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ABOLITION DE

L ' E S C L A V A G E D A N S DES C O L O N I E S A N G L A I S E S .


ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ANGLAISES (TROISIÈME

PUBLICATION)

.

ENQUÊTES PARLEMENTAIRES ET DOCUMENTS

DIVERS

IMPRIMÉS

PAR O R D R E D E M. L ' A M I R A L PAIR DE MINISTRE SECRÉTAIRE D'ÉTAT

BARON

DUPERRÉ

FRANCE

D E LA M A R I N E E T D E S

COLONIES

PARIS IMPRIMERIE ROYALE M DCCC

XLI


AVERTISSEMENT.

D e u x v o l u m e s p u b l i é s en 1 8 4 0

et 1 8 4 1 , sous le

titre de Précis

de l'abolition de l'esclavage

dans les colo-

nies anglaises,

contiennent le tableau général et h i s t o -

r i q u e de l'application de cette m e s u r e aux principaux établissements coloniaux d e la G r a n d e - B r e t a g n e , et le texte (traduit) des actes les p l u s importants, soit de la m é t r o p o l e , soit des législatures l o c a l e s , destinés à en assurer l'exécution. II restait à présenter l'exposé pratique et détaillé des résultats de l'émancipation, tant sous le r é g i m e de l'apprentissage, q u e depuis l'établissement d u travail libre : c'est ce côté si essentiel d e l'expérience a n g l a i s e , q u e le n o u v e a u v o l u m e p u blié aujourd'hui

par le département de la marine a

pour objet de mettre, en l u m i è r e . C e t exposé aurait pu être puisé en partie dans l'analyse des n o m b r e u x rapports de magistrats spéciaux annexés à la correspondance des

gouveneurs

rapports

Un travail de ce genre a été fait par le gouvernement anglais l u i - m ê m e , et se trouve dans un recueil in-8° de 77 pages intitulé : Extracts from .papers printed by order of the house cominons [1839] relative to the West-Indies, recueil publié à Londres postérieurement à la préparation des deux premiers volumes du Précis émané du département de la marine. IIIe P U B L I C A T I O N . A


II

AVERTISSEMENT.

qui n'ont été que s o m m a i r e m e n t indiqués dans

les

d e u x p r e m i e r s v o l u m e s d u Précis. Mais les é l é m e n t s d'un

travail plus m é t h o d i q u e et plus c o m p l e t à cet

égard existaient dans trois enquêtes parlementaires ord o n n é e s par la c h a m b r e des l o r d s et par la c h a m b r e des c o m m u n e s ; les détails les plus importants qu'auraient p u fournir les rapports des magistrats spéciaux s'y trouvaient r e p r o d u i t s , et on a d û ,

en

définitive,

p r e n d r e les procès-verbaux de ces trois enquêtes p o u r base exclusive de la présente publication. L a p r e m i è r e e n q u ê t e , p u b l i é e en 1 8 3 6

porte spé-

cialement sur la m a r c h e et les résultats du système de l'apprentissage des noirs dans les colonies anglaises des Indes occidentales., sur la condition des apprentis , et sur les lois et r è g l e m e n t s les concernant. 2

L e s d e u x autres e n q u ê t e s , p u b l i é e s en- 1 8 4 0 , ont 1

Report from the select committee of the house of commons on negro

apprentice ship in the colonies; together with the minutes of evidence; ordered, by the house of commons, to be printed,

13 august 1837. Un vol.

in-fol. de 8 4 7 pages, y compris l'Appendice et l'Index alphabétique. 2

1° Report from

India produce,

the select committee of the house of commons on East

together with the minutes of evidence, ordered,

by the

house of commons, to be printed, 21 July 1840. Un vol. in-fol. de 706 pages, y compris l'Index alphabétique. 2 ° Report from

the. select committee of the house of Lords appointed

to consider of the petition of the East-India

company for relief, and to

report thereon to the house, with the minutes of evidence taken before the committee; ordered by the house of commons to be printed,

à june

1840. Un vol. in-fol. de 2 0 1 pages, y compris l'Appendice et l'Index alphabétique.


AVERTISSEMENT.

m

eu lieu par suite d'une pétition de la compagnie des Indes orientales, ayant pour objet de réclamer la r é duction des droits imposés sur les produits coloniaux de l'Inde anglaise. Dans le but d'étudier sous toutes ses faces la question qui leur était soumise, les deux commissions chargées de ces enquêtes ont fait comparativement porter leurs investigations sur la production des denrées coloniales dans les Indes orientales et dans les Indes occidentales anglaises. Elles ont ainsi recueilli une masse considérable de renseignements sur les résultats du travail libre dans ces dernières colonies : et ce sont ces renseignements que l'on a mis à profit pour former la seconde partie du présent volume. Les trois enquêtes dont il est ici question sont très-étendues et très-volumineuses, puisque les recueils qui les contiennent se composent de près de 1 8 0 0 pages in-folio; cependant la •première, celle de 1 8 3 6 , ne concerne que la Jamaïque; et les deux autres ne sont que les premières parties d'un examen dont la suite doit être ultérieurement imprimée. Afin de restreindre dans de justes limites l'analyse de ces documents, on a dû faire un choix parmi les matières sur lesquelles ont porté les enquêtes : on s'est, en conséquence, borné à en extraire tout ce qui a paru de nature à jeter du jour sur les principales questions qui se rattachent à l'abolition de l'esclavage; et, dans la vue de s'écarter le moins possible de la A.


iv

AVERTISSEMENT.

forme des documents originaux, on a reproduit, par demandes et par réponses, les témoignages recueillis, en les abrégeant toutefois autant que possible, et en ayant soin de les classer dans un ordre méthodique propre à faciliter l'intelligence des faits. Le présent volume est divisé en trois parties : la première traite de l'Apprentissage, et la seconde du Travail libre. La troisième forme un Appendice renfermant des actes et des tableaux qui n'ont point été compris dans les deux volumes déjà publiés, ou qui n'auraient pu trouver leur place dans les deux divisions dont il •vient d'être parlé : tels sont notamment trois actes rendus les 12 juillet 1 8 3 3 , 4 juillet et 22 décembre 1 8 3 4 , par la législature de la Jamaïque, pour l'abolition de l'esclavage dans l'île, actes qui modifiaient et abrogeaient même plusieurs dispositions de la loi d'abolition du 28 août 1833, et sans la connaissance desquels il serait impossible de bien apprécier comment l'émancipation des noirs a été comprise et effectuée dans la plus importante des colonies anglaises des Indes occidentales.


TABLE DES MATIÈRES. Pages.

AVERTISSEMENT

I

PREMIÈRE PARTIE. — RAPPORT A D R E S S É , LE l 3

APPRENTISSAGE.

AOUT 1 8 3 6

D E S C O M M U N E S , P A R L A COMMISSION

, À LA C H A M B R E PARLEMENTAIRE

C H A R G É E DE F A I R E UNE ENQUETE SUR L E S R É S U L T A T S DE

L'APPRENTISSAGE.

Composition de la commission

,

3

Ses investigations se bornent à la Jamaïque Plan de l'enquête

4 .

4

Défaut d'égalité et de réciprocité quant aux peines et amendes que les juges spéciaux sont autorisés à prononcer contre les maîtres et contre les noirs-apprentis

,.

5

Constitution vicieuse du tribunal chargé de déterminer la valeur des noirs-apprentis qui veulent se racheter de l'apprentissage.

7

Défaut de protection efficace, pour les juges-spéciaux, contre les poursuites vexatoires

.

8

Omission, dans l'acte de la Jamaïque relatif à l'abolition de l'esclavage, d'une disposition qui règle la distribution du temps que l'apprenti est tenu de donner par semaine à son m a î t r e . .

10

Châtiments corporels infligés aux femmes apprenties. . . . . . . .

12

Célébration des m a r i a g e s . .

14

Condition actuelle des noirs qui étaient âgés de moins de six ans au 1er août 1834, époque fixée pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises Conclusion

.

15 16


VI

T A B L E Pages.

EXTRAITS

DES

DES PERSONNES ENTENDUES

TÉMOIGNAGES EN

1836

DANS

L'ENQUÊTE

RELATIVE A L'APPRENTISSAGE. NOTE PRÉLIMINAIRE

19

L I S T E D E S PERSONNES ENTENDUES DANS L'ENQUÊTE SUR L'APPRENTISSAGE

20

(avec quelques indications sur chacune d'elles). . . .

CHAPITRE TRAVAIL

OBLIGATOIRE

PREMIER.

E T NON S A L A R I E

DES NOIRS-

APPRENTIS.

SECTION PREMIÈRE. — DE

NOMBRE ET RÉPARTITION DES H E U R E S

TRAVAIL H E B D O M A D A I R E D U E S P A R LES N O I R S - A P P R E N T I S À

LEURS MAÎTRES

.

22

à

35

1° Témoignage de M. Jérémie

22

2° Témoignage de M. Miller

22

3° Témoignage de M. Madden

23

4° Témoignage de M. Jones

.

28

5° Témoignage de M. Beaumont

3o

6° Témoignage de M. Oldham

31

7° Témoignage de M. Oldrey

3?,

8° Témoignage de sir Georges Grey

34

SECTION II. —

N O M B R E D ' H E U R E S D E TRAVAIL C O N T I N U A U Q U E L

L E S N O I R S - A P P R E N T I S P E U V E N T ÊTRE A S T R E I N T S

36

à

1° Témoignage de M. Jérémie

43

36

0

2 Témoignage de M. Miller

39

3° Témoignage de M. Beaumont

42

SECTION III. — SUR

A R R A N G E M E N T S F A I T S AVEC, L E S N O I R S - A P P R E N T I S ,

C E R T A I N E S H A B I T A T I O N S , POUR

RÉGLER LA D I S T R I B U T I O N

DES HEURES D E T R A V A I L . .

44

1° Témoignage de M. Shirley

48

44

2° Témoignage de M. Melmoth Hall 3° Témoignage de M. Miller

à

45 ..

46


DES

MATIERES.

VII Pages.

4° Témoignage de M. Jones

47

5° Témoignage de M. Oldham

48

SECTION IV.

RÉPARTITION DES HEURES DE TRAVAIL EXTRAOR­

DINAIRE IMPOSÉES AUX NOIRS-APPRENTIS À TITRE DE PUNITION. 4 8 à 5 o

1° Témoignage de M. Jérémie

48

2° Témoignage de M. Madden

4g

3° Témoignage de sir Georges Grey

,

5o

C H A P I T R E II. .

TRAVAIL VOLONTAIRE ET SALARIÉ D E S NOIRS-APPRENTIS.

SECTION PREMIERE. — DISPOSITIONS DES NOIRS-APPRENTIS À L'ÉGARD DU TRAVAIL SALARIÉ, PENDANT LES PREMIERS TEMPS DE L'APPRENTISSAGE

5l

à 56

1° Témoignage de M. Miller

51

2° Témoignage de M . Beaumont

51

3° Témoignage de M . Jones

.

53

4° Témoignage de M . Brown. .

53

5° Témoignage de M . Madden

54

6° Témoignage de M . Oldham

54

7° Témoignage de sir Georges Grey

55

SECTION II — TAUX DES SALAIRES ALLOUÉS AUX NOIRS-APPREN-

57 à 67

TIS

1° Témoignage de M . Miller 2

0

...

Témoignage de M . Madden

..

57

.

58

3° Témoignage de M . Oldham

59

4° Témoignage de M. Beaumont.

63

SECTION III. — MODE DE PAYEMENT DES SALAIRES DES NOIRSAPPRENTIS

.....

67

à

71

1° Témoignage de M. Oldrey

67

2° Témoignage de M. Burge

68

3° Témoignage de M. Miller ,

71


VIII

T A B L E Pagess

CHAPITRE III. ALLOCATIONS

EN N A T U R E

DESTINEES

À SUBVENIR

AUX B E S O I N S D E S N O I R S - A P P R E N T I S . SECTION P R E M I È R E .

NOURRITURE, VÊTEMENTS,

SOINS MÉ-

DICAUX ET AUTRES ALLOCATIONS

72

1° Témoignage de M . Madden

à

.

87

72

2° Témoignage de M . Miller

75

3° Témoignage de M . Beaumont

76

4° Témoignage de M . Oldham

78

5° Témoignage de M . Jérémie

79

6° Témoignage de M . Burge

82

7° Témoignage de M. Shirley

.

84

8° Témoignage de M . Oldrey

84

SECTION I I . — CASES ET JARDINS

87

1° Témoignage de M . Miller. 2

0

à

96

87

Témoignage de M. Oldham

88

3° Témoignage de M . Burge

89

4 ° Témoignage de M . Madden

92

5° Témoignage de M . Jérémie

g3

C H A P I T R E IV. P E I N E S E T C H Â T I M E N T S I N F L I G E S AUX N O I R S - A P P R E N T I S .

1° Témoignage de sir Georges Grey 2

0

97

Témoignage de M . Madden

io3

3° Témoignage de M . Miller

io5

4 ° Témoignage de M. Beaumont

109

5° Témoignage de M . Oldham..

113

6° Témoignage de M . Russel..

115

7° Témoignage de M . Charles Brown

116

8° Témoignage de M . Oldrey 9

0

Témoignage de M .

10° Témoignage de M . Jérémie

116 Burge

119 122


D E S

IX

M A T I È R E S .

Pages.

CHAPITRE

V.

INSTRUCTION PRIMAIRE , ÉDUCATION MORALE ET R E L I G I E U S E , MARIAGES, E T C . DES

SECTION PREMIÈRE. — DES

E N F A N T S ,

É C O L E S .

NOIRS-APPRENTIS. S O I N S

D O N N É S

À

L ' É D U C A T I O N

E T C

126

à

l35

1° Témoignage de sir Georges Grey

126

2 ° Témoignage de M. Jones

131

3° Témoignage de M. Shirley

133

4° Témoignage de M. Oldham SECTION II. —

É D U C A T I O N

134

R E L I G I E U S E ,

M A R I A G E S ,

E T C .

. 135 à 142

1° Témoignage de M. Madden

135

2° Témoignage de M. Oldham

.

. .. .

137

3° Témoignage de M. Beaumont

137

4° Témoignage de sir Georges Grey

i4o

CHAPITRE RACHAT

DU

TEMPS

VI.

D'APPRENTISSAGE.

1° Témoignage de M. Jérémie

143

2° Témoignage de M. Burge

149

3° Témoignage de M. Beaumont

152

4° Témoignage de sir Georges Grey

155

CHAPITRE

VII.

AMENDES É T A B L I E S C O N T R E L E S M A Î T R E S .

i° Témoignage de M. Burge

.

..

.

162

2° Témoignage de M. Jérémie

164

CHAPITRE JUGES

SECTION PREMIÈRE.— D E S

J U G E S

S P É C I A U X

VIII.

SPÉCIAUX.

D E V O I R S ,

C A R A C T È R E

E T

A T T R I B U T I O N S

169

à

186


TABLE

X

Pages.

1° Témoignage de M. Madden 2

0

..

..

169

Témoignage de M. Jérémie

172

3° Témoignage de sir Georges Grey

174

4° Témoignage de M. Beaumont

175

5° Témoignage de M. Burge

182

SECTION II. — L ' E X E R C I C E

D E

P R O T E C T I O N

L E U R S

À

A S S U R E R

A U X

J U G E S

S P É C I A U X

F O N C T I O N S

186

1° Témoignage de sir Georges Grey

D A N S

à

193

.

186

2° Témoignage de M. Oldrey

190

3° Témoignage de M. Jérémie

. . 192

C H A P I T R E IX. P R O D U C T I O N

D U

S U C R E .

1° Témoignage de M. Miller 2

0

...

..

Témoignage de M. Oldham

DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL N O T E

194 195

LIBRE.

P R É L I M I N A I R E

201

EXTRAITS DES TÉMOIGNAGES DES PERSONNES ENTENDUES, EN 1 8 4 0 , DANS L'ENQUÊTE DE LA CHAMBRE DES COMMUNES. L I S T E

D E S

P E R S O N N E S

E N T E N D U E S

D A N S

L ' E N Q U Ê T E

( avec quelques

indications sur chacune d'elles)

CHAPITRE

2o3

PREMIER.

CONDITION MORALE ET MATÉRIELLE DES NOIRS DEPUIS LEUR SECTION PREMIÈRE. —

ÉMANCIPATION.

J A M A Ï Q U E

205

à 211


DES MATIÈRES.

XI Pages.

1° Témoignage de M. Barkly.. . 2° Témoignage de M. Anderson

..

205 207

3° Témoignage de M. Montgomery-Martin

208

4° Témoignage de M. Mac-Queen

210

SECTION IL — ANTIGUE

211 et 212

Témoignage de M. Nicolas Nugent

211

SECTION III. — BARBADE

212

215

Témoignage de M. Prescod

212

SECTION IV. — TRINIDAD

2i5

Témoignage de M. Burnley

à 219

.

215

SECTION V. — GUYANE ANGLAISE

219

à

Témoignage de M. Warren

226

219

C H A P I T R E II. PREMIERS

RÉSULTATS

DU T R A V A I L L I B R E . —

INFLUENCE

D E L ' É M A N C I P A T I O N SUR L A P R O D U C T I O N D E S D E N R E E S COLONIALES.

SECTION PREMIÈRE. —RENSEIGNEMENTS GÉNÉRAUX ET COLLECTIFS

227

à

1° Témoignage de M. Mac-Queen 2° Témoignage de M. Montgomery-Martin SECTION II — JAMAÏQUE

250

1° Témoignage de M. Barkly. . . 2

0

à

..

Témoignage de M. Barrett

256 258

.

259

à 261

Témoignage de M. Nugent SECTION IV. — BARBADE

Témoignage de M. Prescod

259

25o

,

3° Témoignage de M. Mac-Queen SECTION III. — ANTIGUE

250

227 246

259 261

à

263

261


XII

T A B L E Pages.

SECTION

V. — TRINIDAD

,

Témoignage de M. Burnley S E C T I O N V I . — GUYANE ANGLAISE

263

à

.

269

263 269

à

Témoignage de M. Warren

274

269

C H A P I T R E III. SALAIRES ET ALLOCATIONS EN NATURE

ACCORDÉES

AUX NOIRS.

SECTION PREMIÈRE. —RENSEIGNEMENTS GÉNÉRAUX ET COLLECTIFS .

275

à

1° Témoignage de M. Mac-Queen 2 Témoignage de M. Montgomery-Martin

276 279

0

SECTION I I . — JAMAÏQUE

281

281

à

295

1° Témoignage de M. Barkly 2° Témoignage de M. Barrett 3° Témoignage de M. Anderson

281 282 283

4° Témoignage de M. Montgomery-Martin

284

SECTION III. — ANTIGUE

295

1° Témoignage de M. Nugent

à

. 295

2° Témoignage de M. Owen Pell SECTION IV. — BARBADE.

297 298

à 3o2

Témoignage de M.Prescod SECTION V. — TRINIDAD . ,

298 3o3

a 3o5

Témoignage de M. Burnley SECTION VI. —

GUYANE ANGLAISE

1° Témoignage de M. Warren 0

2 Témoignage de M. Laing

298

3o3 305

à

313

305 310


D E S

M A T I È R E S :

X I I I

Pages.

CHAPITRE VALEUR COMPARATIVE DES

IV.

PROPRIETES

COLONIALES

AVANT ET A P R È S L ' A B O L I T I O N DE L ' E S C L A V A G E .

SECTION PREMIÈRE. —

R E N S E I G N E M E N T S

G É N É R A U X

T I F S

E T

I*..

C O L L E C -

3i4

à

3i8

i° Témoignage de M. Mac-Queen.

3i4

2° Témoignage de M. Montgomery-Martin

3i6

SECTION II. —

3 i 8 à 320

J A M A Ï Q U E

Témoignage de M. Barkly

318

SECTION III. — ANTIGUE

320

à

321

Témoignage de M. Nugent SECTION IV. —

320

B A R B A D E

321

.

Témoignage de M. Prescod SECTION V. —

321 321

T R I N I D A D

à 323

1° Témoignage de M. Burnley

321

2° Témoignage de M. Barkly

32.3

SECTION V I . —

G U Y A N E

323 à 355

A N G L A I S E

1° Témoignage de M. Barkly

323

2° Témoignage de M. Montgomery-Martin

325

3° Témoignage de M. Warren

344

CHAPITRE MESURES

PRISES

ET

L'INSUFFISANCE

V.

À PRENDRE

DU

TRAVAIL

POUR DE

LA

SUPPLÉER

À

POPULATION

AFFRANCHIE.

SECTION PREMIÈRE.

— R E N S E I G N E M E N T S

T I F S

Témoignage de M. Burnley

G É N É R A U X

E T

C O L L E C - .

356

à

363

356

,


XVI

T A B L E Pages.

SECTION I I . —

3 6 4 à 370

..

J A M A Ï Q U E

1° Témoignage de M. Barkly

..

364

2° Témoignage de M . Anderson SECTION III. —

365 370

A N T I G U E

à 371

Témoignage de M. Nugent SECTION IV. —

370 371

B A R B A D E

à 377

Témoignage de M . Prescod SECTION V. —

371 377

T R I N I D A D

à 388

Témoignage de M. Burnley SECTION VI. —

G U Y A N E

377 388 à 4oo

A N G L A I S E

Témoignage de M. Laing

388

EXTRAITS DES TÉMOIGNAGES DES PERSONNES ENTENDUES, EN 1 8 4 0 , DANS L'ENQUÊTE DE LA CHAMBRE DES LORDS.

CHAPITRE

UNIQUE.

P R O D U C T I O N E T F A B R I C A T I O N DU S U C R E E T DU R H U M DANS LES INDES O C C I D E N T A L E S .

—ÉLÉVATION

SALAIRES. — CULTIVATEURS BLANCS. NOIRS.

DU P R I X D E S CULTIVATEURS

E M P L O I D E L A C H A R R U E POUR L A C U L T U R E

DES T E R R E S ,

ETC

400

à

4l0

1 ° Témoignage de M. Benjamin Greene

400

2° Témoignage de M. Buck Greene

403

APPENDICE. (A.)

A C T E

du 12 décembre 1 8 3 3 , rendu par la Législature de la

Jamaïque, pour l'émancipation des esclaves de la colonie. . . 4 1 3


DES MATIÈRES.

XV Pages.

(B)

ACTE

du 4 juillet 1 8 3 4 , rendu par la Législature de la Ja-

maïque, pour abroger en partie et pour expliquer, amender et compléter l'acte du 12 décembre 1 8 3 3 , rendu par la même Législature, pour l'émancipation des esclaves de la colonie.. (C)

A C T E

441

du 22 décembre 1 8 3 4 , rendu par la Législature de

la Jamaïque, pour abroger en partie et pour expliquer l'acte du 12 décembre 1834 , rendu par la même Législature, pour l'émancipation des esclaves de la colonie 451 (D)

T A B L E A U

présentant la répartition de l'indemnité de vingt

millions de livres sterling accordée aux propriétaires d'esclaves des colonies anglaises, par l'acte rendu le 28 août 18ЗЗ, pour l'abolition de l'esclavage (E)

R E L E V É

464

officiel des quantités de sucre importées des colonies

anglaises dans le royaume-uni de la Grande-Brelagne, de 1814 à (F)

R E L E V É

184o

...

472

officiel des quantités de café importées des colonies

anglaises des Indes occidentales dans le royaume-uni de la Grande-Bretagne, de 1821 à (G)

R E L E V É

184o

474

officiel des quantités de rhum importées des colonies

anglaises des Indes occidentales dans le royaume-uni de la Grande-Bretagne, de 1814 à (II)

R E L E V É

184o

4 6 7

des quantités de sucre exportées des principaux

pays de production, et importées dans les principaux pays de consommation, pendant l'année i 8 3 g (I)

R E L E V É

478

des quantités de café exportées des principaux pays

de production, pendant l'année 18З9

48o

(J) Tableau présentant le chiffre et les mouvements annuels de la population esclave de chacune des colonies anglaises des Indes occidentales, pour plusieurs années antérieures à l'émancipation des noirs

481

( K ) Tableau présentant, pour chacune des colonies anglaises comprises dans l'acte d'abolition de l'esclavage, le chiffre distinct des populations blanche et de couleur, pour l'année 1 8 3 6 , et la division, d'après leurs croyances religieuses, des individus composant ces deux classes de la population. .

486


XVI

T A B L E

D E S

M A T I È R E S . Pages.

(L

et M )

T A B L E A U X

présentant la répartition et l'emploi de la

subvention de 5 o , o o o livres sterling, votée en i 8 3 5 et i836, par le parlement britannique , pour l'instruction des noirsapprentis des colonies anglaises (N )

D O C U M E N T S

488

relatifs aux introductions d'immigrants, et spé-

cialement des noirs libres d'Afrique, dans les colonies anglaises d'Amérique (0 )

D É B A T S

491

de la chambre des communes, relatifs à la ques-

tion des sucres (mai 1 8 4 1 )

F I N D E LA

5i3

TABLE.


PREMIÈRE PARTIE. APPRENTISSAGE.

Ille

PUBLICATION.

1


PRÉCIS D E

L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS

LES COLONIES

ANGLAISES.

P R E M I È R E PARTIE. APPRENTISSAGE.

RAPPORT A D R E S S É

À

C H A M B R E

L A

C O M M I S S I O N

D E

F A I R E

D E S

C O M M U N E S ,

P A R L E M E N T A I R E

U N E

S Y S T È M E

D E

G L A I S E S ,

S U R

R È G L E M E N T S

E N Q U Ê T E

1

S U R

L ' A P P R E N T I S S A G E

L A

L E S

C O N D I T I O N

L A

D E S

D E S

l3

L E

C H A R G É E ,

L E

M A R C H E

N O I R S

A O Û T

2 2

E T

D A N S

A P P R E N T I S ,

l836,

M A R S

L E S

L E S

E T

P A R

R É S U L T A T S

C O L O N I E S

S U R

L A

P R É C É D E N T ,

L E S

L O I S

D U

A N -

E T

C O N C E R N A N T .

Afin de c o n s t a t e r de quelle m a n i è r e les i n t e n t i o n s

du

p a r l e m e n t , telles qu'elles s o n t exprimées dans l'acte d'émancipation,

ont

été réalisées d a n s les colonies,

1

votre

Cette commission était composée de quinze membres, savoir : M. Fowel Buxton, sir George Grey, M. O'Connell, M. Gladstone, M. Baines, sir Stratford Canning, M. Labouchère, M. Andrew Johnston, M. Thornely, M. Patrick Stewart, M. Charles Lushington, M. Oswald , sir James Graham, lord viscount Sandon et lord viscount Howick.

1


ABOLITION DE commission

L'ESCLAVAGE,

a c o m m e n c é son e n q u ê t e p a r l'examen des

diverses dispositions q u ' o n t adoptées les législatures locales r e l a t i v e m e n t à la condition des noirs-apprentis. Elle a bient ô t r e c o n n u qu'il lui serait i m p o s s i b l e , dans le c o u r s d e la p r é s e n t e session, de passer en r e v u e , d'une m a n i è r e satisfaisante, toutes les parties d'un si vaste sujet. E n conséq u e n c e elle s'est d é t e r m i n é e à b o r n e r ses investigations à la J a m a ï q u e . C'est s u r cette colonie seule qu'elle a recueilli des informations assez c o m p l è t e s p o u r p o u v o i r être soumises à la c h a m b r e , ou p o u r p e r m e t t r e d'exprimer

une

opinion. Après avoir a t t e n t i v e m e n t examiné les objections élevées c o n t r e les actes de la législature de la J a m a ï q u e , v o t r e commission s'est occupée de r é u n i r tous les renseig n e m e n t s qu'il était en son p o u v o i r de se p r o c u r e r sur les questions, plus i m p o r t a n t e s e n c o r e , q u i se r a p p o r t e n t à l'exécution p r a t i q u e et aux résultats d u système d'apprentissage, .renseignements destinés à p o r t e r la l u m i è r e sur les dispositions des actes qu'elle avait a n t é r i e u r e m e n t e x a m i n é s , ou p r o p r e s à éclairer son j u g e m e n t sur le sort p r é s e n t et la condition future de toutes les classes d'habitants de la colonie. E n ce qui c o n c e r n e les dispositions des actes de la législature de la J a m a ï q u e , qui s o n t relatives aux noirs-apprentis, votre commission a r e ç u le témoignage de plusieurs juristes qui se sont livrés à u n e étude spéciale de ces actes. Un examen complet et détaillé des objections élevées c o n t r e les diverses dispositions qu'ils c o n t i e n n e n t est consigné à la fin de l ' e n q u ê t e , et spécialement dans le témoignage d e M.

1

J é r é m i e . Une r é p o n s e à ce témoignage se t r o u v e 1 Juriste anglais qui s'est occupé de l'examen spécial des actes

locaux de la Jamaïque, à la demande de la commission.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

5

1

dans celui d e M. B u r g e . V o t r e commission croit devoir appeler aussi v o t r e attention sur le t é m o i g n a g e d e sir George 2

G r e y ; il est i m p o r t a n t en ce sens qu'il ajoute de n o u velles informations à celles qui o n t été déjà soumises à la c h a m b r e sur les vues et la conduite du b u r e a u des colonies (colonial office) et du g o u v e r n e u r de la J a m a ï q u e , dans ces circonstances. Votre c o m m i s s i o n n'est pas p r é p a r é e à exprimer u n e opin i o n sur tous les points qui ont fourni m a t i è r e à controv e r s e , et d o n t quelques-uns paraissent p o r t e r sur des difficultés légales presque inextricables. Elle croit s'acquitter plus utilement, de sa mission en appelant l'attention de la C h a m b r e sur les seules questions qui lui s e m b l e n t de n a t u r e à avoir des conséquences pratiques et matérielles, en m ê m e temps que r e n f e r m e r d'importants,principes. Les principales objections qui o n t été faites c o n t r e les dispositions des actes de la J a m a ï q u e , e n ce q u i t o u c h é l'apprentissage, et qui ont p a r u à votre c o m m i s s i o n r é c l a m e r u n e m e n t i o n plus détaillée, sont les suivantes : o

1 Défaut d'égalité et de réciprocité quant aux peines et amendes que les juges spéciaux sont autorisés à prononcer contre les maîtres et contre les noirs-apprentis. ,

Ce p o i n t a été l'objet d'observations de la p a r t de lord Stanley, dans u n e dépêche du 2 0 février, qui c o m m e n t e l'acte r e n d u le 1 2 d é c e m b r e 1 8 3 3 p a r l'assemblée coloniale 1

Délégué de la Jamaïque pour défendre les intérêts .de la colonie devant la commission. Sous-secrétaire d'état des colonies et membre de la commission d'enquête.


6

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE,

de la J a m a ï q u e , p o u r l'abolition d e l'esclavage dans l'île 1 ; on trouve en effet les passages suivants dans la dépêche de l o r d Stanley : « L'article 5 1 d o n n e p o u v o i r aux j u g e s spéciaux d'imposer des a m e n d e s aux p e r s o n n e s qui ont d r o i t au service des noirs-apprentis, lorsque ces p e r s o n n e s a u r o n t fait soufi r q u e l q u e tort ou d o m m a g e à ces m ê m e s a p p r e n t i s . «L'article 7 0 décide q u e ces a m e n d e s seront e m p l o y é e s au profit de la colonie. C o m m e l'acte p o u r v o i t d'ailleurs à ce q u e les apprentis c o m p e n s e n t p a r le travail la p e r t e q u e celui qui les emploie a p u souffrir p a r l e u r i n d o l e n c e o u l e u r négligence, par la non-exécution du travail ou p a r l e u r a b s e n c e , il semblerait r a i s o n n a b l e que le j u g e spécial e û t le p o u v o i r d'allouer à l'apprenti des d o m m a g e s - i n t é r ê t s , i n d é p e n d a m m e n t de l ' a m e n d e , p o u r le t o r t q u e c e l u i - c i aurait eu à s u p p o r t e r de la p a r t d u m a î t r e . J e pense d o n c qu'une disposition doit être votée dans ce sens. » N o n o b s t a n t cette invitation de l o r d Stanley, a u c u n e clause semblable ne fut i n t r o d u i t e dans l'acte s u b s é q u e m m e n t r e n d u 2

par la législature de la J a m a ï q u e , et lord Sligo, g o u v e r n e u r de la c o l o n i e , paraît m ê m e n'avoir rien fait p o u r engager l'assemblée coloniale à agir a u t r e m e n t . Votre commission p e n s e qu'en théorie l'objection

est

fondée ; elle n'aperçoit a u c u n e raison satisfaisante qui puisse justifier l'omission de la clause r e c o m m a n d é e p a r lord S t a n ley. C e p e n d a n t , dans la p r a t i q u e , a u c u n effet fâcheux de cette omission n'a été constaté p a r son e n q u ê t e . Il ne s e m b l e 1

Voir cet acte ci-après, dans l'Appendice.

2 Voir ci-après, dans l'Appendice, ce second acte, qui est du 4 juillet 1834.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

7

d o n c pas indispensable d'exiger, p o u r l'avenir, l'exécution des r e c o m m a n d a t i o n s faites p a r lord Stanley. 2° Constitution vicieuse du tribunal chargé de déterminer la valeur des noirsapprentis qui veulent se. racheter de l'apprentissage.

V o t r e commission croit devoir déclarer qu'un obstacle sérieux paraît s'opposer à ce q u e les opérations d u racha forcé soient faites d'après les règles de l'équité et de la j u s tice. L'intention manifeste d u p a r l e m e n t b r i t a n n i q u e a été de d o n n e r aux noirs-apprentis le d r o i t d'être m i s , p a r la consciencieuse appréciation d e leurs services, à p o r t é e d e r a c h e t e r l e u r l i b e r t é . V o t r e commission n e p e u t supposer q u e l'intention de la législature de la J a m a ï q u e ait différé, sur ce p o i n t , de celle du p a r l e m e n t b r i t a n n i q u e ; c e p e n d a n t elle a r e c o n n u , d'après des déclarations officielles, qu'il y avait eu u n g r a n d n o m b r e d'exemples d'évaluations

in-

justes et excessives. Cet abus doit être attribué selon elle, e n g r a n d e p a r t i e , à la constitution d u t r i b u n a l a u q u e l la loi a confié les évaluations, constitution qui paraît d o n n e r u n e fâcheuse p r é p o n d é r a n c e aux magistrats coloniaux. Bien qu'aucune évaluation ne puisse être définitivement établie sans le c o n c o u r s d u j u g e spécial, il n'en est pas m o i n s vrai q u e les deux magistrats coloniaux, ou m ê m e u n seul des d e u x , p e u v e n t , p a r leur adhésion à l'estimation q u e le j u g e s p é cial t r o u v e t r o p élevée, r e n d r e illusoire l'intervention de ce d e r n i e r . Votre commission a q u e l q u e s raisons de croire que l'effet le plus c o m m u n de cette constitution vicieuse d u trib u n a l a été la fixation de la valeur des services de l'apprenti p a r u n c o m p r o m i s entre les différents j u g e s . V o t r e commission a vu que cet objet avait été le sujet


8

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

d'une volumineuse c o r r e s p o n d a n c e e n t r e le secrétaire d'état des colonies et le g o u v e r n e u r de la J a m a ï q u e . Des instructions ont été adressées, sous diverses d a t e s , à l o r d Sligo, dans le b u t de p o r t e r r e m è d e a u m a l . R é c e m m e n t

encore

il a r e ç u l'ordre de suggérer à l'assemblée d e la J a m a ï q u e u n a m e n d e m e n t à l'acte local, calculé d e m a n i è r e à r e n d r e satisfaisante la constitution d u t r i b u n a l d'expertise. V o t r e commission n e p e u t q u ' e x p r i m e r l'espoir et la confiance que la législature de la J a m a ï q u e d o n n e r a u n e p r o m p t e attention à cette r e c o m m a n d a t i o n . La b o n n e foi et la j u s tice se réunissent p o u r exiger qu'elle soit suivie d'un plein effet. 3° Défaut de protection efficace, pour les juges spéciaux, contre les poursuites vexatoires.

Votre commission attache la plus h a u t e i m p o r t a n c e au principe de cette objection. Son opinion est q u e l'accomplissement h e u r e u x du système actuellement en vigueur, et la protection réelle des droits des a p p r e n t i s , d é p e n d e n t plus e n c o r e de la consciencieuse exécution de la l o i , q u e des dispositions de la loi m ê m e . Elle considère qu'il est du plus grand intérêt que l'indépendance des magistrats, clans l'exercice d e l e u r c h a r g e , soit efficacement m a i n t e n u e . Si d'un côté ils sont sujets à la surveillance vigilante d u p o u voir exécutif, ils n e d o i v e n t p a s , d e l ' a u t r e , être exposés à concevoir la crainte fondée que la p r o t e c t i o n à laquelle ils o n t droit c o n t r e les poursuites vexatoires, v i e n n e à l e u r faire défaut. Deux cas d'actions p o u r excès de pouvoir (actions of trespass)

dirigées contre les juges spéciaux à raison

d'actes


PREMIÈRE P A R T I E . — A P P R E N T I S S A G E .

9

accomplis d a n s l'exercice de l e u r s f o n c t i o n s , o n t été p o r tées à la c o n n a i s s a n c e d e v o t r e c o m m i s s i o n . Ces m a g i s t r a t s o n t été c o n d a m n é s à des d o m m a g e s - i n t é r ê t s . Ajoutée

aux

d é p e n s , la s o m m e à p a y e r surpassait les r e s s o u r c e s p é c u niaires des d é f e n d e u r s . D a n s les d e u x cas e n q u e s t i o n il y a e u a p p e l , m a i s la décision n ' e s t pas e n c o r e i n t e r v e n u e . V o t r e c o m m i s s i o n c r o i t c e p e n d a n t devoir ajouter q u e , p a r u n acte passé à la J a m a ï q u e , le 4 j u i l l e t 1 8 3 4 ( a c t e c o n n u sous la d é n o m i n a t i o n d e Act in aid), u n e p r o t e c t i o n q u i n ' é t a i t pas c o m p r i s e d a n s l'acte p r i m i t i f d u 1 2 d é c e m 1

b r e 1 8 3 3 a été assurée aux j u g e s s p é c i a u x . Cet acte expirait à la fin d e l'année

1 8 3 5 , m a i s o n lui a d e n o u v e a u

d o n n é force d e loi p o u r u n e p é r i o d e q u i c o m p r e n d t o u t e la d u r é e d e l'apprentissage. L e s d e u x affaires d o n t il v i e n t 1

L'acte du à juillet 1 8 3 4 a e u pour objet d'abroger une partie de

l'acte pour l'abolition de l'esclavage rendu le 12 décembre i 8 3 3 à la Jamaïque, et de commenter, d'amender et de compléter ledit acte. Cet acte porte e n substance qu'aucune action n e pourra être intentée contre u n juge spécial pour acte accompli dans les limites de sa j u ridiction, à moins que la partie plaignante n e lui e n ait donné connaissance au moins u n mois à l'avance; que si le défendeur obtient u n verdict favorable, o u si le plaignant s e désiste o u qu'il fasse défaut, le triple des frais du procès sera payé a u défendeur; que si le défendeur auquel o n aura donné connaissance de l'action à intenter contre lui offre au plaignant de payer avant le jugement une amende raisonnable et les frais faits jusqu'au jour de cette offre, et que le plaignant refuse , e n supposant que c e dernier obtienne u n verdict favorable, la cour déduira du moulant des dommages-intérêts qui lui seront accordés, les frais du procès intenté; e n f i n , qu'aucun procès n e pourra être suivi contre les juges spéciaux que six mois a u plus tard après l'accomplissement dés faits qui y auront donné lieu. (Voir ci-après, dans l'Appendice,les deux actes des 12 décembre i 8 3 3 et 4 juillet 1834.)


10

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

d'être question ont été. j u g é e s p e n d a n t l'intervalle de t e m p s où cet acte avait cessé d'être en vigueur. A t t e n d u le nouvel effet qui vient d'être d o n n é à ses dispositions, il n'est pas p r o b a b l e q u ' a u c u n e action de cette n a t u r e soit i n t e n t é e désormais. V o t r e commission s'est assurée des intentions d u gouv e r n e m e n t dans les deux cas, en s u p p o s a n t q u e les verdicts soient définitivement m a i n t e n u s . Ces intentions seraient de p r o t é g e r c h a q u e défendeur c o n t r e la p e r t e éventuelle qu'il aurait à encourir, p o u r v u toutefois q u e les accusations portées c o n t r e les deux j u g e s spéciaux n'eussent pas de fondem e n t sérieux. V o t r e commission p e n s e qu'il n e faudrait rien m o i n s q u ' u n e disposition législative p o u r c o n j u r e r le m a l . Cette disposition agissant bona fide

devrait p r o t é g e r le j u g e spécial,

dans l'accomplissement

de sa c h a r g e ,

c o n t r e la c h a n c e des p o u r s u i t e s tracassières et vexatoires. Le g o u v e r n e u r de la J a m a ï q u e a été invité à r e c o m m a n d e r ce p o i n t à l'examen de l'assemblée coloniale ; et v o t r e c o m mission s'abstient d'ajouter a u c u n e r e c o m m a n d a t i o n

spé-

ciale, dans l'espérance q u e les m e s u r e s déjà prises

pour

a r r ê t e r le m a l a t t e i n d r o n t l e u r b u t . 4° Omission, dans l'acte do la Jamaïque relatif à l'abolition de l'esclavage, d'une disposition qui règle la distribution du temps que l'apprenti est tenu de donner par semaine à son maître.

D'après l'interprétation qu'on fait c o m m u n é m e n t de l'acte de la J a m a ï q u e , le m a î t r e n'a pas légalement le droit d'exiger de son a p p r e n t i u n travail continu p e n d a n t u n intervalle de t e m p s d é r a i s o n n a b l e . E n p r a t i q u e , il semble r e c o n n u q u e neuf h e u r e s par j o u r sont la d u r é e du travail le plus


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

II

long a u q u e l les apprentis puissent être soumis à la Jamaïq u e . T o u t le t e m p s q u e l'apprenti d o n n e a u m a î t r e a u delà de ce t e r m e est considéré c o m m e l'effet d'une c o n v e n t i o n m u t u e l l e et sujet à u n e r é m u n é r a t i o n

fixée à l'amiable.

Il est c e p e n d a n t universellement admis q u e le m a î t r e a lég a l e m e n t le d r o i t de p r o p o r t i o n n e r les h e u r e s de travail à la capacité et à la force qu'il a r e c o n n u e s à l'avance chez les a p p r e n t i s , mais il en résulte un défaut d'uniformité dans la distribution d u t e m p s légal. D e u x systèmes p r é v a l e n t à la J a m a ï q u e : l'un que l'on appelle le système des neuf

heures,

et par suite d u q u e l les apprentis travaillent neuf heures p a r j o u r d u r a n t quatre j o u r s de la semaine , et q u a t r e heures et demie le c i n q u i è m e j o u r , ayant ainsi la moitié du vendredi et la j o u r n é e du samedi toute entière à l e u r disposition; et l'autre, q u e l'on appelle le système des huit heures, p a r suite duquel les apprentis travaillent h u i t h e u r e s p a r j o u r pendant quatre j o u r s de la s e m a i n e , et h u i t heures et d e m i e le cinquième l. D'après les renseignements q u e v o t r e c o m m i s s i o n a recueillis sur ce sujet dans son e n q u ê t e , il paraît h o r s de doute que le p r e m i e r système est d é c i d é m e n t préféré p a r la généralité des a p p r e n t i s , parce qu'il laisse à l e u r disposition u n plus grand intervalle de t e m p s sans i n t e r r u p t i o n , soit p o u r la culture de leurs p r o p r e s t e r r a i n s , soit p o u r tout autre objet. Votre commission est convaincue q u e le système le plus favorable aux intérêts des maîtres est celui qui r é u n i t les suffrages des apprentis. Elle a l'espoir que 1

D'après l'acte métropolitain rendu le 28 août 1 8 3 3 pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises, le nombre d'heures de travail dû par l'apprenti est de quarante-cinq par semaine.


12

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE

l'on suivra dans toute la colonie l'exemple donné sur plusieurs grandes habitations, où l'on a acquiescé aux vœux des apprentis en adoptant le système des neuf heures. A ce propos votre commission fait observer qu'elle a porté son examen sur la suppression de certaines allocations en nature destinées à subvenir aux besoins matériels des noirs, allocations que l'usage leur avait assurées lorsqu'ils étaient en état d'esclavage, et que l'acte d'émancipation rendu par la métropole leur aurait également assurées pendant la durée de l'apprentissage. Votre commission, sans prendre sur elle de garantir l'exactitude de cette interprétation donnée à l'acte d'abolition , considère comme très-regrettable que ces allocations aient pu être retirées à l'apprenti lorsqu'il travaille d'une manière satisfaisante durant tout le temps qu'il doit au maître, à moins toutefois que le travail extrordinaire volontairement entrepris par cet apprenti ne soit récompensé par une augmention proportionnelle de salaire, ainsi que cela semble avoir été établi par M. Shirley sur son habitation avec autant de jugement que d'humanité. Il paraît que sur les grandes habitations les allocations dont il s'agit ont été généralement continuées aux apprentis. 5° Châtiments corporels infligés aux femmes apprenties.

Votre commission a senti qu'il était de son devoir de pousser ses investigations aussi loin que possible toutes les fois que dans son enquête il est venu à sa connaissance qu'un châtiment corporel avait été infligé aux femmes apprenties. Elle a reconnu que cette question avait été l'objet de la plus sérieuse attention de la part du gouverneur de


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

13

la J a m a ï q u e et du g o u v e r n e m e n t m é t r o p o l i t a i n . Des m e s u r e s o n t déjà été prises p o u r p r é v e n i r de nouvelles violations de l'importante disposition c o n t e n u e dans l'acte d'abolition de la m é t r o p o l e et r e p r o d u i t e dans l'acte local de la J a m a ï q u e , laquelle défend d'infliger u n c h â t i m e n t c o r p o r e l aux femmes apprenties. L ' e n q u ê t e d e lord Sligo sur ce p o i n t a conduit à la d é couverte de b e a u c o u p d'exemples d e châtiments pareils infligés à la J a m a ï q u e , p o u r des fautes de discipline, dans les ateliers des maisons d e correction qui n e sont pas sous le contrôle i m m é d i a t d u g o u v e r n e m e n t local. V o t r e commission est h e u r e u s e d e pouvoir dire q u e la légalité de ce genre de c h â t i m e n t n'a été s o u t e n u e p a r p e r s o n n e ; t o u t le m o n d e à la J a m a ï q u e s'est accordé à le t r o u v e r contraire à l'esprit et à la lettre de l'acte d'émancipation. Plusieurs fois des poursuites o n t été dirigées p a r le g o u v e r n e u r c o n t r e ceux qui l'avaient infligé; dans u n e circonstance r é c e n t e , l'accusé a été c o n d a m n é , et l'illégalité du c h â t i m e n t a été ainsi établie. C e p e n d a n t quelques doutes o n t été élevés sur l'interprétation de la loi q u a n t aux dispositions qui o n t r a p p o r t à ce c h â t i m e n t . Votre c o m m i s s i o n exprime d o n c l'opinion qu'il serait essentiel q u e tous les d o u t e s à cet égard fussent c o m p l é t e m e n t détruits. L'attention de l'assemblée coloniale d e la J a m a ï q u e a été appelée sur cette question. C o m m e les m e m b r e s de cette assemblée ont clairement manifesté l'opinion q u e ce genre de c h â t i m e n t était illégal, v o t r e commission a la pleine et entière confiance qu'ils n e m a n q u e r o n t pas d e p r e n d r e les m e s u r e s nécessaires p o u r p r é venir t o u t e possibilité d u r e t o u r d'une p r a t i q u e n o n m o i n s illégale, q u e contraire à t o u s les b o n s s e n t i m e n t s .


14

ABOLITION

DE

L'ESCLAVAGE.

Votre c o m m i s s i o n se croit obligée d'ajouter ici u n e observation qui lui paraît devoir se r a t t a c h e r à cette partie de son e n q u ê t e , et qui p o r t e sur la c o u t u m e de faire travailler les femmes à la chaîne (chaîne légère, il est vrai) dans les ateliers dé discipline. Il est utile sans d o u t e , et m ê m e n é cessaire de c o n d a m n e r les f e m m e s , dans plus d'un cas, au travail forcé de l'atelier d e discipline; mais v o t r e c o m m i s sion pense q u e le travail et l'humiliation q u e cette peine c o m p o r t e seraient u n suffisant objet d e t e r r e u r , sans y ajouter encore les chaînes. Ce d e r n i e r c h â t i m e n t n e p e u t m a n q u e r d'exercer u n e fâcheuse influence sur le caractère et les sentiments des individus. Votre commission est d'opin i o n qu'il faut p r e n d r e soin, en infligeant u n e p e i n e , d'en éloigner t o u t e dégradation q u i t e n d r a i t à d i m i n u e r chez les c o n d a m n é s le respect de s o i - m ê m e , ce s e n t i m e n t d e sa p r o p r e dignité qu'il est de la plus h a u t e i m p o r t a n c e de m a i n tenir, spécialement chez les f e m m e s , et qu'il faut créer q u a n d il n'existe pas. 6. Célébration des mariages.

D e graves objections ont été faites c o n t r e les dispositions légales relatives aux mariages, qui r é s e r v e n t au clergé anglican le p o u v o i r exclusif de célébrer la cérémonie du mariage. Votre commission croit qu'il est du d e r n i e r intér ê t , eu égard à l'état actuel de la société à la J a m a ï q u e , q u e les motifs d e plaintes auxquels d o n n e n t lieu ces dispositions soient p r o m p t e m e n t et c o m p l é t e m e n t écartés. Elle n e croit pas nécessaire p o u r t a n t de s'étendre sur cette question, a t t e n d u q u e lord Glenelg a e n t i è r e m e n t adopté son opinion sur ce p o i n t ; et, c o m m e sa seigneurie en a expri-


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

15

m é le v œ u dans sa circulaire du 5 m a r s 1 8 3 6 , adressée aux g o u v e r n e u r s des colonies des Indes occidentales, elle a la confiance q u e les législatures locales s'occuperont, avec autant de p r o m p t i t u d e q u e de soins, de la préparation d ' u n e loi libérale et c o m p l è t e , p o u r dissiper tous les doutes sur la validité des mariages déjà célébrés p a r les missionnaires, et p o u r écarter tous les obstacles qui p o u r r a i e n t s'opposer désormais à la célébration d'unions de ce genre p a r m i les m e m b r e s de leurs diverses congrégations. er

7. Condition actuelle des noirs qui étaient âgés de moins de six ans au 1 août 1 8 3 4 , époque fixée pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises.

L'attention de v o t r e c o m m i s s i o n a été p a r t i c u l i è r e m e n t appelée sur la condition d e cette p o r t i o n de la population n o i r e p a r plusieurs t é m o i n s respectables et c o m p é t e n t s . Il existe, à ce qu'il p a r a î t , u n e r é p u g n a n c e g é n é r a l e , d e la p a r t des p a r e n t s , à s o u m e t t r e les enfants d o n t il est ici question au régime d e l'apprentissage (circonstance

que

votre commission n e p e u t s'empêcher d e considérer c o m m e i n d i q u a n t t o u t le prix q u e les nègres a t t a c h e n t à la liberté). On p o u r v o i t à l'éducation d e ces enfants p a r les voies les plus différentes et d'une m a n i è r e fort i n é g a l e , de sorte q u e la p l u p a r t d'entre eux grandissent dans l'ignorance et la paresse. Votre commission n'a pas besoin d'insister p o u r p r o u v e r de quelle i m p o r t a n c e il est p o u r les futures destinées des colonies des I n d e s occidentales, que la génération q u i s'élève n e contracte pas des h a b i t u d e s m a u v a i s e s , h a b i t u d e s d o n t la contagion n'est q u e t r o p susceptible de s'étendre. D a n s la v u e de p r é v e n i r u n si grand m a l h e u r , votre c o m mission n e d o u t e pas que la législature d e la J a m a ï q u e n e


16

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE,

se hâte de p r e n d r e les m e s u r e s les plus efficaces (ainsi qu'elle e n a déjà manifesté l'intention) p o u r encourager rétabliss e m e n t d'écoles. I n d é p e n d a m m e n t de la condition particulière d e s enfants d o n t il est ici q u e s t i o n , il paraît q u e le n o m b r e des écoles de la J a m a ï q u e est dans u n e excessive d i s p r o p o r t i o n avec les besoins de la population n o i r e . Votre commission e s p è r e , en c o n s é q u e n c e , q u e le p a r l e m e n t se m o n t r e r a disposé, dans la p r o c h a i n e session, à c o n t r i b u e r , avec plus de libéralité qu'il n e l'a fait jusqu'ici, aux m e s u r e s nécessaires p o u r r e m é d i e r à u n m a l aussi pressant. Telles sont les observations d e v o t r e commission s u r les principaux points des questions q u i o n t été portées à sa connaissance. D'après l'examen général des témoignages qu'elle a r e ç u s , elle n e craint pas d'exprimer la pensée q u e le système de l'apprentissage fonctionne à la J a m a ï q u e d'une m a n i è r e favorable à la transition de l'état d'esclavage à l'état de l i b e r t é . Elle aperçoit sans d o u t e plus d'une trace d e ces m a u x q u i sont p r e s q u e inséparables d'un état de société é v i d e m m e n t défectueux et a n o m a l , et qui n e p e u t être défendu q u e c o m m e état de p r é p a r a t i o n et d e transition. Mais, d'un autre côté , elle a c e n t raisons d'envisager l'avenir avec confiance, et d'espérér u n b o n résultat d e cette grande expérience. T o u s les témoignages q u i o n t été r e n d u s o n t d o n n é d e n o m b r e u s e s preuves de la b o n n e conduite des apprentis e n g é n é r a l , de leur b o n n e volonté à travailler, m o y e n n a n t salaire, p o u r les maîtres q u i les traitent avec équité et bienveillance. Il est p l e i n e m e n t d é m o n t r é , d'ailleurs, q u e le travail v o l o n t a i r e m e n t entrepris p a r le noir est plus productif q u e le travail qu'on" obtenait de lui lorsqu'il était en état d'esclavage, ou que celui qu'il


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

17

accomplit m a i n t e n a n t p o u r le m a î t r e , p e n d a n t le t e m p s o ù il est contraint de travailler c o m m e a p p r e n t i . L a défiance et l'irritation m u t u e l l e s des différentes classes .d'habitants de l'île paraissent s'éteindre

g r a d u e l l e m e n t . P a r m i la po-

pulation n o i r e , les h a b i t u d e s laborieuses s e m b l e n t s'établir. en m ê m e t e m p s q u e le désir des améliorations m o r a l e s et matérielles. D a n s cet état de choses, v o t r e commission se croit obligée d'exprimer la conviction q u e t o u t e circonst a n c e qui t e n d r a i t à faire naître q u el q u es doutes dans les esprits r e l a t i v e m e n t à la ferme d é t e r m i n a t i o n d u parlem e n t de m a i n t e n i r l'inviolabilité de l'engagement solennel q u i assure au m a î t r e les services de l'apprenti-travailleur, p e n d a n t u n certain t e m p s et sous certaines r e s t r i c t i o n s , serait funeste à la colonie. Il en serait de m ê m e d e t o u t ce q u i p o u r r a i t laisser d o u t e r qu'à l'expiration du t e m p s fixé l'apprenti sera appelé à j o u i r de la liberté sans c o n d i t i o n s , et sera gouverné par des lois basées sur le m ê m e principe q u e les lois qui régissent la population b l a n c h e de l'île. Q u e l q u e s - u n e s des critiques faites relativement à la législation de la J a m a ï q u e ont été repoussées d'une

manière

satisfaisante par les témoignages u l t é r i e u r s o b t e n u s dans le cours de l ' e n q u ê t e , e t , dès l o r s , votre commission n'a pas j u g é qu'il fût nécessaire d'en faire u n e m e n t i o n particulière. S u r d'autres points qui n ' o n t pas été p l e i n e m e n t

éclaircis

v o t r e commission s'abstient de t o u t e o b s e r v a t i o n , p a r c e qu'elle croit qu'ils o n t excité l'attention du b u r e a u des c o lonies (colonial office) et du g o u v e r n e u r de l'île, et p a r c e qu'elle a la confiance que cette attention c o n t i n u e r a d'être p e r s é v é r a n t e et active. En t e r m i n a n t , votre commission fait observer qu'il lui I I I e PUBLICATION.

2


18

A B O L I T I O N DE

L'ESCLAVAGE,

paraîtrait utile q u e l'adoption des dispositions q u i doivent être mises en vigueur p o s t é r i e u r e m e n t à l'année 1840 fût, autant q u e possible, reculée j u s q u ' a u c o m m e n c e m e n t d e ladite a n n é e , o u , au m o i n s , jusqu'à la fin de l'année 1 8 3 9 .


PREMIÈRE

PARTIE. — APPRENTISSAGE.

19

EXTRAITS DES TÉMOIGNAGES DES PERSONNES ENTENDUES DANS L'ENQUETE RELATIVE À L'APPRENTISSAGE.

NOTE

PRÉLIMINAIRE.

A raison de la volumineuse étendue de l'enquête relative à l'ap1

prentissage , il a fallu faire un choix dans les matières qui la composent: on ne s'est donc arrêté, dans ces extraits, qu'aux points capitaux, à ceux qui, soit par leur caractère de généralité, soit par leurs rapports avec ce qui existe dans nos propres colonies, se recommandent plus particulièrement, en France, à l'attention des législateurs, des hommes d'État, des administrateurs et des publicistes. Ces extraits, qui concernent exclusivement la Jamaïque, sont rangés sous les divisions suivantes : CHAPITRE I.

Travail obligatoire et non salarié des noirs-apprentis.

II.

Travail volontaire et salarié des noirs-apprentis.

III.

Allocations en nature destinées à subvenir aux be-

IV. V.

Peines et châtiments infligés aux noirs-apprentis. Instruction primaire, éducation morale et religieuse,

VI.

Rachat du temps de l'apprentissage.

soins des noirs-apprentis.

mariages, etc. des noirs-apprentis. VII. Amendes établies contre les maîtres. VIII. Juges spéciaux. IX. 1

Production du sucre.

Voir ce qui est dit de cette enquête dans l'Avertissement placé en tête du

volume. 2.


20

A B O L I T I O N

D E

L'ESCLAVAGE.

Ces neuf chapitres sont, à leur tour, méthodiquement divisés, chacun, en autant de sections que le comporte la matière. De plus , afin de mettre le lecteur à portée d'apprécier la valeur des témoignages reçus, on donne ci-après la liste des quinze personnes entendues dans l'enquête, avec quelques indications succinctes sur la profession , le caractère et la position de chacune d'elles.

LISTE DES PERSONNES ENTENDUES

DANS L'ENQUÊTE SUR

L'APPRENTISSAGE.

John JÉRÉMIE et Joseph BELDAM, légistes, s'occupant depuis 1824 de l'élude du système du travail des noirs et de l'esclavage dans les colonies anglaises. Ils se sont spécialement appliqués à l'examen des actes des législatures coloniales, sur l'invitation de la commission d'enquête. Richard-Robert MADDEN, juge spécial à la Jamaïque, arrivé en novembre 1833 dans l'île, où il a séjourné un an. Richard MATTHEWS, légiste anglais. William BURGE, délégué de la Jamaïque pour défendre les intérêts de la colonie devant la commission d'enquête. William

OLDREY, ancien capitaine de la marine royale, juge spécial à la Jamaïque, où il a exercé ses fonctions du 1er août 1 8 3 4 au 20 avril 1835. Les habitations à sucre placées dans sa juridiction comptaient dix-huit à vingt mille noirs-apprentis.

William

MILLER, membre du conseil législatif, géreur d'habitations, ayant résidé à la Jamaïque pendant trente-six ans, et y ayant administré quarante-huit habitations renfermant plus de dix mille noirs-apprentis.

Augustus HARDIN-BEAUMONT, ayant habité la Jamaïque pendant trente ans, propriétaire de maisons à Kingston, mais ne possédant pas d'esclaves. M . Beaumont a perdu son siége à l'assemblée


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

21

coloniale de la Jamaïque après avoir proposé d'abolir l'usage du fouet envers les négresses. John OLDHAM, propriétaire ou régisseur d'habitations, ayant quatre mille apprentis sous ses ordres. Il à résidé pendant vingt-deux ans à la Jamaïque, et il a quitté l'île le 29 mai 1835. Henry SHIRLEY, membre de l'assemblée coloniale, propriétaire de deux habitations comptant six cent cinquante noirs-apprentis, ayant été élevé en Angleterre et ayant habité ce pays jusqu'en mars 1 8 3 4 . C'est à cette époque que M. Shirley est venu pour la première fois à la Jamaïque, et il y est resté quatorze mois seulement sur ses habitations. Robert RUSSELL , secrétaire particulier du gouverneur de la Jamaïque, de mars 1832 à mai 1836. Maurice

JONES, propriétaire d'habitations renfermant quatre cents noirs. Il a demeuré à la Jamaïque pendant cinquante-deux ans, et il y a exercé les fonctions de custos de la paroisse de Portland.

Sir George GREY, membre du parlement, sous-secrétaire d'état des colonies et membre de la commission d'enquête. Charles BROWN, juge spécial, nommé en septembre i 8 3 3 , et ayant exercé sa charge de mai à décembre 1 8 3 4 . Melmoth HALL, secrétaire d'un raffineur de Kingston.


22

ABOLITION

DE

L'ESCLAVAGE.

CHAPITRE PREMIER. TRAVAIL

OBLIGATOIRE DES

Témoignange de M. Jérémie.

SALARIÉ

PREMIÈRE.

NOMBRE ET R É P A R T I T I O N A LEURS

NON

NOIRS-APPRENTIS.

SECTION

HEBDOMADAIRE

ET

DUES

DES

PAR

HEURES LES

DE

TRAVAIL

NOIRS-APPRENTIS

MAITRES.

Demande. — L'acte d'abolition ne détermine-t-il pas le

n o m b r e des h e u r e s de travail que le n o i r - a p p r e n t i d o i t , p a r

s e m a i n e , à son m a î t r e ? Réponse. — O u i . L'apprenti doit quarante-cinq h e u r e s . Les magistrats locaux o n t autorisé les maîtres à distribuer ces quarante-cinq h e u r e s suivant l e u r c o n v e n a n c e , mais à la condition de laisser, dans tous les cas, le d i m a n c h e à la disposition des noirs-apprentis.

Témoignage de M. Miller.

D . — N'y a-t-il rien dans le texte de la loi qui défende d'astreindre l'apprenti à u n travail consécutif de quarantecinq heures p a r semaine? Avez-vous j a m a i s e n t e n d u d o n n e r à la loi u n e telle interprétation ? R . — J e n'ai jamais rien e n t e n d u de semblable. D . — Les apprentis donnent-ils en réalité, aux m a î t r e s , quarante-cinq h e u r e s de leur temps p a r semaine?


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

23

R. — Quarante-cinq h e u r e s p e n d a n t la r é c o l t e , et quar a n t e h e u r e s et d e m i e dans les autres t e m p s de l'année. D . — La distribution d u t e m p s est-elle réglée p a r la loi ?

R. — N o n . D. — S'il était arrivé q u ' u n m a î t r e eût exigé d'un app r e n t i u n travail consécutif de vingt-quatre h e u r e s ou p l u s , croyez-vous q u ' o n en e û t été instruit et q u e cela eût fait d u b r u i t dans la colonie? R. — Je crois q u e si u n abus semblable avait eu lieu, les apprentis connaissaient assez la loi p o u r p o r t e r plainte d e v a n t le m a g i s t r a t , qui eût fait u n e e n q u ê t e à ce sujet.

D. — Il existe deux systèmes d e répartition des h e u r e s du travail j o u r n a l i e r , à la J a m a ï q u e : le système des huit heures et celui des n e u f h e u r e s . Veuillez n o u s expliquer c o m m e n t ils y sont mis en p r a t i q u e . R. — La différence e n t r e les n e u f h e u r e s et les h u i t h e u r e s de travail j o u r n a l i e r a suscité de longues discussions dans la colonie. La c i n q u i è m e clause de l'acte local r e n d u , le

1 2 décembre

1 8 3 3 , pour

l'abolition

1

de

l'esclavage

dans l ' î l e , établit clairement q u e les noirs ne

devront

pas travailler plus d e q u a r a n t e - c i n q h e u r e s p a r s e m a i n e . Une clause s u b s é q u e n t e (la q u a r a n t e - n e u v i è m e ) ajoute ces m o t s : « o u cinq j o u r s , de neuf h e u r e s c h a q u e , en u n e s e m a i n e ; » mais il faut déduire de ces quarante-cinq h e u r e s de travail, suivant u n e autre disposition du m ê m e a c t e , quatre h e u r e s et d e m i e , a b a n d o n n é e s à l'apprenti. Il reste 1

Voir cet acte ci-après, dans l'Appendice.

Témoignage de M. Madden.


24

ABOLITION. DE

L'ESCLAVAGE,

d o n c q u a r a n t e h e u r e s et demie de travail par semaine. O r il est dit aussi q u e le maître a le droit de r é p a r t i r s u r toute la d u r é e de la semaine les quatre h e u r e s et d e m i e laissées à l ' a p p r e n t i , a u lieu de les lui d o n n e r en u n e seule fois, c o m m e il le ferait, par exemple, en. lui a b a n d o n n a n t la moitié du v e n d r e d i . L'acte revient d o n c p a r trois fois s u r cette question. La p r e m i è r e fois il dit q u e les noirs travaill e r o n t quarante-cinq h e u r e s p a r s e m a i n e , e t , plus l o i n , il ajoute q u e le t e m p s de travail n'excédera pas q u a r a n t e cinq h e u r e s , ou cinq j o u r s de neuf h e u r e s c h a q u e , en u n e s e m a i n e . Il est résulté de ces expressions l'opinion générale que le système des neuf h e u r e s devait être définitivem e n t adopté. Le g o u v e r n e u r , lord Sligo, lit en c o n s é q u e n c e u n e proclamation p o r t a n t que les noirs travailleraient quat r e j o u r s et d e m i et qu'ils auraient la m o i t i é d u v e n d r e d i à leur disposition. Mais les officiers de la c o u r o n n e (officers of the crown) ayant été d'avis q u e , d'après les dernières phrases de la quarante-neuvième clause de l'acte local, la distribution des q u a t r e h e u r e s et demie devait être laissée à la discrétion d u m a î t r e (clause q u i , selon m o i , est en contradiction c o m p l è t e avec les deux p r é c é d e n t e s ) , cette p r o c l a m a t i o n fut i m m é d i a t e m e n t suivie d'une s e c o n d e , p a r laquelle le g o u v e r n e u r avertissait les noirs qu'ils n'auraient pas la moitié d e la j o u r n é e d u v e n d r e d i , ce q u i suscita u n e révolte dans l'île. D. — Vous avez signalé la mauvaise volonté des a p p r e n tis ; n e vient-elle pas de ce qu'ils se v i r e n t privés d'une partie d u t e m p s d e liberté q u e la p r e m i è r e p r o c l a m a t i o n d e lord Sligo l e u r avait a n n o n c é e ? R. — E n grande partie. D u r e s t e , ce ne fut pas la faute


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

25

du gouverneur, mais l ' e r r e u r d e la loi q u i créa cette diffic u l t é , puisque l'acte contient sur le m ê m e objet trois dispositions contradictoires. D. — La loi p o u v a n t être soumise à deux i n t e r p r é tations différentes, mais d o n t le résultat est le m ê m e p o u r les p l a n t e u r s , et l'une de ces i n t e r p r é t a t i o n s paraissant aux apprentis b e a u c o u p plus favorable que l ' a u t r e , n'a-t-on pas g r a t u i t e m e n t embarrassé la m a r c h e de l'apprentissage en choisissant celle des deux i n t e r p r é t a t i o n s q u e les apprentis regardaient c o m m e nuisible à leurs i n t é r ê t s ? R. — O u i , cette interprétation a été fatale au système d'apprentissage. La faute en est à la loi e l l e - m ê m e . D. — Q u e l que soit le système a d o p t é , soit celui des neuf h e u r e s , soit celui des h u i t h e u r e s , le t e m p s d u travail a-t-il r i g o u r e u s e m e n t cette d u r é e ? R.—

J e n'ai j a m a i s v u d'horloges dans les ateliers des

h a b i t a t i o n s ; en supposant qu'il y en e û t , les nègres n e seraient pas en état de les consulter. Il est très-probable q u ' o n p e u t facilement allonger les h e u r e s d e travail; cela d é p e n d entièrement du commandeur

[driver).

D. — Dans les deux cas, le t e m p s nécessaire p o u r aller au travail et p o u r en r e v e n i r est-il c o m p r i s dans les h e u r e s q u ' o n y consacre ? R. — N o n , le travail c o m m e n c e au m o m e n t où l'app r e n t i p r e n d en m a i n la h o u e , et finit à l'heure où il la q u i t t e , lors m ê m e qu'il habiterait à u n e distance considérable. D. — Pensez-vous qu'il y ait chez les p l a n t e u r s u n e disposition générale à saisir t o u t e s les occasions sur le t e m p s que la loi d o n n e aux apprentis?

d'empiéter


26

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

R. — C'est u n e c o u t u m e générale dans t o u t e l'île d'empiéter autant q u e possible sur ce t e m p s . D. — Le soin de d é t e r m i n e r l'heure de la cessation du travail n'appartient-il pas au c o m m a n d e u r ? R. — O u i , celui-ci fixe l'heure d'après l'abaissement du soleil à l'horizon. D. — Les horloges sont-elles rares sur les habitations ? R. — J e n'en ai j a m a i s vu sur le lieu m ê m e d u travail ; elles sont dans l'intérieur de la maison d u m a î t r e . D. — P u i s q u e le c o m m a n d e u r d é t e r m i n e l'heure d'après l'inspection d u soleil, les noirs n e peuvent-ils, p a r le m ê m e e x a m e n , arriver au m ê m e résultat? R. — C'est ce qu'ils o n t c o u t u m e de faire. D. — Ils p e u v e n t d o n c redresser, à cet é g a r d , l'erreur d u c o m m a n d e u r , et j u g e r par e u x - m ê m e s ? R. — Ils n'y m a n q u e n t p a s , sans d o u t e ; car ils t i e n n e n t à l'observation rigoureuse de leurs droits. D . — R e t i e n t - o n les noirs au delà de l'heure fixée par la l o i , et n'est-ce pas là u n sujet d e querelles

fréquentes

e n t r e les apprentis et les c o m m a n d e u r s ? er

R. — Ces contestations étaient fréquentes avant le 1 août. D. — E t depuis ? R. — J e n'ai pas appris qu'il s'en soit élevé d e nouvelles. D.— Vous avez dit qu'à l'époque où v o u s habitiez la Jam a ï q u e , le système qui consiste à faire travailler les n o i r s apprentis h u i t h e u r e s p a r j o u r était g é n é r a l e m e n t a d o p t é . E n était-il ainsi sur t o u t e s les h a b i t a t i o n s ? R. — Ce système était en usage sur la p l u p a r t des h a b i tations. D. — De quelle m a n i è r e les q u a t r e h e u r e s et d e m i e


PREMIERE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

27

laissées par semaine à la disposition des noirs-apprentis se trouvaient-elles réparties? R. — Elles se trouvaient réparties entre cinq j o u r s de la s e m a i n e , le samedi excepté. D . — D'après le système des neuf h e u r e s , quelle est la répartition des q u a r a n t e h e u r e s et d e m i e de travail h e b d o m a d a i r e dues p a r l ' a p p r e n t i ? R. — Ces q u a r a n t e h e u r e s et d e m i e sont distribuées e n t r e les j o u r n é e s d u l u n d i , d u m a r d i , du m e r c r e d i , d u j e u d i et la moitié de celle du v e n d r e d i . D. — La différence e n t r e les deux systèmes d e r é p a r t i tion des h e u r e s de travail est-elle radicale? R. — O u i . D. — L e principal i n c o n v é n i e n t d u système des h u i t h e u r e s n e consiste-t-il pas en ce q u e ce s y s t è m e a p o u r effet de diviser p a r petites fractions les h e u r e s qui a p p a r t i e n n e n t à l'apprenti, de telle sorte que celui-ci n'a pas d'autre j o u r q u e le samedi p o u r p o u r v o i r par le travail à sa p r o p r e subsistance? R. — Ce système n e lui laisse pas m ê m e le s a m e d i ; car ce j o u r est celui d u m a r c h é , et l'apprenti est obligé d'y p o r t e r , p o u r les v e n d r e , le p e u d e denrées qu'il récolte. Q u a n t au d i m a n c h e , s'il s'avisait de l ' e m p l o y e r a u travail, il n e tarderait pas à être mis en prison. D.— L'adoption d u système des h u i t h e u r e s n'a-t-il pas blessé sensiblement les noirs? R. — O u i . D.— Pensez-vous, c o m m e eux, qu'il leur soit e n t i è r e m e n t défavorable? R. — J e le p e n s e .


28

A B O L I T I O N DE L ' E S C L A V A G E .

D.

— Les noirs-apprentis n e sont-ils pas obligés, par suite

de ce s y s t è m e , de travailler quelquefois le d i m a n c h e ? R.—

Ils n e m a n q u e n t pas de se livrer au travail ce jour-là

lorsqu'ils p e u v e n t le faire en secret. D. — La substitution d u système des h u i t h e u r e s à celui des neuf h e u r e s n'a-t-elle pas été adoptée parfois in terrerem, et p a r forme d e c h â t i m e n t c o n t r e les apprentis? R. — J e n'en sais r i e n .

Témoignage

D.—

Connaissez-vous q u e l q u e habitation où les nègres

de

M. Jones.

soient forcés de travailler plus de neuf h e u r e s p a r j o u r ? R. — J e n'en connais a u c u n e . D . — Savez-vous quelle interprétation le g o u v e r n e u r a d o n n é e à la loi à ce sujet? R. — Il a été décidé q u e le m a î t r e n e p o u r r a i t exiger des apprentis plus de n e u f h e u r e s par j o u r . D. — Pensez-vous q u e les apprentis se s o u m e t t r a i e n t , dans le cas où l'on v o u d r a i t l e u r i m p o s e r u n travail consécutif d e plus de neuf h e u r e s ? R.—

J e n e le crois p a s ; j e pense qu'il refuseraient de

travailler, à m o i n s q u ' o n n e les i n d e m n i s â t : ils connaissent fort bien leurs droits. D . — Quelle est la clause de l'acte qui défend aux m a î t r e s d'exiger des apprentis u n travail de plus de neuf h e u r e s par jour? R. — La loi n e spécifie rien à cet égard; mais d u m o m e n t qu'elle d é t e r m i n e le n o m b r e d'heures p e n d a n t

lesquelles

les apprentis d e v r o n t travailler, elle dit i m p l i c i t e m e n t q u ' o n ne p o u r r a les forcer à travailler davantage.


PREMIERE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

29

D . — Des deux systèmes de travail j o u r n a l i e r , celui des n e u f h e u r e s et celui des h u i t h e u r e s , q u e l est le plus suivi à la J a m a ï q u e ? R. — L e système des h u i t h e u r e s et d e m i e . D . — Q u ' e n t e n d e z - v o u s par le système des h u i t h e u r e s et d e m i e ? est-ce celui des h u i t h e u r e s ou celui des neuf heures ? R. — J e parle d u système des h u i t h e u r e s et d e m i e , q u i laisse trois h e u r e s et d e m i e à la disposition des apprentis. D. — Mais ce système d o n n e q u a r a n t e et u n e h e u r e s et d e m i e d e travail p a r semaine : n'est-ce pas plus que le n o m b r e d'heures a u q u e l le m a î t r e a d r o i t ? R. — Les apprentis n e sont j a m a i s exacts à l'heure d e l'arrivée. Au lieu de venir à six h e u r e s du m a t i n , ils ne se p r é s e n t e n t j a m a i s avant sept h e u r e s environ. Il y a toujours au m o i n s u n e d e m i - h e u r e p e r d u e . D . — Ainsi vous n e comptez que sur sept h e u r e s et dem i e de travail de la p a r t de vos a p p r e n t i s ? R. — Nous c o m p t o n s sur h u i t h e u r e s . D. —— Comprenez-vous dans le c o m p t e des h e u r e s de travail le t e m p s nécessaire aux noirs p o u r se r e n d r e aux champs ? R. — Les apprentis ont trois h e u r e s et demie à l e u r disposition: le m a t i n , sur ce t e m p s , ils p r e n n e n t u n e d e m i h e u r e p o u r se r e n d r e à l'habitation; dans l'après-midi, on l e u r d o n n e u n e demi-heure p o u r regagner l e u r case. D . — Avez-vous fait q u e l q u e a r r a n g e m e n t avec vos a p prentis r e l a t i v e m e n t à la distribution du travail, et avezv o u s réglé cet a r r a n g e m e n t d'après l e u r c o n v e n a n c e et leurs désirs ?


30

ABOLITION D E L'ESCLAVAGE. R . — Nous t r o u v o n s n o t r e intérêt à agir ainsi, c a r les noirs

m e t t e n t plus d e c œ u r à l'ouvrage lorsqu'ils sont satisfaits d u système adopté p o u r la distribution des h e u r e s d e travail. D. — Pensez-vous qu'il serait désirable q u e le système d e répartition q u i plaît le plus aux apprentis fût adopté s u r toutes les h a b i t a t i o n s ? R. — O u i , mais le m ê m e système n e p e u t c o n v e n i r à toutes les habitations.

Témoignage de

M. Beaumont.

D. — Pouvez-vous citer u n fait q u i v i e n n e d i r e c t e m e n t à l'appui d e l'opinion manifestée p a r v o u s , q u e les noirs s o n t ostensiblement forcés d e travailler plus d e dix h e u r e s par jour? R.—

J e n e sais rien q u e j e n'aie appris des noirs eux-

m ê m e s ; il est impossible de t r o u v e r u n a u t r e m o y e n d e s'assurer des faits. P e r s o n n e , a u t r e q u ' u n j u g e spécial, n e p e u t venir s u r l'habitation d ' u n p r o p r i é t a i r e c o n t r e la v o lonté d u m a î t r e , et celui-ci n e m a n q u e r a i t pas d e s'opposer à la visite d'un espion, car c'est d e ce n o m qu'il appellerait t o u t individu q u i viendrait dans l'intention d e s'enquérir des faits. 11 n'y a a u c u n e disposition d e la loi q u i défende de faire travailler les apprentis plus d e dix h e u r e s p a r j o u r , d u m o m e n t qu'on n e dépasse pas le n o m b r e d'heures fixé p o u r c h a q u e semaine. D . — Groyez-vous q u ' o n ait pratiqué q u e l q u e fraude s u r les h a b i t a t i o n s , r e l a t i v e m e n t aux h e u r e s d e travail q u e la loi impose aux a p p r e n t i s ? R. — Il y a u n e foule d'exemples d e ce g e n r e ; ainsi, j'avais d o n n é u n sablier à des noirs a p p a r t e n a n t au proprié-


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

31

taire d'une h a b i t a t i o n ; j ' a p p r i s plus tard q u e ce dernier l'avait b r i s é , en l e u r disant qu'ils n'avaient pas le droit d e posséder u n tel objet. Pareille chose est arrivée trois fois à ma connaissance.

D.— Vous dites q u e les noirs sont assujettis à u n travail q u i , suivant le v œ u d e la loi, n e p e u t dépasser neuf h e u r e s par j o u r . Cette opinion résulte-t-elle de l'examen q u e vous avez fait v o u s - m ê m e de la loi, est-ce u n e conviction p e r s o n n e l l e , ou cette m a n i è r e de voir est-elle générale à la Jamaïque? R. — La loi est formelle; elle dit que les apprentis travailleront q u a r a n t e - c i n q h e u r e s par s e m a i n e , ou cinq j o u r s à raison de neuf h e u r e s p a r j o u r , a u t e m p s de la récolte. D. — Est-ce ainsi que le j u g e spécial c o m p r e n d q u e la loi doit être a p p l i q u é e ? R. — J e n'en sais r i e n , j e le p e n s e . D. — E n s u p p o s a n t q u ' u n a p p r e n t i p o r t e plainte d e v a n t le j u g e spécial, celui-ci déciderait-il que l'apprenti n e p e u t être forcé à u n travail de plus de neuf h e u r e s par j o u r ? R. — Les noirs savent fort bien q u e la loi s'oppose à cette exigence. J e n'ai jamais e n t e n d u dire que p e r s o n n e ait tenté d'y r e c o u r i r . D. — Savez-vous si q u e l q u e procès a été s o u l e v é , à la J a m a ï q u e , à l'effet d e soutenir q u ' u n m a î t r e fût en droit d'exiger u n plus g r a n d n o m b r e d'heures d e

travail ?

R. — J e n'ai j a m a i s rien appris de pareil.

Témoignage de M. Oldham.


32 Témoignage de M. Oldrey.

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

D. — L e système des h u i t h e u r e s a-t-il été a d o p t é sur toutes les habitations de v o t r e p a r o i s s e , ou s e u l e m e n t sur la p l u p a r t d'entre elles ? R. — La plus g r a n d e partie des planteurs o n t a d h é r é à ce système. Le système des n e u f h e u r e s était d'abord en pratique sur le plus grand n o m b r e des habitations ; mais p l u s tard celui des h u i t h e u r e s fut mis forcément en v i g u e u r . Ceux qui e u r e n t r e c o u r s à cette m e s u r e étaient opposés à l'acte d ' é m a n c i p a t i o n . D. — P e n d a n t la période à laquelle se r a p p o r t e n t vos observations sur les différents systèmes d e r é p a r t i t i o n des h e u r e s de travail, le n o m b r e des habitations sur lesquelles le système des h u i t h e u r e s était en vigueur a-t-il a u g m e n t é ou d i m i n u é ? R. — Il a a u g m e n t é , et ce c h a n g e m e n t de système a eu lieu dans le b u t de p u n i r les apprentis. D. — Voulez-vous bien exposer à la commission la m a r che du système des h u i t h e u r e s de travail? R.—

Ce système a p o u r effet de priver les apprentis d e

la moitié de la j o u r n é e d u v e n d r e d i , t e m p s p e n d a n t lequel ils p o u r r a i e n t cultiver l e u r s j a r d i n s , ce qui l e u r p e r m e t t r a i t de se r e n d r e au m a r c h é le samedi. E n o u t r e , le p r o p r i é taire ou le g é r e u r a la facilité d'obtenir par j o u r , en conséq u e n c e de ce s y s t è m e , a u t a n t de travail que d'après le syst è m e des neuf h e u r e s . D. — C o m m e n t expliquez-vous cette allégation q u e , p a r le système des h u i t h e u r e s , les propriétaires p e u v e n t obtenir c h a q u e j o u r des apprentis un t e m p s de travail aussi long que p a r le système des neuf h e u r e s ? R. — Les noirs n'ont ni horloge ni m o n t r e p o u r consta-


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

33

t e r le cours du t e m p s ; ils sont censés travailler h u i t h e u r e s , mais en réalité leurs maîtres les e m p l o i e n t p e n d a n t n e u f h e u r e s , et c e p e n d a n t ils s o n t privés de la moitié de la j o u r n é e d u v e n d r e d i q u e l'acte l e u r assurerait s'il était interp r é t é c o n f o r m é m e n t à son véritable esprit. D . — Ainsi la p r i n c i p a l e raison qui fait q u e les n o i r s p e r d e n t u n e partie d u t e m p s q u i devrait être laissé à l e u r disposition, c'est qu'ils n ' o n t a u c u n m o y e n de

connaître

l ' h e u r e précise de la j o u r n é e , et qu'ils n e p e u v e n t s'assurer d u m o m e n t où doit se t e r m i n e r l e u r travail. Mais n'y a-t-il pas aussi u n a u t r e motif résultant de ce q u e l'heure où finit le travail des h u i t h e u r e s l e u r laisse u n intervalle de temps t r o p c o u r t p o u r se r e n d r e à leurs j a r d i n s ? R. — C e r t a i n e m e n t . D . — Les noirs n e considèrent-ils pas q u e , de toutes les misères qu'ils p e u v e n t e n d u r e r , la plus g r a n d e est l'obligation d u travail des h u i t h e u r e s ? R. — Ils c o n s i d è r e n t l'adoption de ce système c o m m e u n très-grand m a l h e u r ; ils savent b i e n q u e cette a d o p t i o n leur fait s u p p o r t e r u n e p e r t e de t e m p s t r è s - c o n s i d é rable. D. — Suivant votre o p i n i o n , le système des h u i t h e u r e s a d o n c p o u r r é s u l t a t , d'une p a r t , u n travail réel d e neuf h e u r e s , de l ' a u t r e , la p e r t e de la moitié d e la j o u r n é e du v e n d r e d i , q u i devrait être employée par les apprentis à la c u l t u r e d e leurs j a r d i n s ? R. — O u i . D e p l u s , il est impossible aux apprentis de se r e n d r e à leurs j a r d i n s après la fin de la j o u r n é e de travail, car cette j o u r n é e n e s'achève qu'au c o u c h e r d u soleil, et il serait d'autant plus difficile aux noirs de faire h u i t , neuf, ou IIIe P U B L I C A T I O N .

3


34

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

dix milles, p o u r gagner leurs j a r d i n s , q u ' à la J a m a ï q u e le crépuscule est fort c o u r t .

Témoignage de sir George Grey.

D. — N'avez-vous pas appris q u ' u n g r a n d n o m b r e d e p l a n t e u r s , agissant c o n t r e l e u r i n t é r ê t , q u i est lié au système des n e u f h e u r e s , et c o n t r e les r e c o m m a n d a t i o n s d e l o r d Sligo, persistent dans le m a i n t i e n d u travail des h u i t h e u r e s ? R.—

Le plus g r a n d n o m b r e des p l a n t e u r s agit ainsi, m a i s

p a r m i ceux-là o n c o m p t e à peine u n seul des grands p r o priétaires. L e système des h u i t h e u r e s p r é v a u t sans d o u t e à la J a m a ï q u e ; m a i s s'il faut i m p u t e r à u n e législation le t o r t d e n'avoir pas d é t e r m i n é la distribution d u t e m p s d e travail et d e r e p o s , c'est aux actes d e la m é t r o p o l e q u e ce t o r t doit être a t t r i b u é , et n o n à la législature locale. D. — Pouvez-vous exposer à la commission le tableau comparatif de la m a r c h e des deux systèmes appelés s y s t è m e des h u i t h e u r e s e t système des n e u f h e u r e s ? R. — L e g o u v e r n e m e n t a r e ç u à ce sujet u n g r a n d nomb r e d e c o m m u n i c a t i o n s d e la p a r t d e lord Sligo. Il a été é t a b l i , j e c r o i s , p a r l ' u n des p r é c é d e n t s t é m o i g n a g e s , q u e l o r d Sligo était l u i - m ê m e partisan d u système des h u i t h e u r e s , et qu'il r e c o m m a n d a i t son a d o p t i o n d e préférence a u système des neuf h e u r e s . Cela est vrai j u s q u ' à u n certain p o i n t ; m a i s , p o u r r e n d r e justice à l o r d S l i g o , j e dois dire qu'il a r é c e m m e n t c o n t r i b u é d e t o u t e son autorité à l'établissement d u système des n e u f h e u r e s , c o n t r a i r e m e n t à l'opinion qu'il avait d'abord e x p r i m é e , q u e le système d e s h u i t h e u r e s était le plus favorable et conciliait les intérêts d e s d e u x parties. Il s'était assuré q u e les noirs préféraient


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

35

les n e u f h e u r e s d e t r a v a i l , et q u ' u n g r a n d n o m b r e de plaintes avaient été élevées à l'occasion de l'adoption d u système des h u i t h e u r e s ; ses observations et les r a p p o r t s qu'il avait r e ç u s lui avaient p r o u v é q u e les apprentis désiraient conserver la disposition d e la moitié de la j o u r n é e d u v e n d r e d i p o u r la culture de leurs j a r d i n s . C o m m e c o m p l é m e n t des instructions d o n n é e s aux j u g e s spéciaux, l o r d Sligo a adressé aux custodes des paroisses de la J a m a ï q u e u n e circulaire, en d a t e d u 2 5 août 1 8 3 5 , p o u r r e c o m m a n d e r l'adoption d u s y s t è m e des n e u f h e u r e s , t o u t e n ajoutant qu'il n e se r e connaissait pas le droit d'imposer cette a d o p t i o n . D u reste t o u t e la question est m a i n t e n a n t e n t r e le choix d e h u i t h e u r e s ou de n e u f h e u r e s de travail p a r j o u r , et n o n plus e n t r e u n e p é r i o d e d e travail l i m i t é , et u n travail illimité d a n s le c o u r a n t d e la j o u r n é e . D. — Croyez-vous q u e le système des n e u f h e u r e s soit g é n é r a l e m e n t préféré p a r les apprentis? R. — J e dois c o n c l u r e des r a p p o r t s de l o r d Sligo et de ceux des j u g e s spéciaux, q u e cette p r é f é r e n c e est décidée. D. — Les p l a n t e u r s ont-ils m o n t r é q u e l q u e disposition à a d o p t e r le système des neuf h e u r e s , d u m o m e n t q u e la préférence des apprentis a été b i e n établie? R. — J e dois penser, d'après la t e n e u r des d é p ê c h e s d e l o r d Sligo, q u e les p l a n t e u r s o n t accédé g é n é r a l e m e n t au système des neuf h e u r e s , p a r suite de l'influence q u e le g o u v e r n e u r a exercée en d é m o n t r a n t aux g é r e u r s , par l'int e r m é d i a i r e des j u g e s spéciaux et des c u s t o d e s , q u e l ' i n t é r ê t des propriétaires était d ' a d o p t e r le système q u e préféraient les a p p r e n t i s . 3.


ABOLITION DE

36

L'ESCLAVAGE.

SECTION NOMBRE D'HEURES

D E TRAVAIL C O N T I N U

NOIRS-APPRENTIS

Témoignage de M. Jérémie.

II

PEUVENT

ÊTRE

AUQUEL

LES

ASTREINTS.

D. — L a distribution des h e u r e s de travail, p r e s c r i t e par l'acte de la J a m a ï q u e du i 2 d é c e m b r e 1 8 3 3 1, n'est-elle pas en désaccord avec celle q u e prescrit l'acte d ' é m a n c i pation ? fi. — E n c o m b i n a n t plusieurs clauses de l'acte de la J a m a ï q u e , o n p o u r r a i t r é p a r t i r les h e u r e s de travail de telle s o r t e , qu'il serait possible au g é r e u r de c o n t r a i n d r e u n app r e n t i à travailler q u a r a n t e - d e u x h e u r e s c o n s é c u t i v e s , sans qu'on p û t accuser le g é r e u r d'avoir c o m m i s u n acte illégal. D. — Cela serait-il t o u t à fait contraire à l'acte d'émancipation ? R. — Ce serait t o u t à fait c o n t r a i r e à l'esprit de cet a c t e . D.—

Pouvez-vous citer quelques passages qui p e r m e t t e n t

à la c o m m i s s i o n de vérifier v o t r e assertion ? R.—

Il faut se r e p o r t e r à u n e clause c o n t r e laquelle j e m e

suis déjà élevé avec t o u t e l'énergie possible, j e veux p a r l e r d e celle qui a p o u r objet d'infliger à l ' a p p r e n t i , c o m m e chât i m e n t , u n travail extraordinaire au profit de son m a î t r e . D.

N'y a-t-il p a s , dans la n a t u r e m ê m e de la c u l t u r e

aux Indes occidentales, u n e t e n t a t i o n p o u r les m a î t r e s , d'obliger les apprentis à travailler p e n d a n t u n intervalle d e t e m p s plus long q u e la loi n e le p e r m e t ? R. — C'est p r é c i s é m e n t là l'argument sur lequel est fon1

Voir ci-après cet acte dans l'Appendice.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

37

dée la résistance aux m e s u r e s prises p o u r l'abolition de l'esclavage; les propriétaires m e t t e n t en avant les besoins de la c u l t u r e et les nécessités de la fabrication d u sucre. D . — Est-il d o n c indispensable q u e ces travaux soient c o n t i n u é s p a r les m ê m e s b r a s ? R.—

J e maintiens le c o n t r a i r e ; n é a n m o i n s , c'est l'argu-

m e n t auquel les maîtres o n t r e c o u r s . R. — Vous dites q u e les apprentis p o u r r a i e n t être astreints à u n travail de quarante-deux h e u r e s consécutives. N e seraitce pas de la m a n i è r e suivante : le n o i r est mis au travail le l u n d i à trois h e u r e s après midi jusqu'à m i n u i t , ce q u i fait neuf h e u r e s ; de m i n u i t j u s q u ' a u m a r d i m a t i n à n e u f h e u r e s , il c o n t i n u e de travailler, ce qui fait n e u f autres h e u r e s ; puis il accomplit i m m é d i a t e m e n t les quinze h e u r e s de travail qui lui sont infligées c o m m e c h â t i m e n t , ce q u i c o n d u i t j u s q u ' à m i n u i t le m ê m e j o u r ; enfin neuf autres h e u r e s c o m m e n çant à m i n u i t , le m a r d i , c o m p l è t e n t les quarante-deux h e u r e s le m e r c r e d i m a t i n ? R. — Précisément. D. — Il y a dans le second acte d'abolition r e n d u à la 1

J a m a ï q u e le 4 juillet 1 8 3 4 , u n e clause q u i décide q u e le travail de la culture c o m m e n c e r a au lever d u soleil et se t e r m i n e r a à son c o u c h e r . Est-il possible de concilier avec cette clause u n travail de c u l t u r e q u i c o m m e n c e r a i t à trois h e u r e s après midi et se t e r m i n e r a i t à m i n u i t ? R.—

N o n ; mais, i n d é p e n d a m m e n t d u travail de n u i t , il

y a p r è s de deux j o u r s compris dans les quarante-deux h e u r e s de travail consécutif. Les noirs p o u r r a i e n t d o n c être employés p e n d a n t dix-huit h e u r e s aux travaux de la c u l t u r e , 1

Voir cet acte ci-après dans l'Appendice.


38

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

et le reste d u t e m p s ils seraient occupés d a n s la sucrerie. Au lieu de c o m m e n c e r les h e u r e s de travail à trois h e u r e s aprèsm i d i , c o m m e v o u s l'avez établi dans v o t r e c a l c u l , rien n ' e m p ê c h e q u e le n o i r n e soit e m p l o y é sur la p l a n t a t i o n le m a t i n , à l ' h e u r e fixée par le s e c o n d a c t e . D . — C r o y e z - v o u s que les p l a n t e u r s d e la J a m a ï q u e soient disposés à exiger des noirs-apprentis ce travail rigoureux ? R. — J e m e suis t e n u jusqu'ici dans la discussion légale de la q u e s t i o n ; q u a n t à la partie p r a t i q u e , j e dois s u p p o s e r q u e t o u t h o m m e ayant des s e n t i m e n t s h u m a i n s , et qui est intéressé a u travail d'un

autre, ne

p e u t être t e l l e m e n t

aveuglé p a r l'appât d u gain, qu'il exige d e ce d e r n i e r u n travail c o n t i n u p e n d a n t quarante-deux h e u r e s . D. — S'il était possible q u ' o n exigeât, c o m m e v o u s avez d é m o n t r é que cela p o u r r a i t , à la rigueur, avoir l i e u , u n travail d e q u a r a n t e - d e u x h e u r e s consécutives en u n e semaine, d e la p a r t des a p p r e n t i s , pensez-vous q u e ceux-ci auraient la facilité de se v e n g e r d e la c o n d u i t e i n h u m a i n e de l e u r m a î t r e , en lui refusant le travail salarié à certaines é p o q u e s de l'année? R. —- J e n e vois pas c o m m e n t u n refus d e cette n a t u r e aurait u n pareil résultat. D. — Mais s'il était fait au m o m e n t de la r é c o l t e , q u a n d le p l a n t e u r n e p e u t se passer de tous les bras q u i travaillent sur son h a b i t a t i o n ? R. — Il faudrait alors q u e les a p p r e n t i s eussent la certit u d e que l e u r m a î t r e n e p o u r r a t r o u v e r à l o u e r

d'autres

b a n d e s de travailleurs dans t o u t e la colonie. D. — Y a-t-il, dans u n des actes de la J a m a ï q u e , u n e


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

39

disposition q u e l c o n q u e qui e m p ê c h e le m a î t r e d'employer les a p p r e n t i s , p e n d a n t quarante-cinq h e u r e s

consécutives,

à des travaux autres q u e ceux de la c u l t u r e ? R. — A u c u n e . D. — Ainsi v o u s pensez qu'ils p o u r r a i e n t ê t r e contraints a u travail p e n d a n t quarante-cinq h e u r e s consécutives, p o u r v u q u e ce travail n e fût pas celui de la c u l t u r e (field labour)? R. — O u i , q u a r a n t e - c i n q h e u r e s à p e u p r è s consécutives, partie aux c h a m p s [in the field),

partie à la s u c r e r i e , p o u r v u

q u e le p r e m i e r de ces deux genres de travail n e fût pas d e plus de neuf h e u r e s sur vingt-quatre. D . — Qu'entendez-vous p a r ces m o t s : à p e u p r è s consécutives? R.—

L o r s q u e les noirs sont employés au travail d e la

c u l t u r e , ils sont sous l'empire de la clause qui règle ce travail. Cette clause fixe u n e suspension de travail d ' e n v i r o n trois h e u r e s , p o u r les repas et le r e p o s . D. — D e sorte q u e les noirs qui n e seraient pas employés dans les c h a m p s [in the field) p o u r r a i e n t , à la rigueur, être soumis à u n travail de q u a r a n t e - c i n q h e u r e s , sans intervalle p o u r les repas ou le r e p o s ? R.—

O u i , d'après l'acte que n o u s avons c i t é ; mais alors

le g é r e u r ou le propriétaire seraient passibles des peines p o r t é e s p a r la loi c o n t r e les sévices e t l a c r u a u t é .

D . — Depuis l'établissement de l'apprentissage, avez-vous e n t e n d u dire qu'en q u e l q u e circonstance, u n travail c o n t i n u p e n d a n t u n e longue p é r i o d e de t e m p s ait été i m p o s é à des apprentis?

Témoignage de M. Miller.


40

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

R. — N o n , pas sans l e u r c o n s e n t e m e n t . D . — Croyez-vous qu'il y ait eu q u e l q u e exemple d'une, telle exigence ? R. — J e n e le crois pas. D. — N'est-il pas vrai q u e la loi n e contient

aucune

disposition qui e m p ê c h e q u e le n è g r e n e soit s o u m i s à u n travail c o n t i n u de quarante-cinq h e u r e s en u n e s e m a i n e , et qu'elle dit s e u l e m e n t q u e les apprentis d e v r o n t à l e u r s maîtres q u a r a n t e - c i n q h e u r e s d e l e u r t e m p s ? R. — Cela est exact; q u a r a n t e - c i n q h e u r e s p e n d a n t la r é c o l t e , et q u a r a n t e h e u r e s et d e m i e en t e m p s ordinaire. D. — Y a-t-il q u e l q u e disposition relative à la r é p a r t i t i o n de ces quarante-cinq h e u r e s e n t r e les différents j o u r s d e la semaine? R. -— N o n , j e suis certain qu'il n'y a dans l'acte a u c u n e clause à cet effet. D. — Avez-vous jamais e n t e n d u dire q u ' u n m a î t r e ait exigé, p a r j o u r , de ses a p p r e n t i s , plus de n e u f h e u r e s d e travail, malgré la résistance q u e ceux-ci lui auraient opposée? R. — J e n'ai e n t e n d u p a r l e r d'aucune circonstance d e ce genre. D . — Si ce cas s'était p r é s e n t é , si u n m a î t r e avait forcé ses apprentis à u n travail c o n t i n u p e n d a n t

vingt-quatre

h e u r e s ou p l u s , croyez-vous q u ' u n tel abus aurait e u d u r e t e n t i s s e m e n t p a r m i les colons? R. — Les noirs connaissent parfaitement les dispositions d e la loi à cet égard. E n pareil cas, ils eussent p o r t é plainte d e v a n t le j u g e spécial, qui n'aurait pas m a n q u é d'instruire sur le fait. D. — Le j u g e spécial aurait-il p u c o n d a m n e r le m a î t r e


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

41

c o m m e coupable de c r u a u t é , en vertu de l'acte d'émancipation ? R. — Il l'eut fait, sans d o u t e , si la loi lui en eût d o n n é le pouvoir. D. — Avez-vous q u e l q u e raison directe ou indirecte de croire q u ' u n exemple d e c r u a u t é semblable se soit p r é s e n t é ? R. — J e n'ai d e m e u r é q u e dix mois à la J a m a ï q u e après la p r o m u l g a t i o n de l'acte d'émancipation ; p e n d a n t ce t e m p s j e n'ai rien appris de pareil à l'abus d o n t vous m e parlez; s'il avait eu l i e u , il eût sans d o u t e fait d u bruit. D . — Au t e m p s de l'esclavage, les noirs n'étaient-ils pas contraints d e travailler p e n d a n t vingt-quatre h e u r e s consécutives? R.— Ils travaillaient en effet p e n d a n t vingt-quatre h e u r e s , mais ils étaient partagés en deux ateliers; tandis q u e l'un était à l ' o u v r a g e , l'autre se reposait. N é a n m o i n s ce d e r n i e r atelier était à la disposition du p l a n t e u r , a u cas où l'on aurait eu besoin d e ses services. Au r e s t e , p o u r v u q u e le travail n e fût pas en souffrance et que le p r o d u i t fût ce qu'il devait ê t r e , l e p l a n t e u r n e se mêlait pas de la distribution d u travail entre les esclaves, et les laissait s'arranger e n t r e eux. Ils aimaient m i e u x j o u i r d e cette l i b e r t é , q u e d e voir, c o m m e a u j o u r d ' h u i , les h e u r e s de travail réglées p a r le m a î t r e ou l'attorney. D . — Le m a î t r e avait d o n c le droit d'employer à son profit toutes les h e u r e s d e l'esclave, tous les j o u r s de la semaine? R. — Il avait d r o i t à l e u r travail à t o u t e h e u r e . D. — M a i n t e n a n t ce droit n'est-il pas limité? R. — O u i .


42

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE. D. — Ne doit-on pas s u p p o s e r q u e le m a î t r e t r o u v e r a

son profit dans u n e j u s t e et équitable r é p a r t i t i o n des h e u r e s de travail? n'est-il pas p r o b a b l e qu'un travail de q u a r a n t e cinq h e u r e s sera mieux, fait s'il est r é p a r t i dans u n e s e m a i n e , que s'il est exigé d e suite ? R. — Il n'y a pas d e d o u t e .

Témoignage de

M. Beaumont.

D . — U n e fraude d e q u a t r e h e u r e s de travail sur douze n'a-t-elle pas été p r a t i q u é e au d é t r i m e n t des n o i r s , sur l'habitation appelée

l'Espérance?

R. — J e n e puis préciser à ce p o i n t l ' é t e n d u e d e la f r a u d e , j e n e puis m ê m e citer l'Espérance

en particulier q u e

sur le r a p p o r t des noirs de cette h a b i t a t i o n ; mais j e crois q u ' u n e fraude d e ce g e n r e est p r a t i q u é e

très-communé-

ment. D. — Croyez-vous q u e le r a p p o r t des noirs d e

l'Espé-

rance était fondé ? R. — E n p r i n c i p e , o u i , sans d o u t e ; mais il est possible aussi q u e ce r a p p o r t ait été e m p r e i n t .d'exagération. J e n e d o u t e pas q u e s o u v e n t on n e l e u r e n l è v e , p a r f r a u d e , u n e partie d u t e m p s a u q u e l ils o n t droit. Avec le système a c t u e l , il est impossible de tirer profit d'une plantation q u e l c o n q u e sans exiger des n o i r s , d e t e m p s à a u t r e , u n travail c o n t i n u de trente-six h e u r e s . A m o i n s q u ' u n e habitation n e c o m p t e u n grand n o m b r e de b r a s , et q u e les noirs n e soient divisés en deux ateliers qui se relèvent a l t e r n a t i v e m e n t , les a p prentis sont forcément e m p l o y é s , sans r e l â c h e , d u r a n t le t e m p s d e la récolte et de la fabrication d u sucre. S u r les habitations où l'on p e u t former deux ateliers, le travail est


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

43

b e a u c o u p m o i n s p é n i b l e , parce que c h a c u n des ateliers se repose à son t o u r . Mais s i , p a r q u e l q u e circonstance fort u i t e , l'habitation vient à m a n q u e r de b r a s ; p a r e x e m p l e , si la maladie a éclairci les rangs des a p p r e n t i s , ceux q u i r e s t e n t sont réduits à travailler n u i t et j o u r p e n d a n t u n intervalle de trente-six h e u r e s . O r j e connais assez le caractère des noirs p o u r savoir qu'ils n e consentiraient jamais à l o u e r leur travail p o u r u n si long espace d e temps sans avoir la perspective d'un salaire très-élevé. Au t e m p s de l'esclavage, on a payé j u s q u ' à u n dollar, à u n noir, p o u r le d é t e r m i n e r à faire la tâche d'un

a u t r e . Ainsi, l o r s q u ' u n

planteur,

c é d a n t aux h a b i t u d e s générales de c o n c u b i n a g e , voulait garder u n e j e u n e négresse, il n e fallait pas m o i n s d'un demidollar ou m ê m e d'un dollar p o u r décider u n n o i r à la r e m placer au travail p e n d a n t la moitié de la nuit. Aussi lorsq u e j e vois u n c o n t r a t par lequel les noirs gagnent u n d e n i e r ou u n denier et d e m i p a r h e u r e , j ' a i la conviction que la loi est é l u d é e , et q u e , par q u e l q u e m a n œ u v r e , les noirs sont e n c o r e obligés, dans plus d'une occasion, de travailler p e n d a n t trente-six h e u r e s . Nota.

M. Beaumont a complété ce témoignage par un tableau de

chiffres fort étendu, dont le but est de prouver qu'un travail de trente- six ou de trente-huit heures consécutives est indispensable, dans les sucreries, à certaines époques de l'année. Ce tableau, qu'attendu sa longueur on n'a pas cru devoir reproduire ici, se trouve dans le document anglais, à la page 3 8 0 , sous le n° 435.


44

A B O L I T I O N DE

L'ESCLAVAGE.

SECTION ARRANGEMENTS SUR

AVEC

LES

NOIRS - APPRENTIS,

CERTAINES HABITATIONS, POUR RÉGLER

TRIBUTION Témoignage de M. Shirley.

FAITS

III.

DES

HEURES

DE

LA

DIS

TRAVAIL.

D. — Quels a r r a n g e m e n t s avez-vous pris avec les apprentis, sur les habitations q u e vous dirigez, p o u r régler la dist r i b u t i o n des h e u r e s d e travail ? R . — L o r s q u e j e sus que la loi réglait le n o m b r e des h e u r e s d e travail à raison de quarante-cinq p a r s e m a i n e , et q u e q u a t r e h e u r e s et d e m i e , sur ces q u a r a n t e - c i n q , d e vraient être r e n d u e s aux a p p r e n t i s , la semaine suivante, au cas où j ' a u r a i s été dans la nécessité de les exiger d'eux dans le cours d'une s e m a i n e , j e compris q u ' u n tel c o m p t e d u t e m p s p a r doit et avoir serait sujet à toutes sortes d e difficultés. J e pensai q u e les apprentis auraient

difficilement

l'intelligence de cet é c h a n g e , qu'ils n e sauraient pas si l'intervalle d e t e m p s q u ' o n exigerait d'eux à u n e certaine p é riode,

serait balancé p a r les h e u r e s qu'on l e u r restituerait

dans u n e a u t r e . J e ne m ' a r r ê t a i d o n c pas à c h e r c h e r la meilleure distribution des q u a r a n t e h e u r e s et d e m i e de travail qui m ' a p p a r t e n a i e n t , ni des q u a t r e h e u r e s et d e m i e dues à m e s apprentis ; j e l e u r proposai t o u t s i m p l e m e n t de travailler r é g u l i è r e m e n t p o u r m o i quatre j o u r s pleins par sem a i n e , et d e leur a b a n d o n n e r t o t a l e m e n t le reste d u t e m p s . C e t a r r a n g e m e n t laissait à l e u r disposition la j o u r n é e entière d u v e n d r e d i , qu'ils pouvaient ainsi employer, soit à travailler à leurs j a r d i n s (work in their own grounds), soit à travailler


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

45

p o u r m o i , m o y e n n a n t salaire. Ils furent très-satisfaits d e cette p r o p o s i t i o n , et ils l'acceptèrent avec e m p r e s s e m e n t . D . — P e n d a n t le t e m p s d e la r é c o l t e , c o m b i e n d'heures faut-il q u e les a p p r e n t i s consacrent c h a q u e j o u r a u travail p o u r q u e cette récolte soit c o n v e n a b l e m e n t faite? R. — Mes noirs font m a i n t e n a n t e n seize h e u r e s le travail q u i l e u r p r e n a i t autrefois vingt-quatre h e u r e s . D. — Voulez-vous dire p a r là q u e les m ê m e s individus travaillaient p e n d a n t vingt-quatre h e u r e s consécutives à cette époque ? R. — S u r les habitations les plus considérables d e la paroisse d e T r e l a w n e y , les n o i r s , divisés e n trois b a n d e s , travaillaient p e n d a n t vingt-quatre h e u r e s . C h a q u e b a n d e revenait d e u x fois e n six j o u r s , ce q u i faisait

quarante-huit

h e u r e s d e travail. D . — E t d u r a n t les q u a t r e autres j o u r s , p e n d a n t c o m b i e n d'heures étaient-ils e m p l o y é s ? R. — P e n d a n t onze h e u r e s . D . — Pensez-vous q u e ces n o i r s , q u i n e recevaient auc u n salaire, aient p u consentir à travailler p e n d a n t quatrevingt-huit h e u r e s sans q u ' o n ait e u recours à q u e l q u e m o y e n de sévérité p o u r les y c o n t r a i n d r e ? R . — Il est évident q u ' u n travail aussi excessif n e p o u vait ê t r e o b t e n u d'eux q u e p a r l'emploi d e m o y e n s violents, o u a u m o i n s p a r la c e r t i t u d e q u e ces m o y e n s seraient e m ployés a u b e s o i n . D . — Pouvez-vous dire à la commission q u e l est le

Témoignage

n o m b r e d'heures p e n d a n t lequel les apprentis étaient e m -

M. Melmoth Hall.

de

ployés s u r les habitations q u e vous avez visitées?


46

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE. R. — D e p u i s six h e u r e s d u m a t i n j u s q u ' à six h e u r e s du

soir. D.

- Ils travaillaient d o n c douze h e u r e s p a r j o u r ? R. — O u i . J ' e n exprimai m o n é t o n n e m e n t , et l e u r m a î t r e

m e r é p o n d i t qu'il l e u r c o m p t a i t , e n raison d e ce travail, u n schelling six deniers p a r s e m a i n e . E n effet, ils recevaient cette s o m m e le l u n d i m a t i n . D . — E t ils travaillaient p o u r ce salaire le l u n d i , le m a r d i , le m e r c r e d i et le j e u d i ? R. — O u i . D . — L e m ê m e système continuait-il le v e n d r e d i ? R. — O u i , j u s q u ' a u samedi soir. D . — C'étaient d o n c douze h e u r e s p a r j o u r p e n d a n t t o u t e la s e m a i n e ? R. — O u i . D . —- E t quelle s o m m e recevaient-ils p o u r ce travail? R. —- 1 schelling 6 deniers sterling, o u 2 schellings 6 d e niers e n m o n n a i e coloniale. D . — Avaient-ils la liberté d'accepter o u d e refuser ce salaire, et d e réserver p o u r l e u r p r o p r e usage les h e u r e s extra-réglementaires ? R.— C e r t a i n e m e n t , puisque la loi l e u r en laisse la faculté.

Témoignage de

M. Miller.

D. — P e n d a n t c o m b i e n d'heures consécutives le travail d u m o u l i n dure-t-il g é n é r a l e m e n t ? R. — P e n d a n t seize o u dix-huit h e u r e s . D . — Ce t e r m e est-il dépassé quelquefois? Ce travail n'estil pas, dans certaines c i r c o n s t a n c e s , c o n t i n u é p e n d a n t vingtquatre heures?


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

47

R. — N o n , pas à m a connaissance. D . — Q u e l est le m a x i m u m d u t e m p s p e n d a n t lequel u n a p p r e n t i a eu occasion d e se livrer à u n travail c o n t i n u , sur les h a b i t a t i o n s q u e vous dirigez, soit p o u r u n salaire, soit p a r suite de c o n d a m n a t i o n ? R. — A u t a n t q u e j e puis m e le rappeler, le travail d'un apprenti n'a j a m a i s dépassé dix-huit h e u r e s .

D . — Q u e l est le système de répartition du t e m p s d'après lequel est réglé le travail des a p p r e n t i s , sur les habitations q u e v o u s dirigez? R.—

Ils travaillent cinq j o u r s par s e m a i n e , le l u n d i , le

m a r d i , le m e r c r e d i , le j e u d i et le v e n d r e d i ; le samedi est laissé à l e u r disposition. S u r deux s a m e d i s , les noirs en c o n s a c r e n t u n h a b i t u e l l e m e n t à se l o u e r p o u r Je travail à la h o u e , soit sur m o n h a b i t a t i o n , soit s u r les propriétés voisines. D. — P r e n e z - v o u s h u i t h e u r e s et d e m i e c o m m e le t e m p s légal q u e les n è g r e s d o i v e n t consacrer c h a q u e j o u r a u t r a vail ? R. — Ils travaillent q u a r a n t e h e u r e s et d e m i e p a r sem a i n e . Ils v i e n n e n t à six h e u r e s d u m a t i n , ont u n e d e m i h e u r e p o u r d é j e u n e r , trois h e u r e s p o u r d î n e r , plus u n e demi-heure

qui c o m p l è t e les q u a t r e h e u r e s ; il en reste

h u i t p o u r le travail de c h a q u e j o u r . D. — Ils travaillent d o n c p e n d a n t cinq j o u r s entiers? R.—

P e n d a n t cinq j o u r s , à raison d e h u i t h e u r e s par

jour. D . — C o m m e n t emploient-ils les trois h e u r e s d u dîner?

Témoignage de M. Jones.


48

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE. fi. — Leurs j a r d i n s sont si près qu'ils s'y r e n d e n t ordi-

n a i r e m e n t . Au reste ils e m p l o i e n t ce t e m p s c o m m e il l e u r plaît.

Témoignage de M. Oldham.

D . — C o m b i e n d'heures p a r j o u r les a p p r e n t i s d o n n e n t ils au travail p e n d a n t la r é c o l t e ?

fi.

H u i t h e u r e s s e u l e m e n t , d'après le v œ u d e la loi.

T o u t e s les h e u r e s en sus sont payées au prix de 2 deniers par. h e u r e . Les a p p r e n t i s sont r a r e m e n t e m p l o y é s p l u s d e douze ou quatorze h e u r e s . Il est de n o t r e i n t é r ê t de n e pas p r o l o n g e r l e u r travail davantage.

SECTION REPARTITION NAIRE

DES

IMPOSÉES

HEURES AUX

IV.

DE

TRAVAIL

NOIRS-APPRENTIS

EXTRAORDIA TITRE

DE

PUNITION.

Témoignage M. Jérémie.

D. — S u r quoi

fondez-vous

l'opinion q u e les quinze

h e u r e s de travail extraordinaire p a r semaine auxquelles u n a p p r e n t i p e u t être c o n d a m n é p a r s e n t e n c e d u j u g e spécial sont laissées à la discrétion d u m a î t r e , et que la r é p a r t i tion doit lui en être a b a n d o n n é e p l u t ô t qu'à ce magistrat ? fi. — J e n e dis pas que cet a b a n d o n doive être fait, j e dis qu'il résulte n é c e s s a i r e m e n t de ce qu'il n'existe a u c u n e clause p o u r le p r é v e n i r . Il eût été facile de r é p a r e r cette o m i s s i o n , et de p r é v e n i r les abus qui p e u v e n t en être la c o n s é q u e n c e , en établissant, au profit des a p p r e n t i s , la jouissance d'un certain n o m b r e d'heures d e r e p o s consécutif. D. — Supposons q u ' u n a p p r e n t i , coupable de q u e l q u e


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

49

délit, ait été c o n d a m n é p a r le j u g e spécial à u n travail extraordinaire de quinze h e u r e s dans la semaine ; a d m e t t o n s q u e le magistrat n'ait p a s d é t e r m i n é la r é p a r t i t i o n d e ces quinze h e u r e s e n t r e les différents j o u r s d e la s e m a i n e ; si l'apprenti déclare à son m a î t r e qu'il n e r e m p l i r a pas e n u n seul j o u r cette t â c h e extraordinaire, mais qu'il s'en acquittera en travaillant deux h e u r e s et d e m i e p a r j o u r e n sus de s o n travail ordinaire, p e n d a n t les six j o u r s d e la s e m a i n e , cet a p p r e n t i n'aura-t-il pas satisfait à la s e n t e n c e ; pourra-t-il ê t r e passible d e q u e l q u e nouvelle peine p o u r avoir ainsi d é t e r m i n é le m o d e suivant l e q u e l il v e u t r e m p l i r sa p e i n e ? R. — Un a p p r e n t i q u i p r é t e n d r a i t distribuer ainsi selon sa volonté les h e u r e s d e travail extraordinaire auxquelles il aurait été c o n d a m n é s'exposerait à être

immédiatement

p u n i c o m m e c o u p a b l e d e désobéissance.

D.

L o r s q u e les apprentis sont employés à u n travail ex-

t r a o r d i n a i r e , soit p o u r u n salaire, soit à titre d e p u n i t i o n , quels sont les moyens adoptés p o u r r é p a r t i r les h e u r e s d e ce travail ? R. — L a distribution des h e u r e s d e travail imposées e n c h â t i m e n t est laissée à la discrétion d u m a î t r e . D. — Ainsi en supposant q u e l e m a î t r e fût disposé à vexer ses a p p r e n t i s , il aurait le droit d e distribuer p a r p e - . tites fractions les h e u r e s de travail extraordinaire et d'agg r a v e r ainsi la peine e n p r o l o n g e a n t sa d u r é e ? R. — Il a le d r o i t d e distribuer, c o m m e il le j u g e c o n v e n a b l e , les h e u r e s d e travail extraordinaire. D. — A d m e t t o n s qu'il préfère partager en petites fracIIIe P U B L I C A T I O N .

4

Témoignage de M. Madden.


50

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

tions le t e m p s fixé p o u r le c h â t i m e n t ; s u p p o s o n s ,

par

e x e m p l e , qu'il le divise en d e m i - h e u r e s , c o m m e n t c h a q u e d e m i - h e u r e peut-elle être calculée, quelle est la m e s u r e du t e m p s employé au travail ? R. — Elle est t o u t à fait arbitraire et d é p e n d d e la c o n s cience du p l a n t e u r . D. — Y a-t-il q u e l q u e travail extraordinaire exigé sous q u e l q u e forme q u e ce soit après le travail des c h a m p s ? R. — O u i , j ' a i vu des propriétaires charger les a p p r e n t i s de c o u p e r d u foin et de le trier après la fin d e la j o u r n é e d e travail. J'ai pris soin d'avertir ces apprentis qu'ils n ' é taient pas obligés de faire ce service. D

E t avez-vous appris que des noirs aient refusé

de

le r e m p l i r ? R. — O u i .

Témoignage de air G. Grey.

D. — Y a-t-il des exemples que les juges spéciaux aient c o n d a m n é des apprentis à plus de quinze h e u r e s d e travail extraordinaire dans u n e semaine ? R. — L e u r s sentences o n t souvent c o m p o r t é plus d e quinze h e u r e s de travail; m a i s , dans la répartition de ces p u n i t i o n s , il n e m e paraît pas possible q u ' u n j u g e spécial ait i m p o s é aux noirs plus de quinze h e u r e s dans u n e s e m a i n e . E n agissant ainsi ils auraient c o n t r e v e n u aux dispositions de l'acte d ' é m a n c i p a t i o n ; j e n'ai pas e n t e n d u dire qu'ils se soient r e n d u s coupables d'un pareil a b u s .


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

51

CHAPITRE IL TRAVAIL V O L O N T A I R E E T DES

NOIRS-APPRENTIS.

SECTION DISPOSITIONS

DES

SALARIÉ

PREMIÈRE.

NOIRS - APPRENTIS

A

L'ÉGARD

TRAVAIL SALARIÉ P E N D A N T LES P R E M I E R S T E M P S

DU DE

L'APPRENTISSAGE.

D . — Est-il à v o t r e connaissance q u ' u n noir ait refusé d e travailler m o y e n n a n t salaire ? R.—

Témoignage do M. Miller.

O u i , j ' a i c o n n u sur b e a u c o u p d'habitations des ate-

liers q u i o n t refusé d e se charger d'aucun travail salarié au c o m m e n c e m e n t de l'apprentissage. D . — Avez-vous é p r o u v é d e g r a n d e s difficultés à persuader aux apprentis d'accepter un travail salarié, ou à obt e n i r l'exécution d'un e n g a g e m e n t d e cette n a t u r e ? R. — Au c o m m e n c e m e n t de l'apprentissage, les noirs refusaient d'entrer en a r r a n g e m e n t avec m o i , et j e ne p o u vais les y décider par a u c u n m o y e n . D . — La chose était-elle nouvelle p o u r eux ? R. — O u i ; ils disaient qu'ils n e c o m p r e n a i e n t pas m a proposition. D. — Pensez-vous q u e , d u r a n t la p r e m i è r e p é r i o d e de l'apprentissage, les noirs connussent les droits q u e la loi l e u r avait concédés ? 4.

Témoignage do M. Beaumont.


52

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

R. — Ils les connaissaient m a l , ils étaient alors persuadés er

que la liberté leur serait d o n n é e au 1 a o û t 1 8 3 4 . Lorsqu'ils s'aperçurent de l e u r illusion, ils p r i r e n t à l'instant le plus vif dégoût p o u r l'apprentissage. Ils pensaient q u e la liberté l e u r avait été accordée p a r le p e u p l e anglais, par le roi d'Angleterre, et qu'elle l e u r avait été enlevée p a r les colons. L e résultat de cette opinion fut qu'ils refusèrent d ' e n t r e r en a r r a n g e m e n t p o u r travailler m o y e n n a n t salaire. D. — Pensez-vous q u e les noirs m o n t r e r o n t de la b o n n e v o l o n t é à faire le travail salarié à l'expiration de la p é r i o d e d'apprentissage ? leurs dispositions à cet égard seront-elles meilleures qu'à l'époque où l'acte d'émancipation a été passé? R.—

J e crois, au c o n t r a i r e , qu'elles seront pires ; il y a

m a i n t e n a n t p a r m i les noirs u n s e n t i m e n t de défiance q u i n'existait pas avant le m o i s d'août 1 8 3 4 , alors q u ' o n l e u r avait dit qu'ils seraient libres à cette é p o q u e . D. — Q u i l e u r avait dit cela ? R. — T o u t e s les p r o c l a m a t i o n s . Ainsi q u e j e viens d e le d i r e , les noirs s'imaginent que les colons l e u r o n t ravi la liberté qui leur avait été d o n n é e , et ils agissent dans cette pensée; ils n ' o n t nulle confiance dans l'assemblée coloniale, et lorsqu'ils a u r o n t o b t e n u l e u r entière é m a n c i p a t i o n , ils a b a n d o n n e r o n t les propriétés et se r e t i r e r o n t dans l'intérieur des t e r r e s , en b i e n plus g r a n d n o m b r e q u e si le syst è m e d'apprentissage n'avait j a m a i s existé. Il faut espérer p o u r t a n t q u e les noirs n e s'éloigneront pas en m a s s e , car ils ont u n a t t a c h e m e n t n a t u r e l p o u r l'habitation sur laquelle ils ont été élevés, p o u r la t e r r e q u i r e n f e r m e les os d e l e u r père.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

53

D. —- Les noirs ont-ils j a m a i s refusé d e travailler p o u r de l'argent ?

Témoignage de M , Jones.

R. — O u i , ils o n t d'abord refusé d e le faire. D. — L e principal motif d e ce refus n'était-il pas dans la valeur des m o n n a i e s e n usage ? R. — O u i . D. — Avez-vous u n e petite m o n n a i e d'argent ? R. — Nous n'en avons pas d'une v a l e u r m o i n d r e d e cinq deniers. D . — Ne craignez-vous pas q u e les noirs refusent le travail salarié lorsqu'ils j o u i r o n t d e l e u r pleine liberté ? R. — Mes craintes s o n t grandes à c e t égard. U n c i n q u i è m e d e la génération q u i s'élève vit dans la paresse. Les enfants q u e la loi a r e n d u s libres e n 1 8 3 4 a u r o n t douze ans e n 1840 ; si q u e l q u e r è g l e m e n t salutaire n e les force pas à travailler p o u r v i v r e , ils a u r o n t passé ces six années dans l'oisiveté. er

Au 1 août 1 8 3 4 il y avait u n dixième d e la p o p u l a t i o n er

noire qui était déjà accablée p a r l'âge ; a u 1 août 1 8 4 0 , ces gens-là s e r o n t tout à fait invalides. Si les j e u n e s noirs n e sont pas élevés à l'école d u travail p o u r r e m p l a c e r les vieillards; si la loi n e p o u r v o i t pas à l e u r éducation m o r a l e , j e r e d o u t e p o u r 1840 les conséquences les plus désastreuses. D. — Voulez-vous dire p a r là q u ' a u c u n des enfants q u e la loi a r e n d u s libres en août 1 8 3 4 n'est a c t u e l l e m e n t e m ployé s u r les habitations ? R. — J e n ' e n connais a u c u n . D. — P e n d a n t la durée d e v o t r e m a g i s t r a t u r e , avez-vous r e m a r q u é chez les noirs des dispositions à travailler m o y e n n a n t salaire?

Témoignage de M. Brown.


54

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE. R. — Les noirs refusèrent ce travail s u r u n e h a b i t a t i o n ,

en m a p r é s e n c e , mais ce refus s'explique: c'était la saison où l'on m e t e n t e r r e les semences et les b o u t u r e s , et ce t e m p s l e u r était précieux p o u r la plantation d e leurs j a r d i n s . P l u s t a r d j ' a i appris q u e ces m ê m e s noirs avaient accepté le travail salarié.

Témoignage de M. Madden.

D . — Avez-vous t r o u v é les noirs disposés à e n t r e p r e n d r e le travail salarié? R. — J e n'ai pas v u d'exemples d e refus d e travail salarié là o ù les noirs n'avaient a u c u n grief contre leurs m a î t r e s . J'ai appris d'un m e m b r e d e la c h a m b r e d'assemblée, actuellem e n t e n A n g l e t e r r e , qu'il vit travailler u n atelier d e noirs s u r u n e habitation p e n d a n t les h e u r e s laissées à l e u r libre disposition. Il s'informa d u motif de cette a r d e u r au travail, et les noirs r é p o n d i r e n t qu'ils travaillaient ainsi p o u r l e u r m a î t r e , parce qu'il se m o n t r a i t b o n p o u r e u x , et leur payait d e b o n s salaires.

Témoignage de M. Oldham.

D . — L o r s q u e la défiance q u i s'éleva dans l'esprit d e s noirs r e l a t i v e m e n t à la position o ù les avait mis l'acte d ' é m a n cipation se fut dissipée, les q u a t r e mille apprentis placés sous votre direction ont-ils manifesté d e la b o n n e volonté à travailler m o y e n n a n t salaire, p e n d a n t le temps à eux appartenant, R. — Oui. D. — Connaissez-vous q u e l q u e habitation o ù ils aient refusé le travail salarié? R. — J e n ' e n connais a u c u n e o ù cela ait eu lieu depuis le 1

E R

janvier 1 8 3 5 .


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

55

D . — Parlez-vous des noirs qui sont sous v o t r e d i r e c t i o n , o u de ceux des autres ateliers d o n t vous avez p u connaître les dispositions? R. — J e parle des u n s et des a u t r e s . D . — Les noirs placés sous votre surveillance

ont-ils

m o n t r é p o u r le travail salarié u n e b o n n e v o l o n t é croissante? R. — O u i . D. — Q u e l est, à v o t r e connaissance, le t e m p s le plus long q u e les noirs aient consacré sans i n t e r r u p t i o n au t r a vail obligatoire et à u n travail salarié? R. — J'ai v u des noirs rester dans l'intérieur de la sucrerie depuis six h e u r e s d u matin j u s q u ' à m i n u i t e n v i r o n , ce qui fait dix-huit h e u r e s de travail. J e n e d o u t e pas qu'ils n e fussent disposés à travailler plus l o n g t e m p s e n c o r e p a r l'appât du gain, mais le régisseur n'y consentirait p a s , car l'atelier serait incapable de faire u n b o n travail le j o u r suivant.

D. — N'avez-vous pas dit q u e les noirs avaient souve nt refusé le travail salarié au c o m m e n c e m e n t de l'apprentissage ? R. — O u i ; m a i s , selon m o i , c'est p a r c e q u e le système d e travail salarié n'a été g é n é r a l e m e n t compris ni p a r eux, n i p a r ceux qui les employaient. Il n'a pas été c o m p r i s p a r les g é r e u r s , ainsi que cela est p r o u v é par plus d'un exemple. Il est évident p o u r m o i q u e si l'on avait mieux expliqué aux noirs les termes de la proposition qui leur était faite de louer leur travail, on aurait o b t e n u bien plus q u ' o n n'a o b t e n u dans la p r e m i è r e période de l'apprentissage. L a p l u p a r t des géreurs désespéraient du succès de ce s y s t è m e , ils croyaient inutile de faire des efforts semblables à ceux qu'ont fait

Témoignage de sir George Grey.


56

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

M . Shirley et quelques autres p r o p r i é t a i r e s . J e n e d o u t e pas q u e p a r t o u t où l'on aura pris de meilleurs m o y e n s ,

on

n ' o b t i e n n e m a i n t e n a n t , p o u r u n salaire c o n v e n a b l e , le travail des noirs d u r a n t le t e m p s qui l e u r a p p a r t i e n t . D. — Dans le cas de refus de travail salarié, lord Sligo n'a-t-il pas r e m a r q u é q u e la cause de ce refus était p l u t ô t dans la c o n d u i t e des m a î t r e s q u e dans la mauvaise v o l o n t é des apprentis? R. — Suivant l'opinion de l o r d Sligo, ce refus p r o v e n a i t , soit de là modicité des salaires qui avaient été offerts, soit de la d u r e t é des régisseurs. La c o n d u i t e des noirs en cela a imposé d'une m a n i è r e indirecte aux surveillants et aux gér e u r s la nécessité de les mieux traiter, car il est de l'intérêt de ceux-ci d'amener les noirs à travailler d u r a n t le t e m p s qui l e u r a p p a r t i e n t ; les a p p r e n t i s , de l e u r c ô t é , ont le droit d e refuser ce travail à leurs m a î t r e s , lorsque ces d e r n i e r s n e les t r a i t e n t pas d'ailleurs avec bienveillance, et ce droit ils l'ont exercé. D. — Les différents g o u v e r n e u r s des colonies des Indes occidentales vous ont-ils informé que les noirs m o n t r a s s e n t de la b o n n e v o l o n t é à e n t r e p r e n d r e des travaux salariés? R. — Les r a p p o r t s de ces g o u v e r n e u r s constatent qu'il en est g é n é r a l e m e n t ainsi dans les Indes occidentales. A la J a m a ï q u e on n e p e u t plus aujourd'hui m e t t r e en d o u t e cette b o n n e v o l o n t é , et il résulte d'un r a p p o r t d'un

des

juges spéciaux que les noirs n e se refusent à a u c u n e esp è c e de. travail, mais s e u l e m e n t qu'ils préfèrent celui qui se paye au taux le plus élevé.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

SECTION TAUX

DES SALAIRES

ALLOUÉS

57

II. AUX NOIRS-APPRENTIS.

D. — L e prix des salaires a-t-il été uniforme s u r t o u t e s les habitations q u e vous dirigez ? R. — C'est à p e i n e si j e puis en c o m p t e r deux o ù cette uniformité ait existé. D . — Q u e l l e a été la p r o p o r t i o n m o y e n n e e n t r e les différents prix? R. — S u r quelques h a b i t a t i o n s n o u s avons fait d u s u c r e au prix d e 1 5 schellings d e salaire p a r b o u c a u t ; s u r d'autres, à raison d e 1 8 schellings ; enfin n o u s avons payé quelquefois j u s q u ' à 20 e t m ê m e 3 o schellings. J e n e p e n s e pas q u e le prix d u travail volontaire ait j a m a i s dépassé 3 4 schellings 6 deniers p a r b o u c a u t . D . — A quelle cause attribuez-vous la difference é n o r m e des prix d e 15 schellings à 34 schellings 6 deniers ? R. — A la difficulté des transactions avec les noirs. L e p l a n t e u r n e p e u . rien faire sans l e u r travail. D. — S u r quelles bases avez-vous calculé le prix des salaires q u e v o t r e r e v e n u v o u s p e r m e t t a i t de p a y e r aux a p prentis. R. — Si j e m'étais basé sur les r e v e n u s des habitations , le prix des salaires e û t été b i e n faible, a u c u n noir n ' e û t consenti à travailler à de pareilles conditions. J'ai d u les p a y e r sur le m ê m e pied q u e les travailleurs à la tâche. D. — Vous pensez d o n c q u e le prix offert a été b e a u -

Témoignage

de M. Miller.


58

A B O L I T I O N DE

L'ESCLAVAGE

coup plus élevé q u e n e le c o m p o r t a i e n t les r e v e n u s ordinaires d e l'habitation ? R. — J e le p e n s e . D. — Des salaires ont-ils été payés sur toutes les habitations q u e vous dirigez, p o u r travail accompli p e n d a n t le t e m p s a p p a r t e n a n t aux noirs? R. — O u i . D. — N'y avait-il pas q u e l q u e circonstance particulière à ces habitations ? R . — J e dois dire q u e les allocations facultatives, c'està-dire celles auxquelles le p r o p r i é t a i r e n'est p o i n t astreint p a r la loi (les distributions d e farine de riz, de p o i s s o n , de r h u m et de s u c r e ) , avaient été suspendues. M. Shirley suspendit toutes les allocations facultatives et d o n n a aux n o i r s , autant que j e puis m ' e n souvenir, 2 schellings 6 deniers p o u r la j o u r n é e d u v e n d r e d i . D . — Les noirs pouvaient-ils refuser d'acquiescer à cet a r r a n g e m e n t s'ils l'avaient v o u l u ? R. — Sans aucun d o u t e . D. — Ainsi ils o n t préféré d o n n e r à l e u r m a î t r e u n p l u s grand n o m b r e d'heures p e n d a n t q u a t r e j o u r s et se réserver la j o u r n é e entière d u v e n d r e d i p o u r le travail salarié; ce sont bien les noirs qui o n t fait ce choix? R. — C'est u n a r r a n g e n t auquel ils o n t consenti.

Témoignage de M. Madden.

D . — La nécessité d e salarier le travail volontaire n'at-elle pas été u n e des difficultés de l'apprentissage ? R. — L'impossibilité où s'est t r o u v é e la majorité

des

planteurs de p a y e r aux noirs le t e m p s q u i leur appartient,


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

59

a é t é , en effet u n e d e s difficultés d u système d'apprentissage. D. — Les contrats relatifs a u travail volontaire et salarié des noirs-apprentis sont-ils réglés p a r les juges spéciaux o u p a r a r r a n g e m e n t amiable e n t r e les parties ? R. — Ces contrats n e p e u v e n t lier le noir q u ' a u t a n t qu'ils sont revêtus de la sanction d u juge spécial. S o u v e n t ils sont faits à l'amiable e n t r e les parties elles-mêmes; mais dans ce cas les noirs p e u v e n t r o m p r e l e u r e n g a g e m e n t . D . — Dans v o t r e o p i n i o n , la v a l e u r des allocations facultatives n'est-elle pas exagérée? Ne pensez-vous pas q u e , sans s'arrêter à l'injustice qu'il p e u t y avoir à d e m a n d e r a u noir u n e p o r t i o n d u t e m p s d o n t il p e u t disposer, en r e t o u r de ces allocations, il arrive q u e le m a î t r e exige d e l'app r e n t i u n travail d e t r o p longue d u r é e , en c o m p e n s a t i o n des allocations facultatives qu'il accorde ? R. — J e pense q u e le t e m p s d u noir a plus d e prix q u e la valeur des allocations en n a t u r e qu'il reçoit.

D. — E n vingt-deux mois v o u s avez payé u n e s o m m e de deux mille livres à quatre mille n o i r s , ce q u i fait à chac u n 10 schellings d e m o n n a i e coloniale, o u 6 schellings 8 deniers sterling, c'est-à-dire environ 4 schellings p a r a n . Ce c o m p t e est-il exact? R. — O u i ; mais il i m p o r t e d e considérer q u e s u r c h a q u e habitation on a dépensé des s o m m e s considérables p o u r le salaire des travailleurs à la tâche, Une habitation q u i payait à ces ouvriers trois cents livres est obligée d e faire aujourd'hui p o u r eux u n e dépense de cinq cents livres.

Témoignage de M. Oldham.


60

A B O L I T I O N DE

L'ESCLAVAGE.

D . — S u r ce n o m b r e de q u a t r e mille noirs-apprentis, c o m b i e n y en a-t-il qui aient r é e l l e m e n t r e ç u

de l'ar-

gent? R. — E n v i r o n mille ou quinze cents. D . — Les autres ont-ils refusé le travail salarié? R. — N o n , mais n o u s n'avons pas e m p l o y é nos a p p r e n tis le samedi. Ce j o u r - l à n o u s a v o n s appelé les travailleurs à la t â c h e . Les noirs n ' a i m e n t pas à travailler le samedi ; c'est le j o u r où ils o n t l ' h a b i t u d e d e cultiver leurs p r o p r e s terrains. D. — Avez-vous e m p l o y é s e u l e m e n t les travailleurs r o b u s t e s , ou avez-vous l o u é les apprentis à t o u r de rôle ? R. — Nous avons pris ce d e r n i e r p a r t i . D. — Ainsi les f e m m e s et les enfants o n t été admis au partage des salaires ? R. — O u i , lorsqu'ils le désiraient. D. — Pouvez-vous établir au juste le m o n t a n t des s o m m e s payées aux b a n d e s de travailleurs à la t â c h e sur les p r o priétés q u e v o u s dirigez, p e n d a n t les vingt-deux p r e m i e r s mois de l'apprentissage ? R. — Il est égal à l'intérêt de l ' i n d e m n i t é , en calculant cet i n t é r ê t à raison de trois et d e m i p o u r cent. D . — Êtes-vous b i e n certain de n e pas vous

tromper

l o r s q u e vous dites que v o u s avez payé la s o m m e considérable de 3 5 o livres par an sur c h a q u e h a b i t a t i o n , p o u r le travail à la t â c h e p e n d a n t l'apprentissage? D'après ce c o m p t e , les travailleurs à la tâche a u r a i e n t r e ç u environ

12,000

livres o u 1 3 , o o o l i v r e s , m o n n a i e coloniale. E n ajoutant à cette s o m m e 2 , 0 0 0 livres payées aux a p p r e n t i s , on arrive à un total de 14 à 1 5 , o o o l i v r e s , s o m m e qui excède de


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

61

b e a u c o u p les intérêts de l'indemnité q u e vous avez pris p o u r base de v o t r e calcul. R. — Il m'est impossible d'établir u n c o m p t e exact sans avoir m e s livres. J e sais q u e sur u n e h a b i t a t i o n où l'on d é pensait d'ordinaire 360 livres, la s o m m e a été p o r t é e à 7 0 0 livres. D . — Avez-vous r e c o n n u que l'intérêt de l'indemnité n e p û t pas couvrir ces dépenses ? R. — J e n e crois pas avoir eu lieu de le r e c o n n a î t r e ? D . — L e prix des salaires tend-il à s'accroître avec la d u r é e du système d'apprentissage ? R. — Non. D. — Les effets d e la c o n c u r r e n c e n e se font d o n c pas sentir d'une m a n i è r e sensible ? R.—

Non ; il est g é n é r a l e m e n t e n t e n d u q u ' u n noir d o n n e

u n e j o u r n é e de travail p o u r 1

l

macaroni .

D. — Ce prix tend-il à baisser ? R. — N o n ; si j e refusais aux nègres 1 schelling 8 d e n i e r s , ils iraient c h e r c h e r de l'emploi a u t r e p a r t . D.—

Pensez-vous q u ' u n m a î t r e m e t t r a i t q u e l q u e obstacle

à ce q u e ses noirs fussent employés p a r d'autres p r o p r i é taires ? R. — Non. P o u r m a p a r t , j e n e ferais a u c u n e objection à ce q u e m e s noirs travaillassent p o u r d ' a u t r e s , d u m o m e n t que j e ne les emploierais pas m o i - m ê m e ; j e serais satisfait, au c o n t r a i r e , qu'ils trouvassent occasion de gagner u n salaire. D. — Les noirs n e se sont-ils pas coalisés dans le b u t d'obtenir l'élévation du prix des salaires ? 1

Nom donné au schelling à la Jamaïque. Sa valeur est de 20 deniers.


62

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE. R. — Ils l'ont fait i m m é d i a t e m e n t après la mise à exé-

cution de l'acte d ' é m a n c i p a t i o n , mais cette tentative n'a pas été r e n o u v e l é e depuis. D. — A quelle cause attribuez-vous ce c h a n g e m e n t ? R. — A de meilleurs s e n t i m e n t s et à u n e plus g r a n d e expérience; ils ignoraient d ' a b o r d à quel prix il était conv e n a b l e de taxer l e u r travail. D. — Ainsi vous n'attribuez pas l e u r tranquillité à l'indifférence. Vous n e pensez pas q u e les noirs soient insensibles à u n e a u g m e n t a t i o n d e salaire lorsqu'ils sont suffis a m m e n t p o u r v u s des objets d e p r e m i è r e nécessité ? R. — N u l l e m e n t . D. — Dans le c o m p t e des salaires, faites-vous e n t r e r les allocations facultatives ? R. — Point du tout ; nous payons 1 schelling 8 deniers p o u r u n e j o u r n é e d e dix h e u r e s , c'est le prix q u e j e d o n n e au propriétaire d u n e b a n d e d e travailleurs à la t â c h e lorsqu'elle est envoyée chez m o i . D. — Payez-vous c h a q u e h e u r e dans la m ê m e p r o p o r tion ? R. — O u i , deux d e n i e r s p a r h e u r e . D.—

Alors vous payez toujours le travail des h e u r e s

extra-réglementaires ? R. — O u i . D . — Les travailleurs à la t â c h e q u i sont payés au prix d e 1 schelling 8 deniers reçoivent-ils à la fois les allocations obligées et les allocations facultatives ? R. — Ils r e ç o i v e n t les p r e m i è r e s ; q u a n t aux a u t r e s , j e n e saurais dire dans quelle m e s u r e elles l e u r sont accordées.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

63

D. — Ce prix q u e v o u s fixez est-il en m o n n a i e coloniale ou en m o n n a i e sterling ? R. — E n m o n n a i e coloniale.

D. — Au delà des quarante-cinq h e u r e s de travail obligatoire qui leur est imposé p a r s e m a i n e , sont-ce des m o y e n s coercitifs qui d é t e r m i n e n t les noirs à travailler, ou font-ils l i b r e m e n t m a r c h é avec l e u r m a î t r e p o u r la v a l e u r d u t e m p s qu'ils lui consacrent ? R.

— J e pense qu'en faisant a r r a n g e m e n t avec leurs

maîtres p o u r louer leur travail p e n d a n t les h e u r e s extraréglementaires , les noirs ont été poussés à aliéner l e u r t e m p s dans u n e m e s u r e b e a u c o u p t r o p grande p o u r l e u r b i e n - ê t r e ; ils o n t , en o u t r e , aliéné ce t e m p s p o u r u n salaire b i e n inférieur à celui q u e devait leur r a p p o r t e r l e u r travail. D u r e s t e , bien q u e l'un des p r e m i e r s devoirs des juges spéciaux fût d e veiller s t r i c t e m e n t à l'équité de ces a r r a n g e m e n t s , l'intégrité de ces magistrats est si contestable q u e rien n e p o u r r a i t m ' ô t e r la conviction q u e , dans plus d'une circonstance , de tels m a r c h é s o n t été frauduleux. D. — Plusieurs d e ces contrats n'ont-ils pas été passés p o u r u n long espace de t e m p s ? R. — Ils sont conclus g é n é r a l e m e n t p o u r douze m o i s ; la majorité des esclaves engage la m i n o r i t é . Le j u g e spécial p e u t ratifier u n a r r a n g e m e n t fait e n t r e le propriétaire ou le g é r e u r et la majorité des esclaves, et cet a r r a n g e m e n t , quel qu'il soit, lie les deux parties. D. — Q u o i q u e les

apprentis

aient

p u dans le principe

être t r o m p é s sur la valeur réelle de l e u r travail, n e

pensez-

Temoignage de M. Beaumont.


64

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

vous pas qu'aussitôt qu'ils a u r o n t o b t e n u des informations plus exactes, ils n e s'empressent d'insister p o u r o b t e n i r u n e augmentation ? R.—

Ils n ' o n t a u c u n m o y e n d ' o b t e n i r ces i n f o r m a t i o n s ;

les nègres qui v i v e n t a u t o u r des villes p o u r r a i e n t , j u s q u ' à u n certain p o i n t , se les p r o c u r e r ; mais ceux q u i vivent dans l'int é r i e u r des t e r r e s , là où les c o m m u n i c a t i o n s e n t r e les h a bitations sont difficiles, n e le p e u v e n t p a s . D. — Les noirs n e sont-ils pas très-fins et très-adroits en matière d'argent? R. — Ils o n t cette adresse et cette finesse à u n très-haut degré. D. — Ainsi d o n c vous pensez q u e , si les noirs l o u e n t l e u r travail à u n prix inférieur, c'est u n i q u e m e n t parce qu'ils n e connaissent pas la valeur réelle d e ce travail ? R. — J e le crois, et aussi p a r c e q u e le propriétaire a le m o n o p o l e d u travail des noirs q u i sont sur son habitation. D . — Vous dites q u e les noirs des habitations n ' o n t q u e d e rares m o y e n s de c o m m u n i c a t i o n ; mais n e sont-ils pas en contact avec l e s noirs d o n t se c o m p o s e n t les b a n d e s de travailleurs à la t â c h e ? Ne peuvent-ils s'enquérir d u prix q u e ceux-ci r e ç o i v e n t p o u r l e u r travail? N'ont-ils pas la const a n t e h a b i t u d e d'aller au m a r c h é de la ville, et dans ces circonstances n e sont-ils pas à m ê m e d ' a p p r e n d r e quelle est la valeur d u travail? R. — J e n e le crois pas ; le j u g e spécial a fait p o u r l e u r c o m p t e u n e c o n v e n t i o n avec le régisseur; cette c o n v e n t i o n fixe le m i n i m u m d u salaire; on a p e r s u a d é aux noirs des autres habitations de c o n c l u r e les m ê m e s a r r a n g e m e n t s . Quelle que soit la finesse qu'ils déploient d'ailleurs en fai-


PREMIERE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

65

sant u n m a r c h é sur les matières qu'ils connaissent, il n e m e semble

pas qu'ils aient des informations

suffisantes

p o u r faire u n m a r c h é d e deux ou trois h e u r e s de travail p a r jour. D. — Voulez-vous faire e n t e n d r e q u e vous n e croyez pas que la condition d u noir sous le régime d e l'apprentissage soit meilleure qu'elle n'était au t e m p s d e l'esclavage ? R. — S u r les habitations éloignées d u siége d u g o u v e r n e m e n t , et ce sont de b e a u c o u p les plus n o m b r e u s e s , j e crois q u e la .condition des esclaves n'est pas améliorée. Ainsi u n e clause de l'acte d'émancipation de la m é t r o p o l e , r e p r o 1

d u i t e dans l'acte de l'assemblée coloniale , p o r t e q u e certains a r r a n g e m e n t s p o u r r o n t être faits p a r les p r o p r i é t a i r e s ou leurs agents, p o u r louer aux n o i r s , avec l'assentiment d e la majorité de l'atelier, le t e m p s d o n t ils disposent. Dans cet a c t e , le j u g e spécial est supposé agir c o m m e p r o t e c t e u r des noirs. Mais l o r s q u e le j u g e spécial s'identifie

compléte-

m e n t , c o m m e cela s'est vu t a n t de fois, avec les intérêts d u p l a n t e u r , l'arrangement est t o u t à fait en faveur de ce dern i e r ; car, j e le r é p è t e , le n o i r est fort ignorant d e la n a t u r e et de l'étendue de ses droits. Ainsi lorsque j ' e n t e n d s dire qu'il reçoit 1 p e n n y p a r h e u r e , j e n e puis m ' e m p ê c h e r d e p e n s e r q u e c'est u n salaire t r è s - d i s p r o p o r t i o n n é à son t r a vail, p a r t i c u l i è r e m e n t à l'époque de la r é c o l t e , ce travail ayant alors u n e très-grande valeur. D. Ne p e n s e z - v o u s pas q u e les régisseurs aient pris avantage de l'ignorance des noirs p o u r les frustrer

d'une

portion d u t e m p s que la loi laisse à l e u r disposition ? R. — J e le p e n s e , et voici p o u r q u o i . Le travail d'un 1

Voir ci-après cet acte dans l'Appendice. 1 1 1 E PUBLICATION.

5


66 A B O L I T I O N D E L ' E S C L A V A G E , n o i r a p p a r t e n a n t à u n atelier de travailleurs à la t â c h e , d e ceux q u ' o n appelle jobbing gangs, est payé, au plus bas p r i x , à raison de i schillings 6 deniers p o u r u n e j o u r n é e de h u i t h e u r e s . Si on a p e r s u a d é aux noirs c o m p o s a n t l'atelier d ' u n e habitation de louer l e u r travail p o u r 1 denier ou 1 d e n i e r et d e m i p a r h e u r e , on a agi f r a u d u l e u s e m e n t à l e u r égard. C'est à p e i n e la moitié d e la valeur de l e u r t r a v a i l ; c'est la moitié d u prix qu'on d o n n e aux noirs qui font partie d'une b a n d e de travailleurs à la t â c h e . J e sais q u e , p e n d a n t la r é c o l t e , les propriétaires des b a n d e s d e travailleurs à la t â c h e o n t r e ç u en m o n n a i e coloniale de 6 schellings 8 deniers à 10 schellings p o u r le travail des esclaves qu'ils envoyaient s u r les plantations à s u c r e , s u r t o u t l o r s q u e ceux-ci étaient chargés du fouillage à la h o u e , travail p o u r lequel on a cout u m e d'appeler les travailleurs à la t â c h e . D. — Avez-vous e n t e n d u dire q u e les a p p r e n t i s aient, échangé le travail des h e u r e s extra-réglementaires

contre

les allocations en n a t u r e qu'ils recevaient au t e m p s d e l'esclavage ? R. — Cela est arrivé c e n t fois. D . — S u r quelle habitation en particulier ? R. — J e puis citer en particulier u n e h a b i t a t i o n d e la p r o v i n c e de H a n o v r e . L e p r o p r i é t a i r e , M. Y o u n g , m e dit q u e les p r o p r i é t a i r e s avaient c o u t u m e de r e t i r e r aux noirs les allocations en n a t u r e ; q u e cette m e s u r e lui paraissait très-mauvaise; qu'il avait interrogé les noirs à ce sujet, et qu'ils avaient p a r u désirer q u e tout m a r c h â t sur l'habitation c o m m e a u p a r a v a n t . Il ajouta que les a p p r e n t i s devaient recevoir les allocations auxquelles ils étaient a c c o u t u m é s ; que les enfants au-dessous de six ans n e devaient pas q u i t t e r


PREMIÈRE

PARTIE. — APPRENTISSAGE.

67

l'habitation; mais q u ' e n r e t o u r les noirs devaient c o n v e n i r de travailler cinq j o u r s dans la s e m a i n e , ayant la liberté de l e u r t e m p s le s a m e d i et le d i m a n c h e , ainsi q u e cela s'était p r a t i q u é de t o u t t e m p s . Cet a r r a n g e m e n t , suivant lui, était excellent; il n'avait suscité a u c u n e difficulté de la p a r t des noirs. Cette conversation m e fit c o m p r e n d r e q u e c'était un usage g é n é r a l e m e n t a d o p t é p a r m i les noirs d e faire le sacrifice d'une p o r t i o n considérable de leur t e m p s en r e t o u r des allocations habituelles. D. — Les noirs n e

se sont-ils pas m o n t r é s

satisfaits

d'un tel a r r a n g e m e n t sur les habitations o ù il avait été conclu ? R.—

Ils se sont m o n t r é s disposés à aliéner u n e p o r t i o n con-

sidérable de l e u r t e m p s p o u r garantir le m a i n t i e n des allocations en n a t u r e . Ainsi j ' a i déjà cité l'exemple d ' u n e h a b i t a tion où cent noirs ayant été déclares libres p o u r n'avoir pas été légalement enregistrés, c o n s e n t i r e n t à d o n n e r

quatre

j o u r s de travail en r e t o u r des allocations ordinaires. Mais il faut considérer q u e dans cette c o n v e n t i o n était c o m p r i s e la jouissance de leur case et de l e u r j a r d i n . Cet a r r a n g e m e n t fut avantageux p o u r le p r o p r i é t a i r e .

SECTION MODE

DE P A Y E M E N T DES

III. DES

SALAIRES

NOIRS-APPRENTIS.

D . — C o m m e n t les apprentis sont-ils payés de l e u r salaire ? R. — P a r semaine. C'est le m o d e qu'ils p r é f è r e n t ; b e a u c o u p ne c o m p t a n t plus sur le p a y e m e n t , passé cette é p o q u e . 5.

Témoignage de M. Oldrey.


68

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE. D . — L o r s q u e le p a y e m e n t n e se fait pas p a r s e m a i n e ,

c o m m e n t est-il. réglé ? R. — J e n e puis r é p o n d r e e x a c t e m e n t à cette question ; les apprentis o n t l'habitude d e recevoir à la fin d e la semaine le prix d e leur travail, et la p l u p a r t cesseraient d e travailler avec confiance après cette é p o q u e . Q u e l q u e s maîtres o n t m a n q u é aux engagements qu'ils avaient contractés

envers

leurs apprentis; l e u r mauvaise foi a été cause q u e ceux-ci o n t travaillé p o u r eux avec m o i n s d e b o n n e v o l o n t é q u e p o u r d ' a u t r e s ; il faut ajouter à ce motif les mauvais t r a i t e m e n t s q u e les apprentis p e u v e n t avoir eus à subir sur q u e l q u e s habitations. J ' e n puis désigner u n e o ù les apprentis o n t refusé de d o n n e r à leur m a î t r e une seule h e u r e d u t e m p s qu'ils o n t à l e u r disposition, tandis qu'ils s'empressaient d'aller louer leurs bras s u r l'habitation voisine.

Témoignage de

M . Burge.

D. — Q u e l est l'usage g é n é r a l e m e n t suivi à la J a m a ï q u e r e l a t i v e m e n t a u p a y e m e n t des apprentis ? R. — D'après t o u t ce q u e j ' a i e n t e n d u dire et d'après t o u t ce q u e j e sais p a r m a p r o p r e e x p é r i e n c e , j e crois q u e ces p a y e m e n t s se font p a r semaine. D. — D'après ce q u e vous connaissez d u caractère des a p p r e n t i s , croyez-vous qu'il soit nécessaire d e les p a y e r à d e courts intervalles p o u r l e u r faire p r e n d r e confiance dans le système d u travail salarié ? R. — C'est m o n avis. Ce serait u n e grande faute d e laisser l'apprenti concevoir quelque d o u t e sur la p r o m p t i t u d e et la certitude d u payement. D. — E t vous croyez q u e cette confiance d u n o i r d é p e n d


PREMIÈRE P A R T I E . — A P P R E N T I S S A G E .

69

nécessairement d u p a y e m e n t à des intervalles r a p p r o c h e s ? R. — O u i . D. — Arrive-t-il f r é q u e m m e n t q u ' u n régisseur laisse enarrière d e 5 livres coloniales le salaire d e ses a p p r e n t i s ? R. — J e n e le pense pas. Si les salaires arriérés dépassaient la s o m m e de 5 livres, l'apprenti aurait le droit de s'adresser au t r i b u n a l civil (court of common pleas), et si la m a g i s t r a t u r e locale excitait q u e l q u e défiance, le g o u v e r n e u r n'aurait rien de mieux à faire q u e de c o m m i s s i o n n e r les j u g e s spéciaux, q u i alors p o u r r a i e n t siéger au t r i b u n a l civil. D. — Y a-t-il q u e l q u e disposition, d a n s l'acte d'émancipation r e n d u à la J a m a ï q u e , qui d o n n e u n e j u r i d i c t i o n spéciale aux t r i b u n a u x ordinaires p o u r le cas où le salaire est d û aux a p p r e n t i s ? R. — J e n e connais a u c u n e disposition qui p o u r v o i e à ce q u e les apprentis puissent p o u r s u i v r e le p a y e m e n t d'une dette devant le t r i b u n a l , a u t r e m e n t que dans les t e r m e s de la loi c o m m u n e . D. — D'après la t e n e u r de l'une des clauses de l'acte, le j u g e spécial n'a-t-il pas droit de j u r i d i c t i o n dans les cas de dette p o u r salaire ou offenses ? R. — Cette clause d o n n e au j u g e spécial le d r o i t d'imposer

amende

au cas ou q u e l q u e d o m m a g e aurait été

causé par la r u p t u r e d'un contrat, D. — Au profit d e q u i cette a m e n d e est-elle i m p o s é e ? R. — T o u t e s les a m e n d e s sont applicables au profit de la colonie. D. — Ainsi il ne paraît pas q u e l'acte d ' é m a n c i p a t i o n ait d o n n é à l'apprenti a u c u n m o y e n s o m m a i r e de r e c o u v r e r


70

ABOLITION DE

L'ESGLAVAGE.

son salaire ou d'obtenir le p a y e m e n t de la d e t t e q u e le p r o priétaire ou le régisseur a c o n t r a c t é e envers l u i , lorsqu'il s'adresse s i m p l e m e n t aux t r i b u n a u x ordinaires de la colonie ? R. — J e n'aperçois, ni dans l'acte de la J a m a ï q u e , n i dans l'acte d'émancipation de la m é t r o p o l e , a u c u n e d i s p o sition qui d o n n e aux a p p r e n t i s , en cas d e poursuites p o u r salaire ou p o u r d o m m a g e s , q u e l q u e privilège d e v a n t les trib u n a u x o r d i n a i r e s , et q u i les place à cet égard d a n s u n e position différente d e celle qui est c o m m u n e à tous les suj e t s de sa majesté. D. — Pensez-vous q u e le j u g e spécial ait qualité p o u r faire droit aux réclamations relatives aux c o n t r a t s qui o n t été faits, sous sa garantie et avec sa sanction, suivant le m o d e d'après l e q u e l sont passés là p l u p a r t des contrats q u i ont p o u r objet le travail salarié ? R. — La dix-neuvième et la vingtième clause

1

accordent

au j u g e spécial l'autorité nécessaire p o u r d o n n e r force aux contrats de ce g e n r e . La vingtième clause p o r t e : « Les juges de paix ayant commission spéciale, ainsi qu'il est dit plus h a u t (et n o n d'autres magistrats ou j u g e s d e paix d e la col o n i e ) , p r e n d r o n t seuls connaissance de tous les délits qui a u r o n t été c o m m i s , o u q u ' o n p r é t e n d r a avoir été c o m m i s p a r l'apprenti travailleur ou p a r son m a î t r e (employer) , dans t o u t ce qui c o n c e r n e leurs relations m u t u e l l e s , c o m m e de t o u t e r u p t u r e , violation o u n o n - e x é c u t i o n d e leurs obliga1

La dix-neuvième clause établit que les juges spéciaux seront

chargés de la surveillance et de la direction des apprentis, et de l'exécution de l'acte. La teneur de la vingtième clause est expliquée par M. William Burge lui-même.


PREMIERE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

71

tions r é c i p r o q u e s , etc.» Or, le salaire d û p a r contrat à l'app r e n t i constitue u n e obligation résultant des rapports d u maître avec le travailleur. D. — Ainsi vous pensez q u e ces t e r m e s autorisent le j u g e spécial à p r o c é d e r p a r j u g e m e n t s o m m a i r e en faveur de l'apprenti auquel on a r e t e n u son salaire, ou q u i a été lésé de toute autre m a n i è r e ? R. — O u i . D . — Est-ce votre o p i n i o n , q u e le j u g e spécial a u n e j u ridiction suffisante p o u r p r o n o n c e r , dans le cas où l'apprenti réclamerait u n salaire de la valeur de 10 livres. R. — Je le crois. D.

- Ainsi, dans le cours ordinaire des choses, l'apprenti

se verrait assuré d u r e c o u v r e m e n t de son salaire sans être obligé de s'adresser à u n autre" t r i b u n a l ? R. — C'est m o n opinion formelle.

D . — P o u v e z - v o u s citer q u e l q u e s occasions o ù , le salaire d û aux apprentis ayant été r e t e n u , ceux-ci aient p o r t é plainte d e v a n t le j u g e spécial ? R. — O u i , j ' a i e n t e n d u p a r l e r d ' u n o u d e u x cas d e cette nature. D.—Avez-vous appris q u e , dans ces deux c i r c o n s t a n c e s , le j u g e spécial ait p r o c u r é le p a y e m e n t aux a p p r e n t i s ? R. — J e sais q u e ce p a y e m e n t a été o r d o n n é , car on m ' a consulté à cette occasion.

Témoignage

de M. Miller.


ABOLITION DE

72

L'ESCLAVAGE.

CHAPITRE

III.

ALLOCATIONS EN NATURE DESTINÉES A SUBVENIR AUX BESOINS DES NOIRS-APPRENTIS.

SECTION.

PREMIÈRE.

NOURRITURE, VÊTEMENTS, ET A U T R E S Témoignage de M. Madden.

SOINS

MÉDICAUX

ALLOCATIONS.

D . — Pouvez-vous spécifier quelles sont les allocations en n a t u r e auxquelles la loi oblige le m a î t r e envers les n o i r s apprentis ? R. — Ces allocations sont : u n terrain d'une é t e n d u e et d'une fertilité suffisantes p o u r que le n o i r puisse en t i r e r sa n o u r r i t u r e , les vêtements et les soins m é d i c a u x . D, — Sont-ce là toutes les allocations q u e la loi m e n tionne ? l e u r valeur et l e u r quantité

ne sont-elles

pas

d é t e r m i n é e s a u t r e m e n t q u e p a r les m o t s : p l e i n e m e n t suffisants (amply sufficient)? R. — N o n , il n'y a pas autre chose dans la loi. D . — Q u i a mission d'apprécier cette va

, et cette

quantité ? R. — Le consistoire de la paroisse (vestry) est chargé d e l'examen des allocations d e v ê t e m e n t s ; c h a q u e a n n é e , le p r o p r i é t a i r e lui adresse u n relevé constatant l'état et la quantité de ces allocations, et le consistoire décide si elles sont suffisantes. Q u a n t aux t e r r a i n s , c'est le j u g e spécial


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

73

q u i , d'après u n e clause d e l'acte d ' é m a n c i p a t i o n , a mission de vérifier s'ils r é p o n d e n t au v œ u d e la l o i . D. — Au t e m p s de l'esclavage les m a î t r e s n'étaient-ils pas dans l'habitude d'accorder f r é q u e m m e n t aux noirs des allocations autres q u e celles qui sont spécifiées dans l'acte d'émancipation ? R. — O u i ; elles consistaient, en. s u c r e , poisson salé et r h u m ; ces dernières allocations o n t été s u s p e n d u e s ; elles l'étaient d u m o i n s à l'époque où j'habitais la J a m a ï q u e . D. — D a n s quel b u t ces allocations o n t elles été retirées par les maîtres ? Est-ce p a r forme de punition ? R. — Elles o n t été retirées dans le b u t d'obtenir des noirs le travail extraordinaire q u e les maîtres d e m a n d a i e n t en échange.

.

.

D. — Ces allocations étaient-elles g é n é r a l e m e n t accordées au t e m p s de l'esclavage ? R. — Oui. A vrai d i r e , elles sont u n e nécessité p o u r les n o i r s ; mais le m a î t r e a toujours eu le droit de les retirer p a r forme de p u n i t i o n . D. — Lorsque vous remplissiez les fonctions d e j u g e spécial, avez-vous r e ç u des plaintes n o m b r e u s e s ayant p o u r objet l'insuffisance des allocations de v ê t e m e n t s ? R. — L e s plaintes de cette n a t u r e étaient très-fréquentes, à

cette époque, dans la paroisse de Kingston. D. — D'après quelle règle déterminiez-vous si ces allocations étaient suffisantes ? R. — J'avais établi q u e les vêtements

devaient

être

renouvelés u n e fois p a r an. Au r e s t e , l'usage des propriétaires de Kingston était d'allouer u n e certaine s o m m e aux noirs p o u r leur h a b i l l e m e n t .


74

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

D. — Le p r o c u r e u r g é n é r a l , consulté p o u r savoir jusqu'à quel point les allocations accordées avant l'abolition étaient obligatoires, n'a-t-il pas décidé q u e , dans ce cas, l'usage avait force de loi ? R. — Voici le texte m ê m e de son opinion : « L'abolition d e l'esclavage est u n e m e s u r e réparatrice ; cet acte doit être i n t e r p r é t é d a n s le sens le plus l i b é r a l , c'est celui qui est conforme aux bienveillantes i n t e n t i o n s de la législat u r e . 11 serait déraisonnable que l'apprentissage plaçât les noirs dans u n e condition pire qu'au t e m p s d e l'esclavage. L'usage a consacré en leur faveur certaines allocations; or l'usage doit faire loi. A la J a m a ï q u e , p a r e x e m p l e , l'esclavage a toujours été contraire à la loi c o m m u n e ;

mais,

p o u r le légitimer, ses partisans i n v o q u e n t la c o u t u m e . D e leur c ô t é , les noirs ne p e u v e n t - i l s i n v o q u e r la c o u t u m e p o u r o b t e n i r le m a i n t i e n d e leurs allocations? Il e n est de m ê m e de l'usage q u i consiste à e x e m p t e r d u travail des c h a m p s les f e m m e s qui ont p l u s d e six enfants. L e s dispositions relatives à l'apprentissage, en exigeant le m a i n tien de cet u s a g e , o n t décidé p a r cela m ê m e q u e les a p prentis devaient r e c e v o i r les allocations a c c o u t u m é e s . » D. — Au t e m p s de l'esclavage, q u e l intervalle de t e m p s le m a î t r e a c c o r d a i t - i l aux femmes

pour

s'acquitter

des

soins d o m e s t i q u e s , p o u r élever leurs enfants et p r é p a r e r leur n o u r r i t u r e ? R. — L ' a n c i e n n e loi n'avait r i e n fixé à cet égard; mais ces soins étaient g é n é r a l e m e n t confiés aux vieilles négresses q u i n'avaient pas d'autre occupation que celle de p r é p a r e r les aliments et d e veiller sur les enfants. D.—

Autrefois les m è r e s de six enfants n ' é t a i e n t - e l l e s


PREMIÈRE

P'ARTIE. — A P P R E N T I S S A G E .

75

pas exemptées d u travail, et aujourd'hui n'y sont-elles pas soumises ? R. — A l'époque d e l'esclavage elles é t a i e n t , en

effet,

exemptées d u travail; mais elles y sont assujetties m a i n t e n a n t . D . — N'épargnait-on pas jadis aux noirs âgés et infirmes les travaux de force et d e fatigue ? R. — J'ai e n t e n d u m e n a c e r les a p p r e n t i s vieux et infirmes, de les a s t r e i n d r e aux travaux de ce g e n r e ; mais j e n'ai jamais vu m e t t r e à exécution celte m e n a c e .

D. — S u r les propriétés de M. Shirley, d o n t vous aviez l'administration, était-il d'usage d'accorder d'autres allocations q u e celles des v ê t e m e n t s e t des terrains ? R.

Non.

M. Shirley avait fait, à cet é g a r d , des

a r r a n g e m e n t s particuliers avec ses noirs. D. — En ce qui vous c o n c e r n e p e r s o n n e l l e m e n t , n'avezvous pas d o n n é aux n o i r s , n o n - s e u l e m e n t les allocations obligées, mais encore les allocations facultatives ? R. — O u i , j ' a i continué à faire délivrer aux noirs les m ê m e s allocations qu'ils recevaient au t e m p s de l'esclavage. D. —

Les allocations facultatives

n'ont-elles pas été

c o m p t é e s aux noirs en déduction des salaires à eux d u s p o u r travail extraordinaire ? R. — Non. D. — Avez-vous exigé des noirs u n travail extraordinaire en r e t o u r des allocations facultatives ? R. — Pas une h e u r e . D. — Q u e l était l ' a r r a n g e m e n t particulier de M. Shirley à l'égard des allocations facultatives ?

Témoignage

de M. Miller.


76

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE. R. — Il suspendit ces allocations et d o n n a aux n o i r s ,

a u t a n t q u e j e puis m ' e n souvenir, 2 schellings g deniers p o u r le travail de la j o u r n é e d u v e n d r e d i . D. — E n q u o i consistaient les allocations

remplacées

p a r cet a r r a n g e m e n t ? R. — Elles se composaient de ce qu'on appelle les p r o visions sèches : la farine, l e riz et le p o i s s o n ; il faut aussi c o m p r e n d r e , dans ces allocations, le r h u m et le s u c r e .

Témoignage de M. Beaumont.

D.

Croyez-vous

que les noirs-apprentis aient

été

p r i v é s , sur u n g r a n d n o m b r e d'habitations, des allocations qu'on l e u r accordait au t e m p s de l'esclavage ? La majorité des p r o p r i é t a i r e s a-t-elle a d o p t é la m e s u r e d'échanger les allocations facultatives c o n t r e le travail extraordinaire? R,

— La p l u p a r t des propriétaires sont dans ce cas; soit

q u ' u n e c o n v e n t i o n de cette n a t u r e ait été exprimée ou souse n t e n d u e , il est toujours

compris dans les a r r a n g e m e n t s

entre les noirs et leurs p r o p r i é t a i r e s , q u e les allocations n e seront d o n n é e s qu'en r e t o u r d u travail extraordinaire. D. — S'agit-il des allocations auxquelles la loi oblige ou d e celles q u e la c o u t u m e a consacrées ? R. — J e n e c o m p r e n d s pas cette distinction. D. —- E t p o u r t a n t t o u t e la question n e repose-t-elle pas sur cette distinction m ê m e ? R. — N o n , car l'esclavage n'a jamais r e p o s é sur a u c u n e loi. Il n'y a pas u n seul statut, soit d u p a r l e m e n t , soit de la législature locale, d o n t l'objet soit de déclarer esclave a u c u n sujet de sa majesté né dans la colonie. L'esclavage

n'est

établi q u e par la c o u t u m e . Or les allocations sont d'usage


PREMIÈRE

P A R T I E . — APPRENTISSAGE.

77

au m ê m e t i t r e , et il ne serait pas j u s t e q u e les planteurs choisissent clans les choses auxquelles l'usage a d o n n é force d e loi ce qui serait au d é t r i m e n t des noirs et rejetassent tout ce qui est en l e u r faveur. D. — Les allocations n e sont-elles pas garanties par la loi? R. — Elles n e le sont pas p o u r la p l u p a r t . D. — Croyez-vous q u e les apprentis aient d r o i t à toutes les allocations qu'ils recevaient à l ' é p o q u e d e l'esclavage ? R. — O u i . D. — Faites-vous distinction. e n t r e la case et le j a r d i n d e l'apprenti, et ce qu'on appelle p r o p r e m e n t

allocations

( allowances ) ? R.— O u i ; mais les uns et les autres lui sont également d u s . D . — Précisez ce q u e vous entendez p a r allocations. R. — Le v ê t e m e n t et quelques objets nécessaires à l'ent r e t i e n ; la v i a n d e , ou quelque autre aliment qui la r e m place p o u r les femmes qui o n t des enfants. Celles-ci o n t également droit à u n e distribution d'une certaine quantité d e s u c r e ; u n e certaine quantité de harengs salés doivent aussi être d o n n é s aux noirs c h a q u e s e m a i n e ; enfin

tous

les apprentis doivent recevoir les soins médicaux. D . — Les maîtres ont-ils j u g é à propos de s u s p e n d r e ou d e retirer les allocations p o u r p u n i r les apprentis

de

leur mauvaise conduite? R. — O u i ; p a r e x e m p l e , l o r s q u ' u n vol est c o m m i s sur u n e habitation et q u ' o n n e p e u t d é c o u v r i r le c o u p a b l e , il arrive f r é q u e m m e n t q u e le g é r e u r suspend les allocations j u s q u ' à ce q u e le n o m d u v o l e u r lui ait été livré. D. —- Vous dites q u e , depuis l'apprentissage, les maîtres ont retiré les allocations q u a n d les noirs refusaient

de


78

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

d o n n e r en échange u n certain n o m b r e des h e u r e s q u e la loi laisse à l e u r disposition, Les noirs considèrent-ils cette condition c o m m e t r è s - o n é r e u s e ? R. — J e les ai vu manifester à ce sujet le chagrin le moins équivoque.

Témoignage

de M . Oldham.

D. Y a-t-il u n e distinction à faire e n t r e les divers genres d'allocations ? R. — O u i . Il y a les allocations obligées et les allocations facultatives. I m m é d i a t e m e n t après l'émancipation ces dern i è r e s furent retirées ; mais c'était p o u r p u n i r les n o i r s d e l e u r refus de se livrer au travail e x t r a o r d i n a i r e , p o u r un salaire quel qu'il fût, soit en a r g e n t , soit en n a t u r e ; c'était aussi e n raison d e l e u r m a u v a i s e c o n d u i t e , q u i j e t a i t le t r o u b l e dans la société et avait excité les j u s t e s défiances des magistrats : c e p e n d a n t il y a u n certain n o m b r e d'habitations où l'on n'a j a m a i s fait d e distribution des allocations facultatives. D. — Ainsi, q u a n t à ce q u i vous c o n c e r n e p e r s o n n e l l e m e n t , si vous avez retiré les allocations facultatives l o r s q u e les noirs s'étaient r e n d u s coupables d e q u e l q u e délit, v o u s n'avez jamais s u s p e n d u les allocations obligées ? R. — Non, jamais. D. — Avez-vous été contraint d'appliquer cette m e s u r e g é n é r a l e m e n t à tous les ateliers q u e c o m p o s e n t les quatre mille noirs placés sous v o t r e d i r e c t i o n ? R. — N o n ; et, lorsque j ' a i été obligé d'y recourir, elle n'a j a m a i s été appliquée q u e t e m p o r a i r e m e n t , et n'a pas été m a i n t e n u e p e n d a n t plus d e six semaines. D . — Accordez-vous les allocations sans exiger des noirs a u c u n travail extraordinaire ?


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

79

R. — L e s allocations obligées l e u r sont dues p o u r u n travail d e q u a r a n t e h e u r e s et d e m i e p a r s e m a i n e . Q u a n t aux allocations facultatives, elles sont n a t u r e l l e m e n t accordées en r é c o m p e n s e de la b o n n e c o n d u i t e , c'est-à-dire qu'on les d o n n e , non-seulement lorsque les noirs o n t travaillé avec zèle p e n d a n t les h e u r e s d é t e r m i n é e s p a r la l o i , mais encore lorsqu'ils ne refusent pas d'accomplir les travaux salariés. D. — Faites-vous e n t r e r les allocations facultatives e n déduction d u c o m p t e des salaires ? R. — Non , d u t o u t . Nous p a y o n s 1 schelling 8 deniers par j o u r n é e de dix h e u r e s , et c'est le prix q u ' o n d o n n e aux propriétaires des b a n d e s de travailleurs à la t â c h e , lorsqu'ils envoient leurs apprentis s u r u n e habitation.

D . — Quelles

observations avez-vous à faire a u sujet

des allocations des noirs-apprentis? R.—

Aujourd'hui les noirs sont privés d e toutes les

allocations facultatives q u ' o n était dans l'usage d e l e u r accorder a u t e m p s d e l'esclavage. A cet égard l e u r position actuelle est pire qu'elle n'était avant l'émancipation. J e prie la commission d e vouloir b i e n p o r t e r son attention sur l'article 1 1 d e l'acte d'émancipation de la m é t r o p o l e ( d u 28 août 1 8 3 3 ) , en le c o m p a r a n t à l'article 1 6 du p r e m i e r acte d'émancipation r e n d u à la J a m a ï q u e le 12 d é c e m b r e 1 8 3 3 . L'acte de la m é t r o p o l e p o r t e : « T o u t e p e r s o n n e ayant droit aux services d ' u n apprenti-travailleur est t e n u e d e p o u r v o i r à ce qu'il reçoive, p e n d a n t la d u r é e d e son apprentissage, la n o u r r i t u r e , les v ê t e m e n t s , le l o g e m e n t , les soins m é d i c a u x , et g é n é r a l e m e n t toutes les allocations q u e tout m a î t r e ,

Témoignage

de M. Jérémie.


80

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE,

aux t e r m e s des lois actuellement en vigueur dans la colonie à laquelle appartiendra l ' a p p r e n t i - t r a v a i l l e u r ,

doit

a u j o u r d ' h u i à c h a c u n d e ses esclaves d u m ê m e âge et d u m ê m e sexe.» É v i d e m m e n t l'intention d e la législature a été de faire j o u i r l'apprenti de tous les droits qui

lui

étaient acquis, suivant les lois et les usages en v i g u e u r dans la colonie au t e m p s de l'esclavage. Or, d'après u n usage i m m é m o r i a l , q u i , selon m o n o p i n i o n , a t o u t e la valeur d'une disposition

écrite, l e s noirs avaient d r o i t aux

allocations qui l e u r o n t - é t é retirées depuis l'apprentissage, p a r la raison qu'ils en jouissaient à l'époque d e l'esclavage. D . — Ainsi v o u s croyez qu'il est à r e g r e t t e r q u e l'usage n'ait pas été considéré c o m m e faisant loi? R.—

Il est à regretter q u e la clause, en r é d u i s a n t

les

allocations à celles q u i sont d é t e r m i n é e s p a r u n acte particulier 1, ait laissé la faculté aux p l a n t e u r s de se débarrasser d e la charge des allocations qu'ils étaient dans l'usage d'acc o r d e r j u s q u e - l à , et qui n e sont pas spécifiées dans cet acte. D . — Q u e l est l'acte a u q u e l vous faites allusion ? R. — Le p r e m i e r acte d'émancipation de la J a m a ï q u e , celui d u 1 2 d é c e m b r e 1 8 3 3 . D . — Les allocations d o n t v o u s parlez étaient-elles assurées aux esclaves p a r q u e l q u e loi écrite ou s e u l e m e n t p a r l'usage ? R. — P a r u n usage i m m é m o r i a l . Ces allocations sont trèsi m p o r t a n t e s ; ce sont des distributions h e b d o m a d a i r e s de 1

L'article 16 de l'acte du 12 décembre 1 8 3 3 , inséré ci-après dans

l'Appendice, se réfère à cet acte particulier, qui y est désigné sous le titre de Act for the (government of slaves.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

81

h a r e n g s , d e m o r u e s è c h e , de v i a n d e , de farine, d e s u c r e , d e r h u m et le d o n de quelques m e n u s objets d'habillement à Noël. Deux c o u t u m e s , d o n t le maintien n'est pas m o i n s u t i l e , sont celle d'accorder aux femmes qui n o u r r i s s e n t le t e m p s nécessaire p o u r allaiter leurs e n f a n t s , et celle de laisser, à u n certain n o m b r e de noirs, le t e m p s nécessaire p o u r p r é p a r e r et cuire les alimenta destinés aux travailleurs. A n t é r i e u r e m e n t à l'apprentissage, tandis que l'atelier t r a vaillait aux c h a m p s , les noirs les plus j e u n e s étaient e m ployés à la p r é p a r a t i o n des a l i m e n t s ; de sorte q u ' a u m o m e n t o ù leurs c o m p a g n o n s r e v e n a i e n t des c h a m p s ils t r o u v a i e n t le r e p a s tout p r ê t , et p o u v a i e n t ainsi d o n n e r au repos u n e partie d u t e m p s qui l e u r était alloué p o u r m a n g e r . T o u t e s ces allocations o n t été r e t i r é e s , o u d u m o i n s il est possible d e d o n n e r à la loi u n e interprétation qui p e r m e t t e de les retirer i m p u n é m e n t . O r j e m a i n t i e n s qu'au m o m e n t o ù l'acte d'abolition conférait aux noirs d ' i m p o r t a n t s avantages et limitait la période d e l'apprentissage, il est impossible qu'il soit e n t r é dans la pensée des m e m b r e s d u p a r l e m e n t d'enl e v e r aux apprentis les allocations qui r e n d a i e n t l e u r condition s u p p o r t a b l e , p a r t i c u l i è r e m e n t les allocations accordées aux femmes q u i n o u r r i s s e n t , aux m è r e s q u i ont six enfants ; celles qui o n t p o u r objet fie faire p r é p a r e r à l'avance le repas des travailleurs; et enfin celles qui consistent dans les distributions de riz, d e v i a n d e , de farine, et s u r t o u t de harengs ou d e m o r u e s è c h e . D. — Savez-vous si, d u r a n t l'esclavage, la n a t u r e d e ces allocations était p a r t o u t uniforme? R. — Elles étaient de n a t u r e s diverses ; m a i s , sur toutes les h a b i t a t i o n s , des droits à ces sortes d'allocations étaient acIIIe

PUBLICATION.

6


82

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE,

quis aux n o i r s ; p e u t - ê t r e , s u r l ' u n e , les esclaves avaient-ils u n e h e u r e d e r e p o s d e plus q u e s u r l ' a u t r e ; m a i s , dans quelques colonies, à S a i n t e - L u c i e , p a r e x e m p l e , diverses dispositions garantissaient ces droits aux noirs. E n r é s u m é , il n'existait pas u n e seule h a b i t a t i o n dans t o u t e l'étendue des Indes occidentales sur laquelle ces allocations ( q u i pouvaient varier dans l e u r q u a n t i t é et dans l e u r n a t u r e , mais qui étaient assurées), n e fussent r é g u l i è r e m e n t accordées aux esclaves. D. — Aurait-il

été p o s s i b l e

d e convertir e n loi des

usages q u i variaient ainsi s u r c h a q u e h a b i t a t i o n , et q u i pouvaient subir diverses modifications suivant les dispositions d u m a î t r e ? R. — L'acte d'émancipation aurait p u être fait d e m a nière à p r o t é g e r les droits des noirs r e l a t i v e m e n t à ces allocations. P a r exemple o n aurait p u insérer, dans la clause q u i consacre ces droits u n e p h r a s e ainsi c o n ç u e : « E t toutes les autres allocations q u i sont accordées d'après u n usage i m m é m o r i a l . » Ces t e r m e s eussent p r é v e n u t o u t e s les o b j e c t i o n s ; au s u r p l u s il e û t été facile d e lever t o u t e espèce de difficulté, e n spécifiant, dans l'acte, les différentes allocations q u i devaient ê t r e , à l'avenir, légalement acquises aux noirs a p p r e n t i s . D . — Vous pensez-donc q u e la loi aurait d û fixer le m i n i m u m , des allocations ? R. — Oui. Témoignage de M. Burgo.

D. — Qu'avez-vous à dire a u sujet des allocations? R. — Si j ' a i bien compris l ' a r g u m e n t d e M . J é r é m i e , cet a r g u m e n t consiste à dire q u e les allocations accordées


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE. à certaine é p o q u e de l ' a n n é e , allocations qu'on c o m m u n é m e n t indulgences,

83

nomme

o n t a c q u i s , p a r la c o u t u m e ,

u n e telle a u t o r i t é , qu'elles c o n s t i t u e n t , en q u e l q u e s o r t e , u n d r o i t légal aux noirs a p p r e n t i s , et qu'elles l e u r sont acquises au m ê m e titre que si u n e .disposition législative les l e u r garantissait d'une m a n i è r e Speciale. Avec t o u t le resp e c t q u e j e dois à M. J é r é m i e et à ses savants collaborat e u r s , j e n e puis m ' e m p ê c h e r d e faire observer q u e t o u t autre

légiste anglais serait fort

surpris d ' e n t e n d r e

dire

q u ' u n usage qui n'est n i certain ni obligatoire, qui m ê m e n'a j a m a i s

été c o n t i n u é sans i n t e r r u p t i o n , puisse consti-

t u e r u n droit quasi légal. Les signes distinctifs d e la c o u t u m e sont : qu'elle soit certaine , qu'il n e d é p e n d e

pas

d ' u n e des parties d e la faire cesser, et enfin qu'elle ait été continuée sans i n t e r r u p t i o n . Les partisans des allocations n e p e u v e n t se prévaloir en faveur d e l e u r système d'auc u n e de ces qualités essentielles de la c o u t u m e . D . — Laissons de côté cette question t o u t e légale, et donnez à la commission v o t r e avis sur l'utilité ou l'inconv é n i e n t qu'il y aurait à assurer aux noirs la jouissance des allocations facultatives ? R. — C'eût é t é , selon m o i , u n e fatale m e s u r e , q u e celle qui aurait r e n d u obligatoires, p o u r les m a î t r e s , les allocations qu'ils a c c o r d e n t o r d i n a i r e m e n t de l e u r plein g r é . Cette m e s u r e aurait eu la plus fâcheuse influence sur le b i e n - ê t r e des noirs ; elle aurait privé le m a î t r e des m o y e n s d e stimuler le zèle des apprentis et de r é c o m p e n s e r l e u r b o n n e c o n d u i t e , et s u r t o u t de faire naître e n t r e eux et lui ces r a p p o r t s d e confiance et d ' a t t a c h e m e n t réciproques q u i d o i v e n t s'établir e n t r e ceux qui a c c o r d e n t et ceux qui 6.


84

ABOLITION D E L'ESCLAVAGE,

reçoivent u n e faveur. L e système des allocations facultatives a p o u r effet d'encourager les noirs à la b o n n e conduite , puisque ces allocations l e u r sont retirées q u a n d l e u r conduite est mauvaise. Mais son résultat le plus h e u r e u x est d'intéresser les n o i r s a p p r e n t i s à la prospérité d e l'habitation , car d e cette; prospérité d é p e n d le p o u v o i r d e faire les frais d e ces allocations. J e pense donc qu'il e û t été fort i m p r u d e n t d e risquer dé d é t r u i r e o u d e t r o u b l e r les relalions de confiance et d'intérêt qui doivent s'établir e n t r e les apprentis et leur m a î t r e , en forçant ce d e r n i e r à d o n n e r les allocations dans toutes les circonstances.

Témoignage

de M . Shirley.

D.— Croyez-vous q u e les noirs apprentis aient la connaissance bien claire d e la distinction q u ' o n fait nément

commu-

entre les allocations obligées et les allocations

facultatives ? R. — J e n e le crois pas. P o u r m a p a r t , il n e m e serait j a m a i s entré dans l'esprit d e p r o p o s e r aux noirs d e faire a b a n d o n d u poisson q u ' o n leur distribuait a n t é r i e u r e m e n t , si j e n'avais appris, d'un des gérants d e mes p r o p r i é t é s , q u e les apprentis n'attacheraient pas u n grand prix à la distrib u t i o n d u poisson, p o u r v u qu'ils pussent tirer d e l e u r travail u n salaire c o n v e n a b l e . D. - Ainsi, ils n ' o n t pas été fort sensibles à la p e r t e des allocations facultatives? R. — N o n , parce qu'ils savaient qu'ils en recevaient l'équivalent. Témoignage

D . — Sous le r a p p o r t d e l'entretien et d e la n o u r r i -

de

M. Oldrey.

t u r e , croyez-vous q u e la condition actuelle des noirs soit


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

85

m o i n s supportable qu'elle n'était au t e m p s de l'esclavage? R. — N o n . Les noirs o n t m a i n t e n a n t u n plus long intervalle de t e m p s p o u r cultiver leur j a r d i n . Les produits qu'ils e n tirent sont portés p a r eux au m a r c h é , et le prix de la vente leur d o n n e la facilité de se . p r o c u r e r les choses qu'ils recevaient autrefois de leurs maîtres. Ils a p p r e n n e n t ainsi à tirer parti de leur industrie.. D. — Y a-t-il exemple d'une habitation où les noirs aient e u à subir des privations d'aliments ? R. — J'ai r e ç u quelquefois des plaintes de ce g e n r e , part i c u l i è r e m e n t sur les habitations de l'intérieur ; ces plaintes avaient trait s u r t o u t à la privation de salaisons. Le poisson salé est, en effet, regardé c o m m e nécessaire à la santé des noirs. Il leur est u t i l e , en o u t r e , p o u r assaisonner les végétaux qui c o m p o s e n t leurs repas. Les noirs qui vivaient dans l'intérieur parvenaient très-difficilement à se p r o c u r e r les provisions salées; mais depuis qu'ils ont été a b a n d o n n é s à leurs p r o p r e s ressources, ils o n t c o m m e n c é à cultiver l e u r j a r d i n avec ardeur, et l'excédant d u p r o d u i t de cette culture leur d o n n e le m o y e n d'acheter d u poisson salé. Il est vrai de dire q u e , dans la paroisse Sainte-Elisab e t h , qui était sous m a j u r i d i c t i o n , les j a r d i n s alloués aux apprentis avaient u n e é t e n d u e plus g r a n d e q u e dans la p l u p a r t des autres districts. D.

- Les noirs ont ils été v i v e m e n t affectés p a r la pri-

vation des allocations d o n t vous parlez? R. — D'abord ils en ressentirent u n vif c h a g r i n , et ce chagrin les rendit moins disposés au c h a n g e m e n t de condition qu'ils subissaient. J'ai le r e g r e t d'ajouter q u e les gér e u r s n ' e m p l o y è r e n t , au c o m m e n c e m e n t de l'apprentis


86

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE,

sage, a u c u n m o y e n d e conciliation; u n e fausse

politique

l e u r fit adopter, au c o n t r a i r e , toutes les m e s u r e s q u i pouvaient n u i r e à ce n o u v e a u système. Les vieilles n é g r e s s e s , l'aristocratie des ateliers, q u i , j u s q u e - l à , avaient e u droit au r e p o s après avoir doté l'habitation de six enfants, furent forcées de se livrer au travail ; les m è r e s auxquelles o n avait c o u t u m e d'accorder des h e u r e s de r e p o s particulier p o u r allaiter leurs enfants se virent privées de cette faveur et obligées au travail. Cette c o n d u i t e , grâce à l'influence des f e m m e s sur les ateliers, ne tarda pas à exciter u n m é c o n t e n t e m e n t général. D. — N'eûtes vous pas u n e discussion avec M. Mason à p r o p o s des allocations de v ê t e m e n t s ? R. — O u i . Les apprentis de M. Mason se plaignirent q u e les v ê t e m e n t s q u i l e u r étaient dus d'après la loi n e l e u r avaient pas été distribués; suivant e u x , cette allocation aurait d û l e u r être faite en février 1 8 3 4 , et l e u r m a î t r e avait laissé passer cette

é p o q u e sans rien l e u r d o n n e r en ce

g e n r e . A ce p r o p o s , M. Mason m e déclara qu'il n e ferait pas la distribution d e m a n d é e ; il m e dit q u e les v ê t e m e n t s des nègres devaient être renouvelés u n e fois p a r a n , d'après le texte de la l o i ; et q u e le vœu de la loi était accompli d u m o m e n t q u e la distribution était faite avant q u e l'année fût expirée, q u a n d m ê m e la p r e m i è r e allocation e û t été faite, en février 1 8 3 4 , et q u e la seconde n e serait accordée qu'en d é c e m b r e 1 8 3 5 . Or, p a r u n e a n n é e , la loi a ent e n d u douze mois. Une g r a n d e partie des planteurs avaient r e c o u r s à ce subterfuge p o u r p r i v e r les apprentis des vêtem e n t s d o n t la loi leur assurait le bénéfice. D . — Les allocations d'aliments ont-elles été g é n é r a l e -


PREMIÈRE

PARTIE. — APPRENTISSAGE.

87

m e n t continuées depuis l'apprentissage sur les habitations q u e v o u s avez eu occasion d ' o b s e r v e r ? R. — Elles o n t été g é n é r a l e m e n t retirées. D . — Cette m e s u r e a-t-elle eu p o u r b u t de p u n i r les apprentis de l e u r mauvaise c o n d u i t e , ou b i e n est-ce u n usage g é n é r a l e m e n t p r a t i q u é de priver les noirs de ces allocations? R. — J'ai e n t e n d u des propriétaires assurer qu'ils n'avaient plus les m o y e n s d e c o n t i n u e r ces allocations; c'est la raison p o u r laquelle elles ont été retirées en général. D . — O n t - e l l e s été retirées par les propriétaires gênés et m a i n t e n u e s p a r les propriétaires riches? R. — Un certain n o m b r e des riches propriétaires les o n t maintenues. D. — P a r q u e l m o y e n les noirs parvenaient-ils à les o b tenir? R. — E n échange d'un travail extraordinaire

continué

p e n d a n t les h e u r e s q u e la loi laisse à leur disposition.

SECTION CASES

ET

II.

JARDINS.

D. — Les j a r d i n s des noirs étaient-ils éloignés des habitations placées sous v o t r e direction? R . — La p l u p a r t des j a r d i n s d é p e n d a n t s des h a b i t a t i o n s q u e j e dirigeais étaient assez r a p p r o c h é s p o u r q u e

les

noirs pussent s'y r e n d r e et en r e v e n i r dans l'après-midi p e n d a n t l'intervalle des deux h e u r e s accordées p o u r le d î n e r . D. — Ces j a r d i n s étaient-ils éloignés des cases des a p prentis ? R. — N o n . Les cases sont g é n é r a l e m e n t construites le

Témoignage de M . Miller.


88

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

plus près possible d u c e n t r e des p l a n t a t i o n s , à u n e p e t i t e distance du lieu d e travail : les plus éloignées sont à p e i n e distantes d'un mille ; d'autres sont à u n demi-mille ; d'autres enfin t o u c h e n t aux habitations m ê m e s . D. — Q u e l l e est l'étendue d u t e r r a i n alloué aux noirs? R.—

Elle n'est pas d é t e r m i n é e ; en général elle est suf-

fisante p o u r e m p l o y e r les. forces d ' u n h o m m e qui v e u t l'ent r e t e n i r en état de c u l t u r e . D . — Les j a r d i n s sont-ils, à u n e g r a n d e distance des marchés où les noirs doivent aller échanger les produits d e l e u r culture ? R. — Il est difficile de r é p o n d r e à cette q u e s t i o n , p a r c e q u e les distances v a r i e n t selon les paroisses. D a n s celle d e T r e l a w n e y , il n'y avait pas de cases qui fussent éloignées du m a r c h é de plus de dix ou douze milles. L a dist a n c e m o y e n n e , dans le m ê m e district, était de cinq ou six milles; mais il faut o b s e r v e r q u e les villages s o n t n o m b r e u x , et qu'il y a six places d e m a r c h é s dans la paroisse.

Temoignage de M. Oldham.

D. — Q u e l est l'état de la c u l t u r e p a r m i les noirs? leurs j a r d i n s sont-ils en b o n rapport ? les cultivent-ils avec soin ? R. — O u i ; mais ils n ' o n t pas à cet égard les connaissances et l'industrie désirables. D è s q u ' u n

terrain com-

m e n c e à s'épuiser, ils le q u i t t e n t et d o n n e n t l e u r s soins à u n e t e r r e nouvelle. D. — D a n s les districts m o n t a g n e u x , où les j a r d i n s des noirs m a n q u e n t de fertilité, n'est-il pas d'usage de l e u r faire des distributions de blé ? R. — O u i . J e puis affirmer q u e , sur certaines habitations


PREMIÈRE

PARTIE. — APPRENTISSAGE.

89

situées dans les paroisses d u s u d , où la récolte du blé avait m a n q u é , on a a c h e t é d u blé p o u r plus de 1 , 0 0 0 livres p a r armée, p o u r le d i s t r i b u e r aux apprentis. D. — D a n s le n o r d de l'île, quelle est l'étendue des j a r dins accordés aux noirs? R. — Cette é t e n d u e n'est pas fixée. Ils p r e n n e n t a u t a n t de terrain qu'ils en p e u v e n t cultiver. Ils a p p o r t e n t

aux

m a r c h é s u n e i m m e n s e quantité d e d e n r é e s . Les provisions d e b o u c h e sont si a b o n d a n t e s à Ta J a m a ï q u e , et le prix en e n est si b a s , qu'ils t r o u v e n t à peine à s'indemniser

de

leurs soins. Aussi se m o n t r e n t - i l s m i e u x disposés à travailler m o y e n n a n t salaire. Un n o i r peut, t i r e r d'un acre de t e r r e des provisions sufisantes p o u r n o u r r i r u n e famille c o m p o s é e de dix personnes. D. — L ' é t e n d u e des j a r d i n s est-elle quelquefois u n sujet d e discussion e n t r e les a p p r e n t i s et leur maître ? R. — Jamais. D . — P a r quels motifs croyez-vous q u ' u n e loi q u i fixerait le m i n i m u m de l'étendue d u terrain à accorder aux n o i r s , serait défavorable à leurs i n t é r ê t s ? R. — Il serait très-difficile de d é t e r m i n e r , p a r u n e clause p o s i t i v e , l'étendue de terrain à allouer aux noirs dans les différentes parties de l'île. D a n s les districts où croissent les caféiers, le sol est p i e r r e u x et stérile au point q u e l'ét e n d u e des j a r d i n s n e saurait y être calculée d'après la mes u r e c o m m u n e . Supposons q u e l'assemblée coloniale fixe à trois acres de t e r r e l'étendue du j a r d i n à d o n n e r à c h a q u e famille d'apprentis. Cette allocation p o u r r a i t être suffisante dans u n e paroisse, ou dans telle partie d'une paroisse ; m a i s ,

Témoignage de M.

Burge.


90

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

à u n e distance de dix milles, elle serait t o u t à fait insuffisante. D. — Ne serait-il pas plus facile a u j u g e spécial de j u ger si le j a r d i n alloué au n o i r est d ' u n e é t e n d u e suffisante a u cas ou il aurait p o u r base d e son j u g e m e n t u n minim u m fixé p a r la loi ? R. — N o n . La difficulté n a î t r a i t , au c o n t r a i r e , de la fixation m ê m e de ce m i n i m u m . E n effet, si la législature avait fixé la quantité d e t e r r a i n qui doit être accordée aux n o i r s , le j u g e spécial n'aurait

pas d'autre chose à faire qu'à exa-

m i n e r si cette quantité prescrite a été r é e l l e m e n t d o n n é e ; m a i s , dans le cas c o n t r a i r e , le juge spécial a droit de v o i r si le terrain accordé aux n o i r s , quelle q u e soit d'ailleurs son é t e n d u e , p e u t suffire à leurs besoins p a r sa fertilité. Cela n e vaut-il pas m i e u x q u e de d é t e r m i n e r u n m i n i m u m

au

hasard? J e crois q u e l'opinion de t o u t h o m m e q u i a l'exp é r i e n c e des colonies sera, à cet é g a r d , d'accord avec la m i e n n e ; et j e suis certain q u e la législature a laissé, à l'appréciation p a r t i c u l i è r e , l'étendue et la v a l e u r des t e r r a i n s à accorder,

n o n pas avec l'arrière p e n s é e d'assurer u n

avantage q u e l c o n q u e aux p r o p r i é t a i r e s , m a i s , a u c o n t r a i r e , dans le b u t d'être favorable aux intérêts des a p p r e n t i s . D.

— Au t e m p s d e l'esclavage, les m a î t r e s avaient-ils

l'habitude de laisser les noirs j o u i r t r a n q u i l l e m e n t de la possession de leurs j a r d i n s , d e telle sorte q u e ceux-ci p u s s e n t t r a n s m e t t r e ces j a r d i n s à l e u r s enfants, ou en disposer, à l e u r g r é , en faveur de ceux auxquels il l e u r plaisait d'en a b a n d o n n e r la jouissance ? R. — Sans a u c u n d o u t e : l'esclave mis en possession d e son j a r d i n le considérait c o m m e sa p r o p r i é t é ; il en disposait c o m m e il lui convenait en faveur d e sa famille. T o u s ceux


PREMIERE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

91

qui connaissent les usages d e la colonie savent q u e , lorsqu'il s'agissait de t r a n s p o r t e r les esclaves d'une p r o p r i é t é à l ' a u t r e , ou m ê m e de changer leurs terrains sur la m ê m e p r o p r i é t é , o n é p r o u v a i t la plus g r a n d e difficulté à disposer l e u r esprit à ce c h a n g e m e n t ; on dépensait des s o m m e s considérables en c o m p e n s a t i o n p o u r les terrains qu'ils p e r d a i e n t . T o u t e p e r s o n n e qui voulait déplacer u n esclave devait songer d'abord à lui fournir u n e nouvelle h a b i t a t i o n et à p l a n t e r p o u r son usage u n nouveau, j a r d i n , puis à lui d o n n e r u n e i n d e m n i t é , enfin l'esclave avait le d r o i t d e recueillir, sur le j a r d i n qu'il quittait, toutes les provisions qu'il pouvait y ram a s s e r . Un p l a n t e u r m e disait d e r n i è r e m e n t q u e , p r è s des cases et des j a r d i n s habités p a r les n o i r s d'une d e ses h a b i tations , il avait c r û des cocotiers ; le voisinage d e ces arbres lui p a r u t p o u v o i r p o r t e r atteinte à la santé des a p p r e n t i s ; mais ce n'est qu'avec les plus g r a n d e s difficultés et après u n long espace de t e m p s qu'il p u t o b t e n i r q u e les noirs les laissassent couper ; encore n e put-il les y décider que p a r u n e i n d e m n i t é en argent. Cet e x e m p l e m e s e m b l e suffisant p o u r d o n n e r la m e s u r e du r e s p e c t qu'on p o r t e dans la colonie à ce q u i est considéré c o m m e la p r o p r i é t é des n o i r s . D. — Le j a r d i n alloué aux noirs-apprentis peut-il fournir à leurs besoins ? R.— Non-seulement ses produits sont suffisants p o u r s u b venir à tous les besoins des n o i r s , mais ils offrent u n excéd a n t q u i , v e n d u a u m a r c h é , l e u r d o n n e la facilité de faire avec le prix l'emplette de t o u t ce qui l e u r est nécessaire. Il n'existe p e r s o n n e , ayant la m o i n d r e connaissance des usages des colonies, q u i puisse élever un d o u t e à ce sujet..


92 Témoignage

ABOLITION D E L'ESCLAVAGE. D. — A quelle h e u r e les apprentis peuvent-ils se r e n d r e

de

M. Madden.

à leurs j a r d i n s après le travail d e la j o u r n é e ? R. — A six h e u r e s d u soir. Il p e u t a r r i v e r q u ' u n n o i r o b t i e n n e , p a r l'entremise d u j u g e spécial, la faveur d e q u i t t e r le travail à q u a t r e h e u r e s ; m a i s , dans les circonstances ordinaires, ce travail n e cesse pas a v a n t six h e u r e s ; lors m ê m e q u e les apprentis o b t i e n d r a i e n t la faveur d e se r e t i r e r à q u a t r e h e u r e s (chose q u i n'est j a m a i s arrivée à m a connaissance dans l a paroisse placée sous m o n administrat i o n ) , la fatigue d e la j o u r n é e n e leur p e r m e t t r a i t pas d e se livrer à la c u l t u r e d e l e u r j a r d i n . D. — N'est-il pas b i e n difficile d'ailleurs d e c o n t i n u e le travail après c h a q u e j o u r n é e , p e n d a n t u n long intervalle de t e m p s , à cause d e la brièveté d u crépuscule? R. — O u i . D . — Existe-t-il u n r è g l e m e n t q u i fixe la distance e n t r e les j a r d i n s et les habitations? Q u e l l e est cette

distance

moyenne ? R. —

J e n'ai e u q u e p e u d e r a p p o r t s avec les a p -

prentis r u r a u x . J e t a i s j u g e spécial à Kingston. J e n e connais pas d e r è g l e m e n t d o n t l'objet soit d e fixer la distance des j a r d i n s aux habitation s. Dans la paroisse d e Saint-André, cette distance n'excédait pas u n mille et d e m i . D. — N'avez-vous pas fait m e n t i o n d'exemples de j a r d i n s situés à vingt-cinq milles d u m a r c h é ? R. — Ces exemples se s o n t offerts dans la paroisse Sainte-Elisabeth; j e les tiens d u capitaine Oldrey. J e sais, a u reste, q u e les noirs d e Saint-Georges faisaient u n trajet d e vingt-cinq milles p o u r venir au m a r c h é de Kingston. D. — Il n'y avait d o n c pas de m a r c h é plus p r o c h e ?


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

93

R. — Il y en avait b i e n ; mais les noirs préféraient celui de K i n g s t o n , p a r c e qu'il est plus a c h a l a n d é . , . . D. — Vous avez dît q u e l'acte d e la J a m a ï q u e n'entrait pas

dans

Cette

l'esprit

observation

de

l'acte

est-elle

d'abolition applicable

rendu au

par cas

la

particulier

j a r d i n s des noirs ? R. — Sans a u c u n d o u t e . Il n'est rien d e plus facile p o u r les m a î t r e s q u e d'éluder les. dispositions d e l'acte d e la Jamaïque

relatives aux j a r d i n s des n o i r s ; et p o u r t a n t

l'acte d'abolition d e la m é t r o p o l e avait o r d o n n é q u e des règlements précis fussent adoptés s u r ce p o i n t . C e t acte dit seulement ( article 1 1 ) : « D a n s le cas où l'apprentitravailleur r u r a l , au lieu d'être n o u r r i p a r des distributions de v i v r e s , cultivera l u i - m ê m e , p o u r sa subsistance, u n e p o r t i o n de terrain consacrée à cet usage, la p e r s o n n e q u i aura droit aux services d e cet a p p r e n t i devra m e t t r e à sa disposition u n terrain d'une qualité et d'une é t e n d u e suffisantes p o u r assurer sa n o u r r i t u r e (lequel terrain sera situé à u n e distance raisonnable d e l'habitation de l ' a p p r e n t i ) , et l u i accorder, dans l'année, sur les quarante-cinq h e u r e s d e travail a u q u e l elle a droit chaque s e m a i n e , le t e m p s nécessaire p o u r la c u l t u r e «eudit t e r r a i n , l'enlèvement et i

la r e n t r é e des vivres récoltés. » Q u a n t aux règlements à faire p o u r cet o b j e t , le m ê m e article dit q u e , « l ' é t e n d u e d u terrain, sa distance d u lieu d'habitation d e l'apprenti et le t e m p s à allouer p o u r sa c u l t u r e , seront réglés, dans c h a q u e c o l o n i e , p a r des actes d'assemblée, a r r ê t é s , e t c . » 1

Or, l'acte de la J a m a ï q u e se b o r n e à dire (quarante-septième 1

Voir cet acte ci-après, clans l'Appendice.

Témoignage Temoignage de M. Jérémie. métropole.

des


94

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE,

et q u a r a n t e - h u i t i è m e clauses) : q u e dans le cas où le m a î t r e p o u r v o i r a à la n o u r r i t u r e de l'apprenti-travailleur, n o n en lui délivrant des provisions en n a t u r e , mais en lui d o n n a n t u n terrain à cultiver, ce terrain devra avoir u n e é t e n d u e et u n e fertilité suffisantes p o u r la subsistance de cet a p p r e n t i , et devra être situé à u n e distance raisonnable de l'habitation. D . — Les t e r m e s de cette clause n e r é p o n d e n t - i l s pas parfaitement aux t e r m e s de l'acte d'abolition de la m é t r o pole? R. — O u i , à ses t e r m e s , mais n o n à son esprit; car, d'après la seixième clause de l'acte d'abolition de la m é t r o p o l e , il était évident q u e l'on voulait laisser aux j u g e s locaux, en raison d e l e u r expérience l o c a l e , le soin de fixer les limites d u t e r r a i n , ainsi q u e sa distance. Ils n ' o n t fait ni l'un ni l'autre, et les choses s o n t restées dans l'état où elles étaient auparavant. D. —

La q u a r a n t e - h u i t i è m e clause de l'acte de la J a -

m a ï q u e n e fixe-t-elle pas l'étendue et la valeur des j a r d i n s des a p p r e n t i s ? R . — N o n . Ses dispositions ne b a l a n c e n t pas d ' u n e manière égale les intérêts du m a î t r e et ceux de l'apprenti. Elles obligent ce d e r n i e r à se c o n t e n t e r d u terrain d o n t il avait la jouissance d u r a n t l'esclavage, et à n e pas exiger p l u s ; tandis qu'elles n e c o n t r a i g n e n t pas le m a î t r e à assurer à l'apprenti la possession de la totalité d u t e r r a i n qu'il lui avait accordé à la m ê m e é p o q u e . E n r é s u m é , cette clause q u a r a n t e - h u i t i è m e , qui paraît au p r e m i e r a b o r d avoir été inspirée p a r le désir de régler la q u e s t i o n , n'a rien q u e d e vague et n e prescrit aux m a î t r e s a u c u n e m e s u r e d é t e r m i n é e .


PREMIERE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

95

Elle lie l ' a p p r e n t i en ce sens qu'elle l'oblige à se c o n t e n t e r d e ce qu'il avait a u p a r a v a n t ; elle n e lie pas le m a î t r e , p u i s qu'elle lui laisse le droit de r e t i r e r à ses noirs la moitié de ce qu'il l e u r avait d o n n é autrefois. D . — E n supposant q u e l'apprenti puisse p r o u v e r au j u g e spécial q u e le j a r d i n q u i lui était alloué a u t e m p s d e l'esclavage n'est pas suffisant p o u r son e n t r e t i e n , celui-ci n'a-t-il pas le droit d'obliger le propriétaire à m e t t r e ce j a r d i n en r a p p o r t avec les besoins de l'apprenti? R. — O u i ; m a i s sa s e n t e n c e , à cet égard, n'est garantie q u e p a r u n e a m e n d e d e 5 livres, à laquelle il p e u t cond a m n e r le m a î t r e en cas de refus. D. — Si l'apprenti se plaint d e l'insuffisance d e son j a r din , et q u ' a p r è s avoir été c o n d a m n é à l ' a m e n d e p o u r ce sujet, le m a î t r e refuse

d e lui d o n n e r u n

j a r d i n d'une

plus grande é t e n d u e , le j u g e spécial , en v e r t u d e

la

quarante-septième clause, n'a-t-il pas le p o u v o i r de r e n o u veler les c o n d a m n a t i o n s , sur les plaintes réitérées des noirs, j u s q u ' à ce q u e le m a î t r e ait obéi à la loi? R. — D a n s ce cas , le m a î t r e serait passible des peines p r o n o n c é e s p a r la c i n q u a n t i è m e clause, qui p o r t e les 5 livres d ' a m e n d e à ko schellings, au

CA

refuserait de fournir

a b o n d a m m e n t aux besoins des a p p r e n t i s . D.— Cette a m e n d e pourrait-elle être r é p é t é e , si le m a î t r e persistait dans son refus? R. — O u i , p a r suite de j u g e m e n t s consécutifs, et en supp o s a n t q u e la loi fût consciencieusement appliquée. D. — E n c o n s i d é r a n t la grande différence qui existe néc e s s a i r e m e n t e n t r e la qualité des terrains cultivés et l e u r situation dans les diverses paroisses, les u n s étant situés


96

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

dans la plaine et les a u t r e s dans les m o n t a g n e s , ne pensezvous pas qu'il eût été impossible d e fixer, en t e r m e s p r é cis, l'étendue et la distance de ces t e r r a i n s ? P a r ces r a i s o n s , n e comprenez-vous pas q u e la législature a été réduite à confier l'appréciation

de cette é t e n d u e et de cette dis-

t a n c e à u n corps constitué dans la c o l o n i e ; e t , d u m o m e n t qu'elle était contrainte d'adopter cette m e s u r e , n e pensezvous pas qu'il était impossible d'en r e m e t t r e

l'exécution

à u n corps q u i offrît plus de. garanties q u e celui des juges spéciaux? R. — La seizième clause de l'acte d'abolition d e la m é t r o pole a p u avoir p o u r objet de s'en r e m e t t r e , j u s q u ' à u n certain p o i n t , à la décision des j u g e s spéciaux sur la question des t e r r a i n s ; mais n o n pas de t o u t a b a n d o n n e r à leur discrétion. J e n e vois pas p o u r q u o i on n'aurait pas fixé u n m i n i m u m d'étendue et u n m a x i m u m

de distance. P a r

ce m o y e n ,

d'ailleurs, la loi serait v e n u e en aide à des officiers publics investis de fonctions nécessairement i m p o p u l a i r e s , et d o n t le pouvoir, envisagé avec j a l o u s i e , est sujet à mille tracasseries. Il eût été avantageux p o u r le m a î t r e , p o u r l'app r e n t i et p o u r le j u g e spécial l u i - m ê m e , que le p o u v o i r de ce dernier fût

rennomée

des limites précises; et ces

limites eussent p u être fixées d'une m a n i è r e différente, suivant la différence des c o m t é s , des paroisses, des districts. E n laissant l'estimation des terrains à la discrétion complète dès juges spéciaux, on m e t ceux-ci en collision directe avec les propriétaires ; u n e disposition législative d u genre de celle d o n t j e parle aurait d o n n é u n e égale protection aux noirs et aux juges spéciaux.


PREMIERE

PARTIE. —APPRENTISSAGE.

97

CHAPITRE IV. PEINES E T CHATIMENTS INFLIGÉS AUX NOIRSAPPRENTIS.

D . — Ne r é s u l t e - t - i l p a s , d e s d o c u m e n t s adressés au g o u v e r n e m e n t p a r l'administration d e la J a m a ï q u e , q u e le n o m b r e d e s noirs-apprentis auxquels des c h â t i m e n t s o n t été infligés depuis le c o m m e n c e m e n t d e l'apprentissage, loin d'avoir d i m i n u é , a, a u c o n t r a i r e , s e n s i b l e m e n t augmenté? R. — S'il s'agit des c h â t i m e n t s d e t o u t e espèce (et n o n pas s p é c i a l e m e n t des p u n i t i o n s c o r p o r e l l e s ) , j e suppose qu'il doit r é s u l t e r des relevés reçus p a r l e g o u v e r n e m e n t q u e le n o m b r e des individus p u n i s p e n d a n t la p r e m i è r e a n n é e o u p e n d a n t u n e p o r t i o n d e la p r e m i è r e a n n é e d e l'apprentissage, est plus considérable qu'il ne l'a été d u r a n t la p é r i o d e c o r r e s p o n d a n t e de la s e c o n d e a n n é e . Q u a n t aux c h â t i m e n t s c o r p o r e l s , le n o m b r e en a c e r t a i n e m e n t d i m i n u é d'une m a n i è r e très-sensible, et c o n t i n u e r a nécess a i r e m e n t d e d i m i n u e r . Il r é s u l t e , a u s u r p l u s , des r a p ports les plus r é c e n t s , q u e le n o m b r e m ê m e des p u n i t i o n s de

t o u t e n a t u r e est également

e n décroissance.

m e n t a t i o n d e ces punitions , dans les derniers

L'augtemps,

s'explique p a r le fait q u e les juges spéciaux de la J a m a ï q u e III

e

PUBLICATION.

7

Témoignage de sir George Grey.


98

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

étaient t r o p p e u nombreux, a u c o m m e n c e m e n t

de l'ap-

prentissage, en sorte q u e la p l u p a r t des plaintes n'étaient p o i n t p o r t é e s d e v a n t eux. L a nécessité d e d o u b l e r l e u r n o m b r e ayant été plus tard r e c o n n u e , les plaintes reçues p a r eux se m u l t i p l i è r e n t , e t , p a r s u i t e , les peines infligées aux n o i r s - a p p r e n t i s . D. — Cette o b s e r v a t i o n s'applique-t-elle aux c h â t i m e n t s corporels ? R. — N o n ; car, ainsi q u e j e l'ai dit ci-dessus, les chât i m e n t s corporels o n t d i m i n u é c o n s i d é r a b l e m e n t . L e chiffre m o y e n des individus qui o n t subi des peines de ce g e n r e , p e n d a n t la p r e m i è r e a n n é e d e l'apprentissage, a été de six cent

q u a r a n t e - deux

p a r mois sur u n e p o p u l a t i o n

de

deux c e n t c i n q u a n t e mille a p p r e n t i s . E n m a r s d e r n i e r , ce chiffre n e s'est pas élevé à plus de deux cent c i n q u a n t e neuf, et u n r a p p o r t d e l o r d Sligo établit q u e le mois suivant il a e n c o r e d i m i n u é de b e a u c o u p . Les instructions d o n n é e s p a r le g o u v e r n e u r aux j u g e s spéciaux insistent avec force p o u r q u ' o n p a r v i e n n e , si faire se p e u t , à l'entière abolition d e cette espèce de c h â t i m e n t s . Celles d u 1er j a n v i e r 1 8 3 6 s'expriment ainsi : « Dans le choix des p u n i t i o n s , vous aurez continuellement

pour

l'arriver

à abolir e n t i è r e m e n t

la peine du fouet. La d i m i n u t i o n n o t a b l e d e ce g e n r e d e c h â t i m e n t , q u e j e r e m a r q u e dans les relevés des j u g e s spéciaux, m e fait espérer q u ' a v a n t p e u les a p p r e n t i s , c o m p r e n a n t m i e u x la loi et sentant la nécessité d'y obéir, l'usage de ce c h â t i m e n t cruel et dégradant p o u r r a être e n t i è r e m e n t abandonné. » D. — Avez-vous e n t r e les m a i n s quelques-unes des inst r u c t i o n s adressées par lord Sligo aux j u g e s spéciaux relati-


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

99

v e m e n t à la c o n d a m n a t i o n des noirs-apprentis au travail extraordinaire? R. —

O u i . Des instructions de ce g e n r e , en date d u

18 février 1 8 3 6 , p o r t e n t ce qui s u i t : « D a n s toutes les sentences de c o n d a m n a t i o n , vous aurez soin q u e la peine t o u r n e , autant q u e possible, au profit du travail des h a b i tations. L o r s q u e la punition a u r a p o u r cause u n e p e r t e d e t e m p s ou la paresse, vous c o n d a m n e r e z l'apprenti à r e n d r e le d o u b l e d u t e m p s o u d u travail q u e le propriétaire a u r a p e r d u . Si c'est u n j o u r entier, v o t r e a r r ê t o r d o n n e r a la restitution de deux j o u r n é e s ; si l'apprenti a creusé t r e n t e t r o u s d e c a n n e d e m o i n s q u e sa tâche n e c o m p o r t a i t , vous le c o n d a m n e r e z à e n creuser soixante. » D'autres instructions s'expriment a i n s i : « D a n s vos a r r ê t s , vous observerez les règles suivantes : a u c u n e correction corporelle n e sera infligée qu'en votre p r é s e n c e , ou celle d ' u n officier de p o lice, qui v o u s fera son r a p p o r t et veillera à ce q u e l'on n'outre-passe pas les t e r m e s de la c o n d a m n a t i o n .

Vous

tiendrez n o t e , à cet effet, de v o t r e s e n t e n c e ; v o u s l'écrirez également sur le registre t e n u dans les h a b i t a t i o n s , de telle sorte q u e , si u n autre j u g e se p r é s e n t e après vous et qu'il trouve u n a p p r e n t i en prison ou soumis à q u e l q u e châtim e n t , il puisse vérifier la l é g a l i t é ou l'illégalité d e cette m e s u r e . C o m m e les punitions corporelles ont d i m i n u é considérablement dans l'île, et qu'il est p r o b a b l e qu'avant p e u il sera possible de les s u p p r i m e r sans i n c o n v é n i e n t , v o u s aurez soin d'y substituer, l e plus s o u v e n t possible, u n a u t r e genre de c h â t i m e n t . L a p l u p a r t des fautes étant commises au d é t r i m e n t des p r o p r i é t a i r e s , vous ferez en sorte q u e les punitions t o u r n e n t à l e u r avantage. Si vous trouvez q u e 7.


100

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

plusieurs h e u r e s d e travail extraordinaire soient u n e p u n i tion p r o p o r t i o n n é e à la faute d o n t le p r o p r i é t a i r e aura e u à se p l a i n d r e , et c e p e n d a n t si la circonstance exigeait q u e le coupable fût c o n d a m n é à la chaîne de discipline, v o u s p o u r r e z diviser la peine d e telle sorte q u e la moitié du t e m p s de la c o n d a m n a t i o n soit passée à la c h a î n e , et l'autre moitié employée en travail extraordinaire p o u r i n d e m n i s e r le p r o priétaire. Vous n'oublierez pas q u e quinze h e u r e s de travail extraordinaire sont le m a x i m u m qui puisse être exigé des noirs - apprentis p a r s e m a i n e , et qu'il est c o n v e n a b l e

de

laisser le samedi à l e u r disposition p o u r la culture de l e u r s terrains. Il est j u s t e que le t e m p s r e n d u au p r o p r i é t a i r e soit d'une d u r é e plus g r a n d e q u e le t e m p s du travail q u e lui aura enlevé l'apprenti; car, a u t r e m e n t , ce n e serait q u ' u n e simple restitution, et il en résulterait q u e la disposition d u t e m p s a p p a r t e n a n t au m a î t r e serait, à son grand d é t r i m e n t , laissée à la discrétion de l'apprenti. » D. —

P o u v e z - v o u s fournir q u e l q u e relevé s o m m a i r e

des peines et châtiments infligés aux noirs-apprentis? R. — O u i : les j u g e s spéciaux de la J a m a ï q u e adressent c h a q u e m o i s , au g o u v e r n e u r de la c o l o n i e , des relevés d e ce g e n r e , et la c o m m i s s i o n t r o u v e r a consignés, dans le tableau suivant, les résultats de ces r e l e v é s , p o u r la p é r i o d e d u 1er août 1 8 3 5 au 31 m a r s 1 8 3 6 .


AUX

NOMBRE

250,237

261,877

Novembre

Décembre

255,567

258,977

258,977

Janvier

Février

Mars 3,o32

2,324

2,568

3,o51

3,073

258,870

1

I

10

9

à peu près 1

un peu moins de 1.

ï

d'individus auxquels - PROPORTION des châtiments pour ont été infligés par ordre cent. des juges spéciaux.

Octobre

1830.

DE

LA

JAMAÏQUE,

259

207

311

3o5

364

419

64o

712

fouet.

le

par

DU

1,466

l,o32

1,451

1,153

1,319

1,344

2,367

2,646

par le fouet.

que

autrement

NOMBRE D'HOMMES punis

Par ordre des juges spéciaux.

NOIRS-APPRENTIS

5,531

249,825

la Jamaïque.

de

apprentis

noirs-

des

SOMBRE TOTAL

INFLIGÉS

Septembre

1835.

MOIS.

des

INDICATION

Si

Août

|

MENSUELLEMENT ER

AOÛT

1,307

1,o85

1,36o

1,109

1,368

1,31o

2,524

945

punies.

de femmes

SOMBRE

1 AU

2 1

23

21

22

23

22

24

48

5o

5o

5o

5o

48

5o

5o

infligés.

de fouet

infligés.

des coups

de fouet

du nombre

MAXIMUM

l835

des coups

moyen

CHIFFRE

T A B L E A U DES P E I N E S E T C H A T I M E N T S MARS

84

56

92

153

28

46

84

réclusion.

de

des jours

du nombre

MAXIMUM

3l

l836 P R E M I È R E P A R T I E . — A P P R E N T I S S A G E . 101


102

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

D. — Le fouet constitue-t-il u n e peine d a n s les maisons d e travail? R. — Dans les maisons d e travail ce c h â t i m e n t c o r p o r e l est e m p l o y é p r i n c i p a l e m e n t p o u r c o n t r a i n d r e les prisonniers au travail d u tread-mill.

C'est ce travail m ê m e qui est

la p e i n e , et le d i r e c t e u r de la maison de travail se croit en d r o i t de forcer ainsi le coupable à la subir, lorsqu'il s'y refuse. J e n e p e n s e pas q u e le fouet en lui-même ait jamais été

infligé

dans

ces maisons

en v e r t u

d'aucune

sentence. D . — L e g o u v e r n e u r a u r a i t - i l le p o u v o i r de r é p r i m e r l'abus qui p o u r r a i t être fait d e ce c h â t i m e n t c o r p o r e l , en d o n n a n t des ordres a u d i r e c t e u r des maisons d e t r a v a i l ? R. — L o r d Sligo cite lui-même u n e circonstance où il r é p r i m a l'injuste sévérité d u directeur d'une p r i s o n , aussitôt qu'on lui en eut d o n n é connaissance. D. —

Savez-vous si des instructions générales o n t été

d o n n é e s p a r le g o u v e r n e u r aux directeurs des p r i s o n s , p o u r leur enjoindre d e s'abstenir de t o u t e p u n i t i o n corporelle ? R. — Les directeurs des maisons d e travail n ' o n t r e ç u d u g o u v e r n e u r a u c u n e i n s t r u c t i o n d e ce g e n r e . Ils agissent sous la direction des juges spéciaux. D. — Ne pensez-vous pas q u e le g o u v e r n e u r aurait le p o u v o i r , soit d i r e c t e m e n t , soit i n d i r e c t e m e n t , d ' e m p ê c h e r q u e l'usage du fouet fût

c o n t i n u é dans les maisons d e

travail ? R. — O u i , i n d i r e c t e m e n t . L e j u g e spécial est t e n u d e faire son r a p p o r t sur les p r o c é d é s d o n t on use dans ces m a i sons, q u a n d ces p r o c é d é s lui paraissent illégaux; le gouvern e u r a le pouvoir de diriger des poursuites en c o n s é q u e n c e


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

103

d e ce r a p p o r t : mais j e n e sache pas qu'il soit a r m é d'aucune p o u v o i r direct à l'égard des d i r e c t e u r s des m a i s o n s d e travail. D . — L o r d Sligo n'a-t-il pas déclaré q u e , d a n s l e b u t d'emp ê c h e r q u e les femmes n e fussent soumises au c h â t i m e n t d u f o u e t , il avait d o n n é p o u r instruction aux j u g e s spéciaux d e n ' e n v o y e r a u c u n n o i r - a p p r e n t i d a n s les m a i s o n s o ù cette p u n i t i o n était e n usage ? R. — J e n e m e rappelle pas q u ' u n e semblable m e s u r e ait été p r i s e , mais il en a été question.

D. — Q u e l l e est la n a t u r e des fautes p o u r la p u n i t i o n desquelles o n fait usage d u fouet? R. — P o u r stimuler la paresse o u p u n i r l'insubordination : on a aussi r e c o u r s à ce c h â t i m e n t c o n t r e l'impertinence et l'insolence; il est m ê m e très-difficile d e d é t e r m i n e r ce q u ' o n e n t e n d p a r ce d e r n i e r m o t . Enfin o n e m p l o i e le fouet p o u r t o u t e faute q u i p e u t être p o r t é e d e v a n t le j u g e spécial, et p o u r laquelle il a d r o i t d'infliger u n e p u n i t i o n corporelle. L'insubordination est u n e faute p a r t i c u l i è r e m e n t p u n i e p a r ce g e n r e d e c h â t i m e n t . D. — Avez-vous appris que des femmes aient subi le c h â t i m e n t d u fouet dans les maisons de travail ? R. — J'ai e n t e n d u dire q u e des femmes avaient été illég a l e m e n t punies p a r le fouet; la loi dit en p r o p r e s t e r m e s : A u c u n e "femme a p p r e n t i e n e p e u t être c o n d a m n é e à subir la peine d u fouet, n i a u c u n e a u t r e p u n i t i o n corporelle.» D . — Ainsi, l o r s q u ' u n e

f e m m e apprentie reçoit des

coups d e fouet dans l a m a i s o n d e travail, c e n e p e u t ê t r e q u e c o n t r a i r e m e n t à la l o i .

Témoignage de M. Madden.


104

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

R. — O u i , positivement. D. — N'est-ce pas au j u g e spécial qu'il appartient d e décider si la peine d u fouet doit être infligée ? R. — N o n , c'est le d i r e c t e u r de la maison d e travail q u i p r e n d cette décision sous sa responsabilité. D. — Y a-t-il q u e l q u e clause en faveur de l'apprenti q u e le j u g e spécial a soumis i n j u s t e m e n t à la peine d u fouet ? R. — L ' a p p r e n t i n'a d'autre r e c o u r s q u e d'en appeler à la sentence d'un a u t r e j u g e spécial. D . — Peut-il faire j u g e r cet appel dans l'intervalle q u i s'écoule e n t r e la p r e m i è r e sentence et son exécution? R. — N o n . D. — Y a-t-il q u e l q u e autre peine corporelle autorisée p a r la loi? R. — O u i : le tread mill. D. — Est-ce le m a î t r e ou le j u g e spécial qui a le d r o i t d'infliger cette peine ? R. — L e j u g e spécial a seul ce droit. D . — L e s maîtres n e peuvent-ils pas infliger certaines p u n i t i o n s , la réclusion solitaire, p a r exemple ? R. — O u i . D. — Ont-ils fréquemment r e c o u r s à cette p u n i t i o n ? R. — Ils en u s e n t et en a b u s e n t , j e p e n s e . D . — La loi fixe-t-elle la d u r é e de ces e m p r i s o n n e m e n t s ? R. — N o n . D. — Mais au m o i n s n'oblige-t-elle pas le m a î t r e à o b t e nir la sanction d u j u g e spécial ? R.

- Elle dit q u e le m a î t r e doit en référer au j u g e spé-

cial aussitôt que possible: ce sont des t e r m e s auxquels on p e u t d o n n e r u n e g r a n d e extension.


P R E M I È R E P A R T I E . — A P P R E N T I S S A G E . 105 D . — Si le m a î t r e n e s'empressait pas d e r e q u é r i r l'assistance d u j u g e spécial dans le plus b r e f délai p o s s i b l e , n'y

aurait-il p a s dans

ce r e t a r d u n motif d e p o r t e r plainte

contre lui ? R. — O u i , et dans ce cas il p o u r r a i t être c o n d a m n é à l'amende. D. — Avez-vous appris q u e des apprentis aient été r e n fermés p e n d a n t v i n g t - q u a t r e h e u r e s et m ê m e p l u s , sans q u ' a u c u n e charge pesât s u r e u x ? R. — Cela est a r r i v é , dans le p r i n c i p e , assez fréquemm e n t , et plusieurs fois j ' a i d û c o n d a m n e r les maîtres à l'am e n d e p o u r ce fait. D . —- P a r q u i les plaintes ont-elles é t é portées, p a r les noirs o u p a r les géreurs ? R. — G é n é r a l e m e n t les noirs étaient a m e n é s devant m o i p a r leurs m a î t r e s . J e m'informais d e la d u r é e d u t e m p s qu'ils avaient passé e n p r i s o n . Lorsqu'il m'est arrivé d e r e connaître qu'ils avaient été détenus sans motifs

suffisants

et plus l o n g t e m p s qu'il n'était nécessaire, j e les ai engagés à p o r t e r plainte c o n t r e l e u r s maîtres,

D . — L a sentence q u i c o n d a m n e u n a p p r e n t i a u travail forcé (hard labour) comporte-t-elle la peine q u i consiste à être attaché à la chaîne de discipline [penal gang ), et ce travail forcé est-il u n e p u n i t i o n distincte d u travail ordinaire dans le tread mill ? R. — L o r s q u e le j u g e spécial a c o n d a m n é un a p p r e n t i à la chaîne de discipline, celui-ci est c o n d u i t dans la maison d e c o r r e c t i o n , et c o m m e le tread mill est placé dans c e t

Témoignage de M. Miller.


106

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

é t a b l i s s e m e n t , l'apprenti y est e m p l o y é p a r suite de sa condamnation. D. — E n s u p p o s a n t que l'apprenti n e soit pas c o n d a m n é à la chaîne d e discipline, mais s e u l e m e n t à l ' e m p r i s o n n e m e n t avec travail forcé, est-il mis n é a n m o i n s à la chaîne de discipline ? R. — C e r t a i n e m e n t n o n . O n n'attache l'apprenti à la chaîne que lorsqu'il est c o n d a m n é à subir cette p e i n e . D. — Ainsi la chaîne de discipline est u n

châtiment

distinct de l ' e m p r i s o n n e m e n t avec travail forcé ? R. — O u i . O n p r e n d l'avis d u j u g e spécial p o u r décider si l'apprenti doit être mis à la chaîne de discipline, appliqué au travail forcé ou mis en réclusion solitaire. D. — Pouvez-vous dire quelle était la p r o p o r t i o n e n t r e les prisonniers attachés à la chaîne de discipline et ceux q u i n e p o r t a i e n t pas de fers dans les maisons de correction q u e vous avez visitées ? R. — La chaîne de discipline c o m p r e n a i t plus des d e u x tiers des p r i s o n n i e r s . D. — Les deux sexes sont-ils attachés s é p a r é m e n t à la chaîne d e discipline ? R. — Les h o m m e s et les femmes n e sont p o i n t attachés à la m ê m e c h a î n e , mais ils travaillent e n s e m b l e . D. — P o u r q u o i , selon v o u s , m e t - o n les apprentis à la chaîne dans les maisons de travail ? Est-ce p o u r p r é v e n i r l e u r fuite, o u cette chaîne est-elle u n m o y e n de p u n i t i o n ? Enfin q u e l e n est l'objet? R. — Celui d ' e m p ê c h e r la fuite des p r i s o n n i e r s , q u i sont f r é q u e m m e n t employés sur les r o u t e s , sous la seule garde d'un ou de deux c o n d u c t e u r s .


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

107

D . — Les prisonniers portent-ils la chaîne m ê m e dans l'intérieur

de la m a i s o n de travail, où l'on n'a pas à craindre

qu'ils s'échappent, ou b i e n en sont-ils chargés s e u l e m e n t lorsqu'ils v o n t travailler d e h o r s ? R. — Ils la p o r t e n t dans la maison de travail; on n e la l e u r ôte pas m ê m e la n u i t . D. — Est-ce p a r q u e l q u e m e s u r e de sûreté qu'on leur fait p o r t e r la chaîne m ê m e lorsqu'ils sont renfermés dans les m u r s de la prison ? R. — N o n ; j e ne crois pas q u ' u n e telle p r é c a u t i o n soit j u g é e nécessaire. D . — Q u e l est le poids de la chaîne ? Ce poids varie-t-il ? R. — Il n e varie p a s . C'est u n e chaîne légère. D . — Quelle est la forme ? R . — Elle est c o m p o s é e de petits anneaux. D . — O ù est-elle fixée ? R. — A u n collier. D. — L ' u n des b o u t s de la chaîne est attaché au collier, mais à quelle partie du corps est attachée l'autre extrémité ? R. — A a u c u n e partie du c o r p s ; les prisonniers t o u r n e n t la chaîne a u t o u r de leur corps ; et l o r s q u e l'atelier va trav a i l l e r d e h o r s , l'extrémité libre de la chaîne sert à attacher les travailleurs deux à deux. D. — Cette chaîne gêne-t-elle les m o u v e m e n t s du corps ? R. — N u l l e m e n t . D. — Les prisonniers p e u v e n t ils être attachés à la c h a î n e de discipline par o r d r e du directeur de la maison de travail, p o u r cause de mauvaise conduite ?


108

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

R. — Les fonctions du d i r e c t e u r se b o r n e n t à p r e n d r e soin des prisonniers d o n t la garde lui est confiée. A u c u n e p e i n e n e p e u t l e u r ê t r e infligée, si ce n'est p a r sentence d u j u g e spécial. D . — Les p e r s o n n e s libres à la J a m a ï q u e peuvent-elles être enfermées dans les maisons d e c o r r e c t i o n ? R. — O u i , p a r suite d'un j u g e m e n t ; mais n o n p a s , c o m m e les a p p r e n t i s , en v e r t u d'une sentence r e n d u e p a r u n j u g e spécial.

...

D. — Les prisons sont-elles soumises à l'inspection des j u g e s spéciaux ? R. — Oui. D. — Peuvent-ils faire cette inspection dans tous les m o ments ? R. — O u i . C h a q u e magistrat e s t , d u r e s t e , t e n u

de

visiter les prisons u n certain n o m b r e d e j o u r s dans l'année. D. — Ainsi, les portes des prisons et des maisons d e travail l e u r sont t o u j o u r s ouvertes ? R . — O u i , et les instructions d e l'autorité p o r t e n t que rien n e doit être soustrait à l e u r e x a m e n . D. — Pouvez-vous fixer à p e u près le n o m b r e des prisonniers renfermés j o u r n e l l e m e n t dans la m a i s o n de travail d e la paroisse d e Trelawney ? R. — Ce n o m b r e est t e l l e m e n t variable qu'on p e u t à peine dire qu'il ait été le m ê m e p e n d a n t deux j o u r s consécutifs. Il est arrivé q u ' o n n'a pas eu à c o m p t e r plus d'une douzaine d e prisonniers envoyés à la maison de travail dans les vingt-quatre h e u r e s . L e n o m b r e m o y e n était d'une trentaine environ.


PREMIERE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

109

D. — Q u e l était le n o m b r e total des apprentis d u district où se t r o u v a i t cette m a i s o n d e travail ? R . — Il était d'environ vingt-cinq mille â m e s . D . — A-t-on c o u t u m e d e p r é s e n t e r à l'examen des j u g e s un

relevé des c h â t i m e n t s infligés dans les maisons d e

travail ? R. — O u i . C e relevé est r é g u l i è r e m e n t p r é s e n t é à l'ouv e r t u r e d e la session trimestrielle.

D. — L e s c h â t i m e n t s corporels sont-ils aussi fréquents a u j o u r d ' h u i qu'au t e m p s d e l'esclavage? R. — L e n o m b r e e n a p l u t ô t a u g m e n t é q u e d i m i n u é . D . — Avez-vous c o m p a r é quelques relevés d u n o m b r e des coups d e fouet infligés dans le cours d'un m o i s d u r a n t l'esclavage, avec des relevés semblables d r e s s é s , depuis l'apprentissage , p a r les j u g e s spéciaux? R. — J e n ' a c c o r d e pas la m o i n d r e confiance aux r a p p o r t s des j u g e s spéciaux, p a r c e q u e j e fais p e u d e cas d e l e u r caractère e n général. J e suis p r ê t à n o m m e r les magistrats auxquels j e fais allusion, et à justifier m o n assertion à l e u r égard. D. — S u r q u o i fondez-vous l'opinion q u e le n o m b r e d e coups d e fouet n ' a pas d i m i n u é p a r l e régime d e l'apprentissage ? R. — S u r le r a p p o r t des noirs eux-mêmes. D. — Vos r e n s e i g n e m e n t s s'étendent-ils au delà d u m o i s de m a i 1 8 3 5 ? R. — N o n . D u reste ce sont m o i n s des renseignements précis q u e le résultat d'une impression générale. Il a toujours

Témoignage de M. Beaumont.


110

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

été fort difficile de d é t e r m i n e r le n o m b r e des coups de fouet d o n n é s à l'époque de l'esclavage; mais j ' a i été à m ê m e d ' a p p r e n d r e , de la b o u c h e des noirs e u x - m ê m e s , q u e le j u g e spécial infligeait s o u v e n t u n plus grand n o m b r e d e coups d e fouet q u e le m a î t r e n'avait c o u t u m e de le faire auparav a n t ; suivant le p r o p r e témoignage des n o i r s , l e u r c o n d i tion était loin d'être a m é l i o r é e , et la sévérité était p l u s g r a n d e à l e u r égard sous l'autorité des j u g e s spéciaux qu'auparavant. D . — E n c o m p a r a n t les six derniers mois de l'apprentissage avec les six p r e m i e r s d u m ê m e r é g i m e , pouvez-vous é m e t t r e u n e o p i n i o n r e l a t i v e m e n t à la d i m i n u t i o n ou à l'accroissement des c h â t i m e n t s ? R. — Il est impossible de fixer avec exactitude la p r o p o r t i o n des châtiments p e n d a n t les deux é p o q u e s . Le seul m o y e n d'établir cette p r o p o r t i o n serait d e consulter les r a p p o r t s des j u g e s spéciaux, et j ' a i déjà dit q u e j e n'avais a u c u n e confiance dans ces r a p p o r t s . D. — E t q u i v o u s fait p e n s e r q u e , n o n - s e u l e m e n t ces r a p p o r t s n e disent pas la v é r i t é , mais qu'ils disent p r é c i s é m e n t t o u t le contraire de la v é r i t é , et qu'au lieu d ' a n n o n c e r u n e d i m i n u t i o n dans le n o m b r e des c h â t i m e n t s , c'est u n e a u g m e n t a t i o n qu'ils devraient-constater ? R.— P a r c e q u e j ' a i vu q u ' u n n o m b r e considérable de noirs ont été fouettés. J'étais dans l'habitude de converser fréq u e m m e n t avec eux, et la p l u p a r t m e faisaient voir leurs épaules e m p r e i n t e s des traces d u fouet. D . — Vous parlez; de la p r e m i è r e p é r i o d e de l'apprentissage, p e n d a n t laquelle il y eut en effet u n e a u g m e n t a t i o n r e m a r quable des p u n i t i o n s ; mais les r a p p o r t s constatent u n e


PREMIERE PARTIE. —APPRENTISSAGE. d i m i n u t i o n u l t é r i e u r e . Pouvez-vous justifier p a r

111

quelque

fait l'opinion q u e c e t t e décroissance n'a pas eu lieu ? R. — J e c r o i s , en effet, q u e cette d i m i n u t i o n p e u t avoir e u lieu dans q u e l q u e s e n d r o i t s . P a r e x e m p l e , j e citerai la paroisse d e S a i n t - T h o m a s d e l'est; aussi M . L y o n , sous la j u r i d i c t i o n de q u i cette paroisse était p l a c é e , était-il fort i m p o p u l a i r e p a r m i les p r i n c i p a u x h a b i t a n t s . D. — Pouvez-vous c o m p a r e r la c o n d u i t e des j u g e s spéciaux dans d e u x p é r i o d e s différentes de l'apprentissage, et

de

cette c o m p a r a i s o n résulterait-il q u e l q u e fait qui justifiât l'op i n i o n q u e les m a g i s t r a t s spéciaux d e v i e n n e n t plus hostiles aux noirs à m e s u r e qu'ils r e s t e n t plus l o n g t e m p s dans la colonie ? R. — D a n s l'intervalle d'août à o c t o b r e 1 8 3 4 , il y eut u n g r a n d n o m b r e de plaintes p o r t é e s p a r les noirs d e v a n t les j u g e s spéciaux. P o s t é r i e u r e m e n t à cette p é r i o d e , le n o m b r e des plaintes a c o n s i d é r a b l e m e n t d i m i n u é à m e s u r e que dim i n u a i t la confiance des noirs dans ces j u g e s . L o r s q u e j e vois les j u g e s spéciaux r e c e v o i r des présents des g é r e u r s , j e crois v o l o n t i e r s q u e les noirs ont raison de n e pas se fier à eux. D . — Avez-vous q u e l q u e m o y e n de fixer le n o m b r e des c h â t i m e n t s infligés d u r a n t des six p r e m i e r s mois de l'apprentissage ? R. — J e n ' e n ai pas d'autre q u e celui q u e j ' a i m e n t i o n n é , c'est-à-dire les plaintes r é p é t é e s des noirs qui avaient été r

fouettés. I m m é d i a t e m e n t après le 1e a o û t 1 8 3 4 , les n o i r s , é t a n t fortement pénétrés d e l'idée qu'ils étaient t o u t à fait l i b r e s , se plaignirent c h a q u e fois qu'ils étaient frappés. J e s u p p o s e q u e , dans l'intervalle d'août à o c t o b r e 1 8 3 4 , j ' e n


112

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

ai v u environ cinq cents qui avaient été fouettés et c r u e l l e m e n t fouettés, sans c o m p t e r le n o m b r e b i e n plus g r a n d d o n t j e n'ai pas eu connaissance. D . — Croyez-vous q u e la multiplicité des c h â t i m e n t s au c o m m e n c e m e n t de l'apprentissage ait c o n d u i t les noirs à s u p p o s e r qu'ils n'avaient pas le degré de p r o t e c t i o n a u q u e l ils avaient c r u t o u t d ' a b o r d , et q u e , p a r s u i t e , ils aient c r a i n t d e r e n o u v e l e r leurs plaintes ? R. — J e n ' e n fais a u c u n d o u t e . J e le r é p è t e , j e n'ajoute a u c u n e foi aux r a p p o r t s des magistrats spéciaux. La p l u p a r t s'inquiètent fort p e u d e ce q u e d e v i e n d r o n t leurs r a p p o r t s ; tous leurs soins consistent à p l a i r e , soit aux p l a n t e u r s , soit au g o u v e r n e m e n t , selon qu'ils j u g e n t q u e cela sera plus utile à leurs i n t é r ê t s . D . — Avez-vous q u e l q u e chose à dire sur l'usage d'enchaîn e r les f e m m e s dans les maisons de correction ? R. — T o u t e s les femmes q u ' o n envoie dans les maisons d e c o r r e c t i o n s o n t enchaînées p a r couples. O n l e u r m e t

un

collier d'où p e n d u n e l o u r d e chaîne qui pèse sur l e u r poit r i n e , et devient u n vrai supplice. D . — Sont-elles e n c h a î n é e s , soit qu'elles aient ou qu'elles n'aient pas été c o n d a m n é e s

la chaîne de discipline ?

R. — T o u s les a p p r e n t i s , h o m m e s et f e m m e s , envoyés à la m a i s o n d e c o r r e c t i o n , sont aussitôt m i s à la chaîne ; ils travaillent e n c h a î n é s , quels q u e soient l e u r âge et l e u r sexe. D. — Soit qu'ils aient ou n'aient pas été c o n d a m n é s à la chaîne de discipline? R.—

O n n e connaît p a s , dans la p r a t i q u e , la distinction

q u e vous faites.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE. 113 D . — Quelles sont les maisons de travail q u e vous avez e u l'occasion d e visiter depuis l'apprentissage ? R.—

Celles d e S a i n t - A n d r é , d e P o r t - R o y a l , d e K i n g s t o n ,

d e S a i n t - T h o m a s d e l'est et d e S a i n t - T h o m a s d e la vallée. D . — P o u v e z - v o u s p r o u v e r q u e , d a n s ces maisons d e travail, il n'y avait a u c u n e distinction e n t r e les noirs

con-

d a m n é s à la chaîne d e discipline et les autres p r i s o n n i e r s , mais q u e c h a c u n des c o n d a m n é s envoyés à la maison d e travail p o r t a i t la c h a î n e ? R. — Je n e connais rien q u i r e s s e m b l e à ce q u e vous a p pelez la chaîne de discipline. Ceux qui sont envoyés à la maison de travail travaillent e n c h a î n é s , et si ce t e r m e d e chaîne d e discipline a q u e l q u e signification, elle s'applique à quic o n q u e est r e n f e r m é dans la m a i s o n d e travail. D. — Ainsi tous les nègres d é t e n u s dans les maisons d e travail q u e vous avez visitées p o r t a i e n t la chaîne ? R. — J e le c r o i s , o u p l u t ô t j e . n'ai pas d e d o u t e à c e t égard.

D.— Pensez-vous q u e le n o m b r e des c h â t i m e n t s corporels ait c o n s i d é r a b l e m e n t d i m i n u é depuis la p r e m i è r e année d e l'apprentissage ? R. — O u i , j e le p e n s e . D. — E n s u p p o s a n t q u e les relevés officiels c o n s t a t e n t , au c o n t r a i r e , u n e a u g m e n t a t i o n c o n s i d é r a b l e , et q u e cette a u g m e n t a t i o n n e s'élève pas à u n chiffre m o i n d r e d e dix m i l l e , votre conviction n e serait-elle pas é b r a n l é e ? R. — N o n ; les trois p r e m i e r s mois d e l'apprentissage o n t été les plus féconds en c h â t i m e n t s corporels. Depuis e

I I I PUBLICATION.

.

8

Témoignage de M. Oldham.


114

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

le n o m b r e en a t e l l e m e n t d i m i n u é , qu'il n'est rien en comparaison. D. — Avez-vous e n t r e les m a i n s les relevés d u n o m b r e des c h â t i m e n t s corporels infligés depuis le m o i s d'août 1834 j u s q u ' a u mois d'août 1 8 3 5 ? R. — N o n . J'ai formé m o n opinion n o n - s e u l e m e n t s u r les r a p p o r t s des j u g e s spéciaux, mais sur ceux de l o r d Sligo l u i - m ê m e , et ils se s o n t trouvés conformes à m e s p r o p r e s observations. D . — Pouvez-vous dire s'il y a eu d i m i n u t i o n ou augm e n t a t i o n des c h â t i m e n t s de t o u t e n a t u r e ? R. — Il y a eu d i m i n u t i o n , suivant m o i , parce q u e les noirs sont m i e u x disposés et o n t acquis l'intelligence de la l o i ; il existe d'ailleurs e n t r e les g é r e u r s (managers)

et les

apprentis des dispositions plus conciliantes. D. — Alors v o t r e opinion est d é c i d é m e n t q u e le n o m b r e total des peines corporelles et autres a s e n s i b l e m e n t d é c r u . R. — O u i . D. — Les c h â t i m e n t s sont-ils a c t u e l l e m e n t plus ou m o i n s sévères qu'ils n e l'étaient a u p a r a v a n t ? R. — Ils sont m o i n s sévères. Il est m a i n t e n a n t très-rare q u e les j u g e s spéciaux soient mis dans la nécessité de faire usage d u fouet à lanières (cat; d'hui que de houssines

on n e se sert plus aujour-

(sivitches).

D. — C'est d o n c u n c h â t i m e n t léger q u e celui d'être frappé avec ces houssines ? R. — Si léger qu'il est en usage dans les écoles. D . — Pensez-vous que les juges spéciaux se soient m o n trés t r o p sévères au c o m m e n c e m e n t de l'apprentissage ? R. — O u i . Ils ne connaissaient pas e n c o r e le caractère


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

115

des n o i r s , et ceux-ci, d e l e u r c ô t é , c r o y a i e n t qu'il n'y avait pas d e loi q u i les forçât au travail ; les noirs s'imaginaient, que l'acte d'émancipation l e u r avait d o n n é u n e liberté sans l i m i t e s , et ils regardaient avec défiance le p o u v o i r des j u g e s spéciaux. D . — Croyez-vous q u e dans le p r i n c i p e les j u g e s spéciaux se soient m o n t r é s plus sévères q u e n e l'eussent été les j u g e s c o l o n i a u x , e t pensez-vous q u e les choses aient changé depuis ? R. — J e le p e n s e . D. — D a n s les maisons d e travail q u e v o u s avez eu o c casion d e visiter, les h o m m e s libres étaient-ils d é t e n u s avec les apprentis ? R. — O u i . D. — L e s a p p r e n t i s étaient-ils enchaînés ? R. — Q u e l q u e s - u n s avaient les fers, mais a u c u n n'était à la chaîne. (I saw some in irons, but not in chains.)

D. — U n n o i r - a p p r e n t i c o n d a m n é en c o u r d'assises estil e n v o y é à la prison o u à la maison d e travail (work-house)? R. — A l'une o u à l'autre, D . — Est-ce faire u n e faveur à l'apprenti q u e d e l'envoyer à la prison, p l u t ô t q u ' à la maison d e travail? R. — Les n o i r s doivent considérer la chose d e cette façon. E n p r i s o n , ils n e subissent d'autre peine q u e la captivité. D. — T o u s les individus d é t e n u s dans la m a i s o n d e travail sont-ils s o u m i s au travail forcé (hard labour)? R. — N o n , il faut excepter ceux q u i sont c o n d a m n é s à la 8.

Témoignage de M. R. Russel


116

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

réclusion solitaire et ceux q u i sont renfermes p o u r cause de folie. D. — Savez-vous quelles sont les considérations q u i dét e r m i n e n t l'envoi d ' u n b l a n c à la maison de travail? R.—

Cette c o n d a m n a t i o n

est u n e

flétrissure

pour un

b l a n c ; o n l'applique à ceux q u i o n t enfreint les dispositions de l'acte sur la police (police act). D. — Est-il d'usage d'envoyer à la m a i s o n d e travail les h o m m e s libres d e couleur ? R. — Cet usage a cessé, j e c r o i s , depuis la p r o m u l g a t i o n du privilege

bill.

D . — Q u e l est le n o m b r e des maisons d e correction (houses of correction)? R. — L'île c o m p t e vingt et u n e paroisses; dix-huit envir o n o n t des maisons d e c o r r e c t i o n .

Témoignage de M. Charles Brown.

D. — Les h o m m e s libres sont-ils enfermés dans les m a i sons d e travail ? R.—

D'après l'acte sur le vagabondage (vagrant act) r e n -

du le 1 2 d é c e m b r e 1 8 3 3 , les m a r i n s , les h o m m e s

libres

de basse condition et les h o m m e s d e c o u l e u r p e u v e n t ê t r e renfermés dans les m a i s o n s d e travail. D. — Les femmes apprenties sont elles enchaînées dans la m a i s o n d e travail? R. — T o u s les apprentis y sont à la chaîne.

Témoignage de M.Oldrey.

D . — Est-il â v o t r e connaissance q u e les femmes a p p r e n ties aient eu à subir la peine d u fouet dans quelques ciri o n s tances?


PREMIERE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

117

R . — O u i , c e l a a e u l i e u d a n s la p r i s o n d e l a p a r o i s s e de Sainte-Elisabeth. D.—

L ' o p i n i o n d e la p o p u l a t i o n b l a n c h e é t a i t - e l l e o p p o -

sée à ce genre de châtiment? R. — J e d o i s d i r e q u e n o n ; e t , p o u r p r e u v e , j'ajouterai q u e j ' é t a i s à la J a m a ï q u e l o r s q u e M. B e a u m o n t

proposa

à la c h a m b r e d ' a s s e m b l é e d'abolir l'usage d e s p u n i t i o n s c o r porelles contre les femmes. Quatre m e m b r e s

seulement

s o u t i n r e n t l a p r o p o s i t i o n . J e c o n c l u s d e là q u e la g r a n d e m a j o r i t é d e s p r o p r i é t a i r e s r é s i d a n t à la J a m a ï q u e e n 1 8 3 1 était f a v o r a b l e à l ' e m p l o i d e s c h â t i m e n t s c o r p o r e l s . D . — L ' o p i n i o n a-t-elle c h a n g é d e p u i s l ' a n n é e 1 8 3 1 , o u se m o n t r e - t - e l l e a u j o u r d ' h u i aussi f a v o r a b l e q u ' a l o r s a u x p e i n e s corporelles. R. — J e n e p e n s e p a s q u e , s o u s c e r a p p o r t , l ' o p i n i o n d e la c h a m b r e d ' a s s e m b l é e ait p u s i t ô t c h a n g e r . D. — L'usage d e f r a p p e r l e s f e m m e s s u r l e s p l a n t a t i o n s a-t-il c e s s é a b s o l u m e n t ? R.—

O u i , d e p u i s qu'il e s t d e v e n u illégal.

D. — V o u s avez d é c l a r é qu'il y avait e u d e s e x e m p l e s d e f e m m e s s u b i s s a n t la p e i n e d u f o u e t d a n s l e s m a i s o n s de travail ? R. — O u i , c e c h â t i m e n t a é t é infligé d a n s la p a r o i s s e m ê m e d e m a j u r i d i c t i o n , j u s q u ' a u m o m e n t o ù j'y ai m i s empêchement. D. — Pensez-vous q u e l e v o t e d e la c h a m b r e d ' a s s e m b l é e s u r l a p r o p o s i t i o n d e M . B e a u m o n t ait p u é t a b l i r q u e la c o r r e c t i o n corporelle d e s femmes était l é g a l e e t d e v a i t être m a i n t e n u e ? R. — Oui.


118

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

D. — Y a-t-il j a m a i s eu q u e l q u e déclaration de la C h a m b r e d'assemblée e n faveur de l'abolition d u c h â t i m e n t c o r p o r e l à l'égard des f e m m e s , depuis l'émancipation? R. — J e n'en connais a u c u n e . D. — D a n s v o t r e o p i n i o n , ce g e n r e d e c h â t i m e n t est-il légal? R. — Il est illégal. D . — Dans quelles circonstances les femmes renfermées dans la m a i s o n de travail de la paroisse de Sainte-Elisabeth ont-elles été frappées p a r le fouet? R. — Ces femmes étaient placées sur le tread-mill, et j e p r é s u m e qu'elles le t o u r n a i e n t avec t r o p de l e n t e u r ; c'est alors que le directeur décida q u ' o n ferait usage d u fouet. D . — S'en servit-on

exclusivement c o n t r e les

femmes

apprenties? R.

- Exclusivement c o n t r e elles.

D. — Savez-vous si, dans les m ê m e s c i r c o n s t a n c e s , on en eut fait usage c o n t r e les femmes de condition libre? Cellesci sont-elles soumises a u m ê m e c h â t i m e n t d'après les règlem e n t s d e la maison de travail? R. — J e n e le pense pas. D . — Les exemples que vous citez étaient-ils des exceptions ou le résultat d'un système adopté? R. — J e n e puis dire qu'ils fussent le résultat d'an système établi, mais j e suis convaincu q u ' u n grand n o m b r e femmes o n t été frappées sur le

de

tread-mill.

D. — Vous pensez d o n c q u e le fouet a été e m p l o y é , n o n c o m m e la peine m ê m e des méfaits, mais c o m m e u n stimul a n t au travail forcé d u R.—

Oui.

tread-mill?


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

119

D. — E n v o t r e qualité d e j u g e spécial, vous vous êtes t r a n s p o r t é à la m a i s o n d e travail ; v o u s avez o r d o n n é à ceux q u i tenaient le fouet d e cesser d e s'en servir, et ils o n t obéi à votre injonction. N'est-ce pas ainsi q u e les choses se sont passées? R.—

O u i , et j ' a i laissé l ' o r d r e , au d i r e c t e u r de la p r i s o n ,

d e n e pas souffrir q u ' u n a p p r e n t i , q u e l q u e fût son sexe, fût frappé s u r le

tread-mill.

D. — Était-il d'usage, à la J a m a ï q u e , d e placer s u r le tread-mill

les femmes q u i n'étaient pas dans la condition

d'apprentissage? R. — J e n'ai j a m a i s e n t e n d u dire q u ' a u c u n e f e m m e libre ait été placée s u r le tread-mill.

D . — D a n s le message adressé p a r l o r d Sligo à l'assemb l é e coloniale, le 17 n o v e m b r e , n'a-t-il p a s été question s p é c i a l e m e n t de l'application d e la p e i n e d u fouet aux femmes apprenties? R. — O u i . C e message c o n t i e n t ce q u i suit : S o n excellence le g o u v e r n e u r est forcé d'appeler l'attention d e la législature s u r l'acte relatif aux prisons e t a u x maisons d e travail1, afin qu'elle puisse p r é v e n i r certains a b u s , q u ' i l s ne sont p a s déclarés p o s i t i v e m e n t illégaux, p e u v e n t se r e n o u v e l e r . « S o n Excellence sait q u e le d r o i t d'infliger u n e c o r r e c t i o n corporelle a été laissé à la discrétion des d i r e c t e u r s des 1

Cet acte, qui est du 4 juillet 18З4, concerne la construction, la réparation et le régime des geôles, maisons de correction ou de tra­ vail , hospices et asiles.

Témoignage de M. Burge.


120

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE,

maisons d e travail; ceux-ci, q u e l q u e h o n o r a b l e s qu'ils soient d'ailleurs, paraissent ê t r e , suivant l'opinion d u g o u v e r n e u r , dans u n e situation qui c a d r e m a l avec l'exercice d'un pareil p o u v o i r . Les faits récents qui sont venus à la connaissance d u p u b l i c m o n t r e n t que celte opinion n'est pas mal f o n d é e , et ce fait q u e les d i r e c t e u r s des maisons d e travail n e p e u v e n t faire partie d e la m a g i s t r a t u r e spéciale à laquelle la loi d o n n e le droit de p u n i t i o n s o m m a i r e , y ajoute u n n o u v e a u degré d'autorité, Son excellence espère q u e les directeurs des prisons cesseront désormais d'avoir u n tel pouvoir, et qu'il sera placé dans les m a i n s des magistrats. « Un abus plus grave e n c o r e , et d o n t l'exercice est contraire n o n - s e u l e m e n t à l'esprit, mais à la lettre m ê m e de la loi, a été c o m m i s en vertu de l'autorité s u p p o s é e de l'acte en question. S o n excellence v e u t p a r l e r d u r è g l e m e n t qui p e r m e t l'usage du fouet contre les femmes placées sur le tread-mille.Ce r è g l e m e n t est u n e infraction directe à la vingt et u n i è m e section de l'acte d'abolition, laquelle

défend

expressément de se servir d u fouet contre les femmes dans a u c u n e circonstance. » D. — L'assemblée a-t-elle fait u n e r é p o n s e à ce m e s s a g e . R. — N o n . D. — L e g o u v e r n e u r parle d'un r è g l e m e n t qui autoriserait le directeur de la maison de travail à infliger aux femmes apprenties u n c h â t i m e n t c o r p o r e l ; connaissez-vous ce r è glement ? R. — J e n e le connais pas. D . — Pensez-vous que le g o u v e r n e u r ait le d r o i t d e faire u n e proclamation p o u r défendre aux d i r e c t e u r s l'usage d u fouet c o n t r e les f e m m e s ?


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

121

R . — 11 en a le droit i n c o n t e s t a b l e . D. — L'assemblée coloniale avait-elle le m ê m e p o u v o i r ? R.—

N o n ; ce p o u v o i r est en d e h o r s de ses a t t r i b u -

tions. Elle a a b a n d o n n é la question au p o u v o i r exécutif, p e n s a n t q u e la loi était suffisante p o u r p r é v e n i r u n pareil abus. D.—

Bien qu'il soit illégal, de la p a r t d u directeur d'une

m a i s o n de t r a v a i l , d'employer le fouet de sa p r o p r e autorité c o n t r e les f e m m e s , le j u g e spécial n'a-t-il pas le droit d'autoriser ce c h â t i m e n t ? R. — J e n e c o m p r e n d s pas c o m m e n t il p o u r r a i t l'avoir. D. — Votre opinion bien formelle est d o n c qu'il n'a pas ce d r o i t ? R . — C e r t a i n e m e n t . Il m e s e m b l e impossible de concilier u n tel p o u v o i r placé dans les mains d u magistrat avec les dispositions précises d e l'acte d'abolition de la m é t r o pole. Cet acte défend a b s o l u m e n t de faire usage d u fouet contre les f e m m e s , et a n n u l e toutes les lois qui auraient p o u r b u t de c o n t r e v e n i r à cette p r o h i b i t i o n . D . — La question principale est de savoir si le j u g e spécial a le p o u v o i r d e r e n f e r m e r les femmes dans la maison de c o r r e c t i o n , e t , ce p o u v o i r qui étant a c c o r d é , d'examiner si, les femmes se t r o u v a n t par le fait de l e u r incarcération soumises au r é g i m e et aux r è g l e m e n t s de la p r i s o n , le j u g e spécial n'est pas investi du droit de les c o n d a m n e r à subir une punition c o r p o r e l l e , en v e r t u de la dix-septième clause 1

d e l'acte d'émancipation . R. — Ceci p e u t être l'objet d'interprétations différentes. 1

er

Voir cette clause page 18 du t. I , et page 277 du t. Il du Précis

de l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises.


122

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

Q u a n t à m o i , j e p e n s e q u e cette clause n e p e u t autoriser le c h â t i m e n t c o r p o r e l des f e m m e s . D . — Les t r i b u n a u x d e la J a m a ï q u e peuvent-ils infliger la peine d u fouet e n cas d e c r i m e ? R. — I l n'y a pas d e d o u t e à ce sujet. D . — Sans distinction d e sexe ? R. — Oui.

Témoignage de M. Jérémie.

D . — Avez-vous q u e l q u e objection à élever c o n t r e les 1

dispositions d e l'acte relatif aux prisons ? R. — Ma principale objection est q u e les prisons s o n t placées sous le contrôle exclusif des magistrats c o l o n i a u x , et q u e l e s apprentis q u i y sont r e n f e r m é s sont ainsi soustraits à la p r o t e c t i o n des j u g e s spéciaux. L ' u n e des clauses de cet acte est ainsi c o n ç u e : « Le m a i r e , les a l d e r m a n s , les m e m b r e s d u common-council

d e Kingston, les custodes et

les j u g e s d e paix des différentes villes et paroisses, sont r e quis d e n o m m e r spécialement deux j u g e s d e paix

(justices)

a u m o i n s , p o u r visiter e n p e r s o n n e et inspecter c h a q u e prison o u maison d e correction u n e fois p a r j o u r , si là chose est p o s s i b l e ; ces j u g e s s o n t autorisés à s ' e n q u é r i r de la conduite des employés d e la p r i s o n , d u t r a i t e m e n t , de la conduite et de la condition des p r i s o n n i e r s , e t c . e t , dans le cas d e p r e s s a n t e nécessité, ils s o n t autorisés à p r e n d r e connaissance des faits dans les limites d e l e u r commission d e j u g e s d e paix, et à p r o c é d e r a u redressem e n t des t o r t s . » Ainsi cette clause a t t r i b u e , dans

cer-

tains c a s , à u n magistrat colonial, u n e j u r i d i c t i o n i m m é 1

Acte du 4 juillet 1 8 3 4 , déjà cité ci-dessus.


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

123

diate et sans appel sur c h a q u e h a b i t a n t de la maison de travail i n d i s t i n c t e m e n t . D . — Croyez-vous q u ' u n j u g e spécial puisse être investi des fonctions d'inspecteur des maisons d e travail, e n v e r t u des t e r m e s de la clause q u e vous venez de citer ? R. — J e ne vois rien qui puisse s'y o p p o s e r , mais il n'y a q u ' u n j u g e spécial par paroisse ; et c o m m e n t p e n s e r q u e le choix d u corps des magistrats coloniaux t o m b e sur l u i ? D.—La

j u r i d i c t i o n q u e les magistrats coloniaux exercent

dans les maisons de travail paraît limitée p a r les t e r m e s m ê m e s de la clause qui dit q u e ces magistrats p o u r r o n t p r e n d r e connaissance des faits « en cas de pressante n é c e s sité, et dans les limites de l e u r commission de juges de paix. » Croyez-vous qu'il soit possible d ' i n t e r p r é t e r ces m o t s de telle sorte que les magistrats d o n t il s'agit puissent s'en autoriser p o u r infliger aux apprentis des châtiments motivés sur des infractions à la discipline de la maison de travail? R. — O u i , sans a u c u n d o u t e . Il faut r e m a r q u e r d'ailleurs q u e la diposition suivante de la m ê m e clause d o n n e au maire de Kingston et aux j u g e s de paix (justices ) le droit de n o m m e r les directeurs des prisons; de telle sorte q u e ces d e r n i e r s s o n t e n t i è r e m e n t dans les m a i n s des magistrats coloniaux. D. — Avez-vous particulièrement quelques observations à faire sur la troisième clause d u m ê m e acte de la J a m a ï q u e relatif aux prisons ? R.— O u i ; j e t r o u v e q u e cette clause investit les d i r e c t e u r s des maisons de travail et les magistrats coloniaux d u pouvoir le plus arbitraire et le plus exorbitant, en leur confér a n t le droit de c o n d a m n e r t o u t prisonnier coupable de fautes


124

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

répétées contre le r è g l e m e n t , ou d e q u e l q u e délit d'une nat u r e plus g r a v e , soit à la réclusion solitaire, soit à u n e correction personnelle (personal correction), c'est-à-dire à la p e i n e d u fouet, car les m o t s de correction personnelle

n ' o n t pas

d'autre signification. D. — Avez-vous quelque chose à dire sur les punitions corporelles infligées aux femmes ? R. — J e dois faire observer que l'acte c o m p l é m e n t a i r e 1

(act in aid )

autorise i n d i r e c t e m e n t l'emploi d e la peine d u

fouet c o n t r e les f e m m e s , m ê m e p o u r des fautes c o m m i s e s sur les habitations. S u r ce p o i n t , cet acte est positivement contraire à l'esprit de l'acte d'émancipation. D . — Une f e m m e apprentie envoyée dans u n e maison de travail p o u r infraction aux lois sur l'apprentissage, y est-elle passible de la p e i n e d u fouet ? R. — La loi ayant autorisé son envoi à la maison d e travail, elle est soumise aux r è g l e m e n t s de cette m a i s o n , et p e u t être p u n i e par le fouet, en vertu d'un o r d r e , soit d u magistrat colonial, soit d u directeur. D. — Est-elle p l a c é e , à cet égard, sur le m ê m e pied q u e le serait u n e f e m m e d e condition libre qui se serait mise d a n s le cas d'être r e n f e r m é e d a n s la maison de c o r r e c t i o n ? R. — O u i ; mais il faut observer, q u ' u n e femme de condition libre n e p o u r r a i t être envoyée à la

maison

de

cor

rection q u e p a r suite d'une infraction aux lois générales du p a y s , tandis q u e le j u g e spécial a le droit de c o n d a m n e r u n e femme apprentie à la réclusion dans la maison

de

correction p o u r u n e faute commise c o n t r e les lois qui r é 1

Voir ci-après, dans l'Appendice, cet acte, qui est du 22 décembre

1834.


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

125

glent les r a p p o r t s des travailleurs et des géreurs ( managers). D. — Bien q u e v o t r e r a i s o n n e m e n t p r o u v e j u s q u ' à u n certain p o i n t q u e la f e m m e a p p r e n t i e subisse la p e i n e d u fouet en conséquence d'une infraction aux lois relatives à l'apprentissage, on n e p e u t dire c e p e n d a n t q u e le fouet soit la peine d e cette infraction ? R. — D u m o m e n t q u e la f e m m e a p p r e n t i e e n t r e dans la maison de t r a v a i l , elle se t r o u v e soustraite à la j u r i d i c t i o n d u j u g e spécial; elle t o m b e i m m é d i a t e m e n t sous celle des j u g e s coloniaux, qui sont p l a n t e u r s , et elle est ainsi soumise à des abus d e p o u v o i r . D . — Pouvez-vous citer q u e l q u e disposition positive des actes d e la J a m a ï q u e , relatifs aux prisons ou à la p o l i c e , qui autorise l'application

des p u n i t i o n s corporelles aux

femmes apprenties? R. — N o n ; mais on lit ce qui suit dans u n discours p r o n o n c é , le 2 février 1 8 3 6 , par le g o u v e r n e u r de la J a m a ï q u e , à l'occasion de la prorogation de l'assemblée coloniale : « J e vous ai informés officiellement q u e l'usage de frapper les c o m m e s avec le fouet était toujours en v i g u e u r ; j e vous ai engagés à m e t t r e fin, p a r o n e m e s u r e législative, à u n e p r a t i q u e aussi i n h u m a i n e . L o i n de r e n d r e u n acte p o u r prévenir

de

la

tour

d'une

telle c r u a u t é , vous n'en avez

m ê m e e n a u c u n e manière e x p r i m é votre d é s a p p r o b a t i o n , et vous n'avez pris a u c u n e m e s u r e p o u r y m e t t r e fin. »


126

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

CHAPITRE V. INSTRUCTION PRIMAIRE, ÉDUCATION MORALE E T R E LIGIEUSE, MARIAGES, E T C . DES NOIRS-APPRENTIS.

SECTION

PREMIÈRE.

ÉCOLES. — SOINS DONNÉS

A

L'ÉDUCATION

DES ENFANTS, ETC.

Témoignage, de sir George Grecy.

D.—

A-t-il été pris à la J a m a ï q u e des m e s u r e s efficaces

p o u r l'éducation et l'instruction des j e u n e s noirs affranchis? R. — On a pris des m e s u r e s p o u r multiplier les écoles. Ces m e s u r e s o n t été exécutées p a r l'intermédiaire des diverses sociétés anglaises q u i o n t des agents à la J a m a ï q u e . C'est p a r leurs soins q u e la p l u p a r t des écoles o n t été fondées et sont ouvertes aujourd'hui. E n général, dans toutes les colonies des Indes occidentales , il existe u n g r a n d désir d'instruction p a r m i les n o i r s m o n t r e n t les meilleures

et les m a î t r e s , d e l e u r c ô t é ,

dispositions à e n c o u r a g e r ou à faire

naître ce désir. D. — L a législature d e la J a m a ï q u e a-t-elle pris q u e l q u e résolution p o u r e n c o u r a g e r le désir d e s'instruire p a r m i les j e u n e s noirs ? R. — A u c u n acte n ' a été passé dans cette v u e . O n a appelé l'attention d e l'assemblée coloniale s u r cette q u e s tion; e t , dans le cours d e la d e r n i è r e session, u n e c o m m i s -


PREMIÈRE PARTIE. -

APPRENTISSAGE.

127

sion a été n o m m é e , j e c r o i s , p o u r en faire l'examen. L'année d e r n i è r e , u n e s o m m e de vingt-cinq mille livres a été v o t é e p a r le p a r l e m e n t p o u r les écoles, et, depuis cette é p o q u e , c'est à p e i n e si la législature de la J a m a ï q u e a p u t r o u v e r le t e m p s et l'occasion d'adopter u n e m e s u r e qui c o n c o r d â t avec les v u e s d u g o u v e r n e m e n t . Les g o u v e r n e u r s des colonies o n t été invités à appeler l'attention des législatures locales s u r cette q u e s t i o n , et à les presser de p r e n d r e les résolutions les plus p r o m p t e s . D. — C o m m e n t la s o m m e votée p a r le p a r l e m e n t devaitelle être répartie ? R. — Vingt mille livres devaient être distribuées e n t r e les diverses sociétés qui o n t des agents dans les colonies. L e crédit de la p r e m i è r e a n n é e a été spécialement affecté à la c o n s t r u c t i o n des é c o l e s , p a r c e q u e la correspondance d u g o u v e r n e m e n t avec les sociétés avait fait connaître q u e cette destination serait le stimulant le plus efficace q u i p û t être d o n n é au désir d'instruction manifesté p a r les noirs. Les sociétés furent t e n u e s de r e n d r e c o m p t e au g o u v e r n e m e n t de la situation de c h a q u e école, du n o m b r e des écoliers qu'elles p o u r r a i e n t contenir, des dimensions d u l o c a l , et en m ê m e t e m p s de d o n n e r l'évaluation approximative des frais de construction rent

obligé,

en

outre,

de

entretien, etc. Ces sociétés fufaire u n tiers de la d é p e n s e , les

deux autres tiers restant à la charge du g o u v e r n e m e n t . Cinq mille livres furent affectées aux écoles n o r m a l e s ( normal schools). Les dépenses de cette année o n t été estimées égal e m e n t à la s o m m e de vingt-cinq mille livres. Cette s o m m e n'est pas e n c o r e votée. J e pense qu'il serait utile de ne pas b o r n e r l'application de la totalité d u crédit à la c o n s t r u c t i o n


128

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

de nouvelles écoles, m a i s d'en affecter u n e portion à l'entretien des écoles déjà existantes. D . — La s o m m e d o n t v o u s parlez a-t-elle été accordée p a r le p a r l e m e n t sans i m p o s e r

a u c u n e s c o n d i t i o n s aux

législatures locales? R. — Le p a r l e m e n t a voté cette s o m m e sans conditions; mais ce n'est pas p a r esprit d'opposition, ou p a r a u c u n e disposition défavorable aux vues d u g o u v e r n e m e n t ,

que

l'assemblée d e la J a m a ï q u e a ajourné les m e s u r e s à p r e n d r e à cet égard. Ce délai a été occasionné p a r la nécessité d e recueillir des informations. D . — La législature de la J a m a ï q u e n e peut-elle c o o p é r e r p a r u n vote

financier

à r é p a n d r e l'instruction p a r m i

les noirs? R. — Non-seulement elle le p e u t , mais il lui a été p r o posé de passer u n acte p o u r r e n d r e l'instruction obligatoire, et c o n t r a i n d r e les j e u n e s noirs à se r e n d r e aux écoles. J e pense que cet acte sera soumis à son examen dans le cours de la session p r o c h a i n e . D. — P a r m i les sociétés qui o n t des agents ou des corr e s p o n d a n t s à la J a m a ï q u e , y en a-t-il q u e l q u ' u n e qui soit sous la p r o t e c t i o n spéciale et dans la d é p e n d a n c e d u gouvernement ? R. — N o n ; mais le g o u v e r n e m e n t a un droit d'inspection à exercer sur les établissements fondés par les différentes sociétés, à l'effet de s'assurer q u e les fonds mis à l e u r disposition o n t été r é e l l e m e n t e m p l o y é s c o m m e ils devaient, l ' ê t r e , et q u e l'on fait prévaloir dans les écoles les p r i n cipes qui doivent y être en vigueur. E n sus de la s o m m e , q u i , j e l'espère, sera b i e n t ô t votée p o u r la construction et


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

129

l'entretien des é c o l e s , le p a r l e m e n t a u r a d o n c à allouer les fonds nécessaires p o u r le salaire des inspecteurs investis des fonctions q u e j e viens d e spécifier. D . — Est-ce q u e le g o u v e r n e m e n t , en faisant e n t r e les différentes écoles la d i s t r i b u t i o n du subside v o t é p a r le p a r l e m e n t , a mis p o u r condition q u e les p r i n c i p e s des sectes dissidentes n e seraient p o i n t enseignés dans les établissem e n t s qui a u r a i e n t p a r t a u subside ? R. — N o n . L e g o u v e r n e m e n t a s e u l e m e n t exigé q u e l ' i n s t r u c t i o n d o n n é e fût fondée sur la m o r a l e c h r é t i e n n e , quelles q u e fussent d'ailleurs les opinions dissidentes p r ê c h é e s p a r les différentes sectes q u i dirigeraient les écoles. D . — L e n o m b r e des enfants q u i sont élevés dans les principes d e l'église épiscopale est-il b e a u c o u p plus consid é r a b l e q u e celui des enfants élevés dans les principes des sectes dissidentes? R. — J e le crois. D. — Pensez-vous q u e l'assemblée coloniale d e la J a m a ï q u e soit disposée à aider le g o u v e r n e m e n t en votant des fonds p o u r e n c o u r a g e r l'éducation des n o i r s ? R.

— J'ai quelques raisons d e croire q u e l'assemblée

coloniale votera des fonds p o u r l ' e n c o u r a g e m e n t de l'inst r u c t i o n des noirs en général mais j e n e puis dire de quelle manière ces fonds seront employés,

car on ne connaît pas

encore son opinion sur la destination qui a été d o n n é e aux fonds votés jusqu'ici p a r le p a r l e m e n t . O n p e u t p o u r t a n t affirmer à l'avance q u ' u n e partie d u c r é d i t voté p a r cette assemblée sera affecté à l'entretien des écoles. D.

— A-t-on pris q u e l q u e m e s u r e p o u r organiser le

système d'inspection d o n t vous parliez tout à l ' h e u r e ? IIIe

PUBLICATION.

9


130

A B O L I T I O N DE

L'ESCLAVAGE.

R. — N o n ; j ' a i déjà fait c o m p r e n d r e q u e toutes les écoles n ' é t a n t pas e n c o r e o u v e r t e s , et q u e le subside alloué p a r le p a r l e m e n t a y a n t été affecté exclusivement à l e u r c o n s t r u c t i o n , a u c u n e inspection n'a p u e n c o r e ê t r e organisée. O n p r o p o s e d'appliquer u n e partie de l'allocation d o n t on a t t e n d le vote à l'établissement d e ces sortes d'inspections. D . — P o u r r i e z - v o u s spécifier q u e l est le n o m b r e des noirs e n état d e lire les saintes E c r i t u r e s à la J a m a ï q u e ? R. — P r e s q u e tous en sont incapables ; les noirs de cette colonie sont plongés dans la plus profonde i g n o r a n c e . D . — P e n s e z - v o u s qu'il soit de la plus h a u t e i m p o r t a n c e d e d o n n e r aux noirs les m o y e n s de s'instruire? R. — J e n e connais pas de m e s u r e s à p r e n d r e qui soient plus p r e s s a n t e s , et d o n t l'adoption doive avoir u n e plus h a u t e influence sur la condition future des c o l o n i e s ; d u r e s t e , il sera d'autant plus facile d ' é t e n d r e

l'instruction,

q u e les noirs m o n t r e n t les m e i l l e u r e s dispositions à s'inst r u i r e toutes les fois q u ' o n l e u r en offre l'occasion. D . — Ne s'est-il pas é l e v é , au sein des sociétés qui se sont dévouées à l'instruction des noirs de la J a m a ï q u e , des d o u t e s très-graves sur l'utilité des m e s u r e s t e n d a n t à forcer les noirs à s'instruire ? R . — J'ai r e ç u , des missionnaires baptistes, u n e lettre où sont en effet exprimés des cB&îk

mais

je

ne

crois pas q u e d'autres c o m m u n i c a t i o n s de ce g e n r e aient été adressées au g o u v e r n e m e n t . D. — Q u e disent les r a p p o r t s des j u g e s spéciaux à ce sujet? R. — Ils s'accordent à dire q u e les enfants sont élevés d a n s la paresse et l'ignorance ; ils insistent sur la nécessité


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

131

d'adopter u n système d'éducation q u e l c o n q u e , p a r l e q u e l les p a r e n t s seraient mis en d e m e u r e d'envoyer leurs enfants aux écoles. D u reste

ces r a p p o r t s d a t e n t d'une

époque

a n t é r i e u r e a u vote d u c r é d i t p o u r la c o n s t r u c t i o n des établissements destinés à l'instruction des n o i r s . Ce v o t e a e u p o u r effet d e d i m i n u e r s e n s i b l e m e n t le m a l . Q u a n t aux soins qu'exige la santé des enfants, d n'y a pas d'exemple qu'ils l e u r aient m a n q u é . La loi décidait q u e les .enfants déclarés l i b r e s , aux t e r m e s de l'acte d ' é m a n c i p a t i o n , c o m m e é t a n t âgés d e m o i n s d e six a n s , t o m b e r a i e n t en état d'apprentissage au cas où les parents ne p o u r v o i r a i e n t pas à l e u r entretien : il n e s'est pas p r é s e n t é u n seul cas de cette nat u r e . Il faut r e m a r q u e r , d'ailleurs, q u e la p l u p a r t des p r o priétaires o n t c o n t i n u é à a c c o r d e r aux enfants les allocations en n a t u r e qu'ils avaient c o u t u m e d e leur d o n n e r à l'époque o ù l e u r s p a r e n t s étaient en état d'esclavage. D. — L a loi n'oblige-t-elle pas les maîtres à fournir les soins m é d i c a u x aux enfants libres d e leurs apprentis ? R. — J e crois qu'il y a quelques doutes à cet égard; les enfants d e v a n t t o m b e r en état d'apprentissage lorsque leurs parents n e p e u v e n t les é l e v e r , il s'agit d e savoir si les soins médicaux font partie des obligations i m p o s é e s aux p a r e n t s . L e p r o c u r e u r général ( attorney general ) s e m b l e être d'avis que

les

soins

de

l'ouverture

sont à la charge des m a î t r e s ;

l'ajouterai qu'en général c e s d e r n i e r s sont dans l ' h a b i t u d e de les accorder sans conditions.

D. — Y a-t-il u n e école sur votre h a b i t a t i o n ? R. — N o n ; n i d o n n é à la paroisse u n e pièce de terre 9.

Témoignage de M. Jones.


132

ABOLITION

DE

L'ESCLAVAGE.

p o u r en construire u n e , et u n d e m i - a c r e p o u r b â t i r u n e chapelle. D. —

Les enfants reçoivent-ils u n e instruction q u e l -

c o n q u e sur v o t r e h a b i t a t i o n , quoiqu'il n'y ait pas d'école? R. — Ils v o n t à l'église le d i m a n c h e , et y a p p r e n n e n t le catéchisme. D. — Savent-ils lire ? R. — Le n o m b r e d e ceux qui savent lire est b i e n p e t i t ; lorsqu'on aura bâti l'école, j ' e s p è r e qu'ils s'y r e n d r o n t avec assiduité. D. — Ainsi vous pensez q u e , quelle q u e soit l e u r r é p u g n a n c e ordinaire p o u r le travail, ils m o n t r e r o n t de meilleures dispositions lorsqu'il s'agira de s'instruire ? R. — O u i ; les écoles l e u r offriront l'attrait de la n o u v e a u t é ; mais l'instruction élémentaire ne serait pas suffisante p o u r l e u r faire p e r d r e les h a b i t u d e s d e paresse contractées dans la jeunesse : il faudra d'autres soins. Le point le plus i m p o r t a n t est d'inculquer aux enfants le g o û t d u t r a v a i l ; l e u r s p a r e n t s o n t été élevés dans les h a b i t u d e s l a b o r i e u s e s , et ils persistent d a n s la voie qu'ils o n t suivie depuis l e u r enfance; mais si on laisse les j e u n e s noirs j o u e r et p e r d r e l e u r t e m p s j u s q u ' à l'âge de treize ou quatorze a n s , o n n e p a r v i e n d r a j a m a i s à les faire travailler. D. — L'obligation de faire instruire

forêts

est

elle

i m p o s é e aux p a r e n t s des j e u n e s noirs ? R. — L'acte d'émancipation s e tait s u r ce point. D . — S'est-il jamais présenté sur votre habitation des ministres dissidents p o u r instruire les enfants, avant qu'il fût question d'y élever u n e école? R. — Non.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

133

2). — Vous avez dit qu'il faudrait faire quelque loi salutaire p o u r forcer les noirs au travail à l'expiration de l'apprentissage ; quelles seraient, selon v o u s , les dispositions à c o m p r e n d r e dans cette l o i ? R. — J e n'ai e n t e n d u p a r l e r q u e d e la génération q u i s'élève; quant à la l o i , elle devrait obliger les p a r e n t s à élever leurs enfants dans le goût et l'habitude du travail. J'ai cinquante j e u n e s nègres libres s u r m o n habitation ; presq u e tous refusent d e travailler à déraciner les c a n n e s , m ê m e au prix d e 5 deniers par j o u r ; ils passent leur t e m p s à e r r e r sur le b o r d d e la m e r et à g r i m p e r sur les a r b r e s ; ils parc o u r e n t le pays c o m m e des vagabonds et vivent dans la paresse. J e m'étais fait u n devoir d e visiter les cases et j a r dins des noirs u n e fois tous les quinze j o u r s , et j e n'ai j a m a i s v u u n d e leurs enfants travailler s u r le terrain de leurs parents. D. — A quel âge mettait-on les enfants a u travail pend a n t l'esclavage ? R. — A l'âge d e cinq o u six a n s .

D. — Avez-vous des écôles s u r v o t r e habitation ? R. — O u i beacoup

et

crois

que

l'éducation des noirs est

m o i n s négligée à la J a m a ï q u e qu'elle

n e l'était à l'époque d e m o n séjour dans l'île. D. — Cette éducation est-elle e n t i è r e m e n t laissée à la direction des propriétaires, ou d o n n é e d'après u n système d'instruction publque ? R. — Elle est entièrement livrée aux p r o p r i é t a i r e s , l'instruction p u b l i q u e existant q u e dans les villes.

Témoignage de M. Shirley.


134

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

D. — Croyez-vous q u e les propriétaires et leurs agents s'emploient avec zèle à r é p a n d r e l'instruction p a r m i leurs apprentis ? R. — J e p e n s e qu'il en est ainsi, q u o i q u e j e n ' a i e , q u a n t à p r é s e n t , a u c u n e information précise à cet égard. D. — Navez-vous pas e n t e n d u dire q u e l'on r e d o u t â t g é n é r a l e m e n t les effets de l'éducation sur l'esprit des noirs? R. — J e n'ai e n t e n d u p a r l e r d ' a u c u n e a p p r é h e n s i o n d e cette n a t u r e .

Témoignage de M. Oldham.

D . — Existe-t-il des écoles sur les habitations q u e vous dirigez ? R. — O u i ; n o u s avons fait des dépenses considérables p o u r en élever. D. — Les noirs se montrent-ils disposés à y envoyer leurs enfants ? R. — D ' a b o r d ils manifestèrent q u e l q u e r é p u g n a n c e à cet égard, mais aujourd'hui toute r é p u g n a n c e a cessé? D. —

Ces écoles sont-elles g r a t u i t e s , ou les p a r e n t s

payent-ils u n e certaine r e d e v a n c e p o u r y e n v o y e r leurs enfants ? R. — L'éducation y est

complétement

gratuite.

D. — Les enfants assistent-ils r é g u l i è r e m e n t

au

service

divin ? R. — T r è s - r é g u l i è r e m e n t . D . — Y a-t-il des exemples de j e u n e s enfants t o m b é s en état d'apprentissage (aux t e r m e s de la treizième clause d e l'acte d ' é m a n c i p a t i o n ) p a r suite du refu fait p a r leurs p a rents de les élever?


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

135

R. — N o n ; il n'y a m ê m e pas d'exemple q u e des noirs aient j a m a i s manifesté le désir d e voir leurs enfants d e v e n i r apprentis. D. — Les propriétaires ne contribuent-ils en rien à l'entretien des enfants âgés d e m o i n s d e six ans ? R. — Ces enfants reçoivent toutes les allocations en n a t u r e q u ' o n avait c o u t u m e d e l e u r délivrer a u t e m p s d e l'esclavage, et, quoique les p a r e n t s soient obligés de p o u r v o i r à l e u r e n t r e t i e n , les propriétaires ont c o u t u m e de venir à l e u r aide sous ce r a p p o r t . D . — Ainsi, sur vos h a b i t a t i o n s , vous donnez 1er.

ête-

m e n t s et les soins m é d i c a u x aux enfants l i b r e s ? R. — O u i . D. — Q u i est-ce qui fournit la n o u r r i t u r e aux enfants ? R. — Ils sont n o u r r i s sur l'habitation à laquelle l e u r s parents sont attachés. Aussitôt qu'ils ont atteint l'âge où ils p e u v e n t travailler, on l e u r offre u n s a l a i r e ; s'ils refusent, on leur retire toute espèce d'allocations.

SECTION ÉDUCATION

RELIGIEUSE,

II. MARIAGES,

ETC.

D. — Pouvez-vous vos f o r m e r u n e opinion sur la capadesnoirs,etsur leur aptitude à recevoir les instructions religieuses? R. — O u i ; mes voyages m ' o n t mis à m ê m e d e m e form e r u n e opinionà cet égard, et j e crois p o s i t i v e m e n t q u e les noirs n e sont inférieurs aux b l a n c s , n i sous le r a p p o r t intellectuel, ni s a s le r a p p o r t des s e n t i m e n t s d e moralité. Jusqu'ici ils ont été t e n u s dans u n e ignorance qui s'explique

Témoignage M.

de Madden.


136

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

p a r leur condition et n o n par l e u r incapacité. Ils sont avides de s'instruire, et saisissent l'instruction avec e m p r e s s e m e n t toutes les fois qu'elle l e u r est offerte. Q u a n t aux m e s u r e s les plus p r o p r e s à l e u r d o n n e r cette i n s t r u c t i o n , j e n e puis les i n d i q u e r . D. — Etes-vous a u fait des r a p p o r t s q u i existaient e n t r e les missionnaires et les noirs à l'époque où vous habitiez la J a m a ï q u e ? R. — J'ai eu cent occasions d e voir quelle était la nat u r e de ces r a p p o r t s . D. — Avaient-ils p o u r objet d'établir la b o n n e intelligence e n t r e les noirs et les planteurs ? R. — J e pense q u e , sans le c o n c o u r s des missionnaires, il eût été impossible de m e n e r à b o n n e fin l'abolition

de

l'esclavage. D . — Avez-vous e n t e n d u dire que la p r o s p é r i t é de certaines habitations se soit accrue p a r suite de la p r é s e n c e et des instructions des frères m o r a v e s ? R. — J e n e sais r i e n de particulier à cet égard ; mais j ' a i appris par le témoignage de différents propriétaires q u e les instructions des frères m o r a v e s ont o b t e n u des résultats plus h e u r e u x que celles des missionnaires des autres congrégations. D. — N'êtes-vous pas

catholique

romain

R. — O u i . D . — La majorité des p l a n t e u r s partage-t-elle votre avis au sujet des prédications des frères moraves? R. — O u i , j e le crois.


P R E M I È R E P A R T I E . — A P P R E N T I S S A G E . 137 D. — Avez-vous r e m a r q u é q u e le caractère des noirs ait subi u n e transformation h e u r e u s e depuis l'émancipation ?

Témoignage de M. Oldham.

R. — O u i ; cette transformation est très-sensible, et ses progrès sont manifestes. D. — A quels signes particuliers la reconnaissez-vous? R.—

Les noirs assistent plus r é g u l i è r e m e n t a u service di-

v i n , et ils s ' e m p r e s s e n t d e se r e n d r e à l'appel d'un m i n i s t r e , l o r s q u e celui-ci les assemble p o u r l e u r faire u n e instruction. D . — L e s e n t i m e n t q u i p o r t e les noirs à s'acquitter d e leurs devoirs de chrétiens est-il en progrès ? R. — Il fait des progrès c h a q u e j o u r ; n o u s avons déjà u n très-grand n o m b r e d e t e m p l e s , et n o u s allons n o u s t r o u v e r dans la nécessité d'en élever d e n o u v e a u x . D. — La civilisation s'étend d o n c p a r m i les noirs ? R. — Elle fait des progrès évidents. D. — L e s mariages sont-ils fréquents ? R. — L e u r n o m b r e croît sans cesse.

D. — T a n d i s q u e v o u s siégiez à l'assemblée coloniale, n'avez-vous pas présenté u n bill ayant p o u r objet d e perm e t t r e a u x m e m b r e s d u clergé dissident d e célébrer les mariages

des

noirs?

D. — Q u e l fil le sort d e ce bill ? R. — II fut repeté à la p r e m i é r e l e c t u r e . D . — P a r que m o t i f ? R. — O n pena qu'il donnait aux ministres dissidents u n p o u v o i r t r o p étendu s u r les n o i r s , et qu'il aurait p o u r effet de n u i r e auxintérêtsde l'église établie.

Témoignage de M. Beaumont.


138

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

D . — Croyez-vous q u e la loi actuelle soit défavorable aux mariages ? R. — O u i , en ce sens qu'elle n'encourage pas les ministres dissidents à exhorter les noirs au m a r i a g e , ce qu'ils feraient sans d o u t e si l'on d o n n a i t u n e sanction légale aux u n i o n s célébrées p a r eux. D.

- Quelles sont les considérations

q u i v o u s ont

engagé à p r é s e n t e r le bill t e n d a n t à e n c o u r a g e r les m a riages? R . — J'avais r e m a r q u é q u e , p a r m i m e s noirs a p p r e n t i s , ceux q u i étaient mariés et q u i avaient u n e famille étaient les plus rangés et avaient la m e i l l e u r e c o n d u i t e . Les m a riages accomplis suivant les rites de l'église d'Angleterre Sont les seuls qui puissent d o n n e r u n e existence légale aux enfants issus de ces m a r i a g e s ; o r , d'une p a r t , la distance qui sépare les habitations des t e m p l e s où les rites de l'église anglicane p o u r r a i e n t être accomplis est t r o p g r a n d e p o u r q u e les n o i r s soient tentés de la franchir, et, de l'autre, les ministres dissidents n ' o n t a u c u n m o y e n de persuasion capable de décider ceux-ci à contracter des u n i o n s que la loi n e sanctionnerait pas. E n u n m o t , les avantages q u e d o n n e r a i t aux noirs l'état d e mariage n e sont pas assez clairs p o u r les engager à sortir de l'état de concubinage dans

lequels

vivent

D. — Q u e l est v o t r e opinion sur le caractère

et

con-

duite des ministres dissidents en général R. — Dans m o n opinion ils o n t exercé l e u r influence d'une m a n i è r e très-profitable p o u r la population n o i r e . D. — Ont-ils exercé leur m i n i s t è r e avec conscience et droiture ? R. — J e ne connais a u c u n d'eux en particulier : je juge


PREMIÈRE P A R T I E . — APPRENTISSAGE.

139

le caractère de leurs instructions u n i q u e m e n t p a r les résultats favorables qu'elles o n t o b t e n u s . D . — Pouvez-vous a c c o r d e r , avec la b o n n e opinion q u e vous avez d u clergé dissident en g é n é r a l , la pensée q u e ses m e m b r e s seraient p l u s portés à e n c o u r a g e r les m a r i a g e s p a r m i l e u r s ouailles, s'ils y t r o u v a i e n t l e u r i n t é r ê t oton personal

(their-

gain)?

R. — Une considération de ce genre n e p e u t avoir a u c u n poids dans l'esprit d ' h o m m e s consciencieux, e t , j u s q u ' à p r e u v e du c o n t r a i r e , j e dois s u p p o s e r q u e tels sont les m i nistres dissidents. D. — Croyez-vous q u e l'assemblée de la J a m a ï q u e serait mieux disposée à a d o p t e r u n acte de la n a t u r e d e celui q u e vous aviez p r o p o s é , m a i n t e n a n t que les esprits sont plus calmes qu'au t e m p s d e l'abolition de l'esclavage, s u r t o u t si le bill était présenté p a r le g o u v e r n e m e n t ? R. — J e pense que l'intervention du g o u v e r n e m e n t dans cette question p r o d u i r a i t le meilleur effet. L o r s q u e j e p r é sentai le b i l l , l'une des objections qui m e furent opposées était q u e j e m e m o n t r a i s plus zélé q u e le g o u v e r n e m e n t b r i t a n n i q u e , et que j'allais a u delà d e ses intentions. J e passai p o u r u n n o v a t e u r exagéré, dépassant encore dans ses projets les

prétention

abolitionistes les plus avancés

de la métropole. D. — E n considérant l'influence que le clergé dissident exerce sur l'esprit des n o i r s , croyez-vous q u ' u n e loi de ce genre déciderait un grand n o m b r e de mariages ? R. — J e n'en fais a u c u n d o u t e . Les ministres dissidents seraient alors en mesure de discuter, d e v a n t leurs congrégations , l'utilité et la c o n v e n a n c e du mariage en général. E n


140

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

A n g l e t e r r e , où le mariage est universellement

pratiqué

c o m m e u n devoir social, les ministres p e u v e n t se b o r n e r à exhorter les fidèles à r e m p l i r les obligations q u ' i m p o s e cet état; m a i s , dans les colonies, le p r e m i e r p o i n t à discuter, c'est la nécessité m ê m e des u n i o n s légitimes. g

I). — Ne pensez-vous pas q u e la reconnaissance d u d r o i t

q u ' o n t les ministres dissidents de m a r i e r les m e m b r e s de leurs congrégations, et q u e la consécration légale de ces mariages est u n acte de justice q u e les noirs ont le d r o i t d'attendre du pays? R. —- Sans a u c u n d o u t e . D. — Avez-vous q u e l q u e idée de la p r o p o r t i o n entre les personnes q u i a p p a r t i e n n e n t à l'église d'Angleterre et celles qui professent les religions dissidentes ? R. — Il m e serait difficile de d o n n e r , à cet égard, u n e statistique p r é c i s e ; mais on dit q u e le n o m b r e de ceux qui a p p a r t i e n n e n t à la c o m m u n i o n des baptistes est de plus d e cent mille.

Témoignage de sir G; Grey,

D. — Avez-vous q u e l q u e observation à faire au sujet d e la loi sur le mariage (marriage

law)?

R. — O u i ; le g o u v e r n e m e n t a eu à cet égard, u n e comm u n i c a t i o n d u secrétaire d e la société ces

missionaires

wesleyens (wesleyan missionary society), sous la date du 24 février 1 8 3 6 . Cette lettre signale deux i n c o v é n i e n t s princip a u x , résultant d e la loi sur le mariage ;ces i n c o n v é n i e n t s se font sentir, n o n - s e u l e m e n t à la Jamaïque, mais e n c o r e dans toutes les Indes occidentales ( à exception des îles R a h a m a ) , et à la G u y a n e anglaise, les observations du


PREMIÈRE PARTIE.— APPRENTISSAGE.

141

secrétaire d e la société des missionnaires wesleyens ont trait aux mariages accomplis sous le r é g i m e d e l'esclavage, et aux mariages à célébrer dans l'état d e la liberté. A p r o p o s des mariages r é c e m m e n t bénis p a r les missionnaires wesl e y e n s , il s'exprime ainsi : « T a n t q u e l'esclavage a existé, les mariages célébrés p a r les m i s s i o n n a i r e s , b i e n qu'ils n e fussent pas r e c o n n u s p a r la l o i , furent regardés c o m m e établissant u n lien m o r a l fécond e n h e u r e u x résultats. Des noirs se m o n t r è r e n t susceptibles d e c o m p r e n d r e la sainteté d'une union q u e la religion avait c o n s a c r é e ; l ' a m o u r conjugal p r i t naissance dans leur â m e ; l'affection filiale, l ' a m o u r p a t e r n e l , en r e ç u r e n t u n e n o u v e l l e force; les noirs furent initiés à la p r a t i q u e des v e r t u s d o m e s t i q u e s ; enfin, les mariages des noirs p r o d u i s i r e n t tous les b o n s effets qui découlent o r d i n a i r e m e n t d e cette institution au profit d e la société en général. L'abolition de l'esclavage a d o n n é u n e nouvelle face à la question d u mariage des noirs. Ces mariages , n o n sanctionnés p a r la l o i , et q u i furent

formés

p a r les missionnaires à l'époque où les noirs étaient considérés p l u t ô t c o m m e des choses q u e c o m m e des p e r s o n n e s , r é p o n d a i e n t p a r f a i t e m e n t a u b u t qu'on se p r o p o s a i t en les c é l é b r a n t ; mais l'existence légale des noirs n'a pas été plutôt r e c o n n u e , q u e lav a l i d i t éces mariages a été mise en P j g l i i l l l ^ ^ B ^ .Lesecreairede la société des missionnaires wesleyens regard c o m m e u n très-grave i n c o n v é n i e n t q u e les missionnaires le soient pas l é g a l e m e n t investis d u pouvoir de célébrer le. mariages; p o u r y r e m é d i e r , il p r o p o s e d'appliquer aux colonies des I n d e s occidentales les principes é n o n c é s d a n s le bile c o n c e r n a n t le mariage (marriage qui vient d'être

présenté au

bill),

p a r l e m e n t . Q u a n t aux m a -


142

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

riages déjà a c c o m p l i s , il est d'opinion qu'il i m p o r t e d'en déclarer la validité. P a r suite d e ces o b s e r v a t i o n s ,

lord

Glenelg a écrit aux g o u v e r n e u r s des colonies, en l e u r r e c o m m a n d a n t e x p r e s s é m e n t d'insister a u p r è s des législatures locales p o u r l'adoption des m e s u r e s suggérées p a r le secré- taire de la société des missionnaires wesleyens ; le g o u v e r n e m e n t n'a p o i n t e n c o r e r e ç u de r é p o n s e à la circulaire d e lord Glenelg.


P R E M I È R E P A R T I E . — A P P R E N T I S S A G E . 143

CHAPITRE VI. R A C H A T DU T E M P S D E L ' A P P R E N T I S S A G E .

D.

- Quelles observations avez-vous à faire sur les dis1

positions de l'acte d'émancipation rendu à la Jamaïque , en ce qui regarde le rachat du temps de l'apprentissage ? R. — Cet acte confère à un tribunal composé d'un juge spécial et de deux juges ordinaires, le droit de déterminer la valeur des services de l'apprenti qui veut se racheter ; il en résulte que cette évaluation est abandonnée à des personnes qui ont un intérêt direct à l'exagérer. Or le système d'apprentissage avait ce grand avantage que, grâce au droit de rachat forcé, les apprentis pouvaient acquérir graduellement leur entière liberté. L'intention des législateurs qui ont établi l'apprentissage était précisément que le passage de l'esclavage à la liberté ne fût pas subit; mais, qu'au bout d'un certain laps de temps.

cinq ans, par exemple ; l'ap-

g ^ i j i j i j I g l ^ l l W o m p e t e m e n t disparu, et cela principalement par suite d'arrangements à l'amiable entre les apprentis et les maîtres. L'exagération du prix des services de l'apprenti va directement contre cette intention, et met obstacle au résultat que les législateurs s'étaient proposé. A l'expiration de la période de l'apprentissage, il arrivera que la 1

Voir cet acte ci-après dans l'Appendice.

Témoignage de M. Jérémie.


144

ABOLITION D E L'ESCLAVAGE,

liberté succédera à l'esclavage presque aussi soudainement que si on l'avait accordée de prime abord et sans aucune préparation. L a constitution même du tribunal chargé d'apprécier la valeur de l'apprenti n'est pas le seul inconvénient des dispositions de l'acte de la Jamaïque, relatives au rachat; un des vices principaux de cet acte, c'est de ne pas établir clairement le principe et les bases d'après lesquels les juges doivent régler l'estimation qu'ils ont à faire. L'évaluation des esclaves des colonies britanniques a été faite en vue de l'abolition de l'esclavage, avant que l'acte d'émancipation ait clé rendu; c'est donc sur cette base que devrait être établie la valeur des noirs qui veulent se racheter du temps d'apprentissage : les juges ne devraient pas être maîtres de porter leur estimation au delà de cette première évaluation, qui a été faite par les colons eux-mêmes, lorsqu'il s'est agi d'établir les dispositions de l'acte actuellement en vigueur ; les règlements relatifs au rachat du temps d'apprentissage sont d'ailleurs défectueux de tous points. Ainsi le premier acte d'émancipation de la Jamaïque ne contient aucune disposition qui force les fondés de pouvoirs et les personnes qui n'ont qu'un intérêt partiel dans le travail des apprentis (trustees and persons possesse

of limited interests) à consentir

au rachat du temps d'apprentisage de ceux-ci. L e second acte de la Jamaïque a réparécetteémissiondanslesarticles 3 et 4, mais d'une manière tout à fait incomplète. Ce second acte est sans doute meilleur que le premier, qu'il a pour objet d'amender, mais il est encore bien loin d'être satisfaisant et de répondre au vœu de l'acte d'émancipation de la métropole. 1

1

Voir cet acte ci-après dans l'Appendice.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

145

D. — Quelle était la constitution d u t r i b u n a l chargé de l'évaluation des esclaves a n t é r i e u r e m e n t à l ' é m a n c i p a t i o n ? R. — T r o i s a r b i t r e s (arbitrators)

étaient chargés d e cette

évaluation : l'un était choisi p a r le p r o p r i é t a i r e , l'autre p a r le p r o t e c t e u r des esclaves; le troisième l'était en c o m m u n p a r les deux parties i n t é r e s s é e s , e t , e n cas de d é s a c c o r d , p a r le chef de justice (chief justice),

à qui il était interdit

de

posséder des esclaves dans la colonie. D. — Sous ce r é g i m e , les évaluations étaient-elles frauduleuses ? R. — Parfois les évaluations faites p a r les arbitres ainsi constitués o n t été t r o p élevées, mais l'exagération d e la v a l e u r des noirs n'a j a m a i s été p o r t é e au p o i n t o ù elle l'est d'après la n o u v e l l e loi. I). — E n quoi le t r i b u n a l n o u v e a u vous paraît-il plus mauvais q u e l ' a n c i e n ? R. — E n ce qu'il est c o m p o s é d'un seul j u g e spécial et d e deux juges o r d i n a i r e s ; que l'estimation des deux d e r n i e r s juges doit n é c e s s a i r e m e n t l ' e m p o r t e r sur celle d u p r e m i e r , et q u e c e p e n d a n t le p r e m i e r est le seul qui n'ait pas d'intérêt direct o u indirect dans l'évaluation. D. — La valeur des services de l'apprenti est-elle déterm i n é e p a r d e u x voix s e u l e m e n t , o u l'accord des trois j u g e s est-il nécessaire que fixer ? R. — L a décision est prise à la majorité. D . — P o u r q u o i dites-vous q u e les juges ordinaires sont n é c e s s a i r e m e n t intéressés dans l'évaluation d ' u n e m a n i è r e directe ou indirecte ? R. — Selon m o i , t o u t e p e r s o n n e qui exerce u n e p r o fession lucrative, ou qui a q u e l q u e p r o p r i é t é dans les coloIIIE

PUBLICATION.

10


146

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE,

n i e s , est i n t é r e s s é e , soit d i r e c t e m e n t , soit i n d i r e c t e m e n t , dans la question d e l'esclavage ; si c'est u n m a r c h a n d , cet i n t é r ê t est indirect ; il est d i r e c t , si c'est u n p l a n t e u r ; il en est d e m ê m e si c'est u n g é r e u r o u u n p r o c u r e u r (attorney) ; tous les gens d e loi c o u r e n t le risque d e p e r d r e l e u r clientelle s'ils se r e n d e n t i m p o p u l a i r e s en favorisant les noirs. E n f i n , sauf u n petit n o m b r e de p e r s o n n e s , telles q u e les officiers p u b l i c s , et s u r t o u t les j u g e s spéciaux, t o u s les habitants d e la colonie sont plus ou m o i n s intéressés à l'esclavage. D.

— A n t é r i e u r e m e n t à l'émancipation, y avait-il une

loi qui réglât le r a c h a t forcé ? R. — Il n'y e n avait p a s ; un esclave n'avait pas le droit d'obliger son, m a î t r e à a c c e p t e r le prix de son r a c h a t . D. — P a r c o n s é q u e n t , le d r o i t r é c e m m e n t accordé aux apprentis sur ce p o i n t , si i n c o m p l e t qu'il soit d'ailleurs est u n e véritable a m é l i o r a t i o n ? R. — Sans a u c u n d o u t e . C o m p a r é aux anciennes lois coloniales, l'acte d'émancipation de la J a m a ï q u e constitue c e r t a i n e m e n t u n véritable p r o g r è s ; mais il y a trois m a n i è r e s d e le considérer. La p r e m i è r e , c'est d'en faire l'examen aup o i n t d e v u e des lois a n c i e n n e s ; a l o r s , c o m m e j e l'ai dit, o n r e c o n n a î t q u e ses d i s p o s i t i f s c o n t i e n n e n t des a m é l i o rations évidentes. L a s e c o n d e ,

c'est

de

d'après

l'esprit

d e l'acte d'émancipation de la m é t r o p o l e , e t , dans ce cas, ses dispositions s o n t loin d'être satisfaisantes; la troisième enfin, c'est d'en faire la critique d'après ses p r o p r e s v u e s sur la m a t i è r e . O r m e s objections, en ce q u i c o n c e r n e le m o d e d e r a c h a t forcé, r é s u l t e n t s u r t o u t d e l'examen c o m paratif de l'acte d ' é m a n c i p a t i o n de la J a m a ï q u e avec l'esprit


PREMIERE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

147

et les dispositions d e l'acte d'émancipation d e la m é t r o p o l e . Il est h o r s d e d o u t e q u e ce d e r n i e r acte a eu p o u r b u t d e d o n n e r aux n o i r s la possibilité de se r a c h e t e r à des conditions é q u i t a b l e s , e t , j e le r é p è t e , l'acte d e la J a m a ï q u e , suivant m o n o p i n i o n , n e r é p o n d pas à ce b u t . D. — Pouvez-vous i n d i q u e r sous ce r a p p o r t quelque dif-, férence n o t a b l e e n t r e les clauses de l'acte d'émancipation d e la J a m a ï q u e et les dispositions d e l'acte d'émancipation d e la m é t r o p o l e ? R.

— L'article 1 6 d e l'acte d'émancipation de la m é t r o

p o l e dit q u e « des r è g l e m e n t s s e r o n t faits p o u r d é t e r m i n e r d e quelle m a n i è r e , dans quelles formes et avec

quelle

solennité devra avoir lieu le r a c h a t , p a r u n a p p r e n t i - t r a vailleur, de t o u t ou partie d u t e m p s d e son a p p r e n t i s s a g e , sans le c o n s e n t e m e n t , e t , au b e s o i n , c o n t r e le consentem e n t de la p e r s o n n e qui a d r o i t à ses services; p o u r déterm i n e r c o m m e n t sera faite l'estimation d e la v a l e u r future desdits services ; c o m m e n t et à qui le m o n t a n t d e cette estimation sera payé dans c h a q u e cas; d e quelle m a n i è r e , dans quelle forme

et p a r qui la libération d o n t il s'agit

sera d o n n é e , effectuée et enregistrée.» Ainsi l'acte d'émancipation d e la m é t r o p o l e n e s'est pas b o r n é à c o n c é d e r aux apprentis le droit de se r a c l e t e r avec ou malgré le consentement de leur m a î t r e ,

il a eu e n c o r e p o u r b u t de ne laisser

aux législatures locales d'autres pouvoirs q u e celui d e déterm i n e r les formalités d'après lesquelles les apprentis p o u r r o n t p o u r s u i v r e ce droit. D u reste l'article q u e j e viens

de

citer n e d é t e r m i n e pas plus q u e les suivants les principes sur lesquels doit r e p o s e r l'évaluation des services de l'app r e n t i . Il est d o n c p e r m i s d e p e n s e r q u e l'acte métropolitain 10.


148

A B O L I T I O N D E L'ESCLAVAGE.

a s o u s - e n t e n d u q u e cette évaluation serait faite d'une m a n i è r e équitable. O r , s'il est constant q u e deux arbitres sur trois o n t i n t é r ê t à exagérer la valeur des services de l'app r e n t i , et m e t t e n t p a r c o n s é q u e n t d e s conditions très-onéreuses à s o n r a c h a t , il est évident q u e les dispositions d e s actes de la J a m a ï q u e n e sont pas conformes aux intentions de l'acte m é t r o p o l i t a i n . D . — Ainsi v o u s pensez q u e les actes r e n d u s p o u r l'émancipation des noirs de la J a m a ï q u e sont c o n t r a i r e s , sin o n à la l e t t r e , d u m o i n s à l'esprit d e l'acte métropolitain ? R. — Oui ; j e pense q u e le m o d e actuel d'évaluation est p e u équitable. Il existe, de p l u s , dans les actes rendus p o u r l'émancipation des noirs de la J a m a ï q u e , u n e omission qui s'oppose à ce q u e , dans certains c a s , l'apprenti p u i s s e , quel q u e soit son désir, p o u r s u i v r e et o b t e n i r son rachat forcé. S u p p o s o n s , p a r e x e m p l e , q u e le p r o p r i é t a i r e

d'une

habitation c o l o n i a l e , réside en A n g l e t e r r e , et que de possesseur réel de l'habitation en jouisse à titre de p r o p r i é t é viagère. Q u e l sera, de ces deux m a î t r e s , celui de qui les noirs-apprentis d e v r o n t r é c l a m e r l e u r l i b e r t é , et qui aura le p o u v o i r de la l e u r d o n n e r ? La loi n'a rien p r é v u à c e t é g a r d , n o n plus q u e p o u r les cas où le p r o p r i é t a i r e est inc o n n u o u a b s e n t , et n'est pas

présenté p a r un fondé de

pouvoirs. D. — Puisque les décisions relatives à la fixation d u prix des services des apprentis sont prises à la m a j o r i t é , et q u e sur trois juges a r b i t r e s , deux s o n t , suivant v o u s , intéressés dans cette évaluation, quelle est la position d u troisième a r b i t r e , le j u g e s p é c i a l , et à quoi se b o r n e son influence? R. — Le j u g e spécial n'a v é r i t a b l e m e n t action dans les


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

149

causes de cette n a t u r e , q u e dans le cas où il y a dissentim e n t e n t r e les deux juges intéressés; alors il agit c o m m e a r b i t r e , n o n e n t r e l'apprenti et son m a î t r e , mais entre les deux j u g e s q u i , avec l u i , c o m p o s e n t le t r i b u n a l d'évaluation.

D. — Vous avez examiné le témoignage de M. J é r é m i e , et ses objections c o n t r e les dispositions des actes d e la J a m a ï q u e , relatives au r a c h a t forcé. Quelles observations avezvpus à faire en r é p o n s e à M. J é r é m i e ? R. — L a principale o b j e c t i o n d e M. J é r é m i e a p o u r objet la constitution d u t r i b u n a l chargé de l'évaluation des noirs-apprentis. Il dit q u e , dans u n t r i b u n a l c o m p o s é d e DEUX j u g e s locaux et d'un seul j u g e spécial, les j u g e s locaux doivent exercer u n e p r é p o n d é r a n c e é v i d e n t e , et q u e le

juge spécial n'a pas l'influence

que

nécessaire p o u r e m p ê c h e r

j'évaluation ne soit portée par ses deux collègues à u n

taux exagéré. Il m e s e m b l e que M. J é r é m i e n'a pas suffis a m m e n t observé q u e l'acte exige i m p é r i e u s e m e n t le con-

cours des

trois magistrats p o u r fixer le prix d e

l'évalua-

t i o n , et qu'ils doivent signer tous les trois le certificat qui décharge les noirs de l e u r temps d'apprentissage. Voici, d u du

marche

a d o p t é e p o u r o p é r e r le rachat forcé. Lors-

qu'il arrive qu'un a p p r e n t i d e m a n d e à se r a c h e t e r de l'apprentissage , et q u e son m a î t r e s'y refuse, l'apprenti fait u n e s o m m a t i o n à son m a î t r e o u au r e p r é s e n t a n t de son m a î t r e , qui n o m m e , p o u r examiner l'affaire, u n j u g e d e paix (a justice of the peace ) d e la paroisse ou d u q u a r t i e r o ù l'apprenti réside. Ce j u g e s'associe à u n j u g e spécial de paix (spécial

Témoignage de M. Burge.


150

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE. 1

justice of the peace ) , et ces d e u x p e r s o n n e s c o n c o u r e n t à la n o m i n a t i o n d ' u n troisième j u g e ; si le j u g e spécial et le j u g e local n e p e u v e n t s'accorder sur ce c h o i x , le custos e n est c h a r g é ; et dans le cas où le custos, ou d o y e n des m a gistrats (senior magistrate),

aurait u n i n t é r ê t q u e l c o n q u e dans

la q u e s t i o n , le droit d e choisir le troisième j u g e est dévolu a u magistrat le p l u s ancien ( the next magistrate in

seniority).

Ces trois juges s'assemblent et p r o c è d e n t à l'estimation d e l'apprenti. L e u r décision lie les deux parties. Cette décision fixe le m o n t a n t d e la s o m m e à p a y e r p a r l ' a p p r e n t i , soit d a n s les m a i n s d u r e c e v e u r g é n é r a l , soit dans celles d e la p e r s o n n e chargée de recevoir le prix d e ces rachats. D u m o m e n t q u e ce p a y e m e n t est effectué, l'apprenti se t r o u v e e n t i è r e m e n t l i b é r é d e t o u t e obligation envers son m a î t r e , et les trois juges d o i v e n t , d ' u n c o m m u n a c c o r d , d o n n e r certificat de cette l i b é r a t i o n , c o n ç u dans les t e r m e s suivants : « Nous soussignés, certifions q u e A. B. a p p r e n t i d e C. D . est déchargé d e son t e m p s d'apprentissage. » Il est à peine possible d e r é u n i r plus d'éléments de certitude d'une consciencieuse appréciation des services de l ' a p p r e n t i , et j e n e conçois pas quelle a u t r e garantie on p o u r r a i t souhaiter, à m o i n s d'exclure a b s o l u m e n t des t r i b u n a u x d e ce g e n r e les j u g e s coloniaux. R e m a r q u e z q u e , p a r m i les trois j u g e s , u n seul est n o m m é p a r le m a î t r e , et que le j u g e spécial doit t o m b e r d'accord avec ce p r e m i e r j u g e p o u r le choix d u troisième. L e t r i b u n a l d'évaluation est d o n c constitué d e telle s o r t e , qu'il r é u n i t à l'expérience q u e les j u g e s locaux o n t des choses d u p a y s , les conditions nécessaires p o u r la loyauté de l'évaluation et la 1

fixation

m o d é r é e d u prix d e

C'est-à-dire un juge spécial ayant commission de juge colonial.


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

151

r a c h a t . S'il arrivait q u e l'un ou l'autre des juges locaux p r o posât u n e évaluation t r o p é l e v é e , et q u e son collègue s'associât à cette p r o p o s i t i o n , le j u g e spécial, en refusant son c o n c o u r s , r e n d r a i t n u l l e la décision d e ces deux j u g e s . E n effet, ce d i s s e n t i m e n t paralyserait t o t a l e m e n t l'action

du

t r i b u n a l ; car, d u m o m e n t q u e l'apprenti n e p o u r r a i t pas p r é s e n t e r son certificat de r a c h a t , il faudrait p r o c é d e r à l'élection d'un n o u v e a u tribunal. D u reste j e ne puis citer u n a r g u m e n t plus fort e n faveur d e la nécessité d'adjoindre u n j u g e colonial au j u g e spécial, p o u r fixer le chiffre d e l'évaluation, q u e celui q u i m'est fourni p a r le témoignage d e M. M a d d e n . Ce j u g e spécial, a p r è s avoir résidé u n an à la J a m a ï q u e , en est e n c o r e à s'imaginer q u e dix livres ( j ' i g n o r e si M. M a d d e n parle d e m o n n a i e c o l o n i a l e , ou d e livres sterling ) , s o n t le prix m o y e n d u r a c h a t équitable des apprentis. Lors m ê m e qu'il v o u d r a i t d i r e dix livres sterling, son évaluation, serait e n c o r e des plus inexactes. M. M a d d e n s'est fondé, p o u r établir son e s t i m a t i o n , sur u n passage d e l'Histoire des I n d e s occidentales, d e M. B r y a n E d w a r d s , mais il

est t o u t à fait mépris sur le sens et la p o r t é e d u passage

d o n t il v e u t se faire u n e a r m e p o u r p r o u v e r la r e c t i t u d e d e son évaluation et l'exagération d e celle des j u g e s locaux. Le passage en question est dans le d e u x i è m e v o l u m e d e l'ouvrage. L'auteur,

après avoir d o n n é la valeur d'une h a b i t a t i o n à la

J a m a ï q u e , et p a r l é des divers éléments q u i la c o n s t i t u e n t , dit : « L'usage, à la J a m a ï q u e , est de calculer les r e v e n u s m o y e n s d ' u n habitation à sucre à raison d e dix livres sterling p o u r c h a q u e n è g r e , j e u n e ou v i e u x , e m p l o y é s u r cette h a b i t a t i o n . » O r il est facile de v o i r q u e M. B r y a n E d w a r d s n ' e n t e n d pas fixer la valeur réelle d e c h a q u e n è g r e en soi,


152

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

mais sa valeur c o m m e faisant partie d ' u n e h a b i t a t i o n , e n c o m p e n s a n t l'âge, les infirmités et la faiblesse des u n s p a r la force et l'activité des a u t r e s . J e m ' e n tiendrai à cet exemple p o u r p r o u v e r c o m b i e n l'expérience des j u g e s locaux est nécessaire p o u r fixer, avec équité e t e n pleine connaissance d e cause, la v a l e u r véritable d e s a p p r e n t i s q u i v e u l e n t r a cheter l e u r t e m p s d'apprentissage. D . — E n supposant q u e l'évaluation des deux j u g e s l o caux paraisse exagérée au j u g e spécial, et q u e celui-ci refuse d e signer l e certificat d e r a c h a t , p a r q u e l m o y e n l ' a p p r e n t i pourrait-il o b t e n i r le r a c h a t a u q u e l l'acte d'émancipation lui d o n n e d r o i t ? R. — D a n s ce cas le j u g e spécial ferait appel à la c o u r s u p r ê m e (suprême court), q u i a t o u s les p o u v o i r s d e la c o u r d u b a n c d u R o i . Si cette cour reconnaissait q u e la p r o t e s tation d u j u g e spécial est f o n d é e ,

elle p r o c é d e r a i t elle-

m ê m e à la n o m i n a t i o n d e deux nouveaux magistrats à la place d e ceux q u i a u r a i e n t été r e c o n n u s coupables d'avoir p r o n o n c é u n e évaluation t r o p élevée. D. — S u p p o s o n s q u ' u n j u g e colonial soit dans l'habitude d e d o n n e r s c i e m m e n t u n e évaluation t r o p élevée aux services des a p p r e n t i s , le g o u v e r n e u r n'a-t-il pas le droit d ' e m p ê c h e r q u e ce j u g e n e fasse partie' d'un t r i b u n a l d'évaluation? R. — Sans a u c u n d o u t e .

Témoignage de M. Beaumont.

D . — Les dispositions d e l'acte d'émancipation relatives a u r a c h a t forcé s o n t - e l l e s s c r u p u l e u s e m e n t exécutées à la Jamaïque ? R. — N u l l e m e n t ; car n o n - s e u l e m e n t o n se m e t p e u en


PREMIÈRE PARTIE.— APPRENTISSAGE.

153

p e i n e d'exécuter les lois d u p a r l e m e n t aux c o l o n i e s , mais o n affecte à l e u r égard le dédain le plus m a r q u é . Il est c o n s t a n t qu'il existe d e s j u g e s spéciaux q u i n e connaissent pas m ê m e l'existence d e l'acte r e n d u p a r la m é t r o p o l e p o u r l'abolition d e l'esclavage. E n avril 1 8 3 5 , on fit l'évaluation d ' u n e négresse, à Kingston. L e s j u g e s p r o c é d è r e n t à cette évaluation d'après les dispositions de l'acte r e n d u à la J a m a ï q u e p o u r l'émancipation d e s n o i r s . Il en résulta q u e la liberté de la négresse fut mise au prix d e c e n t vingt d o l l a r s , tandis q u e , s'il se fût agi d e l'acheter, on n ' e û t t r o u v é p e r s o n n e qui en v o u l û t d o n n e r plus d e vingt dollars. Cette f e m m e eut r e c o u r s à m o n e n t r e m i s e . J e fis observer au docteur; C h a m b e r l a i n et a u capitaine C o n n o r , q u i c o m p o saient le t r i b u n a l avec u n j u g e local appelé à siéger en v e r t u de l'acte c o l o n i a l , qu'ils n e devaient pas se régler s u r les dispositions de cet a c t e , m a i s sur les clauses de l'acte d'abolition de la m é t r o p o l e . Ces deux juges spéciaux m ' a v o u è r e n t alors que c'était la p r e m i è r e fois qu'ils e n t e n d a i e n t p a r l e r de l'acte d'abolition de la m é t r o p o l e . D. — A quelles clauses d e cet acte faisiez-vous allusion? R. — A celles qui o n t p o u r objet le r a c h a t forcé. Elles p r e s c r i v e n t , en effet, d'établir l'appréciation sur les bases de la j u s t i c e et de l'équité tandis q u e l'acte de la J a m a ï q u e autorise

le

m o d e d'évaluation le plus injuste. Voici en quoi

consiste ce m o d e : o n calcule le m o n t a n t d u salaire d e l'app r e n t i p e n d a n t u n e s e m a i n e ; on multiplie cette s o m m e p a r l e n o m b r e des semaines q u i r e s t e n t à échoir p o u r c o m p l é t e r l e t e m p s légal de l'apprentissage, et l'on d é d u i t le tiers de la s o m m e totale p o u r les dépenses q u e l'apprenti p e u t occasionner au m a î t r e (for contingencies).

Ce tiers r e p r é s e n t e


154

ABOLITION

DE

L'ESCLAVAGE.

à p e i n e les allocations d e v ê t e m e n t s et les soins m é d i c a u x , et l'on n'a ainsi a u c u n égard aux chances d e maladie et d e m o r t , à l'intérêt de l'argent, enfin, à a u c u n e des é v e n t u a lités d o n t il serait t e n u c o m p t e dans u n m a r c h é entre des particuliers. C'est de cette m a n i è r e q u e les j u g e s étaient arrivés à évaluer à la s o m m e d e c e n t vingt dollars u n e app r e n t i e q u i , sur le m a r c h é , e û t à peine p u p r o d u i r e t r e n t e dollars à son m a î t r e . D. — Est-il, q u a n t au r a c h a t , u n e clause particulière d e l'acte d ' é m a n c i p a t i o n d e la m é t r o p o l e q u i , dans v o t r e opinion , soit e n c o m p l e t désaccord avec l'acte r e n d u à la J a m a ï q u e p o u r l'émancipation des n o i r s ? R.—

O u i ; l'article 8 d e l'acte m é t r o p o l i t a i n d i t : « T o u t

apprenti-travailleur p o u r r a , sans le c o n s e n t e m e n t et m ê m e c o n t r e la v o l o n t é de la p e r s o n n e q u i a d r o i t à ses s e r v i c e s , se l i b é r e r d e son apprentissage m o y e n n a n t le p a y e m e n t fait à celle-ci d u m o n t a n t d e l'estimation q u i a u r a été faite desdits services, etc.» O r il m e paraît q u e cet a c t e , é t a n t c o n ç u dans u n esprit favorable à la l i b e r t é , a p o u r objet d'établir q u e le r a c h a t de cette l i b e r t é aura lieu au m ê m e prix q u e la vente q u i serait faite à u n tiers des services de l'apprenti. E h bien ! les dispositions d e l'acte de la J a m a ï q u e n e sont n u l l e m e n t conformes à cette i n t e r p r é t a t i o n . D . — Avez-vous connaissance d u prix m o y e n

auquel

les

services d ' u n a p p r e n t i sont achetés p a r des t i e r s , depuis q u e l'acte d ' é m a n c i p a t i o n est en v i g u e u r , et pouvez-vous c o m p a r e r le prix des services d'un a p p r e n t i avec le prix d ' u n noir v e n d u a n t é r i e u r e m e n t à l'apprentissage ? R. — Il faudrait p o u r cela se baser sur le prix a u q u e l les a p p r e n t i s d'une habitation o n t été v e n d u s en masse ;


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

155

car, depuis le m o i s d'août 1 8 3 4 , o n n'a g u è r e acheté les services d'un seul a p p r e n t i ; ce g e n r e de p r o p r i é t é a t r o u v é p e u d ' a c q u é r e u r s . D a n s la v e n t e d e l'habitation d ' u n p r o priétaire insolvable, les apprentis

figurent

ordinairement

p o u r u n e v a l e u r d e dix à q u a t o r z e livres coloniales.

D . — L e m o d e en usage à la J a m a ï q u e p o u r l'évaluation des services des noirs-apprentis n e s'oppose-t-il pas à ce qu'ils puissent r a c h e t e r l e u r liberté c o m m e la loi l e u r en d o n n e le d r o i t ? R. — Les difficultés d e ce r a c h a t sont m o i n s le r é s u l t a t de la loi q u e d e q u e l q u e s circonstances particulières. A la J a m a ï q u e , aussi b i e n q u e d a n s d'autres colonies, les évaluations sont basées sur l'estimation q u e les maîtres ou les gérants font e u x - m ê m e s d e la valeur des services des a p p r e n t i s . Les j u g e s sont obligés d e se guider, j u s q u ' à u n certain p o i n t , d'après cette estimation q u i est, d u r e s t e , d o n n é e sous la foi d u s e r m e n t ; or o n c o m p r e n d qu'il y ait d e la p a r t d u m a î t r e o u d e son r e p r é s e n t a n t , u n e t e n d a n c e naturelle à a u g m e n t e r p l u t ô t qu'à d i m i n u e r le prix des services d e l'apprenti. J'insiste sur ce p o i n t en particulier, p a r c e q u e d e la G u y a n e anglaise ( o ù l'évaluation se fait d'une m a n i è r e c o n v e n a b l e qu'à la J a m a ï q u e ) les m ê m e s plaintes sur le chiffre excessif des estimations sont p a r v e n u e s a u gouvernement. D. — P a r m i les évaluations d o n t v o u s avez v u le chiffre, en est-il à la J a m a ï q u e q u e l q u e s - u n e s q u i v o u s aient p a r u avoir été fixées à u n taux d é r a i s o n n a b l e ? R. — O u i ; lord Sligo a p o r t é à la connaissance d u gou-

Témoignage de sir G. Grey.


156

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.-

v e r n e m e n t plusieurs exemples d'évaluations de ce g e n r e , •

p o u r p r o u v e r q u e des obstacles o n t été apportés à l'exécution des dispositions qui o n t p o u r objet d'assurer à l'apprenti la faculté de r a c h e t e r sa liberté à des conditions équitables. Il faut p o u r t a n t r e c o n n a î t r e q u e ces exemples sont p l u t ô t l'exception que la règle. E n e x a m i n a n t le chiffre des évaluations r é c e n t e s , d o n t le relevé a été t r a n s m i s p a r l o r d Sligo et p r é s e n t é au p a r l e m e n t , il est difficile de r e c o n n a î t r e si le chiffre en est r a i s o n n a b l e ou t r o p élevé; car, p o u r se p r o n o n c e r avec certitude à cet é g a r d , il faudrait c o n n a î t r e les diverses circonstances d'âge, d e f o r c e , de c a r a c t è r e , etc. d u noir r a c h e t é , et être à m ê m e aussi d'apprécier sa valeur r e l a t i v e m e n t aux r e v e n u s de l'habitation à laquelle il appartenait. J'ai d e m a n d é à M. O l d h a m s'il pouvait f o r m u l e r u n e opinion à ce sujet, d'après la connaissance qu'il devait avoir du prix m o y e n des services des apprentis dans la colonie , calculé sur celui que d e m a n d a i t g é n é r a l e m e n t u n p r o p r i é taire p o u r céder à u n a u t r e les services de ses noirs. II m e s e m b l a i t , en effet, q u e si l'on pouvait connaître d'une m a n i è r e certaine le prix ordinaire de la cession d u service d'un a p p r e n t i b i e n c o n s t i t u é , et s'il était d é m o n t r é q u e l'évaluation des services de ce m ê m e a p p r e n t i , p a r les juges arbitres en cas de r a c h a t forcé , n e différait pas s e n s i b l e m e n t de ce prix de cession, on a c q u e r r a i t la

certitude

que

l'é-

valuation n'était pas exagérée. M. O l d h a m m'a r é p o n d u qu'il était p r e s q u e impossible de connaître le prix de cession d'un n o i r pris i s o l é m e n t , parce q u ' o n cédait o r d i n a i r e m e n t avec lui t o u t e sa famille ; q u e , p o u r sa p a r t , il avait acheté ainsi vingt-six apprentis e n s e m b l e , au prix m o y e n d e cinq u a n t e livres c h a c u n , mais que la m o i t i é de ce n o m b r e se


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

157

composait de femmes et d'enfants; il ajouta q u e , s'il avait v o u l u acheter s é p a r é m e n t plusieurs de ces a p p r e n t i s , quelques-uns n e lui eussent pas c o û t é m o i n s d e 200 livres. D. — A m e s u r e q u e la p é r i o d e d'apprentissage a p p r o c h e de son t e r m e , lé prix m o y e n des évaluations augmente-t-il, ou diminue-t-il ? R. — Les d e r n i e r s r a p p o r t s de l o r d Sligo n o u s a p p r e n n e n t q u e les évaluations se m a i n t i e n n e n t à u n taux très-élevé, quelles q u e soient les difficultés q u i s'opposent a u r a c h a t forcé. D a n s u n r a p p o r t d u 2 5 m a i 1 8 3 6 , ce g o u v e r n e u r dit : « Vingt-huit apprentis se sont r a c h e t é s , la s e m a i n e d e r n i è r e , au prix m o y e n de 3 6 livres

16 schellings 8 deniers p a r

t è t e , en t o u t 1,400 livres. Cinq cents a p p r e n t i s , e n v i r o n , se s o n t p r é s e n t é s au t r i b u n a l des j u g e s a r b i t r e s , et o n t été évalués, l'un dans l'autre, au prix d e 3 o livres c h a c u n . » Dans u n r a p p o r t p r é c é d e n t , d u 17 a v r i l , l o r d Sligo faisait des observations et des calculs a n a l o g u e s , et il ajoutait : « L e n o m b r e des rachats forcés a u g m e n t e tous les j o u r s , malgré les obstacles qui l e u r s o n t opposés t r o p souvent. J'ai r e m a r q u é q u e les apprentis non-prédiaux (non prœdials) forment le plus grand n o m b r e de ceux qui se r a c h è t e n t . » Le second acte r e n d u à la J a m a ï q u e le 22 d é c e m b r e 1 8 3 4 , p o u r l'émancipation des noirs de la colonie1, avait décidé qu'on déduisait toujours u n tiers d e la s o m m e totale d'éval u a t i o n , p o u r les dépenses q u e l'apprenti p e u t occasionner à son m a î t r e (for contingencies).

Cette m e s u r e était b o n n e ;

mais c o m m e l'acte était défectueux sous d'autres r a p p o r t s , il fut r a p p o r t é , et par suite les juges arbitres ne furent plus tenus d e se conformer à cette disposition : n é a n m o i n s elle fut 1

Voir cet acte ci-après dans l'Appendice.


158

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE,

e n c o r e observée dans la p l u p a r t des cas, et les j u g e s spéciaux insistèrent p o u r qu'elle le fût t o u j o u r s . Mais quelques j u g e s locaux f o r m u l è r e n t n e t t e m e n t l e u r opposition à cet égard ; et p o u r obliger les j u g e s spéciaux à n e p o i n t d i m i n u e r en réalité l e u r chiffre d'évaluation, l e u r p r o p r e estimation et celle q u e le m a î t r e o u le g é r e u r de l'habitation donnait sous s e r m e n t , furent enflées d ' u n t i e r s , et dès lors la r é d u c t i o n d e ce tiers p u t s'opérer sans r é d u i r e le m o n t a n t d e l'évaluat i o n . Il n e paraît pas p r o u v é , p o u r t a n t , q u e les j u g e s locaux aient fait en général des évaluations plus élevées q u e les juges spéciaux e u x - m ê m e s ; il n'est pas d é m o n t r é n o n plus qu'ils se soient o r d i n a i r e m e n t e n t e n d u s p o u r faire p r é v a l o i r l e u r chiffre d'évaluation c o n t r e l'opinion d u j u g e spécial ; les r a p p o r t s d e l o r d Sligo c o n s t a t e n t , au c o n t r a i r e , que les deux juges locaux se sont trouvés f r é q u e m m e n t en dissent i m e n t dans les divers t r i b u n a u x d'arbitrage. D a n s quelques circonstances où l'évaluation du j u g e local et celle d u j u g e spécial n e différaient pas s e n s i b l e m e n t l'une de l ' a u t r e , on s'est accordé p o u r a d o p t e r u n taux m o y e n e n t r e les deux a p p r é c i a t i o n s ; m a i s , dans a u c u n cas, l'évaluation t r o p élevée d e l'un n'a été plus adoptée q u e l'évaluation t r o p faible d e l'autre. E n u n m o t , le prix d u r a c h a t a été fixé à u n e s o m m e plus forte q u e s'il avait été établi p a r le seul j u g e spécial, et plus faible q u e s'il avait été reglé d'après l'opin i o n d u seul j u g e local. D . — L e tribunal d'évaluation est-il toujours c o m p o s é d e trois j u g e s , l'un spécial et les deux autres coloniaux? R. — L o r s q u e le j u g e spécial et le j u g e local, n o m m é s en p r e m i e r lieu, t o m b e n t d'accord d u prix d u r a c h a t , ils se dispensent d'appeler u n tiers. Mais toutes les fois q u e le


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

159

tribunal est c o m p o s é d e trois j u g e s , il n'y e n a q u ' u n seul q u i ait la qualité de j u g e spécial; les d e u x autres s o n t des j u g e s coloniaux. D . — Avez-vous q u e l q u e a u t r e c o m m u n i c a t i o n à faire à la c o m m i s s i o n , a u sujet d e l'évaluation des a p p r e n t i s ? R. — O u i . L o r d Sligo ayant adressé au g o u v e r n e m e n t des r a p p o r t s desquels il résultait q u e le plus g r a n d n o m b r e des a p p r e n t i s q u i avaient eu r e c o u r s à l'évaluation n'avaient pas p a y é à leurs m a î t r e s le prix a u q u e l avait été fixé l e u r rac h a t , l o r d Glenelg écrivit a u g o u v e r n e u r d e la J a m a ï q u e , le 1 7 a o û t 1 8 3 5 , à l'effet d e savoir si les a p p r e n t i s n'avaient pas acquitté le m o n t a n t de l'évaluation p a r c e q u e le taux en était excessif, ou s i m p l e m e n t p a r c e q u e les m o y e n s d e p a y e r le m o n t a n t d'une estimation raisonnable l e u r m a n q u a i e n t . L o r d Glenelg d e m a n d a i t e n o u t r e si certains magistrats persistaient e n c o r e à tenir, d a n s les t r i b u n a u x d'évaluation, u n e c o n d u i t e qui p r o v o q u â t des plaintes; e t , en supposant q u e ces magistrats se trouvassent convaincus d'agir h a b i t u e l l e m e n t d'une m a n i è r e opposée au v œ u des dispositions c o n c e r n a n t le r a c h a t forcé, l o r d Glenelg d o n n a i t a u g o u v e r n e u r d e la Jam a ï q u e l'ordre d e l e u r r e t i r e r l e u r c o m m i s s i o n . L o r d Sligo r é p o n d i t q u e , de ce q u e certains a p p r e n t i s n'avaient pas acquitté le prix d e l e u r r a c h a t , on n e devait pas c o n c l u r e q u e ce prix e û t été

facé

à u n chiffre t r o p élevé ; qu'il avait des

motifs d e croire « q u e le p l u s g r a n d n o m b r e des affranchis s'était p r é s e n t é devant le t r i b u n a l d'évaluation p a r

pure

curiosité ; q u e quelques-uns avaient été poussés p a r le désir d e savoir s'ils p o u r r a i e n t faire quelques a r r a n g e m e n t s avantageux p a r suite desquels leurs services auraient

été

transférés d'un m a î t r e à u n a u t r e q u e l e u r caprice préfé-


160

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

r a i t , et q u e d'autres avaient été engagés p a r l'idée vague de r e t i r e r u n avantage q u e l c o n q u e de l'évaluation de leurs services. » Q u a n t à la c o n d u i t e des j u g e s , l o r d Sligo fit connaître q u e les j u g e s locaux s'étaient e n t e n d u s , d a n s u n g r a n d n o m b r e de c i r c o n s t a n c e s , « p o u r t r o m p e r l'attente de ceux qui c o m p t a i e n t s u r u n e évaluation j u s t e et équitable de l e u r p a r t , » et q u e , b i e n q u e les juges spéciaux eussent réussi plus d'une fois à faire r é d u i r e les évaluations exagér é e s , il n'en était pas m o i n s vrai q u e , « dans plus d'une occasion, les intentions de la loi avaient été o u v e r t e m e n t m é c o n n u e s . » D u reste il exprimait des doutes sur le succès d u système d e sévérité conseillé p a r l o r d Glenelg. Les j u g e s locaux p r é t e n d a i e n t , en effet, que l e u r expérience l'es m e t t a i t à m ê m e d'apprécier m i e u x q u e les j u g e s spéciaux la valeur des services des a p p r e n t i s , et que les évaluations qu'ils faisaient étaient telles q u e l e u r conscience les l e u r d i c t a i t . L o r d Sligo n e voyait pas le m o y e n d e l e u r p r o u v e r le c o n t r a i r e ; il témoignait d'ailleurs b e a u c o u p de r é p u g n a n c e à exercer a r b i t r a i r e m e n t l'autorité m ê m e la plus légitime, et il désirait n'en faire usage q u e dans les cas où la culpabilité des individus serait p r o u v é e , n o n - s e u l e m e n t à ses p r o p r e s y e u x , mais aussi aux yeux d'autrui. Dans tous les cas, les plaintes d e ce genre avaient

considérablement

diminué,

depuis

q u e l q u e t e m p s , avec le mauvais vouloir qui y avait d o n n é lieu. Enfin l o r d Sligo ( c o n f o r m é m e n t à l'opinion q u e j ' a i m o i - m ê m e déjà manifestée) ajoute q u e les obstacles q u i s'opposent à l'exécution régulière des dispositions sur le rac h a t forcé v i e n n e n t bien m o i n s des mauvaises intentions d e la magistrature locale q u e des estimations des géreurs ; il d o n n e p o u r exemple u n j e u n e noir d e dix-neuf a n s , qui a


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

161

été évalué d e r n i è r e m e n t c o m m e r a p p o r t a n t ko livres p a r an à l'habitation, tandis qu'il était c o n n u d e t o u t le m o n d e q u e la b a n d e de travailleurs à laquelle il a p p a r t e n a i t avait été payée à raison d e 20 livres, et q u e c'est t o u t a u plus si elle e n valait 2 5 au m o m e n t d e l'évaluation. L e t r i b u n a l t o u t entier fit justice de la fausseté de cette e s t i m a t i o n ; il fixa le prix d u n o i r en question à raison de 14 livres p a r a n , : c'est-à-dire 26 livres d e m o i n s q u e la s o m m e fixée p a r l'est i m a t i o n d u g é r e u r . E n r é s u m é , l o r d Sligo pense q u e , q u e l q u e soit le n o m b r e des exemples d e cette n a t u r e , la p l u p a r t des évaluations n e d o n n e n t pas lieu à des plaintes fondées. D'après tous ces faits, j e crois q u ' o n p e u t e x p r i m e r l'avis q u e d e nouvelles dispositions, si elles n e réussissent pas à faire disparaître c o m p l é t e m e n t le m a l , a u r o n t d u m o i n s p o u r effet d e le d i m i n u e r . D. — Ainsi la commission doit c o m p r e n d r e qu'il n'est pas douteux q u e les dispositions actuelles de la loi n'aient été violées, et qu'il n'est pas certain q u e de nouvelles dispositions seraient suffisantes p o u r e m p ê c h e r qu'elles n e fussent violées d e n o u v e a u ? R. — La loi a été violée s e u l e m e n t clans certaines circonstances. Il est i m p o r t a n t d e r e m a r q u e r que les exemples cités d a n s les r a p p o r t s n ' i n d i q u e n t pas q u ' u n système d'évaluations éxagérées soit g é n é r a l e m e n t a d o p t é par tous les trib u n a u x d'arbitrage. Ces évaluations ceptions à la règle g é n é r a l e , et

l'on

exgérées doit,

sont des ex-

au c o n t r a i r e ,

r e c o n n a î t r e q u e la p l u p a r t des décisions relatives à l'estimation des services des noirs-apprentis sont c o n f r m e s à la j u s t i c e et à l'équité. IIIe

P U B L I C A T I O N .

II


162

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

CHAPITRE VII. AMENDES É T A B L I E S CONTRE L E S MAITRES.

Témoignage de M. Burge.

D . — C o m m e n t les j u g e s spéciaux peuvent-ils assurer l'accomplissement p a r les m a î t r e s des p r e s c r i p t i o n s relatives aux allocations e n n a t u r e dues a u x a p p r e n t i s ? R. — L'acte d ' é m a n c i p a t i o n a établi différentes

peines

c o n t r e les m a î t r e s o u g é r e u r s q u i n e fourniraient p a s aux apprentis les allocations en n a t u r e q u i l e u r sont nécessaires. D . — Quelles sont ces peines? N e sont-elles pas c o m p r i s e s dans les articles 47, 48, 49 et 5 o d u p r e m i e r acte r e n d u , le 1 2 d é c e m b r e 1 8 3 3 , à la J a m a ï q u e , p o u r l'abolition d e l'es1

clavage dans l'île ? R . — O u i , dans ces articles et clans le 51°. Aux t e r m e s d e ce d e r n i e r , les j u g e s spéciaux connaissent d e t o u t e s les plaintes formées p a r les a p p r e n t i s c o n t r e les p e r s o n n e s ayant d r o i t à leurs services, l o r s q u e ces plaintes o n t p o u r objet : 1° le refus d e fournir aux a p p r e n t i s une é t e n d u e d e terrain o u t o u t e a u t r e allocation q u i assure l e u r subsistance 0

et l e u r e n t r e t i e n ; 2 la privation illégale d ' u n e partie d u t e m p s q u e la loi laisse à la disposition des a p p r e n t i s p o u r cultiver leurs terrains ; 3° t o u t e c o n t r a i n t e illégalement exercée p o u r obliger l'apprenti à e n t r e p r e n d r e u n travail à la 1

Voir cet acte ci-après dans l'Appendice.


PREMIÈRE P A R T I E . — APPRENTISSAGE.

163

t â c h e ; 4° la r u p t u r e d'un c o n t r a t d e la p a r t de la p e r s o n n e q u i aurait loué les services volontaires d ' u n a p p r e n t i ; 5° enfin la c r u a u t é , les injustices, les d o m m a g e s ou outrages c o m mis p a r le m a î t r e e n v e r s ses a p p r e n t i s . Les j u g e s spéciaux p e u v e n t , p o u r ces faits, c o n d a m n e r les d é l i n q u a n t s à u n e a m e n d e n'excédant pas 5 livres; à défaut de b i e n s ou de r e v e n u s sur lesquels on puisse p r é l e v e r l ' a m e n d e , le d é l i n q u a n t p e u t être d é t e n u e n p r i s o n j u s q u ' à ce qu'il l'ait p a y é e . C e t e m p r i s o n n e m e n t n e p e u t d u r e r plus de cinq j o u r s ; il est b i e n e n t e n d u q u e rien de ce qui est m e n t i o n n é ci-dessus n'a p o u r effet de d é t r u i r e les droits qu'a l ' a p p r e n t i travailleur d e p o u r s u i v r e son m a î t r e d e v a n t la cour s u p r ê m e , la c o u r d'assises, ou le t r i b u n a l civil (court of common pleas),

pour

tous d o m m a g e s ou atteintes p o r t é s c o n t r e sa p r o p r i é t é o u sa p e r s o n n e . J e ferai o b s e r v e r , en r é p o n s e à la d e m a n d e q u e vous m'avez adressée d'expliquer p a r q u e l m o y e n force serait d o n n é e à cet a c t e , q u e , dans le cas o ù le t e r r a i n alloué à l ' a p p r e n t i n'aurait pas l ' é t e n d u e

ou la

fertilité

nécessaires p o u r fournir à sa s u b s i s t a n c e , ou b i e n qu'il serait situé à u n e t r o p g r a n d e distance d u lieu où l'app r e n t i réside , le 47E article confère au j u g e spécial le p o u v o i r de c o n d a m n e r la partie q u i doit fournir ce terrain à u n e a m e n d e qui n'excède pas 5 livres , il est v r a i , p o u r c h a q u e délit, mais q u i , si le délit se r e n o u v e l l e , p e u t être r é p é t é e , et s'élever ainsi à u n e s o m m e considérable. La m ê m e r e m a r q u e est applicable aux peines d'une a u t r e nature. D . — A q u i profite cette a m e n d e ? R . — Elle est p r o n o n c é e au profit de la colonie. J e p r e n d r a i la liberté de r a p p o r t e r ici u n e o b s e r v a t i o n d e lord il.


164

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

Sligo à ce sujet : l o r d Stanley avait appelé son attention s u r cette question dans u n e d é p ê c h e datée du 2 0 février 1 8 3 4 , et où il disait : «L'article 7 0 décide q u e les a m e n d e s p r o noncées p a r les j u g e s spéciaux s e r o n t employées au profit de la colonie ; c o m m e l'acte p o u r v o i t d'ailleurs à ce q u e les y apprentis c o m p e n s e n t p a r le travail la p e r t e q u e celui qui les

emploie a p u souffrir p a r l e u r i n d o l e n c e ou l e u r négli-

gence , p a r la n o n - e x é c u t i o n du travail ou p a r l e u r a b s e n c e , il semblerait raisonnable q u e le j u g e spécial eût le p o u v o i r d'allouer à l'apprenti des d o m m a g e s - i n t é r ê t s ( i n d é p e n d a m m e n t de l ' a m e n d e ) p o u r le t o r t q u e celui-ci aurait eu à s u p p o r t e r de la p a r t du m a î t r e . J e p e n s e d o n c q u ' u n e disposition devrait être votée dans ce sens. » Voici la r é p o n s e de lord Sligo: «L'assemblée coloniale a refusé d ' a d o p t e r auc u n e disposition d e ce g e n r e ; j ' e s p è r e q u ' a p r è s m û r e r é flexion v o u s n e trouverez a u c u n motif de regretter sa résolution. J ' a v o u e , p o u r m a p a r t , q u e , si j'avais été m e m b r e i n d é p e n d a n t de la l é g i s l a t u r e , j e n'aurais pas c o n s e n t i à faire u n e modification s e m b l a b l e à l'acte d'abolition. J'ai la confiance q u e q u i c o n q u e connaîtra bien le caractère des noirs n e r e g a r d e r a pas cette modification c o m m e utile. Au r e s t e , ce n'est pas m a faute si elle a été repoussée. »

Témoignage de M. Jérémie.

D . — Avez-vous r e m a r q u é qu'il y eût q u e l q u e vice dans les actes d ' é m a n c i p a t i o n r e n d u s à la J a m a ï q u e , en ce qui r e g a r d e les a m e n d e s établies c o n t r e les maîtres? R. — O u i . Le m a î t r e et l ' a p p r e n t i n e sont pas soumis à des peines égales : l o r s q u e l ' a p p r e n t i est c o n d a m n é , p a r e x e m p l e , à u n surcroît de travail p e n d a n t les h e u r e s extra-


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

165

r é g l e m e n t a i r e s , ce travail profite à son m a î t r e , tandis q u e si le m a î t r e est c o n v a i n c u d'avoir fait q u e l q u e t o r t à l'app r e n t i , l'amende d o n t il est frappé est p r o n o n c é e au profit de la colonie. Il y a, en q u e l q u e s o r t e , m a n q u e de réciprocité dans l'application de ces peines : sans d o u t e il y a des circonstances où il est j u s t e d'indemniser le m a î t r e p a r le travail de l'apprenti; mais il serait également j u s t e q u e le m a î t r e , dans des circonstances analogues, fût r é c i p r o q u e m e n t t e n u d ' i n d e m n i s e r l'apprenti. D. — Pouvez-vous préciser davantage vos objections? R. — L'article

7 0 de l'acte d'émancipation des

de la J a m a ï q u e , r e n d u le

12 d é c e m b r e

1

1833 ,

noirs décide

q u e toutes les a m e n d e s p r o n o n c é e s t o u r n e r o n t au bénéfice p u b l i c . O r , l'unique p e i n e q u e le j u g e spécial ait le droit d'infliger au m a î t r e étant u n e a m e n d e d e 5 l i v r e s , quelle q u e soit la n a t u r e de la faute q u e celui-ci ait c o m m i s e , et toutes les a m e n d e s d e v a n t profiter au trésor p u b l i c , il s'ensuit q u e le j u g e spécial n e p e u t , dans a u c u n cas, obliger le m a î t r e à i n d e m n i s e r l'apprenti qui a souffert q u e l q u e d o m m a g e p a r le fait du m a î t r e , tandis que plusieurs dispositions de la m ê m e loi obligent l'apprenti à i n d e m n i s e r son m a î t r e d u t o r t qu'il lui a causé, i l y a plus : dans certaines circonstances l'apprenti p e u t être c o n d a m n é à payer u n e s o m m e d'argent à son m a î t r e , o u , ce q u i r e v i e n t au m ê m e , à lui d o n n e r u n e partie d e son t e m p s , lors m ê m e q u e le m a î t r e n'a souffert a u c u n e p e r t e , o u , d u m o i n s , a u c u n e p e r t e é q u i v a l e n t e , p a r le fait de la faute q u e l'on p u n i t . J e citerai p o u r e x e m p l e , l'ivresse; d'après l'article 3 o de l'acte , l ' a p p r e n t i qui s'est enivré 1

p e u t être frappé,

Voir ci-après cet acte dans l'Appendice.

au

profit


166

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE,

d e son m a î t r e , d'une c o n d a m n a t i o n de q u a t r e j o u r s

de

t r a v a i l , a u p l u s . Ces q u a t r e j o u r s s o n t pris sur le t e m p s q u e la loi a laissé à l ' a p p r e n t i ; or, c o m m e ce t e m p s est b o r n é à u n j o u r p a r s e m a i n e , celui-ci se t r o u v e p r i v é t o u t à c o u p , p e n d a n t u n m o i s entier, d u t e m p s d o n t il aurait p u disposer. L e travail extraordinaire qu'il fait p e n d a n t cette p é r i o d e profite à son m a î t r e , lors m ê m e q u e l'apprenti se serait enivré dans le c o u r a n t d'une des j o u r n é e s q u e la loi laisse à sa p r o p r e disposition, et q u e son ivresse n ' a u r a i t ainsi p o r t é à son m a î t r e a u c u n p r é j u d i c e . L e m ê m e principe r è g n e dans la p l u p a r t des articles d e l'acte, j e p o u r rais m ê m e dire dans t o u s . P r e n o n s u n a u t r e e x e m p l e , celui d'un a p p r e n t i q u i s'absente d u r a n t les h e u r e s consacrées a u travail; en pareil c a s , r i e n n'est p l u s j u s t e q u e d'obliger l e c o u p a b l e à r e n d r e le t e m p s p e r d u . La loi fait p l u s , elle exige q u e la d u r é e d u t e m p s r e n d u soit d o u b l e et m ê m e triple d e celui de l'absence. Un travailleur qui s'est a b s e n t é p e n d a n t u n e d e m i - j o u r n é e ou p e n d a n t u n t e m p s m o i n s l o n g , n e fût-ce q u ' u n q u a r t d ' h e u r e , p e u t être obligé d e r e n d r e à son m a î t r e u n e j o u r n é e entière prise sur le t e m p s d o n t il a la disposition; p o u r u n e absence de plus d'une d e m i - j o u r n é e , il e n c o u r t u n e peine qui n'est pas m o i n d r e d e trois j o u r s de travail. Ainsi voilà u n g e n r e de fautes q u e le m a î t r e a u n intérêt dire qu'il encourager, et, d'une m a n i è r e o u d'une a u t r e , ces

s à i p e u v e n t se r e n o u v e l e r

dans c h a q u e atelier au m o i n s u n e fois p a r m o i s . D . — Ainsi v o u s pensez q u e l'on a t o r t d'exiger d e l'app r e n t i q u i a v o l o n t a i r e m e n t a b a n d o n n é le travail

autre

chose q u ' u n e restitution du t e m p s p e r d u ? R. — O u i , sans d o u t e ; mettez l'apprenti en prison si vous


PREMIÈRE P A R T I E . — APPRENTISSAGE.

167

jugez q u e cette sévérité soit u t i l e ; mais n e rendez j a m a i s a u p r o p r i é t a i r e p l u s q u e le t e m p s d e travail qu'il a p e r d u . D.—

S u p p o s o n s q u e l'apprenti c h a r g é d e surveiller la

cuisson d u s u c r e , dans u n e raffinerie, s'absente p r é c i s é m e n t au m o m e n t où sa p r é s e n c e et ses soins d e v i e n n e n t plus nécessaires; cette absence n'occasionnerait-elle pas au m a î t r e u n d o m m a g e q u e n e p o u r r a i e n t c o m p e n s e r les h e u r e s d e travail r e n d u e s à u n e a u t r e p é r i o d e , q u a n d m ê m e l ' a p p r e n t i serait appliqué à u n e occupation de m ê m e n a t u r e ? R. — Cela est possible ; mais t o u s ces cas p o u v a i e n t être facilement p r é v u s , et l'acte n'en a p r é v u a u c u n . D . — Ainsi vous pensez q u ' u n e telle faute aurait p u ent r a î n e r u n e p e i n e d'un a u t r e g e n r e ? R.— C'est m o n avis. D . — Ne pensez-vous pas q u e l'insuffisance des peines prononcées

c o n t r e le m a î t r e p a r l'article 5 1 a e u p o u r

effet d e vicier toutes les dispositions d e l'acte d e la J a maïque ? R. — J e crois q u e l'article 5 1 , à lui s e u l , a eu p o u r effet de c h a n g e r la n a t u r e m ê m e maintiens,

c o n t r e le

système

d e l'apprentissage. J e

actuel d'apprentissage

et

c o n t r e l'office des juges spéciaux, les objections q u e j ' é l e vai c o n t r e le p r o t e c t o r a t dans le système 1

établi p o u r l'amélioration t e n d u q u e le j u g e spécia

de

précédemment

la condition. des n o i r s , atrt sans pouvoirs suffisants s u r

les m a î t r e s ou les g é r e u r s , devient en q u e l q u e sorte l e u r agent. J e m e suis élevé c o n t r e les fonctions des p r o t e c t e u r s ( protectors ) p a r c e q u e le d r o i t d e p u n i r les n o i r s n'était pas dans leurs a t t r i b u t i o n s , et qu'ils n'avaient d'autres fonctions q u e celles de faire e n q u ê t e sur les délits c o m m i s p a r


168

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

les maîtres ou les g é r e u r s ; j e r é c l a m e aujourd'hui c o n t r e la constitution des j u g e s spéciaux, p a r c e qu'ils n e p e u v e n t frapper d ' u n e p e i n e p r o p o r t i o n n e l l e les délits des m a î t r e s ou des g é r e u r s , et q u e leurs p o u v o i r s n e sont r é e l l e m e n t efficaces

q u e c o n t r e les n o i r s . Autrefois les

protecteurs

étaient u n objet de t e r r e u r p o u r les géreurs s e u l e m e n t ; sous le n o u v e a u r é g i m e , les j u g e s spéciaux n e p e u v e n t i n s p i r e r de crainte qu'aux seuls a p p r e n t i s . D . — Vous plaignez-vous de la d i s p r o p o r t i o n des peines e u égard aux délits, ou b o r n e z - v o u s vos observations au m a n q u e d e réciprocité q u e v o u s avez signalé ? R. — J e m'en tiens au m a n q u e de réciprocité. L e p o u voir du j u g e spécial sur les m a î t r e s ou les g é r e u r s n'est q u ' a p p a r e n t ; il n e s'exerce r é e l l e m e n t q u e sur les n o i r s . Selon m o i , cette situation n e r é p o n d pas aux intentions exprimées dans l'acte d'abolition, p u i s q u e l'objet de cet acte était d e placer u n e p e r s o n n e entre le m a î t r e et l'apprenti, avec des pouvoirs suffisants p o u r r é p r i m e r efficacement les délits, quel q u e fût celui qui s'en r e n d î t c o u p a b l e .

as nr


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

169

CHAPITRE VIII. JUGES

SPÉCIAUX.

SECTION DEVOIRS,

CARACTERES

ET

PREMIÈRE. ATTRIBUTIONS

DES

JUGES

SPÉCIAUX.

D . — E n q u o i consistent les fonctions ordinaires des j u g e s spéciaux d e la J a m a ï q u e ? R.—

Le devoir des j u g e s spéciaux d o n t la j u r i d i c t i o n

s'étend sur les a p p r e n t i s - travailleurs r u r a u x consiste à visiter, rare fois tous les quinze j o u r s , c h a q u e h a b i t a t i o n ayant u n atelier de q u a r a n t e noirs ; ce q u i , dans les paroisses d o n t le territoire est é t e n d u , oblige c h a q u e j u g e à faire t r e n t e ou q u a r a n t e milles p a r j o u r . D. — L e s j u g e s spéciaux sont-ils r é e l l e m e n t obligés d e p a r c o u r i r tous les j o u r s u n e aussi g r a n d e distance et sans intervalles de r e p o s ? R.— O u i , excpeté l e s a m e d i et le j o u r de l e u r s audien-, ces, lesquelles se t i e n n e n t ,

es

leur p r o p r e m a i s o n ou à la

m a i s o n d e j u s t i c e ; en ours, e c o u t e s les fois qu'il y a quelq u e contestation sur u n e p r o p r i é t é , le j u g e spécial p e u t y être appelé p o u r j u g e r le différend,

et il est t e n u de se

r e n d r e à cet appel dans les v i n g t - q u a t r e h e u r e s . D. — Vous parlez des devoirs attachés à la condition de

Témoignage de M. Madden.


170

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

j u g e spécial à l'époque où le n o m b r e d e ces magistrats était fort r e s t r e i n t ; m a i s , depuis q u e l e u r n o m b r e est a u g m e n t é , l e u r tâche a d û d i m i n u e r , il. — Oui. D. — Avez-vous é n u m é r é d a n s v o t r e r é p o n s e tous les devoirs de la charge d'un j u g e spécial? R. — T o u s les devoirs ordinaires. D. — Ainsi ces devoirs se b o r n e n t à visiter, u n e fois t o u s les quinze j o u r s , c h a c u n e des habitations qui c o m p t e n t au moins q u a r a n t e n o i r s , p o u r é c o u t e r les plaintes q u e ceuxci p e u v e n t avoir à faire ; à t e n i r les a u d i e n c e s , u n e fois p a r s e m a i n e , soit d a n s la p r o p r e m a i s o n des j u g e s , soit dans q u e l q u e e n d r o i t p u b l i c , et à se r e n d r e sur les p r o p r i é t é s où ils sont appelés ? R. — O u i ; c'est là le cours ordinaire d e l e u r s fonctions. D. — Croyez-vous q u e les j u g e s spéciaux en général soient disposés à protéger efficacement les noirs ? R. — J e n e puis parler q u e de ceux q u e j ' a i c o n n u s ; e n g é n é r a l , j e crois q u e cette disposition existait p a r m i eux à l'époque où j'habitais la J a m a ï q u e . D e p u i s q u e j ' a i quitté l'île, la p l u p a r t des j u g e s spéciaux q u e j ' a i c o n n u s sont morts. D . — Croyez-vous q u e la société q u e f r é q u e n t e n t les j u g e s spéciaux puisse exercer sur l e u r esprit u n e influence q u i les r e n d e hostiles aux ni Cette influence n'est-elle pas

et

favorables aux p l a n t e u r s ? .ce-puissante auprès d'eux,

l o r s q u e les accusateurs a p p a r t i e n n e n t à la classe élevée d e la société, et les accusés à la classe inférieure? R. — N o n - s e u l e m e n t l o r s q u e les p r e m i e r s a p p a r t i e n n e n t à la classe élevée et les seconds à la classe inférieure, mais


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

171

e n c o r e p r i n c i p a l e m e n t lorsqu'il y a e n t r e eux différence d e r a c e et d e c o u l e u r . D . — Les juges spéciaux, f r é q u e n t a n t n a t u r e l l e m e n t la p l u s élevée des d e u x classes, n e sont-ils pas de sa p a r t l'objet de t o u t e s sortes d e p r é v e n a n c e s et d e politesses? R. — C'est là ce qui constitue l'avantage décidé q u e l e m a î t r e a u r a t o u j o u r s sur l'apprenti. L e j u g e spécial est dans l'habitude d e fréquenter les gentlemen

d u p a y s , et m ê m e

quelquefois il vit avec quelques-uns d'eux en g r a n d e intimité. D . — Il est p r o b a b l e q u e s'il excitait l e u r déplaisir, sa position dans l e u r société deviendrait fort difficile? R. — C'est p r é c i s é m e n t ce q u e j e p e n s e . D. — Ainsi vous pensez q u e le sort d e l'esclave, d a n s la condition d'apprentissage, d é p e n d p r e s q u e e n t i è r e m e n t d e l'intégrité et de l'impartialité des j u g e s spéciaux? R. —- E n t i è r e m e n t . D . — L e j u g e spécial est d o n c , si j e puis m ' e x p r i m e r a i n s i , le pivot sur lequel t o u r n e le système d e l'apprentissage (great hinge upon which it all turns) ? R. — O u i . D . — Croyez-vous q u e le penchant des juges spéciaux à favoriser les p l a n t e u r s puisse être b a l a n c é p a r la surveillance d u p o u v o i r exécutif? R. — O u i , en g r a n d e avec succès d e son autorité

L o r d M u l g r a v e se servit s pareil c a s , m ê m e avant l'in-

t r o d u c t i o n d u système a c t u e l l e m e n t en vigueur.


172 Témoignage

de M. Jérémie.

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

D. — Avez-vous q u e l q u e observation à faire, q u a n t à l'étendue des p o u v o i r s conférés aux j u g e s s p é c i a u x ? R. — Il est u n e disposition q u e j e n e considère pas c o m m e d é r a i s o n n a b l e e n e l l e - m ê m e , mais q u i m e paraît i m p o l i t i q u e ; c'est celle q u i étend la j u r i d i c t i o n des j u g e s spéciaux à des matières q u i n e se r a p p o r t e n t pas exclusivem e n t aux relations e n t r e le g é r e u r et l'apprenti. J e sais q u e cette disposition p e u t être u n sujet de c o n t r o v e r s e , e t , p a r m i les p e r s o n n e s q u i o n t les m ê m e s vues s u r les questions coloniales, il existe u n e différence d'opinion à ce sujet; mais j e parle s u r t o u t d e l'autorisation d o n n é e au j u g e spécial d e séparer les a p p r e n t i s q u i f o r m e n t des associations e n t r e e u x . C'est u n e g r a n d e faute q u e d e c h a r g e r le j u g e spécial de faire e n q u ê t e s u r la conduite des n o i r s , p o u r t o u t ce q u i est e n d e h o r s d e leurs obligations vis-à-vis d e leurs m a î t r e s , et d'établir à l e u r égard u n e pénalité e x c e p t i o n n e l l e , dans les cas o ù le m a î t r e n ' a pas à se p l a i n d r e d'eux. D è s qu'il n e s'agit pas des droits d u m a î t r e et des devoirs d e l ' a p p r e n t i , celui-ci doit être soumis à la loi générale à laquelle obéissent les p e r s o n n e s d e condition l i b r e . P a r la disposition d o n t il s'agit, on a e u é v i d e m m e n t p o u r b u t d ' e m p ê c h e r les noirs d ' u n e h a b i t a t i o n d e posséder u n e g r a n d e é t e n d u e d e t e r r a i n , l o r s m ê m e q u e le g é r e u r n'y verrait a u c u n i n c o n v é n i e n t . L'intention qui a dicté cette disposition p e u t avoir é t é b o n n e ( q u o i q u e j e sois loin d e le r e c o n n a î t r e ) ; mais elle a eu malh e u r e u s e m e n t p o u r résultat les faire servir les pouvoirs accordés aux j u g e s spéciaux à

b u t t o u t a u t r e q u e celui dans

lequel ils o n t été d o n n é s , e t e, e a placé les apprentis h o r s d e la loi c o m m u n e . L'objet de la disposition a é t é , j e le r é p è t e , d ' e m p ê c h e r des noirs associés d e s'établir dans u n vaste dis-


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

173

trict de l'intérieur et de se soustraire à u n e surveillance i m m é diate. O n v e u t obliger les apprentis à se livrer u n i q u e m e n t à u n g e n r e d é t e r m i n é de travail, et les e m p ê c h e r d ' e m p l o y e r l e u r t e m p s de la m a n i è r e qui p o u r r a i t leur paraître la plus avantageuse, lors m ê m e q u e l e u r m a î t r e n e s'y opposerait p a s . D. — E t v o u s croyez q u e le p o u v o i r conféré dans ce b u t au j u g e spécial est sujet à objection? R.—

O u i , j e le r é p è t e , p a r c e q u e son i n t e r v e n t i o n doit

se b o r n e r aux difficultés q u i s'élèvent e n t r e le g é r e u r et l'apprenti. D. — N'y aurait-il pas eu plus d'inconvénient encore à laisser ces pouvoirs aux j u g e s c o l o n i a u x ? R . — Il y a i n c o n v é n i e n t , dans tous les c a s , à s'opposer à l'exercice d e la libre v o l o n t é de l'apprenti t o u t e s les fois qu'elle n'est pas en opposition avec ses devoirs envers le m a î t r e . Les a p p r e n t i s , q u a n d ils ont a c c o m p l i toutes leurs obligations envers ce dernier, doivent être considérés c o m m e des p e r s o n n e s libres et être traités c o m m e tous les a u t r e s sujets de sa majesté. Ils d o i v e n t , en c o n s é q u e n c e , être ent i è r e m e n t m a î t r e s de former u n e association, p o u r v u q u e le g é r e u r n'y voie pas d'objection. D. — D u m o m e n t q u e le g é r e u r n'a pas p o r t é p l a i n t e , le j u g e spécial n e doit-il pas p e n s e r qu'il a p p r o u v e la c o n d u i t e : des apprentis et q u e ceux-ci n'ont pas m a n q u é à leurs devoirs? R. — Suivant les t e r m e s de la l o i , d a n s le cas d o n t il s'agit, le j u g e spécial, sans ses prêter à cette i n t e r p r é t a t i o n , d o i t , lorsqu'il t r o u v e u n e assugestion formée p a r les apprent i s , les disperser, les a r r ê t e net les p u n i r , sous prétexte qu'ils négligent d e r e m p l i r les devoirs habituels q u e la loi leur impose.


174

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

D . — E n s u p p o s a n t q u e cette j u r i d i c t i o n soit conférée dans u n b u t l é g i t i m e , n e vaut-il p a s m i e u x l'avoir confiée aux j u g e s spéciaux qu'aux j u g e s coloniaux ? R. — Sans a u c u n d o u t e . D. — Les j u g e s spéciaux sont-ils soumis à l'autorité d u g o u v e r n e u r d e la c o l o n i e ? Celui-ci peut-il r e t i r e r aux j u g e s spéciaux leurs c o m m i s s i o n s , s'il pense qu'ils a b u s e n t d u p o u v o i r q u i l e u r a été confié ? R. — C e r t a i n e m e n t , les j u g e s spéciaux n e s o n t p a s inam o v i b l e s ; le g o u v e r n e u r a t o u j o u r s le droit d e les s u s p e n d r e lorsqu'il le croit nécessaire.

D. — Q u e l est l'esprit des instructions

Temoignage de

air George Grey.1er

a d r e s s é e s , le

j a n v i e r 1 8 3 6 , p a r l o r d Sligo aux j u g e s spéciaux d e la

Jamaïque ? R. — L ' a n n é e d e r n i è r e , l o r d Sligo ayant informé le gouv e r n e m e n t d e sa majesté q u e les j u g e s spéciaux n e p o u r r a i e n t agir efficacement dans l'intérêt des a p p r e n t i s t a n t

qu'ils

d e m e u r e r a i e n t r e n f e r m é s dans les limites d e l e u r

com-

mission spéciale, le g o u v e r n e m e n t l'autorisa à d o n n e r des commissions d e j u g e s coloniaux aux j u g e s spéciaux e n aussi g r a n d n o m b r e qu'il le croirait c o n v e n a b l e . L a p l u p a r t des j u g e s spéciaux, sinon t o u s , o n t été ainsi c o m m i s s i o n n é s , et l o r d Sligo l e u r a adressé des i n s t r u c t i o n s o ù il l e u r d i t : « S o u v e n e z - v o u s , q u e vos fonctions o n t p o u r objet d e faire prévaloir dans l'île toutes les dispositions d e l'acte d'émancipation.

Vous avez

pour

mission d'intervenir

toutes les relations entre le m a î t r e et l ' a p p r e n t i ,

dans et d e

régler les r a p p o r t s des apprentis e n t r e e u x , o u des a p -


P R E M I È R E P A R T I E . — A P P R E N T I S S A G E . 175 p r e n t i s avec les p e r s o n n e s q u i n ' o n t a u c u n droit à l e u r service.» D. — Les j u g e s spéciaux agissant e n v e r t u d e l e u r s c o m missions d e j u g e s coloniaux peuvent-ils infliger aux g é r e u r s d'autres peines q u e celles q u i sont p r é v u e s p a r les lois g é nérales d e l'île ? R. — C e r t a i n e m e n t n o n ; l e u r c o m m i s s i o n de j u g e s coloniaux l e u r d o n n e p r é c i s é m e n t le m ê m e p o u v o i r q u e possède u n j u g e colonial s u r les p e r s o n n e s d e c o n d i t i o n l i b r e . P a r e x e m p l e , dans u n e question d e s a l a i r e , le j u g e spécial a d r o i t d'intervenir en v e r t u d e sa c o m m i s s i o n d e j u g e colonial, m ê m e e n s u p p o s a n t q u e ce d r o i t n e soit p a s c o m p r i s d a n s les priviléges d e sa charge de j u g e spécial, ce q u e j e suis loin d ' a d m e t t r e . E n cas d'attaque ou d e mauvais t r a i t e m e n t s c o n t r e u n a p p r e n t i , d e la p a r t d'une p e r s o n n e d e condition l i b r e qui n'aurait a u c u n p o u v o i r s u r cet a p p r e n t i , le j u g e spécial agit, e n v e r t u d e la commission d e j u g e colonial, e x a c t e m e n t et c o m m e le ferait u n j u g e colonial à l'égard d e deux p e r sonnes d e condition libre.

D. — Persistez-vous clans l'opinion q u e la commission n e doive a c c o r d e r a u c u n e confiance aux r a p p o r t s des j u g e s spéciaux ? R. — J e n e p r é t e n d s p a s dire q u e tous les r a p p o r t s des j u g e s spéciaux soient infidèles sans e x c e p t i o n ; mais j e crois q u e , toutes les fois q u e les j u g e s spéciaux o n t intérêt à c a c h e r la v é r i t é , en général ils n e s'en font pas faute. Ainsi ils n ' o n t a u c u n intérêt q u e j e connaisse à r e n d r e u n c o m p t e inexact d u n o m b r e et d e la t e n e u r des c o n t r a t s passés p o u r régler le

Témoignage de M. Beaumont.


176

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

travail salarié. J e crois q u ' o n p e u t ajouter foi à la partie de leurs r a p p o r t s q u i c o n c e r n e ces c o n t r a t s mais il n'en est pas de m ê m e des relevés des c h â t i m e n t s . D.

Ainsi vous êtes d'avis q u e les j u g e s

spéciaux

disent la vérité t o u t e s les fois qu'ils n ' o n t pas i n t é r ê t à le dissimuler. R. — J e le p e n s e . D. — Croyez-vous q u e les j u g e s spéciaux p r ê t e n t les mains aux fraudes des propriétaires ou des géreurs qui se p r é v a l e n t de l'ignorance des noirs p o u r a b u s e r de l e u r p o u voir sur ces derniers ? R. — E n c o n s i d é r a n t le vil prix des salaires sur certaines h a b i t a t i o n s , j e n e puis m ' e m p ê c h e r d e p e n s e r q u e les j u g e s spéciaux sont complices de la fraude exercée à l'égard des n o i r s , puisque c'est p a r l e u r e n t r e m i s e q u e s o n t passés les contrats qui ont p o u r objet le travail salarié. D. — Le d o c t e u r M a d d e n et le capitaine Oldrey q u e vous connaissez et d o n t v o u s n e contestez n i l ' h o n o r a b l e c a r a c t è r e , n i les dispositions bienveillantes p o u r les n o i r s - a p p r e n t i s , p r é t e n d e n t q u e les juges spéciaux en général sont favorablem e n t disposés p o u r les noirs ; étant eux-mêmes j u g e s spéciaux, ils doivent avoir eu mille occasions d e c o n n a î t r e l'esprit d u corps a u q u e l ils a p p a r t e n a i e n t . L e u r opinion n e modifiet-elle pas celle que vous venez d'exprimer avec t a n t d e vivacité au sujet des j u g e s spéciaux? R. — E n a u c u n e façon. J e connais m i e u x le caractère des juges spéciaux q u e M M . Madden. et O l d r e y , parce q u e j ' a i vécu p a r m i eux p e n d a n t plusieurs a n n é e s , et q u e ces deux messieurs o n t à peine c o n n u leurs collègues p e n d a n t quelques semaines.


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

177

D . — L e langage q u e p a r l e n t les noirs n e rend-il pas les fonctions des juges spéciaux difficiles à e x e r c e r ? R. — Les noirs p a r l e n t l'anglais avec la plus g r a n d e difficulté , s u r t o u t dans q u e l q u e s c o m t é s . Là il s'est établi u n e sorte de patois q u e l'on c o m p r e n d g é n é r a l e m e n t à la J a m a ï q u e , mais q u i est fort différent de la langue de la m è r e p a t r i e . Le j u g e spécial qui arrive d i r e c t e m e n t d'Angleterre est d o n c t o u t à fait incapable de s'acquitter d e son devoir, puisqu'il n e c o m p r e n d m ê m e pas le langage des apprentis placés sous sa j u r i d i c t i o n . S'il est choisi p a r m i les c o l o n s , c'est e n c o r e p i r e ; car p a r m i ceux qui sont dignes d'exercer la charge de j u g e spécial, il en est très-peu q u i v o u d r a i e n t accepter u n emploi salarié. E n e x a m i n a n t la liste des m a gistrats spéciaux a c t u e l l e m e n t en c h a r g e , j ' e n aperçois u n très-grand n o m b r e auxquels les é n o r m e s pouvoirs q u e la loi confère au j u g e spécial n e devraient pas être confiés seulement pendant une minute. D . — Vous dites q u e les j u g e s spéciaux venus d'Anglet e r r e sont incapables de r e m p l i r les fonctions qui l e u r sont confiées; d'un a u t r e côté, vous prétendez qu'il n'y a u r a i t , dans la c o l o n i e , qu'un n o m b r e très-insuffisant d e p e r s o n n e s h o n o r a b l e s qui consentissent à accepter ces fonctions. A qui d o n c , selon v o u s , le g o u v e r n e m e n t pourrait-il confier de tels e m p l o i s ? R. — E n a d m e t t a n t q u e le g o u v e r n e m e n t ait été contraint d e choisir p a r m i les colons un certain n o m b r e de j u g e s spéciaux, il e û t été possible, au m o i n s , q u e ce choix fût plus j u d i c i e u x . On eût t r o u v é a i s é m e n t , sans, d o u t e , des p e r s o n n e s d o n t le caractère e û t offert de meilleures garanties q u e celui de la p l u p a r t des juges spéciaux qui ont été n o m IIIe

PUBLICATION.

12


178

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE,

més. O n a g é n é r a l e m e n t é p r o u v é la plus g r a n d e surprise l o r s q u e le n o m des p e r s o n n e s s u r lesquelles était t o m b é le choix du g o u v e r n e m e n t a été c o n n u . Ce choix paraissait en effet de la d e r n i è r e absurdité (outrageously

absurd).

Parmi

les j u g e s spéciaux n o u v e l l e m e n t n o m m é s , l'un, ancien gardecôte, avait p e r d u sa place avec des circonstances p e u h o n o rables p o u r l u i ; u n a u t r e , autrefois c o m m i s m a r c h a n d , avait été renvoyé p a r son p a t r o n d ' u n e m a n i è r e é g a l e m e n t déshon o r a n t e ; u n t r o i s i è m e enfin, c o m m i s m a r c h a n d , c o m m e le p r é c é d e n t , avait la plus m a u v a i s e r é p u t a t i o n . D. — Pensez-vous q u e , q u a n t à leurs dispositions à l'égard des a p p r e n t i s , il y ait de la différence e n t r e les j u g e s spéciaux choisis d a n s la colonie et les j u g e s envoyés d'Angleterre? R. — Si le j u g e spécial envoyé de la m é t r o p o l e a assez de force d'esprit p o u r se garantir d e l'influence des préjugés des p l a n t e u r s , il p e u t sans i n c o n v é n i e n t exercer sa c h a r g e ; mais s'il vient à p a r t a g e r ces p r é j u g é s , alors il y a b i e n p e u de différence e n t r e lui et le magistrat pris dans la c o l o n i e . Au r e s t e , si le g o u v e r n e m e n t choisissait, p a r m i les h a b i tants de la m é t r o p o l e , des gens b i e n élevés et d'un caract è r e h o n o r a b l e , ils exerceraient sans d o u t e l e u r charge avec équité; mais tels n e sont pas en général les individus envoyés de la m é t r o p o l e dans la colonie; ce sont s o u v e n t des officiers de t e r r e ou d e m e r en demi-solde, d o n t les yeux sont a c c o u t u m é s au supplice du fouet, et qui o n t été appelés à r e n d r e cette justice s o m m a i r e au m o i n s p e n d a n t les p r e miers t e m p s de l e u r v i e , avec u n e a u t o r i t é p o u r ainsi dire sans b o r n e s . D. — Êtes-vous disposé à vous p l a i n d r e des choix faits


PREMIERE PARTIE.— APPRENTISSAGE.

179

dans la m é t r o p o l e avec a u t a n t de sévérité q u e des choix faits dans la colonie ? R. — N o n : il est v r a i q u e , suivant m o n o p i n i o n , ces choix o n t été s o u v e n t défectueux en A n g l e t e r r e , c o m m e à la J a m a ï q u e ; m a i s , p a r e x c e p t i o n , q u e l q u e s - u n e s des n o m i n a tions faites en A n g l e t e r r e o n t été t r è s - h e u r e u s e s . D. — D i t e s - n o u s d o n c où l'on p o u r r a i t t r o u v e r des j u g e s q u i r e m p l i r a i e n t l e u r charge d'une m a n i è r e satisfaisante? R. — J e n e crois pas qu'il soit possible d e les t r o u v e r , et p o u r t a n t , ainsi q u e j e l'ai dit d ' a b o r d , sans cette condition l'apprentissage n e sera j a m a i s utile aux esclaves. D. — V o t r e objection s'adresse d o n c m o i n s au système en l u i - m ê m e qu'aux agents chargés d e son exécution ? R. — Il faudrait q u ' o n p û t t r o u v e r des anges ( a set of angels)

p o u r r e m p l i r les fonctions de j u g e spécial. Les

h o m m e s sont exposés à t r o p d e tentations à la J a m a ï q u e p o u r n e pas violer les devoirs de l e u r c h a r g e . Si c'est u n j e u n e h o m m e à qui elle est confiée, il arrive dans u n pays o ù la race n o i r e est r e g a r d é e c o m m e u n e r a c e i n f é r i e u r e , dans u n pays où la p r o m i s c u i t é n'a pas d e b o r n e s , o ù les noirs sont m é p r i s é s , où les négresses s o n t r e g a r d é e s c o m m e u n e p r o i e n a t u r e l l e m e n t destinée à assouvir la plus b r u tale concupiscence : c o m m e n t résisterait-il aux o p i n i o n s , aux h a b i t u d e s de ceux avec qui il se t r o u v e en continuelles relations? Ces relations se f o r m e n t , le plus s o u v e n t , e n t r e les juges et les p l a n t e u r s m ê m e s . A u r e s t e , les a p p o i n t e m e n t s d e cette place sont si faibles q u e le g o u v e r n e m e n t n'aurait pas pu t r o u v e r des h o m m e s d'une position et d'un caractère plus élevés p o u r la r e m p l i r à ce prix. D. — Quels sont ces a p p o i n t e m e n t s ? 12.


180

A B O L I T I O N DE

L'ESCLAVAGE.

fi. — J e crois qu'ils n e dépassent pas q u a t r e ou cinq cents livres sterling ( 1 0 à 1 2 , 0 0 0 f r a n c s ) . D. — Un officier en demi-solde cumule-t-il sa paye avec les r e v e n u s de la charge de j u g e spécial? R.—

J e le p e n s e ; mais 450 livres sterling de r e v e n u à

la J a m a ï q u e n e p e u v e n t placer u n j u g e spécial sur le pied d'égalité avec u n p r o p r i é t a i r e n i m ê m e avec u n g é r e u r . Les a p p o i n t e m e n t s d u g é r e u r n e v o n t p a s , il est v r a i , a u delà d e 200 livres e n m o n n a i e coloniale, environ 1 2 0 livres sterling ( 3 , o o o francs) p a r a n ; mais il a i e droit de vivre aux d é p e n s d e la p r o p r i é t é qu'il a d m i n i s t r e , et tous les avantages qu'il y t r o u v e é q u i v a l e n t , p o u r l u i , à u n r e v e n u de 1,000 livres sterling ( 2 5 , 0 0 0 francs) p a r a n ; il a plusieurs chevaux et o r d i n a i r e m e n t u n cabriolet à ses o r d r e s ; il a u n e excellente table, e t , à tous égards, sa m a n i è r e de vivre est infiniment s u p é r i e u r e à celle d u j u g e s p é c i a l ; e t , suivant la m a n i è r e d o n t celui-ci soutient les droits des planteurs,

le g é r e u r p e u t lui

a c c o r d e r o u lui refuser son p a t r o n a g e , l ' i n t r o d u i r e dans le m o n d e o u lui f e r m e r la p o r t e de tous les salons. D. — Q u e l l e a été l'influence des j u g e s spéciaux s u r les p r o g r è s du système d'apprentissage? R. — Elle a été très-mauvaise p a r c e q u e , c o m m e j e l'ai dit, le j u g e spécial est n é c e s s a i r e m e n t dans la d é p e n d a n c e des p r o p r i é t a i r e s d o n t les habitations sont voisines d u lieu d e sa r é s i d e n c e ; c'est d'eux qu'il reçoit s o u v e n t les

choses

nécessaires à la v i e . S'il est a p p e l é , p a r e x e m p l e , sur u n e h a b i t a t i o n éloignée de plusieurs milles de la ville où il d e m e u r e , à son a r r i v é e , il c o n t r a c t e u n e d e t t e d e politesse envers le p r o p r i é t a i r e qui lui a offert des rafraîchissements, et cette dette il t r o u v e r a bientôt l'occasion de l'acquitter.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

181

car il est appelé p o u r j u g e r u n différend e n t r e l'esclave et le m a î t r e . O r le m a î t r e est celui d o n t il se t r o u v e l'obligé : indépendamment

des rafraîchissements

pour lui-même ,

qu'il p o u r r a i t à la r i g u e u r refuser, n'est-ce pas au m a î t r e q u e le j u g e spécial doit s'adresser p o u r o b t e n i r la p r o v e n d e d e sa m o n t u r e ? (Car c o m m e il n'y a pas d e v o i t u r e s p u b l i q u e s clans l'été, il faut b i e n q u e l'on voyage à cheval.) J'ai e n t e n d u des p r o p r i é t a i r e s dire q u e le n o u v e a u système l e u r était très-favorable en ce sens q u e , sous l'ancien, ils avaient la responsabilité des c h â t i m e n t s infligés aux esclaves : « A u lieu d'un c o m m a n d e u r n o i r , disent-ils, le n o u v e a u r é g i m e n o u s en d o n n e u n b l a n c , q u i s'acquitte également bien des m ê m e s fonctions. » D. — N'avez-vous pas e n t e n d u dire q u e plusieurs gentlemen aient été envoyés à la J a m a ï q u e en qualité de, candidats á la place de j u g e spécial, d'après le conseil qu'en avait d o n n é l o r d Sligo, afin q u ' o n p û t choisir p a r m i eux des r e m p l a ç a n t s , sans être obligé d'avoir r e c o u r s aux p e r sonnes qui auraient l o n g t e m p s résidé dans la colonie? R. — J e l'ai e n t e n d u dire. D. — Pensez-vous q u e ces magistrats en expectative ont été c o r r o m p u s (contaminated)

p a r la société des plan-

t e u r s ou d e ceux qui o n t droit au travail des noirs a p prentis ? R. — J e

n'ai pas le m o i n d r e doute q u e tel a été le

résultat de l e u r séjour dans la colonie. Ces j u g e s voient j o u r n e l l e m e n t les p l a n t e u r s ;

ils p r e n n e n t l ' h a b i t u d e de

traiter les nègres c o m m e a p p a r t e n a n t à u n e race inférieure destinée à la domesticité. Ils fréquentent au contraire les géreurs, qu'ils considèrent c o m m e faisant partie d'une classe


182

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

s u p é r i e u r e , e t , l o r s q u e enfin ils sont investis des fonctions qu'ils a m b i t i o n n e n t , ils e n t r e n t e n exercice déjà i m b u s d e l'esprit et des préjugés des p l a n t e u r s . D. — T o u t e s vos objections n e p r e n n e n t - e l l e s pas l e u r s o u r c e dans v o t r e r é p u g n a n c e p o u r le système d ' a p p r e n tissage ? R. — N o n . Il est vrai q u e j e n'ai j a m a i s c r u a u succès d e ce système. J'ai fait, p e n d a n t t r e n t e a n s , l'expérience d u c a r a c t è r e des n o i r s ; ils o n t été les c o m p a g n o n s d e m e s j e u x dans m o n e n f a n c e ; j ' a i v é c u familièrement avec eux j u s q u ' à l'époque d e m o n d é p a r t d e l'île : c'est p o u r q u o i j e n ' a i pas d o u t é des m é c o m p t e s q u e ferait é p r o u v e r le système d'app r e n t i s s a g e ; mais j e n ' e n ai pas m o i n s étudié sa m a r c h e ; j'ai voyagé dans t o u t e l'île p o u r constater ses effets, e t j e m e suis convaincu q u e les juges spéciaux s'étaient p r e s q u e t o u s identifiés avec les intérêts des p l a n t e u r s . L ' a p p r e n t i s sage, a u lieu d'établir l'union entre les p l a n t e u r s et les n o i r s , a, au c o n t r a i r e , accru l'animosité e n t r e ces deux classes d e p e r s o n n e s . A l'expiration d u t e m p s d e l'apprentissage, j e pense q u e c e t esprit d'hostilité sera plus g r a n d e n c o r e qu'il n'était avant le 1er août 1 8 3 4 .

Témoignage de M. Burge.

D. — L e s infirmeries des habitations sont-elles soumises à l'inspection des j u g e s spéciaux? R. — J e n'ai j a m a i s ouï dire q u e l'infirmerie d'une h a bitation ait été soustraite à l'inspection du j u g e spécial. Il y aurait m a t i è r e aux plus légitimes s o u p ç o n s , si le g é r e u r r e fusait d e laisser e n t r e r l e j u g e spécial d a n s u n e infirmerie où celui-ci d e m a n d e r a i t à être i n t r o d u i t .


P R E M I È R E P A R T I E . — A P P R E N T I S S A G E . 183 D . — Croyez-vous que l'acte d'émancipation donne au juge spécial le droit d'insister pour visiter les infirmeries des plantations, dans le but d'examiner si les apprentis y reçoivent les soins nécessaires? R.—

Oui; et j e pense que, s'il en était besoin, le juge

spécial aurait même le droit d'appeler devant lui lé médecin qui visite l'habitation, et qu'il pourrait aussi se faire représenter le livre que ce médecin doit tenir, et sur lequel il doit inscrire le nombre de ses visites, la nature de ses ordonnances et l'état de chaque malade. D. — Pensez-vous qu'il y ait un endroit quelconque, sur les habitations, dont l'accès puisse être interdit au juge spécial, lorsque celui-ci se présente dont l'intention de visiter les apprentis placés dans cet endroit au moment de sa venue? R. — Je ne pense pas qu'aucun lieu puisse être soustrait à l'inspection du juge spécial agissant clans l'exercice des devoirs de sa charge; il peut visiter l'apprenti partout, dans l'intérieur de la sucrerie comme dans sa propre case. D. — Êtes-vous également d'avis q u e , quand il s'agit des intérêts des apprentis d'une habitation, le juge spécial ait le droit d'appeler devant lui les personnes qu'il croit nécessaire d'entendre, lors même qu'aucune plainte ne lui a été adressée? R. — C'est mon avis. D. — Ainsi il peut prendre l'initiative des poursuites? R. — Je le pense. D. — Les clauses 47 à 50 de l'acte de la Jamaïque

1

portent qu'il sera pourvu à la nourriture et à l'entretien de 1

Voir cet acte ci-après dans l'Appendice.


184

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE,

l ' a p p r e n t i ; qui est chargé d e j u g e r si les allocations q u e reçoit à cet effet l ' a p p r e n t i , sont conformes a u v œ u d e la l o i , t a n t p o u r la qualité q u e p o u r la q u a n t i t é ? R. — L e j u g e spécial p e u t être considéré c o m m e appelé à j u g e r la question en d e r n i è r e instance. E n p r i n c i p e , ce sont les j u g e s d e paix (justices)

et les chefs d e la paroisse

q u i sont chargés d'apprécier la quantité et la n a t u r e des choses fournies aux a p p r e n t i s ; m a i s , c o m m e si la loi avait pris en défiance les j u g e s d e paix et les chefs de p a r o i s s e , elle a é t a b l i , p a r u n e disposition p a r t i c u l i è r e , u n c o n t r e poids au p o u v o i r qu'elle l e u r confère. Elle a r é s e r v é aux j u g e s spéciaux le d r o i t de p r e n d r e connaissance d e t o u t e r u p t u r e , violation ou

oubli des obligations des m a î t r e s

envers leurs apprentis et d e ceux-ci envers les m a î t r e s . O r , s'il est v r a i , c o m m e o n n'en p e u t d o u t e r , q u e la loi fasse u n e obligation au m a î t r e d e fournir a b o n d a m m e n t à l'entretien et à l'habillement de l ' a p p r e n t i , n o n - s e u l e m e n t q u a n d il est en état de s a n t é , mais e n c o r e q u a n d il est âgé et i n f i r m e , n'est-il pas

certain

q u ' u n e violation d e cette obligation

t o m b e nécessairement dans le d o m a i n e des attributions des j u g e s spéciaux, quelle qu'ait été d'ailleurs la décision p r e m i è r e des j u g e s d e paix ou des chefs de la paroisse? Il r é sulte de là q u ' u n délit d e ce g e n r e p e u t être r é p r i m é n o n s e u l e m e n t p a r les j u g e s d e p a i x , m a i s e n c o r e , si b e s o i n est d e r e c o u r i r à u n e plus puissante a u t o r i t é , p a r la décision des j u g e s spéciaux. D . — Avant l'abolition d e l'esclavage, l'examen des vivres et des v ê t e m e n t s fournis aux a p p r e n t i s n'était-il pas réservé aux magistrats d e la colonie? R. -

Oui.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

185

D. — D e p u i s l'abolition, ce privilége n'est-il pas resté dans les mains des m ê m e s f o n c t i o n n a i r e s , et les droits du j u g e spécial n e se b o r n e n t - i l s pas à s a n c t i o n n e r l e u r décision; ou bien appartient-il au j u g e spécial de décider, en p r e m i è r e i n s t a n c e , si les provisions sont d e b o n n e qualité et en q u a n t i t é suffisante? R . — Il m e paraît h o r s d e d o u t e q u e la décision d u j u g e spécial est p a r f a i t e m e n t i n d é p e n d a n t e ; mais il n'est pas aussi certain qu'il ait le d r o i t d e j u g e r la q u e s t i o n e n p r e m i è r e instance et sans a t t e n d r e la décision des j u g e s de paix (justices)

et des chefs de la paroisse. Il serait en effet

très-difficile d'établir des règles précises a u sujet des allocations à faire aux a p p r e n t i s ; ce sont des choses qu'il p e u t être très-utile d e laisser à la consciencieuse

appréciation

des j u g e s d e paix et des chefs d e la paroisse. S ' i l y avait e r r e u r ou m a u v a i s e v o l o n t é dans leur décision, le j u g e spécial serait parfaitement c o m p é t e n t p o u r i n t e r v e n i r ; e t , bien q u e les p r e m i e r s juges eussent r e c o n n u l'abondance et la b o n n e qualité des fournitures faites, le j u g e spécial p o u r r a i t r e c o m m e n c e r l'instruction p o u r son p r o p r e c o m p t e ; et son j u g e m e n t , tout à fait i n d é p e n d a n t , p o u r r a i t être ent i è r e m e n t contraire au p r e m i e r . D. — L e j u g e spécial a-t-il le droit de c o n n a î t r e

des

réclamations q u i s'élèveraient au sujet des salaires p r o m i s p a r contrats passés sous sa garantie et avec sa sanction? R. — Les

e

1 9 et 20e clauses d e l'acte

d'émancipation

r e n d u à la J a m a ï q u e d o n n e n t au j u g e spécial les p o u voirs nécessaires p o u r r e n d r e ces contrats obligatoires. La e

2 0 clause dit q u e les j u g e s de paix spéciaux exerceront u n e j u r i d i c t i o n exclusive p o u r toutes les contraventions ou d é -


186

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

lits r é c i p r o q u e m e n t c o m m i s p a r l'apprenti ou p a r son maître dans leurs r e l a t i o n s , et p o u r toutes violations, r u p t u r e et oubli des obligations c o n t r a c t é e s l'un e n v e r s l'autre. O r , les gages dus p a r le m a î t r e à l ' a p p r e n t i , en v e r t u d'un c o n t r a t , constituent u n e obligation résultant des relations e n t r e le m a î t r e et l ' a p p r e n t i , de m ê m e q u e les services e t le travail d e l ' a p p r e n t i c o n s t i t u e n t u n e obligation envers le m a î t r e , d'après les t e r m e s d u m ê m e c o n t r a t . D. — Vous pensez d o n c q u e ces t e r m e s de la loi autoriseraient le j u g e spécial à r e n d r e u n e décision s o m m a i r e en faveur de l ' a p p r e n t i , au cas o ù le salaire de ce d e r n i e r n e lui serait pas payé ou dans t o u t a u t r e cas de m ê m e nature ? R. — O u i . Les juges spéciaux p e u v e n t exercer t o u s les pouvoirs conférés aux magistrats locaux, au sujet des salaires, et s t a t u e r sur les r é c l a m a t i o n s qui n e n e s'élèvent pas à plus de 5 livres. J e ne sais pas quelle est la formule des commissions d o n n é e s aux j u g e s spéciaux, mais j e n e d o u t e pas qu'elles n e soient conçues dans des t e r m e s qui l e u r assurent les pouvoirs confiés aux magistrats coloniaux.

SECTION PROTECTION A ASSURER

AUX JUGES S P É C I A U X

L'EXERCICE DE LEURS

Témoignage de sir G. Grey.

II DANS

FONCTIONS.

D . — Croyez-vous que des m e s u r e s suffisantes d e p r o tection aient été prises p o u r assurer aux juges spéciaux l'appui d o n t ils p e u v e n t avoir besoin dans l'exercice de leurs fonctions ? R. — J e pense q u e les juges spéciaux sont exposés à des


PREMIERE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

187

p o u r s u i t e s vexatoires, et q u e la loi n e l e u r assure pas u n e p r o t e c t i o n suffisamment efficace c o n t r e ces p o u r s u i t e s . E n disant qu'ils y sont e x p o s é s , j e n e v e u x pas faire e n t e n d r e qu'elles soient f r é q u e n t e s , puisqu'il n'y a eu q u e deux cas d e semblables p o u r s u i t e s , m a l g r é le g r a n d n o m b r e de m a gistrats spéciaux q u i exercent l e u r s fonctions à la J a m a ï q u e . D a n s les deux cas le v e r d i c t a été défavorable a u x deux magistrats i n c u l p é s ; mais le j u g e m e n t sur appel n'est pas encore rendu D . — La s e n t e n c e p o r t é e c o n t r e ces deux magistrats n'a-t-elle pas été u n e sorte d'avertissement d o n n é aux autres j u g e s spéciaux, et ayant p o u r b u t de l e u r faire e n t e n d r e qu'ils s'exposeraient à d e très-grandes vexations s'ils offensaient les p l a n t e u r s ? R. — J e n e crois pas qu'il faille d o n n e r u n e si g r a n d e i m p o r t a n c e à ces deux j u g e m e n t s . L'expérience a p r o u v é qu'ils n ' o n t pas eu p o u r effet d e refroidir le zèle des j u g e s spéciaux. C e r t e s , s'il était arrivé q u e les deux magistrats d o n t il s'agit eussent été obligés de payer de leurs p r o p r e s deniers l ' a m e n d e et les frais d u p r o c è s , il aurait p u en r é sulter u n effet fâcheux. C'est p o u r cette raison q u e , suivant m o i , le g o u v e r n e m e n t devrait i n d e m n i s e r t o u t m a g i s t r a t q u i , ayant agi bona fide dans l'accomplissement des devoirs d e sa c h a r g e , serait v i c t i m e de verdicts semblables. C e serait le m o y e n d e neutraliser la m a u v a i s e influence de jug e m e n t s pareils. D . — P e u t - o n t i r e r du fait q u e vous venez de signaler l'induction q u e l'on n e p e u t a t t e n d r e u n j u g e m e n t loyal et équitable des t r i b u n a u x des colonies dans les questions q u i intéressent les p e r s o n n e s d e c o u l e u r ?


188

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

R. — J e crains q u e l'administration de la justice n e soit pas aux I n d e s occidentales parfaitement équitable. J e pense qu'il serait utile qu'elle fût confiée à des p e r s o n n e s e x e m p t e s de t o u t e influence locale ou d e t o u t e p r é v e n t i o n qui p û t influencer l e u r v a n i t é . A la J a m a ï q u e , de m ê m e q u ' e n b e a u c o u p d'autres colonies des Indes occidentales, la c o m p o s i tion de la cour d u b a n c d u roi ( constitution

of the bench )

n e m e s e m b l e pas offrir des garanties d'impartialité suffisantes p o u r inspirer confiance aux accusés. M a i s , dans le cas particulier des deux j u g e s spéciaux d o n t il est ici q u e s t i o n , la décision a été prise p l u t ô t p a r le j u r y q u e p a r les j u g e s qui composaient le t r i b u n a l . Ce n'était pas p a r suite d'une action p o u r cause de c r i m e q u e les j u g e s spéciaux ont été c o n d a m n é s à l ' a m e n d e , mais p a r suite d'un p r o c è s civil intenté p o u r o b t e n i r des dommages-intérêts. L e j u r y a r e n d u le verdict et statué sur le m o n t a n t de ces dommages-intérêts. D a n s u n des deux c a s , le chef de justice (chief

justice)

présidait; dans l ' a u t r e , le t r i b u n a l était présidé p a r u n j u g e colonial, par suite d e la maladie d u chef de j u s t i c e . J e crois q u e , dans le p r e m i e r j u g e m e n t , ce magistrat a b l â m é le verdict, a u m o i n s en ce qui c o n c e r n a i t le m o n t a n t des d o m m a g e s - i n t é r ê t s ; et c o m m e l'appel sera p r o b a b l e m e n t p o r t é d e v a n t l u i , j e n e fais a u c u n d o u t e q u e les deux j u g e m e n t s n e soient réformés. D. — D'après ce q u e v o u s venez de d i r e , la commission doit c o m p r e n d r e q u e vous n'êtes pas sans défiance à l'égard des j u g e m e n t s r e n d u s p a r les t r i b u n a u x des colonies des I n d e s o c c i d e n t a l e s , à cause de la c o m p o s i t i o n m ê m e d u p e r s o n n e l de la justice.

Cette

défiance doit

être

plus

g r a n d e e n c o r e lorsqu'il s'agit de p e r s o n n e s de couleur et


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE. lorsque les questions à j u g e r sont de la c o m p é t e n c e

189 du

jury. R. — Si v o t r e interrogation s'applique à toutes les colonies des I n d e s occidentales, j e m ' e n r a p p o r t e r a i à ce qui a été dit dans le cours de la p r é s e n t e session au sein des deux c h a m b r e s d u p a r l e m e n t p a r suite de la présentation d u bill ayant p o u r objet d'établir u n e m e i l l e u r e administration d e la justice dans les I n d e s occidentales. Ce bill n e s'applique pas à la J a m a ï q u e ; mais les observations qui o n t été forcém e n t consignées dans le r a p p o r t de la commission d ' e n q u ê t e n o m m é e à cet effet, observations sur lesquelles le bill a été f o n d é , s'appliquent aussi à la J a m a ï q u e , b i e n qu'elles s'y r a p p o r t e n t m o i n s peut-être qu'à q u e l q u e s a u t r e s colon i e s , a t t e n d u que le chef de justice et l'attorney général act u e l l e m e n t dans cette colonie o n t été tirés du b a r r e a u anglais. Mais en considérant l'état de la société coloniale en g é n é r a l , en réfléchissant à l'influence qu'a exercée sur les esprits la d u r é e de l'esclavage dans ces c o n t r é e s , il y a mille raisons d e se défier de l'impartialité d u j u r y tel qu'il est à p r é s e n t constitué ; j e n e p r é t e n d s pas dire q u e les j u r é s violent s c i e m m e n t et v o l o n t a i r e m e n t leur s e r m e n t ,

mais

il n'est pas r a r e de voir des J u r é s de cette île, et m ê m e d'autres c o l o n i e s , céder à des influences qui n e devraient j a m a i s avoir place dans la conscience d'un j u r é . P l u s la distance qui sépare deux classes de la société est g r a n d e , plus doit être grande la défiance

que m'inspire u n j u r y

c o m p o s é de p e r s o n n e s a p p a r t e n a n t exclusivement à l'une de ces deux classes.

.


190 Témoignage de M. Oldrey.

ABOLITION

D E L'ESCLAVAGE.

D. — Voulez-vous expliquer à la commission quelles sont les poursuites q u i o n t été dirigées c o n t r e vous ? R. — T r o i s actions p o u r excès d e p o u v o i r (actions of trespass) o n t été intentées c o n t r e m o i p a r u n p l a n t e u r , p a r c e q u e j'avais s o m m é ses a p p r e n t i s d e c o m p a r a î t r e d e v a n t m o n t r i b u n a l , e n v e r t u d'ordres q u e j'avais r e ç u s d u gouverneur. D. — Q u e l fut le résultat d e la p r e m i è r e de ces actions? R . — Un v e r d i c t q u i m e c o n d a m n a i t à u n e a m e n d e d e 289 livres coloniales, et aux d é p e n s . D. — Quelles étaient les p e r s o n n e s c o m p o s a n t le j u r y ? R. — L e j u r y a d û être c o m p o s é , suivant l ' h a b i t u d e , d e p l a n t e u r s et d e p e r s o n n e s ayant des intérêts d a n s les p l a n tations. Ce q u i décida m o n adversaire à i n t e n t e r ce procès c o n t r e m o i , ce fut l'expiration d e l'acte

complémentaire 1

d e l'acte d ' é m a n c i p a t i o n , r e n d u le 4 juillet 1 8 3 4 ; cet acte cessant d'être en vigueur le 31 d é c e m b r e

1 8 3 5 , les

juges spéciaux restèrent sans a u c u n e espèce d e p r o t e c t i o n . Si cet acte avait été e n c o r e en v i g u e u r à l'époque d e m o n p r o c è s , le p l a n t e u r n e se serait pas h a s a r d é à l'intenter c o n t r e moi. D. — Ainsi, il n'y a e u a u c u n r e d r e s s e m e n t d u tort q u e vous avait fait le p l a n t e u r , a u c u n e m e s u r e répressive n'a été prise c o n t r e l u i ; au c o n t r a i r e , ses p o u r s u i t e s se sont r e n o u v e l é e s , et vous avez é t é , u n e p r e m i è r e fois, c o n d a m n é à des d o m m a g e s - i n t é r ê t s . R. — C'est précisément ainsi q u e les choses se sont passées : j ' a i été m e n a c é de trois p r o c è s ; u n seul a été jugé. 1

Voir cet acte ci-après dans l'Appendice.


PREMIÈRE PARTIE. — APPRENTISSAGE.

191

D. — Croyez-vous q u e l'intention d u p l a n t e u r ait été de vous i n t i m i d e r ? R. — J e n'en fais a u c u n d o u t e . D e p l u s o n m ' a assuré q u e l o r s q u e son i n t e n t i o n fut c o n n u e , d'autres p l a n t e u r s de la m ê m e paroisse r é s o l u r e n t d e se j o i n d r e à lui p o u r m e p o u r s u i v r e ; e t , lorsqu'ils v i r e n t qu'ils n e réussissaient pas à influencer m e s d é c i s i o n s , ils o u v r i r e n t , m'a-t-on d i t , des souscriptions qui devaient être employées c o n t r e m o i . Ces b r u i t s , qu'on m'a r a p p o r t é s , sont-ils vrais ou faux? c'est ce que j e n e puis p r e n d r e sur m o i de d é t e r m i n e r . D. — Q u e l l e est la n a t u r e d e la p r o t e c t i o n q u e vous croyez nécessaire aux j u g e s spéciaux? R. — L o r s q u ' u n j u g e spécial a d m i n i s t r e la justice avec équité et impartialité, le g o u v e r n e m e n t devrait l'indemniser dans le cas où l'on i n t e n t e r a i t c o n t r e lui des p o u r suites vexatoires et où il serait c o n d a m n é à l ' a m e n d e : lui refuser u n e telle i n d e m n i t é , c'est le r u i n e r . D. — Avez-vous d e m a n d é à être i n d e m n i s é de l ' a m e n d e p r o n o n c é e c o n t r e vous? R. — O u i . D. — E t vous a-t-on fait pressentir u n refus au cas où le j u g e m e n t serait confirmé? R. — Au c o n t r a i r e , j ' a i r e ç u toutes sortes d'encouragem e n t s à ce sujet. D. — D'autres juges spéciaux n'ont-ils pas d o n n é l e u r démission p a r suite de la c o n d u i t e des colons à l e u r égard? R. — O u i . D. — Les nouveaux fonctionnaires

q u i les o n t r e m -

placés ont-ils a d o p t é u n e conduite différente d e celle qu'avaient suivie leurs p r é d é c e s s e u r s ?


192

A B O L I T I O N D E L'ESCLAVAGE.

R. — J'ai e n t e n d u dire q u e plusieurs des n o u v e a u x j u g e s spéciaux avaient déployé la plus g r a n d e sévérité c o n t r e les a p p r e n t i s , et qu'ils avaient ainsi d o n n é pleine satisfaction aux colons.

Témoignage

de M. Jérémie.

D . — Y a-t-il q u e l q u e loi q u i assure aux j u g e s spéciaux u n e garantie suffisante

c o n t r e les poursuites r é s u l t a n t d e

l'accomplissement d e s devoirs d e l e u r charge? R. — D'après l'acte c o m p l é m e n t a i r e d é l'acte

d'éman-

cipation ( act in aid) passé le 4 juillet 1 8 3 4 , acte qui a cessé d'être en vigueur le 31 d é c e m b r e 1 8 3 5 , a u c u n e p o u r s u i t e n e pouvait être dirigée c o n t r e u n j u g e spécial sans avoir été notifiée u n mois à l'avance; si le v e r d i c t était e n faveur du défendeur,

o u s'il n'était pas d o n n é suite à la

p l a i n t e , o u si la poursuite était a b a n d o n n é e , le plaignant devait être c o n d a m n é à p a y e r trois fois la v a l e u r des frais. D . — Croyez-vous que ces m e s u r e s assurassent u n e p r o tection suffisante aux j u g e s spéciaux? R. — E n p r i n c i p e , elles m e satisfont p a r f a i t e m e n t ; mais les j u g e s spéciaux de la J a m a ï q u e m a n q u e r o n t d'une p r o tection suffisante, t a n t qu'ils r e s t e r o n t exposés à des p r o cès q u i s e r o n t portés d e v a n t u n tribunal et u n j u r y c o m posés d e colons d e l'île. D.

- Voudriez-vous n o u s dire quelles sont les m e s u r e s

q u e v o u s conseilleriez de p r e n d r e p o u r assurer a u x j u g e s spéciaux u n e protection efficace ? R. — J e voudrais qu'ils fussent jugés p a r le g o u v e r n e u r de l'île, le chef de j u s t i c e , o u t o u t autre fonctionnaire d ' u n


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE. ordre supérieur,

193

et n o n pas p a r des propriétaires d'es-

claves. D. — Vous repoussez d o n c le j u r y p o u r les questions d e cette n a t u r e ?

R. — O u i .

IIIe PUBLICATION.

13


194

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

CHAPITRE IX. PRODUCTION

Témoignage de M. Miller.

DU

SUCRE.

D . — Pensez-vous q u e la c u l t u r e d e la c a n n e à sucrepuisse e n c o r e être exploitée avec avantage sous le r é g i m e actuel? R.

O n peut encore

tirer

quelques

bénéfices

de

cette c u l t u r e ; mais ils s o n t p e u c o n s i d é r a b l e s , et b i e n inférieurs , dans tous les c a s , à ceux qu'elle p o u v a i t r a p p o r t e r avant l'apprentissage. D . — Ces bénéfices

sont-ils assez considérables p o u r

engager les propriétaires à c o n t i n u e r ? R. — O u i , si les sucres se s o u t i e n n e n t aux prix, a c t u e l s , mais n o n pas s'ils t o m b e n t aussi bas qu'il y a dix ou quinze ans. D . — Q u e l est le prix actuel d u s u c r e de la d e r n i è r e récolte? R. — 2 0 livres sterling le b o u c a u t pesant dix-huit c e n t s , et 1 0 , livres sterling le poinçon de r h u m . D. — E n fait, pensez-vous q u e depuis l'application d u système d'apprentissage la p r o d u c t i o n d u sucre ait p r o c u r é des profits aux colons p r o p r i é t a i r e s ? R. — Ceux d o n t j e dirige les habitations o n t réalisé des bénéfices. D . — C e p e n d a n t vos préjugés

étaient si forts,

à cet

égard, q u e v o u s avez déclaré en 1 8 3 4 , dans une e n q u ê t e


P R E M I È R E P A R T I E . — A P P R E N T I S S A G E . 195 p r é c é d e n t e , q u e vous n e feriez aux a p p r e n t i s a u c u n e p r o position d e travail n i d e salaires. R. — C'est v r a i , j e l'ai d i t ; les noirs paraissaient alors si résolus à n e rien faire, q u e j e n'ai p a s c r u devoir l e u r p r o p o s e r d e travailler, m ê m e p o u r d e l'argent. J'ai p e n s é qu'il valait m i e u x laisser passer les p r e m i e r s m o m e n t s et aviser ensuite à ce q u ' o n p o u r r a i t faire. D. — Pensez-vous q u e les habitations sucrières aient er

a u g m e n t é o u d i m i n u é d e valeur depuis le 1

août 1 8 3 4 ?

R. — Il est impossible d e fixer e n ce m o m e n t le prix c o u r a n t des p r o p r i é t é s ; j e n e sache pas q u ' a u c u n e habitation ait été v e n d u e depuis l o n g t e m p s . D. — Pouvez-vous a p p r é c i e r , d'après vos calculs p e r sonnels , s'il y a m a i n t e n a n t plus d'avantage à les exploiter qu'avant

1834

R. — J e n e d o n n e r a i s

p a s aujourd'hui 5 , o o o

livres

sterling d'habitations q u e j ' a i estimées autrefois 70,000 o u 80,000 : mais ce n'est là q u ' u n e opinion p e r s o n n e l l e ; d e s spéculateurs p e u v e n t p e n s e r différemment.

D. — Pouvez-vous faire c o n n a î t r e à la c o m m i s s i o n le chiffre exact d e la quantité d e s u c r e q u e v o u s avez fabriquée l'année d e r n i è r e s u r u n e d e vos habitations ? R. — O u i . L'habitation E s h e r a fait, l'an d e r n i e r , q u a t r e cents b o u c a u t s . D. — C o m b i e n avez-vous d e n o i r s sur cette h a b i t a t i o n ? R. — E n v i r o n q u a t r e cents. D . — É t a i t - c e la p r e m i è r e récolte d e p u i s tissage ?

l'appren13.

Témoignage de M. Oldham.


196

ABOLITION DE

R. —

L'ESCLAVAGE.

Oui.

D. — C o m b i e n la m ê m e habitation avait-elle p r o d u i t les trois années p r é c é d e n t e s . R. — A p e u p r è s la m ê m e q u a n t i t é . D . — Q u e p r o m e t t a i t la récolte p r o c h a i n e , à l ' é p o q u e où vous avez quitté l'île? R. — T r o i s c e n t c i n q u a n t e ou q u a t r e cents b o u c a u t s . D. — La p r e m i è r e récolte qui fut faite i m m é d i a t e m e n t après l'application d u système d'apprentissage

présentait-

elle u n e d i m i n u t i o n s e n s i b l e , c o m p a r é e aux récoltes des années p r é c é d e n t e s ? R. — N o n , mais cette d i m i n u t i o n e û t existé s'il avait été impossible d'obtenir des noirs le travail salarié. D . — Pensez-vous q u e les p r o p r i é t a i r e s aient q u e l q u e raison de croire q u e les sucres se m a i n t i e n d r o n t au prix a c t u e l ? R. — J e crains b i e n qu'il n ' e n soit pas ainsi. Si les sucres t o m b e n t au prix où ils étaient de 1 8 3 o à 1 8 3 4 , on sera obligé d ' i n t e r r o m p r e l'exploitation d'un g r a n d n o m b r e d'habitations. D. — Penseriez-vous d o n c q u e la r u i n e totale ( a total failure)

des colonies doive suivre l'expiration d e l'appren-

tissage ? R.

Ce n'est pas m o n o p i n i o n , mais c'est l'avis de la

majorité des c o l o n s , d o n t l'expérience est au m o i n s égale à la m i e n n e . D . — E n supposant que du reste les choses m a r c h e n t b i e n , pouvez-vous dire s'il sera possible de c o n t i n u e r la cult u r e du s u c r e , après l'expiration de l'apprentissage, avec l e m ê m e profit q u ' a u p a r a v a n t ? R. — N o n , cela n e m e paraît pas possible.


PREMIÈRE PARTIE. —APPRENTISSAGE.

197

D . — Pensez-vous q u ' u n h o m m e sage puisse considérer le r e v e n u qu'il tire d e ses h a b i t a t i o n s d u r a n t la p é r i o d e d'apprentissage c o m m e l'intérêt ordinaire de son capital, ou c o m m e le r e c o u v r e m e n t partiel de ce capital m ê m e ? R. — C o m m e le r e c o u v r e m e n t partiel du capital. E n a d m e t t a n t les circonstances les plus favorables, en s u p p o s a n t les noirs disposés à travailler et les p l a n t e u r s à les payer, la c u l t u r e d u sucre n'aurait p u être c o n t i n u é e q u e sur la moitié des h a b i t a t i o n s , dès l'époque de l ' é m a n c i p a t i o n , s'il n'y avait pas e u hausse dans les prix. D . — E n g é n é r a l , y a-t-il e u d i m i n u t i o n dans la p r o d u c tion d u sucre à la J a m a ï q u e ? R . — O u i , d i m i n u t i o n de h u i t mille à dix mille b o u 1

cauts . D. — A quelle cause attribuez-vous cette d i m i n u t i o n ? R, — Les noirs n'étaient pas également disposés à travailler dans toutes les parties de l'île. D. — C r o y e z - v o u s qu'en général les h a b i t a n t s d e

la

J a m a ï q u e puissent fabriquer la m ê m e quantité de sucre q u ' a v a n t l ' é m a n c i p a t i o n , et p a y e r en m ê m e t e m p s , dans ce b u t , le c i n q u i è m e d u m o n t a n t de l'intérêt d e l e u r i n d e m n i t é sous forme de salaires ? R . — J e pense qu'ils le p o u r r o n t p e n d a n t la d u r é e de l'apprentissage, mais n o n pas après. 1

Voir ci-après, dans l'Appendice, le relevé, année par année, des quantités de sucre importées de la Jamaïque en Angleterre, de 1814 a 1841.


DEUXIÈME PARTIE. TRAVAIL LIBRE.


DEUXIÈME PARTIE. TRAVAIL

NOTE

LIBRE.

PRÉLIMINAIRE.

Doux enquêtes officielles ont eu lieu en 1 8 4 0 , par ordre du parlement britannique, au sujet d'une pétition adressée par la compagnie des Indes orientales à la chambre des lords et à la chambre des communes pour réclamer la réduction des droits actuellement imposés sur les denrées coloniales provenant de l'Inde anglaise. Ainsi qu'on l'a déjà dit 1, les deux commissions chargées de ces enquêtes, voulant étudier sous toutes ses faces la question qui leur était soumise, ont fait porter comparativement leurs investigations sur la production des denrées coloniales dans les Indes orientales et dans les Indes occidentales ; et elles ont ainsi recueilli, sur les résultats du travail libre dans ces dernières colonies, une masse considérable de renseignements d'où sont tirés les extraits qui composent celte seconde partie. On a rangé ces extraits dans l'ordre suivant : 2

1° ENQUÊTE DE LA CHAMBRE DES COMMUNES . C H A P I T R E

I.

Condition morale et matérielle des noirs depuis leur

II.

Premiers résultats du travail libre. Influence de l'é-

émancipation. mancipation sur la production des denrées coloniales. III. Salaires et allocations en nature accordées aux noirs. 1

Voir l'Avertissement placé en tête du volume, 2 La totalité des procès-verbaux de cette enquête n'est point, encore publiée;

et les extraits qui en sont donnés ci-après ont plus spécialement trait à la Jamaïque, à Antigue, à la Barbade, à la Trinidad et à la Guyane anglaise, qu'aux autres colonies des Indes occidentales.


202 CHAPITRE

ABOLITION

DE

L'ESCLAVAGE.

IV. Valeur comparative des propriétés coloniales avant et depuis l'abolition de l'esclavage. V.

Mesures prises et à prendre pour suppléer à l'insuffisance du travail de la population affranchie. 2°

CHAPITRE

E N Q U Ê T E D E LA C H A M B E E DES L O R D S .

UNIQUE.

Production et fabrication du sucre et du rhum

dans les Indes occidentales. — Élévation du prix des salaires. — Cultivateurs blancs. — Cultivateurs noirs. — Emploi de la charrue pour la culture des terres, etc.


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

203

EXTRAITS DES TÉMOIGNAGES DES PERSONNES ENTENDUES, EN l 8 4 0 , DANS L'ENQUÊTE DE LA CHAMBRE DES COMMUNES.

LISTE

DES

PERSONNES

DONT L E TÉMOIGNAGE EST R A P P O R T E C I - A P R E S .

James

MAC-QUEEN

, ancien colon, aujourd'hui négociant à Londres,

ayant résidé pendant quatorze ans dans les Indes occidentales, où il possède encore des habitations et où il vient de faire une tournée dans le but de foncier une banque coloniale. Robert

auteur d'un très-important ouvrage de statistique sur les colonies britanniques, publié à Londres en 1839 1, et éditeur d'une revue mensuelle intitulée Colonial magazine.

MONTGOMERY-MARTIN,

George

WARREN,

capitaine d'infanterie en demi-solde, propriétaire et

géreur d'habitations à la Guyane anglaise. George

LAING ,

proprétaire et géreur d'habitations à la Guyane an-

glaise. William Nicholas

H. B U R N L E Y , propriétaire d'habitations considérables à la Trinidad. NUGENT,

propriétaire d'habitations à Antigue, où il a résidé

pendant vingt-cinq ans, et où il a été pendant vingt-trois ans président de l'assemblée coloniale. 1

Stalistics of the colonies of the british empire in the west Indies,

rica, north America, Asia, Austral-Asia, cords of the colonial office),

south

Ame-

Africa and Europe ( from the official re-

by Robert Montgomery-Martin, esq. 1 vol. grand

in-8° compact, de 906 pages à deux colonnes, y compris l'Appendice.


204

ABOLITION DE

OWEN PELL,

Henry

L'ESCLAVAGE.

propriétaire d'habitations à Antigue.

BARKLY,

associé de la maison Davidson, Barkly, etCiede Londres,

ayant fait récemment une tournée générale dans toutes les colonies anglaises des Indes occidentales.

William

ROSE,

colon de la Jamaïque, y possédant quelques habita-

tions. Samuel

William

JACKMAN P R E S C O D ,

homme de couleur, rédacteur en chef du

journal le Libéral,

à la Barbade.

WEMYSS-ANDERSON,

solicitor (avoué), à la Jamaïque, ancien

membre de l'assemblée coloniale de cette île. Edward

BARRETT,

Jamaïque.

teneur de livres employé sur les habitations de la


DEUXIÈME

PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

205

CHAPITRE PREMIER. CONDITION MORALE E T MATÉRIELLE DES NOIRS DEPUIS LEUR ÉMANCIPATION.

SECTION

PREMIÈRE.

JAMAÏQUE.

D. — D'après les observations q u e vous avez faites à la J a m a ï q u e , p o u v e z - v o u s formuler u n e opinion sur les p e n chants et les goûts de la p o p u l a t i o n n o i r e de cette colonie ? R. — La population n o i r e de la J a m a ï q u e , prise dans son e n s e m b l e , m e paraît être u n e population i n d u s t r i e u s e , surt o u t si je considère les circonstances e x t r ê m e m e n t critiques où elle se t r o u v e aujourd'hui p l a c é e , et qui lui font subir u n e épreuve t o u t à fait nouvelle dans l'histoire des nations. Cep e n d a n t on n e p o u r r a i t , j e crois, sans m é c o n n a î t r e la n a t u r e h u m a i n e , espérer q u e , d'ici à u n avenir fort éloigné, cette p o p u l a t i o n travaillera b e a u c o u p plus q u e n e l'exigeront ses besoins on ses désirs d u m o m e n t . D . — Cette observation est-elle particulière à la J a m a ï q u e ou s'étend-elle à toutes les Indes occidentales ? R. — Elle s'étend à toutes nos colonies des I n d e s occidentales , q u i s o n t placées à c e t égard dans les m ê m e s conditions q u e la J a m a ï q u e .

Témoignage de M . Barkly.


206

ABOLITION D E L'ESCLAVAGE.

D. — La population a-t-elle diminué à la Jamaïque depuis l'abolition de l'esclavage? R. — Je ne le pense pas. Cependant il paraît certain qu'immédiatement après l'émancipation un assez grand nombre de vieillards ont péri faute des soins qu'ils recevaient pendant l'esclavage. A u surplus j e ne doute pas qu'à l'avenir la population ne s'accroisse rapidement, le bien-être et la moralité des masses étant envoie sensible de progrès. D . — Un grand nombre des nouveaux libres de la Jamaïque n'ont-ils pas fait des épargnes assez considérables pour se rendre acquéreurs de petites propriétés ? R. — Oui. D . — Ne se sont-ils pas quelquefois associés pour acheter collectivement de grandes propriétés ? R.

— On ne cite guère d'exemples d'associations de ce

genre à la Jamaïque, mais j e sais qu'il s'en est formé plusieurs dans d'autres colonies principalement à la Guyane. D. — Ce goût de la propriété, qui s'éveille chez la population noire, ne doit-il pas stimuler son industrie? R. — O u i , mais aussi enlever des bras à la culture coloniale. D . — Cependant ils ne peuvent sans travail arriver à posséder une somme suffisante pour se rendre acquéreurs de ces petites propriétés, objet de leur ambition. R. — Leur ambition peut être satisfaite à très-bon marché. Que désirent-ils en général? posséder un acre ou deux de terre. Eh bien ! il n'y a pas de nègre, s'il a travaillé avec quelque régularité depuis son émancipation, qui ne soit aujourd'hui en état de faire une telle acquisition. Il y a à vendre, à la Jamaïque, une immense quantité de terres


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL

L I B R E . 207

d o n t l'acre n e v a u t p a s p l u s d e 3 à 6 livres sterling ; cette s o m m e est le prix d e q u e l q u e s m o i s d e salaires. D. — E n travaillant r é g u l i è r e m e n t , les noirs peuvent-ils faire des épargnes considérables? R. — O u i . D. — Lorsqu'ils s o n t

possesseurs d e l e u r petite p r o -

p r i é t é , s'en contentent-ils et se retirent-ils d u travail des habitations ? R. — O u i . J e n e veux pas dire n é a n m o i n s qu'il en soit toujours ainsi; u n g r a n d n o m b r e d ' e n t r e eux n e considèrent l e u r petit b i e n q u e c o m m e u n e ressource e n cas d e m a l a dies, o u u n refuge p o u r le t e m p s d e l e u r vieillesse; m a i s , en s o m m e , ces acquisitions n o u s e n l è v e n t des bras et d i minuent notre production. D . — L e luxe n'a-t-il pas fait des progrès chez les nègres de la J a m a ï q u e depuis l'apprentissage ? R. — O u i ; c'est p a r t i c u l i è r e m e n t les j o u r s d e fête qu'ils a i m e n t à se m e t t r e e n frais. Ils a c h è t e n t alors d u v i n , d u p o r t e r , des j a m b o n s et des articles de luxe o u d e toilette à profusion. D. — L e désir d e se p r o c u r e r ces objets n e les pousset-il pas a u travail? R. — Sans d o u t e ; ils n e travaillent plus a u j o u r d ' h u i q u e p o u r ce seul motif.

D. — Q u e pouvez-vous dire d e s goûts e t des h a b i t u d e s des nègres d e la J a m a ï q u e . R. — J e dirai qu'il y a p a r m i eux u n g r a n d n o m b r e d e gens paisibles et fort h e u r e u x . Ceux-là se plaisent particu-

Témoignage de M. Anderson.


208

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

l i è r e m e n t à aller à l'église le d i m a n c h e , et à s'y m o n t r e r b i e n v ê t u s . J'ai visité plusieurs d e l e u r s c h a p e l l e s , et j e dois dire q u e , p o u r la d é c e n c e d e la t e n u e et le recueillem e n t , ils p e u v e n t s o u t e n i r l e parallèle avec q u i q u e ce soit. D.

— L'éducation est-elle en p r o g r è s p a r m i eux?

R. — E n p r o g r è s aussi r a p i d e s q u e l e p e r m e t t e n t les m o y e n s d o n t dispose la colonie. L e g o û t des nègres p o u r l'instruction est si vif, q u e , dans les localités o ù il n'y a p a s d ' é c o l e , o n voit des vieillards p a y e r d e petits enfants plus instruits qu'eux p o u r venir, le soir, l e u r a p p r e n d r e à lire. D . — Q u e l l e s sont les classes d e la p o p u l a t i o n q u i o n t cessé d e p r e n d r e p a r t a u travail des h a b i t a t i o n s ? R. — L e s femmes mariées o u ayant des enfants. Il avait été établi d'abord q u e les f e m m e s n e seraient désormais occupées qu'aux travaux d e m é n a g e ou d'intérieur; mais cette disposition n'a r e ç u q u ' u n e exécution fort imparfaite. J'ai v u souvent des b a n d e s considérables d e j e u n e s femmes employées aux travaux les plus r u d e s d e s p l a n t a t i o n s .

Témoignage de M. MontgomeryMartin.

D. — Vous avez cité t o u t à l'heure u n e lettre d e la J a m a ï q u e , o ù il est dit q u e quinze cents nègres environ v i e n n e n t d'acheter à P o r u s les t e r r e s de plusieurs propriétaires, et d e fonder s u r cet e m p l a c e m e n t u n e sorte d e ville n o u v e l l e , sans a u t r e secours q u e celui d e l e u r p r o p r e i n dustrie. Pensez-vous q u e ces noirs c o n s e n t e n t désormais à travailler s u r les habitations ? R. — L ' a u t e u r d e la lettre à laquelle v o u s faites allusion paraît de croire. Il dit : « La p o r t i o n d e terrain assignée à c h a q u e famille est si petite e t d e si mauvaise q u a l i t é , qu'il


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

209

paraît p r e s q u e impossible d'en t i r e r a u c u n r e v e n u . Les n o u v e a u x colons n e se font à cet égard a u c u n e illusion. E n v e n a n t s'établir l à , ils n ' o n t eu d'autre b u t q u e d e se créer des d e m e u r e s paisibles, d'où ils pussent aller gagner facilement l e u r vie au d e h o r s , et c'est ce qu'ils o n t .déjà c o m m e n c é à faire,

q u o i q u e fort

occupés e n c o r e d e la

c o n s t r u c t i o n de leurs maisons et de l ' a r r a n g e m e n t de leurs petits enclos. Ils r e c h e r c h e n t s u r t o u t le travail à la t â c h e ou à l'entreprise. Ils a p p a r t e n a i e n t p r e s q u e t o u s , avant l e u r é m a n c i p a t i o n , à des hattes o u à des caféyères, et ils p a raissent disposés à c o n t i n u e r de préférence le g e n r e d e travail a u q u e l ils sont a c c o u t u m é s . P l u s i e u r s d'entre eux v i e n n e n t de passer des e n g a g e m e n t s p o u r e n t r e t e n i r des savanes. » D. — Voulez-vous lire ce q u i suit ? R. — « Il y a trois belles sucreries dans le voisinage, du côté de C l a r e n d o n ; a u c u n d'eux n'a e n c o r e été y offrir ses services : mais on n e doute pas qu'ils ne finissent p a r le faire, et q u ' u n j o u r leur établissement n ' a u g m e n t e la valeur de ces habitations, aussi bien q u e celle de toutes les p r o p r i é t é s des environs. » D. — Il n e paraît p a s , d'après cette l e t t r e , qu'ils aient pris d e l'emploi sur les sucreries d u voisinage? R. — N o n ; ils o n t pris de l'emploi sur les caféyères et dans les h a t t e s , ce q u i , j e c r o i s , leur suffit; mais les sucreries d o n t il s'agit sont de belles h a b i t a t i o n s , qui n ' o n t pas souffert du nouvel o r d r e de choses.

IIIe

PUBLICATION.

14


210 Témoignage de M. Mnc-Queen.

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

D. — L e g o û t d u luxe e t d e la toilette n e va-t-il pas toujours croissant chez les noirs des I n d e s occidentales? R. — B e a u c o u p t r o p . D. — M a i s , p o u r satisfaire ce g o û t , ils d o i v e n t

être

obligés d e travailler? R. — L e s noirs a v a i e n t fait d e s épargnes considérables p e n d a n t l'esclavage. O n m ' a assuré q u ' a u m o m e n t d e l'émanc i p a t i o n , ceux d e la J a m a ï q u e se t r o u v a i e n t

possesseurs

d'un million et d e m i s t e r l i n g , a u m o i n s ; cette s o m m e a été follement d é p e n s é e e n objets d e luxe et d e toilette. L e s n é gociants se sont empressés d'exploiter la circonstance et y o n t t r o u v é u n e source féconde d e bénéfices. C'est p o u r cela sans d o u t e qu'ils affirment avec t a n t d'assurance q u e les affaires coloniales sont dans u n e situation m e i l l e u r e q u e jamais. D . — Ce g o û t , a u j o u r d ' h u i qu'il est éveillé chez la p o pulation n o i r e , n e doit-il pas à l'avenir la solliciter au travail? N ' e n sera-t-il pas des I n d e s occidentales c o m m e d e nos villes m a n u f a c t u r i è r e s , d o n t les p o p u l a t i o n s c o n t r a c t e n t des h a b i t u d e s d e comfort qu'elles n e p e u v e n t satisfaire e n suite q u ' à force d'activité e t d'industrie? R. — E n A n g l e t e r r e , l'ouvrier i n d u s t r i e u x q u i est parv e n u à amasser quelques é c o n o m i e s c r a i n t , avant t o u t , d e les voir d i m i n u e r ; il travaille sans cesse à les a u g m e n t e r , e n m ê m e t e m p s qu'il c h e r c h e à accroître s o n b i e n - ê t r e . Il n'en est p a s d e m ê m e d e la p o p u l a t i o n n o i r e , q u i n'amasse pas p o u r améliorer sa situation, mais p o u r se p r o c u r e r quelques jouissances m o m e n t a n é e s q u i flattent sa vanité. Ainsi vous voyez les f e m m e s e m p l o y e r à l e u r toilette les étoffes les plus élégantes; les h o m m e s , b o i r e d u p o r t e r e t


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

211

du vin d e Champagne; les plus p a u v r e s familles, servir s u r leurs tables d e s m e t s fins et dispendieux. P e u t - o n

croire

q u e j a m a i s ces extravagances t o u r n e n t a u profit d u travail et d e la p r o s p é r i t é c o m m u n e ? J'ai habité Glasgow p e n d a n t plusieurs a n n é e s , e t j ' y ai c o n s t a m m e n t observé q u e les ouvriers les plus sujets à la m i s è r e étaient ceux q u i se créaient des besoins supérieurs à l e u r condition. S E C T I O N II. ANTIGUE.

D . — Existe-il u n e caisse d'épargnes à Antigue ? R. — Nous n'avons p u e n c o r e réussir à d o t e r n o t r e colonie d e cette utile institution, à cause d e la difficulté d e t r o u v e r des fonds p o u r servir les intérêts. D. — Les noirs c o m p r e n n e n t - i l s u n p e u l'importance d e l'économie? R. — O u i . Ils ne p l a c e n t pas toujours leurs épargnes avec b e a u c o u p d e d i s c e r n e m e n t ; mais ils se m o n t r e n t dis posés à en faire. D . — Avaient-ils b e a u c o u p d'argent e n t r e les m a i n s avant l'abolition d e l'esclavage? R. — O u i . Ils savaient q u e l'émancipation a p p r o c h a i t , et ils économisaient p o u r se t e n i r p r ê t s à l'événement. D . — N'est-il pas v r a i q u e , p e n d a n t l'esclavage, e n r e m o n t a n t m ê m e à u n e é p o q u e assez éloignée, les noirs o n t toujours e u l'habitude d e faire q u e l q u e s épargnes ? R.—

O u i ; mais moins q u e depuis l'émancipation.

D. — N'ont-ils pas e m p l o y é u n e partie d e leurs fonds à acheter des terres et à se bâtir des maisons? 14.

Témoignage de M. Nicholas Nugent.


212

ABOLITION D E L'ESCLAVAGE.

R. — Ils o n t acheté u n assez g r a n d n o m b r e d e petits lots d e t e r r a i n s , et s'y s o n t c o n s t r u i t des cases. Q u e l q u e s u n s d'entre eux. se s o n t r e n d u s a c q u é r e u r s d e ces terrains m o y e n n a n t u n e r e d e v a n c e qu'ils p a y e n t a u p l a n t e u r . D.

- Continuent-ils à travailler s u r les h a b i t a t i o n s après

avoir acheté ces terrains e t c o n s t r u i t ces cases ? R. — P l u s ils t r o u v e n t à se créer des ressources i n d é p e n d a n t e s s u r leurs petites p r o p r i é t é s , et m o i n s ils s o n t disposés à travailler p o u r le c o m p t e des autres. D. — C o m m e n t gagnent-ils l e u r v i e q u a n d ils n e t r a vaillent pas aux plantations ? R. — Ils v i v e n t d ' a b o r d , a u t a n t qu'ils le p e u v e n t , d u p r o duit d e l e u r petite c u l t u r e ; e t , q u a n d cette r e s s o u r c e l e u r m a n q u e , ils v i e n n e n t , p a r nécessité, offrir leurs services aux h a b i t a n t s . C'est là u n e des causes principales d u succès relatif q u ' a o b t e n u à Antigue l e système d u travail l i b r e : l'occupation d e toutes les t e r r e s cultivables, aussi b i e n q u e la n a t u r e d u sol de la c o l o n i e , n e p e r m e t t a n t pas aux n è gres d e s'y créer u n e existence e n t i è r e m e n t i n d é p e n d a n t e .

S E C T I O N III. BARBADE.

Témoignage de M . Prescod.

D . — Q u e pensez-vous a u j o u r d ' h u i d e l'état m o r a l d e la p o p u l a t i o n affranchie, à la B a r b a d e ? R. — J e connais à fond cette p o p u l a t i o n , et j'affirme sans hésiter q u e , depuis son é m a n c i p a t i o n , elle s'est cons i d é r a b l e m e n t améliorée. D.

— Pouvez-vous fournir q u e l q u e s p r e u v e s certaines

de cette amélioration ?


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

213

R. — Ces p r e u v e s résultent de plusieurs discours du gouv e r n e u r à l'assemblée coloniale et de fragments de sa corr e s p o n d a n c e insérés dans les papiers p a r l e m e n t a i r e s . E n ce qui t o u c h e l ' é d u c a t i o n , la religion et la m o r a l i t é , il y a orogrès général. D. — Le n o m b r e des mariages t e n d - i l à s'accroître à la Barbade ? R. — O u i , mais la b o n n e v o l o n t é des noirs à cet égard s'est u n p e u refroidie p a r la crainte de créer aux enfants nés avant le m a r i a g e u n e condition inférieure à celle des enfants à naître p o s t é r i e u r e m e n t . C'est d u m o i n s u n e raison que les noirs m ' o n t s o u v e n t alléguée, q u a n d j e les exhortais a u mariage.

L'année d e r n i è r e , u n e loi locale

avait p o u r v u à cette difficulté en disposant que les enfants de tous les p a r e n t s q u i se m a r i e r a i e n t dans le délai d'une année seraient légitimés d e droit. Mais cette disposition salutaire, limitée à u n e p é r i o d e de t e m p s si c o u r t e , est restée ignorée d'une g r a n d e partie de la population et a m a n q u é son effet. D. — Pensez-vous q u e la p o p u l a t i o n n o i r e ait a u g m e n t é à la B a r b a d e depuis l'abolition de l'esclavage ? • R.

— La p o p u l a t i o n n o i r e de la B a r b a d e a t o u j o u r s

t e n d u à s'accroître; c e p e n d a n t j e crois que p e n d a n t l'apprentissage elle a subi u n e légère d i m i n u t i o n , u n assez g r a n d n o m b r e d'enfants en bas âge ayant p u p é r i r alors faute d e soins suffisants. D. — A la B a r b a d e les f e m m e s ont-elles cessé de travailler à la t e r r e depuis l ' é m a n c i p a t i o n ? R. — N o n ; c'est u n e amélioration qu'il serait bien désirable d'obtenir.


214

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

D. — P o u r q u o i c o n t i n u e n t - e l l e s ce t r a v a i l , puisque la colonie possède u n si g r a n d n o m b r e d e b r a s disponibles ? R. — P a r c e qu'elles n e p e u v e n t q u i t t e r les h a b i t a t i o n s p o u r aller ailleurs gagner l e u r vie a u t r e m e n t . D. -

Q u i p e u t les en e m p ê c h e r ? c h a c u n n'est-il pas l i b r e

a u j o u r d ' h u i , dans toutes n o s c o l o n i e s , d'aller p o r t e r son ind u s t r i e où il le v e u t ? R. — A la B a r b a d e , cette liberté est e n t r a v é e , à la fois, p a r la législation et p a r la n a t u r e des localités, la loi sur les c o n t r a t s d o n n a n t , d'une p a r t , aux propriétaires des facilités exorbitantes p o u r o b t e n i r des magistrats l'expulsion des n o i r s r é s i d a n t s u r l e u r s h a b i t a t i o n s , et d e l ' a u t r e , les noirs n e p o u v a n t , sans des difficultés excessives, aller s'établir ailleurs, a t t e n d u qu'il n'y a pas d a n s la colonie d e terres d i s p o n i b l e s , et q u e la p l u p a r t des h a b i t a n t s possèd e n t l e u r c o n t i n g e n t d e travailleurs au g r a n d c o m p l e t . D. — La p o p u l a t i o n n o i r e de la B a r b a d e m o n t r e - t - e l l e plus de goût qu'autrefois p o u r les aisances d e la vie ? R.

— Les noirs d e la B a r b a d e o n t t o u j o u r s b e a u c o u p

apprécié les aisances d e la v i e ; m a i s , j u s q u ' à p r é s e n t , ils n ' o n t guère eu le m o y e n de se les p r o c u r e r . Ils désireraient aussi très-vivement se r e n d r e p r o p r i é t a i r e s d e petites portions de t e r r e , mais ils n e p e u v e n t en a c h e t e r . D. — Q u i p e u t les en e m p ê c h e r ? R.

La très-grande valeur du terrain, qui vaut

1 0 0 à 2 0 0 liv. sterling l ' a c r e , et q u ' o n

ne

de

peut même

s o u v e n t se p r o c u r e r à q u e l q u e prix que ce soit. D.

N'existe-il à la B a r b a d e a u c u n e institution de cha-

rité p o u r le soulagement des pauvres ?


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

215

R. — Il n'existe d'institution de ce g e n r e , à la B a r b a d e , q u e dans u n e seule paroisse, celle de S a i n t - M i c h e l ; cette institution a été fondée p a r des gens d e c o u l e u r , q u i se sont associés v o l o n t a i r e m e n t p o u r cette b o n n e oeuvre; ils r e ç o i v e n t , depuis q u e l q u e t e m p s , u n e s u b v e n t i o n de la fab r i q u e , mais a u c u n secours de l'Etat. D.

— Entendez-vous p a r gens d e c o u l e u r les m u l â t r e s

seuls ? R. — N o n , j ' e n t e n d s p a r gens d e couleur t o u t ce q u i n'est pas E u r o p é e n ou d e s c e n d a n t d'Européen.

SECTION IV. TRINIDAD.

D . — Savez-vous si la p o p u l a t i o n noire a a u g m e n t é à la T r i n i d a d , depuis l ' é m a n c i p a t i o n ? R. — Il n e se fait plus a u j o u r d ' h u i de r e c e n s e m e n t ; mais j ' a i la conviction q u e la p o p u l a t i o n d e la T r i n i d a d , qui dim i n u a i t c h a q u e a n n é e sous le r é g i m e d e l'esclavage, va s'accroître désormais dans la m ê m e p r o p o r t i o n q u e le bienêtre et la tranquillité d o n t elle est appelée à j o u i r . D. — Ainsi vous pensez q u e le n o u v e a u r é g i m e est plus favorable q u e l'ancien à l'accroissement de la p o p u l a t i o n , et qu'à cet égard l'émancipation a été u n g r a n d

bienfait

pour l population noire? R. — L'émancipation a été à t o u s égards u n très-grand bienfait p o u r la p o p u l a t i o n n o i r e ; q u i est a u j o u r d ' h u i la r a c e de paysans la plus h e u r e u s e du globe. D. — Les enfants en bas âge sont-ils c o n v e n a b l e m e n t élevés et soignés p a r leurs p a r e n t s ?

Témoignage de M . Burnloy.


216

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

R. — Il y a l o n g t e m p s que j ' a i quitté la c o l o n i e , mais j e n'ai à ce sujet a u c u n d o u t e . Les noirs sont u n e excellente race d ' h o m m e s ; ils n e négligent pas l e u r p r o g é n i t u r e . D. — Q u e sont d e v e n u s les vieillards depuis l'émancipation ? Sont-ils restés s u r les h a b i t a t i o n s , ou t o m b é s à la charge des n o i r s ? R. — J e suis à p e u p r è s certain q u e tous ceux qui n'avaient pas de famille sont restés sur les h a b i t a t i o n s . C'est a u m o i n s ce qui s'est fait sur les m i e n n e s ; mais il n'y en avait dans ce cas q u ' u n fort petit n o m b r e , et l'entretien d'un vieux n è g r e est b i e n p e u de chose à la T r i n i d a d . D. — A la T r i n i d a d , les femmes travaillent-elles à la t e r r e depuis l ' é m a n c i p a t i o n ? R. — Les j e u n e s f e m m e s , et s e u l e m e n t a u t a n t q u e cela l e u r c o n v i e n t ; celles qui t r o u v e n t à s'occuper suffisamment chez elles, y restent. D. — Voit-on aujourd'hui a u t a n t d e f e m m e s q u e d'homm e s dans les c h a m p s ?

R. — N o n . D. — D a n s quelle p r o p o r t i o n y sont-elles r e l a t i v e m e n t aux h o m m e s ? R. — J e n e saurais le d i r e . D . — Y en a t-il m o i n s q u e d u r a n t l'esclavage ? R. — B e a u c o u p m o i n s . D . — Les femmes n e montrent-elles pas de r é p u g n a n c e p o u r le travail d e la t e r r e ? R. — N u l l e m e n t . J e m e suis a p e r ç u q u ' o n p o u v a i t aisém e n t faire en u n seul j o u r deux des tâches j o u r n a l i è r e s fixées p a r le tarif de l'apprentissage, en v o y a n t , sur les carnets de p a y e m e n t , que plusieurs femmes avaient e x é c u t é ,


DEUXIÈME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE. en u n e s e m a i n e , le travail

réglementaire

217

de .dix j o u r s .

G o m m e c'était q u e l q u e t e m p s avant les é p o q u e s d e Noël ou de P â q u e s , j ' a i a t t r i b u é ce r e d o u b l e m e n t d e zèle, d e l e u r p a r t , au désir de se p r o c u r e r q u e l q u e s objets extraordinaires de toilette. D. — Les femmes n e dépensent-elles pas b e a u c o u p d'arg e n t p o u r l e u r toilette, à la T r i n i d a d ? R. — L e u r façon d e se vêtir m e paraît u n e véritable extravagance, et j e n e p e n s e pas q u e le taux a c t u e l des salaires soit a u c u n e m e n t favorable à l e u r amélioration m o r a l e . Elles gagnent a u j o u r d ' h u i plus d'argent q u e n e le c o m p o r t e leur condition. D. — Q u e l emploi les noirs font-ils, en général, d e l e u r a r g e n t à la T r i n i d a d ? L e dépensent-ils follement o u font-ils des épargnes? R. — J e crois q u ' u n très-grand n o m b r e d'entre eux cherc h e n t à faire des é p a r g n e s , s u r t o u t ceux qui o n t acheté ou désirent a c h e t e r des t e r r e s . D. — Pourvoient-ils à l'entretien d e tous les m e m b r e s de l e u r famille avec le p r o d u i t de leurs salaires ? R. — D e ceux s e u l e m e n t q u i n e p e u v e n t travailler, des vieillards, des infirmes et des enfants d e six à sept a n s . D. — Se m o n t r e n t - i l s fort désireux d'acheter des t e r r e s ? R. — Voici q u e l q u e t e m p s q u e j e n ' h a b i t e plus régulièr e m e n t la T r i n i d a d ; c e p e n d a n t , la d e r n i è r e fois que j ' a i visité cette c o l o n i e , j ' a i r e m a r q u é q u e la r o u t e q u i c o n d u i t à m o n habitation s'était g a r n i e , depuis m o n a b s e n c e , dans u n e l o n g u e u r d ' u n à deux m i l l e s , de petites cases occupées p a r des familles q u i o n t acheté là q u a t r e , cinq ou six acres d e t e r r e et y ont fixé leur d e m e u r e .


218

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

D. — Les noirs q u i se sont ainsi r e n d u s p r o p r i é t a i r e s continuent-ils à travailler c o m m e autrefois sur les habitations ? R. — N o n , a s s u r é m e n t , car autrefois l e u r travail sur les habitations était c o n t i n u . Mais j e les considère c o m m e u n e p o p u l a t i o n é m i n e m m e n t utile à la c o l o n i e , c o n t r i b u a n t à faire baisser le prix des v i v r e s , et t o u j o u r s p r ê t e à d o n n e r u n c o u p de m a i n p o u r les r é c o l t e s , au m o i n s p e n d a n t les saisons où leurs p r o p r e s t e r r e s n e r é c l a m e n t pas tous l e u r s soins. D . — L'éducation est-elle e n progrès p a r m i la p o p u l a t i o n noire ? R. — La p o p u l a t i o n n o i r e d e la T r i n i d a d est avide d'inst r u c t i o n ; et la c o l o n i e , q u i désire favoriser en elle cette h e u r e u s e disposition, a o u v e r t u n g r a n d n o m b r e d'écoles. J e crois m ê m e qu'à cet égard on a été t r o p l o i n , en a d m e t t a n t dans les écoles gratuites des enfants d o n t les p a r e n t s n'étaient a u c u n e m e n t dans l'indigence. D.—

A la T r i n i d a d , l'éducation est-elle

entièrement

g r a t u i t e , ou s o u m i s e , dans certains établissements, à u n e rétribution ? R. — J e crois q u e d a n s q u e l q u e s écoles on exige u n e rétribution,

mais cette r é t r i b u t i o n n'est

presque

jamais

payée. D . — Avez-vous p u a p p r é c i e r l'influence de l'éducation sur les dispositions des noirs q u a n t a u travail ? R. — J e n'ai p u faire à cet égard a u c u n e observation p e r s o n n e l l e , mais j e suis convaincu q u e le n o i r qui a r e ç u u n e sorte d'éducation doit mieux c o m p r e n d r e q u ' u n a u t r e la nécessité du travail.


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL

SECTION GUYANE

LIBRE. 219

V.

ANGLAISE.

D. — Les noirs d e la G u y a n e anglaise sont-ils m i e u x logés a u j o u r d ' h u i qu'ils n e l'étaient sous le régime d e l'esclavage? i l . — L e s cases d e s noirs n'étaient p a s construites à la G u y a n e p e n d a n t l'esclavage c o m m e elles le s o n t aujourd'hui. J'en ai v u d e r n i è r e m e n t plusieurs q u i offraient c e r t a i n e m e n t u n l o g e m e n t plus c o m m o d e q u e celui q u e j ' a i souvent r e ç u de l'État c o m m e capitaine d e l ' a r m é e . D . — Ces nouvelles cases ont-elles été construites aux frais des c o l o n s ? R. — Elles n ' a u r a i e n t p u l'être a u t r e m e n t . D . — Ainsi, depuis l'abolition d e l'esclavage, les colons se s o n t occupés e u x - m ê m e s d'améliorer les l o g e m e n t s des noirs ? R. — O u i , s u r t o u t depuis la cessation d e l'apprentissage. D. —- Q u i a p u d é t e r m i n e r les colons d e la G u y a n e à faire cette d é p e n s e ? R. — Les colons d e la G u y a n e et les cultivateurs qu'ils e m p l o i e n t sont placés les u n s vis-à-vis des a u t r e s dans u n e situation t o u t à fait a n o r m a l e . Ailleurs, c'est l e m a î t r e q u i i m p o s e ses conditions à l ' o u v r i e r ; m a i s , chez n o u s , les b r a s actifs sont si r a r e s q u e c'est l'ouvrier q u i fait la loi a u m a î t r e , et qui l'oblige à subir son b o n plaisir. E n offrant aux noirs d e jolies maisons b i e n c o n s t r u i t e s , n o u s avons espéré les fixer s u r n o s habitations et n o u s assurer l e u r travail ; voilà q u e l a é t é n o t r e motif.

Témoignage de M. Warren.


220

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

D . — Les noirs paraissent-ils sentir le prix d'une d e m e u r e agréable ? R. — B e a u c o u p . Lorsqu'ils v i e n n e n t se p r é s e n t e r p o u r u n e n g a g e m e n t , ils v o n t d'abord v o i r le l o g e m e n t qui l e u r est d e s t i n é ; si ce l o g e m e n t l e u r déplaît, ils n e s'engagent pas. D . — Paraissent-ils avoir plus d e goût qu'autrefois p o u r toutes les c o m m o d i t é s de la vie ? R. —

Certainement.

D. — Les cases ou maisons q u i , sur vos h a b i t a t i o n s , s e r v e n t de d e m e u r e aux n è g r e s , n e sont-elles pas préférables à la p l u p a r t des c h a u m i è r e s de nos paysans d'Angleterre? R. — Infiniment préférables, et parfaitement adaptées à tous les besoins d u c l i m a t ; elles sont m i e u x construites q u e la p l u p a r t des maisons de ferme en Angleterre. D. — A la G u y a n e , les f e m m e s travaillent-elles e n c o r e à la t e r r e ?

R. — O u i . D. — Manifestent-elles de la r é p u g n a n c e p o u r ce genre de travail ? R. — Elles m a n i f e s t e n t , e n g é n é r a l , d e la r é p u g n a n c e p o u r t o u t e espèce de travail p é n i b l e . D. — Fournissent-elles aujourd'hui à l'agriculture

une

aussi g r a n d e masse de b r a s q u e d u t e m p s de l'esclavage ? R . — N o n , u n g r a n d n o m b r e d'entre elles s'en sont r e tirées t o u t à fait. R.—

Celles qui ont persisté font-elles les m ê m e s travaux ?

R. — O u i , h o r m i s celui d u fouillage ; elles sont e m p l o y é e s , en général, a u sarclage et à la coupe des cannes. A B e r b i c e , elles préfèrent la c o u p e des cannes à tous les autres travaux.


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

221

D . — Est-ce parce qu'elles y g a g n e n t p l u s d ' a r g e n t ? R.— N o n , mais p a r c e q u e ce travail l e u r est plus familier q u e t o u t a u t r e . Elles savent très-bien c o u p e r les cannes et les m e t t r e e n bottes. C'est, a u s u r p l u s , u n e b e s o g n e qui déplaît aux h o m m e s , parce qu'ils la considèrent c o m m e u n e o c c u p a t i o n féminine. D. — P o u v e z - v o u s fournir à la commission quelques d é tails circonstanciés sur les achats de t e r r e s faits à la G u y a n e par la p o p u l a t i o n n o i r e ? R. — A la G u y a n e les noirs o n t acheté u n e g r a n d e quantité d e p e t i t s t e r r a i n s d e d e u x à trois a c r e s , et plusieurs fois ils se sont associés p o u r a c h e t e r des h a b i t a t i o n s t o u t entières. A v a n t m o n d é p a r t de la colonie, l'habitation Middlescx et Beauséjour a été a c h e t é e d e cette façon p a r u n e association de n o i r s c o m p o s é e de vingt à t r e n t e individus environ. D , — Cette h a b i t a t i o n était-elle considérable ? R. — C'était u n e ancienne caféyère assez v a s t e , mais q u i était a b a n d o n n é e depuis plusieurs a n n é e s , et qui

venait

d e passer dans les m a i n s d e trois o u q u a t r e s p é c u l a t e u r s , q u a n d a eu lieu l'achat d o n t il s'agit. D . — Ainsi elle a d û être v e n d u e à b o n m a r c h é ? R. — O u i . D. — Les a c q u é r e u r s l'ont-ils payée c o m p t a n t ? R. — O u i . fi. — C o m m e n t avaient-ils en leur possession u n e s o m m e aussi considérable? fi. — C'était le fruit des é c o n o m i e s qu'ils avaient amassées p e n d a n t l'apprentissage. D . — J u s q u ' a l o r s , qu'avaient-ils fait d e l e u r a r g e n t ?


222

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

R. — La p l u p a r t l'avaient placé dans les caisses d'épargnes; d ' a u t r e s , plus m é f i a n t s ,

s'étaient c o n t e n t é s d e le laisser

s'accumuler chez eux. D. — Ont-ils r e m i s l e u r nouvelle p r o p r i é t é en c u l t u r e ? R. — Non; en s'en r e n d a n t a c q u é r e u r s , ils n ' o n t e u , j e c r o i s , d'autre b u t q u e de s'y établir en squatters,

d'y vivre

d u p r o d u i t de l e u r p ê c h e et d e l e u r j a r d i n a g e , d'en coupelles bois p o u r faire d u c h a r b o n , et de r e v e n d r e en détail t o u t ce qu'ils p o u r r a i e n t . D.—

Ainsi vous n e pensez pas qu'ils aient l'intention de

se livrer à la g r a n d e c u l t u r e , à la c u l t u r e des d e n r é e s c o l o niales ? R. — N o n , c e r t a i n e m e n t . D . — N'y a-t-il pas d'autres grandes habitations q u i aient été ainsi achetées p a r des noirs ? R.—

L'habitation d e N o r t h b r o o k , a n c i e n n e c o t o n n e r i e

a b a n d o n n é e , sur laquelle il n e se t r o u v a i t plus q u e quelques b e s t i a u x , a été a c h e t é e , l'année d e r n i è r e , p a r soixante-trois n o i r s , p o u r la s o m m e de D. —

2,200

livres sterling.

Ces soixante-trois noirs étaient-ils constitués en

société régulière? R. — N o n ; ce n'était q u ' u n e r é u n i o n d'individus agissant dans un m ê m e intérêt. D. — Savez-vous dans quel b u t ils o n t fait cette acquisition ? R. — J e n e le puis d i r e ; j e sais s e u l e m e n t , c o m m e les j o u r n a u x et la c o r r e s p o n d a n c e d u g o u v e r n e u r l'ont p u b l i é , qu'ils o n t d e m a n d é à sa majesté de vouloir bien p r e n d r e l e u r p r o p r i é t é sous son p a t r o n a g e , en les autorisant à l'appeler Habitation

Victoria.


DEUXIÈME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

223

D. — Q u e l parti o n t - i l s tiré d e cette h a b i t a t i o n d e p u i s qu'ils l'ont achetée ? R. — J u s q u ' à la fin d'avril, d a t e des d e r n i è r e s lettres q u e j ' a i r e ç u e s , ils s'étaient b o r n é s à y cultiver des vivres. D. — Pensez-vous qu'ils puissent j a m a i s y cultiver les d e n r é e s coloniales p o u r l'exportation ? R. — D e u x ou trois d'entre eux p e u v e n t être assez familiarisés avec toutes les r o u t i n e s coloniales p o u r être capables d e c o n d u i r e u n e h a b i t a t i o n . Mais il faudrait, p o u r faire u n essai de g r a n d e c u l t u r e , q u e les autres voulussent bien consentir à m e t t r e e n t r e les m a i n s d e ceux-là la direction d e la p r o p r i é t é c o m m u n e . D. — Q u e l serait, à v o t r e a v i s , le r é s u l t a t d e cet essai? R. — Il n e p o u r r a i t être p o u r s u i v i j u s q u ' a u b o u t . Une société formée d e soixante-trois noirs co-propriétaires

est

c o m p o s é e d'éléments t r o p discordants p o u r être susceptible d e d u r é e , et j e crois q u ' e n t o u t état d e cause cette société finira p a r a b o u t i r à u n e sorte de partage où c h a c u n r e c e v r a u n lot d e t e r r e sur lequel il c o n s t r u i r a u n e m a i s o n , élèvera q u e l q u e s bestiaux et cultivera des vivres. D. — E n vivant d e la sorte p o u r r o n t - i l s s u b v e n i r à l e u r existence ? R. — O u i , mais n o n p e u t - ê t r e se p r o c u r e r toutes les aisances et jouissances superflues auxquelles ils s o n t m a i n tenant accoutumés. D . — Se sont-ils déjà établis sur l e u r p r o p r i é t é ? R. — J e le crois; j e sais a u m o i n s q u e l e u r i n t e n t i o n était de le faire, et d'aller travailler sur les habitations voisines. D . — Ainsi s'ils sont incapables de faire valoir eux-mêmes


224

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

u n e g r a n d e p r o p r i é t é , ne seront-ils pas e n t i è r e m e n t p e r d u s p o u r la p r o d u c t i o n coloniale ? R. — J e crains qu'ils n e lui soient d e b i e n p e u d'utilité et qu'ils n e finissent p a r se c o n t e n t e r d e la vie facile q u e l e u r offrira .leur p e t i t e c u l t u r e . D. — Q u i p e u t vous inspirer u n e telle crainte ? Ces soixantetrois individus o n t déjà p r o u v é l e u r industrie e n é c o n o m i sant u n e s o m m e c o n s i d é r a b l e , et l'on p e u t espérer qu'ils c o n t i n u e r o n t à travailler p o u r le c o m p t e des h a b i t a n t s afin d e p o u v o i r se p r o c u r e r les objets de luxe et d e comfort d o n t ils c o m m e n c e n t à a p p r é c i e r la j o u i s s a n c e . R. — Ma crainte est fondée sur l'expérience d u passé. Un n o m b r e déjà considérable de noirs se sont r é p a n d u s s u r n o t r e v a s t e t e r r i t o i r e , et s'y sont créé u n e existence entièr e m e n t i n d é p e n d a n t e d u travail des habitations. T o u t ce qui facilitera aux autres ce m o d e d'existence aboutira n é cessairement à e n l e v e r e n c o r e des b r a s à n o t r e a g r i c u l t u r e et à d i m i n u e r d'autant n o t r e p r o d u c t i o n . D. — Les d e u x exemples q u e vous venez d e citer d'habitations achetées p a r des n o i r s , sont-ils les seuls q u i soient à v o t r e connaissance ? R. — N o n ; quelques autres achats semblables o n t eu lieu depuis le c o m m e n c e m e n t de l'année : 1° l'habitation B e t e r V e r m a g l i n g , a c h e t é e , en m a r s dernier, p o u r le prix

de

5,oo.p livres sterling : c'était u n e h a b i t a t i o n p r e s q u e t o u t à fait a b a n d o n n é e , s u r laquelle il n e se trouvait plus

que

quelques pieds de café et u n p e u de m a n i o c ; 2 ° l'habitation New-Orange-Nassau, qui avait u n e récolte de coton et de m a n i o c sur p i e d , e t q u i a été a c h e t é e , en avril d e r n i e r , p o u r le prix de

10,500

livres s t e r l i n g ; 3° l'habitation Belair à


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

225

Berbice, achetée, vers la m ê m e é p o q u e , au prix de 4,000 liv. sterling. Des lettres r é c e m m e n t reçues à L o n d r e s a n n o n c e n t q u ' u n e société de noirs vient de p r o p o s e r

40,000

dollars de

l'habitation Plaisance à D e m e r a r a . D. — Savez-vous si, à la G u y a n e anglaise,

l'importa-

tion des objets de c o n s o m m a t i o n destinés à la p o p u l a t i o n n o i r e a a u g m e n t é depuis la p é r i o d e de l'apprentissage ? R. — O u i , mais s e u l e m e n t en ce qui c o n c e r n e certains objets qui n e sont pas d e p r e m i è r e nécessité p o u r cette p o p u l a t i o n , tels q u e les souliers, les b a s , les g a n t s , les étoffes de M a n c h e s t e r , les o m b r e l l e s et p a r a p l u i e s , les articles de joaillerie et de b i j o u t e r i e , les chapeaux fins d ' h o m m e , et de f e m m e , les d e n t e l l e s , les fusils, la p o u d r e et le p l o m b , les l i q u e u r s , les vins é t r a n g e r s , le g e n i è v r e , le sucre en p a i n , la farine de f r o m e n t , le c h a r b o n de t e r r e , le b e u r r e , les conserves et les salaisons, le j a m b o n . Q u a n t aux objets d e p r e m i è r e nécessité, tels que les c o u v e r t u r e s de laine b i s e , les étoffes grossières, les c h a p e a u x c o m m u n s , les toiles d e G u i n é e , le riz, les céréales, la m o r u e et les poissons salés, les m e r r a i n s , les toiles à sacs, l'importation en a, au contraire , sensiblement d i m i n u é . D. — Comptez-vous le vin d e Champagne au n o m b r e d e s vins étrangers ? R.

— O u i , les noms en font u n usage fréquent dans

toutes leurs fêtes. D. — Les articles q u e vous venez de désigner c o m m e objets d e luxe sont-ils l'objet d'une c o n s o m m a t i o n consid é r a b l e de la p a r t des noirs ? R. — O u i , les noirs en sont les principaux consommateurs. IIIe

PUBLICATION.

15


226

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

D . — Ainsi vous attribuez l'accroissement de l'importation de ces objets à la plus g r a n d e c o n s o m m a t i o n q u i en a été faite, depuis l ' é m a n c i p a t i o n , p a r la population n o i r e ? R. — Oui. D. — A v o t r e avis, q u e l a été et q u e l sera l'effet de ces nouvelles h a b i t u d e s de luxe et de dépense sur la p o p u l a t i o n noire ? R. — E n thèse g é n é r a l e , le luxe est u n fléau p o u r les populations ouvrières ; c e p e n d a n t il est certains cas où il p e u t exercer sur elles u n e sorte d'influence utile en stimulant l e u r i n d u s t r i e : mais ce n e p e u t être là q u ' u n m o b i l e accidentel, et l'on n e saurait é v i d e m m e n t y c o m p t e r p o u r o b t e n i r un travail constant et régulier.


DEUXIÈME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

227

CHAPITRE IL P R E M I E R S R É S U L T A T S DU T R A V A I L L I B R E . — I N F L U E N C E D E L ' É M A N C I P A T I O N S U R LA P R O DUCTION DES DENRÉES COLONIALES.

SECTION

PREMIÈRE.

RENSEIGNEMENTS GÉNÉRAUX ET

COLLECTIFS.

D . — P o u v e z - v o u s fournir à la commission quelques r e n s e i g n e m e n t s sur les p r e m i e r s effets de l'émancipation dans les colonies anglaises des Indes occidentales? R. — P e n d a n t les trois ou q u a t r e années que j ' a i passées d e r n i è r e m e n t dans les Antilles anglaises, j ' a i très-parc u l i è r e m e n t étudié cette q u e s t i o n , et j e m e suis convaincu q u e la situation des choses était alors b i e n mauvaise dans ces colonies, quoique le mal n e fût pas e n c o r e t o u t à fait aussi évident qu'il l'est d e v e n u depuis. Les dernières n o u velles q u e j ' a i r e ç u e s sont v e n u e s confirmer toutes m e s craintes. Il est, p o u r ainsi d i r e , impossible d'obtenir des noirs u n travail suivi et régulier. Ils n'obéissent qu'à l e u r fantaisie; ils travaillent u n j o u r , se r e p o s e n t l ' a u t r e , et quitt e n t l'habitation où ils ont c o m m e n c é l e u r b e s o g n e , si on l e u r offre ailleurs u n salaire plus élevé. Il y a quelques colonies qui font en cela exception à la règle générale; mais

Témoignage de M. Mac-Qucen.


228

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE,

nulle p a r t a u j o u r d ' h u i la c u l t u r e de la c a n n e ne p e u t être c o n d u i t e avec cette suite et ces soins constants qui lui sont indispensables ; car, c o m m e on le sait, le m o i n d r e r e t a r d dans la p l a n t a t i o n , le sarclage ou la c o u p e , p e u t c o m p r o m e t t r e le succès de t o u t e u n e récolte. D. — L'émancipation a-t-elle p r o d u i t dans toutes nos colonies des résultats semblables ? R. — N o n , à la B a r b a d e , à S a i n t - C h r i s t o p h e , et s u r t o u t à Antigue, où tous les noirs étaient créoles, où t o u t e trace des m œ u r s et des traditions africaines était c o m p l é t e m e n t effacée, où la population des deux sexes était en n o m b r e équivalent, enfin, où la mise en valeur de toutes les terres cultivables n e p e r m e t t a i t pas aux n o u v e a u x libres de se créer u n e existence a b s o l u m e n t i n d é p e n d a n t e de leurs anciens m a î t r e s , la transformation s'est opérée sans b e a u c o u p de secousses, et le n o u v e a u système s'est u n p e u

mieux

assis qu'ailleurs. Mais à la J a m a ï q u e , à la Guyane et à la T r i n i d a d , qui se t r o u v a i e n t placées dans des conditions t o u t à fait o p p o s é e s , les choses n'ont pas m a r c h é de la m ê m e m a n i è r e , et les difficultés d e la situation sont bien plus grandes. D. — Vous possédez, à T a b a g o , u n e habitation q u i c o m p tait cent vingt nègres d u t e m p s de l'esclavage. C o m b i e n cette habitation a-t-elle aujourd'hui de travailleurs ? R. — Elle p e u t aujourd'hui r é u n i r à peine t r e n t e b o n s cultivateurs; son ancien atelier lui en fournissait soixante. D. — P o u v e z - v o u s faire connaître à la commission le chiffre de la p r o d u c t i o n de cette habitation sous le r é g i m e de l'esclavage et sous celui du travail l i b r e ? R. — La p r o d u c t i o n de cette habitation a d i m i n u é dans


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

229

la m ê m e p r o p o r t i o n q u e son atelier, sinon davantage. J e possède à la G u y a n e u n e a u t r e p r o p r i é t é , qui offre u n r é sultat à p e u p r è s pareil. D ' u n atelier de deux cents indiv i d u s , il n e l u i reste g u è r e a u j o u r d ' h u i q u e cinquante-cinq b o n s cultivateurs. D. —- Ces deux habitations doivent-elles ê t r e considérées c o m m e r e p r é s e n t a n t la situation m o y e n n e des a u t r e s , ou c o m m e des exemples exceptionnels? R. — Ces d e u x habitations étaient placées dans les conditions les plus favorables à u n e exploitation agricole aux Indes occidentales; elles r e p r é s e n t e n t la m o y e n n e de la situation actuelle. J e p o u r r a i s j o i n d r e à ces deux exemples u n g r a n d n o m b r e d'autres e x e m p l e s , et j e finirais au total par arriver t o u j o u r s à la m ê m e conclusion. D. — Vous pensez d o n c q u e la p r o d u c t i o n a d i m i n u é dans la m ê m e p r o p o r t i o n que le n o m b r e des travailleurs? R. — O u i . D. — E t q u e le travail individuel d'un n o i r libre ne dépasse pas celui d'un noir esclave ? R. — J e p e n s e qu'il est p l u t ô t m o i n d r e , le n o i r libre n ' é t a n t en général n i si actif, n i si exact q u e le n o i r esclave. D'ailleurs il y a u n fait désormais a v é r é , et q u i , à défaut d'autres p r e u v e s , suffirait à lui seul p o u r éclairer la question : c'est la diminution des produits de toutes nos colonies des I n d e s occidentales. D. — Ainsi la c o m m i s s i o n doit conclure de ce q u e vous venez de lui d i r e , qu'avec les m ê m e s frais u n e habitation p r o d u i t environ moitié m o i n s aujourd'hui q u e d u t e m p s de l'esclavage.


230

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

R. — Elle p r o d u i t moitié m o i n s et elle coûte b e a u c o u p plus. D. — Connaissez-vous p o s i t i v e m e n t le n o m b r e des h a b i tations d o n t la c u l t u r e a été a b a n d o n n é e faute de b r a s , d e puis l ' é m a n c i p a t i o n ? R. -

J e n e possède à cet égard a u c u n r e n s e i g n e m e n t

p a r t i c u l i e r ; mais j e sais q u e b e a u c o u p d'habitations se t r o u v e n t m a l h e u r e u s e m e n t dans ce cas, et q u ' o n n e p e u t savoir si l'avenir n e v i e n d r a pas en a u g m e n t e r le n o m b r e . U n e l e t t r e d'un d e m e s p a r e n t s , h a b i t a n t de l'île T a b a g o , en date du 1 0 février 1840, exprime assez b i e n les a p p r é h e n s i o n s des p l a n t e u r s à ce sujet. Voici u n des principaux passages d e cette lettre : « J e n e vous ai p o i n t t r o m p é q u a n d j e vous ai parlé des résultats p r o b a b l e s d u travail l i b r e . L ' é v é n e m e n t n'est venu q u e t r o p tôt justifier m e s craintes. Nous m a r chons tous r a p i d e m e n t à n o t r e r u i n e ; j e p e u x

aujour-

d'hui vous en fournir des p r e u v e s positives. L'habitation L o w l a n d s , qui produisait autrefois 300 b o u c a u t s de s u c r e , n ' e n récoltera pas ko cette a n n é e . Les habitations B u c c o o , Anchinsceok , C o u r l a n d , q u i p r o d u i s a i e n t autrefois

cha-

cune 300 b o u c a u t s , en r é c o l t e r o n t à p e i n e , cette a n n é e , la p r e m i è r e 80, la seconde 60, la t r o i s i è m e 120. Les h a b i tations G o l d e n g r o v e , F r i e n d s h i p et C o v e , qui e x p o r t a i e n t autrefois plus de 1,000

t o n n e a u x , n ' e n a u r o n t pas

100

à expédier cette a n n é e . T o u t e s ces h a b i t a t i o n s é t a i e n t , c o m m e vous le savez, les plus florissantes d u q u a r t i e r ; le reste n'est m a l h e u r e u s e m e n t

pas dans u n e

situation

meilleure. » D. — A quelle é p o q u e ces habitations produisaient-elles les quantités q u e l'auteur d e la lettre a prises p o u r t e r m e de comparaison?


DEUXIÈME

P A R T I E . — TRAVAIL L I B R E .

R. — Avant l'acte d'abolition.

231

P e n d a n t la p é r i o d e de

l'apprentissage, l e u r p r o d u c t i o n a u n p e u d i m i n u é , mais elle s'est e n c o r e soutenue assez b i e n . L e u r décadence c o m plète date de l'émancipation définitive des noirs. Au surplus il n e faut pas p e r d r e d e v u e q u e le prix très-élevé a u q u e l les spéculateurs firent m o n t e r le sucre i m m é d i a t e m e n t après le vote de l'acte d'abolition, engagea les p l a n t e u r s à t o u t sacrifier p o u r en p r o d u i r e sans délai la plus g r a n d e q u a n tité possible. D a n s cette p e n s é e , ils c o m m i r e n t la déplor a b l e e r r e u r de d o n n e r à leurs noirs des salaires b e a u c o u p plus élevés q u e n e le c o m p o r t a i t le cours ordinaire d u prix de la d e n r é e , et, a u j o u r d ' h u i , ils se t r o u v e n t dans l'impossibilité de r a m e n e r ces salaires à u n taux r a i s o n n a b l e ; m a i s alors on était persuadé, dans t o u t e s nos c o l o n i e s , q u e la c u l t u r e d u sucre n e survivrait pas à l'apprentissage, et l'on agissait en c o n s é q u e n c e . O n voulait, coûte q u e c o û t e , p r o fiter des derniers instants. D . — Pouvez-vous n o u s d o n n e r , sur les p r o d u i t s actuels et sur les p r o d u i t s des aimées p r é c é d e n t e s aux I n d e s occidentales , q u e l q u e s r e n s e i g n e m e n t s qui n o u s m e t t e n t à p o r t é e de constater dans son e n s e m b l e l'influence de l'émancipation s u r la p r o d u c t i o n des d e n r é e s coloniales? R. — C e r t a i n e m e n t . J'ai recueilli dans les archives parl e m e n t a i r e s des d o c u m e n t s c o m p l e t s s u r cette question ; en voici le r é s u m é p o u r les I n d e s occidentales. 1°

SUCRE.

Q u a n t i t é m o y e n n e d e s u c r e i m p o r t é e des Indes occidentales dans le Royaume-Uni de la G r a n d e - B r e t a g n e :


232

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE. 1

De 1826 à 1830 (en moyenne).

3 , 9 4 3 , 2 8 0 cwts .

En 1 8 3 2 (année qui a précédé l e vote de l'acte d'abolition)..

4,151,3G8

En , 8 3 4 En

ci.

4 , 1 5 1 , 3 6 8 cwts.

ci

2,822,872

3,843,976 1839

2,822,872

Diminution de 1832 à 1839

1,328,496 2°

CAFÉ.

Q u a n t i t é de café i m p o r t é e des I n d e s occidentales dans le R o y a u m e - U n i de la G r a n d e - B r e t a g n e : En

1832

2 5 , o 4 2 , 5 8 3 cwts. ci. 2 5 , o 4 2 , 5 8 3 cwts.

1839

10,769,655

En 1 8 3 4 En

22,082,191 ci. 1 0 , 7 6 9 , 6 5 5

Diminution de i 8 3 2 à 1839

14,272,928 .

R H U M .

Q u a n t i t é d e r h u m i m p o r t é e des I n d e s occidentales d a n s le Royaume-Uni d e la Grande-Bretagne : En i 8 3 2

4,713,809 gall.

En i 8 3 4

5,i2i,i85

En 1839

4,079,013

Diminution de 1832 à

2

ci. 4 , 7 1 3 , 8 0 9 gall. ci. 4 , 0 7 9 , 0 1 3

1839

634,796

Les quantités de sucre i m p o r t é e s d e Maurice en Angle­ t e r r e , ont é t é , il est vrai : En 1 8 3 2 , de

5 2 7 , 9 0 4 cwts. .

En 1839, de

612,385

Ce qui donne en faveur de l'année 1839 une différence de

84,481

Le cwt (centum weight) ou quintal anglais, équivaut à 112 livres anglaises.,, ou 5o kilogrammes 78 centigrammes. 2

Le nation impérial anglais équivaut à 4 litres 54 centilitres.


DEUXIEME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

233

Mais la raison de cette augmentation est simple : l'île M a u r i c e , p a r l'adjonction de

20,000

coulis de l ' I n d e , a,

depuis l'émancipation, renforcé de p r è s d ' u n tiers son ancienne

population

agricole. D e

plus,

l'importation

de

l'année 1 8 3 9 , où l ' a u g m e n t a t i o n a s u r t o u t p a r u sensible, n'était p a s , c o m m e dans les I n d e s occidentales, le p r o d u i t d e la p r e m i è r e a n n é e d e liberté absolue, mais le p r o d u i t de la d e r n i è r e a n n é e d e l'apprentissage. D. — Savez-vous si les saisons o n t influé s u r les récoltes des deux ou trois d e r n i è r e s a n n é e s , aux Indes occidentales ? R. — E n g é n é r a l , depuis deux ou trois a n s , les saisons o n t été r e m a r q u a b l e m e n t belles aux I n d e s occidentales. D.—

N'y a-t-il pas eu de sécheresse q u e l q u e p a r t , l'année

dernière ? R.—

N o n , pas l'année d e r n i è r e , mais au c o m m e n c e -

m e n t d e celle-ci. E n s o m m e , les d e u x o u trois a n n é e s q u i v i e n n e n t de s'écouler o n t été les plus favorables à la cult u r e q u ' o n ait vues depuis l o n g t e m p s aux I n d e s occidentales. A la B a r b a d e , p a r t i c u l i è r e m e n t , où les sécheresses sont f r é q u e n t e s , l'année d e r n i è r e , et celle q u i l'a p r é c é d é e , o n t été e x t r ê m e m e n t belles. D. — E t à A n t i g u e , et à Saint-Christophe ? R. — Les saisons ont été t r è s - b o n n e s , meilleures m ê m e q u e de c o u t u m e . D. — E t à T o r t o l a ? R.—

A T o r t o l a é g a l e m e n t , sauf cette a n n é e , où cette

île a b e a u c o u p souffert de la sécheresse. D . — E t à la J a m a ï q u e ? R. — A la J a m a ï q u e , le t e m p s s o u v e n t n'est pas le m ê m e


234

A B O L I T I O N DE

L'ESCLAVAGE.

clans toutes les parties d e l'île; m a i s , en s o m m e , les dernières années o n t été e x t r ê m e m e n t favorables. D. — Ainsi ce n'est a b s o l u m e n t qu'à la difficulté d'obtenir de la p o p u l a t i o n é m a n c i p é e u n travail suffisant, q u e v o u s attribuez la décroissance des p r o d u i t s des colonies anglaises des Indes occidentales ? R. — Oui. D. — Les chiffres q u e vous venez de m e t t r e sous nos yeux constatent-ils la d i m i n u t i o n totale des p r o d u i t s de nos colonies des I n d e s occidentales, ou s e u l e m e n t la d i m i n u t i o n des quantités i m p o r t é e s dans la G r a n d e - B r e t a g n e ? R. — Il n e s'agit q u e des . q u a n t i t é s i m p o r t é e s dans la G r a n d e - B r e t a g n e . La d i m i n u t i o n totale est p l u s considér a b l e , mais elle n e p o u r r a i t être constatée qu'à l'aide d e relevés officiels qui n e sont pas e n c o r e p a r v e n u s a u gouvern e m e n t . J e veux p a r l e r des relevés des i m p o r t a t i o n s qui o n t eu lieu dans nos provinces d e l'Amérique d u n o r d . Nos colonies des I n d e s occidentales exportaient autrefois d i r e c t e m e n t p o u r ces p r o v i n c e s des quantités très-considérables de sucre ; depuis deux a n s , elles o n t en partie p e r d u ce d é b o u c h é . D. — C o m m e n t cela ? R. — Les colonies é t r a n g è r e s , q u i p r o d u i s e n t m a i n t e n a n t à bien m e i l l e u r m a r c h é q u e nos colonies des Indes occid e n t a l e s , l e u r font, dans ces p r o v i n c e s , une c o n c u r r e n c e q u e celles-ci n e p o u r r o n t l o n g t e m p s s o u t e n i r . Les h a b i t a n t s de l'Amérique anglaise d u n o r d , qui v i e n n e n t

apporter

leurs d e n r é e s dans nos colonies des I n d e s occidentales, au lieu de recevoir en r e t o u r , c o m m e autrefois, d u s u c r e , du r h u m et du

café, exigent

m a i n t e n a n t de l'argent c o m p t a n t ,


DEUXIÈME

P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

235

et v o n t ensuite s'approvisionner de d e n r é e s coloniales à C u b a et à Porto-Rico. D. — Pouvez-vous n o u s fournir des détails plus précis à ce sujet? R. — Voici u n état q u i m ' a été adressé l'année d e r n i è r e p a r un négociant d u New-Brunswick, p o u r m e faire c o n n a î t r e la d i m i n u t i o n d e l ' i m p o r t a t i o n , d a n s cette p r o v i n c e , des sucres et mélasses p r o v e n a n t des colonies anglaises, et l'augm e n t a t i o n de l'importation des m ê m e s d e n r é e s p r o v e n a n t des colonies é t r a n g è r e s , p e n d a n t l'année 1 8 3 8 et p e n d a n t les cinq p r e m i e r s m o i s d e l'année 1 8 3 0 . IMPORTATIONS des colonies étrangères.

des colonies anglaises.

Sucre

1838

4 , 5 6 7 CWtS.

5 premiers mois de 1 8 3 9 . .

1,784

5,765

199.875 38,3o6

13,840

i838 Mélasses.. .

5 premiers mois de 1839. .

1

1 2,433 cwts.

85,6 4 7

Un a u t r e état d o n n e les chiffres suivants p o u r la ville d e Saint-John (New-Brunswick) : IMPORTATIONS des colonies anglaises. 1836 Sucre.

1

10,003 cwts.

des colonies étrangères. Il

1837

4,435

6,762 cwts.

5 premiers mois de 1 8 3 8 .

1,598

1,909

Voir ci-dessus, page 2 3 2 , la valeur en mesures métriques du cwt, o u

quintal anglais.


236

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

J e n'ai pas d e r e n s e i g n e m e n t s précis sur les quantités d e sucre é t r a n g e r introduites à Halifax; mais j e sais positivem e n t que l'année d e r n i è r e ces quantités o n t été extrêmem e n t considérables. D. — Pouvez-vous n o u s faire c o n n a î t r e la quantité totale d e sucre c o n s o m m é e aujourd'hui dans le R o y a u m e - U n i de la G r a n d e - B r e t a g n e , et celle qui en est r é e x p o r t é e , soit à l'état b r u t , soit après raffinage ? R. — E n 1 8 3 9 , la quantité totale d e sucre i m p o r t é e des I n d e s occidentales et de M a u r i c e dans le R o y a u m e - U n i de la G r a n d e - B r e t a g n e , a été d e

3 , 4 3 5 , 2 5 7 cwts.

et des I n d e s o r i e n t a l e s , d e

519,126 Ensemble. .

Il en a été c o n s o m m é

3,954,383 3,834,847

Différence.. 119,536 D e cette q u a n t i t é , il faut d é d u i r e : 1 0 , 4 7 0 cwts. de sucre b r u t , et 2 2 , 0 0 0

de sucre raffiné;

E n s e m b l e 3 2 , 4 7 0 cwts. qui o n t été réexp o r t é s , ci

Il restait d o n c en e n t r e p ô t , à la fin de l'année

32,470

87,066

D . — Savez-vous quelles ont été les réexportations de sucre des années p r é c é d e n t e s ? R. — N o n . J e sais s e u l e m e n t q u e les drawbacks payés p o u r les sucres anglais réexportés se sont élévés :


DEUXIÈME

PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

En 1 8 3 5 , à

709,410 1. st.

En 1838, à

578,968

En 1 8 3 9 , à

237

26,37g.

La v a l e u r des sucres d e t o u t e p r o v e n a n c e , réexportés après raffinage, a été : En 1 8 3 4 , de

915,693

E n 1 8 3 5 , de

852,487

En 1 8 3 8 , de

553,247

En 1 8 3 9 , de

213,738

1. st.

La m a j e u r e partie d e ces sucres étaient étrangers. D. — D e quels pays p r o v e n a i e n t ces sucres étrangers? Était-ce des pays à esclaves? R. — P r e s q u e exclusivement de C u b a , de Porto-Rico et d u Brésil; il s'en trouvait sans d o u t e sur la q u a n t i t é q u i ven a i e n t de Manille et de S i a m ; mais le prix et la quantité de ceux de C u b a , de Porto-Rico et d u Brésil offrent aux raffin c u r s tant d'avantages, qu'ils les préfèrent à tous les a u t r e s ; d'où il résulte q u e toutes nos colonies des Indes occidentales et orientales, toutes nos possessions d'outre-mer, en u n m o t , t o u s les points d u globe o ù n o u s exportons d u sucre raffiné, c o n s o m m e n t , p a r n o t r e i n t e r m é d i a i r e , le p r o d u i t des contrées à esclaves. D. — Ce fait doit-il être a t t r i b u é à l'insuffisance de la p r o d u c t i o n de nos p r o p r e s colonies? R.—

N o n , puisqu'en c o m p r e n a n t les importations de

l ' I n d e , il restait disponible en e n t r e p ô t , à la fin de l'année d e r n i è r e , u n reliquat de 87,000 quintaux de sucre de nos p r o p r e s colonies; le fait doit d o n c être u n i q u e m e n t attribué à la différence d u prix de revient. E n effet, le s u c r e de nos


238

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE,

c o l o n i e s , au prix o ù il est a c t u e l l e m e n t , n e saurait e n t r e r en c o n c u r r e n c e , s u r les m a r c h é s extérieurs, avec le sucre étranger, qui p e u t être livré à i o ou 1 5 schellings de m o i n s p a r quintal. D.—

M e t t a n t la F r a n c e h o r s d e cause, c o m b i e n

le

c o n s o m m a t e u r paye-t-il le sucre de plus en Angleterre q u e sur le c o n t i n e n t ? R. — E n v i r o n 1 2 schellings p a r quintal. D. — Q u e l serait le résultat p r o b a b l e de l ' i n t r o d u c t i o n , sur le m a r c h é anglais, d'une quantité considérable de sucre des I n d e s orientales ? R. — Elle p r o v o q u e r a i t i m m é d i a t e m e n t u n e baisse très'Vensible dans le cours d e la d e n r é e ; m a i s alors le p l a n t e u r anglais des I n d e s occidentales q u i , déjà, aux prix c o u r a n t s actuels, couvre à peine ses frais, et qui r é c l a m e avec force u n e r é d u c t i o n d e salaires, n e p o u r r a i t é v i d e m m e n t plus se soutenir. D a n s la situation si critique où nos I n d e s occidentales sont a u j o u r d ' h u i p l a c é e s , t o u t ce qui p e u t l e u r faire c r a i n d r e u n e c o n c u r r e n c e q u e l c o n q u e , d o i t , avec raison , les a l a r m e r et les décourager à l'excès. C'est p o u r elles u n e m e n a c e d e m o r t . D. — D'après l'étude particulière q u e vous avez faite de la situation d e nos colonies des Indes occidentales, q u e pensez-vous d e l'avenir d e la p r o d u c t i o n de ces colonies ? R. —

J e crois q u ' a u total cette p r o d u c t i o n n e p a y e pas

aujourd'hui ses frais, et q u e si on n e réussit pas à la faire r e n t r e r dans une voie plus n o r m a l e , l'immense capital qui s'y t r o u v e engagé n e t a r d e r a pas à être a b s o r b é . Les E u r o péens disparaîtront alors p r o b a b l e m e n t d e ces c o n t r é e s , et les a b a n d o n n e r o n t à la race noire q u i , ne possédant elle-


DEUXIÈME

P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

239

m ê m e n i capital, n i c r é d i t , n i i n d u s t r i e , finira p a r r e t o m b e r d a n s la b a r b a r i e . Déjà u n assez g r a n d n o m b r e d e nos p l a n t e u r s les plus habiles ( et c'est u n fait triste et grave q u e j e crois i m p o r t a n t de faire c o n n a î t r e à la commission), n e v o y a n t p o u r eux. dans l'avenir que chances de r u i n e et de m i s è r e , o n t quitté nos colonies et o n t été offrir leurs services aux h a b i t a n t s de Porto-Rico et de C u b a . Ceux-ci, ayant en m a i n tous les é l é m e n t s de p r o s p é r i t é , mais n ' é t a n t p a s , c o m m e on sait, doués en général de talents administratifs s u p é r i e u r s , les o n t accueillis avec t r a n s p o r t , t r o p h e u r e u x de p o u v o i r s'aider de l'activité et d e l'habileté industrielles si c o n n u e s de nos c o m p a t r i o t e s . D . — Si n o s colonies des Indes occidentales ne

pou-

vaient plus p r o d u i r e ni s u c r e , n i café, q u e deviendrait la p o p u l a t i o n noire de ces établissements? . R. — Elle deviendrait ce qu'est d e v e n u e celle de SaintD o m i n g u e , u n e p o p u l a t i o n m i s é r a b l e , sans capital, sans i n d u s t r i e , sans l u m i è r e s , également incapable de t o u t p r o grès m o r a l ou matériel. D. — Ainsi, i n d é p e n d a m m e n t de t o u t e a u t r e considérat i o n , la r u i n e des cultures de nos Indes occidentales entraîn e r a i t celle de t o u t le c o m m e r c e d'exportation q u e n o u s y faisons a u j o u r d ' h u i ? R. — I n d u b i t a b l e m e n t . D.— Savez-vous à p e u près à c o m b i e n s'élève ce c o m m e r c e ? R. — A e n v i r o n 5 , o o o , o o o d e livres sterling p a r a n , d o n t /1,200,000 d e p r o d u i t s i m p o r t é s d ' A n g l e t e r r e , et 8 0 0 , 0 0 0 de p r o d u i t s i m p o r t é s de n o s colonies de l'Amérique d u n o r d . Je ne d o n n e là qu'un chiffre approximatif évalué en n o m b r e s r o n d s , mais qui doit être b i e n près de la

vérité


240

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE.

D . — Vous pensez d o n c q u e ce serait a s s u m e r u n e terrible responsabilité q u e d e p r e n d r e u n e m e s u r e q u i , d e près ou d e l o i n , p o u r r a i t e n t r a î n e r la r u i n e de nos colonies des Indes occidentales ? R.

— J e le pense et l'ai toujours p e n s é ; j e crois q u e t o u t

h o m m e d e sens d o i t , à cet égard, partager m a conviction. Il s'agit là des intérêts les plus vitaux d e n o t r e p a y s , n o n pas s e u l e m e n t d e l'anéantissement d ' u n é n o r m e c a p i t a l , d e la destruction d'une magnifique i n d u s t r i e , de la r u i n e d'un i m m e n s e c o m m e r c e , mais de la p e r t e ou de la conservation d'une des sources les plus fécondes d e n o t r e puissance maritime ; car c'est la navigation des I n d e s occidentales qui a de t o u t temps fourni à n o t r e flotte ses meilleurs et ses plus n o m b r e u x m a t e l o t s ; c'est à elle, on p e u t le d i r e , q u e nous devons l'empire des m e r s . D. — L a navigation des I n d e s orientales n e n o u s offrirait-elle pas les m ê m e s avantages? R. — N o n . La navigation des Indes occidentales d u r e en général q u a t r e m o i s ; celle des I n d e s orientales, plus d e douze m o i s . Quelle différence, dans u n cas d'urgence, de pouvoir c o m p t e r , p o u r r e c r u t e r n o t r e flotte, sur des navires m a r c h a n d s qui r e n t r e n t trois fois p a r a n dans nos p o r t s , ou sur d'autres qui en sont absents toute l'année? N'oublions p a s , d'ailleurs, q u e , p e n d a n t q u e nous laissons nos ressources s'amoindrir, les États-Unis font t o u t p o u r accroître incessamment les l e u r s . D e p u i s quelques années ils se sont emparés d'une grande partie d u c o m m e r c e d e C u b a et de P o r t o - R i c o , où ils t r o u v e n t à écouler avantageusement: leurs p r o d u i t s , et d o n t ils exportent les d e n r é e s , soit en E u r o p e , soit en A m é r i q u e . Ce c o m m e r c e d o n n e lieu à u n e


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

241

navigation qui n'occupe pas m a i n t e n a n t m o i n s d e quinze c e n t t r e n t e navires. D. — Croyez-vous q u e les I n d e s occidentales soient sorties d e la p é r i o d e la p l u s difficile de l e u r crise actuelle ? R. — J e suis loin de le p e n s e r ; le péril le plus g r a n d qui les m e n a c e est encore à venir. A u c u n des p r o b l è m e s de l e u r situation i n t é r i e u r e n'est e n c o r e r é s o l u ; l'insuffisance d u travail d e la population é m a n c i p é e y est d é m o n t r é e j u s qu'à l'évidence; on les m e n a c e de la c o n c u r r e n c e d u s u c r e des Indes orientales , et la force des choses p e u t d'un instant à l'autre leur susciter celle, b i e n a u t r e m e n t r e d o u t a b l e , d u s u c r e étranger. D . — Ne vous paraîtrait-il pas à p r o p o s , dans cette

pré

vision, d'encourager le plus possible la p r o d u c t i o n d u sucre dans toutes nos possessions coloniales ? R. — Il est clair qu'il n o u s sera t o u j o u r s plus avantageux d e tirer n o t r e a p p r o v i s i o n n e m e n t en sucre de nos p r o p r e s possessions q u e de celles de l'étranger; m a i s , c o m m e j e l'ai déjà dit, n o u s n e p o u v o n s e n c o u r a g e r la p r o d u c t i o n d e n o s colonies d'Asie sans frapper d e m o r t n o s colonies d ' A m é r i q u e . La lutte resterait d o n c e n t r e nos possessions des I n d e s orientales et l'étranger, et elle serait t r o p inégale p o u r q u e l'issue e n fût l o n g t e m p s d o u t e u s e . L e Brésil, C u b a , P o r t o - R i c o , finiraient p a r supplanter nos possessions des I n d e s orientales, c o m m e celles-ci auraient supplanté nos colonies des I n d e s occidentales. D. — P o u r q u o i nos colonies des I n d e s orientales n e pourraient-elles pas s o u t e n i r la c o n c u r r e n c e d u Brésil, d e Cuba et de Porto-Rico ? R. — Nos colonies des I n d e s orientales s o n t certaineIIIE PUBLICATION.

16


242

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE,

m e n t plus aptes a u j o u r d ' h u i à s o u t e n i r cette c o n c u r r e n c e q u e nos colonies occidentales, d o n t la situation est d e v e n u e si p r é c a i r e ; mais quels que soient l'abondance et le b o n m a r c h é de la m a i n - d ' œ u v r e au B e n g a l e , l'étendue et la fertilité des b o r d s d u G a n g e , le Brésil, C u b a et P o r t o - R i c o sont placés dans des conditions de travail bien a u t r e m e n t favorables. Un seul acre de t e r r e y p r o d u i t six fois a u t a n t que six acres de la m e i l l e u r e t e r r e dans l'Inde. Aussi v o y o n s n o u s dès aujourd'hui q u e , sur tous les m a r c h é s de l ' E u r o p e et d e l'Amérique ouverts aux p r o d u c t i o n s de t o u t e p r o v e n a n c e , en A l l e m a g n e , en I t a l i e , aux E t a t s - U n i s , dans n o s p r o p r e s colonies d e l ' A m é r i q u e d u n o r d , n o s p r o d u c t e u r s d é s Indes orientales ne p e u v e n t e n t r e r en l i c e , n i avec les Brésiliens, ni avec les E s p a g n o l s ; et j e r e d o u t e t o u t e m e s u r e q u i , d i r e c t e m e n t ou i n d i r e c t e m e n t , p e u t c o n t r i b u e r à les m e t t r e en présence , c o m m e aussi funeste à nos intérêts nationaux, que favorable à la cause de l'esclavage. D . — Avez-vous quelques r e n s e i g n e m e n t s sur la p r o d u c tion et la c o n s o m m a t i o n générale d u sucre et d u café dans les diverses parties d u m o n d e , et sur la p a r t q u i , dans cette p r o d u c t i o n et cette c o n s o m m a t i o n , appartient à l ' A n g l e t e r r e , depuis la destruction de S a i n t - D o m i n g u e ? R. — O u i ; j'ai u n relevé p r o p r e à j e t e r d u j o u r sur cette question 1. La quantité totale de sucre livrée au c o m m e r c e dans les diverses parties d u m o n d e s'élève m a i n t e n a n t à 9 0 4 , 0 3 2 t o n n e a u x 1 8 q u i n t a u x , d o n t u n cinquième p r o v i e n t d e possessions anglaises; et la quantité totale d u café, à 1 6 o , 3 1 1 t o n n e a u x 14 q u i n t a u x , d o n t à p e i n e u n seizième •

p r o v i e n t des possessions anglaises. L e s d e n r é e s coloniales 1

Voir ci-après ce relevé dans l'Appendice.


D E U X I È M E P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

243

exportées c h a q u e a n n é e des colonies étrangères n e s'élèvent pas à m o i n s de 4 5 , 0 0 0 , 0 0 0 1. st. La p r o d u c t i o n

annuelle

d e cette i m m e n s e valeur, q u i s'est p r e s q u e sextuplée d e puis trente a n s , sa mise en circulation et son p l a c e m e n t , ont créé dans le m o n d e politique et c o m m e r c i a l u n e foule d'intérêts nouveaux qui p r e s s e n t et m e n a c e n t les n ô t r e s d e toutes p a r t s ; et n o t r e i n d u s t r i e , qui s'étonne de voir que ses p r o d u i t s n e s'écoulent plus p a r t o u t m a i n t e n a n t avec la m ê m e facilité qu'autrefois, en é p r o u v e déjà u n malaise d o n t elle n e peut s'expliquer la cause, mais q u i n'a pas d'autres motifs. D. — P o u v e z - v o u s n o u s d o n n e r q u e l q u e s renseignem e n t s circonstanciés sur la p r o d u c t i o n d u sucre au Brésil, à Cuba et à P o r t o - R i c o ? R — O u i ; j e peux m e t t r e sous vos yeux le relevé des p r o d u c t i o n s et de la p o p u l a t i o n de ces pays, p e n d a n t les dernières années. Ce d o c u m e n t , d o n t tous les chiffres sont en progression croissante, est u n effrayant p o u r nous. L a p r o d u c t i o n m o y e n n e

avertissement

d u s u c r e , en 1 8 3 8

et 1 8 3 9 , s'est é l e v é e , dans l'île de Cuba seule, à 3 , 6 8 1 , 3 4 2 q u i n t a u x , ce qui excède celle de toutes nos colonies des Indes occidentales et d e Maurice r é u n i e s ; celle d u café à 4 9 , 8 4 0 , 0 0 0 livres. L a valeur totale des exportations annuelles de cette colonie dépasse aujourd'hui la s o m m e de 5 0 , 0 0 0 , 0 0 0 de dollars. A P o r t o - R i c o , la récolte de sucre de cette a n n é e est estimée à u n million d e q u i n t a u x , o u 1 0 0 , 0 0 0 b o u c a u t s de la c o l o n i e , et l'on m ' a assuré q u e cette évaluation est de b e a u c o u p au-dessous de la vérité. O r cette île, en 1 8 0 8 , n'exportait q u e 1 4 2 8 quintaux de s u c r e , e t , q u e l q u e s années a u p a r a v a n t , elle était m ê m e obligée d'en faire v e n i r d u d e h o r s p o u r sa p r o p r e c o n s o m m a t i o n . 16.

Le


244

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

Brésil q u i , en 1 8 0 8 , n'avait e x p o r t é q u e 4 0 0 , 0 0 0 quintaux de sucre et 2 4 , 0 0 0 , 0 0 0 livres d e café, a e x p o r t é , en 1 8 3 7 , 2 , 4 0 0 , 0 0 0 quintaux de s u c r e , et 1 3 4 , o o o , o o o livres d e café. D.

La p o p u l a t i o n esclave d e ces contrées n'a-t-elle

pas été Considérablement a u g m e n t é e p a r la traite ? R. — L'a p o p u l a t i o n esclave d u Brésil était en 1 8 0 8 , avant le

démembrement

des

provinces

montévidéennes,

de

6 0 0 , 0 0 0 â m e s . E n 1 8 3 3 , d'après le r e c e n s e m e n t fait p a r o r d r e d u g o u v e r n e m e n t , elle s'élevait à 2 , 1 0 0 , 0 0 0 ;

et j e

suis c o n v a i n c u , par les avis d u c o m m e r c e et les publications annuelles de nos c o m m i s s a i r e s , q u ' a u j o u r d ' h u i elle n e p e u t être m o i n d r e de 2 , 5 o o , o o o . A C u b a , le n o m b r e des es claves, qui était en 1 8 0 8 de 1 1 3 , 3 5 2 , est a u j o u r d ' h u i d e près de 6 0 0 , 0 0 0 ; à P o r t o R i c o , p e n d a n t la m ê m e p é r i o d e , il s'est élevé de 1 5 , 0 0 0 à 6 0 , 0 0 0 . Mais, dans cette d e r n i è r e c o l o n i e , outre ces 6 0 , 0 0 0 esclaves, les p l a n t e u r s ont à l e u r disposition 1 8 9 , 0 0 0 descendants d ' E s p a g n o l s , q u i , d e g é nération e n g é n é r a t i o n , se sont si bien identifiés avec l e u r nouvelle patrie qu'ils p e u v e n t a u j o u r d ' h u i en b r a v e r i m p u n é m e n t le climat, et s'y livrer aux plus r u d e s travaux aussi bien q u e la p o p u l a t i o n africaine. Ces travailleurs l i b r e s sont disséminés dans t o u t e l'île, et l o u e n t leurs services sur les habitations à des prix g é n é r a l e m e n t fort m o d i q u e s . G r â c e à leur assistance, avec 40 ou 5 o esclaves, on o b t i e n t aisém e n t six fois plus d e p r o d u i t s qu'aux I n d e s

occidentales

avec le m ê m e n o m b r e de n è g r e s ; et c'est ce qui explique c o m m e n t , avec u n e p o p u l a t i o n esclave r e l a t i v e m e n t si p e u c o n s i d é r a b l e , l'île de Porto-Rico est si p r o m p t e m e n s arrivée à un d é v e l o p p e m e n t de richesses aussi i n a t t e n d u .


DEUXIÈME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

245

D. — S u r quels p o i n t s le Brésil, Cuba et P o r t o - R i c o trouvent-ils p r i n c i p a l e m e n t à écouler leurs p r o d u i t s ? R. — P r i n c i p a l e m e n t aux États-Unis, dans nos colonies d e l'Amérique d u n o r d , en Russie et en Allemagne. J e crois m ê m e q u e le Brésil négocie en ce m o m e n t u n traité de c o m m e r c e avec l'association des d o u a n e s allem andes. D. — Les Etats-Unis n e produisent-ils pas aussi du sucre ? R. — E n v i r o n 1 1 3 , o o o q u i n t a u x ; mais ce n'est q u ' u n e faible partie d e la c o n s o m m a t i o n de l'Union ; ils v o n t c o m pléter l e u r a p p r o v i s i o n n e m e n t à C u b a et à P o r t o - R i c o ; e t , c o m m e j e vous l'ai fait r e m a r q u e r t o u t à l ' h e u r e , le c o m m e r c e d e ces deux îles est u n e précieuse ressource p o u r l e u r m a r i n e et p o u r l e u r i n d u s t r i e . D.

- D'après l'étude approfondie q u e vous avez faite des

intérêts généraux d e l'empire b r i t a n n i q u e et de la situation particulière d e nos colonies des Indes occidentales, quelle m e s u r e v o u s paraîtrait-il o p p o r t u n de suggérer au gouvern e m e n t de sa majesté dans la circonstance p r é s e n t e ? R. — J e pense q u e si rien n'était changé aux tarifs actuels, s i , p a r q u e l q u e m e s u r e énergique e t efficace, o n

pouvait

c o n t r a i n d r e les noirs à u n travail régulier e t fixer leurs salaires à u n taux n o r m a l , nos colonies des Indes occidentales, m a l g r é les difficultés d e l e u r situation actuelle et l'én o r m e dépréciation de l e u r capital, p o u r r a i e n t e n c o r e , au b o u t de q u e l q u e s a n n é e s , r e d e v e n i r

florissantes

et suffire

à l'approvisionnement d e n o t r e m a r c h é . Mais si l'on persiste à les dépouiller d'un privilége d o n t elles o n t toujours j o u i , et q u e semblerait r é c l a m e r , s'il n'existait déjà, la situation p r é c a i r e q u ' o n leur a faite ; si on croit p o u v o i r laisser au t e m p s et à la force des choses seuls le soin de régler les


246

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE,

questions les plus épineuses d e l e u r transformation sociale, leur i n d u s t r i e , déjà si g r a v e m e n t c o m p r o m i s e , n'étant pas plus assurée d e ses m o y e n s d e p r o d u c t i o n q u e d u d é b o u c h é de ses p r o d u i t s , s u c c o m b e r a infailliblement, et la r u i n e d e ces b e a u x établissements, d e ces riches c o n t r é e s , sera à tout jamais consommée.

témoignage de MontgomeryMartin.

D. — Pouvez-vous fournir quelques r e n s e i g n e m e n t s s u r les i m p o r t a t i o n s des principales d e n r é e s coloniales des I n d e s occidentales dans la G r a n d e - B r e t a g n e , a v a n t et depuis l'émancipation ? R. — O u i ; voici u n tableau

1

q u i est extrait des notices

statistiques que j ' a i publiées s u r les colonies b r i t a n n i q u e s , et q u i d o n n e , p o u r c h a q u e a n n é e d e la p é r i o d e d e 1814 à 1 8 3 8 , les i m p o r t a t i o n s d u s u c r e , d u r h u m et d e la mélasse p r o v e n a n t des colonies anglaises des I n d e s occidentales. Il résulte d e ce t a b l e a u q u e , depuis u n q u a r t d e siècle, la p r o d u c t i o n des colonies anglaises des I n d e s occidentales est restée à p e u près stationnaire, malgré l'accroiss e m e n t d e la richesse et d e la p o p u l a t i o n d e la Grande-Bre t a g n e , et q u e , depuis l'acte d ' é m a n c i p a t i o n , elle n'a p a s très-sensiblement d i m i n u é . D. — Voulez-vous n o u s faire c o n n a î t r e e n particulier les quantités de sucre i m p o r t é e s d e c h a c u n e d e n o s colonies des Indes occidentales p e n d a n t les trois années 1 8 1 4 , 1 8 3 2 et 1837 ? R. — Voici le tableau d e ces i m p o r t a t i o n s : 1

Voir ci-après ce tableau dans l'Appendice.


D E U X I È M E P A R T I E . — T R A V A I L L I B R E . 247 NOMS NOMS DES COLONIES.

Jamaïque

1814.

1,448,33 cwts.

1832.

1

1,431,689 cwts

1837.

904,3oo cwts.

Tabago

120,571

100,100

90,803

Grenade

208,230

188,231

161,922

Saint-Vincent

22 5,4o5

186,812

201,191

Saint-Christophe

122,067

80,602

73,270

Nevis

54,012

39,843

24,269

Montserrat

35,067

20,855

5,695

Tortola

14,909

13,534

Antigue

157,023

14.999 143,336

Dominique

34,274

58,270

33,724

Sainte-Lucie

79,664

47,965

61,691

266,464 736,536

445,7i3

Barbade

214,492

Demerara

234,393

Berbice

9,914 142,435

Trinidad

T O T A L

3 , 1 0 0 , 7 8 7 cwts.

62,170

792,862

137,457

15o,536

3l2,265

295,367

3 , 7 7 3 , 4 2 4 cwts. 3 , 3 0 6 , 7 7 6 cwts.

D. — D ' o ù v i e n t q u e la p r o d u c t i o n de sucre q u i , d'après ces chiffres, a d i m i n u é dans p r e s q u e toutes nos colonies de 1814 à 1 8 3 2 , s'est au contraire a u g m e n t é e à la T r i n i d a d et. à la G u y a n e anglaise p e n d a n t la m ê m e p é - , riode ? R. — La c a n n e à sucre est u n e plante t r è s - a b s o r b a n t e q u i épuise p r o m p t e m e n t le sol; il lui faut des terres vierges o u c o n s t a m m e n t renouvelées p a r de puissants engrais. La T r i n i d a d et la G u y a n e , d o n t u n e si petite partie est e n c o r e cultivée, et d o n t la p o r t i o n mise en valeur est d'une si ad1

Voir ci-dessus, page 232 , la valeur eu mesures métriques du

cwt, ou quintal anglais.


248

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

m i r a b l e fécondité, o n t , à ce d o u b l e égard, de g r a n d s avantages sur nos autres colonies. D . — J e r e m a r q u e , dans le tableau q u e v o u s venez d e n o u s s o u m e t t r e , q u e l'importation de 1 8 3 8 a u n p e u excédé celle d e 1 8 3 7 . A q u o i attribuez-vous cette a u g m e n tation? R. — Après la p r o m u l g a t i o n de l'acte

d'émancipation,

les p l a n t e u r s des I n d e s occidentales o n t fait des efforts gigantesques p o u r d o n n e r à l e u r p r o d u c t i o n u n e i m p u l s i o n n o u v e l l e . Afin d'attirer chez eux les capitaux qui l e u r étaient d e v e n u s nécessaires, ils o n t formé des b a n q u e s et offert des intérêts de 7, d e 9, de 11 p . 0/0; le p a y e m e n t de l'ind e m n i t é et la b e a u t é r e m a r q u a b l e des saisons ont puissamm e n t s e c o n d é ce m o u v e m e n t , qui a p o r t é tous ses fruits dans l'année q u e vous venez de m e n t i o n n e r . D. —

Connaissez-vous le chiffre

de l'importation

de

1839 ? R. — N o n ; j e n'ai p u l'obtenir à la d o u a n e ; mais j e s u p 1

pose qu'il sera égal à celui d e 1 8 3 8 . D. — C e p e n d a n t , au t o t a l , la p r o d u c t i o n n'a-t-elle pas d i m i n u é d e p u i s l'émancipation? R. — Elle a d i m i n u é d'environ 3 o o , o o o quintaux. 1

Cette prévision ne s'est pas réalisée. L'importation du sucre de» colonies anglaises des Indes occidentales a sans cesse été en décroissant depuis 1 8 3 8 . Voici les chiffres fournis par la douane anglaise : 1838 1839 184o

.

3,487,801 cwts. 2,824,106 2,194,000

Voir, au reste, le tableau inséré ci-après dans l'Appendice.


DEUXIÈME PARTIE. — TRAVAIL LIBRE.

249

D. — Est-ce en c o m p a r a n t l'importation de 1 8 3 3 avec celle de 1 8 3 8 ? R. —

Oui.

D. — L e prix d u sucre a-t-il c o n s i d é r a b l e m e n t a u g m e n t é depuis 1 8 1 4 ? R. — Au m o m e n t de la paix, il était m o n t é à 7 0 schellings le q u i n t a l ; en 1 8 1 7 , il est t o m b é à 4 3 schellings; en 1 8 2 1 , à 3 3 schellings; en

1 8 2 8 , à 3 o schellings; en 1 8 3 3 , à

21 schellings; l'année suivante il est r e m o n t é à 23 schellings, et d e 1 8 3 5 à 1 8 3 8 , il a varié de 3 3 à 39 schellings. D. — Avez-vous fait le relevé des i m p o r t a t i o n s de café qui,

depuis u n

certain

nombre

d ' a n n é e s , ont

eu

lieu

d e n o s colonies des I n d e s occidentales dans la G r a n d e Bretagne? R. — J'ai dressé u n état des quantités de café i m p o r t é e s 1

d e c h a c u n e de nos colonies depuis 1 8 2 1 j u s q u ' e n 1 8 3 8 ; en voici le r é s u m é général par c h a q u e a n n é e : 1

8

2

1

1

8

2

2

1

8

2

3

l

8

2

4

1

8

2

5

1

8

2

6

2 5 , 9 7 5 , 2 0 0 livres. 30,929,964

l827

29,g38,384. .

.'.

34,959,783 24,978,261

.

25,165,799 29,011,805

1

8

2

8

29,599,964

l

8

2

9

26,866,400

1

8

3

0

27,602,541

1

8

3

1

20,076,956

Voir ce relevé ci-après dans l'Appendice.


250

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

1

8

3

2

l

8

3

3

3

5

1834

1

8

2 4 , 6 7 3 , 9 2 2 livres. 19,008,375 ..22,081,327 14,866,58o

1836

18,903,426

1837

15,575,888

1838

17,600,000

Les prix d u café o n t suivi à p e u près les m ê m e s phases que ceux d u s u c r e , et après ê t r e descendus

de 33 à

3 4 schellings le q u i n t a l , d e 1 8 2 8 à 1 8 3 2 , ils sont r e m o n t é s , p e n d a n t ces d e r n i è r e s a n n é e s , à 5 0 , 60 et 80 schellings le quintal. S E C T I O N II. JAMAÏQUE.

Témoignage de M. Baikly.

D. — L a commission désirerait c o n n a î t r e le résultat d e vos observations s u r le travail des noirs depuis

l'éman-

cipation? R. — D e p u i s l'émancipation, le travail des noirs a cons i d é r a b l e m e n t d i m i n u é dans p r e s q u e toutes n o s colonies, et l'on n e p e u t j a m a i s y c o m p t e r l o r s q u ' o n en a le plus besoin. D. — Pensez-vous q u ' à la J a m a ï q u e , au prix actuel d e la m a i n - d ' œ u v r e , le n o m b r e des travailleurs effectifs puisse suffire à l'exploitation des habitations? R. — Il y a des habitations qui o b t i e n n e n t plus facilement d u travail q u e d'autres ; m a i s , en s o m m e , le n o m b r e des travailleurs d o n t n o u s p o u v o n s disposer est fort au-dessous de nos besoins.


DEUXIÈME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

251

D. — Voulez-vous dire que la population actuelle de la colonie est t r o p p e u n o m b r e u s e , et qu'il serait nécessaire de l'augmenter? R. — N u m é r i q u e m e n t , cette population est la m ê m e q u e du t e m p s de l'esclavage ; mais sa valeur p r o d u c t i v e est bien m o i n d r e , et nos besoins n ' o n t pas changé. Un renfort d e travailleurs n o u s est a b s o l u m e n t nécessaire. D. — L e travail m o y e n de c h a q u e noir est-il au-dessus ou au-dessous d'une t â c h e p a r j o u r ? R. -— C o n s i d é r a b l e m e n t au-dessous. D a n s une lettre q u e j'écrivais de la J a m a ï q u e à u n propriétaire d e cette colonie, résidant en Angleterre, p o u r lui r e n d r e c o m p t e de la situation d e son h a b i t a t i o n , je vois q u e l'année dernière cette habitation a o c c u p é , à p e u p r è s c o n s t a m m e n t ,

soixante

et dix n o i r s , et o b t e n u quinze mille quarante-deux j o u r nées de travail; chaque noir n'a d o n c travaillé guère plus d e q u a t r e j o u r s par semaine. C'est là la m o y e n n e ordinaire. D . — Ceci c o n c e r n e le t e m p s , mais n o n la quantité d u travail. R. — C'est la m ê m e c h o s e . Il serait sans d o u t e

bien

facile aux noirs d'achever plus d'une tâche par j o u r ; mais ils n e le font p r e s q u e j a m a i s . D. — Est-il plus difficile de se p r o c u r e r des travailleurs à la J a m a ï q u e q u e dans les autres colonies ? R. — J e le crois. D. — Pourquoi? R. — C'est u n e question fort c o m p l e x e ; sans e n t r e r dans tous ses détails j e dirai qu'au m o m e n t de l'émancipation nos noirs étaient moins avancés q u e ceux des autres colonies, et q u e les dissensions qui ont éclaté e n t r e les planteurs et


252

A B O L I T I O N DE

L'ESCLAVAGE,

les baptistes d'une p a r t , la législature locale et Je gouvern e m e n t métropolitain de l'autre, o n t e n c o r e ajouté aux difficultés de la situation. D. — L e s baptistes ont-ils usé de l e u r influence sur les noirs p o u r les e m p ê c h e r de travailler sur les plantations? R . — J e n'ai rien eu à d é m ê l e r p e r s o n n e l l e m e n t avec les ministres b a p t i s t e s ; mais j e dois dire q u e la voix p u b l i q u e est u n a n i m e

à se plaindre des funestes

effets d e

leur *

influence. D. -— Cette influence est-elle toujours la m ê m e ? R. — J e crois qu'en s o m m e elle a b e a u c o u p d i m i n u é ; mais il y a quelques paroisses, e n t r e autres celles de Han o v r e et de Trelawney ; où elle subsiste e n c o r e dans t o u t e sa force. D. — P e n d a n t v o t r e séjour à la J a m a ï q u e , avez-vous v u s o u v e n t des cannes sécher sur pied, faute d e bras p o u r les récolter? R. — O u i , plusieurs fois. J e m e r a p p e l l e , e n t r e a u t r e s , que l'habitation T u l l o c h , dans la paroisse d e S a i n t - T h o m a s d e la vallée, a p e r d u de la sorte 80 acres de cannes. D . — Les exemples de ce genre sont-ils fréquents? R. — N o n , ils sont h e u r e u s e m e n t exceptionnels. D . — P o u r q u o i le propriétaire des 80 acres d e t e r r e que vous venez de citer n'a-t-il p u , c o m m e ses voisins, se p r o curer des travailleurs p o u r faire sa r é c o l t e ? R. — J e n e sais pas si ses voisins o n t é t é , à cet é g a r d , b e a u c o u p plus h e u r e u x q u e lui. A S a i n t - T h o m a s de la vallée, les habitants o n t eu d'abord b e a u c o u p de peine à r a m e n e r les noirs au travail, p r i n c i p a l e m e n t à cause de l'intervention des magistrats spéciaux.


D E U X I È M E P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

253

D. — Les noirs cultivateurs d e cette paroisse ont-ils été s'employer

ailleurs?

R.—

N o n , j e crois qu'ils n e travaillent nulle p a r t .

D.—

C o m m e n t gagnent-ils l e u r vie?

R. — Ils ont conservé leurs cases sans p a y e r a u c u n loyer au p r o p r i é t a i r e ; ils t i r e n t de leurs jardins les provisions nécessaires à leurs besoins et v o n t v e n d r e le reste a u m a r c h é . D. — Cet état de choses durait-il e n c o r e q u a n d vous avez quitté la J a m a ï q u e ? R. — Il s'était u n peu a m é l i o r é ; la confiance c o m m e n ç a i t à renaître e n t r e les noirs et les habitants. D. — Pensez-vous q u e les causes qui o n t influé d'une m a n i è r e fâcheuse sur la récolte de l'année d e r n i è r e aient en partie d i s p a r u , et q u ' o n puisse espérer, p o u r l'avenir, des résultats meilleurs ? R. — J'espère q u e la récolte de l'année p r o c h a i n e sera plus considérable q u e celle de cette a n n é e , q u o i q u e un peu m o i n d r e q u e celle de l'année d e r n i è r e et b e a u c o u p m o i n d r e que celle des années p r é c é d e n t e s . D. — C e t t e a n n é e , les propriétaires n e se trouveront-ils pas en p e r t e ? R. — C e r t a i n e m e n t . Les vingt ou trente habitations clans lesquelles n o u s s o m m e s intéressés n e p a y e r o n t pas l e u r s frais D.—

Est-ce la p r e m i è r e fois q u ' o n voit des habitations

ne pas faire leurs frais? R. — Cela n'était a r r i v é , j u s q u ' à p r é s e n t , q u e par exception. Au t o t a l , l'exemple de cette a n n é e est sans p r é c é d e n t . D. — Quelle d i m i n u t i o n la récolte d e celte année p r é sentera-t-elle, c o m p a r é e à celle de l'année p r é c é d e n t e ?


254

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

R.—

La récolte de cette année n'est pas t e r m i n é e ; mais

j e pense qu'elle sera m o i n d r e d e d e u x c i n q u i è m e s d e celle d e l'année d e r n i è r e ; celle-ci avait été d e 4 7 , 0 0 0 b o u c a u t s , celle-là n'en excédera p r o b a b l e m e n t pas D.—

Attribuez-vous

l'insuffisance

entièrement

20,000.

diminution

à

du travail de la p o p u l a t i o n é m a n c i p é e ;

cette

la

sécheresse n'y est-elle pas aussi p o u r q u e l q u e c h o s e ? R. — P o u r fort p e u de chose. Après la p r o c l a m a t i o n de l'émancipation définitive, nous ne p û m e s , p e n d a n t trois ou q u a t r e m o i s , o b t e n i r p r e s q u e a u c u n travail des n o u v e a u x l i b r e s , et il n e se planta p o i n t d e cannes p e n d a n t t o u t e cette p é r i o d e . D. — Ainsi, si la récolte est p e u a b o n d a n t e cette a n n é e , c'est plutôt parce qu'on n'a pas planté u n e quantité de cannes suffisante à l'époque r e q u i s e , q u e p a r c e q u e les b r a s o n t m a n q u é au m o m e n t de la récolte? R. — C'est d'abord parce qu'on n'a pas p l a n t é u n e quantité d e cannes suffisante à l'époque v o u l u e , et ensuite p a r c e q u e les cannes p l a n t é e s , n'ayant pas été e n t r e t e n u e s avec le soin et la régularité nécessaires, o n t m o i n s p r o d u i t qu'elles n'auraient d û le faire. D. — Pouvez-vous fournir à la commission quelques r e n seignements généraux s u r le prix d e r e v i e n t d e vos d e n r é e s d'exportation, sous c h a c u n des trois régimes de l'esclavage, d e l'apprentissage et de la liberté définitive? R. — L e prix d e r e v i e n t d e nos d e n r é e s d'exportation s'est c o n s i d é r a b l e m e n t accru p e n d a n t l'apprentissage, et plus encore depuis l'émancipation définitive ; d'abord parce q u e le salaire d'un travailleur l i b r e est b e a u c o u p plus dispendieux (pie l'entretien d'un esclave, et ensuite parce q u e toutes nos


DEUXIÈME PARTIE. - TRAVAIL LIBRE.

255

autres charges , nos frais d'administration, l'entretien de n o s b â t i m e n t s , d e nos m a c h i n é s , d e n o s t r o u p e a u x , e t c . n'augm e n t e n t ou n e d i m i n u e n t pas en raison d u chiffre de nos récoltes, m a i s d e m e u r e n t toujours i n v a r i a b l e m e n t les m ê m e s ; d'où il suit n a t u r e l l e m e n t q u e ces charges sont d'autant plus lourdes q u e les p r o d u i t s sont moins a b o n d a n t s , et q u ' e n deçà d'une certaine l i m i t e , elles a b s o r b e n t t o u t et n o u s laissent en déficit. D. — Vous êtes u n des plus riches propriétaires des Indes occidentales; craindriez-vous de voir votre p r o d u c t i o n rester en baisse, si l'on parvenait à vous fournir a u t a n t de bras qu'en r é c l a m e v o t r e culture ? R. — N o n , sans d o u t e ; si n o u s avions à n o t r e disposition des m o y e n s de travail suffisants, rien n e n o u s e m p ê c h e r a i t de p r o d u i r e a u t a n t qu'à l'époque de l'esclavage. D. — Si vous pouviez vous p r o c u r e r des b r a s a u t a n t q u e vous le désirez, pensez-vous q u e , m ê m e au prix actuel des salaires, les colonies anglaises des Indes occidentales r e d e viendraient florissantes ? R.—

O u i , au b o u t d'un an ou d e u x , t e m p s nécessaire

p o u r p a r c o u r i r la période d'une nouvelle récolte. D. — Ainsi. le vrai p o i n t d e la q u e s t i o n , c'est l'insuffisance d u travail de la p o p u l a t i o n émancipée ? R. — O u i . D. — E t , cette difficulté u n e fois t r a n c h é e , votre situation pourrait-elle r e d e v e n i r ce qu'elle était avant l'esclavage ? R. — J e le pense. D . — Deviendrait-elle m e i l l e u r e ? R. — Je n'en sais r i e n ; cette situation est si nouvelle


256

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE,

qu'elle n e p e u t d o n n e r lieu à a u c u n e conjecture. T o u t ce q u e j e puis affirmer, c'est q u e ce q u i n o u s m a n q u e aujourd ' h u i , c'est un travail suffisant et régulier, et q u e , si on pouvait y p o r t e r r e m è d e , rien n e n o u s e m p ê c h e r a i t d e p r o duire autant qu'autrefois.

Témoignage

D. — La J a m a ï q u e n'a-t-elle pas b e a u c o u p souffert d e la

de

M. Barrett.

sécheresse l'année d e r n i è r e ? R. — O u i ; mais cette sécheresse n'est pas la seule cause de la d i m i n u t i o n d e ses récoltes. D.—

Voulez-vous faire p a r t à la c o m m i s s i o n d e ce q u e

vous savez sur ce sujet? R. — Plusieurs habitants n ' o n t pas v o u l u p l a n t e r l'année d e r n i è r e ; ils o n t m i e u x a i m é sacrifier l e u r r e v e n u , e t p o u voir dire q u e la p o p u l a t i o n affranchie se refusait a u travail. Les noirs l e u r d e m a n d a i e n t d u travail et ils n'en p o u v a i e n t obtenir ? D . — Q u e l p o u v a i t être le b u t d e ces habitants ? R . — J e n e le puis dire ; m a i s j e sais q u e , s u r plusieurs habitations d o n t j e p e u x citer lès n o m s , on a a u g m e n t é les troupeaux sans p l a n t e r u n e seule c a n n e . S u r l'habitation Oxford, o n a clos d e haies les anciennes p l a n t a t i o n s , e t o n les a converties e n savanes. J e fus t r è s - é t o n n é , u n j o u r q u e j e passais dans le voisinage, d e v o i r des c h a m p s d e cannes tout couverts d ' h e r b e s , et ayant d e m a n d é , à u n h o m m e q u e j e trouvai sur la r o u t e , p o u r q u o i on laissait ces t e r r e s en friche : « Q u e v o u l e z - v o u s , m e dit-il, n o u s n e p o u v o n s pas les cultiver m a l g r é l e u r p r o p r i é t a i r e . » Plusieurs autres habitants o n t fait c o m m e celui-là.


DEUXIÈME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

257

D. — Ainsi, ces habitants ont e u x - m ê m e s sacrifié l e u r récolte ? R.—

Oui.

D. — Estimez-vous qu'il y ait u n e différence sensible e n t r e le travail actuel des noirs et celui qu'ils avaient c o u t u m e de faire p e n d a n t l'esclavage ? R. — J e puis affirmer q u e les noirs travaillent t o u j o u r s très-volontiers q u a n d ils sont certains d'être b i e n payés. D . — F o n t - i l s m a i n t e n a n t plus ou m o i n s de travail d a n s le m ê m e laps de t e m p s ? R. — B e a u c o u p plus a u j o u r d ' h u i ; d u t e m p s d e l'esclav a g e , j'étais o b l i g é , p o u r fouiller u n acre d e t e r r e , d'employer q u a r a n t e d e m e s meilleurs noirs p e n d a n t u n j o u r o u u n j o u r et d e m i ; m a i n t e n a n t , douze h o m m e s v i e n n e n t à b o u t , en quinze j o u r s , d e fouiller u n e pièce de douze acres. Ils v o n t aux c h a m p s à q u a t r e h e u r e s du m a t i n , et c h a c u n d'eux n e m e t g u è r e plus de t e m p s à fouiller h u i t rangs de t r o u s qu'il n'en aurait fallu autrefois à dix ou douze esclaves p o u r faire le m ê m e travail. D. — V o u s n e parlez là q u e d u travail à la t a c h e ? R. — O u i , d u travail à la t â c h e s e u l e m e n t . D. — Pensez-vous qu'avec u n b o n système d'administ r a t i o n , la p o p u l a t i o n actuelle de la J a m a ï q u e puisse suffire à m a i n t e n i r la p r o d u c t i o n de la colonie au niveau des années p r é c é d e n t e s ? R, — O u i ; il y a aujourd'hui à la J a m a ï q u e u n e p o p u lation qui suffirait à tous les besoins de son agriculture, si l'on pouvait s ' e n t e n d r e . D e tous les travaux, celui des h a bitations est le plus profitable aux noirs. D u t e m p s d e l'esclavage, lorsqu'ils ne disposaient q u e des deux j o u r n é e s , d u IIIe PUBLICATION.

17


258

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

samedi et d u d i m a n c h e , c'étaient eux q u i , avec le p r o d u i t d e leurs j a r d i n s , a p p r o v i s i o n n a i e n t de vivres tous les m a r chés d e la colonie -, mais il paraît q u e , depuis l ' é m a n c i p a t i o n , cette petite c u l t u r e l e u r offre moins d'avantages q u e la g r a n d e , car les provisions sont d e v e n u e s plus rares et plus chères qu'autrefois. Nous s o m m e s m ê m e placés a u j o u r d ' h u i , à cet é g a r d , dans des circonstances très-défavorables. T o u tes les d e n r é e s de p r e m i è r e nécessité n o u s m a n q u e n t ; n o u s s o m m e s forcés d e n o u s en a p p r o v i s i o n n e r à l'extérieur, et de faire v e n i r d'Angleterre

le grain et j u s q u ' a u foin q u e

n o u s d o n n o n s à nos chevaux.

Témoignage de M. Mac-Queen.

D. — Pouvez-vous fournir q u e l q u e s r e n s e i g n e m e n t s positifs, qui p e r m e t t e n t d'apprécier l'ifluence d u travail libre sur la p r o d u c t i o n du s u c r e , d u r h u m et d u café? R. — Un relevé des récoltes de la J a m a ï q u e , qui r e m o n t e à plus d e c e n t a n s , a été fait p a r o r d r e d e l'assemblée colon i a l e ; e n voici les pricipaux chiffres, p o u r la p é r i o d e d e

1811 à 1839 : SUCRE. Boucauts.

RHUM. Poinçons.

CAFÉ. Livres.

Exportation moyenne de 1811 à 1 8 2 0 .

I 1 4,598

46,2 1 2

21,16o,4g3

Exportation moyenne de 1821 à 1 8 3 1 .

90,779 91,453

34,904

21,155,466

183a

32,o6o

19,815,010

1833.

78,375

33,210

9,866,060

1834

77,801

3o,495

17,725,731

Exportation de

71,017

26,433

10,593,018

1836

61,644

19,938

13,446,o53

1839

44,893

15,548

8,897,421

1835

.....


DEUXIEME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

259

D. — D'où vient la d i m i n u t i o n qui se fait t o u t à c o u p r e m a r q u e r dans l'exportation de l'année 1 8 3 3 , a n t é r i e u r e à la p r o m u l g a t i o n , dans la c o l o n i e , de l'acte d'émancipation ? R. — Cette d i m i n u t i o n provient de ce q u e , dans l'insurr e c t i o n qui eut lieu à la J a m a ï q u e , vers la fin de 1832 , les révoltés détruisirent de 1 5 , o o o à

20,000

b o u c a u t s de

sucre. SECTION

III.

ANTIGUE.

D. — Un grand n o m b r e de noirs ont-ils quitté vos h a bitations au m o m e n t de l'abolition de l'esclavage ? R. — O u i , u n grand n o m b r e . D. — Le n o m b r e des travailleurs d o n t vous pouviez disposer n e s'est-il pas t r o u v é , dès l o r s , au-dessous de vos besoins ? R. — N o n , grâce à la simplification de nos procédés d e culture. D. — Vous voulez parler de l'introduction d e la c h a r r u e ? R. N o n - s e u l e m e n t de la c h a r r u e , mais d'un système d'engrais plus simple et d'autres p e r f e c t i o n n e m e n t s agricoles qui exigent u n m o i n d r e n o m b r e de b r a s . D. — Au total, quelle influence a exercé l'abolition de l'esclavage sur la p r o d u c t i o n dans la colonie d'Antigue? R. — J'ai sous les yeux u n état des produits d'Antigue en s u c r e , café, r h u m et mélasse, depuis 1824 j u s q u ' à 1.838. D'après cet état, puisé dans les d o c u m e n t s p a r l e m e n t a i r e s , n o t r e p r o d u c t i o n n'a p o i n t d i m i n u é depuis l'émancipation. 17.

Témoignage de M. N u g e n t .


260

ABOLITION

DE

L'ESCLAVAGE.

Le sucre m ê m e p r é s e n t e , de 1 8 3 3 à 1 8 3 8 , u n e a u g m e n tation d e 1,366 b o u c a u t s . D. — Avez-vous q u e l q u e s d o n n é e s sur le chiffre d e la récolte actuelle ? R. — N o n ; j e sais s e u l e m e n t q u e , j u s q u ' a u mois de j a n v i e r d e r n i e r , cette récolte se présentait sous l'aspect le plus favor a b l e , et qu'elle aurait sans d o u t e dépassé n o t r e m o y e n n e ord i n a i r e , sans la sécheresse q u i a désolé toutes les colonies anglaises des Indes occidentales, au c o m m e n c e m e n t de 1 8 4 o . D . — Dans quelle p r o p o r t i o n estimez-vous q u e

cette

sécheresse p o u r r a d i m i n u e r la r é c o l t e ? R . — P r o b a b l e m e n t d'un q u a r t . D . — Cette sécheresse a-t-elle affecté d e m ê m e les récoltes d e nos autres colonies? R . — J e le p r é s u m e . La B a r b a d e , qui fait s o u v e n t 20,000 b o u c a u t s , en p r o d u i r a à peine 10,000; la r é c o l t e d e Saint-Vincent sera aussi d i m i n u é e d e plus d e m o i t i é . D. — C o m b i e n la colonie d'Antigüe exporte-t-elle

de

r h u m chaque année ? R . — E n 1 8 3 6 , 1837 et 1 8 3 8 , n o u s n'en avons p r o d u i t r e l a t i v e m e n t que fort p e u . L e prix en était t o m b é si bas qu'il n e couvrait plus n o s frais; et c o m m e à la m ê m e é p o q u e les mélasses avaient a u g m e n t é d e valeur, il n o u s était d e v e n u plus avantageux d e n o u s en défaire, q u e de les distiller ; nous, vendions d o n c b e a u c o u p de mélasses et faisions très-peu d e rhum. D. — A quel prix était d o n c d e s c e n d u le r h u m p o u r n e plus c o u v r i r vos frais ? R. — A 1 sccelling 9 deniers le gallon. — D. Dans la colonie?


DEUXIÈME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE. R.—

261

O u i ; mais depuis lors le r h u m ayant repris sa va-

l e u r sur les m a r c h é s e u r o p é e n s , n o u s avons r e c o m m e n c é à e n faire ; n o u s en o b t e n o n s a u j o u r d ' h u i j u s q u ' à 6 schellings 6 deniers dans la colonie. Autrefois les Américains n o u s en a c h e t a i e n t u n e g r a n d e quantité : n o u s avons m a i n t e n a n t p e r d u ce d é b o u c h é . D. — S u r quel m a r c h é placez-vous vos mélasses? R. — P r i n c i p a l e m e n t en A n g e t e r r e , o ù o n les raffine et où on les c o n v e r t i t en s u c r e . Les mélasses d'Antigue et celles de la B a r b a d e sont fort estimées. SECTION

IV.

BARBADE.

D. — Est-il vrai q u e la récolte de la B a r b a d e sera b e a u c o u p m o i n d r e cette a n n é e q u e les a n n é e s p r é c é d e n t e s ? R. — O u i ; elle ne s'élèvera guère q u ' a u tiers de celle de l'année d e r n i è r e . D. — A q u o i attribuez-vous cette différence ? R. — J e n e l'attribue a b s o l u m e n t qu'à la sécheresse. D. — Les sécheresses sont-elles fréquentes à la B a r b a d e ? R. — Pas plus q u e dans le reste des Antilles. Celle de l'année d e r n i è r e a été désastreuse; elle s'est é t e n d u e sur toutes nos petites colonies et s'est m ê m e fait sentir à la G u y a n e . P l u s i e u r s planteurs m ' o n t assuré qu'ils n'en avaient j a m a i s vu d e s e m b l a b l e . D . — Dure-t-elle e n c o r e ? R. — N o n , mais elle a t e l l e m e n t desséché la t e r r e , que son influence paraît devoir se faire sentir m ê m e s u r la r é colte de l'année p r o c h a i n e .

Témoignage de M. Prescod.


262

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

D. — T o u t e la p o p u l a t i o n affranchie d e la B a r b a d e estelle e m p l o y é e à la p r o d u c t i o n du sucre ? R. — Les noirs q u i servaient c o m m e d o m e s t i q u e s , dit temps de l'esclavage, o n t conservé l e u r a n c i e n n e profession. A la B a r b a d e , les travaux d e la c u l t u r e o n t a u t a n t d e b r a s qu'ils en r é c l a m e n t ; mais je sais q u e , d a n s d'autre c o l o n i e s , d'anciens d o m e s t i q u e s sont devenus cultivateurs. I ) . — La libre circulation des travailleurs n e r e n c o n t r e t-ellc pas q u e l q u e s obstacles à la B a r b a d e ? R.— O u i , à la fois u n obstacle légal et u n obstacle d e fait. D. — Q u e l obstacle légal p e u t e m p ê c h e r a u j o u r d ' h u i un noir cultivateur d e p o r t e r son industrie où il le v e u t ? R. — Une disposition d e la loi sur les c o n t r a t s , q u i l'ex pose à être forcé de q u i t t e r sa case dans u n délai de vingt q u a t r e heures , au m o i n d r e caprice de son p r o p r i é t a i r e . D . — Voulez-vous dire q u ' u n n o i r qui a passé u n c o n t r a t avec u n h a b i t a n t , p o u r travailler à son service p e n d a n t une certaine p é r i o d e d e t e m p s , s'expose à être chassé d e chez lui, s'il n'est pas fidèle à. son e n g a g e m e n t ? R. — Le p r o p r i é t a i r e avait autrefois le d r o i t d e chasser d e chez lui les noirs cultivateurs d o n t il était m é c o n t e n t . La loi sur les contrats a t r a n s p o r t é ce p o u v o i r d u p r o p r i é t a i r e au magistrat, en autorisant celui-ci, s'il en est r e q u i s , à faire exécuter sa s o m m a t i o n d a n s les vingt-quatre h e u r e s . D. — L'expulsion d u n o i r n e doit-elle pas ê t r e motivée sur a u t r e chose que sur le simple

mécontentement

du

maitre ? R. — Cela n'est pas nécessaire. Si j'étais magistrat à la Barbade, et q u ' u n h a b i t a n t vînt m e d e m a n d e r d e signifier à l'un des noirs cultivateurs résidant sur son habitation l'ordre


D E U X I È M E P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

263

d e vider les lieux dans les vingt-quatre h e u r e s , j e serais obligé d ' o b t e m p é r e r i m m é d i a t e m e n t à sa r e q u ê t e . D. — C'est là ce qui v o u s paraît être u n obstacle légal à la libre circulation du t r a v a i l l e u r ? R. — O u i . D . — Q u e l est l'obstacle de fait ? R. — Cet obstacle résulte de la très-grande

difficulté

q u ' é p r o u v e n t les nègres à p o u v o i r s'établir où ils le v e u l e n t , a t t e n d u qu'il n'y a pas à la Barbade de terres incultes, et q u e la p l u p a r t des habitations ont leur contingent de travailleurs au g r a n d c o m m e t .

SECTION

V.

TRINIDAD.

D. — La p r o d u c t i o n des denrées d'exportation

a-t-elle

c o n s i d é r a b l e m e n t d i m i n u é à la T r i n i d a d depuis l'émancipation ? R. — Non : p e n d a n t le t e m p s de l'apprentissage, elle n'a g u è r e d i m i n u é ; e t , p e n d a n t la seule année de liberté c o m p l è t e d o n t n o u s puissions encore apprécier le résultat définitif, elle s'est m a i n t e n u e à peu près au m ê m e n i v e a u , grâce à la beauté r e m a r q u a b l e de la saison. Nos terres sont d'une si prodigieuse fertilité et d'une si vaste étendue que si nous a v i o n s , p o u r les m e t t r e en c u l t u r e , un n o m b r e de bras suffisant et bien assuré, n o u s p o u r r i o n s , au b o u t de sept a n s , défier toutes les p r o d u c t i o n s rivales et nous charger seuls d'approvisionner

de sucre les trois r o y a u m e s aux prix ac-

t u e l s du c o n t i n e n t .

Témoignage de M. Burnley.


264

A B O L I T I O N DE L'ESCLAVAGE,

D . — A i n s i , vous n e doutez pas qu'avec u n travail suffisant et régulier nos colonies occidentales n e puissent p r o d u i r e la quantité de sucre nécessaire à n o t r e c o n s o m m a tion ? R. — J e n'en cloute n u l l e m e n t ; b i e n p l u s , j e p e n s e q u e la G u y a n e seule, c o n v e n a b l e m e n t c u l t i v é e , p o u r r a i t p r o duire à p e u près deux fois a u t a n t de sucre qu'il s'en cons o m m e sur t o u t le globe. D . — N'avez-vous pas, à la T r i n i d a d , 5 o o , o o o acres d e t e r r e s vierges susceptibles d e c u l t u r e ? R. J e crois qu'à l'exception d u s o m m e t dés m o n t a g n e s , l'île t o u t e n t i è r e , d o n t u n e si p e t i t e partie est a u j o u r d ' h u i mise en r a p p o r t , p o u r r a i t être p r o p r e à la c u l t u r e de la c a n n e . D . —- Ainsi v o u s êtes certain q u e si u n travail suffisant v o u s était a s s u r é , la p r o d u c t i o n du s u c r e n e t a r d e r a i t pas à p r e n d r e , à la T r i n i d a d , u n e extension considérable? R. — J e crois qu'avec Un travail suffisant n o u s p o u r r i o n s , en sept a n s , sans défricher u n seul carré de t e r r e , d o u b l e r n o t r e p r o d u c t i o n , et la q u a d r u p l e r sans r é c l a m e r d e la cour o n n e a u c u n e concession n o u v e l l e , en m e t t a n t en r a p p o r t la p o r t i o n encore inculte de nos p r o p r i é t é s . D. — N'êtes-vous pas obligé de fumer quelquefois vos terres ? R. — O n n e se sert g u è r e d'engrais à la T r i n i d a d q u e p o u r e n t r e t e n i r les terres les plus voisines de l ' h a b i t a t i o n , parce qu'il est t o u j o u r s avantageux d'avoir des cannes à petite distance; m a i s , q u a n d u n e pièce éloignée c o m m e n c e à s'épuiser, nous t r o u v o n s plus de profit à la laisser se r e poser p e n d a n t quelques années et à défricher, en r e m p l a c e m e n t , u n m o r c e a u de terre vierge.


DEUXIÈME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

265

D. — Q u a n d u n e pièce d e canne est é p u i s é e , c o m b i e n faut-il la laisser d'années en j a c h è r e p o u r qu'elle r e d e v i e n n e p r o d u c t i v e sans engrais? R. — M o n expérience p e r s o n n e l l e n e m e f o u r n i t , à cet é g a r d , a u c u n e l u m i è r e . Nous avons u n e telle s u r a b o n d a n c e de t e r r a i n , que n o u s n e s o m m e s g u è r e obligés de r e c o u r i r d e n o u v e a u à u n e t e r r e déjà épuisée. S e u l e m e n t , c o m m e j e l'ai d i t , n o u s e n t r e t e n o n s , au m o y e n d'engrais, les t e r r e s les plus voisines de l'habitation. Au s u r p l u s , voici u n e x e m p l e q u i p o u r r a v o u s d o n n e r u n e idée de la prodigieuse fécondité de n o t r e sol : il y a sur u n e habitation q u e j ' a i achetée en 1 8 1 7 , des t e r r e s plantées en c a n n e s , q u e j ' a i t r o u v é e s en pleine c u l t u r e à l'époque de m o n acquisition ; ces t e r r e s n ' o n t , depuis lors, j a m a i s été replantées et sont encore aujourd'hui d'un excellent r a p p o r t . Les cannes qui y ont été plantées dans l'origine n ' o n t pas cessé d e fournir des rejetons q u ' o n c o u p e à c h a q u e récolte. D. — Ainsi, cette plantation n'a pas été r e n o u v e l é e depuis plus d e vingt ans ? R.—

N o n . O n a s e u l e m e n t , de t e m p s à a u t r e , r e p i q u é çà

et là quelques cannes fraîches à la place de celles qui n e d o n n a i e n t p l u s ; mais le fond d e la plantation est toujours le m ê m e ; j e dois dire s e u l e m e n t q u e cette t e r r e est située au b o r d d'une rivière qui d é b o r d e d e t e m p s à a u t r e et qui y d é p o s e u n e s o r t e d'engrais alluvionnaire qui y e n t r e t i e n t la fécondité. D. — P e n d a n t c o m b i e n d'années u n e p l a n t a t i o n ordinaire produit-elle, sans être r e n o u v e l é e ? R.—

Nous considérons, c o m m e t e r r e s inférieures, celles .

q u i n e p r o d u i s e n t sans être replantées q u e dix ou douze a n s .


266

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

Il y a un quartier d e la colonie fort é t e n d u , appelé Naparima n o r d et s u d , d o n t les plantations encore très-productives n ' o n t pas été renouvelées d e p u i s vingt ans; et c e p e n d a n t ces plantations n e sont fécondées p a r a u c u n e alluvion et n ' o n t pas m ê m e l'avantage d'être en plaine. D. — Vous n e coupez vos c a n n e s q u ' u n e fois t o u s les deux ans? R . — Une canne plantée en j a n v i e r p e u t être arrivée à m a t u r i t é en avril ou e n m a i d e l'année s u i v a n t e ; mais le meilleur système de c u l t u r e est d'avoir, la moitié de ses c a n n e s plantées à u n e a n n é e d'intervalle de l'autre et d'en c o u p e r les rejetons tous les d e u x a n s . D . — Quelle est la portion des plantations de la T r i n i d a d qui est cultivée de cette façon? R. — E n v i r o n la m o i t i é . Ce système est l e m e i l l e u r ; mais il exige plus de travail; et, j u s q u ' à p r é s e n t n o u s n'avons p u , faute de b r a s , le m e t t r e p a r t o u t ni t o u j o u r s en p r a tique. D. — O u t r e le s u c r e et le café, la colonie de la T r i n i d a d n e pourrait-elle

pas p r o d u i r e toutes les autres

denrées

coloniales? R. — Depuis q u e l q u e t e m p s nous avons b e a u c o u p augm e n t é nos plantations de cacao : ces plantations réussissent à merveille et d o n n e n t des p r o d u i t s qui ne sont inférieurs qu'à ceux d e Carracas. Nous avons, j u s q u ' à p r é s e n t , préféré à toute autre la culture du sucre à cause du bénéfice q u ' o n y t r o u v a i t ; mais j e n e d o u t e pas que toutes les p r o d u c t i o n s ,des t r o p i q u e s qui r é c l a m e n t u n e terre féconde cl u n soleil • a r d e n t n e puissent être naturalisées à la Trinidad avec le .même succès.


DEUXIEME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

267

D. — Ainsi, vous n e pensez pas q u e l'élévation d u prix actuel d u sucre soit nécessaire p o u r la p r o s p é r i t é de la Trinidad ? R. — N o n , si n o u s étions assurés d'un travail suffisant à u n prix r a i s o n n a b l e ; à cette c o n d i t i t o n , n o t r e colonie, dotée d'un sol d'une si merveilleuse fécondité et d e l'inestimable avantage de n'être pas exposée à la

c h a n c e des séche-

resses , t r o u v e r a i t en e l l e - m ê m e tous les éléments de prospérité. D. — L e n o m b r e d'esclaves que possédait la colonie de la T r i n i d a d , a u m o m e n t d e l'émancipation, suffisait-il aux b e s o i n s d e son agriculture? II. — N o n ; ce n o m b r e était s u r t o u t fort au-dessous d e ce qu'aurait r é c l a m é le d é f r i c h e m e n t de nos t e r r e s vierges susceptibles d e c u l t u r e . B. — L'insuffisance de bras d o n t vous v o u s plaignez n'a d o n c pas été occasionnée p a r l'émancipation? R.—

L'émancipation y a c o n s i d é r a b l e m e n t a j o u t é , en

e n l e v a n t aux travaux de nos habitations u n e très-grande quantité de gens qu'y r e t e n a i t l'esclavage, et qui les ont quittés p o u r aller ailleurs gagner leur vie a u t r e m e n t . D. — Les gens d o n t vous parlez sont-ils devenus tout à fait oisifs, ou n'ont-iis fait q u e changer d'industrie? R.—

Ils travaillent, c o m m e t o u t a u t r e le ferait à leur

p l a c e , selon que l'exigent leurs besoins ou leurs plaisirs. D. — Ceux qui sont restés sur vos habitations travaillent ils avec suite et activité? R . — Ils travaillent fort mal. D. — Voulez-vous dire q u e l e u r ouvrage est mal fait ou qu'ils n e travaillent pas r é g u l i è r e m e n t ?


268

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE.

R. — E n g é n é r a l , ils sont t r è s - p e u s c r u p u l e u x s u r la qualité d e l e u r travail, sachant qu'ils j o u i s s e n t à cet égard d ' u n e entière i m p u n i t é . Q u e l i n t é r ê t , e n effet, aurions-nous à chasser d e n o t r e h a b i t a t i o n u n l a b o u r e u r qui n e travaille pas à n o t r e g r é , puisque n o u s c o u r r i o n s la c h a n c e de le r e m p l a c e r p a r u n autre q u i n e ferait pas m i e u x ? D . — E n s o m m e , qu'elle c o m p a r a i s o n pouvez-vous établir e n t r e le travail des n o u s libres et celui des noirs es claves ? R. — L e travail des noirs libres est d é c i d é m e n t inférieur à celui q u e n o u s obtenions des noirs esclaves. D. — P a r c e q u e v o u s e n avez u n m o i n s g r a n d n o m b r e à v o t r e disposition ; mais supposez qu'il s'agisse d'un n o m b r e égal. R. — L e travail d e q u e l q u e s individus n a t u r e l l e m e n t laborieux p e u t être préférable, mais celui d e la masse est d é c i d é m e n t m o i n d r e , e t , d e p l u s , excessivement irrégulier. Au s u r p l u s , c o m m e n t voudrait-on qu'il en fût a u t r e m e n t , lorsqu'un n o i r p e u t , en deux ou trois j o u r s , gagner d e quoi suffire à son existence de t o u t e la semaine? D . - Ainsi, à votre avis,

1 0 0 noirs l i b r e s employés

p e n d a n t u n temps d o n n é feraient m o i n s de travail q u e n'en a u r a i e n t fait p e n d a n t le m ê m e t e m p s 1 o o esclaves? 71. — C'est s u r t o u t à l'entreprise q u e n o u s

employons

les noirs libres; n o u s les payons à t a n t la t â c h e , et dès lors p e u n o u s i m p o r t e le t e m p s qu'ils m e t t e n t à faire l e u r b e s o g n e ; m a i s , sous le r a p p o r t de la qualité, l e u r travail n e v a u t pas celui des esclaves. Ils y a p p o r t e n t , c o m m e j e viens d e le d i r e , assez p e u d e s o i n , c o m p t a n t à cet égard s u r n o t r e indulgence forcée. Il est certain qu'en principe géné-


D E U X I È M E P A R T I E . — TRAVAIL L I B R E .

269

r a i , le travail d'un h o m m e libre doit ê t r e plus actif q u e celui d'un esclave; mais j e dois dire q u e j u s q u ' à p r é s e n t , à la T r i n i d a d , ce principe n e s'est t r o u v é justifié dan3 la p r a t i q u e q u e p a r exception.

SECTION GUYANE

VI.

ANGLAISE.

D. — Pouvez-vous fournir à la commission u n a p e r ç u

Témoignage

général des résultats d e la c u l t u r e p e n d a n t les trois p é r i o d e s

M. Warren.

de

d e l'esclavage, de l'apprentissage et d e la liberté? R. — Nos frais se sont b e a u c o u p accrus p e n d a n t l'apprentissage; et d e p u i s l'émancipation définitive, ils n ' o n t pas d i m i n u é . E n 1837, n o t r e h a b i t a t i o n avait fait 340 b o u c a u t s de s u c r e ; l'année d e r n i è r e elle en a fait à peine 100, et les dépenses o n t été à fort p e u d e chose p r è s les m ê m e s q u ' e n 1 8 3 7 . Une a u t r e h a b i t a t i o n , dans laquelle j e suis intéressé, l'habitation S p a r t a , à E s s e q u i b o , au lieu de 2 5 o ou 300 boucauts qu'elle avait produits j u s q u ' a l o r s , n e n o u s en a d o n n é q u e 1 4 7 , et n'a pas c o u v e r t ses frais. D . — La p r o d u c t i o n générale de la colonie a-t-elle d i m i n u é d a n s la m ê m e p r o p o r t i o n ? R. — L a récolte de 1 8 3 9 , c o m p a r é e à celle d e 1 8 3 6 , p r é s e n t e u n e d i m i n u t i o n de près de 3 o , o o o b o u c a u t s , c'està-dire des 6 / 1 3 environ. D. — La r é c o l t e d e 1 8 3 6 n'est-elle pas la plus belle qui ait jamais été faite à la G u y a n e ? R. — O u i . D . — Celle d e 1 8 3 9 a-t-elle été b e a u c o u p m o i n d r e ?


270

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

R. — La récolte de 1 8 3 6 avait été de 7 1 , 8 5 7 b o u c a u t s ; celle d e 1837 a été de 6 2 , 9 8 3 . D. — E t celle d e 1 8 3 5 ? R. — D e 5 9 , 1 2 4 . D. — Ainsi, en c o m p a r a n t la récolte d e l'année d e r n i è r e avec celle de 1 8 3 6 , vous avez établi votre calcul sur le chiffre le plus élevé q u ' e û t e n c o r e atteint v o t r e p r o d u c t i o n . R. — O u i ; mais je puis affirmer q u e , selon t o u t e probabilité , la récolte de 1 8 3 8

eût é t é , de b e a u c o u p , la

plus considérable qu'on eût e n c o r e faite à la G u y a n e anglaise , si les b r a s n e n o u s eussent pas m a n q u é au m o m e n t décisif. D . — Est-ce à cette cause q u e vous attribuez la dimin u t i o n de la p r o d u c t i o n à la G u y a n e anglaise? R . — J ' a t t r i b u e la d i m i n u t i o n de n o t r e

production à

l'insuffisance et à l'irrégularité d u travail que nous o b t e n o n s de la p o p u l a t i o n é m a n c i p é e . D. — D e p u i s l'expiration d e l'apprentissage,

combien

avez-vous e m p l o y é d e p e r s o n n e s sur v o t r e habitation ? R. — Le 1

er

août 1 8 3 8 , m o n atelier se c o m p o s a i t de

3 6 o individus de t o u t sexe et de t o u t â g e ; le l e n d e m a i n , ce n o m b r e était r é d u i t à 128. D . — O ù étaient allés les 232 a u t r e s ? R.—

Ils s'étaient dispersés de côté et d'autre.

D. — Sont-ils r e v e n u s chez vous ? R. — Il n'en est r e v e n u chez m o i qu'en très-petit n o m b r e . A m o n d é p a r t de la colonie, j e n ' e n avais pas plus de

136

à m o n service. D. — Q u e sont devenus les autres ? R. — Ils sont allés travailler sur les autres h a b i t a t i o n s ,


DEUXIÈME P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

271

ou se sont r e n d u s , sur q u e l q u e point de n o t r e vaste territoire, p o u r y défricher u n coin de t e r r e , où ils vivent d'une existence à p e u p r è s sauvage. D. — Savez-vous le n o m b r e de ceux qui ont été t r a vailler sur les autres h a b i t a t i o n s ? R. — N o n , mais j e crois q u e c'est le plus g r a n d n o m b r e . D . — Les noirs des a u t r e s habitations sont-ils v e n u s vous offrir leurs service ? R. — Il n'en est g u è r e v e n u plus d e q u a t r e ou cinq. D. — P o u r q u o i n e sont-ils pas venus chez v o u s , c o m m e les vôtres o n t été chez les a u t r e s h a b i t a n t s ? R. — P a r c e q u e , depuis l ' é m a n c i p a t i o n , les n o i r s recherc h e n t le voisinage des villes, et q u e m o n habitation est fort a v a n c é e d a n s les t e r r e s . D. — D a n s v o t r e ancien atelier, c o m b i e n comptiez-vous de b o n s cultivateurs ? R. — E n v i r o n u n t i e r s , c'est-à-dire

120. er

D. — E t sur les 128 qui vous sont restés après le 1 août ? R. — Une vingtaine p e u t - ê t r e ; e n c o r e , p a r m i ces vingt, très-peu m e fournissent r é g u l i è r e m e n t leurs sept h e u r e s et d e m i e de travail par j o u r . Au s u r p l u s , n'ayant pas les livres d e m o n habitation sous les y e u x , j e n e puis fournir, à cet é g a r d , de r e n s e i g n e m e n t s précis. Ce q u e j e puis affirmer à la c o m m i s s i o n , c'est q u ' u n e h a b i t a t i o n qui possède sur ses t e r r e s 15o o u 200 n o i r s , p e u t , u n j o u r , n'en avoir au travail q u e 20 ou 3o, le l e n d e m a i n q u e 15, u n a u t r e j o u r q u e 1 3 , u n a u t r e j o u r q u e 9, et n ' i n s c r i r e , p e n d a n t t o u t u n m o i s , sur son c a r n e t d e p a y e m e n t , q u e 75 i n d i v i d u s , q u i , en s o m m e , n e lui a u r o n t pas f o u r n i , p e u t - ê t r e , en m o y e n n e , plus de 40 à 45 tâches par j o u r .


272

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

D. — E t sur v o t r e p r o p r e h a b i t a t i o n , vous obtenez à peine u n e vingtaine d e ces tâches p a r j o u r ? i l . — A peine. E n 1 8 3 8 , j'avais sur pied u n n o m b r e d e cannes suffisant

p o u r faire 5 o o

b a r r i q u e s de s u c r e . A u

1er a o û t , j ' e n avais déjà t e r m i n é

1 6 5 , et p o u r t a n t m a r é -

colte totale n e s'est pas élevée à plus de 228. D. — C'est-à-dire q u e , faute d e m o y e n s d e travail suffisants,

vous avez p e r d u b e a u c o u p plus d e la moitié d e

v o t r e récolte ? R. —

Oui.

D. — Avez-vous eu r e c o u r s aux voies de publicité ordinaires p o u r faire savoir, à Georges-Town et dans les autres villes, q u e vous m a n q u i e z de b r a s ? R. — N o n . D. — Qu'avez-vous fait p o u r r e c r u t e r des travailleurs e t n e pas p e r d r e votre r é c o l t e , q u a n d la m a j e u r e partie d e v o t r e atelier vous a a b a n d o n n é ? R. — T o u t ce qui était c o m p a t i b l e avec l ' h o n n e u r et la délicatesse; mais j e m e suis s o i g n e u s e m e n t gardé de c h e r c h e r à e m b a u c h e r les n o i r s employés chez m e s voisins. D . — Q u e l s m o y e n s o n t été e m p l o y é s , n o n - s e u l e m e n t par v o u s , m a i s p a r les a u t r e s p r o p r i é t a i r e s , p o u r r a p p e l e r au travail cette m u l t i t u d e de noirs q u i , après l ' é m a n c i p a t i o n , s'est mise à e r r e r dans la colonie sans rien faire ? R. — J'ai offert u n e p r i m e d e 5 o p . 0 / 0 p o u r c h a q u e tâche faite en sus d e la t â c h e réglementaire p e n d a n t la c o u p e des cannes. D. — Avez-vous fait cette offre à ceux q u i avaient quitté votre habitation? R. — J e n'aurais p u les t r o u v e r m o i - m ê m e ; mais j e l e u r


D E U X I È M E P A R T I E . — TRAVAIL LIBRE.

273

ai fait connaître m a proposition p a r ceux de leurs camarades q u i étaient restés avec m o i . D. — Savez-vous p a r quel motif ils o n t persisté à n e pas r e v e n i r chez v o u s ? R.—

Les u n s o n t prétexté l'existence d'un p a r e n t

ou

d ' u n a m i éloigné avec lequel ils désiraient s'établir, d'autres le besoin de p a r c o u r i r la colonie et de voir d u pays. D. — P e n d a n t c o m b i e n d e t e m p s avez-vous c h e r c h é à attirer chez vous les travailleurs par ce s u r h a u s s e m e n t d e salaires ? R. — J e n'ai j a m a i s cessé de le faire depuis l'émancipation. Les b r a s m'ayant toujours m a n q u é , j'ai dû faire c o n s t a m m e n t tous m e s efforts p o u r p e r d r e de m a récolte la m o i n d r e q u a n t i t é possible. D . — C o m b i e n vous fallait-il de travailleurs p o u r m a i n tenir votre h a b i t a t i o n en c u l t u r e p e n d a n t l'esclavage? R.— Les trois cent soixante h o m m e s , f e m m e s et enfants, q u i c o m p o s a i e n t m o n atelier, ainsi q u e j e l'ai dit t o u t à l ' h e u r e . Avec ce n o m b r e , j ' a i fait cinq cents b o u c a u t s d e s u c r e p e n d a n t l'apprentissage. J'aurais p u aisément a r r i v e r à p r o d u i r e davantage si l'ancien o r d r e de choses n'avait pas c h a n g é ; m o n habitation était de création r é c e n t e et c o m m e n ç a i t à p r o s p é r e r q u a n d est s u r v e n u e l ' é m a n c i p a t i o n . D. — Après l'abolition de l'esclavage, vos voisins ont-ils e u , c o m m e v o u s , le m a l h e u r de p e r d r e leurs t r a v a i l l e u r s ? R. — O u i ; ils o n t , c o m m e m o i , p e r d u la m a j e u r e

partie

d e leurs travailleurs. D. — E n l'état actuel des c h o s e s , croyez-vous q u e les habitations de la G u y a n e puissent se soutenir l o n g t e m p s ? R. — A m o i n s q u ' u n g r a n d n o m b r e d e travailleurs n e 111e PUBLICATION.

18


274

ABOLITION DE

L'ESCLAVAGE.

soient introduits i m m é d i a t e m e n t à la G u y a n e , la p r o d u c t i o n d u sucre y décroîtra c h a q u e a n n é e , et finira p a r y être r é duite à bien p e u d e c h o s e , sinon à rien. D. — Q u ' e n t e n d e z - v o u s p a r

immédiatement?

R. — J e veux dire le plus tôt possible, car il n'y a pas d e t e m p s à p e r d r e . La c u l t u r e d u sucre d i m i n u e tous les j o u r s et d i m i n u e r a d'autant plus q u ' o n t a r d e r a davantage à y porter remède. D . — Si la G u y a n e n e reçoit pas cette a n n é e un renfort d e travailleurs, quelle s e r a , à v o t r e avis, la situation des habitations l'année p r o c h a i n e ? R, — L e u r p r o d u c t i o n d i m i n u e r a s e n s i b l e m e n t . La r é colte de cette a n n é e sera déjà d ' u n tiers au-dessous de celle de 1 8 3 6 . D. — Dépassera-t-elle celle de l'année d e r n i è r e ? R. — N o n , elle sera p l u t ô t m o i n d r e . D. — E t vous n'attribuez u n i q u e m e n t cette d i m i n u t i o n qu'à l'insuffisance et à l'irrégularité du travail de la population é m a n c i p é e ? R. — O u i .

Abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises : enquêtes parlementaires et documents divers  

Partie 1 d'un ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Antilles et de la G...