l'entouraient, tenant dans leurs mains ouvertes des assiettes de balisier. On mit la sauce dans un couï vaste comme un potiron, et le gibier ailé fut porté aux convives comme service d'entrée, avec force vins de France, de Piémont, de Madère et des Canaries, plus frais que s'ils eussent été à la neige. Chacun de nous et chacun des nègres eut pour le moins deux ou trois volatiles, ce qui nous ouvrit l'appétit et


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nous fit bien boire à cause du piment. Ensuite, avec la souplesse d'un virtuose en ces matières, le chef du boucan se mit à découper la chair du cochon sans attaquer la peau, car il est de règle que la couenne demeure intacte au-dessus du foyer. Les morceaux étaient à mesure offerts aux dames, aux capitaines et aux autres convives. Et l'on commença de dévorer cette viande succulente avec une faim de gens levés à l'aube et qui avaient couru la montagne tout le matin. Le Père s'étant remis à table, chacun de nous, dans l'ordre hiérarchique, continua le service du découpage : M. Lambert, le premier, ensuite le capitaine anglais, M. Bréart, les hauturiers, etc. Ils s'en acquittèrent à merveille, comme de vieux boucaniers qu'ils étaient, ayant combattu dans leurs vingt ans parmi les derniers Frèresde-la-Côte. Mais l'appétit des convives allait plus vite que le couteau des écuyers tranchants, et bien que le cochon fût des plus gros, on se serait vu en peine de nourrir les nègres à leur faim s'ils n'avaient eu la précaution de rôtir à leur usage deux ou trois cabris. Pendant ce temps notre chef ne restait pas inactif. Tout en mangeant bien fort et buvant de même, il avait l'œil sur chaque convive, afin de le rappeler si c'était nécessaire à la bienséance d'un boucan. Il est en effet de règle qu'on n'y boive point à petites gorgées, et si l'un d'entre


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eux se montre timide, le maître du festin le condamne à vider d'un seul coup un grand couï de vin, ce qui représente une pinte, mesure de Paris. Ce châtiment n'étant pas applicable aux dames, à cause de la retenue de leur sexe, il ne se trouva personne qui se mît dans le cas de vider le grand couï, une pareille émulation nous poussant tous à en vider un grand nombre de petits. On peut croire après cela que la plus franche gaîté régnait autour de la table. Ce n'était que paradoxes, jeux d'esprit, propos de beuveries, anecdotes truculentes, bouts de refrains, discours sans exorde ni péroraison. On regardait du coin de l'œil Mme Shepherd se laisser aller peu à peu contre l'épaule de M. Bréart. Le capitaine Lambert et M. Mouse fraternisaient tendrement comme s'ils ne s'étaient jamais combattus. Pour moi, j'avais peine, je l'avoue, à garder toute ma tête, comme c'est le devoir d'un Ecrivain de bord, et j'en étais quelquefois réduit, lorsque le maître du boucan regardait ailleurs, à vider ma coupe sur le sol. Le repas terminé, quatre nègres présentèrent de grandes corbeilles remplies de goyaves blanches et rouges, de bananes rôties, de figues longues et de cannes à sucer. On apporta du tafia, du sang-gris et de la limonade à l'anglaise. Le Père Anselme fit circuler une gibecière en cuir de senteur pleine de cigales de tabac. Puis


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l'on donna congé aux nègres domestiques qui s'en furent au fond de la clairière festoyer avec leurs pareils : l'heure était venue des caquets, des propos imprudents, et les maîtres se doivent de garder leur personnage. — Je suis parti, racontait M. Bréart, comme agent de Messieurs Maurellet, de Saint-Malo, et le pire ennemi des flibustiers, que je confondais, comme tant d'autres, avec les forbans. Ces criminels, toujours à l'affût, en paix comme en guerre, sans distinction d'amis ou d'ennemis, ne faisaient pour moi qu'un seul corps avec l'honnête et glorieuse flibuste dont nous sommes tous, messieurs, qui ne se bat qu'en temps de guerre et seulement contre les ennemis du Roi. Je regardais comme des pillards des mers cet admirable Pierre de Dieppe qui fit couler sa barque en abordant le galion espagnol afin qu'il n'y eut pas d'autre secours que la victoire ; ce Michel qui prit la Marguerite sous les canons de Porto-Bello ; et tant d'autres que vous connaissez tous. Bien plus, je me proposais de les combattre et j'avais assez d'orgueil pour rêver, comme le fit jadis Jules César, de purger l'Océan de ces prétendus pirates. La belle captive le regardait avec un air de tendre reproche. Il vida son couï et reprit en riant : — Deux mois après mon arrivée aux Iles,


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j'avais abandonné Messieurs Maurellet, et je servais le capitaine Vosselaert, un Ostendais, qu'on appelait aussi Le Flamand. C'est lui qui m'a donné la grande leçon de courage et de persé vérance ; c'est avec lui, sur la Grimace, que j'ai appris mon métier de corsaire au service du Roi ; c'est avec lui que nous avons abordé la PommeCouronnée, qui se nommait alors l'Empenachado ; et c'est après sa mort glorieuse que j'ai pris le commandement de son navire. — Pour moi, dit à son tour le capitaine Lambert, je crois bien que ma mère — Dieu ait son âme au paradis — avait du lait de flibustière et qu'on m'a bercé des Filles de Bayonne... et autres chansons de cabestan, car j'ai toujours vu le ciel à travers les agrès, et la mer par l'embrasure des sabords. Je ne pense pas qu'il y ait de vie plus noble que celle mobile et hasardeuse d'un navire au large ; et je suis bien sûr qu'il n'y a pas d'autre fin pour un homme comme moi qu'un bon coup de pistolet dans un abordage. — Je vous le souhaite, fit avec flegme M. Mouse, et je sais que vous faites tout ce que vous devez pour cela, sans quoi vous ne m'auriez pas pris. -— C'est un bonheur pour moi, reprit M. Lambert en l'embrassant. Il fallait à cette fête un gentilhomme anglais plein de politesse, pour


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nous montrer que la flibuste est magnifique en toutes nations. — J'en suis assurée, dit Mme Shepherd, appuyée à l'épaule de notre capitaine. Je vois qu'on vous avait beaucoup calomniés auprès de moi, messieurs, et qu'il n'y a parmi vous que de fort gens de bien, excellents compagnons et respectueux de l'honneur des dames autant qu'elles le souhaitent. Ma sœur et moi prendrons plaisir à en témoigner lorsque nous serons, mon Dieu ! rentrées à la Barbade. Je ne doute point qu'à vous connaître mieux, notre sympathie ne se fût affirmée davantage. Tout ce que j'apprends de votre existence depuis que je suis avec vous me fait songer qu'il y a chez chacun de vous plusieurs hommes dont chacun vaut d'être estimé. C'est le courage, la gaîté, l'ardeur, la volonté et même, je pense, la tendresse. Mais les jours de notre amitié sont comptés... — Hélas, madame ! firent ensemble M. Bréart et le Père Anselme. — Eh bien, messieurs, puisque nous voilà réunis ce jour de fête autour de la table de balisier, laissez-moi vous faire une requête qui me donne l'occasion de vous connaître mieux encore. Voici. Je voudrais que chacun de vous nous racontât la plus belle aventure qu'il ait connue lui-même ou entendu raconter par des flibustiers... Il y eut un grand bruit de voix, de rires et


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d'applaudissements, d'autant plus que Mme Shepherd ajoutait que le meilleur récit aurait sa récompense. — C'est donc un décret, madame, s'écria le Père Anselme, et nous sommes vos très humbles serviteurs. Je dois dire cependant qu'en ces sortes d'assauts, la loi du boucan exige que l'ordre des jouteurs soit fixé par le sort, et qu'en outre, l'arbitre n'ait pas d'inclination... Il souriait dans sa bonne graisse. Mme Shepherd, pour cacher le rouge qui lui montait aux joues, cherchait des brins d'herbe de diverses longueurs qu'elle mit entre ses paumes. Elle fit alors le tour de la table en les présentant au Père, aux capitaines et aux autres convives. Ce fut M. Magloire, notre maître-canonnier, qui tira la plus longue. Il y eut de grands éclats de rire, car c'était un conteur un peu gaillard, fort en gueule comme ses pièces de huit, plus heureux dans le combat que sur le théâtre, hérissé comme la brosse d'un écouvillon. Qu'on se figure un petit homme ramassé dans ses muscles, avec un front de bélier et une moustache entêtée. Il prit son parti sans balancer, comme il faisait dans la sainte-barbe ou le franc-tillac ; et tandis que l'on passait de main en main la gibecière aux cigales et que le Père Anselme remplissait les couïs, il mit la tête dans les épaules et fonça brusquement :


II LA BATAILLE AU TRESOR

— C'est l'affaire de Port-Riche... Elle est connue de bien des gens, car tous ceux qui accompagnaient le capitaine Daniel l'ont racontée à droite et à gauche. Mais ils l'ont racontée à leur manière, et l'on sait que les marins voient souvent les choses plus loin que la vérité. Moi, je tiens l'histoire de Daniel luimême, qui m'en a fait le récit chez la Célina, au temps où nous nous partagions ses tétons sans nous faire la guerre pour si peu de chose. C'est manière de dire. Et quand Daniel, en racontant, avait l'air de s'en aller dans le rêve, je le ramenais d'un seul mot sur la coursive. Aussi je peux dire que je connais l'affaire comme elle s'est passée. Et si quelqu'un de vous en connaît une autre version, il peut être sûr qu'elle est mauvaise. Il faut savoir que les Espagnols, qui ne sont guère accommodants sur la contrebande, ne le sont plus du tout lorsqu'il s'agit de l'argent en


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barres ou en piastres. C'est un article sur lequel je défie quiconque, fût-ce le Pape lui-même, de leur faire entendre raison autrement que par la force. Mais il faut pour cela du courage et de bons canons bien fournis. Quand ils sont les plus forts, il ne faut que cent piastres ou deux barres d'argent trouvées dans un bâtiment pour le faire confisquer, lui et sa cargaison, parce que ces noirauds prétendent toujours que cet argent n'a pas payé les droits du Prince. Or, mes amis, Daniel, qui mettait un point d'honneur à ne payer des droits qu'au roi de France, avait chargé pendant quelques nuits, dans la rade de Port-Riche, tant d'argent en barres et en piastres qu'il en avait lesté sa barque, au lieu de fonte et de cailloux. C'était la Caroline, de vingt canons de dix livres de balle, légère comme un marsouin et plus vite qu'un albatros. Il est probable que s'il s'était entendu avec les douaniers, en leur laissant un centième de sa charge, comme c'est l'usage dans le pays, ces messieurs l'auraient très bien laissé passer. Mais c'était un homme de Coutances, en Normandie, et comme on dit des gens de ce pays-là, un sorcuidé, ou glorieux : il ne voulait rien faire qu'à sa tête, et le Diable ne l'aurait pas fait changer. Aussi les douaniers avaient-ils prévenu la marine. Les Espagnols amenèrent deux galions


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pour empêcher le sieur Daniel de filer avec son argent. Ils mirent dans les deux vaisseaux autant de monde qu'ils en purent tenir, et se croyant alors en état de faire les maîtres, ils voulurent visiter la Caroline. Vous pensez bien qu'il reçut à coups de fusil les émissaires, et pour dernière réponse, il coupa ses ancres, déploya ses voiles dans toute leur étendue, et envoya aux publicains une première bordée qui leur tua trois ou quatre hommes en moins de rien. Puis il fila droit vers le goulet, avec l'idée de passer quand même ou de se faire sauter s'il était vaincu. Les deux galions se mirent au vent et commencèrent à tirer de leurs quatre-vingts canons. Daniel, qui les connaissait bien, ne donnait pas en bordée : il savait que les Espagnols se cachent pendant qu'on leur tire dessus et reparaissent dans le temps qu'on recharge les pièces. Il faisait donc tirer sabord après sabord, avec un maître allant de canon en canon pour faire le pointage, de manière que les Espagnols n'avaient pas un moment de repos et recevaient toujours quelque boulet qui faisait bien du vacarme et du dégât. Il y avait aussi quarante-cinq hommes à la mousqueterie, qui avaient devant eux des piles de fusils tout chargés, et qui faisaient un feu continuel pour couper les commandes et tuer autant de monde qu'ils le pouvaient.


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Tous étaient gabionnés par prudence, n'étant pas trop de gens pour soutenir un combat qui devait être long, puisqu'il fallait aller jusqu'à la haute mer. Ce fut sagesse, car les batteries des forts se mirent de la fête, et les boulets pleuvaient autour de la Caroline, sans lui faire grand mal, parce qu'elle filait grand-largue et allait plus vite que l'œil des canonniers. On s'imagine que Daniel répondait généreusement à tous ces hommes de bien ligués contre lui. La Caroline crachait comme une soufrière. Les servants étaient noirs de poudre et luisants de sueur. Il y avait bien trente nègres occupés seulement à monter les boulets du magasin et à les entasser dans les caissons. Sans mentir, la barque avait l'air d'un cheval qui écume et qui pète. C'était merveille de la voir éviter les bordées ! Un beau spectacle, mes amis ! Les gens de Port-Riche, qui aiment ce genre de divertissement, s'étaient installés sur les remparts, avec des bouteilles et des provisions, pour ne rien perdre de la cérémonie. A la fin, la Caroline approchait du goulet, et le capitaine faisait monter les grenadiers dans les haubans pour jeter fer et feu si l'on cherchait à l'aborder, quand on vint lui dire que les boulets commençaient à manquer. Il pensa se désespérer en entendant cette nouvelle, mais voyant l'ennemi fort désemparé, avec


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les voiles en pantenne et plusieurs vergues rompues, il releva la tête et résolut de passer tout de même, et sans cesser la canonnade. Vous vous demandez comment il fit, n'ayant plus ni boulets ni balles. Mais c'est en cela qu'on reconnaît un homme décidé. Car, tirant maintenant de toutes ses pièces à la fois, il arrosa les Espagnols de la plus étrange mitraille qu'on eût vue jusqu'alors dans les Iles, et je crois bien, dans le monde entier. Il fit apporter près de chaque sabord des barils de piastres et des barres d'argent de sa cargaison. Les canonniers, puisant à pleines pelles, bourraient leurs pièces de ces écus tout reluisants et envoyaient l'effigie du prince porter la mort parmi ses sujets. Les lingots pareillement allaient de la danse : ils vous crevaient les coques et vous emportaient bras et jambes avec un train bien somptueux, ce qui faisait rire aux larmes les gens de la Caroline. Jamais, depuis que la flibuste porte le drapeau blanc sous les tropiques, on n'avait vu combat de monnaie ; et je crois bien que l'étonnement des Espagnols à voir jaillir pareille mitraille fut ce qui permit à Daniel de passer le goulet en fanfare. Notez que les gens de Port-Riche, pour s'être montrés trop curieux, emportèrent leur provision d'écus dans les fesses et ailleurs, ce qui les fit se guérir de la souffrance par l'avarice, car


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de vie d'homme ces négociants n'avaient reçu de bien liquide d'une manière aussi prompte et aussi imprévue. Bref, pour tout dire, Daniel passa avec les deux tiers de sa cargaison et la vie sauve pour lui et la plupart des siens : c'est qu'on les eût pendus comme des forbans si les galions les avaient pu prendre. Ils ne les prirent point et s'en consolèrent comme ils purent, car l'on trouva dans les œuvres mortes cent trente-trois livres de lingots, et quinze cent soixante-dix-sept piastres de bon aloi, sans compter ce que les chirurgiens tirèrent de leurs patients.


III LA PATATE Nous en étions à rire et à commenter bruyamment la déconvenue de l'Espagnol, lorsque nous entendîmes les bayous des nègres résonner d'un seul coup. Ils jouaient sur un mouvement vif, bien marqué, frappant quelquefois du bout des ongles la peau tendue de leur instrument. Puis un grand nègre sortit du groupe au milieu des applaudissements de ses pareils. Il portait sur des caleçons de toile blanche une candale de satin vert : c'est une sorte de jupon plissé par le haut et qui descend jusqu'aux genoux ; par làdessus une chemise bouffante et un petit pourpoint sans basques orné de boutons d'argent et de pierres de couleur. Il nous fit une longue révérence et, d'une voix aigre et haute, se mit à chanter l'éloge ironique de la patate :


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LES CORSAIRES DU ROI Et tant patat'-là cuit' C'est nannan li-i C'est nanan li

Il faut savoir que ce fruit de la terre — inconnu, je crois, en Europe et même en France — est presque la seule chose que l'on donne à manger aux nègres de nos îles. On les conduit dès le matin dans la plantation, et chacun fouille le sol jusqu'à ce qu'il ait trouvé la provision de la journée. Ils mangent la patate de toutes manières : bouillie, rôtie, avec ou sans la peau, écrasée au mortier, ou encore assaisonnée de pimentade ou de jus d'orange. Elle leur tient lieu de pain, d'entrée, de viande et de dessert. C'est au surplus un fruit très excellent, dont le goût rappelle celui de la châtaigne ou des culs d'artichauts. Comme elle se développe dans le sol, on l'appelle aussi: pomme de terre. Sa chair est si délicieuse que l'on voit des gens qui sont rentrés en France retourner à l'Amérique exprès pour en manger. Malheureusement, l'usage exclusif qu'en font les nègres les a conduits à cette satiété que nous trouvons par ailleurs entre les gens mariés. On peut donc penser que nos esclaves trouvaient la chanson fort plaisante, battaient des mains en cadence et reprenaient le refrain à s'en faire perdre le souffle :


LA PATATE

41 Et tant patat'-là cuit' C'est nanan li-i C'est nanan li

Ensuite, d'une voix basse et bourdonnante : Tant mêm' li dans chaudièr' Tant mêm' li dans la cend' Tant mêm' li dans du feu C'est nanan li-i C'est nanan li

C'était si drôle, si plein de conviction bouffonne, que nous ne pûmes nous tenir de célébrer nous aussi la patate et ses vertus : Et tant patat'-là cuit' C'est nanan li-i C'est nanan li Tant mêm' li tout grillé Tant mêm' li tout brîlé Tant mêm' li jist' charbon C'est nanan li-i C'est nanan li.

Et nous aurions chanté longtemps, couïs en main, au milieu de ce beau décor de palmes, avec tant de parfaits amis et les plus agréables des dames, si le moment n'était venu d'écouter à son tour M. Valernod. C'était le chirurgien de la Capucine, un NorCORSAIRES

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mand de Valognes, grand faiseur d'anecdotes, fort habile en son art, le meilleur homme du monde pour rajuster un crâne fendu ou trancher une cuisse par le milieu. On ne pouvait mourir plus tranquillement qu'entre ses mains, et l'on courait même la chance de guérir sans latin, car il ignorait jusqu'à rosa, la rose. En revanche, il connaissait la petite histoire de toutes les familles des Iles, avec le mélange des rotures et des blasons, tous les hasards de la chronique insolente. Aussi fûmes-nous tout oreilles et bouches béantes quand il commença.


IV MADAME ROCHE ET SON MARI — L'histoire que je vais vous raconter est déjà vieille, puisqu'aussi bien voici près de quarante ans qu'elle s'est passée, au temps où M. Colbert faisait du Roi ce qu'il voulait. Mon père avait été l'ami de M. Roche : ils avaient ensemble fait la course contre les Anglais, ils avaient ensuite commencé le sucre et l'eau-de-vie alors que bien peu de gens s'en mêlaient. Et c'est de mon père que je tiens le conte. On se battait depuis longtemps contre les troupes du Roi. Les habitants de la Cabesterre n'avaient pas voulu se soumettre à Messieurs de la Compagnie auxquels la finance et les maltôtiers venaient de vendre la Martinique. C'était une guerre d'escarmouches. On sortait du bois, on s'entretuait quelques hommes ou quelques bêtes, et l'on rentrait dans le taillis


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jusqu'à la prochaine négligence. Mais la troupe recevait du renfort, et peu à peu les insurgés reculaient dans la montagne. Finalement, ils furent quelque deux cents, avec autant de leurs nègres, répandus sur les pentes de la montagne Pelée dont ils connaissaient les moindres ravines ; et de ces tranchées naturelles, ils faisaient le coup de feu sans qu'on vît autre chose qu'un peu de fumée dans un creux de roche. Les femmes et les enfants étaient demeurés à la Cabesterre : ils attendaient sans impatience que cette histoire prît fin. De temps en temps, au milieu de la nuit, on frappait à la porte de petits coups nettement espacés : c'était un mari qui venait aux provisions. Il embrassait les enfants sans les réveiller, faisait l'amour à sa femme et repartait avant le jour, chargé de tout ce que la montagne ne pouvait lui fournir. De cette façon l'affaire pouvait durer dix ans, et Messieurs de la Compagnie y trouveraient la ruine avant cela. Ils firent donc marché d'un nouveau régiment, jetèrent tout ce monde dans l'aventure et l'on peut dire qu'il y eut du massacre dans la montagne, surtout parmi les gens du Roi. C'est alors que Madame Roche, de la paroisse du Macouba, vit revenir son nègre Nicomède et apprit que M. Roche avait été tué dans son repaire. Le nègre avait traîné le cadavre sous le couvert d'un guanabo afin de le retrouver si


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l'on pouvait aller jusque-là. C'était un voyage si difficile qu'il n'avait pu songer à rapporter le corps, d'autant que M. Roche était fort gros. De plus, il fallait gravir des pentes si abruptes et passer par des corniches si étroites, qu'il n'était pas possible de les franchir avec un homme mort sur les épaules, sans danger de perdre l'équilibre et de se casser les reins. Il faut savoir que Mme Roche était de Dieppe, en Normandie, où l'on est soudain dans ses entreprises et têtu comme cent béliers. C'est pour cela que les gens de Dieppe ont fait tant de belles choses dans la grande flibuste, conquis toute la mer française à travers le monde, et trouvé l'Amérique avant Christophe Colomb. Elle résolut d'aller chercher son mari sous le guanabo et de le ramener au Macouba pour l'enterrer avec dévotion. Nicomède eut beau lui remontrer que le passage était impraticable et M. Roche trop pesant, elle ne voulut pas entendre raison ; et pour transporter le cadavre, puisqu'aussi bien son mari devait peser dans les deux cents livres, elle prit avec elle Pancrace, une espèce d'Hercule noir qui faisait tourner à lui seul le moulin de la sucrerie. Ils partirent donc tous les trois, Nicomède conduisant sa maîtresse et Pancrace. M. de Chavagnac, qui commandait les troupes de la Compagnie, leur donna un sauf-conduit pour


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ramener le corps s'ils le pouvaient. Pour Mme Roche c'était l'évidence même, puisqu'elle en avait résolu ainsi. Mais le chemin qu'il fallut suivre lui montra bientôt qu'il n'est pas commode de célébrer des funérailles sur des corniches de dix pouces, avec une muraille à gauche et un précipice à droite, et qu'il n'est pas plus facile de faire descendre un trépassé de deux cents livres par des gradins taillés dans la pierre franche. Elle s'obstinait cependant et s'engageait sans broncher, avec ses hauts talons et ses jupes larges, dans des endroits où les deux nègres ne passaient qu'en tremblant. Il faut croire que l'entêtement des femmes leur donne les ailes du diable et des doigts de pied de singe, car Mme Roche parvint sur la terrasse où son mari gisait sous les branches du guanabo. Les oiseaux l'avaient découvert et commençaient à lui manger la figure. Il avait les deux bras le long du corps et les deux jambes bien droites, comme s'il attendait qu'on l'emport��t. Mme Roche le regarda pendant plus de cinq minutes, les yeux tout plissés et la bouche de travers, sans cesser de déchirer son mouchoir avec les dents. Puis elle se mit à hoqueter, sans doute pour avoir respiré trop fort en montant. Nicomède lui offrit sa gourde qui était pleine de tafia. Elle but trois ou quatre grands coups, mais ne put se débarrasser de son hoquet. A chaque


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instant l'air lui remontait à la gorge en lui secouant les épaules. C'est ainsi qu'elle suivit les deux nègres qui commençaient à descendre le corps de M. Roche. Ils lui avaient passé une corde sous les aisselles et attaché les poignets contre les hanches afin que le poids du corps ne relevât point les bras : et ils le laissaient glisser devant eux en lâchant la corde à petits coups jusqu'à ce qu'il touchât du bout de ses bottes la plate-forme au-dessous. Pendant qu'il attendait, tout droit contre la muraille, les deux nègres descendaient à sa suite, et Mme Roche après eux, en leur criant de regarder ailleurs que sous ses jupes. Puis l'on reprenait la manœuvre jusqu'au palier suivant. Tout alla bien tant qu'on n'atteignit pas les corniches. Dès la première, il parut certain qu'on ne passerait jamais le trépassé. Il fallait marcher de côté, les épaules contre la muraille : on ne pouvait donc ni le porter ni le traîner après soi. En dépit de l'évidence, Mme Roche s'obstinait. Les deux nègres s'étaient jetés à ses genoux et la suppliaient de leur conserver la vie. Elle baissait le front, contractait la bouche et disait entre deux hoquets : — Je ne peux pas... je ne peux pas... De fait, elle ne pouvait pas abandonner le cadavre, d'abord parce que les oiseaux l'auraient


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dévoré, ensuite parce qu'elle était de Dieppe, en Normandie, et qu'elle en avait décidé autrement. C'est ce qui la conduisit à une résolution de sa manière. Elle donna l'ordre à Pancrace de tailler le corps aux jointures, en six quartiers ; les jambes, les bras, le tronc et la tête. Ce que fit l'Hercule, aussi pâle que peut l'être un noir. Cela se passait sur une plate-forme moins large qu'une dunette. Le nègre, tremblant de tous ses membres, mit plus d'une heure à sa besogne de boucher. On n'entendait que le crissement du couteau sur les os, et les hoquets de Mme Roche. Elle avait pris la calebasse de Nicomède, et pour se donner du courage, buvait de temps en temps un coup d'eau-de-vie. Ensuite, chacun prit sa part du cadavre. Nicomède avait fait un paquet des jambes et des bras et les équilibrait sur son crâne, comme une botte de cannes. Pancrace portait le tronc de la même manière ; et Mme Roche, la tête, qu'elle avait mise dans son fichu noué par les quatre coins. C'est ainsi qu'ils descendirent jusqu'à la Cabesterre, en risquant plus de vingt fois de se rompre le col. à cause de leur fardeau ; d'autant plus que la veuve, avec tout le tafia qu'elle avait bu, titubait étrangement. Mais il y a un dieu pour les buveurs, et l'inconscience du danger la fit passer, avec sa tête, par les endroits les plus


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difficiles. Les deux nègres, sous leur charge, priaient de terreur. Mais le plus beau, ce fut quand ils traversèrent les troupes du Roi. On peut croire que pas un soldat ne voulut manquer pareil spectacle. M. de Chavagnac lui-même accourut en diligence pour admirer le cortège. Et l'on se tenait les côtes de rire à voir cette femme saoule et les deux nègres pleurnichards, portant chacun sa portion du bonhomme. Vers le soir seulement ils rentrèrent au Macouba. L'on rétablit M. Roche le plus honnêtement qu'il se put dans un lit tout blanc, avec un crucifix sur le tronc. Toutes les femmes des environs sanglotaient autour de Mme Roche. Elle continuait à avoir le hoquet, et pour le faire passer, elle buvait de grands verres d'eau.


V MUSIQUE Il y eut un long silence autour de la table de balisier, et l'on sentit bien, à l'air de Mme Shepherd, que M. Valernod n'aurait pas le prix. Heureusement, les nègres faisaient grand tapage. Ils imitaient en se frappant du plat de la main sur les cuisses la mesure pressée de ce petit tambour qu'ils nomment baboula et qui est de toutes leurs cérémonies : mais nous nous gardons bien de les laisser s'embarquer avec cet instrument car ils assommeraient l'équipage à force de bruit. Sur cette cadence qui les secouait des pieds à la tête, ils continuaient à célébrer la cuisine et les victuailles, en ce qu'elles offrent de meilleur à leurs estomacs de moricauds : Dansez Codaine Dansez Codaine C'est macaqu' qu'a pé joué violon


MUSIQUE

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Dansez Codaine Dansez Codaine C'est macaqu' qu'a pé joué violon Morceau piment au bas la queu' poisson C'est qui chos' qui bon C'est qui chos' qui doux Morceau piment né haut la bouch' poisson C'est qui chos' qui doux C'est qui chos' qui bon Dansez Codaine Dansez Codaine C'est macaqu' qu'a pé joué violon...

A les entendre, Mme Shepherd commençait à reprendre ses couleurs qui n'étaient, comme le disait fort poétiquement M. Bréart, que lis et que roses ; et bientôt, se tournant vers le Père Anselme qui marquait la mesure, de la tête et des mains : — A vous, mon Père, dit-elle en souriant. — A moi, madame ? s'écria le Père tout surpris. Se peut-il qu'on me demande de parler quand il est si bon de chanter et de boire ! En vérité, je ne ferais rien d'autre de ma vie si je n'avais les devoirs de mon état et si votre belle bouche, madame, ne me priait d'être bavard. Je vous veux obéir en toutes choses et je voudrais que vous m'en demandassiez bien d'autres


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encore. Mais j'ai vu tant de pays, tant d'hommes et de femmes, avec les passions qui les agitent, et parmi les gens d'Église comme moi, tant de comédies de la vanité, que je pourrais écrire vingt ou trente volumes d'anas, comme disent les libraires de Paris, sans pouvoir désigner la meilleure de ces historiettes. Souffrez donc, mesdames, et vous aussi, messieurs, que je m'en tienne à ma personne et que je vous conte en peu de mots ce qu'il m'est advenu voici quelque vingt ans.


VI LA MESSE SUR LE GAILLARD

— Dans ce temps-là, j'étais curé des Saintes, qui sont, vous le savez, deux petites îles au vent de la Dominique, bien grasses à la vérité, bien fournies de manioc, de patates, de cabrites et de volaille, sans compter les grives et les tourterelles en leurs mois. J'avais une petite maison près de l'église, dans la Terre de Bas, comme on l'appelle, parce qu'elle est sous le vent de l'autre ; petite maison, en vérité, deux chambres à cloisons de bois, avec un grand jardin que je devais laisser en friche, n'ayant pas de nègre pour le cultiver. Au moins en étaitil ainsi avant la visite du capitaine Mathieu. J'entends à vos murmures, messieurs, que vous connaissez tous cet illustre personnage. On peut dire, sans crainte de se tromper, que le Roi lui doit plusieurs îles de l'Amérique, et que Mathieu s'est fait pardonner, dans les combats qu'il


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soutint pendant la guerre, le temps qu'il naviguait sans commission. A l'époque dont je vous parle, il faisait le forban entre les Antilles, mais nullement par cruauté ou par soif de lucre : c'était pour se garder la main et ne pas laisser pourrir ses hommes dans l'inaction. Il s'en tenait aux barques et vaisseaux de nos ennemis naturels, dont il prenait rançon avec beaucoup d'humanité. Je puis assurer que de toutes façons c'était un parfait honnête homme. Nous étions alors en pleine paix. Il n'y avait sur le rivage ni guet ni gardes. On se couchait vers les dix heures, et l'on dormait sur les deux oreilles. Une nuit de juin que je rêvais dans mon hamac, je me sens tout à coup soulevé par-dessous les reins, renversé sur le côté, et je tombe non sur le sol, mais dans les bras de quelques gaillards qui riaient aux éclats. Le moyen de se débattre quand on se trouve, à moitié endormi, entre les mains de six brigands, comme c'était mon cas ? Je me recommandai à la Providence, et je me vis, sous la lune, emporté vers la rive où l'on me remit debout près de MM. Darlet, Guillaume, Cacquerai et quelques autres notables de l'île, tous en chemise et les pieds nus. On nous fit embarquer dans une chaloupe et nous accostâmes


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bientôt une frégate de vingt-huit canons que je reconnus tout de suite pour être la Fille-Galante du capitaine Mathieu. Il nous vint en effet saluer sur le gaillard, en compagnie de cette femme que je croyais digne d'avoir donné son nom au navire et qui le suit partout, habillée en homme et les cheveux coupés. — Pardonnez-moi, mon Père, et vous autres, messieurs, de vous avoir réveillés brusquement, mais je ne vous veux aucun mal, et j'espère que mes hommes auront accompli mes ordres à la lettre... — C'est, interrompit M. Guillaume qui est d'un tempérament fort colère, c'est une insigne malhonnêteté, et je me plaindrai à M. de Mézerai, le Gouverneur... Le capitaine se mit à rire, et j'avoue qu'il n'avait pas tort, car voyez cette outrecuidance d'aller se chamailler avec un homme qui tient votre vie entre ses mains ! — Excusez-moi, mon bon monsieur, je ne désire rien d'autre que de favoriser votre commerce. J'ai besoin d'eau-de-vie, de vin, de volaille, et de quelques autres choses que vos îles produisent en abondance. Je vous les veux payer comptant en sterlings toutes neuves et piastres au lion. Mais je suis hors la loi. Il est dangereux pour moi de descendre à terre. Vous plaise 1M;


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que je vous garde comme otages, pendant que mes hommes, munis de vos ordres, s'en iront quérir les marchandises. En attendant, messieurs, veuillez vous couvrir de ces nippes, et nous boirons à la santé du Roi. Aussitôt on leur apporta de superbes vêtements espagnols, de velours génois et brocatelle, et pour moi une robe de Père Jésuite, du drap le plus fin qui se pût imaginer. J'eus, à la vérité, quelque répugnance à revêtir un habit qui n'était pas celui de mon Ordre, mais la décence emporta mes scrupules, et je fus Jésuite cette seule fois de ma vie. Nous avions donné des ordres par écrit aux habitants de la paroisse. Un va-et-vient de canots et de pirogues s'était établi entre la terre et la frégate. Toutes les fenêtres du bourg étaient illuminées. On entendait venir des rires de femmes et des chansons. Peu à peu l'aube blanchit le haut des mornes et descendit dans les vallons. Puis la mer apparut, toute couverte de barques chargées. Les femmes et les enfants des otages étaient groupés sur la rive et faisaient des signes en agitant des mouchoirs. Nous leur répondions du gaillard d'arrière où nous étions rassemblés avec le capitaine et sa compagne, près d'un baril d'excellent madère que nous vidions à la santé du Roi. J'eus l'occasion, pendant ce temps, d'admirer la sagesse et la bonne tenue


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de Mme Mathieu qui se montra en toutes choses bien au-dessus de sa condition et de son habit. A mesure que les marchandises étaient tirées à bord, le capitaine Mathieu versait à M. Cacquerai, notre doyen d'âge, le prix qu'il en demandait, en sterlings sonnantes et piastres d'Espagne, en sorte que nos commerçants firent ce jour-là de fort gros bénéfices, et aussi les filles du pays, qui n'eurent pas à se repentir, du moins en ce monde, de leur complaisance. A la fin, le capitaine, ayant reçu tout ce qu'il désirait, s'approcha de moi, le verre en main, et me dit d'une voix un peu entrecoupée : — Eh bien, Père Blanc, puisque nous voilà bons amis, tu nous devrais dire une messe, car, sandedieu ! il y a bien longtemps que nous n'en avons entendu. Je le félicitai de ce qu'il était resté bon chrétien, et j'acceptai très volontiers d'appeler les bénédictions du Seigneur sur ces pauvres gens qui, à la vérité, en avaient bien besoin. Pendant que je faisais chercher les espèces, on dressa une tente sur le gaillard, avec des voiles et des pièces de damas, et l'on éleva au centre un autel d'une fort grande richesse, orné de tout ce que le navire portait de plus précieux, jusqu'à des tabatières en or et un pot de chambre en vermeil, car la foi naïve de ces braves gens ne savait comment s'exprimer. Je me revêtis d'une CORSAIRES

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aube de Venise et d'une chasuble brodée d'or, que l'on avait enlevées dans une descente à Saint-Vincent, et je commençai la messe au milieu des notables et des matelots agenouillés. Dès l'introït, il y eut une décharge de la mousqueterie et des vingt-huit canons dont le navire était armé. On en fit une seconde au Sanctus, une troisième à l'Elévation, une quatrième à la Bénédiction. Les assistants chantaient la messe comme pouvaient le faire des gens habitués à vivre dans le vent et à crier dans les abordages. Etant plus ou moins pris de vin, ils se trompaient quelque peu dans les répons. Il se trouva même un mécréant, méchant homme s'il en fut, qui se leva dans le moment où je célébrais la Très Sainte Transsubstantiation, et se mit à jurer le saint nom de Dieu et celui de la Sainte Mère. Mais la vengeance du Ciel s'accomplit aussitôt. J'entendis un coup de feu presque à mon oreille, et le blasphémateur vint rouler à mes pieds. Comme je me retournais un peu ému : — Ce n'est rien, Père Blanc, me dit le capitaine, je viens de casser la tête à ce coquin ! Tu peux continuer ta messe ! Puis regardant autour de lui d'un air terrible : — Garçons, cria-t-il, gare à celui qui ne respecte pas le Saint Mystère ! Par la barbe-Dieu, je le tue comme un porc !


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On en vint ainsi à l'Exaudiat où se fit une cinquième décharge, puis une sixième pendant la prière pour le Roi, qui fut suivie du grand cri de tout l'équipage : — Vive le Roi ! Après quoi, l'on jeta le cadavre à la mer et l'on but le coup de l'étrier. Ces messieurs s'embarquèrent dans la chaloupe avec leurs riches vêtements et l'argent de leurs marchandises, et je pus voir de loin qu'ils étaient accueillis par mille caresses, tant pour eux-mêmes que pour ce qu'ils rapportaient. J'étais resté avec le capitaine et sa femme, qui me voulaient faite goûter un vin des Canaries dont ils avaient deux ou trois fanegas, mesure de Cadix. Il était au-dessus de leurs éloges, et si le Roi ne s'est pas bien porté ce jour-là, ce n'est pas faute que nous n'ayons bu à sa prospérité. Le capitaine Mathieu ne voulut pas non plus que je m'en allasse sans être payé de mes peines. Il fit porter dans le canot qui devait me ramener à terre les ornements dont je m'étais servi, un ostensoir en or tout garni de diamants, une cloche du poids de cent cinquante-trois livres six onces de cuivre, enlevée à une église des luthériens, trois caisses de chandelles et un tonneau de cidre. Et comme je lui avais dit, par hasard, que je n'avais pas de nègre domestique, il m'en fit donner deux pour cultiver mon jardin


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et préparer mes repas. Enfin, pour mettre le comble à ces générosités, Madame son épouse voulut bien détacher le collier de pièces d'or qu'elle portait au cou et me prier de l'offrir à la statue de la Sainte Vierge qui ornait mon église. Quand je descendis de la Fille-Galante, le capitaine parut au balcon de l'arcasse pour me souhaiter le bonjour ; et j'eus l'honneur, en touchant le rivage, d'entendre le navire me saluer de trois coups de canon. C'est ainsi que je quittai ces honnêtes forbans et que je revins à la Terre du Bas comblé de présents, à la grande joie de mes paroissiens.


VII CASUISTIQUE

— Père Blanc — fit une voix grasse — si tu continuais ton histoire, ta putain deviendrait princesse du sang ! Celui qui parlait ainsi était un grand gaillard débraillé, la chemise ouverte, le torse couvert de poils comme celui d'un ours. Il était de Bordeaux ou de quelque autre lieu de Gascogne, et depuis trente ans, de la meilleure flibuste ; au moins le disait-il, car on ne savait rien du personnage, sinon qu'il se nommait le Nouguéro et qu'il était, depuis peu de temps, bosseman de la Capucine. Son interruption fit rire bien du monde, et le Père Anselme tout le premier. — Mon fils, sermonna-t-il avec onction, mon devoir est de sauvegarder les intérêts de mon église, c'est-à-dire ceux mêmes de Notre Seigneur,


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qui a daigné illuminer de sa présence l'humble sanctuaire que je lui ai construit. Et si cette dame que tu dis, avait autrement péché contre le ciel elle a, par les présents qu'elle m'a faits, racheté son âme, ainsi que Magdeleine la Repentante, lorsqu'elle versa la myrrhe et le benjoin sur les pieds adorables du Sauveur. Et si, par un zèle excessif, j'avais refusé les dons de sa piété, non seulement j'eusse causé préjudice à ma paroisse, mais encore j'eusse rejeté au fond des ténèbres cette sainte personne qui aspirait à la lumière divine. Aussi bien, l'ignorance où tu me parais être, des sacrés principes de notre religion, aveugle ton cœur et ne lui permet pas de comprendre la merveilleuse leçon apologétique que l'on peut tirer de cet exemple. Car il n'est point vrai qu'aucune âme soit si bien endurcie dans le mal, qu'elle ne puisse un jour se sentir amollie par les rayons divins. Et ce collier, porté si longtemps sur une poitrine dont la fermeté et la blancheur magnifiaient le Créateur dans ses œuvres, venait suspendre au col virginal de la Sainte Mère la monnaie de la prière, l'or de la repentance, l'inaltérable métal du salut. Ainsi, mon fils, apprends à ne porter sur les actes des oints du Seigneur qu'un jugement éprouvé par la méditation des textes et la police religieuse ; et sache qu'en graduant les titres que j'ai donnés à cette pieuse chrétienne, je n'ai fait que souligner


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la merveilleuse conversion qui s'est opérée sous mes yeux. Ayant ainsi parlé, il but un grand coup de limonade anglaise et se tourna vers Mme Shepherd : — Je suis persuadé, madame, que notre bosseman n'est venu prendre ici la parole avant son tour que parce qu'il a quelque édifiante histoire à nous conter. La sainteté de ses mœurs et la modestie de son passé doivent nous en être les meilleurs garants. Il y eut un grand éclat de rire, et le bosseman fit signe qu'il allait parler. — Père Blanc, fit-il, on ne peut te combattre ni à table, ni devant la bouteille, ni dans le discours. Tu es un grand bavard, de par l'enfer ! et je te frotterais un peu le croupion, si tu n'étais un brave compagnon dans le combat. Mais puisque tu parles de mon passé, je veux t'en dire quelque chose. Or donc, saint moine, voici ce qui en est.


VIII LA MUSIQUE DANS LA BATTERIE

— C'est — commença le Nouguéro — c'est une terrible histoire de mer que je veux vous raconter, du temps que nous battions, sur le Gaillard-Goutteux, les côtes de la Virginie, jusqu'à la Nouvelle-York et au delà, pour faire enrager les Anglais. C'était Jacques Platel, notre capitaine, et soixante-cinq bonshommes, soit trente-deux matelotages, plus un mousse célibataire qui recevait les taloches de tous les autres ; et parmi ceux-là, Desprez, dit le Chevalier, et son matelot, Van Danenbergh, un Flamand de Dunkerque, mince et découplé, avec une figure de fille et de grands cheveux blonds, frisés comme ceux de l'Enfant Jésus. Si je vous parle de ces deux-là, ce n'est pas seulement parce qu'ils étaient les plus beaux, les plus forts et les plus courageux, mais aussi parce


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qu'ils étaient un vrai couple de matelots, toujours ensemble aux quarts et aux manœuvres, toujours côte à côte pendant le combat, toujours d'accord au moment du partage. Etant de même taille, ils échangeaient leurs vêtements sans y penser. Ils n'avaient qu'un seul coffre, comme c'est logique, étant l'héritier l'un de l'autre, et frères sur la charte. Comme tous les autres tant que nous étions, ils dormaient ensemble dans le même branle, je veux dire hamac, puisque je parle à des gens des Iles. Il était sous la chambre, entre l'artimon et la levée, la tête vers le sabord. Le coffre était au pied de la cloison, avec un petit orgue à main qui venait de je ne sais quel pillage, et dont le Flamand jouait quelquefois, les jours de calme, des airs qu'on ne savait pourquoi ils étaient toujours tristes, même quand sa figure avait l'air de rire. Alors, le Chevalier chantait, assis sur un canon : c'était des chansons que nous ne savions pas, bien que nous en sachions des tas et des tas, comme tous ceux de la mer. Et ce n'était non plus jamais les mêmes, de manière que nous ne pouvions pas les retenir. Et maintenant je pense que c'était lui qui les inventait dans sa tête, sur la musique de son ami. Sans doute leur tendresse trouvait ça pour s'exprimer. Et quand tomba sur notre bateau cette calamité que je veux dire, il n'y en eut pas de plus unis, ni de plus


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endurants, malgré les maux qui vinrent les accabler, sans doute parce que l'amitié fait que deux hommes s'appuient de l'épaule l'un contre l'autre, et sont plus forts de n'avoir qu'un seul cœur. Nous étions là, devant le Cap Charles, à attendre les navires chargés d'oronoac, qui est le tabac de leur contrée, et pour tout dire, le meilleur du monde, quand il nous vient du sud une tempête du diable, avec tout le tintamarre et le mouvement que l'on peut imaginer. Elle soufflait avec une telle violence qu'il n'y avait qu'à lui tourner le dos et à fuir comme on pouvait. On essaya bien de garder la misaine bourcée, mais elle se trouva bientôt fendue en deux endroits, et finalement la plus grande partie fut emportée dans la mer. Avec cela, les vagues étaient si hautes et si courtes qu'elles nous secouaient à dos de cheval. On était jeté les uns sur les autres, ou contre les cloisons du navire, quelque soin que l'on prît de se bien cramponner. Notre charpentier fut jeté hors de bord et se noya, ce qui fut pour nous une perte que l'on ne pouvait réparer. Un autre tomba dans l'écoutille et se cassa la cuisse. Sans parler de bien d'autres accidents de ce genre, mais qui ne valent pas la peine qu'on les dise. Cela dura neuf jours, neuf jours que nous allions quasiment à mâts et à cordes, emportés


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par les rafales et le courant. Notre mât d'artimon était cassé presque au ras du gaillard, et pour comble de malheur, deux haubans du grand-mât éclatèrent sous la violence du roulis. Du reste, le navire, travaillé par ces vagues à sauts de mule, s'était tellement entr'ouvert dans ses hauteurs, qu'il embarquait par chaque couture. On avait mis presque tout le monde aux quatre pompes et aux bailles : à peine suffisaientils, en travaillant de jour et de nuit, à maintenir le flot au-dessous des sabords. Qu'on ajoute à tous ces malheurs un froid terrible, qui couvrit de glace nos manœuvres et les rendait si cassantes qu'on ne pouvait plus les remuer. Nos gens en avaient les membres engourdis ; à quelques-uns même les pieds et les mains tombèrent en mortification. On ne savait, au vrai, ce qui valait le mieux, ou de se fatiguer aux pompes jusqu'à l'épuisement, ou de périr de froid dans l'inaction. Au milieu de toute cette affaire, il fallait voir Desprez et son ami s'occuper côte à côte sans jamais lâcher un mot de plainte, si ce n'est un juron pour se réchauffer. Ils s'étaient mis aux bailles, qui est une besogne de chiourme, et faisaient remonter les cuves sans répit. Quand l'un d'eux mangeait sa ration ou dormait un peu, roulé dans ses couvertures, l'autre tra-


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vaillait double pour que son matelot fût bien tranquille. Cha que fois que leurs regards se rencontraient, île se disaient de plaisantes choses et riaient aux éctcats. Comme toujours, ils avaient trouvé une chairson dont l'air suivait les mouvements de leux travail ; ceux des pompes leur répondaient sua(une autre cadence. Et les malades, dans lequel branle, entendaient, même la nuit, entre les gchocs des vagues et le craquement de lat carousse, cette double chanson bien mesurée qui leas rassurait dans leur misère. Or, voilà quj le dixième jour, alors que le navire était cou vert de glace et qu'il y avait un demi-pied de neige sur le tillac, nous entrons tout à coup dans as une sorte de courant ou de fleuve marin aussi bleu que l'indigo. Il s'en élevait uné chageur si étrange qu'on se serait cru au milieu de l'été, tant que nos neiges se mirent à fdndro,sur-le-champ, et que nos hommes se regardnrent avec inquiétude, comme si nous vœguiorgs vers le purgatoire. En même temps, la tempete s'abattit, et quoique la mer fût encore: mâbl, ce n'était plus qu'une longue houle qui allait du suroît au nord-est. Vous dile, messieurs, la joie de nos gens devant ce m racle du bon Dieu ! Tous les bonnets s'envolèrei t, comme si la terre était en vue. On a bandonna les pompes et l'on courut aux lisses pour fregarder ces flots presque tran-


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quilles, aussi limpides et aussi bleus que le saphir. Ils étaient couverts, de place en place, par de longs bancs d'orties de mer et de méduses ; au reste, pas un poisson dans ces eaux plus chaudes qu'une mare au soleil. Là-dessus, un ciel fermé, clair et brillant comme la porcelaine. Dans le lointain, à babord et à tribord, un roulé de nuages, au ras de l'eau, pareil à la bourre de coton. C'était un vrai beau spectacle, surtout parmi notre équipage, car c'est bien beau de voir le bonheur de ceux qui ont beaucoup souffert. On oubliait tous les maux de ces dernières journées, et personne ne pouvait penser, à ce moment-là, que nous n'avions encore rien connu de notre infortune. Elle commença quand on eut calfaté les plus grosses ouvertures et passé des bonnettes lardées sous la quille. C'est alors que Jacques Platel fit le point et l'estime, et nous apprit que nous étions entraînés vers le nord-est, à je ne sais combien de milles dans la journée, sans aucune chance, vu l'état du Gaillard-Goutteux et le calme absolu où nous étions fourrés, de nous sortir de ce courant, et moins de chance encore de rencontrer la terre ou quelque navire, qui ne serait, au reste, pas plus heureux que nous. Il fallait donc, nous disait-il, ménager les vivres dont il n'y avait plus pour bien


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longtemps. Après, ce serait la faim et la soif, si la Providence ne daignait pas nous assister. Pour moi, si l'on veut que je le dise, je ne crois pas fort à la Providence, et si je me trouve ici parmi vous, mangeant le cochon et buvant le tafia, c'est que j'ai sans doute la carcasse en os de baleine et le cuir aussi dur que la peau de phoque, car je ne veux pas penser à ce que j'ai supporté, ni comment je fus des huit ou neuf qui se tirèrent de là. Ce n'était pas seulement la faim et la soif qui apparurent dans le temps marqué par notre capitaine : il vint encore une sale maladie qui se mit dans le ventre et les gencives, et coucha dans les branles les trois quarts de l'équipage, en attendant de les envoyer au fond de la mer, avec un boulet. Les autres s'occupaient à réparer le navire comme ils le pouvaient, au cœur l'espoir d'un peu de brise qui nous tirerait de ce fleuve indigo. Mais on n'était guère fort, n'ayant par jour qu'une once et demie de biscuit, chaque homme, et deux doigts de madère mélangé d'eau. Heureusement — car c'est le mot — les malades commencèrent à mourir, en sorte que cela fit de l'épargne pour les autres. Je ne veux pas vous raconter toute cette famine, car il n'est pas de marin qui n'ait connu quelque chose de ce genre, ou pour l'avoir subi, ou pour en avoir entendu le récit, ou


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pour l'avoir lu dans un livre. J'aime mieux vous dire, pour notre histoire, que Desprez, dit le Chevalier, fut l'un des premiers que le mal envoya dans son branle. On n'aurait jamais cru qu'un homme aussi robuste pût se voir coupé aux jambes comme cela et jeté sur sa paillasse. Aussi bien souffrit-il sans geindre : il avait seulement une figure de mauvaise humeur et blasphémait tant qu'il pouvait. Il faut dire aussi qu'il tint bon plus longtemps que n'importe qui, cela, peut-être, à cause des soins de Van Danenbergh, qui ne le quittait que pour aller chercher leurs rations et ne cessait pas de dormir auprès de lui. D'abord, ils jouèrent au passe-debout, aussi longtemps que le malade put tenir les cartes. Puis, comme il allait en s'affaiblissant, il pria l'autre de lui faire de sa musique, et les airs les plus gais qu'il pourrait trouver. Le Flamand prenait son petit orgue sur les genoux, et soufflant d'une main, jouait de l'autre, la tête penchée sur le clavier. On n'aimait guère, nous autres, à descendre dans la batterie, à cause de l'air infect que répandaient les malades : on n'y allait vraiment que pour leur porter à manger. A notre honte, pas un matelot n'avait le cœur de ce Flamand. Il y a de ces jours où l'on aime mieux sa peau que celle d'un autre, et je ne veux pas discuter


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si c'est propre ou si ça ne l'est pas. Lui, restait dans le noir et la puanteur, parce que son camarade y souffrait. On ne le voyait guère, on savait seulement qu'il était là, près de la couche de son ami. Les sons de l'orgue remplissaient le navire ; et sur cette mer tellement calme, tellement bleue, avec son équipage décharné, cela ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vécu. On entendait encore la voix du Chevalier, une voix rauque et violente d'homme qui a la fièvre : elle chantait comme jadis, mais, bien que la musique fût plaisante, il avait l'air de célébrer son propre requiem. Chaque matin, Van Danenbergh venait à la chambre chercher sa ration et celle de son matelot. Par la même occasion, il remontait les cadavres de ceux qui mouraient dans la batterie. On voyait émerger du capot, d'abord les pieds du mort, ensuite son corps plié en deux sur l'épaule du Flamand. Il jetait le cadavre près de la coupée. Nous venions tous reconnaître celui qui n'était plus : c'était à nous autres du tillac à le lancer à la mer. Ensuite on inscrivait sa part à la masse, et c'était pour les survivants quelques heures de plus à vivre. Il nous disait cela, ce frisé, avec une drôlerie effroyable. Puis il prenait ses deux rations et rentrait dans les flancs du navire. La musique de l'orgue s'élevait à nouveau de ce triste hôpi-


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tal, et la voix enragée du Chevalier, cela jusqu'au soir, où les deux amis s'endormaient côte à côte, le malade près de l'homme sain, leurs haleines et leurs sueurs confondues. Puis vint le jour où la chanson du Chevalier cessa de se faire entendre. Le Flamand vint nous dire qu'il était plus mal. Le capitaine descendit à la batterie. Il fut presque suffoqué par l'odeur épouvantable qui régnait là-dedans, et c'est ce jour-là sans doute qu'il attrapa le mal. Desprez sommeillait au fond du hamac : on ne voyait que ses cheveux et ses orteils. Un peu d'air tiède venait du sabord ouvert presque au ras de l'eau. Eh bien, mes amis, la musique continua tout de même, car le moribond, nous disait le Flamand, demandait ça pour se distraire un peu de ses douleurs. Et chaque jour, en venant prendre ses rations, Van Danenbergh remontait un mort, quelquefois deux, en deux voyages. Puis il recommençait sa sérénade de démon, au fond de ce lazaret puant dont il semblait en quelque sorte le gardien. En vérité, rien ne l'eût fait quitter son matelot, et quand la nuit avait envahi la batterie, parmi les plaintes des mourants et le craquement des membrures, il se couchait auprès de lui, dans son branle, le prenait entre ses bras et s'endormait jusqu'à l'aube. CORSAIRES

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Et ce fut enfin le moment où il n'y eut plus personne là-dessous que les deux amis et leur damnée musique, car le Flamand avait remonté près de quarante de ses morts, le compte entier, et nous, tiré ceux des gaillards et de la chambre. Nous étions encore six ou sept, sans Jacques Platel qui s'en était allé avec ses hommes. C'était le premier-maître, Petitot, qui commandait, et qui distribuait les vivres. Je dis les vivres, comme pour rire : on se partageait maintenant le cuir des vergues et des coffres. Une courte pluie, qui survint pour notre sauvegarde, nous donna six pintes et demie, ni plus ni moins. Par fortune, il ne fallait plus que neuf rations, y compris celles du Chevalier et du Flamand. Il vivait toujours dans la batterie, près de son malade. Au milieu de la mer et de l'air immobiles, sa musique semblait s'exaspérer. On aurait dit que, par une espèce d'incantation, il cherchait à retenir la vie de son ami. Et nous, assis par terre, le dos rond, la tête dans les mains, nous écoutions sa messe de mort avec l'envie d'aller le tuer. Ensuite, arriva la brise tant souhaitée, depuis si longtemps qu'on n'y croyait plus. Un matin, vers dix heures, elle passa lentement sur le navire, de la proue à la poupe, comme un oiseau fatigué. Nous nous étions tous mis debout. Cela faisait bouger les cordes, cela caressait


LA MUSIQUE DANS LA BATTERIE doucement nos visages. Nous étendions les bras, nous ouvrions les mains, nous touchions l'air qui remuait. Puis, sans nous être rien dit, nous nous sommes précipités aux drisses, avec des forces toutes neuves, nous avons déployé toutes les voiles qui nous restaient, ne pensant qu'à cela : sortir ! sortir de ce fleuve bleu ! Et le Gaillard-Goutteux, avec quelle lenteur, mes amis ! tourna sa proue vers l'ouest, refoulant de son étrave les flots qui, depuis tant de jours, le portaient où ils le voulaient.

Et pour ceux qui veulent savoir le vrai drame de ces heures terribles, moi, le Nouguéro, je dis ceci, et je le jure sur mon salut. C'est à Miquelon, où nous avions abordé huit jours après, que le Flamand nous fit sa confession. Il nous avait caché pendant trois semaines la mort de son matelot, continuant, pour nous tromper, sa musique d'enfer ; il avait dormi chaque soir près du cadavre de son ami, dans la peur, dans le dégoût, dans la dernière des tristesses : et cela parce qu'il avait faim, parce qu'il voulait manger double ration. En échange, pour nous servir, il étranglait chaque matin un malade dans son hamac : cela diminuait


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d'autant le nombre des bouches, cela faisait durer les vivres. Nous ne l'avons pas pendu à la grande vergue... Nous lui avons pardonné.

* * Il y eut un long moment de silence, et chacun de nous regarda autour de lui, comme si le Flamand allait surgir des verdures, avec des mains épouvantables. En n'entendant plus aucun bruit venir de notre groupe, les nègres avaient cessé brusquement de chanter. On entendit le vent passer à travers la forêt avec une plainte aussi triste que celle de l'orgue au fond de la batterie. Ce fut une minute d'angoisse analogue à celle qui étreint le promeneur nocturne quand il perçoit le pas d'un zombi ou la voix charmeuse de la guiablesse. — Je pense, dit enfin le chef du boucan, que ce bosseman du diable cherche à nous mettre la tête en bas avec ses histoires de morts, pour nous empêcher de boire notre saoul. Il est bien vrai que l'existence de nos flibustiers n'est pas une fête de tous les jours et qu'il y a plus de coups à recevoir dans le métier que de bénédictions. Néanmoins, pour nous retirer de l'horreur où le Nouguéro nous a jetés,


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je propose de céder le tour à celui d'entre nous qui nous racontera une aventure moins lugubre et plus héroïque. On applaudit fort à cette idée, et l'on se regardait les uns les autres, lorsque le gentilhomme inconnu fit signe qu'il allait parler. En même temps, sur un ordre du Père Anselme, une jeune négresse fort bien faite vint présenter à la ronde des amandes de cacao lardées de zeste de citron et de canelle, et confites au sirop musqué, pendant qu'une autre non moins belle versait dans les couïs du vin d'acajou, qui est agréable, piquant, mais qui donne furieusement à la tête. Cela remit tout le monde en gaîté. Notre gentilhomme se leva, but par deux fois à la santé des dames, et demeurant debout au milieu de nous, raconta ce qui suit.


IX UN GENTILHOMME DE LA FLIBUSTE — Je vous parlerai, messieurs, de ce marquis de Coëtquen, gentilhomme breton, qui fut célèbre dans les Iles voici quelque dix ans. Il fut tué devant Saint-Christophe en soutenant à lui seul le combat contre une frégate anglaise, quelques mois avant la paix de Ryswick. Que ceux d'entre vous qui l'ont connu veuillent bien m'excuser, en faveur des autres, de ce que je pourrai leur dire qu'ils savent déjà. Notre flibuste porte sa noblesse en soi, et l'on peut dire, sans craindre l'équivoque, que c'est une noblesse de sang. Mais il faut avouer que peu de gentilshommes ont signé la chartepartie et couru la mer pour leur propre compte. C'est qu'ils ont accès, de par leur naissance, sur les vaisseaux du Roi, où il est bien plus commode d'acquérir de la gloire et de l'avancement. Brest et Toulon ne sont pas trop loin


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de Versailles. On peut même, à défaut de rencontres, ne combattre que dans l'antichambre. Le Roi, qui n'ignore rien de tout ce qui intéresse le bonheur de ses armes, sait distinguer le mérite de ceux qui le servent avec zèle, mais il ne faut pas que la récompense ait trop de chemin à faire : elle risque de se perdre en route. Ceux qui le savent préfèrent agir sous les yeux du Prince et ne vont pas volontiers à l'Amérique pour cueillir des lauriers. On peut donc s'étonner sans froisser personne de ce qu'un homme de la naissance de M. de Coëtquen, et qui avait tant de crédit à la Cour, ait quitté la marine pour la course, d'autant plus qu'il était parvenu aux plus hauts emplois, ayant commandé plusieurs vaisseaux de premier rang et figuré à la bataille d'Agosta comme capitaine de pavillon. Il est vrai qu'il a toujours passé pour un original, même aux Iles, où la bizarrerie est assez dans les usages. Je ne parle pas de sa maison de Rivière-Blanche, qu'il faudrait bien plutôt nommer un palais, et qu'il avait remplie de coquillages et d'oiseaux empaillés ; ni des esclaves blanches, noires et caraïbes qui ornaient de leur nudité toutes les pièces de la maison ; ni même du plaisir extravagant qu'il trouvait à faire caracoler son cheval, au marché de Saint-Pierre, dans l'étalage des potiers. Je veux


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parler de sa manie d'accoutrement, qui l'occupa toute sa vie et qui le perdit dans l'esprit du Roi. Ceux qui l'ont connu à la Martinique ne peuvent oublier ce personnage de taille moyenne mais de grand air, le geste bref, le front bombé des gens de Morlaix ou de Lorient, qui n'allait jamais qu'à pompeux équipage, suivi de valets montés et d'un piqueur nègre, le tout à sa livrée. Il n'était pas d'étoffes si magnifiques qu'elles lui parussent trop belles ou trop riches pour le vêtir. En tous lieux, même sur le brigantin de ses courses, il était toujours habillé de drap d'or, avec une écharpe de soie, des bottes de maroquin, une cravate de Malines, un chapeau de castor bordé, garni de plumes de paradis. Avec cela des bagues à tous les doigts, des colliers de perles et de diamants, une chaîne d'or sur les épaules et deux longs pendants d'oreille faits chacun d'une grosse escarboucle remplie de feux. Il s'habillait à peu près de même quand il servait sur les vaisseaux du Roi, et l'on peut dire que le souvenir qu'il avait des batailles était bien plus celui des costumes qu'il y avait portés que de la bravoure qu'il y avait mise. Au Stromboli, où il commandait le Téméraire, il avait un justaucorps en droguet de Bruxelles couleur de musc, avec la rhingrave de bom-


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basin amarante : c'est lui qui me l'a dit. Devant Alger, où il faillit sauter en l'air avec sa galiote à bombes, il portait un habit à la turque semé de pierreries du haut en bas, et des grelots d'argent à ses jarretières. Dans l'affaire de Selingue contre les Hollandais, il apparut sur la dunette de la Trompeuse sanglé dans un justaucorps à brevet, bien qu'il n'eût pas le droit de le porter : encore l'avait-il fait broder d'abeilles et de bouquets en hommage à je ne sais quelle dame qui s'appelait Rose ou Marguerite. Notez, messieurs, que pendant ce même temps le Roi faisait publier mainte ordonnance prescrivant l'habit uniforme aux officiers de son armée. Cela ne se fit pas sans force criailleries de la part des intéressés. Ils voulaient bien donner à leur maître leur sang, leurs membres et leurs richesses, mais demeuraient intraitables sur le chapitre de la perruque ou des manchettes. A cette époque, la noblesse avait encore de la hauteur. Servir le Roi signifiait tout au plus se faire tuer pour lui. Ils y consentaient de grand cœur, puisqu'ils étaient nés pour cela, mais ils ne voulaient pour rien au monde se laisser asservir à des minuties. Le choix d'un parement ou d'un galon faisait en quelque sorte partie de leurs privilèges. Ils détestaient les teintes neutres, de castor ou de


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prince, dont on les voulait affubler et considéraient avec justice qu'elles leur donnaient dans les combats une allure de poltron. Ils se refusaient à porter ce qu'ils appelaient une livrée de goujat, parce que cette symétrie du costume allait jusqu'aux valets du bagage. On se doute bien que le plus ardent à combattre ces ordonnances devait être M. de Coëtquen. Il déclara ouvertement qu'il continuerait à s'habiller comme il l'entendait, qu'il se moquait bien du hausse-col, du plastron de poitrine et autres parures de marionnettes, et qu'il ne consentirait jamais à être vêtu de la même étoffe que M. de Romanet et ce petit M. de la Clochéterie, capitaines de brûlots, qu'il trouvait les personnages les plus ridicules du monde. Il fit entendre à M. de Seignelay, le ministre, qu'il n'entrait pas dans cet esprit légionnaire et qu'il était assez connu de ses marins pour pouvoir se passer d'un signalement. Il lui échappa même d'appeler son maître un « roi de revue », mot qui fit fortune parmi les ennemis du Prince et qui finalement parvint à ses oreilles. C'était après l'affaire de Selingue. Le Roi venait d'apprendre que le marquis s'était montré dans la bataille avec le justaucorps à brevet. C'était une transgression à toutes les ordonnances sur l'uniforme et de plus un manque-


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ment très grave, car cet habit, comme vous le savez, ne peut se porter que par décret signé de la main du Roi. Celui-ci ne tint aucun compte de la belle conduite de M. de Coëtquen qui avait pris dans la lutte un vaisseau de 80 canons, l'Andromique, et une galiote de pilotage. Il lui fut mandé d'avoir à se présenter à Versailles, le 3 septembre, dans la Cour de Marbre, à l'heure de l'inspection. M. de Coëtquen ne douta pas un seul instant que le Roi ne voulût rendre un hommage public à son mérite. Il avait de bonnes raisons de le croire, ayant payé cent fois de sa personne dans les combats de mer, depuis Malte jusqu'aux Antilles, et ayant pris à l'ennemi, au cours de sa carrière, plus de trente bâtiments d'escadre, à l'abordage ou au canon. Il se voyait déjà la poitrine ornée du cordon bleu ou tout au moins l'épée d'honneur au baudrier, au milieu du carré des Suisses tirant du mousquet et criant : Vive le Roi ! Pour une pareille cérémonie, il lui fallait un habit des plus magnifiques, digne en tous points d'un homme à qui Sa Majesté faisait l'honneur de descendre sur le parvis. Son imagination làdessus n'était jamais en défaut, et le 3 septembre, au petit matin, il sortait de Paris dans le plus bel équipage qui se pût rêver. Je ne sais, messieurs, si quelqu'un d'entre


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vous a eu l'honneur de visiter Versailles, qui est bien loin de nos ports des Indes Occidentales. Pour moi, je n'y suis jamais allé, mais tout ce que j'en ai entendu dire par ceux qui l'avaient vu, et ce que j'en ai lu dans les livres, m'autorise peut-être à vous décrire brièvement ce merveilleux palais de notre Roi, au moment que M. de Coëtquen franchit la grille de métal précieux. Les bâtiments qui sont faits d'admirables doriques superposés forment un immense carré ouvert d'un seul côté sur une avenue si large et si longue qu'on en voit avec peine les palais et la perspective. La façade est entièrement couverte de dorure, avec des balcons de marbre supportés par des statues d'or et d'argent. Il y a plus de six mille fenêtres dont les balustrades sont faites des marbres les plus riches et qui sont toutes garnies de gentilshommes et de dames en costume d'apparat. A travers les larges ouvertures des salles basses, on découvre un jardin aussi grand qu'une de nos îles, et tellement plein de jets d'eau vive et de statues d'or et de marbre, qu'il est impossible de les compter. La cour est pavée de pierres précieuses, et pour empêcher les chevaux de glisser, elle est sablée de poudre d'or qui scintille au soleil. C'est dans cette cour que M. de Coëtquen


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fit son entrée, mais on peut croire qu'il n'en fut aucunement ébloui, car il avait l'imagination tout aussi pompeuse. Les gardes suisses étaient rangés sur deux lignes étendues, le Roi allait et venait au milieu d'eux, en s'appuyant avec fierté sur sa haute canne. M. de Coëtquen était à cheval sur un genet d'Espagne entièrement harnaché de cuir blanc. Derrière lui venaient deux estafiers montés, vêtus de brocatelle et de velours aux couleurs de sa livrée, quatre piqueurs festonnés de rubans et dix nègres habillés à l'indienne, sur des chevaux plus blancs que la neige qui vient de tomber. Ce cortège s'avança au milieu de la cour, et le marquis descendant de sa monture s'avança vers le Roi, le chapeau à la main. Il avait, m'a-t-il dit, la veste, la culotte et le justaucorps faits d'or frisé et brodés de perles, avec des boutons de perles, des canons de Venise, une écharpe de peaux de martres cousues, et des bottes de galuchat bleu de ciel à talons rouges. Par là-dessus tous les colliers que nous lui avons connus et de grands anneaux d'or aux oreilles. Je ne sais trop quel fut le sentiment des gentilshommes et des dames qui se trouvaient aux fenêtres. Mais pour le Roi, ce ne fut qu'un bref dialogue où je dois dire que l'un et l'autre se montrèrent dignes de leur personnage :


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— Que signifie, monsieur, cette mascarade ? M. de Coëtquen, qui s'attendait à de grandes louanges, ne fut pas ébranlé par ce coup de revers. — Sire, répondit-il, ce sont mes hommes en habit d'uniforme et votre serviteur en habit de capitaine. Le Roi sentit la leçon. Foudroyant du regard l'impertinent : — Je vous ai fait venir, monsieur, pour vous infliger un blâme en présence de mes troupes, comme il sied à un « roi de revue ». Votre insolence aggrave votre cas. Quittez mes vaisseaux et rentrez chez vous : je vous casse. Alors on vit M. de Coëtquen saluer sans pâlir. Il s'inclina devant le Roi, puis se redressant avec la fierté de sa naissance : — Heureusement, Sire, que les morceaux me restent ! C'était breton, messieurs, et le Roi, qui aime cette race de vieux marins et qui goûte l'esprit par-dessus toutes choses laissa partir son capitaine comme il était venu. Il ne voulut même pas qu'il fût inquiété en aucune sorte. Pendant trois jours, Versailles et Paris purent voir M. de Coëtquen se promener librement avec tout son équipage. C'est ainsi qu'il quitta la marine du Roi, et par amour de la mer et de la guerre, entra


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dans notre flibuste dont il fut bientôt une illustration. Il a toujours gardé, comme je vous l'ai dit, le goût fastueux du vêtement, de la parure et du décor. Son brigantin était le plus richement orné de nos côtes, avec tout ce que peut comporter de sculptures un navire bas sur quille et sans gaillards. Quand il se fit sauter pour ne pas se rendre à la Princess-Crown, il avait toutes ses bagues aux doigts, ses colliers sur la poitrine, son habit d'or frisé brodé de perles, et dans la main gantée à Crispin d'écarlate, son chapeau à plumes de paradis.


X AMOURS

Il se jouait dans le fond de la clairière une plaisante comédie. Une servante négresse qui appartenait à Mlle Eléonore, la sœur de Madame Shepherd, marchait en minaudant et faisant trembler les fesses, comme c'est l'usage des filles de couleur. Les bayous frétillaient sur une cadence menue et pétulante, comme s'ils suivaient les froufrous de la jupe et le mouvement des hanches. Derrière, venait à petits pas, les jambes et les reins grotesquement tournés, un nègre à face morose, ou qui la faisait telle par la plus amusante des grimaces. Il portait la culotte, le pourpoint, le chapeau et la canne d'un godelureau des Iles, et assaillait la femme de petites tapes sur le derrière, comme le font nos débauchés à la poursuite du gibier. Elle se retournait à-demi, un doigt dans la bouche, et elle chantait :


AMOURS

89 Si l'amour vous si fort Michié-là Si l'amour vous si fort Michié-là Si-l'amour-vous-si-fort, Faut plein d'argent Dans poch'

Alors le nègre, lourd de lamentations, un genou en terre, les mains jointes vers le ciel, répondait en français de France orné du plus bel accent : Tout' mes cann' sont brûlées Mariann' Tout' mes cann' sont brûlées Mariann' Tout' mes cann' sont brûlées, Ma récolte est Flambée.

Je voudrais pouvoir dire l'ardeur moqueuse de la négresse s'arrêtant pour prendre les mains du galantin et lui chanter de toute son âme : Si cann's à vous brîlées Michié-là Si cann's à vous brîlées Michié-là Si-cann's-à-vous-brîlées L'amour à vous Flambé. CORSAIRES

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— Voilà qui résume à merveille, fit M. Lambert en riant aux éclats, la philosophie de l'amour et tout ce que les anciens et les modernes en ont pu dire. — Dites au moins de l'amour nègre, interrompit M. Bréart, et mieux encore, de l'amour nègre vis-à-vis des hommes de chez nous. C'est l'esclave qui se pare des dépouilles du vainqueur. Mais ils sont, entre gens de leur race, plus portés qu'il ne faut à l'amour et ses mystères sans que l'intérêt les y pousse. Quand je régissais la sucrerie de Messieurs Maurellet, j'ai vu de mes hommes quitter la plantation le samedi à minuit, après le travail, et faire quatre ou cinq lieues de pied à travers la montagne pour aller retrouver leur maîtresse. Peu d'entre nous auraient cette vaillance, et quant à moi, madame, je ne le ferais que pour vous. Il se tournait vers Madame Shepherd qui rougit un peu et battit des paupières sans mot dire. — Je suis assez de cet avis, intervint M. Mouse, le capitaine anglais de la caiche. Je ne puis avoir les préjugés des gens de mon pays contre les hommes de couleur. Je n'oublierai jamais la toute jeune fille que j'ai vue vivre et mourir à bord de ce navire, le Jersey, où je n'étais qu'un pauvre pilotin, et c'est de cette enfant, qui n'était peut-être qu'un ange, après tout, que je voudrais vous parler aujourd'hui.


XI L'ANGE DU VENT — Dans quelle cargaison le capitaine avait-il trouvé cette fillette aux beaux yeux de Sumatra ? Avec sa robe de cotonnade plaquée sur son corps jeunet, et ses boucles qui se déroulaient derrière elle, on aurait dit une gentille figure du vent. Elle ne se tenait presque jamais dans la chambre, où étaient son coffre et son lit de mailles ; elle circulait parmi nous, au milieu des manœuvres ; ou assise à la proue, sur le départ du beaupré, elle regardait le mouvement des vergues et le jeu du vent dans les voiles. On disait qu'elle ressemblait au navire et qu'elle en était l'âme : aussi fine, aussi gracieuse, avec la même légèreté dans la marche et quelque chose d'aussi chaste que ce grand corps de bois et de toile. Ai-je dit qu'elle n'appartenait à personne ?


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C'était notre enfant à tous. Cent dix hommes depuis trois mois sur la mer, et cette femme... Aucun n'eût osé... Quand on venait à la rencontrer, pas un de nous qui n'eût un sourire paternel, sauf peut-être le pilote Jacques Faithful, qui lisait toujours et que les livres avaient corrompu. Mais on veillait. Pour tous les autres, elle était comme un ange, et même on l'appelait ainsi, à cause de son petit air de ne rien peser dans sa démarche, et de ses grands yeux qui ne savaient rien du péché. Aussi quand elle fut morte, le navire devint comme une tombe, et nous tous comme des ombres autour de son cercueil. On l'avait mis, en attendant le soir, au pied de la misaine. Comme la houle était forte, on l'avait chargé de plombs de lest. C'était une caisse de sapin que le charpentier avait façonnée avec tendresse, et qui avait une courbure de chaloupe, avec de gros anneaux de cuivre, comme s'il fallait transporter ça plus loin que le bordage et que la mer. A l'étrave de cette espèce de barque funèbre, pendait un gros boulet dont le poids devait l'entraîner plus vite sous les flots. On avait fixé le boulet avec trois filins. Chacun de nous avait donné son foulard de tête ou une chemise de bourre : cela faisait à l'intérieur de la caisse, un capitonnage bariolé.


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On avait couché notre ange dans cette boîte de soie. La petite semblait dormir. Elle avait un chapelet dans la main et, sur la poitrine, une croix d'or prise à je ne sais quel navire des catholiques. On l'aurait dit plus longue et plus étroite, et son visage plus mince entre ses grands cheveux qui descendaient jusqu'à ses hanches. On croyait voir ses yeux à travers ses paupières, et quand on eut fermé la boîte, on les voyait toujours à travers le couvercle, et même à travers les plombs de lest. Et maintenant, je les vois encore : ils sont pleins d'îles, de rades et de voiles. Ce sont vraiment les yeux d'un ange qui a marché sur un vaisseau. Au coucher du soleil, à l'heure où l'on jette les morts à la mer, il survint une bourrasque si violente que tout le monde dut courir aux huniers. Tous les hauts furent dégréés. On ne garda que la grande voile : elle était tendue à se déchirer. La manœuvre fut si dure, à cause de la tempête et de la houle, que la nuit vint avant que le navire fût en état. On transporta sur le gaillard tous les fanaux et toutes les lampes du bord, en sorte qu'il y eut bientôt une grande illumination autour du cercueil. C'est alors que l'on découvrit Jacques Faithful à demi couché sur la caisse, et qui pleurait comme une fille. Il fut toutefois de ceux qui déchargèrent


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les plombs et transportèrent la boîte près d'un bossoir, la tête et le boulet au-dessus de la mer. Tout l'équipage s'était rassemblé alentour. Malgré la houle et les fortes lames, on en voyait jusque dans les sabords du troisième pont et dans les enfléchures des haubans. Nos messieurs étaient rangés sous la grande voile qui apparaissait toute blanche au milieu de la nuit à cause de la multitude des lampes suspendues aux drisses et aux étais. Puis l'on vit s'avancer le capitaine suivi du ministre en habit noir, qui commença les prières des morts. Le vent augmentait de minute en minute. La grande voile tirait sur les bras de vergue et tourmentait tellement le navire qu'on ne savait s'il fallait interrompre les funérailles pour s'occuper de la manœuvre. Cependant personne ne quitta sa place autour du cercueil, et peut-être qu'on eût donné sur un brisant, tant était grande l'indifférence pour tout ce qui n'était pas notre petit ange. Le franc-tillac et le second pont étaient complètement dans l'eau ; plusieurs fois le bossoir y fut plongé, de manière que la crète des vagues vint toucher la pointe du cercueil, et que les hommes postés aux sabords eurent les culottes trempées. Mais aucun d'eux n'eût abandonné sa place, qui était la meilleure pour donner à la morte le dernier adieu.


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La pluie tombait à grosses gouttes sur les têtes nues des compagnons ; et pendant toute la cérémonie, l'eau coulait de la bordure de la grande voile sur nos messieurs. Je n'ai jamais entendu le vent siffler dans les cordages avec plus de mélancolie, ni vu la voile frémir avec plus d'angoisse. Il semblait que tout le navire chantât d'une voix lugubre et qu'il fût las de naviguer. On n'entendait rien du service des morts ; on voyait seulement le pasteur faire des bénédictions et tourner autour du cercueil. Ce ne fut qu'à un signe du capitaine que les matelots comprirent que c'était l'heure. On les vit pousser le cercueil vers la mer. A ce moment même, une longue rafale passa sur le vaisseau qui craqua de l'avant à l'arrière et gémit tout entier. On ne vit pas disparaître la caisse, personne ne l'entendit tomber dans la mer. Tout d'un coup, à la place où s'étendait la morte, il n'y eut plus rien, et l'on ne vit pas l'eau rejaillir. Et quand cette nuit lugubre fut passée et le calme revenu, je fus certain, comme tous ceux du navire, et Jacques Faithful lui-même, bien qu'il ne crût à rien qu'à ses livres, nous fûmes bien sûrs que le vent n'avait soufflé si fort que pour enlever notre ange et le transporter jusqu'au ciel.


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* Or, nos dames avaient les yeux pleins de larmes, et nous autres, nous étions comme ceux du Jersey, avec du sable dans la bouche. Et je vis le Père Anselme faire signe aux nègres de se taire. Et je crois bien que personne n'eut envie de sourire quand M. Bréart prit Madame Shepherd dans ses bras, comme une petite fille que l'on berce quand elle a du chagrin. Et c'est ainsi qu'il se mit à parler.


XII LE CAPITAINE LE ROUGE

— Moi, je vous conterai l'histoire du Capitaine Le Rouge, qu'on appelait comme ça je ne sais trop pour quelles raisons, ou bien à cause de sa face cuite par le soleil et par la mer, ou bien à cause de son poil de rousseau, ou encore parce qu'il apparaissait dans la mémoire des gens plus sanglant qu'un boucher, avec, sur la figure le reflet des paroisses qu'il avait incendiées, tantôt comme flibustier, ce qui était de droit royal et bonne justice, tantôt comme forban, ce qui lui préparait une belle cravate de chanvre et une couronne de corbeaux. Pendant la guerre, il avait commission du Roi pour courir l'ennemi : et vous pouvez croire qu'il ne s'endormait pas. On voyait sa barque, la Belle-Marie, sur toutes les mers et sur toutes les côtes. Elle portait quatre-vingt-


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dix bonshommes et six pièces de six, plus qu'il n'en fallait à un gaillard de cette trempe pour attaquer un galion d'Espagne ou un Hollandais de quarante canons. Mais venue la paix de Ryswick, le voilà qui s'ennuie de rester au port comme un chien de ferme. Il attend six mois que la guerre recommence : on disait que cela reviendrait tout de suite car les alliés n'étaient pas contents. A la fin, la Belle-Marie commençait à porter sa croûte de coquillages, et tous les jours les hommes, qui n'avaient plus un sou-marqué, depuis longtemps, venaient chanter devant sa porte : Le Rouge, rougi, rougea, Partira, partira pas, Il est fini, fina, foutu, Il a le sol collé au cul.

D'abord il tira des coups de pistolet par la fenêtre pour casser la tête à ces braillards : au moins cela sentait la poudre et faisait un bruit de bataille. Et puis, un jour, le voilà qui paraît sur le seuil, avec son chapeau à plume, son sabre, et son collier de perles fines autour du cou. Il serre toutes les mains qu'il rencontre, il donne de grands coups de poing dans les épaules, en criant au milieu des vivats : — On s'en va, bougre de Dieu ! on s'en va !


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C'est comme ça qu'il repartit forban, sans commission, avec la rage de ceux qui voient se balancer la corde au bout du compte. Et de ce moment-là, il n'y eut pas de pires gens sur la mer des Caraïbes que ces quatre-vingt-onze démons toujours à la recherche de quelque prise ou d'un bourg à surprendre. On peut dire qu'ils ont porté le meurtre, le pillage et le reste sur toutes les rives des Iles et même de la terre ferme. Pour ne pas retarder leur marche, ils ne gardaient jamais les prises qu'ils faisaient : après en avoir enlevé le meilleur, on les coulait avec leurs équipages, s'entend s'ils étaient espagnols ou de même farine, car pour ceux de nous autres Français, on relâchait hommes et navires après rançon de quelques barriques ou de quelques nègres qu'on allait vendre à Saint-Thomas : je dis les nègres, car pour les barriques, on les vidait fort bien. Ces gens-là portaient la terreur dans leurs voiles. Quand ils levaient à la gaule leur pavillon à crâne de mort, les navires petits et grands s'arrêtaient, comme le rat devant la tête-dechien, et se rendaient sans tirer un coup de mousquet. Cela valait mieux pour eux d'ailleurs. S'il y avait combat et la moindre perte parmi la bande, on voyait de drôles de drames sur la mer plate. Le Rouge s'amusait à mettre le feu


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aux deux bouts de la prise, pour voir le monde se débattre entre la flamme et l'eau, finir sur le gril ou dans la marmite. Ou bien, les faisant sortir un à un de l'entrepont par la petite écoutille, il leur tranchait la tête d'un coup de sabre, à quoi il était passé maître comme un vrai bourreau. Il en exceptait les captives, quand elles étaient jeunes et de beau corps. On leur donnait trois jours de vie, pour le plaisir de l'équipage. Après, quoi, sans doute pour leur épargner d'être grosses, on les jetait à la mer, avec un boulet aux chevilles. Cela dura jusqu'à ce soir de la Sainte-Marie que Le Rouge, étant assis près du beaupré, vit paraître à portée de canon, droit devant lui, un navire, un navire tout blanc, avec des voiles blanches et brillantes, des mâts comme des fuseaux d'ivoire, et des manœuvres qui semblaient tordues d'argent tant elles scintillaient au soleil. En vérité, c'était un étrange vaisseau, et tel qu'on n'en avait jamais vu sur ces mers. Il n'avait pas de sabords ; on ne voyait personne sur les gaillards, pas même le timonier, personne sur le pont ni dans la mâture. Il allait cependant, avec la grâce d'une mouette, soulevant de son étrave un ourlet d'écume, environné de petites vagues toutes pareilles à un troupeau d'agnelets. Et de ses flancs sortait une


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musique d'orgue et de voix claires, comme à l'église le dimanche matin. Il est bien sûr que personne, à bord de la Belle-Marie, n'avait découvert ce navire, car chacun des hommes restait à son poste, continuait à boire, à dormir ou à jouer, comme si la mer avait été vide. Le Rouge était seul à le voir cingler parmi les vagues, si près du vent que les vergues transparentes semblaient devoir toucher les flots ; seul à entendre la musique de bon Dieu qui s'envolait de sa coque. Pas un instant il ne songea à le poursuivre, ni à faire tirer le canon sur cette blancheur si légère qu'elle semblait un fin nuage poussé par la brise. — C'est, murmurait-il, c'est musique des Anges... Il devait comprendre ce que chantaient les voix invisibles, car il dit encore : — Pardonnez-moi, Madame, tout le mal que j'ai fait.... Cependant le blanc navire filait vers l'ouest, toujours plus près du soleil qui tombait sur l'horizon. Puis ses antennes touchèrent le disque rouge, et il disparut dans la lumière comme dans un brouillard. Longtemps, le Capitaine, les yeux brûlés par les rayons qui lui entraient tout droits dans la tête, regarda le point de la mer où le navire


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des Anges s'était effacé. Quand la nuit fut tout à fait venue, il lui sembla voir une grande étoile, plus belle que celle de Balaam, se balancer parmi les vagues, comme un fanal de Paradis. — Tous autour de moi ! ordonna-t-il en s'avançant sur le gaillard. Car cet homme étrange, quand il était au comble de la passion, montrait un calme terrible. Et quand les compagnons furent rassemblés : — Voici, dit-il, je vous quitterai à la prochaine terre. Choisissez-vous un autre chef. Moi, je suis pour Nioc l'Irlandais. Il y eut des clameurs de tous genres car personne n'était content. Et même l'Irlandais s'agenouilla devant son capitaine et le supplia de ne pas les quitter. Mais il répondait en secouant la tête : — Mon tour est passé... J'ai entendu la musique des Anges... Puis, comme certains le traitaient de foireux et de cagot : — A vos postes, hurla-t-il, les mains sur ses pistolets de ceinture, et gare à qui n'obéit pas ! En sorte qu'en geignant ils mirent le cap à la Guadeloupe, et trois jours après débarquaient leur capitaine à la Basse-Terre, près de


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l'Ile-à-Goyaves, avec sa part de prise dans six grands coffres, et une cassette pleine de diamants. ***

Il s'installa dans le quartier du Marigot, à mi-chemin de la montagne, où il y a deux étangs pour abreuver les bêtes et de grands espaces de champs pour planter la canne. On lui fit grâce, comme c'est l'usage, surtout quand on a peur. Après cela on peut croire qu'avec son argent il eut vite fait de se former une équipe de nègres et de faire installer un moulin, une purgerie et des chaudières. C'est comme ça qu'il devint habitant, de forban qu'il était, sans que plus jamais il lui arrivât de regarder la mer. C'est curieux, il n'en était pas de plus doux avec ses nègres, et s'il lui arrivait de les battre, c'était en bonne justice, alors qu'ils méritaient de passer au rouleau. On le vit plus assidu qu'une femme aux offices de la paroisse : il fit don au curé de quatre diamants gros comme des noisettes, pour mettre à la couronne de la Vierge ; plus un dais de velours rouge brodé d'or, et une cloche d'argent pour sonner l'Elévation.


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Il n'était pas heureux cependant. On ne le voyait jamais rire ni s'amuser comme les autres colons. Il passait quelquefois toute la nuit à râler dans son lit. Puis, au petit matin, il apparaissait avec une drôle de figure, prenait son fusil, son cornet à poudre, un sac de balles et de gros plombs, et s'en allait à grands pas vers la montagne. Je crois bien qu'il lui revenait ces jours-là une envie de tuer, car on ne guérit jamais de cette maladie. Il s'enfonçait dans les bois, à la recherche d'une bête, peut-être d'un homme. Ses nègres domestiques le suivaient de très loin, car ils avaient peur que sa folie ne se retournât contre eux. Mais jamais ils n'entendirent un coup de fusil. Il ne revenait que le soir, le visage plus tranquille, remettait son arme à la muraille, et se faisait servir un grand repas qu'il dévorait, le nez dans son assiette, déchirant les viandes avec ses doigts et buvant de grands coups de ratafia ou de madère. Puis il fumait deux ou trois cigales en regardant le soleil rougir le haut des mornes, pendant que les nègres chantaient, et dansaient le calenda. Un soir, qu'il revenait ainsi d'avoir maté sa rage en courant la forêt, il découvrit sous un appentis de sa maison un nid de colibris. Il n'y a rien de plus joli au monde : c'est grand comme la moitié d'un petit œuf de


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poule et fait de brins de bois entrelacés avec tant de délicatesse qu'on dirait un ouvrage de vannier. C'est rembourré de coton ou de mousse, et l'on n'y voit jamais que deux œufs pas plus gros qu'un pois commun, ou, lorsqu'ils sont éclos, deux petites mouches couvertes d'un duvet si menu qu'on ne pourrait dire que ce sont des plumes. Justement celui que le Capitaine Le Rouge avait trouvé devant sa porte renfermait deux petits qui n'avaient pas plus de quinze ou vingt jours. Son premier sentiment fut de l'écraser contre le mur. Mais il faut croire que le navire des Anges continuait de naviguer dans son âme, car il se mit à détacher le nid, avec tout ce que pouvaient faire de mieux ses gros doigts qui savaient si bien tenir le sabre et prendre les gens à la gorge. Il y mit tant de précautions qu'il l'emporta tout entier sans en rien briser, avec les deux petites bestioles qu'il contenait, et enferma le tout dans une boîte fermée de ce treillis qu'on met aux fenêtres pour arrêter les moucherons, moustiques et autres maringouins. Il ne l'avait pas plutôt suspendue à la fenêtre que le père et la mère accoururent en bourdonnant. Vous savez qu'ils ne sont pas plus gros, avec toutes leurs plumes, que l'ongle du pouce, et qu'ils ont un long bec, délié comme CORSAIRES

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une aiguille, avec une petite langue à deux filets, si fine qu'on ne peut la voir qu'en regardant bien fort. Ils trouvèrent aussitôt la cage de leurs petits, et passant le bec à travers les mailles, leur apportèrent leur nourriture, qui est rosée de fleurs avec le polen et poudre d'insectes. Ils étaient si occupés à leur besogne qu'ils ne voyaient même pas la grosse tête rougeaude du Capitaine les considérer de tout près. Il admirait ces vies minuscules si bien organisées par le bon Dieu, ces petites plumes d'un vert doré tirant sur le violet changeant, avec un duvet comme poussière, tellement nuancées qu'il ne pouvait dire leur couleur. Il s'étonnait qu'il y eut tant d'amour dans des existences aussi fragiles. Il comprenait des tas de choses auxquelles il n'avait jamais pensé, sur la douceur du monde, la perfection de tout ce qui existe et la valeur de cette vie qu'il avait si peu ménagée. Il reconnaissait la majesté du Seigneur dans ses plus petites créatures. Et une tendresse vint à le remplir, qu'il n'avait jamais connue, tant qu'il eut deux larmes, les premières, qui lui coulèrent sur les joues. Le lendemain il ouvrit la cage au milieu de sa chambre pour voir ce qui se passerait, et peut-être aussi par pitié. Il vit la mère d'abord, le père ensuite, entrer dans la boîte pour nour-


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rir les petits. On les reconnaît l'un de l'autre par cela que le mâle a sur la tête une huppe en manière de couronne faite des plus fines et des plus belles plumes qui se puissent imaginer. Ils entraient par la fenêtre avec un léger bourdonnement, comme celui des grosses mouches ou des mâles d'abeilles, allaient tout droit au nid et ressortaient presque sans se poser. Cela dura jusqu'à ce que les petits furent assez forts pour secouer leurs ailes et sortir du nid. Quand ils s'envolèrent avec leurs parents et disparurent par la fenêtre, le Capitaine Le Rouge se sentit plus seul qu'il n'avait jamais été. Il lui sembla que sa douceur s'en allait de lui avec ces oiseaux. Et le voilà qui se sent repris par sa colère. Il lui faut massacrer bêtes ou gens ! Il jette son fusil sur son épaule, marche à grands pas vers la montagne, et tout le jour, tue ramiers, perriques et cochons, sans ramasser le gibier qu'il abat, assez content d'avoir assouvi sa rage. Mais quand il rentra le soir, il fut bien étonné : les quatre colibris étaient dans la cage ouverte. Ils étaient revenus, lui dit son nègre, dès le plein soleil, avaient longtemps voltigé dans la chambre, comme s'ils cherchaient quelqu'un, et s'étaient enfin réfugiés dans leur boîte où ils avaient chantonné tout le reste du jour. On peut croire que le Capitaine fut content !


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Le nègre en sut quelque chose, car il reçut une grande claque dans le dos, une montre en or, une chemise de soie, et un coup de pied au cul pour finir. Et le lendemain les cinq amis s'entendaient à merveille ; et tous les jours qui suivirent le Capitaine et ses petits oiseaux vécurent en parfait accord. Les colibris s'en allaient à l'aurore faire pâture de rosée dans un jardin de fleurs qu'une troupe de nègres soignait du matin au soir. Pendant ce temps, Le Rouge allait à ses affaires, parcourant à cheval les champs de cannes et les prairies du Marigot. L'après-midi tout le monde se retrouvait dans la grande chambre. C'était merveille de voir ces bestioles installées toutes quatre, pas plus grosses qu'une amande de cacao, sur le doigt du Capitaine, bourdonnant à qui mieux mieux et agitant leurs ailes ; puis elles s'envolaient à travers la chambre, faisaient deux ou trois tours et revenaient sur leur perchoir. Il leur donnait à manger une pâte très fine, claire comme de la bouillie, qu'il faisait avec du biscuit, du vin d'Espagne et du sucre, et qu'il leur offrait sur le bout de son doigt. Il fallait voir les petites langues jaillir des longs becs recourbés et sucer la pâte tant qu'elles pouvaient. Le Capitaine en riait d'aise tout seul dans la grande pièce remplie d'ombre


LE CAPITAINE LE ROUGE

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chaude. Quand les petits oiseaux étaient saouls de tant lécher de nourriture, ils chantaient tous quatre sans quitter le doigt de leur ami. Ce petit murmure d'abeille le remplissait de bonheur : et il lui rappelait une autre musique, une musique d'Anges entendue jadis sur la mer... Il y eut ainsi près de cinq mois de félicité parfaite dans la vie de cet homme maudit. Puis, un matin, il trouva la cage vide, avec un seul tout petit cadavre dans le fond... Un chat ou un rat, vous comprenez... Quand il vit ça, Le Rouge n'eut pas une larme, pas un cri, pas un juron. Il attendit toute la journée, car peut-être les trois autres allaient revenir : il était assis devant la table, près de la cage ouverte où la petite chose sommeillait dans son duvet. On l'entendit répéter plusieurs fois : — La musique des Anges... La musique des Anges... En même temps, il regardait du côté de la fenêtre ouverte, puis la petite boîte treillissée, puis son fusil pendu à la muraille. Vers la soirée, il n'y eut plus d'espoir. Alors, le Capitaine Le Rouge se leva. Il prit ses pistolets, son sabre, son chapeau à grand plumet ; il mit au cou son collier de perles fines ; et vêtu comme il l'était quand il com-


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mandait la Belle-Marie, il tourna le dos à la montagne et descendit vers la mer. Dans le port se balançait la corvette la Volante, fine boulinière de vingt canons... Mais vous l'avez tous connue. C'est avec elle que Le Rouge recommença d'ensanglanter les Iles, massacrer les équipages, incendier les paroisses, violer les femmes et les fillettes, en compagnie de cinquante gredins de son espèce, porter partout le pillage et le meurtre, jusqu'à ce qu'il fut pris au Coffre-à-Mort, et pendu, pour le bon exemple, à la grande vergue de son bateau.


XIII PARADIS ET ENFER

On vit alors se lever au bout de la table un grand mouflard qu'on appelait le Sprek parce qu'il était aussi lourd et lent à se remuer qu'une galiote hollandaise. C'était sans doute pour entretenir son lard qu'il s'était fait donner l'emploi de coq à bord de la Capucine, question de remuer les sauces et de respirer l'odeur des brouets. On le voyait toujours cuirassé d'un tablier de coton bleu, une cuiller à pot dans la main, comme une espingole, tout barbouillé de graisse et du sang des bêtes ; prompt, du reste, à quitter la coquerie pour le gaillard où il manœuvrait les pièces comme pas un, ayant bon œil et sachant manier le refouloir. — A mon sens, commença-t-il, et sans vouloir offenser le Capitaine, ce n'est pas le navire des Anges que Le Rouge aperçut à son vent ;


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ça serait plutôt le bateau de paradis que les gens de chez nous appellent le Grand-ChasseFoutre. Moi, je ne l'ai jamais vu, et je pense d'ailleurs qu'on ne peut pas le regarder avec un œil comme le nôtre, pas plus qu'un cancrelat ne peut voir la mâture dans son entier. Mais tous ceux de la flibuste qui ont manqué mourir l'ont vu, et David Fauqueux, le Bolonais, qui faillit nous quitter par un coup de pique estropée dans la rate, l'a bien vu dans toutes ses parties, et c'est lui-même qui m'a conté, quand il ne faisait que de revenir de la vraie mort, comment le GrandChasse-Foutre est fait. C'est sur ce bateau-là, qu'il m'a dit, que vont tous les matelots qui sont défunts comme des honnêtes gens, soit en se battant contre l'ennemi, soit en faisant la manœuvre. Ils se retrouvent, de toutes les nations, des Français, bien sûr, qui sont le plus grand nombre, mais aussi des Anglais, des Hollandais, des Génois, des Portugais, et même des Espagnols, bien que la plupart de ceux de cette race soient des traîtres et de mauvais marins. Et une fois qu'ils ont franchi la coupée, on ne voit seulement plus la marque de leurs blessures, quand bien même ils auraient eu la tête emportée, ou les jambes, ou les bras ; et ils redeviennent tous comme s'ils avaient vingt ans, avec de


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bonnes figures toutes rondes et toutes roses, et de belles dents blanches. Et il n'y en a pas de plus agiles à grimper dans les manœuvres, car ils ne pèsent plus rien du tout, et d'un seul bond ils sautent de la coursive sur la vergue de perroquet ou passent d'un gaillard à l'autre. Ce n'est pourtant pas que ce bateau soit des plus petits, vous pouvez croire ! Au contraire, qu'il a sa quille de je ne sais combien de mille lieues de long et tout le reste à l'avenant, en sorte que d'autres marins que les trépassés mettraient des cinq cents ans à courir du beaupré à la lanterne : mais eux font ça en moins de rien, comme je l'ai dit. Les mâts sont tellement hauts qu'ils font des tas de trous dans la Voie Lactée, comme la mitraille dans la grande voile ; et c'est le perroquet de beaupré, qui est plus grand que toute la France, y compris Machacoul, mon pays, qui fait les éclipses de lune et de soleil. Savez-vous bien qu'un mousse de nous autres les vivants, qui monterait à la hune du GrandChasse-Foutre pour porter la soupe aux gabiers, mettrait si longtemps qu'il redescendrait tout cassé, avec une longue barbe blanche. Mais les mousses des morts ça sautille d'une vergue à l'autre comme des serins dans une cage, outre que ça siffle tout le temps des petits airs pleins de bonheur.


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Croyez que dix mille hommes feraient tranquillement sur la pomme du grand-mât l'exercice du mousquet, sans se bousculer ni se tirer dans la figure. Car on peut penser que tout le reste est dans la proportion, et la pipe du plus petit calfat est grande comme un vaisseau de premier rang. Des fois que vous avez vu dans le ciel, quand il pleut d'un côté et qu'il fait du soleil de l'autre, cette longue bande de couleurs qu'on appelle l'arc-en-ciel. Eh bien, mes amis, s'il faut en croire le Bolonais, ce n'est pas autre chose que la flamme du Grand-Chasse-Foutre qui se courbe sous le noroît. Parce que les matelots du bord sont de toutes les nations, cette flamme a toutes les couleurs de tous les pavillons, avec l'or des lis de France et des clés du Saint-Père. Car le bon Dieu sait combien les matelots sont chatouilleux sur la préséance de leur pavillon, que ça donnerait des bagarres à chaque instant : alors il les a tous fondus en un seul, qui flotte à la tête du grand-mât, et l'équipage vit en paix. Et quand vous voyez les marées qui soulèvent la mer ou la tirent en bas, des barbus qui ne seraient pas foutus de faire une épissure ou une queue de rat vous font accroire que c'est à cause de la lune et tout son tremblement. Ça, qu'il m'a dit le Fauqueux, c'est encore l'affaire du Grand-Chasse-Foutre : quand ça descend, c'est


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que les marins puisent des seaux dans la mer pour laver le pont et les batteries ; quand ça monte, c'est que l'équipage, pour parler honnêtement, vient d'aller aux bouteilles. Ils ne peuvent pas, comme de raison, laisser de la saleté sur leur bateau, et la propreté c'est leur seul travail. Sinon, bien sûr, qu'ils n'ont rien à faire qu'à pétuner, chiquer, jouer aux dés ou au malcontre, et faire trente-six musiques avec des tas d'instruments. Pour le reste, les manœuvres se font toutes seules et sans sifflet, et bien qu'il faille plus de cent ans pour virer de bord lof pour lof et plus de deux cents ans pour appareiller, cela se fait comme qui dirait par magie et sans qu'on entende une seule fois gueuler le capitaine. On dit que c'est un fils ou un petit-fils du père Noé, celui-là même qui a été un armateur fameux et qui a inventé le vin rouge et le vin blanc, que c'est lui qui a construit de ses propres mains le Grand-Chasse-Foutre, avec les bois du Paradis terrestre ; et il a mis pour cette besogne trente-cinq mille et quelques années, je ne sais plus. A ceux qui trouveront ça un peu long, je dirai qu'on ne fait pas un bon navire comme on taille un sabot. Autant de siècles il a fallu pour le gréer, avec des cordages qui sont en or pour les filins et les torons, et en argent pour les grelins et les câbles.


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Sur ce bateau, vous pensez la belle vie de petits saints que mènent les matelots qui sont morts. Toujours à chanter des chansons de cabestan et des boulina-ha-ha, qu'ils s'en arracheraient le gosier si de belles filles en costume de leurs provinces ne leur versaient du tafia pour leur remonter le ton. Car c'est plein de fillettes pas bégueules qui ne vous en content à marier que si c'est votre goût, mais pour le reste sont généreuses au déduit, sauf respect à Mesdames. Il y en a des brunes des îles, avec des fleurs dans leurs cheveux, et de bien blanches de chez nous, avec des croix d'or et des coiffes de dentelles, parées comme des Saintes Vierges. C'est qu'elles portent toutes les belles choses que leurs amoureux ont trouvées dans les coffres des prises, et qu'ils ont distribuées à droite et à gauche. Mais surtout le fin du fin, c'est la soupe ou ce qui en tient lieu. Jamais de gourganes ni de fayots, pas de rations et mange-à-ta-faim. C'est tous les jours du poulet avec de la salade, du gigot, du boudin noir, et du cochon frais, comme aujourd'hui.Pour l'arrosage, une chopine de marc à ton réveil, du vin de Bourgogne au dîner, et le soir du vrai Madère de l'île ; sans compter tout ce qu'apportent les demoiselles dans de petits barils bien vernis. Après quoi, l'on croche son hamac sur un


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gaillard ou l'on se couche à l'ombre des voiles. La brise, qui souffle juste comme il faut, fait dans les manœuvres une musique toute pareille à un concert de flûtes et de violons. On ne se lève que pour prendre du tabac, dont il y a une pleine barrique grosse comme un galion devant la grande écoutille. Puis l'on retourne s'étendre sur le dos, les mains dans la nuque, et l'on souffle la fumée devant soi. C'est elle, que m'a dit le Fauqueux, qui fait ces gros nuages ronds et violets qu'on voit quelquefois au bout de la mer, le soir des jours qu'il a plu. Voilà ce que m'a raconté le Bolonais, et je pense que c'est vrai, car le capitaine Hogeboom, celui-là même qui fit la descente de la Barbade, m'en a dit quelque chose avant de mourir. J'étais près de lui sur le Hareng-Cheval quand il reçut dans l'estomac cette grenade dont j'ai toujours un petit morceau en plein râble. Il tombe sur le ventre et je me penche sur lui pour voir à lui venir en aide. Il avait des yeux grands ouverts qui ne me regardaient pas, qui regardaient plus loin, sur la mer. Puis il me tire tout contre lui, avec sa bouche à mon oreille, et il me crie, à cause du canon et de la mousquetade, il me crie comme ça : — A revoir, vieux Sprek, qu'il dit, à revoir !


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On se retrouvera sur le Grand-Chasse-Foutre !

Le récit du Sprek nous conduisit par une pente naturelle à parler de cet autre navire qui vogue éternellement au milieu des tempêtes, avec son équipage de fantômes, et que nul marin n'a jamais vu passer sans avoir la mort dans les os. Pour moi, je ne l'ai jamais vu, même au milieu des plus grosses tourmentes, sans doute parce que je n'ai pas l'esprit ni les yeux qu'il faut avoir. Mais tous ceux de la Pomme-Couronnée, y compris M. Bréart, notre Capitaine, l'ont vu sortir de la pluie et de l'embrun, avec ses voiles déployées sans un ris, le pavillon rouge-sang à la tête du mât. Aussi les plus croyants parmi les convives firent-ils le signe de la croix pour conjurer le mauvais sort, et nous fûmes quelques instants comme on est dans la maison, devant les grands feux de l'hiver, quand on raconte des histoires de revenants. Le Sprek, qui s'était agenouillé devant la table de balisier pour être à la portée de son couï, montra qu'il n'avait pas fini de parler. Regardant chacun de nous avec un air de menace dans sa grosse figure, il nous fit taire l'un après l'autre, comme le ferait un maître de symphonie. Puis


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il renifla bruyamment, cracha par-dessus son voisin, à dix pas derrière, vida sa calebasse pour s'éclaircir la voix, et ayant constaté que tous les visages étaient tournés de son côté, il reprit la parole : — Moi, je l'ai vu, ce bateau qu'on appelle le Voltigeur-Hollandais parce qu'il a des ailes com-

me le corbeau des champs et que le capitaine est de ce pays-là ; je l'ai vu comme tous ceux qui se sont ouverts dans le gros temps, qui ont démâté ou perdu leur gouvernail et qui n'attendaient plus que d'aller au fond, sauf la miséricorde du bon Dieu. Mais je sais bien que tout le monde n'est pas d'accord sur la façon qu'il est construit, car pour les uns il est en manière de corvette, plus vite que l'oiseau-frégate, et peu chargé de canons ; pour les autres, pesant comme un chameau d'Amsterdam ou élevé de poupe comme un galion. Je l'ai vu sur la côte de Guinée, un jour qu'on allait à nu sous un vent de tous les diables. Il était noir de la quille à la pomme, avec un timonier si grand qu'il s'appuyait aux basses vergues pour se reposer. Mais Van der Dussen, de Dunkerque, m'a dit qu'il l'avait rencontré au cap Horn, alors qu'on travaillait depuis six semaines à passer dans la mer du Sud, et qu'il était rouge


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dans sa coque et jaune dans sa mâture, sans personne sur le pont ni dans les hunes. Et Chaboisseau l'aîné, du Hasard-Marin, m'a dit qu'il avait la forme d'une barque-longue, avec tant d'hommes sur les bancs qu'on ne voyait que des têtes serrées les unes contre les autres. Dans ces sortes d'affaires, n'est-ce pas, on ajoute de tous côtés des tas de choses, que ça devient plus embrouillé qu'un écheveau d'étoupe. Malin celui qui le démêlera ! Ça n'est pas moi, pour sûr... Mais j'ai connu à la Basse-Terre un ancien de la Côte, manchot du bras droit et, comme qui dirait, d'un œil aussi, qui nous achetait le fond de nos coffres quand nous n'avions plus rien pour offrir aux garces, lequel était si vieux qu'il avait peut-être bien navigué cinquante ans sur le Voltigeur, comme il le disait. Les vieux marins, je le dis en passant, ça ne devrait pas finir lombard ou fripier, comme celui-là, quand ça ne peut plus tenir la mer. Ça devrait vivre tous ensemble dans une grande maison, devant un port, qui aurait des tas de petites fenêtres pareilles à des sabords, par où on verrait les navires qui arrivent et ceux qui s'en vont. Chacun aurait son hamac et son coffre, et tout ce qu'ils ont pu garder de leurs affaires, avec les portraits des belles de dans le temps. Avec ça, le Roi leur donnerait tous les jours deux sous-marqués pour leur tabac et un demi-setier


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de vin de sa Touraine ou de son Anjou, de manière qu'ils pourraient s'asseoir en rond, avec une pipe ou un pot dans la main, et se raconter des aventures du temps qu'ils étaient matelots marchands ou flibustiers... Mais c'est des rêves et ça va trop loin pour aujourd'hui... Donc l'ancien que j'ai dit, un jour de 15 août qu'il était à remettre un rond dans les hauts, est balancé par le roulis et tombe tout droit dans la mer, comme un caillou. Ça fait si peu de bruit que personne ne l'entend. Il nage, mais le bateau, comme on le pense, va plus vite que lui. L'eau était tiède, il s'obstine à nager et va comme ça jusqu'à l'heure du crépuscule, que les étoiles commencent à s'allumer et qu'il se trouve tout seul, sans une voile en vue, au milieu du rond de la mer. Il se met sur le dos pour souffler et regarder encore une fois avant de se laisser couler tout ce qu'il peut voir de la vie : le ciel, les étoiles et les vagues. Quand il a bien mis tout ça dans ses yeux, il crie : « Jésus Maria ! » et va pour aller au fond. Mais son cri lui fait penser que c'est la fête de la Sainte Vierge et il revient au-dessus pour promettre à Notre-Dame du Carmel que si elle le tire de l'eau il lui portera, dans la chapelle du Baillage, un petit vaisseau de 70, fait tout entier en os de mouette, avec des voiles de drap d'argent et tous ses canons bien rangés. CORSAIRES


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A peine il a pensé son vœu, qu'il voit devant lui glisser une haute muraille de bois, si haute qu'elle remplit tout un côté des étoiles ; en même temps, il sent filer dans ses mains un câble à quoi il se cramponne et qui l'entraîne comme un bateau de loch. Ça lui donne de l'espérance, et l'espérance, des forces, de telle manière qu'il se met à grimper au long du câble, et il grimpe des temps et des temps jusqu'à ce qu'il arrive au trou d'écubier qui était si large qu'il y passe sans se froisser. Et il se trouve comme ça dans la poulaine d'un navire tellement grand et tellement garni de lampes et de fanaux, qu'il avait l'air d'un ciel de nuit renversé sur lui-même. Il pensait bien qu'il y avait là du mystère, car aucune flotte d'aucun pays n'a de navires aussi grands que celui-là. Il se dit qu'il était peut-être au paradis des marins, sur le Grand-ChasseFoutre, et il se pinça les joues et les fesses pour voir s'il était mort. Mais il se fit mal à force de se pincer et en conclut qu'il était vivant. Alors il monta sur le gaillard, car il avait grande envie de parler à quelqu'un. C'était un solide, on peut le dire, car ce n'est pas en faisant du lest au fond de la cale pendant l'abordage qu'on laisse un bras par-ci et un œil par-là. Mais ce qu'il vit des deux yeux qu'il avait alors lui fit les


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jambes si molles qu'il dut s'appuyer au vibord. Qu'on imagine bien trois cents hommes d'équipage, sur le pont et dans la mâture, occupés à la manœuvre, mais cela sans un bruit, sans une parole, sans un ordre ou un coup de sifflet, à en croire qu'on avait du coton dans les oreilles, et tous avec des visages de morts. Quand il racontait ça, l'ancien, il avait une figure toute jaune, des yeux creux et des gencives pâles, comme s'il portait la ressemblance de ces faces plates. Tous avec des chapeaux à plumes ou des bonnets sur des crânes d'ivoire, des justaucorps et des caleçons battant les côtes et l'os des cuisses. Et la multitude des lampes qui se balançaient toutes du même côté à chaque coup de tangage ou de roulis... C'est alors que notre homme se crut bien des trépassés et recommença de se tâter le corps en tous les endroits pour se rendre compte qu'il n'en était pas. Il se trouva de chair comme un chrétien, et même, en faisant quelques pas, il entendit le bruit de ses pieds. C'était facile, car il y avait sur ce bateau plus de silence que dans une église vide, à minuit. Même le vent, qui bombait les voiles et tendait les cordages, ne faisait pas plus de chant qu'un oiseau qui mue. Quand l'ancien eut avalé sa peur, il se mit à se promener sur le tillac. A vrai dire personne n'avait l'air de s'apercevoir qu'il était là. Chacun


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poursuivait sa besogne de muet. Tout était propre et bien en ordre, comme sur un vaisseau à l'appareillage. Les centaines de lampes pendues aux drisses et aux vergues dessinaient des ombres de tous côtés. Mais pour les hommes, pas un seul n'avait son ombre auprès de lui. La lumière les traversait sans se gêner. Et même, comme l'ancien montait l'escalier du passavant et qu'un marin des squelettes le descendait, ils se rencontrèrent sans se heurter, car le vivant passa à travers le mort, sans même le sentir. Ce n'est pas le temps » aujourd'hui de vous raconter comment il parcourut tout le navire, car un navire c'est un grand pays, et nous ne serions pas encore arrivés demain soir à la batterie basse ; ni comment il vécut parmi les défunts pendant les cinquante ans qu'il demeura sur le Voltigeur-Hollandais, comme son nom se trouvait écrit sous la galerie. Croyez que la cambuse et la cale au vin étaient pleines pour au moins trois mille ans et que les gens du bord ne se nourrissaient que d'air cru. Il vaut mieux vous dire que jamais personne, y compris le capitaine, n'eut l'air de voir qu'il était là, bien qu'il circulât dans toutes les parties du vaisseau, marchant à travers le corps des morts et se couchant même au milieu de leur fantôme. Et c'est comme ça qu'il a connu, lui seul, sans discussion, les vraies manières de ce bateau


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maudit et tout le mal qu'il peut faire aux marins. C'est lui, qu'il m'a dit, qu'on voit dans toutes les tempêtes, présage qu'il est temps de faire sa contrition. C'est lui qui passe dans les temps chauds, qui fait l'eau pourrie, changer le vin en vinaigre et le reste en fayots. C'est lui qui tire le canon d'alarme pour que tu ailles à son secours et que tu te jettes sur un rocher. C'est lui aussi qui envoie les grains blancs, qui étend les brouillards, qui fait tomber la brise ou la tourner brusque d'un rumb entier. Des fois, il jette en passant une lettre qui vole à ton bord, et si ton capitaine l'ouvre, ton navire sombre dans la nuit qui vient. Il s'amuse à peindre sur la mer des îles qui n'existent pas, pour ceux qui rêvent de l'eau et des rafraîchissements, et quand tu approches, ça s'en va. C'est encore lui qui saoule l'œil de la vigie avec des reflets qui ressemblent à des voiles, et qui te mène, comme un con, à poursuivre l'écume des brisants. Hors des combats il est partout, coque de misère et mâts de malheur, avec son équipage de racaille, tous les chenapans morts sous la garcette ou pendus, ceux qui se cachaient pendant la bataille, les voleurs de hardes, les trompeurs de la charte-partie, les matelots traîtres à leur matelot ; et le capitaine, ce damné blasphémateur et sodomite, que le bon Dieu condamne à courir sans repos sur la mer, Starkembourg-le-Hollandais, squelette plus


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haut que les autres, avec un pourpoint et les chausses noir et or, la ceinture écarlate et des bottes sur les tibias, deux flammes de chandelles dans le trou des yeux. Voilà d'où revint l'ancien que j'ai dit, au 15 août de cinquante ans plus tard, par un miracle de la Vierge du Carmel, afin qu'il pût dire aux marins de partout ce que deviennent les menteurs, les filous et les poltrons. ***

— C'est inutile ! s'écria M. Magloire, car il n'est pas un seul de ces gens-là parmi nous, et je souhaite, le Sprek, que ton récit ne nous soit pas de mauvais présage. Il n'est jamais bon d'évoquer Starkembourg et son bateau, car où qu'il se trouve dans la grande mer océane, il est certain qu'il nous entend. — Moi, dit notre chirurgien, je pense que ce Hollandais est le même qu'on appelle Cartaphilus ou le Juif-Errant, lequel fut condamné à marcher jusqu'au Dernier Jugement parce qu'il avait insulté Notre-Seigneur portant sa Croix. C'est un très vieux de la grande flibuste qui m'a dit ça lorsque j'étais encore un petit enfant, et il faut bien que cela soit vrai, puisque ce Juif doit passer d'une terre à l'autre. C'est quand il fait sa traversée qu'il s'embarque sur le Volti-


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geur, et c'est alors que nous autres marins le

rencontrons pour notre malheur. M. Bréart allait prendre la parole lorsque Mme Shepherd lui mit la main sur la bouche. — Laissons, dit-elle, tous ces fantômes affreux. C'est maintenant le tour du capitaine Lambert. Je ne doute point que sa noble existence, mise tout entière au service de son roi, n'offre un bon nombre de merveilleuses aventures et que nous ne trouvions le plus grand profit à écouter celle qu'il voudra bien nous dire. Je me rappelle qu'à cet instant le soir commençait à envahir le sous-bois où nous étions réunis. La clairière semblait plus haute et plus vaste, et là-bas, la mer, aussi brillante que l'argent poli, enchassait les coques et les mâtures de nos trois navires. Un silence plein d'attention avait suivi les paroles de notre captive. Nous connaissions tous les vertus intelligentes et la magnanimité de M. Lambert. Il était aimé de chacun des nôtres, craint par nos ennemis, admiré et honoré de tous. On le disait familier des nobles pensées qui sont inscrites dans les livres et dont je ne m'approche qu'avec humilité et respect. J'ai tenté de retrouver ici le ton et la manière de son récit, mais je sens bien tout ce que cette entreprise doit avoir de présomptueux et combien il est téméraire à un simple Écrivain de navire de vouloir parler le langage d'un homme instruit.


XIV LA MAIN D'OR AU Ier JUIN

— Après la guerre de Hollande et la victoire du Roi, ce fut la grande misère pour nous autres de la flibuste. Plusieurs d'entre nous, messieurs, doivent se rappeler avec amertume cette longue paix qui dura plus de dix ans et conduisit au désespoir les meilleurs de nos capitaines. L'ennui les rongeait, plus encore que la pauvreté. Quelques-uns s'étaient mis au service des Compagnies et trafiquaient entre les Iles et la terre ferme. La plupart, soit rancune, soit entêtement, soit orgueil, en un mot parce que le commerce n'est pas l'affaire d'un flibustier, aimaient mieux traîner leur barque d'île en île en attendant que l'Europe se remît à la guerre. On en voyait quelquefois rassembler tout à coup un équipage et, comme le Capitaine Le Rouge, devenir forbans pour dérouiller leurs membres et leurs canons. Les autres, par crainte d'être pendus, ou fidèles à la loi de l'honneur, faisaient,


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messieurs, comme vous et moi : ils erraient sur la mer ou pourrissaient dans une rade, vivant gueusement de chasse et de pêche, vendant à vil prix, pour satisfaire à leurs passions, ce qu'ils pouvaient de voiles et de cordages. C'est ainsi, la famine en poupe, conduit par je ne sais quel besoin de trouver un paysage conforme à mon humeur, que je vins jeter l'ancre, en mars 1685, à la Pointe-au-Maçon, dans l'île de la Tortue. Ce n'était plus, hélas ! cette terre glorieuse qui avait servi de repaire à nos aïeux, corbeille d'abondance, regorgeante de butin, avec son peuple de boucaniers, d'aventuriers, de belles filles insolentes et le mouvement de ses milliers de voiles. La malédiction du Seigneur semblait avoir frappé ce séjour de délices. Tous les habitants l'avaient quittée pour s'intaller à la GrandeTerre, autour de Port-Paix, du Cap Français, et jusqu'à la Savane de la Limonade. Il ne restait plus que des ruines des beaux quartiers du Cayouc, du Milplantage et même de la BasseTerre dont le hâvre est si commode. La forêt peu à peu reprenait pied dans les anciennes plantations et parmi les murailles écroulées. Aucun navire n'abordait plus de son plein gré à ces rives désertes : il fallait qu'on y fût poussé par la tempête, chassé par les vaisseaux de police ou mené comme je l'étais par le désœuvrement.


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Il y avait dans la rade de la Pointe-au-Maçon quelques barques si fatiguées qu'on pouvait se demander par quel miracle elles étaient arrivées jusque-là et par quelle sorcellerie elles pourraient reprendre la mer. Les équipages les avaient confiées à leurs ancres : elles se balançaient en geignant à chaque poussée du flot. Derrière, c'étaient les ruines du quartier, pans de mur, soliveaux dressés comme des potences, à l'exception d'une grande case — la seule habitation de l'île — faite de planches arrachées à des épaves, avec un toit de rectangles d'écorce posés comme des tuiles. C'est là que j'ai vécu tant de jours désenchantés, pendant que mon navire, abandonné comme les autres, se balançait et geignait entre ses ancres. On appelait cette baraque la VilleHermose, ce qui veut dire, en espagnol, la BelleMaison. C'était une sorte d'auberge, de cabaret, ou de bordel, tenu par un Sicilien de Palerme qui se nommait Sor Mezzano, sans doute par dérision. On y fumait, on y buvait tout le jour, et toute la nuit si l'on voulait. On y jouait aussi, son argent d'abord, ses nippes ensuite, puis son bateau et même sa liberté. Il y avait de courtes bagarres, quelquefois des coups de feu. Les hommes qui se trouvaient là portaient le même signe de déchéance ou de lassitude. Ils venaient un jour, de très loin peut-être ; ils s'en allaient ;


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d'autres venaient à leur place ; j'en ai vu beaucoup pendant le temps que je suis resté là ; mais tous avaient le même air de mauvaise fortune, et je pense que je devais l'avoir comme eux. Est-ce qu'ils venaient chercher de l'amour dans cette maison ? Le Mezzano nourrissait quatre filles, de pauvres juments amenées jadis par les frégates à ribaudes de M. d'Ogeron, vieillies sous le harnois, cavalées de jour et de nuit par des faquins... Je n'ai jamais vu de bouches aussi tristes, ni tant de crasse dans l'amour. Certainement ce n'était ni ces garces, ni le jeu, ni le plaisir de boire qui me retenaient dans un port aussi morne. Il fallait qu'une grande indifférence se fût emparée de ma personne, que je n'eusse plus aucun désir d'aller à l'est, à l'ouest ou ailleurs, persuadé que partout à la fois régnaient la même misère et le même ennui. Au surplus, je ne parlais à personne, pas même au Sicilien qui m'importunait de ses compliments. Pour être plus seul, j'avais envoyé mon équipage faire du bois et chasser dans la forêt. J'entrais à la Ville-Hermose, je m'asseyais dans un coin de la salle, toujours le même, avec un verre d'eau-de-vie près de moi, sur un escabeau. Je fumais... je fumais... Je regardais les gens entrer, s'asseoir, se chamailler autour des cartes, les ivrognes qu'on emportait, le manège des


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putains. Quelquefois une guitare chantait un air de France, ou d'Irlande, ou de plus loin. Quand elle s'était tue, les filles chevrotaient le même air, très longtemps, avec des lèvres sans joie. Le soir venait. Sor Mezzano apportait une chandelle qu'il collait sur l'escabeau, près de mon verre. Je n'avais pas faim : le tafia me nourrissait. Les joueurs se pressaient autour des tables, les plus proches assis sur des bancs, les autres debout, derrière, en un tas. La salle était pleine de fumée, de musiques, de jurons. Cela finissait par n'être plus qu'un murmure dans du brouillard. J'étais appuyé à la cloison, envahi par une somnolence dégoûtée, ne voyant plus entre mes cils que des formes vagues, de grands morceaux de lumière et d'ombre. Pour secouer cette torpeur, je me mettais sur mes pieds, je vidais mon verre, je sortais. C'était tout de suite le bruit mou du flot sur les galets. Deux grands mornes noirs surplombaient la rade. Je sautais dans mon canot, je nageais vers mon navire. Il semblait, sous les étoiles, plus haut qu'une église, et quand j'étais à la coupée, plus vaste qu'un parvis. Nous l'avions dégréé en partie ; il n'avait plus ni pavillons, ni voiles, ni commandes ; il était nu comme un squelette. Les canons s'étouffaient contre les sabords verrouillés. Nul bruit dans cette coque si souvent martelée par le choc des batailles : rien que


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le grincement des câbles sur la lèvre des écubiers. Je n'osais faire un pas, je n'avais pas le courage d'entrer dans la chambre, de m'étendre sur mon branle. Pour la première fois, sur le pont de mon navire, j'avais peur. Je me laissais glisser dans mon canot, je revenais à la Ville-Hermose, je retrouvais ma place contre le mur de planches, mon verre sur l'escabeau, la chandelle noyée dans une mare de suif. Les joueurs s'acharnaient autour des cartes. Une guitare bourdonnait. A cette heure, il n'y avait plus une fille dans la salle : on était à les besogner sous le toit. Au petit jour, je m'endormais sur ma chaise, les oreilles pleines de bruit. J'ai vécu ainsi quinze jours, trois semaines, un mois ? je ne sais plus. Je n'avais aucune raison, n'est-ce pas, de porter ailleurs mon inertie. Chaque fois que le premier maître venait me demander mes ordres, je le renvoyais à la montagne. J'étais devenu quelque chose de la VilleHermose, un objet, un meuble, comme les tables et les chaises. Quand j'arrivais, quelle que fût l'affluence, je trouvais toujours ma place vide. Je n'intéressais ni les joueurs ni les catins. Personne ne s'occupait de moi. On ne savait même pas ce que je pouvais penser. La pipe entre les dents, poussant la fumée devant moi, j'attendais que la guerre revînt.


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Je me souviens qu'à cet endroit de son récit M. Lambert se tut et regarda les anciens de la flibuste qui festoyaient en sa compagnie. Tous portaient sur leur visage l'inquiétude de ces temps maudits, car ces hommes qui n'avaient jamais eu peur de la bataille craignaient l'ennui comme le pire ennemi des gens de bien. *

*

*

— J'en étais là, reprit le capitaine, à tourner comme un ours en cage, lorsque je vis apparaître un individu qu'on ne pouvait rencontrer qu'en cette maison. Il se présenta lui-même comme un nommé Suche, natif de Gand, dans la Flandre, prêtre interdit, avoua-t-il sans vergogne, pour je ne sais quel crime de paillardise, et qui avait fui le couvent où son évêque l'avait enfermé. C'était un petit homme noiraud, avec un long nez mobile, des yeux toujours clignotants, et dans la face, les mains, les gestes, la démarche, ce quelque chose d'onctueux et de prudent qui ne quitte jamais les défroqués. Il me fit mille excuses sur ce qu'il m'impor-


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tunait sans doute, mais il ne l'avait point fait, me dit-il, sans avoir beaucoup réfléchi. Depuis trois semaines qu'il me voyait à la Ville-Hermose, il guettait l'occasion de me parler... — Elle n'est point venue, monsieur, et je vois enfin que je ne puis plus remettre ce que j'ai à vous dire. Nous voici presque en fin d'avril. D'ici au Ier juin nous n'avons plus que cinq semaines. Or le soleil continue sa course et nous n'avons pas trop de temps pour arriver avant lui... Vit-il dans mon regard de la pitié, de l'impatience ou du mépris ? c'est bien possible, car il remit son chapeau et s'assit devant moi pour s'expliquer plus à l'aise. — Je ne suis pas fou, monsieur, soyez-en bien assuré. L'affaire dont je vous veux entretenir est pleine de mystère, il n'est pas douteux qu'elle cache un trésor peut-être considérable. Je vous propose de tenter l'aventure avec moi. Je n'ai besoin que de votre vaisseau, et que vous me conduisiez au Yucatan. En échange, monsieur, je vous offre de partager avec moi les richesses que je crois y être. Il ne s'agit que de les retrouver... J'avoue, messieurs, que j'eus grande envie de rire, et j'en eus bien de l'obligation à mon Gantois car il y avait plus de six mois que je n'avais ri. Mais tout aussitôt cette imagination de trésors


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qui nous occupe à tous plus ou moins la cervelle fit briller à mes yeux des masses d'or, de perles et de diamants où je plongeais les bras jusqu'aux coudes. Après tout, je n'avais rien qui me retînt à la Tortue : mon bâtiment pourrissait dans la rade, mes gens s'y corrompaient dans l'inaction, moi-même... Accompagner cet homme, quel que pût être le résultat, c'était en quelque chose de l'aventure. Toutes les vieilles histoires espagnoles, la ville des Cesares, les turquoises de Cibora, les émeraudes de Cortez, etc., me revenaient à la mémoire. Je pris la main de Suche et la serrai dans la mienne en lui frappant du poing dans la poitrine, comme c'est l'usage dans nos conventions. Il me remercia avec de grandes cérémonies, et me raconta tout au long son affaire, à ce point chargée de détails que je m'en voudrais de vous les rapporter. En substance, faisant l'aiguade sur la côte orientale du Yucatan, il avait sauvé la vie à un vieux chef mexicain que ses compagnons de bord voulaient massacrer. Ne sachant que faire pour lui exprimer sa gratitude, l'Indien l'avait conduit à trois journées dans les terres et lui avait montré une statue colossale taillée dans une roche isolée, au milieu de la plaine. — C'est, m'a-t-il dit, la figure d'Oxomoco, le père de la magie. Sur la cuisse droite se voit une inscription qu'aucun de nous, fût-il savant


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comme saint Jérôme, ne pourrait déchiffrer. L'Indien me l'a traduite dans notre langue et la voici transcrite tout au long. Il ouvrait une bourse de cuir et en tirait un morceau de papier fort qu'il dépliait sur la table. Je ne suis pas savant, messieurs, et je m'en excuse. Je n'ai guère eu le temps de mettre le nez dans les livres, et ce que j'en connais est moins que rien. Tout ce que j'ai appris, c'est en quelque sorte malgré moi, et seulement parce que je l'ai vu ou senti. Mais pour ce papier et son contenu, je l'ai tant manié, tourné, retourné, étudié sur toutes les faces et dans tous les angles, que j'en pourrais dire non seulement les mots, mais le grain, les taches et les plis. Il présentait sur trois lignes l'inscription suivante, que j'ai retenue lettre à lettre malgré tout ce que les termes offrent de barbare : A l'aube du quiahuitl du mois etzacualiztli J'aurai une main en or Nemontemis une flèche.

— L'Indien, commentait Suche, m'a donné le sens de tout ce qu'il savait lui-même. Il paraît que le quiahuitl est le dix-neuvième jour du mois de ces gens-là, lequel n'en a que vingt. Quant au mois d'etzacualiztli, ce serait le sixième des dix-huit de l'année ; et le mois suivant, dont CORSAIRES

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je ne me rappelle plus le nom, commencerait le 3 juin de notre almanach. Par conséquent le quiahuitl dont il s'agit doit correspondre à notre Ier juin, et l'inscription revient à dire selon notre système : A l'aube du Ier juin j'aurai une main en or. — Je le crois très volontiers, répondis-je sans quitter des yeux l'inscription, mais que veut dire nemontemis ? — Je m'en suis informé comme vous. Ce sont des jours qu'ils mettent à la fin de l'année pour faire le compte. Il y en a cinq en temps ordinaire, six tous les quatre ans. — Je comprends... Ce sont leurs bissextiles... On m'a dit qu'ils connaissaient l'astronomie autant que nous... Mais que signifie la flèche ? — C'est tout le mystère ; personne ne le sait... Je fixais le papier avec une curiosité si vive qu'il semblait grandir, onduler sous mes doigts. — Je n'ai pas besoin de vous dire, continuait le Gantois, que la main ne s'est jamais changée en or. Depuis tant d'années que le chef s'y rend en pèlerinage le Ier juin, il lui a vu prendre, au lever du soleil, la couleur de l'or, comme chaque jour de l'année qu'il fait sans nuages, mais elle est restée de la pierre, et rien d'autre ne s'est produit. J'étais là le Ier juin de l'an dernier. Je n'ai rien vu que de très normal. Nous avons sondé la roche, nous avons même songé à briser


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la main de la statue, mais la superstition du chef, et la crainte, pour moi-même, de détruire une marque invisible nous en a empêchés. Nous sommes toutefois persuadés que cette inscription annonce un trésor, et qu'un matin du Ier juin, par on ne sait quel miracle, ce trésor tombera de la main du dieu. Le chef, par un sentiment très louable, veut que je partage ce trésor avec lui. Peut-être aussi compte-t-il sur l'intelligence de l'homme blanc... — C'est probable, opinai-je en retournant le papier en tous sens comme si le secret n'était pas ailleurs... Eh bien, monsieur, nous partirons ensemble, le temps de rassembler mes hommes et d'appareiller. Dix jours plus tard nous quittions la Pointeau-Maçon, voguant vers la terre ferme, le vent en poupe et le fol espoir dans les voiles. Aucun des miens n'était dans le secret. Je prétextais une récolte de ce bois de campêche dont le feu clair et ardent nous est si utile pour endurcir le canon de nos fusils. Le Gantois était censé trafiquer avec nous pour le compte des Ostendais. Nous ne parlions de notre affaire qu'à l'abri des verrous, dans la chambre. Au surplus, nous n'avions pas grand'chose à nous dire. Je passais les trois quarts de mon temps à retracer de mémoire le texte mystérieux sur des bouts de papier que je jetais ensuite à la mer : i'espérais qu'à l'écrire


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sans répit, en déplaçant les mots ou les lettres, j'arriverais un jour à déchiffrer l'énigme. Nous envisagions, Suche et moi, toutes les probabilités contenues dans les cinq formes : aube, Ier juin, main, nemontemis, flèche. Nous avions beau en épuiser la substance, elles ne nous révélaient que des solutions contradictoires ou invraisemblables. Suche, pour la centième fois, me décrivait la statue : — Elle est d'un seul morceau et taillée évide mment dans un rocher qui se trouvait là depuis le déluge. C'est un homme accroupi, l'œil furieux, tenant une flèche dans une main posée contre sa poitrine, et levant l'autre, l'index en l'air, très haut vers le ciel. Je demandais sans me lasser : — Quand le soleil paraît, que se passe-t-il ? — Rien d'extraordinaire, répondait Suche ; la main s'éclaire et semble vraiment dorée, à cause de la couleur de la pierre ; ensuite, rapidement, la lumière descend au long du bras. — Il n'y a pas d'autre rocher dans la plaine ? — Pas d'autre. Quelques ondulations, quelques arbustes semblables à l'épine, mais très disséminés. C'est un désert de sable jaune. — J'y renonce ! criai-je en jurant le nom du Seigneur. Passe encore pour la main ! mais ce nemontemis ! Au diable ce nemontemis et sa flèche !


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Or une nuit que je m'étais retourné plus de cent fois dans la toile de mon branle parce que la mer était houleuse et mon esprit à la vaine poursuite du nemontemis, je finis par me jeter hors de ma couche et sortis de la chambre pour changer d'air. Nous filions bon vent sous les huniers. Les étoiles commençaient à pâlir. Du côté du levant un halo bleuâtre s'élargissait dans le ciel. Je fus m'asseoir à la proue, le dos tourné à la marche, et je voyais ainsi tout le tillac jusqu'à la dunette sur laquelle un de mes hommes, debout et les mains dans les braies, fumait sa pipe. On ne voyait que la forme de son corps se profiler en noir sur le ciel blafard. Peu à peu la lueur grandissait et changeait de couleur ; elle devint pourpre, puis rose, puis orange, puis embrasée comme un vitrail. Enfin le soleil surgit de la mer qui s'alluma d'un seul coup. A cet instant, un roulis plus fort fit pencher le vaisseau. L'homme leva la main pour s'accrocher à la drisse de pavillon, et cette main passa dans le soleil. Je pense que si la coque s'était ouverte à cette minute, je n'eusse pas ressenti une commotion plus violente, non que le navire eût subi le flot plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, mais parce que le geste de cette main passant devant le disque du soleil venait de résoudre tout à coup la grande énigme dont j'étais obsédé. Je savais


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maintenant ce que voulait dire la statue, comment sa main levée se transformait en or, quel sens il fallait attacher au Ier juin, et même ce que signifiait la flèche de nemontemis. A vrai dire, j'en avais entrevu la valeur presque mathématique, mais parmi tant de propositions que je m'étais faites, je ne pouvais penser que le dieu Oxomoco eût la science d'un pilote expérimenté, comme s'il avait approfondi Manneville ou l'abbé de la Caille. Bien entendu, je ne soufflai mot de ma découverte au Gantois. Comme disent les nègres de chez nous : Comment comment ravet fou li pas jin allé la pote poulailler. Je serrai peu à peu le cercle de nos conversations, et j'en arrivai de cette manière à rassembler une foule de détails qui me confirmaient dans mon hypothèse. Je feignais encore de m'en rapporter au papier pour établir, sans éveiller les soupçons de Suche, les calculs dont j'avais besoin. Je m'y appliquais sans hâte. La certitude où j'étais maintenant de cueillir le trésor dans la main du dieu à la prochaine aube du Ier juin m'enlevait toute impatience. Et quand nous jetâmes l'ancre, le 23 mai, à l'embouchure d'une rivière que me désigna l'interdit, je fus étonné de toucher au but avec aussi peu de satisfaction, tant il est vrai que l'inquiétude nous porte à des sentiments plus impétueux que ne le fait la réussite.


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Cette côte, près de la mer, est toujours humide et chargée de mangliers ; mais après une heure de marche vers l'intérieur, on foule une argile forte et jaunâtre où croît le campêche en grande quantité. J'installai mes hommes à l'abattage, avec l'ordre de m'attendre quinze jours durant, et je partis, sous le prétexte de chasser, avec mon ami Suche pour toute compagnie. Nous étions bien fournis de poudre, de plomb et de balles, et portions en outre chacun deux pistolets chargés, pour les mauvaises rencontres. Suche allait de l'avant comme un homme qui n'ignore rien de la route. Elle était fort simple, d'ailleurs : nous remontions le cours de la rivière, à travers les bois clairsemés, et sauf trois ou quatre escalades pour couper les méandres du cours d'eau, nous n'avons guère quitté la vallée. Après trois jours de marche, la plaine s'ouvrit devant nous, telle que le Gantois me l'avait décrite, un vrai désert de sable parsemé d'épiniers et de cactus. Là-bas, au milieu d'une sorte d'arène formée par de légères dunes, au centre lui-même d'une courte éminence, apparaissait le dieu de la magie, sa main levée toute droite vers le ciel. En approchant, nous découvrîmes une tente déployée aux pieds de la statue. Cohuatl, le chef indien, se trouvait déjà au rendez-vous. Il parut offensé de ma présence et manifesta sa mauvaise


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humeur avec la franchise de sa race. Suche, pour l'amadouer, me présenta comme un sorcier de nos pays, dont la science divinatoire allait peutêtre résoudre le problème du trésor : nous n'en prendrions, à deux, affirmait-il, que la part d'un seul. Cet engagement rassura le chef qui nous donna l'accolade à sa manière et nous offrit le calumet. Après avoir fumé, bu et mangé, nous fîmes le tour de la statue. Elle était exactement conforme à la peinture que Suche m'en avait faite tant de fois. L'inscription de la cuisse droite, indéchiffrable pour tout autre qu'un Mexicain, avait un pouce et quelques lignes de relief, le tout enfermé dans un cartouche rectangulaire taillé en creux. Chose curieuse, cette incision ne semblait pas très ancienne ; toutes les parties qui l'entouraient montraient la dent rongeuse du temps, tandis que le fond du cartouche gardait un reste de poli, et les caractères, des arêtes vives et brillantes. Je ne pus m'empêcher de songer au trésor de Montézuma, dont Cortez, en atteignant Mexico, ne trouva que les débris. Cela n'allait pas encore à deux siècles. Aussi, me prenant à penser que la main de l'idole allait nous verser bientôt ces richesses légendaires, je me sentis soulevé par un immense orgueil. Je frappai du plat de la paume la cuisse de la statue en disant à mes compagnons :


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— Ce n'est pas seulement la main, c'est le dieu tout entier qui est en or ! Pendant les jours qui suivirent, je me levais chaque matin avant l'aube et j'épiais le retour du soleil sur l'horizon. Il émergeait d'une colline lointaine, sèche et nue comme le reste du paysage. Quand il frappait de ses rayons la main de la statue, la nature de la pierre, presque blanche et semée de micas, faisait de cette main touchée par la lumière un morceau de métal aussi brillant que l'or pur. La clarté descendait ensuite comme une coulée sur la face, la poitrine, le ventre et les jambes. L'office de l'aube était terminé. Je rentrais sous la tente. Suche me considérait avec une sorte d'anxiété. L'Indien préparait son arc que j'emportais chaque jour pour tuer le gibier aux abreuvoirs de la rivière. Cohuatl y avait amarré sa pirogue. Je me cachais au fond et faisais bonne chasse en silence. J'avoue que je trouvais un plaisir singulier à me servir de cette arme primitive. En rejoignant mes compagnons, je m'amumusais à tirer devant moi pour l'amusement de voir voler la flèche ; elle tombait à trois cents pas et vibrait longuement dans le sol. Je la ramassais en passant et je recommençais jusqu'à la tente. Je retrouvais Suche et l'Indien accroupis à l'ombre de la statue. Ils se taisaient en me voyant approcher. J'en étais venu à regretter de n'avoir


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pas amené quelques-uns de mes hommes avec moi. Chaque soir, avant de m'endormir je vérifiais la pierre de mes pistolets. Le 30 mai, le ciel se couvrit de nuages blancs, très éloignés les uns des autres, mais qui pouvaient mettre en péril notre expérience. Je n'en dormis pas moins cette nuit-là. Le 31, la journée fut très claire, mais il me fut impossible de fermer l'œil de toute la nuit. A chaque instant, l'un de nous se levait et allait voir le ciel : il était limpide et plein d'étoiles. Nous nous relayions cependant, comme si le soleil devait surgir avant son heure pour nous surprendre. A trois heures du matin, nous étions en face de la statue, les yeux tournés vers la colline, d'où le miracle devait jaillir. Les minutes venaient, passaient et s'éloignaient une à une. Je ne vous décrirai pas, messieurs, la désespérante longueur de cette aube, ni l'angoisse qui nous étreignait. J'entendais positivement nos cœurs battre, j'avais la bouche pâteuse, la gorge étouffée par une sorte de sanglot qui ne voulait pas sortir... Enfin la cime de la colline s'empourpra, et tout à coup la main du dieu brilla dans le ciel. Je me retourne brusquement. Je me mets à courir comme un fou à travers la plaine, jusqu'à l'endroit précis où l'ombre de la main tombait sur le terrain déclive. Ensuite, plantant mon


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couteau dans le sable, je fais deux fois trois cents pas dans l'inclinaison du nord, deux fois la longueur moyenne d'un vol de flèche, car nous étions à deux nemontemis ou deux ans de la bissextile. Nous sommes tous marins, messieurs, et je n'ai pas besoin de vous expliquer le retard du soleil sur l'année des hommes et le calcul du point selon la déviation de l'axe. Mes compagnons, sans chercher à comprendre, m'avaient rejoint sur la dune. Nous creusions le sol avec nos couteaux, avec nos mains, avec les piquets de la tente. Nous poussions notre tranchée à droite et à gauche du point que j'avais marqué. Après quatre heures de travail, et bien que nous eussions creusé plus de vingt pieds en longueur, nous n'avions encore rien trouvé. Le soleil nous brûlait la nuque, le sable nous aveuglait. Misère de la cupidité ! nous aurions travaillé huit jours durant à notre propre tombe !.. Mes compagnons s'acharnaient à la besogne avec l'obstination de gens qui ne savent pas où ils vont. Pour moi, je commençais à désespérer, j'oubliais la minutie de mes déductions pour me reprocher toutes sortes de négligences imaginaires. Et par une pente naturelle, j'apprenais à me consoler de mon échec probable en mesurant le désespoir de mes compagnons. Et puis ce fut un grand cri de Suche. Fouillant avec les ongles, comme le fait un chien, il décou-


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vrait peu à peu une dalle étroite. Toujours grattant, les genoux dans le sable qu'il renvoyait entre ses jambes, il ne cessait de grogner, les dents serrées : — Le trésor... le trésor... La terre volait autour de nous. Il y en avait dans nos yeux, dans nos cheveux, dans notre bouche. Elle craquait sous nos dents. Nous étions jaunes comme des fossoyeurs. Les ongles cassés, les doigts en sang, nous raclions la dalle qui s'allongeait toujours, étroite et bombée comme le couvercle d'un cercueil : au centre se repliait une main d'or, l'index levé, pareille à celle du dieu Oxomoco. Faire basculer ce poids énorme, ce fut peu de chose pour trois paires de bras tendus à la conquête de l'or. Et nous restions à quatre pattes au bord du trou, pleurant et criant en face du plus merveilleux trésor que l'avarice humaine ait jamais rassemblé. Des perles, des perles, en colliers, en ceintures, en diadèmes, en fourreaux d'épée, en tas, à poignées, des émeraudes, des diamants, des pierres que je ne connais pas, des statuettes de cristal, de turquoise, des boîtes d'or, des clochettes d'or, des armes d'or, de la vaisselle d'or, tant d'objets d'or massif, tant de pierres amoncelées, tant de richesses en monceaux qu'à les énumérer on eût fait un livre...


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Je ne vous dis rien, messieurs, de toutes les folies auxquelles peuvent se livrer des hommes qui voient sortir de terre un pareil butin. Je ne veux pas vous montrer Suche. ni me présenter à vos yeux avec les grimaces de la démence, les hurlements d'une bête furieuse. Nous fûmes là, très longtemps, je pense, à rire aux éclats, à sangloter bruyamment, à remuer, comme on brasse l'indigo ou le sucre, cette masse de joyaux étalés devant notre misère. Je n'étais peutêtre pas le moins frénétique, et j'en ai grande honte à présent, car si le Gantois me suivait de près sur les routes de la folie, l'Indien conservait presque intacte la maîtrise naturelle à sa race. Tout cela, ce n'était que délire. La haine devait se dresser entre ces hommes qui devaient partager. Je la vis brusquement au milieu de nous. Je me souviens... J'étais couché à plat ventre au bord du trou, les mains nageant dans les perles, dans l'or... Je sentis tout à coup que Suche n'était plus auprès de moi, et je me redressai d'un bond en criant très fort... Je ne fis qu'entrevoir le Gantois, à quelque vingt pas en arrière, un pistolet dans chaque main... Je suis tombé sous un choc en pleine poitrine. D'en bas, je voyais Suche marcher sur moi. J'ai la force de dégager mon bras que j'écrasais, d'arracher un pistolet de ma ceinture, et je fais feu... J'ai dû m'évanouir.


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* * * Quand je suis revenu à la vie, j'étais étendu dans le fond d'une pirogue, avec le ciel au-dessus de moi. Le cadavre de Suche était couché à l'autre bout, une balle dans l'œil droit. Des mouettes volaient alentour. De tous côtés, la mer... Après six jours d'agonie, un navire portugais m'a recueilli. J'ai retrouvé mes hommes au Fort-Saint-Pierre. Et la guerre est revenue, pour notre salut commun. Je ne suis jamais retourné au Yucatan. Je sais trop que je ne trouverais qu'une fosse vide gardée par un dieu qui n'a plus de secret. J'ai eu sous les mains que voilà le plus grand trésor qu'un homme ait possédé sans doute, depuis que Montézuma n'est plus. Je l'ai perdu aussitôt que trouvé. Je ne regrette rien. Je sais que la richesse détrempe les âmes. Il vaut mieux pour nous que chaque jour du Seigneur nous apporte un nouvel effort et une nouvelle conquête. ***

Nous écoutions s'élargir en nous ces paroles de la très ancienne sagesse boucanière. Il est Bien vraie que si nous avons quitté les provinces où nous sommes nés, c'est pour connaître les


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hasards de l'aventure, les combats sur la mer, les richesses bientôt gaspillées, et non pour nous laisser endormir dans l'inaction.

C'était maintenant le tour de notre lieutenant M. Santeul. Il était petit-neveu de ce fameux Santeul qui mit en beau latin les Hymnes du Bréviaire et mourut empoisonné par le tabac, après une existence des plus payennes. Notre lieutenant en avait hérité quelque chose, non pas en deniers, mais par sa manière joyeuse d'envisager le sort humain. Il n'était pas de meilleur compagnon ni de plus plaisant, lors même que la famine ou l'ennui régnaient à bord. Aujourd'hui qu'il avait bu un peu plus que de coutume — et sa coutume était de boire beaucoup — il se devait de nous mettre en scène un flibustier jovial et bien en chair. C'est ce qu'il fit pour notre plaisir.


XV UN GASCON A L'ABORDAGE

— Soit dit sans vous offenser, messieurs, vos histoires, pour être fort belles, ne sont pas fort réjouissantes. Si j'en excepte M. Magloire, le Père Anselme, et le galant gentilhomme qui nous a fait l'honneur de partager notre boucan, les autres nous ont montré une figure bien sinistre. Toi, Nouguéro, tu remues le cadavre à la pelle comme un fossoyeur, et toi, Capitaine Bréart, tu nous as fait le portrait d'un vrai croquemitaine pour épouvanter nos belles voyageuses si nous n'étions là pour les rassurer. Je sais bien que, nous autres flibustiers, nous nous sommes fait de la mort une si fidèle compagne, qu'elle se trouve quasi mêlée à toutes nos actions. Mais qui nous verrait comme aujourd'hui, bien en vie, mangeant, buvant et chantant autour de la barbacoa, se dirait que nous ne sommes pas toujours entraînés dans une ronde


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macabre. Que notre destinée soit ordinairement faite de tueries, et qu'il soit peu d'entre nous qui parviennent à la vieillesse, cela est bien vrai, et c'est peut-être tant mieux, car vieillir est plus terrible que mourir. Mais nous savons prendre le plaisir d'où qu'il vienne, avec d'autant plus de passion qu'il ne nous vient que par hasard et que nous n'avons pas peur des conséquences. Sourirez donc que je vous raconte une histoire de mon goût, et qui ait le rire dans le ventre. Celui dont je veux vous parler était un Gascon de la Chalouse, qui est de la plus vieille Gascogne, comme vous le savez. Il s'appelait Montestruc. Il était sinon gentilhomme, au moins de la meilleure flibuste, plein de courage, presque fanfaron, mais il faut de ces amours-propres là pour entraîner les timides. Puis un jour, il se dégoûta de la mer et des abordages, sans plus de raisons qu'il n'en avait quand il s'en était épris, et résolut de se faire un établissement. Nous appelons ceux-là nos bourgeois de la course : ce sont les plus sages des habitants, comme les catins, une fois mariées, sont les plus fidèles des épouses. A cette fin, il alla trouver M. du Casse, le gouverneur de Saint-Domingue, et lui tint le langage ordinaire : «qu'il était gentilhomme, qu'il avait perdu ses jeunes ans au service du Roi — notez que le farceur n'en avait pas trente, y compris les mois de nourrice — CORSAIRES

II


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qu'il n'en était pas autrement récompensé que de se trouver sans un sou vaillant, et qu'il osait compter sur la réputation d'homme de bien que M. du Casse s'était faite aux Iles pour lui procurer, à lui Montestruc, un solide établissement. » M. du Casse écouta jusqu'au bout le compliment de notre ami, et voyant bien, à l'interroger, qu'il n'en ferait ni un colon, ni un officier d'infanterie, ni rien de ce qu'on peut être qui ne soit pas flibustier, lui conseilla de se marier, l'assurant au surplus qu'un gentilhomme de sa tournure ne serait pas en peine de trouver un excellent parti ; qu'en attendant il voulût bien considérer comme sienne la maison et ses dépendances, user de sa table, de sa cave et de son écurie, tout autant qu'il le voudrait ; qu'en ce faisant, il se montrerait noble homme et que son Gouverneur lui en aurait une infinité d'obligations. Notre Gascon accueillit ces politesses comme l'aurait fait un vrai gentilhomme, et se mit tout de suite en campagne, monté sur un cheval de M. du Casse, avec un habit complet de son protecteur, la bourse pleine de piastres et de louis d'or que M. du Casse lui avait donnés. Ainsi monté, paré et fourni d'argent comptant, il n'eut pas de peine, en fréquentant les cabarets, à faire parler ceux qui ont la langue remuante et le gosier altéré, et connut bientôt, avec le chiffre


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de leur dot et leurs espérances, toutes les jeunes filles et toutes les veuves du quartier du Sud, depuis le Trou-Charles jusqu'à la baie SaintLouis, leur âge, si elles étaient belles, de famille noble ou roturière. Ne croyez pas qu'il craignît la roture, mais à biens égaux, il préférait la noblesse. Or, ce n'était pas un godelureau qui s'engageait à la légère, ni pour toute sa vie. Il sut résister à la fraîcheur des ingénues et à la beauté mélancolique des jeunes femmes qui ont un mort dans leur douaire. Il avait trouvé beaucoup mieux, en l'espèce Mme Desnots, une vieille du Limousin, qui allait à soixante et quelques années, le visage couvert de verrues et de barbe, mais qui avait pour elle d'avoir recueilli la dépouille de six ou sept maris — on ne savait plus, étant donné le nombre, et le temps qu'elle y avait mis. Le Gascon se jura bien, s'il était le huitième, de ne s'en aller qu'avec le bien des sept autres, en poussant la vieille devant lui. Il vint donc, un jour nuageux, rasé de frais, en perruque parfumée, chapeau de castor, canons de dentelle et rubans, avec des bottes à la cavalière par-dessus ses escarpins, rôder, sur son cheval, aux alentours de la vieille, qui avait la plus belle habitation du Port-Jacquin. La fortune voulut qu'il y eût un grain de pluie vers l'heure du dîner. Sous couleur de s'en abriter,


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il entra chez Mme Desnots et lui fit un compliment dans les formes, qui lui donna d'autant plus de plaisir qu'il y avait bien trente ans qu'elle n'avait entendu rien de pareil. Aussi le pria-t-elle à dîner dans sa case, comme l'on disait à l'époque du feu roi, à quoi le Montestruc ne se fit guère prier. Il remit son cheval à un nègre, se fit tirer les bottes par un autre, porter à laver par un troisième, à chacun donnant un louis d'or, comme peut le faire un homme qui ne dépense que pour le compte d'autrui, en sorte que tout le domestique fut à l'instant même dans ses intérêts. Pendant que l'on fut à table, il ne cessa de regarder la vieille, en se retournant quelquefois pour dissimuler un soupir. Ensuite, le vin aidant, il se répandit en galanteries, anecdotes pleines d'allusions tendres, petits madrigaux bien musqués, et autres fadaises, que la dame accueillait avec des minauderies à se tenir les côtes de rire. Mais le Gascon ne riait pas, vous pensez bien, et jusqu'au fruit il sut garder son personnage. Après quoi, prenant la main de la vieille, il la conduisit au jardin et lui célébra en vrai poète qu'est tout Gascon, les fleurs des parterres qu'il comparait aux joues et aux lèvres de l'Amour. Vers le soir, il demanda son cheval, et avec force révérences et baisemains se mit en devoir de quitter la Desnots. Comme il était en selle,


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la dame lui fit remarquer qu'il oubliait ses bottes. — Ah ! madame ! s'écria-t-il avec emphase, je laisse ici bien autre chose que des bottes, et je ne pense pas que j'arrive jamais à le reprendre, hélas ! Puis s'en alla, tout soupirant, la tête basse, en se donnant de grands coups du côté du cœur, le chapeau à la main, les escarpins dans les étriers. On peut dire que la vieille eut cette nuit-là des rêves plus nébuleux et plus blancs que sa moustiquaire. Aussi ne fut-elle pas trop chagrine quand on vint, le lendemain, à l'heure du dîner, lui annoncer la visite du Gascon. Dès qu'il fut entré, il se découvrit bien bas, et d'une voix qu'il faisait trembler : ■—Ne croyez pas, madame, que je sois venu pour reprendre ce que je laissai chez vous hier au soir. Non, madame, cela ne m'appartient plus, cela est à vous et vous en ferez ce que vous voudrez ! La vieille, un peu surprise qu'on fît tant de manières pour une paire de bottes, lui répondit civilement qu'elle le remerciait de grand cœur, mais que ces bottes ne pouvaient lui être d'aucun usage. — Hélas ! madame, soupira le Gascon, ce ne sont pas seulement des bottes que j'ai laissées chez vous. Non, madame, c'est aussi mon cœur,


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c'est lui qui s'est arrêté ici et qui m'a bien l'air de n'en plus vouloir sortir. — Mon Dieu, mon bon monsieur ! gémissait la vieille dont la tête commençait à tourner. — Oui, madame, mon cœur est tout de bon chez vous, et je sens bien que je ne puis rien faire pour me séparer de lui. — Ciel ! monsieur, que voulez-vous dire ? — Je veux dire, madame, s'écria l'autre en tombant sur les deux genoux, je veux dire que je vous aime, que mon cœur vous est si bien attaché qu'il faut que vous le gardiez à jamais et que vous consentiez à devenir ma femme ! En entendant parler de mariage, Mme Desnots devina bien de quoi il retournait ; mais le moyen, à cet âge, de chasser un homme qui vous parle de l'amour en vous tenant la main, qui verse de vraies larmes, et qui est, au surplus, bien décidé à ne pas s'en aller. Aussi, de tout l'après-dînée, et jusqu'au soir, et pendant le souper, et sous les étoiles du jardin, et sous la lune qui déclinait lentement, ne cessa-t-il de l'entretenir de sa passion, avec des sanglots mêlés de quatrains et de sonnets tout entiers, refusant toujours, en vers et en prose, de quitter son cœur qui s'était établi là pour toute la vie. Et comme on ne pouvait l'en arracher, il fallut bien donner à l'un et à l'autre une chambre pour la nuit, et à dîner le lendemain, que le cœur s'obstinait à rester


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là et que le Gascon ne le voulait point abandonner. De telle sorte qu'après trois jours, la vieille perdit tout à fait la raison, ou bien qu'elle n'était pas fâchée, à soixante et des ans, d'une telle constance et de si beaux discours dont elle n'avait plus la mémoire. Si bien que, le quatrième jour, un notaire se trouva là comme par hasard, qui rédigea une donation entre vifs par laquelle les deux époux engageaient mutuellement tous leurs biens présents et à venir : la vieille quatre cents mille écus, les plantations de Port-Jacquin, des Trois-Rivières, du Camp-Louise, cinq cents nègres et négresses, trois mille têtes de bétail ; le Gascon, son sabre de flibustier. En foi de quoi, le ban fut publié le dimanche suivant, et le mariage célébré le lundi, avec grand bruit dans l'île et même par delà. Et comme les voisines disaient à la vieille leur étonnement de ce mariage si rapide : — Oui non ! oui non ! mes bonnes amies, leur disait-elle, en secouant la tête, il fallait bien le garder, ce pauvre diable ! son cœur ne voulait plus s'en aller.


XVI BOUTEILLE-DE-BOIS

Nous aurions sans doute ri de bon cœur si la plus étrange des voix n'était sortie du silence. Qu'on se figure le bruit rauque et continu de cet instrument que nos nègres appellent la bataclou, et qui est fait d'une poignée de clous que l'on agite dans une boîte de fer. Il y avait un étrange rapport entre cette musique monotone et la voix de celui que nous appelions Bouteillede-Bois, à cause de sa fausse jambe qui en avait la forme renversée, le goulot par terre. Quand il avait commencé de parler, il n'y avait plus de place non seulement pour la parole d'un autre, mais même pour sa propre respiration, et son débit s'agitait sans arrêt jusqu'à ne plus être qu'une espèce de ronflement. Qu'on mêle à cela tout le jargon cher aux matelots du gaillard quand ils ne veulent pas lâcher la phrase qu'ils ont commencée. De sorte que pour figurer


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en l'écrivant le récit qu'il nous fit, je ne devrais me servir ni de points ni de virgules et mettre tous les mots embrochés. Mais je crains, en ce faisant, de ne pas assez me faire comprendre. — Je vas seulement vous dire, commença-t-il, comment c'est que j'ai perdu ma cuisse avec tout le reste, les doigts de pied compris, car on ne vous recolle pas les petits bouts de bon, comme on épisse un filin, mais le chirurge tranche dans le tas avec son cochon de couteau comme un charcutier qu'il est, monsieur du bonsoir je te salue. Comment nous étions au large d'Honduras, sur quel bateau, avec celui-ci ou celui-là, comment nous avons rencontré l'Espagnol, ça n'est pas mon histoire car c'est toujours un peu de même, les amis, et tu sais bien la poursuite, les pavillons, la canonnade, tout le trinquebaillede-chiala-chique-la-chirouque-et-brique-à-balla. Toujours est-il que ce chien de madre de Dios à notre épaule gueulait dans son braillard : « Si je te prends, je te pends. » A quoi le capitaine, qui n'était pas muet, criait entre ses mains : « Si t'es pris, t'es cuit ! » Après ça nous arrivons bord à bord et notre monde est grimpé sur l'autre qui se met dans les gaillards et tire de là mais on a sabordé sur les dunettes et jeté tant de grenades qu'ils ont dit : « Ça va ! » et l'on a coupé la drisse du pavillon qu'on a mis sous les bouteilles dans


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le caca, et parce qu'on avait perdu cinq hommes dans l'affaire, le capitaine était furieux comme un chat-pard, et comme il avait promis, il attache le monde qui restait de l'Espagnol, comme carottes de tobacco, autour de l'artimon, bien corsetés des jambes au garrot, tous ensemble, leurs poux entremêlés, en vrague, avec un bigearreyns par-dessus pour les tenir comme des morues. Après, on descend tous piller comme on peut, on flanque dans la chaloupe tout ce qui est bon ou qui vaut cher, que ça dure au moins une heure, chacun pour sa prise, car le capitaine avait dit : « Je fais tout sauter en l'air, ça leur apprendra ! » Finalement il vient sur moi qui me rigolais avec une fillette que j'avais trouvée dans la chambre, il me regarde et la regarde, et il me dit comme ça : « Tu peux l'avoir mais je te laisse pour faire sauter : tu auras la femme après. » Je dis : «Bon ! » car je connais la poudre et je sais nager. Quand ils ont fini, ils descendent tous dans la chaloupe avec ce qu'ils ont ramassé, et ils ont rejoint en trois coups d'aviron notre bateau qu'on avait bien sûr mis en panne et qui reste à deux cents brasses de là pour m'attendre. Ça fait que je me trouve seul sur la prise, je veux dire avec la bande de caballeros-saucissons qui ne disaient rien du tout parce qu'ils sont fiers autant que des perroquets de beaupré. Alors je suis descendu dans la sainte-barbe où j'ai trouvé


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un toron de salpêtre long comme il faut, que j'ai mis par un bout dans la soute aux poudres et tiré par l'autre en haut des échelles, puis sur le tillac jusqu'à l'avant, pour avoir tout le temps de décamper, que ça faisait bien un gros quart d'heure pour brûler d'un bout à l'autre. Puis je bourre ma pipe, je bats mon fusil et quand le tabac est bien pris, j'allume le toron, et ça commence à se promener en faisant : Cracracracracra-cracra, et moi, pour montrer aux Espagnols que je n'avais pas plus peur qu'eux, je me promène aussi, les mains dans les chausses, en regardant la mâture et tout ce qui m'entoure. Et à force de regarder, je commence à me dire : « Qu'est-ce que t'as, Nicolas, nippe-de-bas-holahô-hola ? » Puis je continue de voir et je sens que je ne suis plus le même mais comme quand j'étais de vingt ans et que j'aimais la Thérèse du Grand-Salin. Alors, je viens aux barres de cabestan bien rangées contre le capot et je les touche l'une après l'autre, que ça me donne aux mains un petit plaisir comme de caresser de beaux cheveux. Puis je pense à quelque chose et je vais aux haubans les plus près où je trouve ce que je pensais, ce qui me fait rire tout haut tout seul. Je remue chaque cabillot dans son râtelier et je passe mes doigts sur les manœuvres comme un qui joue de la guitare, et je dis que vraiment ça avait l'air de faire de la musique


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tellement ça me mettait du bonheur au cœur. Et je me disais toujours : « C'est drôle tout de même ». De manière que j'allais d'un bout à l'autre du navire pour regarder ceci et puis cela et puis encore cela, et toucher chaque chose. Et je vois que mes pieds trouvent leur place sur chaque échelon et que mes jambes tournent où il faut tourner et que je baisse la tête où il faut la baisser et que chaque fois que je vois quelque chose, ça devait être là. Et je me disais : « Mais... niais... mais... eh bien... mais...» Quant à notre bord on tirait de là le mousquet pour me dire : « Hola, toi, faut-il venir? » De manière que je monte sur le vibord et que je fais signe pour dire : « Ça va bien, hé, ça va bien ! » Et quand je saute du vibord, je me trouve tellement juste sur mes pieds que je les regarde un bon moment, et les planches du pont avec, comme si mes pieds en faisaient partie. Au même instant la flamme du toron passe devant moi avec des petits sauts de grenouille, cracracracracracra-cra-cracracra, et s'en va tout tranquillement vers l'arrière. Et comme je la regarde s'en aller, je vois tout à coup sur la chaloupe renversée un nom : Sonaquilla, celui du navire, et puis, au-dessous, à cause de l'ancienne couleur qui revenait, quelques lettres que je ne peux pas bien lire toutes mais qui me font un grand coup dans la poitrine. Je pousse un drôle de cri et


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sans plus penser à ce que je faisais là, je cours au panneau, je saute à travers, je tombe dans la batterie et je vais tout droit entre le deuxième et le troisième canons de tribord. Alors celui qui m'aurait vu bondir en l'air, danser le maou, rire aux éclats, me jeter par terre et embrasser le parquet, courir à droite, à gauche, avec des bras aussi longs que je pouvais en avoir, pour tout toucher, caresser, celui-là aurait dit : « Il est saoul, il a perdu le jugement », est-ce que je sais... Ah ! non, les braves, moi je n'étais ni bu ni fou. Savez-vous quoi ? Eh bien, la Sonaquilla c'était la Belle-Jeannette, à bord de quoi j'avais vécu mes années de mousse, mon premier bateau, vous autres, mon premier amour, hein ? et j'avais eu mon hamac dans la batterie, entre Fine-Gueule et Godbi, les deux canons que j'ai dits, comme ça se voyait bien, car dans un calme j'avais gravé sur le bau d'au-dessus un autre canon avec un bonhomme qui était moi, et je venais de retrouver le bonhomme et son canon. De fait, je savais que les Espagnols avaient pris la Belle-Jeannette quand je n'y étais plus. Et la voilà qui était sous mes pieds, autour de moi, avec sa belle coque jolie, et sa mâture inclinée en arrière comme une fille qui porte de l'eau sur la tête, et ses voiles balancées comme des cotillons ; et Fine-Gueule et Godbi couchés sur leurs affûts, matelots à ma droite et à ma gauche, avec leur


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ventre noir de poudre et le petit nombril de leur lumière. Par le sabord ouvert je voyais un bateau que je ne reconnaissais plus, le nôtre pourtant, et j'avais envie de charger, moi seul, de tirer dessus pour rigoler et aussi pour manier mes deux bons vieux bougres de canons bien sages. Dans le temps, quand je pendais au-dessus comme une calebasse dans un mouchoir, je me penchais pour les regarder accroupis sur leurs quatre roues, la panse luisante, la bouche clouée contre le mantelet, si tranquilles et si forts. Fine-Gueule n'était pas toujours raisonnable. Dans les coups de mer, lorsque le bateau s'inclinait sur babord, il faisait grincer ses palans puis revenait frapper du front contre le bois, très doucement, boum, boum, boum, à chaque creux de la houle, le bon petit gnasse-de-virole-pare -à- virer-le-balaou ! Et comme j'étais comme ça près de mes deux amis, à ma place d'amour, à rire dans mon dedans, j'ai tout à coup une idée qui me traverse la tête comme un biscayen, et je me mets à courir en criant : « Ma Jeannette ! ma Jeannette ! » Cochon de toron qui galopait vers la poudre ! cracracra-cra-cracra. « Ma Jeannette ! au secours ! » Je grimpe l'échelle comme un agouti. « Hé ! ho ! ma Belle-Jeannette. » Me voilà qui cherche le cordon ! plus rien sur le tillac que sa trace brûlée. Mille bougres ! ma Jeannette ! ma Jeannette qui va sauter ! Il faut écraser le


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toron ! Je ne pense plus qu'à ça ! Je cours vers le dôme !... Ah ! mes amis, c'est quelque chose de sauter en l'air... Ça fait comme un coup de vent qui vous brûle tout le poil. On n'entend ça que très longtemps après, quand on est retombé dans la mer. Heureusement que les autres m'avaient vu. Ils m'ont tiré de l'eau avec la cuisse broyée. Le chirurge a dit : « Faut couper ça tout de suite » qu'il a dit, et il s'est mis à travailler. Je fermais la bouche pour ne pas crier, je pleurais, oh, pas sur ma jambe, bien sûr, je ne suis pas un foireux ! mais sur ma BelleJeannette, ma défunte, que j'avais tuée moimême, car c'est comme ça quand on aime, et un bateau ça vaut dix femmes. Alors l'autre disait : « Eh bien, qu'il disait, tu ne vas pas chialer comme ça, vieux frère... Ah ! alors, c'est fini-fina, regarde plutôt voir... » Et il me montrait ma jambe en la tenant par-dessous le genoux, avec le pied qui avait encore un bas roulé sur la cheville. « On te mettra, qu'il dit, une belle bouteille de bois. » Et les autres riaient. Ils se passaient ma jambe pour la regarder. C'était lourd, qu'ils disaient. A la fin, Cyrille, dit Brise-Galet, ouvrit un sabord et la jeta dans la mer.


XVII LA MORT EN DENTELLES

Après lui se leva M. Tormentille pour annoncer d'une voix creuse qu'il avait une histoire à nous raconter. Pour ceux-là mêmes qui ne l'eussent point connu, à seulement voir sa longue face lugubre encadrée de cheveux noirs et huileux, il serait apparu que ce devait être terrrible aventure. Nous autres de la Pomme-Couronnée, dont il était maître-calfat, nous le tenions pour l'homme du monde le plus triste. Il vivait ordinairement à l'écart, ne parlait guère, si ce n'est à ses hommes, et dormait seul dans la sainte-barbe, au-dessus de la soute aux poudres. Au demeurant, plein de courage dans l'attaque comme dans la défense, et le plus habile à découvrir une voie d'eau rien qu'à l'ouïe, comme s'il avait été sourcier. — C'est le 26 mai, si je ne me trompe, commença-t-il sans préambule, deux jours après que


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notre corvette eut coulé bas, que nous fûmes jetés sur les brisants et notre radeau mis en pièces. Deux compagnons qui ne savaient pas nager périrent presque aussitôt. Les autres, je veux dire Nicolas Pelsart, le Portugais et moi, gagnèrent à la nage la côte qui se trouvait à un demimille environ. En approchant de la rive, nous fûmes enveloppés par les vagues et précipités contre les récifs. Je ne sais trop comment nous nous en tirâmes sans avoir les membres fracassés. Pour moi, je restai quelque temps étendu sur une roche plate où je m'étais traîné, et je ne me relevai que pour me mettre à genoux et remercier Dieu de m'avoir sauvé la vie. Presque au même instant, j'entendis la voix de Pelsart et celle du Portugais. Ils me rejoignirent bientôt. Pelsart avait les mains ensanglantées et une large estafilade sous la tempe droite. Le Portugais était sorti indemne de l'affaire. Nous nous embrassâmes longuement en nous félicitant de notre fortune. Nous étions tous les trois complètement nus. Lorsque le Cinque-Ports avait coulé, les nageurs s'étaient dépouillés de leurs vêtements, comme c'est la coutume. Pendant les deux journées que nous avions passées sur le radeau, le soleil qui donnait verticalement sur nos têtes nous avait brûlé si violemment les épaules, la poitrine et CORSAIRES

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les bras que nous les avions gonflés de pustules. Nous étions dans la plus extrême nécessité de nous couvrir, et aussi de trouver à boire et à manger, car depuis quarante-huit heures, nous n'avions absolument rien pris. Nous ne fûmes pas longs à nous apercevoir que nous étions sur un îlot de quelque six cents brasses de tour, sans trace de végétation ni de vie animale. Après bien des recherches, nous découvrîmes, dans un creux de rocher un peu d'eau de pluie déjà rousse que nous bûmes avidement. Le Portugais, qui était le plus en état de se donner de la peine, nous apporta une douzaine de moules que nous nous partageâmes avec autant de gravité que s'il avait été question de charte-partie. Ce repas, aussi maigre qu'il fût, nous rendit la force et l'espérance. Cependant le soleil continuait à nous brûler. Nous vîmes avec joie venir la nuit, mais nous connûmes bientôt que nous nous étions réjouis trop vite, car un froid très vif succéda brusquement à la chaleur : du moins nos pauvres chairs meurtries l'éprouvaient ainsi. Nous tremblions de tous nos membres, et nous n'eûmes d'autre ressource, nus comme nous l'étions et sans couvert, que de nous serrer les uns contre les autres en nous réchauffant de notre chaleur mutuelle. Nous en étions venus à


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attendre avec impatience que le soleil revînt aviver les plaies qui nous faisaient tant souffrir au milieu du froid de la nuit. Nous passâmes ainsi huit ou neuf jours, je ne sais plus, car nous avions oublié de les compter. Nous étions extrêmement faibles, soutenus seulement par l'eau que nous buvions dans les flaques et les quelques moules que nous trouvions à grand'peine. Le huitième ou le neuvième jour, Pelsart qui se trouvait au bord de l'eau se mit à pousser de grands cris. Nous accourûmes, le Portugais et moi. Pelsart nous montra un coffre engagé entre les rochers et qui flottait vers nous. Nous nous jetâmes aussitôt à la nage, et nous reconnûmes en le joignant un des grands coffres espagnols que nous avions pris à la Teresa. Nous perdîmes ainsi l'espérance d'y trouver quelque chose à manger ; mais nous n'en continuâmes pas moins à le pousser jusqu'à la rive, avec beaucoup de fatigue, et aussi beaucoup de danger, tant pour nous-mêmes que pour le coffre que nous craignions de voir se briser contre une roche. Nous parvînmes cependant à le tirer loin du flot. C'était un coffre double, long de cinq pieds, avec de très fortes serrures et un revêtement de cuir, ce qui nous donna l'espérance de trou-


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ver intact son contenu. Nous fûmes plusieurs heures à essayer de rompre les serrures ou défoncer le couvercle. Pelsart proposait de le précipiter du haut d'une roche, mais craignant qu'il ne contînt quelque boisson dans des bouteilles, le Portugais et moi, nous n'y voulûmes point consentir. Enfin, vers le soir, nous réussîmes à faire sauter une planche du couvercle, et nous eûmes bientôt vidé le coffre. Il contenait une garde-robe de femme, qui avait au moins appartenu à une princesse tant elle était couverte de dentelles et de diamants ; trois béguins de velours enrichis de perles fines, un grand chapeau de cavalière avec un plumet de paradis, des manchons de guipures et de satin, et enfin un costume de page, avec le manteau, la toque et les escarpins. Nous ressentîmes une telle joie que nous nous mîmes à danser autour du coffre. S'il avait contenu cent livres de biscuit et cent pintes d'eau de vie, nous n'aurions pas été plus heureux que nous ne l'étions, car c'était la fin de nos souffrances, au moins celles que nous donnaient le soleil et le froid de la nuit. Nous avions totalement oublié nos peines et la détresse de notre situation. C'est avec des rires et des plaisanteries que nous nous partageâmes ces riches dépouilles qui devenaient nos habits de naufragés.


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Comme j'étais le plus petit et le plus mince, en ce temps-là, on me donna le costume de page, que ni Pelsart, ni le Portugais, n'auraient pu mettre, à cause de leur corpulence. Ils s'habillèrent des vêtements de la princesse, et les derniers rayons du soir nous virent sur le plus haut rocher, dansant la courante en culottes et robes à verturgadins larges comme des parasols de la Chine, avec des révérences et des figures si grotesques que nous ne pouvions nous empêcher de rire aux éclats. Nous dormîmes très bien cette nuit-là, couverts de vêtements somptueux, et nous servant comme édredons, des jupons à dentelles et des manteaux. J'étais couché sous une pelisse de gros-grain : une douce odeur féminine se dégageait de l'étoffe. Pour la première fois, depuis le naufrage, je pensais aux belles épaules et au petit ventre velu de la Marie qui m'attendait fidèlement à Fort-Saint-Pierre. Le soleil était très déjà haut dans le ciel quand nous nous réveillâmes. Nous étions toujours heureux et inconscients. Pelsart m'appelait son page et me donnait d'une voix flûtée des ordres que j'accomplissais avec des courbettes ; puis il se promenait, un éventail à la main, en remuant la croupe. Comme il était fort gros, et que sa barbe qu'il avait noire comme le bitume poussait depuis douze jours, il était


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si drôle à regarder que je me tapais les cuisses autour de lui. Cependant ce jour-là nous réservait des épreuves si terribles que je n'y puis penser sans frémir. Le Portugais se rendit à la pêche, et nous passâmes la journée, Pelsart et moi, à découdre avec un éclat de moule les diamants et les perles que nous nous partageâmes dans trois mouchoirs, car nous ne pouvions perdre l'espoir de quitter cet îlot. Nous avions fait d'une écharpe de soie rouge, et de planches du coffre attachées bout à bout, un pavillon pour signaler notre présence. Vers les deux heures, il s'éleva une forte brise qui bientôt se changea en tempête. Nous nous mîmes tous trois au couvert du vent, comme nous le pûmes, et au centre le plus élevé de l'île, sous notre pavillon, car les lames déferlaient de tous côtés, presque jusqu'à nos pieds. Nous étions pleins d'angoisse, car nous comprenions, à chaque coup de mer, que les flots remplissaient les creux de roche où jusquelà nous nous étions désaltérés. En effet, la tempête continuant le lendemain, nous passâmes la journée sans boire ni manger, car il ne fallait pas songer à chercher sa nourriture parmi des récifs battus par des vagues plus hautes qu'un vaisseau du Roi. C'est alors que nous nous reprochâmes mu-


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tuellement notre paresse et notre légèreté, qui ne nous avaient jamais mis en pensée de réunir une provision de moules. Il est vrai que nous n'en avions trouvé chaque jour que juste assez pour nous soutenir ; mais la famine nous rendait injuste vis-à-vis de nous-mêmes et de chacun des autres. Pendant des jours dont je ne veux pas me rappeler le nombre, la tempête continua de se ruer vers notre refuge. Je m'étais enfermé dans une sorte d'indifférence calleuse ou plutôt chagrine. Les plaintes de mes compagnons m'importunaient, et sans penser à mes propres maux, je leur en voulais de souffrir avec tant de bruit. Ils me semblaient plus ridicules que malheureux dans leurs vêtements de femme, leurs dentelles, leurs rubans, embéguinés de velours, comme ils l'étaient, autour de leur figure velue et amaigrie. Je ne songeais pas que j'étais moi-même habillé en page, la toque sur ma tête hirsute, perdu, tant j'étais réduit en squelette, dans mes haut-de-chausses trop larges. Vers le quatrième jour de la tempête, Pelsart, malgré mes supplications, ne put résister à boire de l'eau de mer, et le soir même entra dans le délire. Il s'imaginait voir une table couverte de mets exquis, et nous demandait d'un air égaré pourquoi nous ne lui servions pas de ce poulet rôti, de cette dorade au vin


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blanc, où d'autres plats dont le nom seul nous tiraillait les boyaux. Il mourut dans la nuit. Nous trouvâmes, le matin, son grand corps immobile couché près de nous, dans sa robe de femme, avec un manchon de dentelle sur la figure. Le Portugais le suivit deux jours après, non sans avoir taillé une bande de chair à la cuisse du cadavre et avoir dévoré cet affreux morceau. Mais je crois bien que c'est cela même qui le perdit et que le Seigneur le punit d'avoir dévoré de la chair de chrétien. Brusquement il entra dans une sorte de fureur, et se mit à danser en relevant sa jupe jusqu'au biribi. Puis il tournoya sur lui-même, tomba sur le corps de Pelsart, et ne bougea plus. Pour moi, je demeurai deux jours et deux nuits encore près de ces cadavres habillés en femmes, dans mon costume de page. La tempête avait cessé, mais je n'avais pas la force de me tramer. Appuyé à la roche, j'attendais la mort avec stupeur, m'étonnant quelquefois qu'un homme chétif pût vivre si longtemps sans manger ni boire. Le corps de Pelsart s'était mis à puer ; la blessure de sa joue, sous le manchon de dentelle, s'était remplie de vers. J'étais tout près de cet affreux spectacle ; je ne pouvais bouger. Je fermai donc les yeux, et peu à peu, je me sentis tomber dans la mort....


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C'est alors, Capitaine Bréart, que vous êtes venu et que vous m'avez porté dans votre barque. Et c'est pourquoi je suis rentré dans la flibuste où l'on veut bien dire que je suis un brave compagnon. Car c'est à vous, mes amis, que je dois d'avoir retrouvé mes frères des Iles et la belle Marie qui a plus de robes et de diamants qu'une infante d'Espagne, parce que vous m'avez donné ma part et la part des deux morts... Et c'est justice...


XVIII LE CALENDA Ayant dit, M. Tormentille regarda tout le monde et se mit à rire en battant des mains comme si son histoire avait été si drôle qu'elle méritât des applaudissements. En vérité, je ne l'avais jamais vu rire une seule fois, et je me sentis glacé jusqu'aux moelles bien plus par cette gaîté insolite que par l'horreur de son récit. Mais reprenant aussitôt sa face délabrée, il ajouta d'une voix d'outre-tombe — Il fait bon vivre... Nous l'assurâmes de ce que nous étions entièrement de son avis, et pour le lui montrer, nous poussâmes deux ou trois vivats en son honneur, cependant que les nègres domestiques présentaient des massepains, des dragées, et versaient à boire le vin frais. Aussitôt la troupe des moricauds suivit notre exemple et déchaîna tous les bruits infernaux


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que pouvaient produire de concert les voix, les bayous, la tambourinade, les mains et les pieds. Pendant un bon quart d'heure ce fut un vrai sabbat du diable. On ne pouvait distinguer ni chant ni symphonie dans le train de vacarme qu'ils menaient tous à la fois. De temps à autre, l'un de ces démons noirs surgissait avec un grand cri, sautait en l'air et tournoyait, les bras étendus, au milieu du glapissement des femelles. Puis il passait de l'une à l'autre, toujours piétinant, secouant les épaules, remuant le cul, et les baisait de bouche en bouche, ce qui portait l'enthousiasme et le tintamarre à leur comble. — Le calenda ! nous cria le Père Anselme en montrant les nègres du doigt. En effet, une mesure marquée se dégageait peu à peu du désordre. Cela commença par de grands battements de mains. Ensuite les voix se rapprochèrent et s'unirent en trois ou quatre groupes qui allaient de la basse à l'aigu. Enfin les bayous s'accordèrent, sonnèrent tous à la fois sur leurs quatre cordes, et le chant s'éleva de soixante bouches pendant que les danseurs se précipitaient à leurs places : Dansez calenda Boudjoum, boudjoum ! Dansez calenda Boudjoum, boudjoum !


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Cette danse, que les nègres ont apportée du royaume d'Arda, sur la côte de Guinée, est fort plaisante et fort opposée à l'honnêteté. On ne sera donc pas étonné d'apprendre que les Espagnols des Iles et de la terre ferme l'ont adoptée avec tous ses gestes et la dansent exactement comme leurs esclaves, en dépit des ordonnances tant ecclésiastiques que civiles qu'on a pu prendre pour les en empêcher. Ils en sont si embéguinés qu'ils n'hésitent pas à la mettre jusque dans leurs processions, et même dans leurs églises où on la danse sur un échafaud pendant la messe de Noël. Il s'en faut, toutefois, qu'elle soit de façon édifiante et convienne aux Saints Mystères. Comme toutes les danses de tous les pays, elle figure le rapprochement de l'amour ; mais les mouvements du calenda ont tant de précision qu'on ne peut se tromper sur leur nature et que l'on croirait voir les danseurs se livrer devant tous aux pratiques secrètes de Vénus. Ils se présentent face à face sur deux lignes, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Les tambours, les bayous et ceux des danseurs qui se reposent forment un grand cercle alentour. Un chanteur s'avance un peu dans le cercle et improvise une chanson, le plus souvent du genre satirique, sur tel évènement qui lui convient. Les spectateurs reprennent en


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chœur le refrain en frappant l'une contre l'autre leurs paumes ouvertes avec le plus grand bruit qu'il se puisse faire. Pendant ce temps les deux groupes de danseurs et de danseuses, se tenant par le bras en deux chaînes, s'avancent l'un vers l'autre et reculent ensuite en mesure, un peu comme on le fait dans l'allemande, jusqu'à ce qu'un accord frappé par les instruments et le roulement du tambour les poussent l'un contre l'autre et leur fassent donner à leurs vis-à-vis de grands coups de ventre et de cuisses, comme s'ils cherchaient à s'unir charnellement. Ils se séparent ensuite et recommencent leur pantomime aussi longtemps que le signal ne se reproduit pas. Dès qu'il leur est donné, les hommes reviennent vers les femmes, se collent le ventre à leur ventre, et se démènent et se trémoussent de cette manière tout le temps que gronde le tambour, sans cesser de s'entre-baiser des lèvres avec beaucoup de lasciveté. On peut croire que ce spectacle, malgré tout ce qu'il offre de déshonnête, ne laisse pas d'avoir quelque attrait et qu'il est fort du goût non seulement de nos nègres mais encore de nos flibustiers. Or donc, sans quitter la table joyeuse, nous excitions les danseurs de la voix et faisions porter aux plus dégourdis des flacons de tafia


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et des cigales. On vit même le gros M. Magloire laisser là son couï pour prendre rang dans la danse, à la grande joie des noirs. Dansez calenda Boudjoum, boudjoum Dansez calenda Boudjoum, boudjoum.

Le chanteur cependant roulait des yeux blancs comme la nacre, ouvrait toute grande une bouche rose et se laissait aller à l'inspiration : Michié Préval Li donné grand bal Li fait nèg' payer Pou sauter in pié Dansez calenda...

— Pardieu, s'exclama notre Capitaine en éclatant de rire, c'est la mésaventure de l'ami Préval, Basque de Bayonne et franc filou. Il voulut gagner de gros deniers, en dépit des ordonnances, en faisant bal tous les dimanches, au Bourg-du-Baillif, pour les moricauds de l'endroit. Il avait déblayé son écurie, mis sur des barriques deux bayous et trois baboulas, et faisait payer un sou-marqué la danse...


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Dans l'équirie-là Yavé grand gala, Mo cré les chivaux Et' bien étonnés Dansez calenda...

— Toutes les paroisses des environs, l'Anseà-la-Barque, le Baille-Argent, le Plessis, le Pérez-Jacob, et jusqu'au Petit-Carbet, sur l'autre rive, avaient donné leurs quarterons de nègres. On s'empilait dans l'écurie à ne pouvoir remuer les fesses. Toutes les têtes s'étiraient pour respirer. Préval, debout sur une chaise, criait entre chaque danse : « Arzent, michiés nègr', arzent I » Michié Préval Li té capitain' bal, So cocher Louis Té mait' cérémoni' Dansez calenda...

— Chacun et chacune avait mis ses plus beaux atours : robes bien empesées, turbans de panne à galons dorés, candales de couleur, chemises à longues manchettes, castors de livrée... Il y avait de bonnes âmes éblouies par d'aussi riches parures, mais la plupart


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médisaient à qui mieux mieux sur l'origine douteuse de tant de merveilles... Yavé maint négresses Bell's passé maîtresses Qui volé bel' -belles Dans armoir' momzelles Dansez calenda...

— Il y avait là toute la crème des sucreries et des plantations, le fameux Brutus Zéphir, qui fut depuis marron et tué dans la montagne ; la grosse Gudule, nourrice de M. Liétard le Jeune ; la maigre Nancy, qui n'avait ni seins ni hanches pour son malheur ; Polyeucte, qui est affranchi depuis peu et vend de l'indigo au Mouillage... Pauv' Nancy La Biche Avé jamb's fiseaux Volé faux mollets A Madam' Mazuro. Dansez calenda...

— La fête battait son plein. Mais elle n'était pas du goût des maîtres qui s'en vinrent au Baillif avec quelques hommes de la troupe et de fort bâtons pour la brossée. Ils tombèrent sur la cohue avec tant de flamme qu'on ne


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savait au juste s'ils ne menaient pas une nouvelle danse. Cris de douleur, cris de reproche, prières et malédictions., Les pauvres nègres furent bâtonnés comme il convient... — Comment donc, Zazou, Toi volé mon quilotte ? — Non, non, non, mo maît' Mo jist' pris vos bottes Dansez calenda...

— L'ami Préval fit la grosse voix, se prévalut, tout comme en France, de ses protecteurs à la Cour, vomit cent menaces contre les gens de bien qui lui voulaient du mal, il n'en fut pas moins traîné en prison comme un vrai coquin qu'il était, et inscrit au registre pour crime contre les ordonnances de Sa Majesté. Je pense que les Jésuites, qu'il avait un peu malmenés, étaient pour quelque chose dans l'affaire... Yé prend maît' Préval Yé metté li prison Pasqué li donné bal Pou volé nous l'arzent Dansez calenda...

— Mais comme toutes choses s'arrangent CORSAIRES

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dans une société bien comprise, parce qu'il y a des juges faméliques et des criminels dorés sur tranche, notre maître de ballet fut relâché dans les trois jours moyennant caution, pourboires et commissions, et la page du registre disparut sans même laisser de traces. Je crois que Préval est aujourd'hui à Saint-Domingue. Li trouvé cent piast' Pou payer so la fuite Li dit : « Bien merci ! Pli bal sans permis ! » Dansez calenda Boudjoum, boudjoum Dansez calenda Boudjoum, boudjoum.

— Savez-vous, disait M. Magloire qui revenait tout suant de s'être si fort trémoussé après tant de libations, savez-vous, mon Père, que les Cordeliers, Jésuites et autres s'étaient mis en tête de supprimer le calenda I Et savez-vous ce qu'ils imaginèrent pour débarraser les nègres de ce vice innocent ? Rien moins, Père Blanc, que de leur apprendre au son du violon à danser la courante, le menuet, la pavane, voire la passe-caille et le tourdion, comme des honnêtes gens de Paris. Il fallut que le Gouverneur s'en mêlât et interdît à ces saints hommes de faire


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singer par des moricauds les belles manières de la Cour. Aussi bien faut-il imaginer ces noirauds faisant la belle main, le rond de jambe, la révérence et la volte ; et leurs femmes, habituées à torcher les marmots ou piler le manioc, jouant de l'éventail comme des petites marquises ! On fit grand succès à la mercuriale de notre canonnier, et M. Bréart allait prendre la parole lorsque Mme Shepherd l'interrompit : — Il me semble, dit-elle, que nous voilà bien loin de notre assaut. C'est, je pense, le tour de M. Pinel, le savant pilote de la Capucine... — Volontiers, dit M. Pinel, et comme nous avons dans cette assemblée des hôtes d'une vaillante nation qui est depuis tant d'années en guerre continuelle avec nous, je veux vous conter une histoire véritable où nos deux pays sont mélangés dans un combat. Elle montre à l'évidence la loyauté de nos ennemis anglais et qu'ils savent faire la part du courage en toutes rencontres. Car une belle bataille sur mer n'est rien d'autre qu'une partie entre bons joueurs. C'est ce que les madre de Dios espagnols ne sauront jamais


XIX LA BATAILLE DES GODDAMS

— S'il y eut, messieurs, une bonne semaine pour la Marie-Joyeuse, ce fut cette première de juin 1703. Le mardi, nous prenons un navire anglais, le Forfar, chargé de sucre, de tabac et de pelleteries, sans compter deux mille sterlings en or que l'on trouva dans la chambre. Le lendemain, nous rencontrons un deuxième anglais, le Radnor, qui, après une heure de canon, amène le yack, sans autre perte pour nous qu'une vergue fendue. M. Lestobec, notre capitaine, fait passer à son bord les équipages des deux prises, amarine celles-ci avec autant de monde qu'il en peut mettre sans trop nous affaiblir, et les envoie devant lui à Fort-Saint-Pierre, avec ordre de passer au vent des Saintes pour éviter les mauvaises rencontres. Le jeudi, rien ne paraît sur l'horizon. On en


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profite pour fêter les deux victoires. On tue Pedro, le dernier cochon qui nous reste. M. Lestobec invite à sa table les capitaines des deux prises et leurs officiers : ils lèvent à boire plus de vingt fois au roi de France, au roi d'Angleterre, aux belles de Saint-Thomas. M. Woodsfield, capitaine du Radnor, fait un beau discours où il ne cherche même pas à dissimuler son admiration pour le courage et la science nautique de son vainqueur, et M. Lestobec le serre longuement dans ses bras. Pendant ce temps, les équipages ont bien mangé et reçu double ration de guildive. A l'avant, les matelots anglais dansent avec les nôtres au son de la cornemuse et du violon. Cela nous mène jusqu'au petit matin, où les voiles commencent à blanchir ; et chacun s'en va coucher, sauf la bordée de quart dont les jambes ne sont pas aussi fermes que les jurons. Trois heures après, l'homme de vigie se réveille juste assez tôt pour découvrir une frégate de seize courant sur nous, le Saint-Georges à la poupe. Aux cris de nos marins, le capitaine sort de la chambre, en chemise, et tête nue. Il tire un coup de pistolet dans le dôme pour réveiller les dormeurs de la batterie. Puis il fait mettre toute sa toile et fuit devant l'ennemi, ce qu'il n'a plus fait depuis sa rencontre avec le Gaspar, vaisseau de guerre de soixante-quatorze ca-


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nons. J'étais bien sûr d'ailleurs qu'il ne craignait pas la frégate, bien que nous ne portions que dix bouches, y compris deux pierriers. S'il fuit, c'est pour gagner le temps qu'il faut pour dessouler ses hommes. Ils paraissent un à un, le visage bouffi, les cheveux sur les yeux, traversent le tillac en entrecroisant les jambes, comme s'il y avait de la houle. Or la mer clapotait doucement sous une brise toute neuve. Les goddams du Forfar et ceux du Radnor étaient montés sur la coursive. Voyant notre navire s'échapper à tire-d'aile, ils commençaient à se rigoler en-dessous, d'autant plus que la frégate, ayant mis jusqu'à ses bonnettes et décalé ses mâts, nous gagnait peu à peu. A la fin, quand elle n'est plus qu'à une portée de canon, M. Dorking, capitaine du Forfar, tire sa pipe de sa bouche, et se tournant vers M, Woodsfield : — Je pense, dit-il, que ce damné Français va être pris. A quoi, l'homme du Radnor, sans lâcher son pétun ni son flegme : — Ça n'est pas sûr, cher homme, car ce Lestobec est le meilleur marin que j'aie rencontré, sans quoi je ne serais pas ici. Au même instant la frégate se met à tirer de son château d'avant, et M. Woodsfield ajoute : — Première faute !


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En effet, des deux boulets, l'un tombe à la mer, l'autre casse trois balustres du couronnement. Et les goddams de se disputer là-dessus, lorsque M. Lestobec vient les prier, selon l'usage, de bien vouloir descendre à fond de cale avec leurs matelots, tant pour la conservation de leur personne que pour ne point gêner la manœuvre. — C'est dommage, fait M. Dorking, j'aurais bien voulu voir, mon ami, comment vous serez battu. — Battu, bougonne M. Woodsfield, c'est ce que nous verrons... — Je tiens l'enjeu contre M. Dorking ! dit en riant notre capitaine. Après quoi, son chapeau à la main, il conduit les Anglais jusqu'à l'écoutille, et quand ils y sont descendus, met un homme à chaque ouverture, avec un baril de grenades à sa portée. La frégate était forte. On voyait du feu à tous les sabords et beaucoup de monde dans les hunes et sur les gaillards. Il n'y avait aucune chance qu'en livrant combat au canon M. Lestobec pût s'en rendre maître. Il se contenta de manœuvrer pour ne pas se laisser prendre en enfilade, présentant toujours le flanc à son adversaire, sans tirer un seul coup, pendant que l'autre tonnait et fumait à chaque


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changement de barre. Il continuait cependant à pousser sa pointe, de manière à ne se trouver bientôt qu'à portée de pistolet, avec le désir évident de nous ranger d'assez près pour nous mitrailler à bout portant. C'est alors que l'on vit bien ce que peut le génie de la flibuste lorsqu'il anime un personnage comme M. Lestobec ; car, sachant bien qu'il ne pouvait lutter avec une aussi faible artillerie, il fit dire à ses gens d'abandonner leurs canons, de monter sur le tillac et de préparer les grappins. Et lorsque la frégate, ayant cargué ses basses voiles, l'eut rangé à manche d'écouvillon et lui eût lâché sa bordée, il fit pousser le gouvernail à bord et vint donner du flanc contre l'Anglais. En même temps, on lançait les grappins, avec bonne sauce de grenades pour balayer le pont, et tout notre monde, capitaine en tête, se jetait dans la frégate. On ne peut pas dire que la Marie-Joyeuse n'y perdît quelques-uns de ses meilleurs hommes, mais après un quart d'heure le Saint-Georges était mis sous la poulaine et le pavillon blanc montait au grand-mât du navire anglais. Toutefois, messieurs, pendant que les capitaines se complimentaient et que les équipages ramassaient leurs blessés, la bataille continuait avec acharnement. Ce n'était plus sur le pont de l'un ni de l'autre navire, ni dans les hunes,


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ni dans la batterie, mais dans la cale de la MarieJoyeuse où les goddams étaient enfermés. Descendus parmi les câbles, le lard et les barriques, MM. Woodsfield et Dorking avaient repris leur discussion, et le premier soutenant les chances de M. Lestobec, l'autre la supériorité de la frégate, ils s'étaient mis bientôt à parier, comme le peuvent faire des Anglais, mettant successivement en enjeu l'argent qu'on leur avait laissé, les bijoux, les vêtements et le linge qu'ils portaient, les armes qu'on leur avait enlevées, jusqu'à leurs pipes et leur tabac : en tout cela, suivis par leurs équipages, chacun tenant pour l'avis de son chef et engageant les mêmes objets. Ensuite, tandis que les boulets frappaient la coque au-dessus d'eux et que le navire craquait dans l'abordage, ils en étaient venus aux mains, dans les règles, comme c'est le devoir d'honnêtes gentlemen qui ont appris les coups, la manière de les donner et celle de les recevoir. En quoi l'on peut penser que les officiers et les hommes se montrèrent dignes de leurs capitaines, et dans l'étroite fosse où ils étaient entassés, se mirent à jouer du poing sur les mâchoires et les torses. C'est à cela qu'on les trouva occupés quand on ouvrit les écoutilles. Et toujours se bourrant les côtes à grands coups, bataillant du pied sur les échelles, ils parurent sur le pont, M. Woods-


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field en tête ; lequel, voyant le pavillon du Roi sur la frégate, se mit à crier : « Hourrah ! hourrah ! » comme si les gens de son pays avaient remporté la victoire. Après lui, tous les hommes du Radnor, criant et dansant, célébrèrent la défaite de leur pavillon, tandis que M. Dorking et les siens juraient comme un cent de canons en piétinant leur chapeau. Il fallut bien payer les enjeux, et quand la Marie-Joyeuse mit le cap sur Fort-Saint-Pierre, il y avait sous les gaillards quarante-deux goddams sans pipe, sans argent et tout nus.


XX LE ROI DAVID — Quand le Sprek, dit alors un gros homme que je ne connaissais pas — sans doute un calier de la Capucine — quand le Sprek a parlé tout à l'heure du paradis des marins, j'ai pensé tout de suite au roi David. Je le dis parce que c'est vrai, le roi David est venu à bord. Nous autres qui avons choisi la mer nous savons bien ce que cela veut dire. Lorsqu'il vient sur les eaux avec sa couronne et sa harpe, c'est bon signe pour le vent et les prises. Sa figure hante l'homme de la vigie, et bien des fois il crie : « Le roi David ! » quand flotte une épave ou un paquet de goémons. D'autres l'entendent frapper sur les cordes et chanter ses psaumes, comme dans le Livre. Il est tout pareil aux rois des jeux de cartes, sinon qu'il tient au lieu de sceptre sa musique semblable


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à celle du pavillon des Anglais. Il sort de la mer vers le soir et suit le navire, le ventre dans l'eau, avec le bruit d'un canot qui nage. Tous les matelots se mettent du côté où il est et crient en agitant leur chapeau. Le capitaine et le pilote viennent saluer, car c'est bonne garantie, et quelquefois on fait tirer le canon pour lui rendre hommage. Il ne chante pas comme un curé ses dominas vobiscum mais à la manière d'un vrai marin de l'avant, qui tient son gobelet de mabi. Le Fabula, qui l'a vu dans les Sargasses, m'a dit qu'il marchait au milieu des poissons volants ; et, de fait, il y a beaucoup de ces bêtes par là. Mais dans tous ces souvenirs, il ne fait que passer à côté, ou derrière, ou devant, mais il n'est jamais venu sur le tillac. Tandis que chez nous il est bien monté et s'est installé sur le gaillard, et de tout le voyage, il n'a fait que chanter, comme je vais dire. Et l'on peut croire que je n'ai rien imaginé, car celui qui dira le contraire, je veux le mesurer au couteau quand il voudra. Jamais un homme comme moi n'a voulu rire des choses de ce genre, qui sont trop grandes pour nous. Ça n'est pas zombi ou moun-mô pour les moricauds, mais croyance de chrétiens, et pas un de nos Pères ne dira que ça n'est pas vrai. Or, c'était près des Saintes, dans le même temps que le comte de Grasse fut vaincu par


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les Anglais. Il fut un moment où l'on dut serrer toutes les voiles parce que la mer était couverte d'épaves et qu'on risquait d'aller dessus. Il roulait là des vergues, des morceaux de mâts, des morceaux de quilles, des barils, tout ce qui reste à flotter après le combat. On avait mis trois hommes dans la poulaine, avec des gaules à trois dents pour faire ce qu'ils pouvaient, c'est-à-dire quasi rien. Puis voilà qu'ils se mettent à crier l'un après l'autre, et tous ensemble ensuite : — Le roi David ! à l'épaule tribord ! le roi David ! Et nous tous de courir à l'avant et de faire des vivats, car on le voyait bien glisser vers nous, avec sa couronne et sa harpe, jusqu'à ce qu'il fût si près qu'on n'osait plus le regarder. Puis il frappa quelques grands chocs contre la coque, et dans l'instant qui vint il fut sur la coursive et transporté de nos mains devant la chambre. Il était de chêne, comme ça se voyait à la cassure du pied, et par endroits, comme si les boulets l'avaient frappé, avec sa couronne d'or, sa harpe et son manteau d'or aussi, le visage peint en blanc, les mains en blanc, une barbe noire et des yeux bleus. On le mit debout en lui passant un filin sous le menton, et d'autres filins sur la poitrine et le ventre, comme les


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Espagnols attachent leur saint Diego au mât de misaine. Nous étions alentour. Il nous regardait sans bouger les yeux, même quand le soleil venait à tomber dessus. Et le capitaine l'ayant déclaré de bonne prise, chacun leva son chapeau en criant : — Vive le roi David ! C'est alors, je crois bien, ou peut-être le soir, au premier quart, qu'il se mit à chanter, non pas en latin, car je sais bien que je ne suis qu'un âne là-dessus, mais en bon français de chez nous, parlant comme un marin des « sentiers de la mer » et de toutes les choses qui font notre vie de flibustiers. Et pour accompagner sa chanson, de même que les nègres frappent le bayou ou la baboula, il faisait résonner les cordes de sa harpe de bois doré, aussi bien que la belle Mayotte de la GrandeAnse sa guitare portugaise. Cela dura tard dans la nuit. Les autres ronflaient. Moi, je ne dormais pas, car j'espérais des choses extraordinaires. Et de fait, à la mi-nuit, le roi David se mit à marcher sur le pont comme s'il n'avait jamais eu de garcettes autour des reins. Et il chantait la chanson que nous disons quand nous allons courir sur l'Anglais, avec une voix de cent personnes pour le moins, tout de même qu'un équipage entier. Et au même instant la vigie cria :


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— Une voile sous le vent ! Ce fut la première de nos prises, la première avant dix autres, c'est juré. D'ailleurs, chacun sait bien ce que peut faire le roi David. Et, après chaque victoire, le capitaine faisait déposer aux pieds de la statue un objet des plus riches parmi ceux du pillage. On avait allumé devant elle deux bougies de cire dans un fanal. Jamais la mer ne fut si belle ni le vent meilleur : il avait l'air, lui aussi, de faire de la musique dans les manœuvres. Celle du roi commençait au milieu de la nuit. Sa chanson ne venait pas de Jérusalem, si l'on en juge par les paroles, mais de toutes nos provinces de la mer, et de toutes nos îles, et de toutes nos besognes, à l'ancre, au guindeau, à virer, au mouillage, et le canot, avec nos vrais mots de marins, selon qu'ils sont brezonnecs ou normandiaux, car on dit que le roi David est plus savant qu'un Père Blanc. Or, pour ceux qui veulent que les histoires finissent, je dirai que c'est bête, car dans la vie rien ne commence ni ne finit. Moi, j'aimerais que le roi David chante toujours sur le gaillard de mon navire. Mais il s'en est allé sur la mer, au couchant, de l'eau jusqu'au ventre, soulevant sa harpe pour ne pas la mouiller. Les requins et les dorades l'accompagnaient en sautant de plaisir. Nous l'aurions suivi longtemps du re-


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gard, mais il s'avançait vers l'ouest, et tout d'un coup il entra dans le soleil. *

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Il faut se représenter ce qu'était à ce moment notre assemblée. Le soir avait envahi la clairière. Depuis longtemps les tisons de la barbacoa s'étaient couverts de cendre. Il n'y avait plus d'autre feu que celui des cigales aux bouches des fumeurs. Un bon tiers des convives n'étaient plus en état d'écouter raisonnablement, encore moins de discourir. Trois ou quatre, allongés parmi les feuilles de cachibou dormaient et ronflaient de tout leur cœur. Les autres avaient cette dignité un peu vacillante des gens qui surveillent leur propre ivresse. Des esclaves, hommes et femmes, ne cessaient de circuler avec des friandises et des rafraîchissements. A mesure que la nuit s'avançait, nos nègres devenaient plus silencieux, car c'est l'heure des zombis ou diables de ces gens-là et il n'y a rien au monde qu'ils craignent autant que les démons de la nuit. Aussi s'étaientils rapprochés de notre groupe, et s'efforçaientils de comprendre ce que les convives pouvaient se raconter. C'était à Jean Stukeley de nous dire son histoire. Il était charpentier à bord de la caiche


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anglaise dont M. Lambert s'était emparé. C'était un curieux homme qui depuis l'enfance s'était consacré à la petite mécanique, de manière qu'il ne se passait pas de semaine qu'il ne mît sur le papier le plan d'une machine. Il en avait même déjà construit un bon nombre qu'il rassemblait dans sa cabane, en sorte qu'elle en était tout encombrée. Il était, ce soir, l'un des rares parmi les convives qui eussent conservé toute leur tête. Ce n'était pas . qu'il n'eût bu autant qu'un autre, mais il avait sans doute inventé quelque machine qui dissipait les fumées du vin et du tafia. Et c'est d'une voix bien assurée qu'il commença.

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XXI LE GRAND CALME — Ceux qui ont appris dans les livres à aimer la mer et les bateaux se figurent aisément que la navigation n'est qu'un jeu de grandes personnes, délicieux ou terrible, avec le vent ou contre lui. Il est certain que le grand-largue, qui pousse sur la hanche et porte le navire sans dérive, ou le plus-près, qui retourne la brise contre elle-même et la nargue en passant au travers, sont des victoires joyeuses de l'homme et de la voile, et que les plus vieux d'entre nos vieux marins ne mènent pas ces allures sans un petit contentement tout au fond de soi. Il n'est pas jusqu'à la tempête qui n'ait son attrait dans le danger lui-même et dans l'habileté qu'il faut déployer : mais c'est là plaisir de maître, et l'on ne sait jamais, sur la mer, si l'on n'est pas resté le plus humble des apprentis, car tout dépend de la volonté de Dieu. Je dirai seulement à ces messieurs qui na-


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viguent dans leur chambre, une carte à la main, que naviguer, ça n'est pas seulement courir ou marcher, c'est bien aussi rester en place. Cela vient quelquefois pour notre malheur, vous le savez tous, car il n'est pas de plus terrible ennemi des gens de mer que le grand calme. A tout ce qui vient du ciel ou de la vague, il y a quelque chose à répondre, n'est-ce pas, mais rien à dire au milieu de l'air immobile, surtout quand cela dure. C'est donc une histoire de cet ennui que je veux vous raconter, du temps que j'étais sur le Forward, avec le capitaine Bird, et cinquante-deux hommes, moi compris. Quand ça nous vint, nous étions quelque part en face de Caracas, mais au diable, sans que cela compte en rien, car nous n'avions pas une rame pour mettre en galère. Au commencement les hommes se frottèrent les mains, et chacun s'en fut à son passe-temps préféré, la plupart à ne rien faire, couchés sur le dos, la pipe dans les mâchoires, ne se dérangeant que pour suivre l'ombre des voiles. Il faisait très chaud. La mer était plate, comme si le soleil avait pesé dessus, huileuse et grise, pareille à un miroir où l'on a soufflé son haleine. Une houle très longue, à peine sensible, soulevait lentement notre coque, de la poupe à la proue. A chaque poussée, les


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voiles hautes s'écartaient un peu, toutes ensemble, et revenaient ensuite contre les mâts, en sorte que le navire était comme une fille qui se dandine sur ses hanches et bat ses jambes avec ses jupes. Quelques hommes étaient dans la poulaine à tremper des lignes dans l'eau. Les autres jouaient aux cartes, se racontaient leurs histoires, comptaient leurs sous, chantaient ou dansaient. Le capitaine s'était enfermé dans sa chambre avec défense à quiconque de l'importuner tant que la brise ne reviendrait pas. C'était un homme taciturne, âpre au gain et fort bourru. Pour la figure, rien qui le signalât, sinon des mains énormes de forgeron. Au demeurant, le meilleur marin du monde. Deux fois par jour, à l'aube et dans l'après-dînée, il sortait brusquement de sa chambre, rejoignait le pilote sur la dunette, et tous les deux sifflaient pendant un bon quart d'heure pour appeler le vent. Mais le vent n'en venait ni plus ni moins, comme vous pensez. Cela dura près de huit jours, qu'on eut épuisé tous les jeux, toutes les chansons, toutes les histoires de tous les genres, et les distractions de toutes les manières. Alors on se mit à regarder ses mains et ses pieds et à se demander ce qu'on allait en faire. Les plus heureux furent ceux-là qui n'avaient pas encore perdu


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l'habitude de la paresse et continuaient de dormir ou de fumer. Mais ils finirent par se lever comme les autres, et venir s'accouder aux lisses, en regardant le bout de la mer comme si quelque chose devait en sortir qui eût la forme que peut avoir le vent. Parce qu'ils tournaient sans cesse autour des mêmes mâts, ils trouvèrent que le bateau se rapetissait de plus en plus, de manière que leurs visages furent tout près les uns des autres et qu'ils commencèrent à s'en dégoûter. Ils inventèrent alors, pour tuer le temps, des tas de calomnies qui faisaient leur chemin sur le tillac et provoquaient des bagarres, ce qui était encore une façon de se distraire. Il y en eut enfin deux ou trois qu'un coup de couteau libéra de leur ennui et qui le filèrent entre deux eaux derrière un boulet de vingt livres, ce qui pour un temps mit une pierre sur les mauvaises langues. Au milieu de tout cela, on voyait un homme qui n'avait pas l'air de s'apercevoir que le navire n'avançait pas. C'était Joris Weert, charpentier comme moi, un Flamand de Nieuport, qui avait travaillé longtemps sur les chantiers du roi de France. Son visage tranquille, avec des yeux bleus transparents et de grosses lèvres qui souriaient toujours, en faisait l'ami de tout le monde, bien qu'on eût des choses à lui re-


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procher, que je ne peux dire à cause de nos dames : seulement c'est l'affaire du Seigneur au dernier tribunal. Dès que le calme nous avait pris, ce Joris Weert avait installé sous le gaillard, à l'abri du soleil, une table, un escabeau et des outils minuscules, et avait entrepris de construire un vaisseau de premier rang, avec son gréement complet et ses quatre-vingts canons, le tout pas plus long, depuis l'étrave jusqu'à l'étambot, que le doigt médius de la main. Il commença par établir la quille et les varangues, avec la carlingue par-dessus. Cela ressemblait, dans ses gros doigts, au squelette d'un petit oiseau, sans les pattes ni les ailes. Puis il installa les ponts avec tout ce qu'ils renferment. On pouvait voir entre les côtes les chambres, le départ des mâts, l'archipompe, les cabestans, la soute au vin et ses barils, la soute aux poudres et toutes les autres, les ancres et les cordages, tout cela si menu qu'on ne pouvait découvrir le détail qu'en regardant à travers une bouteille à eau. Nous étions encore sept ou huit qui s'occupaient à autre chose qu'à attendre le vent, et de temps à autre nous venions suivre le travail du constructeur. Il nous priait de rester immobiles, de ne pas éternuer surtout. Ses mains façonnaient des choses qu'on ne voyait pas et


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qu'il mettait en place peut-être sans les voir lui-même. Je me rappelle le banc des officiers, qui n'était pas plus haut que le noir de l'ongle, et qui avait un dossier à balustres et deux accoudoirs terminés par une pomme de cuivre. Quand il se mit à façonner le bordage, il le divisa en autant de pièces que celui d'un vaisseau véritable, toutes emmanchées et clouées sur les varangues. A la troisième semaine de calme, il en était au gréement des mâts et des vergues. La plupart d'entre nous, las de traîner l'inertie des mêmes propos, s'étaient séparés les uns des autres. Chacun se cantonnait dans un lieu qu'il avait élu et n'en sortait que pour aller aux vivres. Ceux qui se rencontraient se lançaient des injures et de tels regards qu'on pouvait penser qu'ils s'allaient jeter l'un sur l'autre. Revenus avec leur pitance, ils se couchaient dans leur province, chacun chez soi, prêts à défendre jusqu'au sang la place qu'ils avaient choisie. Le capitaine ne bougeait plus de sa chambre où on ne l'entendait ni marcher ni jurer, aussi muet que s'il avait été mort. Les derniers qui avaient encore le courage de se regarder allaient voir du côté de Joris Weert s'il avait toujours la même patience. Ils le trouvaient assis devant sa table, si attentif que pas un muscle ne remuait dans son visage,


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tout occupé à poser les haubans et les manœuvres. N'ayant rien trouvé qui fût assez fin pour figurer les cordages de son vaisseau, il s'en prenait à son mousse, un gamin de quinze ans joli comme une fille : un métis d'Espagnol et d'Indienne que nous avions embarqué à Santiago et qui avait une chevelure si noire et si soyeuse que c'en était merveille. Quand Joris Weert avait besoin d'un filin, il appelait à mi-voix, en détournant la tête à cause de son souffle : — Miguel !... Viens-t-en, petit ! L'enfant lui présentait le front : les doigts du charpentier prenaient un cheveu et tiraient. L'autre criait : Aïe ! Mais c'était pour s'amuser car il était très fier de donner sa part au chef-d'œuvre. Le petit vaisseau devenait en quelque sorte à son pavillon. Du reste, on l'appellerait le Miguel, c'était promis. Je pense que le Flamand lui donnait d'autant plus de son cœur et de sa tendresse. C'était un vrai navire, avec toute la broussaille ordonnée des manœuvres. Il avait l'air d'appareiller pour un grand voyage, avant que l'on dépliât les voiles pour la première fois. Cependant la mer ne bougeait pas plus qu'une nappe sur une table, avec le Forward au milieu, pareil à un drageoir, toute sa toile pendante, comme pour un deuil. Le pilote


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pouvait siffler tant qu'il voulait et le capitaine ronger sa colère à la poupe, dans un silence de cadavre. L'ennui s'était si bien établi dans tous les recoins du navire qu'il semblait enchaîner les membres au plancher. On ne voyait plus une ombre sur le tillac. Ce n'était que bâillements et jurons, qui venaient on ne sait d'où et de partout, comme la voix même de ce navire à cul de plomb. Seulement, sous la portée du gaillard, il y avait tout de même un homme qui continuait à vivre et que l'ennui n'avait pas atteint : Joris Weert, et son mousse avec lui. Le vingt-sixième jour de ce calme comme on n'en avait jamais vu, ceux qui attendaient le vent pour s'amuser à travailler, virent le capitaine sortir de sa chambre. On peut dire qu'il était cuit et recuit dans sa rage. Il faisait le tour du bateau en regardant la mer d'un air furieux, comme s'il voulait se jeter dedans, et ne s'arrêtait que pour cracher sur les voiles. C'est ainsi qu'il vint à l'endroit où Joris Weert et son mousse terminaient leur ouvrage. Ils avaient installé le vaisseau au centre d'une galerie à deux étages que fermait une double balustrade interrompue par des trophées et des guerriers en armure : chacun tenait une lance plus mince qu'une aiguille.


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Le charpentier leva la tête, vit ce visage coléreux et n'en fut pas autrement ému. — Pour faire ça, dit-il, il faut le calme, tu sais. — Yes, fit le capitaine vert comme un citron de juillet, et pendant que tu t'amuses, mon argent fout le camp. — Ce n'est que remise, capitaine, car tu es riche, mais il ne faut pas s'embêter. — Dam ! jura Bird, c'est facile pour toi, charpentier du diable ! On le sentait trembler comme un mât dans la bourrasque. Il regardait Cet homme si tranquille au milieu de l'abattement de tous les autres, avec un sale sourire, un air de narguer sa rage à lui. Et tout à coup, fermant le poing : — Ça ! ton foutu bateau ! Et d'un seul coup, il écrasa la frêle machine. Il y eut un gémissement, Joris Weert avait pris le garçon dans ses bras : — Ça ne fait rien, Miguel, tu as encore des cheveux pour une autre fois. Le mousse sanglotait. Le capitaine ricanait : — Peut-être ça fera revenir le vent !... En tous cas, j'ai ri... Sans doute qu'il était fou de colère contre le calme. Mais quand on le trouva mort dans son lit, le lendemain matin, avec un couteau dans le dos, il n'y eut personne pour s'en


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étonner. On n'a jamais voulu savoir lequel des deux avait fait le coup. Moi, je m'en doute. La lame était longue et travaillée. Elle portait une devise en espagnol : Soy de uno solo. Cela veut dire à peu près : Je n'ai qu'un seul maître. J'ai vu de ces couteaux dans les boutiques de Santiago. ***

Il n'y eut pas un d'entre nous qui n'applaudît à la fin de cette histoire, car nous avions tous fait de ces bateaux d'os et de bois que l'on offre au saint de la paroisse ou que l'on donne à un protecteur ; et le Père Anselme nous affirma qu'il en avait plus de vingt suspendus dans le chœur de son église. Nous aurions sans doute parlé fort longtemps de ces navires où les marins enferment leur cœur, si Mme Shepherd n'avait pris la parole pour nous dire que la nuit allait bientôt nous obliger à regagner le bord et qu'il était temps pour nous d'entendre M. Piquendaire. C'était un personnage dont il fallait attendre merveille, parce qu'il avait navigué et combattu sur toutes les mers de nos Antilles et parmi les îles du Sud, jusqu'à ce que l'âge et l'expérience l'eussent élevé au rang de premier pilote qu'il occupait sur la Pomme-Couronnée.


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— Moi aussi, commença-t-il, c'est une histoire de trésor que je vais vous dire, et plaise à Dieu qu'elle n'allume pas la discorde entre vous. Je ne pense pas, messieurs, qu'aucun de vous ait jamais connu le capitaine Hauchecorne, parce qu'il ne fut pas de ces braves et glorieux flibustiers, comme j'en vois réunis à ce festin. Je ne pense pas non plus que vous connaissiez son étonnante aventure, à cause du grand soin que les Espagnols ont de la cacher à tout le monde, principalement à nous autres Français. Pourtant, c'est un de ces madre de Dios qui me l'a contée, un soir qu'il était saoul, dans le temps où j'étais leur prisonnier, car leur guarapo de cannes fait courir les langues aussi bien que notre guildive. Je vous la redis à mon tour parce que je me sens vieux de mes cinquante ans de mer. C'est un secret dangereux que je ne vous cède pas sans


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appréhension. Mais je ne veux pas non plus mourir de ma belle mort, dans mon hamac, sans vous l'avoir révélé. Cet Hauchecorne, on m'a dit qu'il s'appelait aussi le Nantais, parce qu'il était né à Carquefou, près de Nantes : un gaillard taillé en Hercule, avec des cheveux crépus sur les tempes et une calvitie précoce — il n'avait pas trentecinq ans — la bouche épaisse, l'œil atone, sauf quand l'une quelconque de ses douze passions l'allumait : la colère, la gourmandise, presque tous les péchés capitaux et quelques autres qui ne valaient pas mieux, bref tout ce qu'il fallait pour se tirer d'affaire par des moyens discutables. Je ne sais pas ce qu'il faisait à Puebla-delos-Angelos qui est une ville dans l'intérieur de la Nouvelle-Espagne, à quelque trente-six lieues de la mer, sans qu'il eût par ailleurs un navire à flot ni vingt-cinq piastres dans les haut-de-chausses, n'ayant pour tout patrimoine que ses deux pistolets, un couteau, son justaucorps bleu-de-ciel, un chapeau de castor bordé et son élégance naturelle. Equipé de cette manière, il courait les églises qui sont pleines de senoras toutes pareilles à cause de la saya qui les recouvre de la tête aux pieds, sauf une petite ouverture sur l'œil droit pour les aider à se conduire. Debout près du bénitier, il attendait


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la dot qui passe, ou même pis que cela, car un gueux de mer amarine ce qu'il peut. C'est ainsi qu'il rencontra dona Teresa Mendez qui laissa glisser pour lui la saya. Elle était belle et jeune, vingt-deux ans, déjà veuve, gachupina, comme on dit chez eux, c'est-àdire blanche d'Espagne et non créole, premier degré de cette hiérarchie de la peau qui est celle des Mexicains ; riche ou paraissant l'être, tous les bijoux d'une femme de qualité, le téton solide, le pied minuscule. Ce pied fascina le Nantais, probablement à cause du rapport qu'on y met, et aussi le sourire qu'elle avait en rattachant son capuchon. Ne sachant que dire, parce qu'il ne savait parler qu'aux hommes de l'avant, il lui tendit de l'eau bénite en balayant le carrelage avec les plumes de son castor. Dès ce moment on les vit toujours ensemble à la promenade ou à la danse. Il semblait bien qu'il dût l'emporter sur-le-champ parce qu'il avait de la prestance, de la fatuité et l'audace qu'il faut. Mais la belle n'avait ni sens ni bon sens, et de plus, une ambition démesurée, la tête farcie d'imaginations romanesques, persuadée qu'un homme amoureux d'elle se devait de lui conquérir un royaume ou de lui apporter l'or du Pérou. Elle était sûre d'avoir trouvé dans Hauchecorne le personnage qu'il lui fallait, avec la


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bravoure et l'énergie nécessaires. Elle sentait bien aussi qu'en se donnant elle perdrait tout pouvoir sur un homme qui ne laissait pas vieillir ses liaisons, bien plus, qu'il la mépriserait pour ne lui avoir pas résisté. Elle s'amusa donc de ce grand nigaud qu'elle savait capable de mettre à sac une province ou de s'emparer d'un galion, mais qui avait moins de chances auprès d'elle qu'un freluquet à canons et à rubans. Finalement, après un mois de prières et de coups de force, il en vint à parler mariage. Elle lui répondit qu'elle en était flattée, qu'elle se verrait avec plaisir l'épouse d'un homme de sa figure et de son caractère, mais qu'elle ne pouvait déchoir de son rang ni de sa fortune ; qu'elle ne consentirait donc à cette union que s'il lui donnait une place digne de sa beauté et de ses goûts. — Ah ! madame, s'écria-t-il, que voulezvous de moi ? Alors elle lui cita Cortez, Alvarado, Sandoval et autres conquérants de son pays. A quoi le Nantais répondit d'un air furieux qu'il était un homme de mer et non de la bande de ces routiers, et qu'il lui fallait un bateau pour en prendre d'autres. La Teresa haussa les épaules et dit en mordillant les perles de son collier : —Il y en a bien assez dans le port de Vera-Cruz...


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— Adieu i madame, fit Hauchecorne en tirant son chapeau. Elle l'accompagna jusqu'à la porte, où, lui donnant pour la première fois ses lèvres à baiser, elle lui souffla doucement : — Bonne chance et à bientôt, caballero. On peut penser que la nuit même il prenait le chemin de Vera-Cruz où il arrivait après deux jours de galopade, son cheval crevé, labouré de coups d'éperon, lui-même couvert de poussière, assoiffé, affamé, Sans prendre de repos il courut au port où il découvrit une trentaine de navires ancrés sous le vent de l'île Saint-Jean, la plupart très gros, quelques brigantins, et une corvette des Bermudes. Il pensa tout de suite qu'il serait plus facile de s'emparer de cette dernière parce qu'elle se trouvait à l'écart des autres et si près du quai qu'il était possible de sauter sur le pont. Mais ne pouvant tenter seul une pareille entreprise, ni manœuvrer sans équipage, il rentra dans la ville pour s'enquérir de quelques hommes résolus. On trouve dans tous les ports du monde des marins désœuvrés qui ne rêvent que la course. Ils sont toujours assis dans un cabaret, devant la mer, où ils attendent celui qui les commandera. Si le chef se présente, ils le reconnaissent tout de suite et se lèvent pour signer. Sinon


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ils continuent à fumer, à boire et à jouer leur chance aux dés et aux cartes. La chance, c'est l'homme qui ouvrira la porte, qui leur dira : « Ho ! toi ! j'ai un bateau, j'ai besoin d'un matelot pour ici ou pour là. Eh bien, toi, est-ce que tu viens avec moi ? » Ils sont toujours prêts à s'en aller, n'est-ce pas, et s'ils crapulent dans la taverne, c'est la faute de celui qui ne vient pas les chercher. Voilà comment Hauchecorne réunit le même jour onze de cette espèce sans leur dire d'abord pour quel navire. Puis, quand on eut parlé de la corvette, un de ceux-là, qui s'appelait William, un Irlandais, se pencha sur la table et dit qu'il y avait mieux à faire, puisqu'on avait un chef maintenant, qu'il savait par hasard, ayant surpris des gens à se parler, un coup de fortune qui les ferait tous riches en une fois comme les plus gros marchands de Xalape. Tous ayant sur-le-champ des oreilles de lièvre, il dit avec des mots qui leur appartenaient qu'il y avait en pleine rade un brigantin qui n'attendait que le vent pour lever ses ancres et qui était chargé de plus d'un million de piastres d'or. Vous me regardez, messieurs, comme si j'avais tout ce métal sur la figure. C'est de la même manière que les hommes du Nantais regardèrent leur nouveau capitaine, et William CORSAIRES

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avec eux, parce qu'il n'était plus qu'un matelot dans l'équipage, malgré sa découverte, avec le chef au-dessus de lui, comme cela doit être pour bien faire. Et il n'y eut plus un mot de prononcé au sujet du navire et de sa cargaison. Seulement Hauchecorne appela le patron qui mouillait son vin dans sa bodega, fit remplir les verres tant qu'on voulut, et quand ils les eurent tous vidés les uns après les autres, il dit dans ses dents : — Cette nuit... Alors on s'occupa de dresser la charte-partie, à compagnon bon lot pour cette prise et les autres, trois parts au capitaine, deux à William pour son idée. Ils étaient onze, je l'ai dit, avec trois blancs, dont l'Irlandais ; le reste, de mulâtres, et un zambo, qui est un fils de nègre et d'indienne. J'imagine qu'on ne forme pas sans répugnance un équipage de cette espèce, mais le Nantais allait au plus pressé. On fit aussi le compte des armes : il fallait d'ailleurs travailler sans pistolets ni mousqueterie, au couteau. On irait à la nage, après la lune tombée ; il se trouva que tout le monde savait nager. On arriverait doucement sous les échelles de poupe : il fallait aller vite et sans un cri, museler l'homme de quart et tomber dans la chambre. Le zambo jurait que le capitaine était à Villa-Rica. Cela ne faisait


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que six ou huit hommes au plus à supprimer. Ils se séparèrent à la nuit, allant par groupes de deux ou trois en chantant, pour donner le change, Hauchecorne avec William qu'il avait désigné comme second. Ils se retrouvèrent à deux heures de là, sur la plage. La lune descendait vers les cayes de roche qui sont groupées à l'ouest de la rade. On distinguait nettement le brigantin sur le fond clair du ciel, immobile au milieu du port, un fanal à l'arrière, pas une lueur aux sabords. Couchés sur le sable, ils ne voyaient plus rien des eaux mortes, seulement ce navire, toujours plus grand dans leurs yeux goulus, ses deux mâts jusqu'aux étoiles, ses vergues brochant sur le sud et le nord. Et quand la lune fut dans l'eau et qu'il fit plus noir que sous la forêt, ils continuèrent à regarder l'immense mâture qu'ils ne voyaient plus... A minuit, le capitaine Hauchecorne s'était emparé du Boquiseco, n'ayant perdu qu'un seul de ses hommes, ayant tué les six du bâtiment : cela sous le canon du fort, en pleine rade, à cent brasses des autres navires, sans éveiller l'attention de personne, en sorte qu'au petit jour ils levèrent leurs ancres et sortirent en galère, faute de vent, comme s'ils ne devaient jamais avoir à leurs trousses les frégates de Sa Majesté Catholique. Au débouquement, ils trouvèrent un joli frais qui les emporta


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grand largue vers l'est. Ils en furent si joyeux qu'ils tirèrent toute la bordée amure pour narguer les gens du fort. C'était un vrai bon brigantin de ces pays-là, partie cèdre, partie chêne, avec l'arbre de misaine à bout de quille penché en avant, un seul foc, trinquet et civadière, percé pour quatorze mais n'en portant que dix, de douze livres, il est vrai, fin boulinier s'il en fut, ses voiles toutes neuves, et propre comme un écu au gousset, bien digne de ce qu'il portait dans le ventre. Hauchecorne y était allé voir aussitôt. Il se trouva que l'Irlandais ne s'était pas trompé. On découvrit l'or dans la fosse aux câbles, quelque deux cents barillets de quatre-vingts livres pesant dont le Nantais fit ouvrir une dizaine : ils étaient pleins de piastres en piles soigneusement rangées sous des feuilles sèches de cachibou. Il n'en prit qu'un pour les besoins du bord. Le reste remis en place, on cloua le panneau de la fosse, et défense à quiconque de se promener dans ces parages. Outre cela, le navire portait du sucre, de la canelle, du guarapo et du tendre-à-caillou. On commença par jeter les cadavres aux requins et inscrire la part des blessés dont aucun ne mourut. Puis on abattit toutes les cloisons des cabanes pour mettre le navire en


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corsaire et donner de la place à la mousqueterie. On ne conserva que la chambre où, de fait, le capitaine espagnol ne s'était pas trouvé, sans doute à ses adieux de famille. Hauchecorne s'y installa. Elle avait trois grandes fenêtres avec une galerie à balustrade dorée. On ne peut pas dire qu'il allait s'accouder dessus pour rêver : ce n'était pas dans sa manière. S'il rêvait, c'était en marchant, toujours partout à la fois, dans l'entrepont, sur le tillac ou la batterie et jusque dans les hunes comme un vrai gabier, marin pareil au meilleur, le vent dans le nez et l'habitacle dans la tête, vrai corsaire au surplus, tout le temps à flairer le bout de la mer pour savoir si rien ne venait. C'est qu'il ne s'agissait pas de se laisser prendre, avant surtout d'avoir mis son trésor à l'abri. Il avait tout de suite fait son plan : pousser au nordest jusqu'aux Lucayes en évitant Cuba du plus loin possible, enterrer les piastres quelque part, faire ensuite une prise et couler le Boquiseco parce que trop compromettant, revenir à la Trinidad sous l'aspect d'un sage baleinier. Plus tard, il irait reprendre l'or — et retour, vous devez penser, à Vera-Cruz et Puebla pour épouser la belle veuve ? Eh bien, pas du tout ! Je m'en excuse mais c'est l'histoire. Il avait oublié la Teresa. Il avait dit : « Sacrée garce ! » au dernier souvenir qui lui


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en était venu. Qu'il eût fait tout cela pour elle, c'était vrai, et je suis sûr qu'il ne le regrettait pas. Mais maintenant commençait une affaire autrement belle : l'Aventure, messieurs, et ceci qui valait la peine d'y penser : garder le million de piastres pour lui tout seul. Il savait calculer. Dix et lui, cela faisait onze. A part triple pour lui et double pour Williams, plus la part du matelot du mort, cela faisait quinze parts. Même pas cent mille piastres. Il y avait aussi qu'un secret n'est jamais bien gardé quand il y a trop de langues. Il fallait donc faire disparaître la plupart de ces gens-là, sinon tout le monde. Voilà ce qu'il ruminait au lieu de penser à la belle, et à chaque nœud du loch il était un peu moins autour de ses jupes et un peu plus dans son argent à lui. Il vit bientôt que ça n'irait pas sans peine à cause de l'Irlandais et du zambo Lardinabal qui avaient l'air de se méfier. De fait, en touchant les Martyrs il voulut les envoyer à l'aiguade pour s'en débarrasser, mais ils refusèrent tout net. Un autre leur eût cassé la tête et se fût perdu. Le Nantais, se voyant découvert, les fit entrer dans la chambre où il y eut force dispute entre les trois hommes. En fin de compte ils s'entendirent aux dépens des autres et l'on continua de naviguer à travers les Lucayes jusqu'à Mariguana qui est une île habituellement déserte, peu


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connue, même des gens de la flibuste, parce qu'elle est en dehors de toute navigation et accostée seulement par les pêcheurs caraïbes et les chasseurs de tortues. Hauchecorne la savait sur le bout des doigts pour y avoir fait l'un de ses quatre naufrages. On ne sait dans quelle crique connue de lui seul il vint jeter l'ancre, vers l'Océan. Elle était profonde, bien abritée, fond solide, à pouvoir mouiller si près de la falaise qu'on se trouvait à son ombre une partie du jour. Impossible d'être aperçu du large : on pouvait dormir sur ses deux ancres. Personne à terre : du reste, on y veillerait. Je suis allé par là. Il y a cinq ou six criques de cette espèce : elles sont d'excellent mouillage, mais la passe est difficile, même pour un brigantin. Sitôt là-dedans, voilà nos trois hommes qui se font mettre à terre pour choisir la cache où l'on déposerait l'or ; Hauchecorne, William et le zambo, désormais unis à la vie, à la mort, comme de vieux amis que rien au monde ne pourrait séparer, sûrs l'un de l'autre et de leurs pistolets, car la moindre querelle aurait mis l'équipage sur ses gardes. Du reste, pour mener leur plan jusqu'au bout, il leur fallait au moins trois têtes et six bras, comme vous allez voir, et c'était gens bien au fait de leurs intérêts. Quand ils eurent trouvé l'endroit qu'ils cher-


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chaicnt et noté les repères sur un bout de cuir, chacun pour soi, ils revinrent au Boquiseco et l'on commença de porter au sol les deux cents barils de piastres avec tout ce qu'il faut pour établir un camp. On l'installa derrière un bouquet d'arbres en ménageant une vue sur la baie et le navire que tout le monde avait abandonné pour suivre l'or. Maintenant qu'il n'était plus dans la cale, cet équipage de forbans commençait à se rassurer. Il est à penser qu'aucun d'entre eux ne se doutait du nouveau danger qui les menaçait, tant est grande la foi de nos gens dans celui qui détient la charte-partie. Puis ils allèrent, six d'entre eux, pendant que les cinq autres faisaient la garde aux alentours, creuser la fosse dont ils rejetaient la terre dans des bailles et sur une voile tendue, afin que nulle trace ne subsistât de leur travail. Cela dura plusieurs jours, comme aussi, lorsque le trou fut assez grand, pour y porter les baricauts et disperser la terre aussi loin que possible. Entre temps on faisait bombance et joyeuse cuvée avec le guarapo du brigantin, le tout en silence, avait prescrit le chef, sans chansons ni guitares, jusqu'à la dernière pelletée, toutes marques bien effacées, le pays maintenant gorgé d'or comme une minière. Et quand ce fut ainsi : -— Voilà, dit Haucheçorne à son monde, c'est


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fait, vous autres, et nous sommes tous riches... On l'acclama ; on pouvait maintenant crier tant qu'on voulait. — Alors, continua le Nantais, on va partir, hein, et faire un tour de prises pour arriver tout neufs à la Trinidad sans le Boquiseco, parce qu'il nous trahirait, n'est-ce pas ? Avec un autre bateau et sans l'argent on aura l'air de venir au repos, et quand on sera connus comme des marins qui n'ont jamais fait la course, on reviendra chercher notre or, voilà... Alors on partira ce tantôt, à la traîne, vous autres à l'aviron, dans la chaloupe, William et le zambo avec moi pour la manœuvre, car c'est le diable à sortir de ce goulet. En attendant, c'est fête pour tous. Fais ta musique, chante à large gueule, et bois autant, car on est aussi riche de tafia. Ce qu'ils firent sans qu'on eût besoin de le répéter. Et les guitares de bourdonner, et les belles chansons, comme en savent tous les marins du monde, de fleurir au soleil, et surtout les calebasses de passer de main en main, versant à grands flots le jus de canne, tétées à plein gosier, sauf Hauchecorne et ses lieutenants qui vidaient leur couï par-dessus leur épaule ; si bien qu'après deux heures, quand on s'embarqua, il n'y avait plus que huit cochons d'ivrognes à l'aviron, la chaloupe basculant à hue et à dia, toutes les guitares au fond, pêle-mêle avec les récipients vides


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et pleins, comme ce devait être pour reprendre la fête à bord. Et c'est ainsi qu'on accosta le Boquiseco et que les trois montèrent pour jeter le grelin de la poulaine. Les autres continuaient à chanter en tirant sur les manches ; et le grelin noué, ne s'aperçurent même pas que l'on coupait les ancres. Seulement, quand le navire prit sa marche à leur suite, ils se mirent à hurler tous à la fois, et tous en même temps firent une décharge de leurs mousquets pour saluer l'heureux départ. Du brigantin, un coup de canon leur répondit et le capitaine apparut près du beaupré en agitant son castor. Raidissant leurs muscles, ils menaient ce touage comme le pouvaient faire deux fois quatre soûlauds gueulards dans une passe étroite. Heureusement le zambo tenait la barre en bon pilote et le navire sortit de la crique sans coup férir. Au-delà se trouvait une petite brise sur une mer tranquille. Les gens de la chaloupe s'étaient arrêtés de voguer : ils regardaient leur capitaine et l'Irlandais travailler au foc puis à la brigantine comme s'ils étaient nés pour la manœuvre. Ils virent le bateau donner sa toile et venir à eux en se dandinant. Hauchecorne était debout sur le vibord : — Passe à l'avant ton grelin, cria-t-il, nous te prenons en ouache !


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Il courait sur les porte-haubans, le cordage à bout de bras, se cramponnant de l'autre main aux enfléchures. Les ivrognes exécutaient son ordre sans comprendre. Ils se trouvèrent ainsi dans le sillage du brigantin, au bout du câble qui les entraînait. — Range tes avirons, criait Hauchecorne dans son braillard de cuivre, et tu peux continuer la fête ! Ils avaient compris, cette fois. Un immense vivat bondit de la chaloupe. En un instant les avirons furent au bord et l'on se remit à boire et à chanter. L'arcasse du navire se balançait devant eux, avec sa balustrade dorée. Ils allaient du même train paisible, mais sans voile, à la paresseuse, comme un carrosse à bœufs, la rate épanouie ainsi qu'il sied à des gens qui ont à l'ombre plus d'un million de piastres. Ils avaient repris leurs guitares et jouaient sur la houle comme ils avaient joué sous les palmes. Les sommets de l'île s'affaissaient peu à peu vers la mer, et de l'autre côté, le soleil tout rouge aplati par la buée. Mais ils se moquaient bien de ce décor. Ils s'époumonaient à gueuler leurs sérénades de pochards, ne s'arrêtant que pour sucer le guarapo à même la calebasse. Puis ils recommençaient à gratter les cordes en se dandinant si fort sur leurs bancs que la chaloupe avait l'air de rouler.


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Il en fut ainsi jusqu'au soir, que l'ombre vint à couvrir la mer, et l'île s'effacer au bout de l'horizon. De temps en temps une fusée partait du Boquiseco et s'ouvrait dans le crépuscule : ils la saluaient de longues clameurs. C'est comme ça qu'ils n'entendirent même pas le flac que fit en tombant sur l'eau leur grelin de remorque. En même temps le navire tournait sur sa hanche et présentait le flanc. Ils regardaient cela à travers l'hébétude de l'alcool, les bouches béantes, les instruments tout à coup muets, quand un éclair jaillit du brigantin, et la mitraille s'abattit, fauchant les têtes, les membres, criblant le bordage. Un second coup suivit, un troisième. La chaloupe s'ouvrit comme une pastèque. Ceux qui vivaient encore se jetèrent à la nage. — Ils n'iront pas loin, dit Hauchecorne. Les trois forbans s'étaient rejoints près de la barre. — A la vie, à la mort ! fit l'Irlandais. — A la vie, à la mort ! et part à trois ! Ils n'osaient se regarder dans la figure, ayant peur de trahir leur commune pensée. C'est alors qu'ils commencèrent à porter la peine qu'ils méritaient. Il ne s'agissait pas de regagner Mariguana, tant pour le danger d'être pris avec leur bien que par la difficulté de la manœuvre. Avec la brise qu'ils avaient, ils pouvaient aller sous le vent tant bien que mal. Mais


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le moyen, messieurs, d'aller au plus près et de virer de lof avec un homme à la barre et deux seulement pour manœuvrer ? Du reste, aucun d'entre eux ne songeait à un partage immédiat. Ils préféraient sans doute attendre que le destin eût décidé lequel des trois aurait le million pour lui tout seul. Cette idée leur enlevait jusqu'à la notion de leur propre salut, car si l'un venait à périr, il entraînait sans doute les deux autres avec lui. Il suffisait d'un mauvais coup de vent, un grain, talonner, n'importe quoi... Ils continuèrent cependant, menés par le suroît vers Saint-Augustin ou quelque autre île de ce côtélà, pour autant qu'il plût à Lucifer, leur nouveau maître, de ne pas les jeter sur des brisants. Je vous laisse à imaginer cette vie de chiourme, sans repos, toujours à épier le danger qui rôde, celui de la mer, autour de la coque, celui des hommes, dans les cent parties du bateau, un coup de pistolet, un poignard qui se lève, une vergue qui se détache, est-ce qu'on sait... et la route sans but, et la hantise de l'or au bout de toutes les pensées. Il fallait un rude cerveau pour tenir là-contre. Celui du zambo ne put résister. On le vit, le sixième jour, parcourir le tillac en criant : — C'est à moi ! c'est à moi ! Tout le brigantin, de la quille à la pomme, était en or, et d'or tressé les cordages, et d'or


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tissé les voiles, et lui, Lardinabal, maître de tout cet or, capitaine de ce navire en beau métal, jaloux à tuer quiconque marchait sur la coursive en or, comme s'il devait en emporter à ses talons ; de telle manière que les deux autres ne purent que lui sauter aux épaules et le jeter à la mer. Après : — A la vie, à la mort ! dit William. Ils se serrèrent les mains sans se regarder. Leur dernier soin fut d'amener ce qui restait de voiles, laissant le navire à mâts et à cordes errer comme une épave. Que pouvaient-ils faire d'autre ? Puis ils se séparèrent sans dire un mot. Hauchecorne dans la chambre, l'Irlandais au poste d'avant, les panneaux cloués aux fenêtres, des armes à leur portée, ne sortant que pour aller aux vivres, et encore, après avoir surveillé toutes les avenues, le pistolet à l'amorce, chien debout. Cela ne pouvait pas durer, n'est-ce pas ? Il valait mieux de toutes manières que le sort en décidât, Ils s'entendirent une fois encore pour jouer leur vie aux cientos, qui est le tarot de ce pays-là. Le perdant se jetterait à l'eau. Ce que fut cette partie, messieurs, vous le pensez. Il y a cent cartes ; les couleurs et des figures : les étoiles, la lune, le pape, le diable, le pendu, le bateleur, la trompette du Jugement dernier, la Mort... Elles sont grandes et épaisses ; on les remue contre le ventre... C'est William qui perdit.. Il tint l'enjeu...


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Alors Hauchecorne regarda la mer de tous côtés, comme s'il était le vent. Deux jours après, il vit paraître la Marimanta, croiseur de chasse de Sa Majesté Catholique. Il pensa bien qu'elle le cherchait. Vous vous dites qu'un homme tout seul, à bord d'un brigantin de quatorze, étant à la fois capitaine, son pilote, son équipage et ses canonniers, ne peut rien contre une corvette de seize montée par quatre-vingt-dix hommes... Eh bien, voici ce que fit le Nantais, et c'est en cela qu'il faut considérer ce personnage qui aurait pu faire, Dieu aidant, l'un des meilleurs de la flibuste. Il commença par hisser le pavillon noir à la gaule d'enseigne et à la tête du grand-mât. Puis il cloua sur le vibord trente ou quarante chapeaux et bonnets de laine comme en portent les côtiers. Il descendit ensuite dans la batterie, démarra les canons l'un après l'autre, les mit aux palans de retraite, pressa les capsules aux lumières, et piquant le boute-feu dans une baille, remonta sur le pont. Là, s'aidant du guindeau, avec ses bras d'Hercule, il déploya la brigantine et le trinquet. Lorsqu'elles eurent le vent, il courut à la barre pour mettre au flanc de la corvette qui accourait. Elle passa, lâchant sa bordée. Coup sur coup, les cinq canons tribord du Boquiseco lui répondirent : la mitraille alla trouer les voiles de la Marimanta. Puis il se fit un grand silence. Les


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sabords du brigantin restaient vides. A la crête du vibord, pas une coiffure n'avait bougé. La corvette canonnait de toute sa bordée, de flanc d'abord, en enfilade ensuite. Personne ne répondait au canon, mais de temps en temps un coup de mousquet partait du brigantin et tuait son gabier sans jamais le manquer. L'équipage s'impatientait. A la fin les cris : A l'abordage ! retentirent sur la Marimanta, suivis d'une manœuvre qui porta son beaupré dans les haubans de misaine du forban. Tous les hommes sautèrent sur le pont. Au pied du grand-mât, son sabre dans une main, son chapeau dans l'autre, le capitaine Hauchecorne riait à gorge déployée. On le ficela contre son mât, tandis que le plus gros des assaillants fouillaient le navire du haut en bas. Ils ne trouvèrent, bien entendu, rien de ce qu'ils cherchaient, ni l'équipage, ni les piastres, et de colère d'avoir été les dupes d'un seul homme et d'avoir perdu du monde, ils voulaient le faire sauter avec son bateau. Finalement la peur de la garcette les rendit sages : ils conduisirent le prisonnier au capitaine espagnol. Il connaissait déjà la belle défense du Nantais : il vint le prendre à la coupée, lui fit cadeau d'une bague en or pour le féliciter de son courage et lui promit la vie sauve à condition qu'il révélerait la cache de son trésor.


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Le Nantais se contenta de hausser les épaules. Il fut alors mis à la torture qu'on nomme la velada parce que le patient doit la subir pendant douze heures, s'il peut aller jusque-là. On l'éleva par les jambes et par les pieds, la figure en l'air, entre les deux mâts, et on le laissa redescendre lentement jusqu'à ce que tout le poids de son corps reposât sur une cheville verticale appuyée contre l'os sacrum. C'est le plus terrible des supplices et il est bien rare qu'on le supporte jusqu'au bout. Après huit heures de résistance, vaincu par la douleur, il déclara que les piastres étaient cachées dans l'île de Mariguana et qu'il en indiquerait lui-même l'endroit. Il fut aussitôt remis sur pied, réconforté, avec force aspersion d'eau de la reine de Hongrie et force rasades pour l'intérieur. Après avoir amariné le Boquiseco qui reprit la route de Vera-Cruz, on mit le cap sur l'île dont on n'était pas éloigné de cinquante lieues. C'est dans ce voyage que le Nantais, sans doute par jactance, raconta son histoire, telle à peu près que je vous l'ai fait, car c'est le supercargue qui me l'a répétée, comme je vous l'ai dit tout à l'heure. Il faut ajouter, à la louange des Espagnols, qu'il fut entouré de toutes sortes d'égards, parce que tout de même ces gens-là savent apprécier la bravoure, même de leurs ennemis. Mais voyez leur inconséquence : bien qu'il prît ses repas à la CORSAIRES

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table du capitaine et passât la plus grande partie de la journée en sa compagnie, on lui remettait les fers aux pieds chaque soir, dans la crainte, évidemment, qu'il ne s'entendît avec un homme de la corvette pour s'évader au voisinage d'une île. Il n'avait pas l'air cependant de chercher à s'enfuir. Après quelques heures de prostration, il s'était relevé plus vaillant que jamais,et à mesure qu'on s'approchait de Mariguana, il semblait jour par jour de meilleure humeur. On redoubla néanmoins de précautions quand on arriva devant l'île et qu'on eut jeté l'ancre dans la crique qu'il avait désignée. Le capitaine espagnol, qui avait décidé de l'accompagner jusqu'à la cache, lui fit un tas d'excuses avec les usted de circonstance, mais le laissa bel et bien enchaîné comme un forçat. Hauchecorne ne s'en plaignit nullement : au contraire, il souriait aux compliments de son geôlier comme les aurait acceptés une éminence. Au moment de passer dans la chaloupe, il demanda une cigale et s'avançant vers l'échelle, il tira quelques bouffées. — Excellent, dit-il. Puis, ayant salué de son chapeau, il se précipita dans la mer. On le vit aussitôt disparaître, entraîné par le poids de ses chaînes. Sur un signe de son chef, le meilleur nageur de la Marimanta plongea derrière lui. Il dut y avoir là-dessous une lutte


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aussi longue que le souffle. On ne pouvait que deviner ce drame, on voyait seulement les bulles d'air crever à la surface. Tous se penchaient, le plus près des eaux transparentes, les mains en visière, pour tâcher de découvrir quelque chose. Rien ne reparut, ni Hauchecorne descendu avec son secret vers la prairie des algues, ni le plongeur sans doute garrotté dans une étreinte de mort. Jusqu'au soir on traîna les grappins sur les fonds. Telle est, messieurs, l'histoire du Boquiseco et de son trésor. Pour retrouver ce dernier, les Espagnols ont creusé des tranchées en plus de cent endroits, mais ils n'ont rien découvert. Il est probable que la crique désignée par Hauchecorne n'était pas celle où il avait débarqué ses baricauts, car on ne rencontra même pas les traces de son camp. Le million de piastres reste donc enseveli dans l'île de Mariguana. Je l'ai vue trois fois. C'est la huitième des grandes Lucayes en partant de Canaveral, la quatrième en remontant de Saint-Domingue, entre les Caïques et Samana. Il faut, de la Martinique, dix à quinze jours, selon le vent : le meilleur est en mars et avril... A votre santé, messieurs !


XXIII EPILOGUE Ayant bu, M. Piquendaire se rassit au milieu d'un profond silence. Il nous regarda longuement, les uns après les autres, hocha la tête par deux fois, et son visage se barra d'un grand pli. Car il sentait planer sur tous ces hommes qui aimaient par-dessus tout le gain et l'aventure, la malédiction de l'Or. L'ombre nous avait envahis, le silence nous enveloppait. Je reconnaissais aux murmures des nègres qu'ils devaient prier je ne sais quel dieu de leur religion ou peut-être un saint de la nôtre. Faiblement éclairés par un dernier reste de crépuscule, nous attendions le jugement de Mme Shepherd, et chacun des conteurs devait se dire que son histoire était la plus belle et méritait le prix. — Je ne sais que décider, fit enfin la belle voix de notre captive. Il n'est pas un seul d'entre vous,


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messieurs, dont le récit ne m'ait émue en quelque façon. M. Tormentille et le bosseman m'ont peut-être fait frémir plus que je ne l'aurais voulu. M. Santeul et M. Pinel m'ont fait rire. M. Magloire était plein d'entrain militaire, et M. Mouse a fait couler mes larmes. M. Piquendaire a l'art de faire durer jusqu'au bout le mystère d'une grande aventure. J'avoue que les colibris du Capitaine Le Rouge ont touché mon âme à l'endroit sensible, car rien ne me semble plus digne de notre tendresse que les petites bêtes familières que Dieu nous a confiées pour notre divertissement ; et si je n'écoutais que mon cœur, je donnerais le prix à M. Bréart. — Ah ! madame !... s'écria notre Capitaine tout joyeux. — Mais je reconnais volontiers l'infirmité de mon jugement, continua Mme Shepherd, et je pense que s'il nous faut admirer le fond de l'aventure, il nous faut récompenser l'art du conteur. Souffrez donc, messieurs, que je couronne ce double mérite en la personne du capitaine Lambert. — Ah ! madame !... gémit cette fois M. Bréart. Elle lui ferma la bouche de sa petite main couverte de bagues, tandis que nous applaudissions à grand bruit l'intégrité de la sentence. — Puisqu'aussi bien, reprenait-elle, j'ai pro-


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mis une récompense au vainqueur, je supplie M. Lambert d'accepter ces deux pistolets de ceinture qui sont un présent digne de son courage à l'attaque, car un homme comme lui ne sait même pas ce que c'est que de se défendre. — Vive Lambert ! cria toute la tablée en levant les couïs. A cet éclat répondit du côté de la mer une grosse canonnade. Nos trois vaisseaux tiraient à la fois de toute leur bordée. Un instant, nous les crûmes attaqués par un ennemi invisible pour nous, mais nous fûmes tout de suite rassurés, les trois ponts s'étant embrasés de feux indiens et une gerbe de fusées jaillissant vers le ciel. C'était: les équipages de garde qui s'amusaient à leur manière et saluaient à grand renfort de poudre la fin de cette journée royale. Nous avions tous couru vers la terrasse pour admirer le spectacle. Sur le fond de ciel velouté, les artifices volants montaient et s'épanouissaient en laissant choir des milliers d'étoiles. Il est manifeste que les gens de nos vaisseaux se plaisaient à les diriger de notre côté, car plusieurs éclatèrent devant nous, en éclairant en plein notre groupe. C'est ainsi que nous remarquâmes que ni M. Bréart ni Mme Shepherd n'étaient parmi nous. Les sourires que nous échangeâmes en disaient plus long que toutes les paroles. Il


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n'était pas un d'entre nous qui ne pensât que notre Capitaine recevait le prix de la plus belle histoire qu'un homme pût raconter à une femme.

#* Je n'ajouterai que peu de choses sur les suites de cette mémorable journée. Nous revînmes aux navires, la mi-nuit passée, au milieu d'un grand concours de torches, quatre ou cinq d'entre nous portés par des nègres, à cause de l'état général de leur personne. Cette nuit-là et le matin qui suivit, il n'y eut sur pied que l'homme de quart : encore se cramponnaitil aux enfléchures et chantait-il à tue-tête pour ne pas s'endormir. Nous quittâmes l'Ile-à-Crabes le surlendemain à l'aube. Nous avions mis le cap sur l'île Saint-Thomas où nous étions résolus de déposer nos prisonniers et de vendre la caiche et sa cargaison. Il y avait quelques changements dans la distribution des passagers : Mlle Eléonore, la sœur de Mme Shepherd, avait passé à bord de la Capucine avec le Père Anselme comme directeur de conscience. Mme Shepherd était restée sur la PommeCouronnée. Elle occupait toujours la grande chambre, et je dois dire que notre Capitaine l'occupait aussi. Ils y vivaient ordinairement enfer-


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més, avec un homme devant la porte pour éloigner les curieux. Quand ils en sortaient, c'était pour se promener sur le pont et dans la batterie où elle se faisait expliquer les détails de la manœuvre. Nos hommes s'empressaient de Tinstruire. On lui montra comment on vire, comment on met à la cape, la marche, l'arrêt, la bordée, la conduite, etc. Elle voulut apprendre le nom des vents, des cordages, des vergues, tous les mots de notre beau langage de marins. Il fallut même lui montrer comment on charge un canon, comment l'on tire à mitraille ou à boulets, et je l'ai vue mettre de ses propres mains la flamme à la lumière sans nullement s'effrayer du coup de feu. Elle brûlait d'assister à un abordage, mais le seul navire que nous rencontrâmes se rendit sans se battre, rendu prudent par le seul aspect de notre flottille. Quant à M. Bréart, il semblait oublier les devoirs de son état, et l'on commençait à en murmurer dans l'entrepont. A mesure que nous approchions de Saint-Thomas, son humeur devenait plus chagrine. On hésitait à l'aborder, même quand il le fallait absolument. L'équipage, chaque fois qu'il était nécessaire, venait me prier de m'entremettre, sur ce que ma position m'obligeait à parler au Capitaine trois ou quatre fois dans la journée. Je n'ignorais pas non plus les causes de son impatience: toucher Saint-


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Thomas, c'était perdre la captive, et je suis persuadé qu'il aurait passé au large de cette île si M. Lambert n'avait été là pour lui rappeler les obligations de la parole donnée. Nous y arrivâmes cependant le 5 septembre, sur les cinq heures du soir. Dès que nous fûmes assis sur nos ancres, on commença à débarquer les Anglais que nous avions embarqués à l'île d'Avès, ceux de la nouvelle prise et ceux de la caiche, y compris M. Mouse qui nous fit un billet de neuf cents écus pour sa rançon. Mis à terre, il se rendit aussitôt au comptoir de Danemark, et nous sûmes le lendemain qu'il proclamait partout que nous étions les plus honnêtes gens du monde et qu'il nous restait dévoué corps et biens. Plusieurs Anglais, comme je l'ai dit, refusèrent de nous quitter et firent désormais la course avec nous. Il y eut un parti qui s'embarqua pour Mariguana, à la recherche de l'or. Quand le canot de la Capucine, portant le Père Anselme et Mlle Eléonore, vint accoster la Pomme-Couronnée, pour prendre Mme Shepherd et son bagage, tous nos hommes s'assemblèrent autour de la coupée pour saluer une dernière fois notre prisonnière. J'étais même chargé de lui présenter en leur nom quelques vers écrits de ma main sur carte-pécore, des bottes de cuir bleu brodées de plumes à la Caraïbe, et trois


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petites boîtes d'or ciselé, pour les mouches, le rouge et le blanc. A sa venue, nous poussâmes trois vivats en agitant nos coiffures. En même temps, les pièces de la sainte-barbe tirèrent cinq coups en son honneur. Elle devint très pâle, et je crois bien qu'elle eût chancelé si M. Bréart ne l'avait soutenue dans ses bras. Il était aussi pâle que sa maîtresse, avec une figure crispée que je ne lui avais jamais vue. Comme je m'avançais pour offrir les présents de l'équipage, elle les repoussa doucement avec un sourire d'excuse qui nous alla droit au cœur. D'une voix résolue, elle pria sa sœur de monter auprès d'elle, et devant tous nos compagnons, lui déclara qu'elle ne voulait plus retourner à la Barbade, qu'elle désirait partager notre fortune et celle de notre Capitaine, si toutefois nous le jugions possible. On peut croire qu'il s'ensuivit une grande confusion. Mlle Eléonore se jeta aux pieds de sa sœur, lui remontrant les dangers qu'elle courait et le scandale qu'elle allait provoquer. M. Bréart, qui avait repris tout d'un coup ses couleurs, l'assurait de son consentement et s'efforçait de rallier à son avis les meilleures têtes de l'équipage. Les mécontents et les jaloux protestaient au nom de la charte-partie qui interdit la flibuste aux femmes. Les autres citaient l'exem-


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ple de Jeanne Labret, de Marie Read, de la Goveline et d'Anne Bonny. Le Père Anselme, que tout ce bruit avait attiré sur le tillac, ne savait comment intervenir dans cette affaire, car Mme Shepherd était de la religion réformée et son mariage, par conséquent, n'était pas valable devant Dieu. Il lui rappela cependant les gens de son monde, la haute situation de son époux, les devoirs du sang, bien des choses avec la plus belle éloquence, mais il ne put venir à bout, non plus que Mlle Éléonore, de lui faire abandonner le parti qu'elle avait pris. Elle déclara de nouveau qu'elle s'en remettait à la décision de l'équipage, qu'elle sollicitait du Capitaine et de ses hommes l'honneur de naviguer et de combattre parmi eux. Ses partisans l'ayant emporté grâce à l'autorité de M. Bréart, il fut décidé qu'elle serait des nôtres désormais. Elle remit à sa sœur une procuration par quoi elle renonçait à tous ses biens et donnait la liberté à ses esclaves. Ensuite, ayant versé quelques larmes en la serrant dans ses bras, elle la conduisit doucement vers la coupée et l'aida à descendre dans le canot. Notre artillerie salua les amis qui s'éloignaient ; les hommes qui n'étaient pas aux pièces montèrent dans les haubans et les hunes pour les voir aussi longtemps qu'ils le pourraient. Mais avec le soir une brume légère s'était répandue sur les flots, en sorte que


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le canot disparut à tous les yeux avant d'avoir touché la rive. C'est ainsi que Mme Shepherd entreprit la course sur la Pomme-Couronnée. Dès le lendemain, elle quitta ses habits de femme et prit celui de maître, qui était le rang que nous lui avions donné. Elle s'en montra digne en aidant à la manœuvre jusqu'à ce qu'elle en sût assez pour commander, et trois semaines plus tard, en prenant part à l'attaque d'un Hollandais que nous réduisîmes par le canon. Depuis elle a été de toutes nos affaires, même les plus sanglantes, et quand je quittai la Pomme-Couronnée, à la mort de M. Bréart, elle prit le commandement du navire. Depuis ce temps je ne l'ai revue qu'une seule fois. C'était à l'attaque de Saint-Christophe que nous fîmes, avec trente navires de course, contre une flotte anglaise, en mai 1711. Je l'aperçus en plein feu de l'action. Elle avait, par une manœuvre audacieuse, engagé son beaupré à tribord d'un navire anglais. Quelques-uns de ses hommes avaient déjà sauté sur l'ennemi et balayaient le pont à coups de grenade. Elle se tenait au milieu de la civadière, les pieds engagés dans la toile, son chapeau devant les yeux. Sa chevelure, qu'elle avait très longue, et du plus bel or, s'était dénouée et flottait sur son épaule... A ce moment, je reçus un biscaïen dans le


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mollet. C'est couché sur mon lit, que j'appris notre défaite et que Mme Shepherd était prisonnière des gens de son pays. FIN


TABLE DES MATIÈRES

I. II. III. IV.

— — — —

Le boucan de cochon La bataille au trésor La patate Madame Roche et son mari

V. VI. VII. VIII. IX. X. XI. XII. XIII. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. XX. XXI. XXII. XXIII.

— — — — — — — — — — — — — — — — — — —

Musique La messe sur le gaillard Casuistique La musique dans la batterie Un gentilhomme de la flibuste Amours L'ange du vent Le Capitaine Le Rouge Paradis et Enfer La main d'or au Ier juin Un gascon à l'abordage Bouteille-de-bois La mort en dentelles Le calenda La bataille des Goddams Le roi David Le grand calme Le trésor du Boquiseco Épilogue

9 33 39 43 5° 53 61 64 78 88 91 97 111 128 152 160 168 178 188 195 202 212 236


ACHEVÉ LE

D'IMPRIMER

16

SUR LES

MAI PRESSES

L'IMPRIMERIE

1930 DE

PAILLART

D'ABBEVILLE

PAR

SOINS

GEORGES-

DE

LES

CÉLESTIN CRÈS, ÉDITEUR



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