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Je me suis bien amusĂŠ Jacques Seydoux de Clausonne


Là où la légèreté nous est donnée, la gravité ne manque pas.

Maurice Blanchot


Lecteurs d’aventure, ces souvenirs sont pour vous. Je ne crois pas que l’on renaisse après la mort sous forme d’un serpent, d’un requin, d’une biche ou d’une souris, ni même que j’aurai la chance dans un autre destin d’être chanteur d’opéra, je regrette tous les jours de ne pas l’avoir été… Je crois en revanche à la métempsychose. Je n’ai pas eu neuf vies, comme on le dit des chats, mais trois, ce qui n’est déjà pas si mal… Trois vies menées avec ardeur, détachement et détermination. Trois vies qui s’emboîtent et s’étayent les unes les autres… Les voici, à la louche, si vous le permettez : trente ans avec papa, maman, mes quatre sœurs ; quarante ans avec Patricia, mes six enfants ; la vie présente, je ne vous la raconte pas, elle ne vous regarde pas. Voici donc, sous forme d’anecdotes – grivoises parfois, inconvenantes pour beaucoup, choquantes certainement, mais authentiques – les deux premières vies de Jacques Albert Pierre Roger Seydoux Fornier de Clausonne d’Albe et de l’Edenon de Valorie, qui devrait être baron, mais ne l’est pas, je ne sais pas pourquoi… 3


Le rôle que Son Altesse le prince Rainier a joué dans ma vie étaitil prédestiné  ? Sans lui, je ne me serais jamais autant «  amusé  ». M’accorder tant de faveurs, d’honneurs, de joies, pourquoi tout cela ? – Vous savez, mon vieux, pourquoi « je vous aime » ? – Mais, Monseigneur, parce que je suis bourré de qualités. – Ah, je vous vois venir, avec votre humour sarcastique… Non, « je vous aime », mon cher Seydoux, parce que vous êtes la seule personne qui, m’approchant, ne m’a jamais rien demandé. Or, comme le confirmera toute personne haut placée, l’angoisse me tenaille dans un bureau, un cocktail, un dîner, parce que je sais qu’au bout de dix secondes on va me demander quelque chose… « Monseigneur, mon fils cherche du travail… Monseigneur, j’aimerais une décoration, une promotion, un appartement dans les domaines… » – Merci pour ce que Vous venez de dire, Altesse, mais si je ne Vous ai jamais rien demandé c’est parce que Vous m’avez tout donné. – Vous êtes vraiment un drôle de bonhomme, Seydoux, et je vous apprécie aussi parce que vous êtes une des rares personnes que je n’arrive pas à cerner. D’habitude, on aime caser les gens dans un tiroir. Avec vous je m’interroge… Très sincèrement, je ne sais pas si vous êtes beau ou non, intelligent ou non, cultivé ou non, instruit, honnête, fidèle ou non… Cela m’intrigue. Êtes-vous Dieu ou le Diable ? – Je suis flatté de ce que Vous dites, Monseigneur, mais il faut me pardonner. Vous n’aurez pas le privilège de la lumière sur ce Jacques Seydoux qui, lui aussi, Vous aime.

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1936 1936. Pour mes enfants, c’est le Front populaire. C’est Léon Blum. Autant dire Jésus-Christ, Vercingétorix, Napoléon. C’est de l’Histoire ! Vagues souvenirs d’école… Les femmes sont au foyer, elles fabriquent les enfants, elles les torchent, elles sont incultes, effacées, discrètes, réservées, fidèles : c’est l’Afrique noire d’aujourd’hui. C’est une autre époque… Il n’y a pas d’avions, pas d’autoroutes et les quelques voitures qui apparaissent, tout le temps en panne, démarrent le plus souvent à la manivelle ; le fameux « retour de manivelle » vous casse le bras une fois sur trois et vous laisse estropié jusqu’à la fin de vos jours parce que les technologies de remembrement, je parle du bras en l’occurrence, ne sont pas encore au point. C’est donc en cette année 1936, un 19 décembre, qu’avec une cuvette et une éponge j’ai vu le jour au deuxième étage du 21 boulevard Jules Sandeau, fameux pour son petit train, dit de «  ceinture  », dont les passages réguliers, à la seconde près, permettaient l’économie d’une horloge. Naître à l’hôpital ? On n’y songeait même pas. Tout se passe « à la maison », presque en cachette, c’est une opération naturelle avec l’aide de la bonne qui cesse un moment de faire le ménage, tandis que le papa disparaît au bureau, pour ne pas voir ça. Je suis donc apparu bien constitué et demeuré vivant, intitulé Jacques à l’instar de mon célèbre grand-père paternel. Mes sœurs aînées, qui n’avaient que cinq et trois ans, ont assisté à la scène tout en jouant avec leur poupée, très amusées par l’arrivée de ce nouveau poupon. Ma naissance fut pour François, mon papa, le plus beau jour de sa vie, après les Légions d’honneur il va de soi... N’ayant eu que des filles, avoir un fils était le rêve. Il me faisait penser à ce vieil Arabe 5


de Jordanie assis en tailleur dans la poussière devant la porte de sa maison, en plein soleil, qui regarde une bande d’enfants en train de jouer et de se chamailler : – Vous avez beaucoup d’enfants, mon brave.  – Non. – Et tout ça, c’est quoi ? – Ce sont des filles. Je parierais volontiers que mon père n’était pas loin, comme beaucoup d’hommes de sa génération d’ailleurs, de penser comme ce vieil Arabe. Par la suite, j’ai beaucoup déçu mon père... Coquin, paresseux, insouciant, coureur invétéré, j’ai miraculeusement obtenu quelques diplômes dans les sciences politiques et le droit mais avec l’aide d’examinateurs et de professeurs séduits par ma rouerie, à l’image de tous les patrons et grands de ce monde que j’ai mis dans ma poche par la suite… Pour mon père, j’étais un échec. J’ai raté l’ENA  : or, pour lui, fors l’ENA point de salut. Je ne serai jamais diplomate, le seul « vrai » métier, et je ne pourrai perpétuer la tradition familiale. L’histoire, hélas, se répète. Si mon fils Aurélien s’est pendu, c’est aussi sans doute parce que je l’ai incité à entrer dans la Carrière. Il a voulu me faire plaisir, ainsi qu’aux mânes de ses ancêtres, car c’était un grand sentimental, mais il n’était évidemment pas fait pour ça...

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Famille, je vous aime Mon grand-père Jacques Seydoux, dont les yeux étincelaient paraît-il d’intelligence et d’esprit, a laissé un souvenir impérissable par sa forte personnalité et son Traité de Versailles concernant les «  Réparations  ». Pourquoi n’ai-je eu droit à aucun grand-père alors que j’ai connu une foultitude de grand-mères ? Du côté de mon père : sa mère, sa sœur et sa grand-mère, Madame de Clausonne. Du côté de ma mère : sa maman, une admirable personne. Mais aucun grandpère. Pourquoi ? J’ai toujours pensé qu’elles les avaient tués ; c’étaient toutes de redoutables femelles… Comment expliquer qu’il y ait eu autant de femmes dans ma famille et que les hommes aient tous disparu prématurément ? Ma grand-mère maternelle était exceptionnelle. Belle femme fine, élégante, aux traits réguliers, d’aspect un peu latin, elle a marqué mon enfance. J’aimais beaucoup cette dame née Thérèse Bérard qui avait des ancêtres Pereire, illustres personnages de la révolution industrielle, fondateurs des Chemins de fer, du canal de Suez et du canal de Panama. Grand-Maman me racontait que, petite fille, elle prenait son bain en chemise de nuit car il ne fallait pas qu’elle se vît nue… Par la suite, elle fut nantie d’un mari que je n’ai donc pas connu, un certain Thurneyssen d’origine scandinave à qui je dois, c’est sûr, mon physique d’Europe du Nord : une grande taille, un nez épaté, des yeux bleus… Jeune marié, officier de cavalerie, il n’était que capitaine mais montait fièrement son cheval au trot sur l’avenue Foch entre les deux guerres mondiales. Il ne faisait pas grand-chose, ne s’occupait pas de la maison, mais c’était le « Maître » ; il avait naturellement des maîtresses parmi lesquelles, comme il se devait, un petit rat de l’Opéra. Pendant ce temps, ma grand-mère gérait les « vulgaires » tâches domestiques : 7


l’hôtel particulier de l’avenue Foch, la résidence de Normandie, le château de Vitry avec ses quatre-vingt-dix chambres, un immense jardin potager, plus de mille hectares de forêt de Rambouillet. Elle avait sous ses ordres des dizaines d’employés, comme un chef d’entreprise, mais elle n’était qu’une « femme au foyer », elle ne faisait donc rien... Elle m’en parlait avec humour, nous étions très complices. Le seul titre de gloire de ce grand-père fut d’aller chercher au Canada entre 1914 et 1918 mille chevaux pour équiper l’armée française. Au lendemain de la guerre mes grands-parents reçurent avenue Foch le propriétaire des chevaux en visite en Europe. À l’issue d’un déjeuner copieux et délicieux, car à l’époque on ne s’embarrassait pas beaucoup de son tour de taille, le Canadien en question demande à aller se laver les mains. En revenant il s’exclame : – Vous avez un tableau que j’adore sur le mur des toilettes ! – Oui, dit mon grand-père. On ne savait pas où le mettre. C’est ma femme Thérèse qui a été peinte lorsqu’elle avait quatorze ans par un certain Renoir. Il l’a intitulé La Jeune Fille à la queue de cheval. Vous le trouvez vraiment beau ce tableau ? – C’est surtout le portrait de ma fille qui est morte à cet âge. – Ah… Et bien prenez-le, je vous l’offre, dit mon grand-père, heureux de se débarrasser de cette « horrible croûte »... La toile se trouve aujourd’hui dans une collection privée aux ÉtatsUnis et sa valeur avoisinerait les cent millions d’euros. Vanité des vanités… Il est vrai que si l’on m’avait attendu pour déceler Picasso, il serait resté dans l’ombre, même si je l’apprécie à présent. Les jolies femmes mises à part, je n’ai aucun goût. J’en veux pour exemple cette anecdote  : étudiant à Grenoble, je passe la soirée chez des copains à écouter du jazz. Je suis enthousiaste ! Ils n’ont d’autre solution pour se débarrasser de moi à minuit que de me confier le disque : « Tiens, Jacques, prendsle et barre-toi, tu l’écouteras chez toi. » Ce disque s’appelait Play Bach

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d’un certain Jacques Loussier ! Je n’ai cessé de l’écouter jusqu’au jour où mes parents, de retour de l’ambassade à Vienne et de passage à Grenoble, m’emmènent en voiture où la radio est allumée. Une musique qui m’enchante. Ma mère me dit : - -– Mais mon chéri, c’est le Clavecin bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. – Ah, dis-je, mais c’est bien mieux que Jacques Loussier ! Le miracle avait eu lieu. Je dis miracle parce qu’il est avéré que la musique de Bach est sans doute la plus difficile à pénétrer pour un profane. Depuis lors, Bach est mon compositeur préféré... Preuve en est qu’il faut m’éduquer, quitte à faire un détour par le jazz, pour que je perçoive les belles choses.

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En route pour Clausonne L’été se termine et nous rentrons de Vitry, Knokke-le-Zoute ou Villers-plage, rougis par les coups de soleil, selon les années… L’école ne reprend qu’en octobre et le mois de septembre est traditionnellement consacré à Clausonne  : l’incontournable rendez-vous annuel de la famille côté papa, avec ses joies, ses fous rires, ses rites, ses contraintes et… ses angoisses. Papa François est déjà nerveux avant d’y être. Maman Béatrice, qui va perdre sa liberté, se réjouit malgré tout : au moins, là, elle n’a pas à faire la cuisine, ni le ménage… de vraies vacances, même si son mari se montre volontiers contracté et irritable ! Quant aux enfants, ils s’en font une joie : ce n’est pas qu’on s’amuse tellement à Clausonne, mais on y a tant d’habitudes, de souvenirs, d’éclats de rire, et puis on y retrouve les bonnes-mamans et tante Édith, étranges, aimées mais un peu craintes, personnages d’un autre temps, mélanges de froideur et d’affection dans ce château si beau, si mystérieux, aux multiples recoins, avec sa bibliothèque baignée par les rayons d’un soleil implacable qui se glissent difficilement au travers des interstices des persiennes : on y va pour les beaux livres, bien sûr, des éditions originales de La Fontaine et Les Bijoux indiscrets de Diderot mais aussi pour admirer les panoplies d’armes et les multiples bibelots d’un autre temps. Brève escale donc, au 21 boulevard Jules Sandeau. Alors que les enfants s’affairent dans l’escalier pour descendre les bagages, le téléphone retentit  : c’est Georgette, la sœur de mon père. Avec une mimique inoubliable, il s’empare du téléphone, sourit, puis rit, rit, rit tellement que ses yeux s’emplissent de larmes… C’est la quatrième fois en un

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quart d’heure qu’ils essayent de se parler, en vain, chaque fois le fou rire l’interdit ! C’est d’ailleurs comme cela depuis toujours, personne ne sait pourquoi. En franchissant le hall d’entrée, François grimace et s’emporte  : la cuisine à l’ail empeste tout l’immeuble et dégage des effluves jusque dans la rue : « Ces concierges sont vraiment trop désinvoltes, ils n’en font qu’à leur tête, comment leur expliquer, même gentiment, que cette odeur est horriblement vulgaire ! » Nous voilà tous debout autour de la « Onze légère », il n’y a personne à l’horizon, la chaleur est étouffante. Considérant avec effroi la bonne dizaine de valises qu’il faut caser dans la voiture, Papa, un peu lâchement, décide de faire une escapade au Quai d’Orsay. Nous sommes le 31 août, un samedi  ; il sait parfaitement qu’à part le « chiffreur » de service, il n’y aura personne ! Qu’importe, il y a peutêtre des « télégrammes intéressants » et, qui sait, le ministre lui-même passé faire un tour en tenue de polo... Béatrice et les cinq enfants s’agitent toujours autour de l’auto, dégoulinants sous la chaleur, essayant en vain d’y faire entrer l’impossible chargement. Jacques s’escrime à arrimer sur le toit les plus grosses malles avec tendeurs et vieilles ficelles, sous l’œil « admiratif » de ses sœurs, debout les bras ballants, devant le véhicule ; il est écarlate et tempête, il est question d’abandonner la roue de secours. Cela le suivra toujours. Lorsqu’il sera marié avec ses six enfants, les départs en voyage demeureront une angoisse rituelle pour les siens… De nombreuses années plus tard, lors d’un déplacement entre Monaco et Carnac, 1300 kilomètres dans une Ford Mustang, il aperçut en cours de route, dans le rétroviseur, une valise s’envolant sur la chaussée… c’était une des leurs ! Le fixe-au-toit s’était cassé. Que faire en rase campagne, avec une voiture bondée, sept personnes qui l’interrogent du regard… et quatre malles pleines à ras bord sur le bas-côté ? Il tapissa le fond du coffre avec les vêtements de toute la famille, puis balança les bagages vides dans la campagne.

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Fier de son exploit, investi de l’immense respect des siens pour cette marque d’intelligence, il reprit guilleret le chemin de la Bretagne… François revient enfin, haletant, du bureau  ; il a fait la course avec le bus 63  ; comme toujours, il n’avait ni ticket ni argent mais il a refusé la charité du contrôleur de bus. Il a réussi à arriver le premier, mi-marchant, mi-courant… De là viennent sans doute, les qualités de marathonien de son fils et de ses petits-fils. Oui, il a eu plusieurs appels. Non, ce n’était pas le ministre, mais Georgette… et puis le fou rire. Impossible de se parler : c’est finalement le chiffreur, providentiel ambassadeur, qui lui délivrera le message de sa sœur : « Ne partez pas trop tard, la route risque d’être encombrée, et surtout… n’allez pas trop vite ! » Il se fait tard, le temps est lourd, et maman descend du second étage avec un vaste panier de pique-nique : il faut le placer à l’avant bien à plat, entre les pieds de François, qui aura en plus Anne ou Yolande sur les genoux… Béatrice s’installe non sans peine au volant, le front un peu luisant, remonte sa robe très haut, à la recherche d’air ; François trouve que ce n’est pas convenable et lui intime l’ordre de se couvrir. Elle est un peu « enveloppée » en ce moment, elle a renoncé à son régime pendant les bains de mer… Elle est inquiète de ce qui l’attend, Clausonne, c’est véritablement le bout du monde  ! Liliane, Laurence et Anne s’installent à l’arrière, sans oublier Jacques qui, encore dehors, vérifie que le mètre cube arrimé sur le toit ne risque pas de s’envoler. La Citroën noire aux roues jaunes, alourdie par son incroyable chargement, repose à quelques centimètres du sol et refuse de démarrer. Jacques s’extirpe et brandit la manivelle, mais c’est inutile, le moteur tousse et s’emballe. Nous voilà partis ! Il est déjà midi et nous avons deux heures de retard sur un horaire bidon qui, en réalité, n’est jamais respecté… Papa est de mauvaise humeur : il n’a rencontré personne au Quai et les nouvelles

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nominations d’ambassadeurs ne sont toujours pas annoncées. Maman a très chaud, les filles se chamaillent, Jacques est complètement abruti. Enfin, c’est la porte d’Italie, et la Nationale 7 s’annonce ! Il y a peu de circulation. Un 31 août à midi… Mais maman refuse de dépasser le quatre-vingt. De toute façon, la pauvre voiture… Tout le monde s’assoupit. Sauf maman, heureusement. Au bout d’une heure et demie nous n’avons fait que soixante kilomètres. Il en reste plus de huit cent, et la faim déjà nous tenaille. On décide de pique-niquer dans la voiture sans s’arrêter : l’odeur du jambon qui a chaud, de la mayonnaise de la veille et des œufs durs sous-cuits envahit le véhicule, mais François refuse d’ouvrir la fenêtre à cause des courants d’air ; il faut dire que tout le monde est complètement trempé, ce n’est pas le moment de prendre froid et de toute façon la manivelle de la vitre est coincée… Le voyage se poursuit, long, très long, infiniment long et monotone ; les Seydoux somnolent, sauf Béatrice qui lutte désespérément contre le sommeil : elle s’arrête toutes les demi-heures sur le bas-côté pour prendre un Maxiton et du café ; le thermos est chaque fois introuvable et se retrouve curieusement coincé entre les jambes de François  ; Maman l’ouvre non sans peine  : une odeur forte un peu âcre de Nescafé envahit la Citroën ; Papa se réveille et grommelle ; il a des crampes car maintenant il a Liliane et Laurence sur les genoux, qui l’écrasent ! Jacques à l’arrière est tellement infernal qu’il a fallu faire passer une deuxième sœur à l’avant. La voiture repart en grinçant et la circulation s’épaissit ; les camions défilent, la voie n’est pas très large et Maman a fortement ralenti  : elle n’ose pas dépasser et notre vitesse de croisière atteint désormais les cinquante kilomètres à l’heure : on n’arrivera jamais ! Les 203 et Juvaquatre klaxonnent, tempêtent, nous dépassent, nous subissons les yeux furieux des automobilistes adverses, des jurons, parfois quelques gestes obscènes qui choquent terriblement François, lequel s’en prend à Béatrice, résignée, qui ne bronche pas… Nous sommes tous accablés.

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Nous ne sommes qu’à deux cents kilomètres de Paris, après cinq heures de route ! Jacques se réveille, bâille longuement, regarde autour de lui, hébété, et pince ses sœurs : hurlements et cris ; Papa soupire, Maman respire fortement et se décourage. Les filles devant se chamaillent, Jacques s’étire, et ses deux petites sœurs à moitié endormies et étouffées glapissent de plus belle. François intime à Béatrice l’ordre de s’arrêter pour sévir ! Béatrice n’entend rien, s’arc-boute à son volant et plaide la cause de son petit chéri, qui a besoin d’exploser son trop-plein d’énergie. Le temps passe… Jacques ne cesse de se montrer infernal ; soudain une odeur pestilentielle envahit l’habitacle :  – Jacques, c’en est trop, hurle papa, là tu dépasses les bornes ! Béatrice, arrête-toi immédiatement et que Jacques disparaisse à tout jamais ! – Ce n’est pas moi, dit Jacques, je le jure, jamais je n’aurais osé, c’est toujours moi qu’on accuse, nous sommes sept dans cette voiture et je n’y suis pour rien…  Papa est hors de lui, les filles ne savent si elle ont envie de rire ou de pleurer et maman est fermement décidée à ne pas s’arrêter : la café et le Maxiton agissent à plein, elle se sent des ailes. On ouvre enfin la fenêtre, l’atmosphère se renouvelle, une légère accalmie se fait. – Pensez-vous que «  ces dames  » seront sur le perron, sous l’alisier, à nous attendre, dit Liliane, vêtues de noir comme à leur habitude, couvertes de la tête aux pieds, avec peut-être du violet, ici ou là, le fin bandeau blanc autour du cou, la voilette sur le visage et les cheveux et… un vague sourire un peu revêche. « Bienvenue, nous annonce-ton presque sèchement, vous avez l’air frais comme des gardons, on peine à croire que vous roulez depuis deux jours. » – Penses-tu que les Coste seront là ? demande Laurence, si Bobby n’est pas là, on ne pourra faire de balades dans la région avec la vieille Juva et tante Georgette qui le houspille sans arrêt car il conduit trop vite. – Oui, dit Jacques, j’espère que Bobby sera là ; il nous emmènera aux

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corridas, aux Baux de Provence, nous baigner au Pont du Gard et il nous fabriquera des sarbacanes en sureau. – Bonne-maman nous voyant désœuvrés va encore nous dire d’aller jouer au tennis, dit Liliane  : sur dix centimètres de sable fin, merci pour la proposition. Nous ne sommes pas à la plage… – Papa, tu joueras avec nous  aux boules ? demande Jacques pour amadouer son père. Anne demande à Maman si elle compte nous faire des petits plats sur son réchaud à Méta placé sur le rebord de la fenêtre à cause de la forte odeur de margarine grillée…  « Oui, dit maman, des pommes nouvelles sautées, très petites parce que la poêle est exiguë. » Papa est hors de lui, ces pratique culinaires clandestines l’exaspèrent et lui gâchent son séjour : « Si ces dames s’en aperçoivent, nous serons tous lapidés… » – On va encore manger des raisins avancés, des poires blettes, et boire du vinaigre en guise de vin… ce qu’elle est radine tante Édith ! C’est «  l’intendante du château  », la bonne sœur «  économe  » avec son trousseau de clefs… – D’après tante Geneviève, dit Maman, c’est la personne en France qui dépense le moins dans une année. – Mais le fond est bon rétorque, Liliane, je l’ai vu sourire, une fois ! J’étais cachée dans le cellier et elle ne s’en est pas aperçue… Pour tante Édith, en bonne protestante, exprimer un sentiment… c’est mal ! – Incroyable, dit Jacques, tante Edith, sourire, elle ? Impossible. – Qu’importe dit Laurence, avec Mireille, Véronique et les cousins, nous nous échapperons, nous irons chiper des grains de raisin dans la vigne en bas du parc, pendant la sieste, quand il fait chaud, si chaud qu’on ne risque pas de croiser qui que ce soit… et vous me croirez si vous voulez, ce sont les meilleurs raisins de Provence, qu’aucun Seydoux à Clausonne n’a jamais eu dans son assiette… Yolande se réjouit déjà de la visite incontournable du petit matin à

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Bonne-maman Elisabeth : « Veux-tu une boule rouge ou une boule jaune, ma chérie  ?  » demandera-t-elle après avoir laborieusement et pendant de longues minutes essayé de décoller le couvercle tout gluant de la boîte ronde et bleu ciel de chez Boissier qui contient les précieux bonbons. « Ah, tu es déjà servie… veux-tu une boule orange ou une blanche ? Ah, tu es déjà servie… Voilà… et bien maintenant allez jouer… malgré le mauvais temps… avec ce mistral… quel sale temps… mais pour jouer au tennis, ce n’est pas grave… attention, il y a du mistral ! Couvrez-vous bien et n’oubliez pas de fermer persiennes et fenêtres… » La voiture est emplie des récits de Clausonne  ; chacun y va de ses souvenirs, anecdotes, habitudes ancestrales, immuables  ; ils savent déjà que le séjour de septembre qui se prépare sera identique à celui de l’année dernière, et de l’année d’avant… Mais après tout, c’est bien ainsi, c’est précisément ce que l’on attend et c’est ce que l’on aime ! Lorsque, le premier matin, Anne et Yolande apparaîtront, méconnaissables, écarlates et boursouflées, les visages martyrisés par les moustiques, chacun fera semblant de ne rien voir  : elles auront sans doute attrapé la varicelle ! Car entendez-le bien : « Il n’y a pas de moustiques  à Clausonne !  » François n’en peut plus de rire et admet, en s’esclaffant, qu’il va passer ses nuits à combattre l’ennemi armé de ses pantoufles, couvrant les murs blanchis à la chaux de sa chambre habituelle de milliers de traces rouges et noires du sang des pauvres bêtes. Mais il n’en dira rien car « il n’y a pas de moustiques à Clausonne ! » D’ailleurs, curieusement, il faut bien l’admettre, ces trois dames ne sont jamais piquées ! Le destin, l’habitude ou… plus simplement, elles sont tellement maigres et décharnées qu’il n’y a rien à manger. Jacques évoque alors le cher oncle Philippe, peu souvent là il est vrai, toujours donneur de leçons, un peu raseur ; sorti second de Polytechnique, il a tenu à redoubler la dernière année pour être

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major ! « En tout cas, dit François, Jacques fera l’ENA, lui ! Sûrement pas Polytechnique ! » Béatrice devrait d’ailleurs profiter du séjour à Clausonne pour faire travailler ce garnement cependant que Georgette houspillera sa propre descendance.  Jacques se fait tout petit dans la voiture, imaginant déjà sa tante armée d’une longue règle dont elle ne ménage pas les coups, dans le bureau près de la grande bibliothèque, ou au piano avec ses filles. «  J’espère que les René seront là, dit Béatrice. J’ai remarqué que – grâce à leur présence ou pure coïncidence  ? – la nourriture est bien meilleure, en tout cas plus abondante… Je crois que Geneviève terrorise un peu la tante Édith. C’est bien la seule… Tante Édith sait parfaitement que les René, eux, n’hésitent pas à se plaindre, à crier au scandale quand le raisin servi est pourri et menacent, si cela continue, d’aller au restaurant… Nous, les « pauvres », les François, les Roger, les Coste, nous ne savons même pas où il se trouve. » François ne veut pas être de reste dans l’ambiance des quolibets et des critiques ; il y va à son tour de son couplet : « Les Roger sont annoncés. Jacqueline sera élégante, ravissante, elle nous épatera avec sa garderobe de couturier, sa grâce, sa distinction, mon frère nous contera ses dîners en ville, ses soirées, ses cocktails, ses amis académiciens et sénateurs, et nous serons tous… horriblement jaloux. » Jacqueline et Roger ne resteront d’ailleurs pas longtemps à Clausonne ; ils seront sans cesse invités dans la région par les châtelains du voisinage, ils mèneront grand train. Et nous serons tous « horriblement jaloux  ». Qu’importe, cela meublera les conversations, animera les repas et distraira ces Dames… N’oublions pas qu’à la grande table, la plupart des sujets sont tabous : le sexe et le cul bien sûr, mais aussi tout ce qui touche à l’argent, à la politique, à la religion, aux sentiments… Ma mère n’écoute plus les récits. Sa conduite se fait de plus en plus incertaine, et la voiture finit par s’arrêter toute seule sur le bas côté. Maman est endormie. Tout le monde dort d’ailleurs, et c’est

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tout juste si l’on s’aperçoit de cette immobilisation en pleine nature… Quelle ne sera pas la surprise de François, une demi-heure plus tard, de trouver le petit Jacques, qui n’a que douze ans, installé au volant. Dans l’intervalle, il aura parcouru quatre-vingts kilomètres… Laurence s’inquiète soudain de notre retard : « Il faudra partir très tôt demain matin ; n’oublions pas que nous devons être à Clausonne avant la «première cloche» du déjeuner, autrement… ce n’est pas la peine, mieux vaut n’apparaître que l’après-midi ! » Hypothèse réitérée chaque année avec le même rituel, mais l’évocation est inutile car chacun sait parfaitement que personne ne dormira cette nuit : à quatre dans un même lit, il est difficile de trouver le sommeil,  surtout lorsque l’on regarde sa montre toutes les heures pour être sûrs « d’être à l’heure ». «  De toute façon, dit Béatrice un peu perfide, pour ce qu’il y aura à déjeuner on ne manquerait pas grand-chose… Je vois déjà les bâtonnets feuilletés aux anchois filiformes de chez Aillasse, un par personne, à peine… tout le monde n’en aura pas. Tante Édith, dernière servie, prétextera qu’elle n’a pas faim et Bonne-maman, crucifiée, lui donnera le sien… « Mais si, mais non, mais si, mais non », le feuilleté volera plusieurs fois entre les deux assiettes et finira sur le plat  : «  Roger, prends-le, tu as sûrement encore faim  !  » Roger, tout à sa conversation et au récit du merveilleux dîner de la veille à Nîmes chez les Untel, l’engloutira sans même s’apercevoir de l’immense privation qu’il cause à sa tante et à sa mère… »  René exaspéré profitera de ce que son frère a enfin la bouche pleine pour couper court au silence et déclarer solennellement : – Le prix du lait a baissé.  – Ah oui ? dira tante Édith, se sentant concernée, quand on voit ce qu’il coûte, on ne s’en aperçoit guère. Puis ce sera le poulet rôti, maigre et rabougri, un seul pour neuf personnes… François évite de regarder Georgette… Tous deux pouffent de rire. Ces dames font semblant de ne pas comprendre et

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Béatrice se rassure secrètement, à l’idée de sa mini poêle, son réchaud à méta et son futur frichti ! Les «  petits  », eux, dans le fond de l’immense cuisine, très sombre même en plein jour, auront droit au pain rassis de l’avant-veille, on leur servira des aubergines baignant dans l’huile, de vraies « éponges » à détruire les estomacs, qui embaumeront dans tout le château jusque dans la salle à manger des « grands », donnant aux adultes, à peine terminé leur maigre déjeuner, des envies irrépressibles… Papa s’esclaffe, étouffe de rire, est pris de quintes de toux, vieux rhume des foins mêlé d’asthme, s’insurge et nous trouve bien sévères : – Dans ma jeunesse, c’était bien pire, nous n’avions pas le droit de parler et nous nous faisions sans cesse morigéner  ! Mais tout cela, finalement, ce sont de bons souvenirs, n’est-ce pas ? Car autrement, je ne vois pas pourquoi, mes enfants, chaque été vous nous tannez, votre mère et moi, pour ne pas manquer le fameux rendez-vous de septembre à Clausonne ! – Mais oui, mais oui, on adore y aller, disent les cinq bambins en chœur, mais on ne fait que raconter, ce n’est pas bien méchant, si on ne peut plus rien dire…  Papa en profite pour évoquer son enfance à Clausonne ; il est enfin de bonne humeur et nous raconte pour la énième fois les mêmes histoires : « Je détestais la viande, mais j’étais bien forcé d’en prendre. René était chargé de détourner de moi la conversation et les regards ; j’en profitais pour enfouir subrepticement la tranche de gigot dans ma poche… elle disparaissait ensuite dans le berceau de la poupée avec la complicité de Georgette ; devant ses petites amies elle était intraitable : « Ne touchez pas à la poupée, elle est malade, je vous défends… » Le soir approche, les souvenirs s’estompent, les aînées sont revenues à l’arrière ; Jacques, à l’avant, écrabouille son père  ; les disputes reprennent et maman craint l’accident ; elle menace les enfants d’un arrêt sanction si François ne met pas le holà ; Jacques n’entend rien

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et renverse le reste du café bouillant sur la braguette de son père, qui hurle de douleur. Béatrice s’arrête tout net, presque sans crier gare. « Jacques, c’en est trop, va te promener, disparais et qu’on ne te revoie jamais…  » Sous les yeux moqueurs et intrigués de ses sœurs, Jacques ne se le fait pas dire deux fois et s’évanouit dans la forêt… Les secondes passent, puis les minutes et Jacques ne reparaît toujours pas… Béatrice et les filles en profitent pour se soulager, mal cachées par la verdure. François est indigné : « Dans ma famille cela ne se fait pas ; on se retient, on n’a pas de besoins… » Ce différent symbolique aura marqué la frontière entre les deux familles, bien que protestantes l’une et l’autre, les Thurneyssen du Nord et les Seydoux du Sud… Mais de Jacques, toujours pas ! François s’aventure dans le sous-bois, hurlant que la plaisanterie a assez duré, qu’il est temps de revenir, que tout sera oublié. Béatrice est paniquée : perdu ce fils tant aimé, si beau, si réussi… Il reste introuvable…. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’on le voit apparaître, très inquiet et penaud : il a voulu faire « le Jacques », une bonne farce à la famille et puis voilà, il s’est perdu ! François n’ose le gronder, rassuré enfin de récupérer son fils prodigue, l’unique, sa lignée. Maman pleure de joie, les sœurs sont plus mitigées… Le soleil est couché, la sérénité est revenue, le calme après la tempête. Le premier village est bienvenu pour rechercher un gîte : arrête-toi ici, non là, mais non ici, non là, bien trop cher, trop grand, trop petit… Maman tourne son volant dans tous les sens, ne sait où donner de la tête et risque dix fois l’accident  ! On s’arrête finalement devant un sordide routier providentiel, quelque part entre Chalon et Mâcon… « Vous avez de la chance », dit l’aubergiste, hilare. Il est vrai que la Citroën surmontée de son échafaudage de bagages suscite l’hilarité ; et quand on voit en sortir sept personnes, on a peine à le croire... « Des clients viennent de se décommander, je vous ferai un bon prix. » Nous nous entassons dans deux petites chambres et nous précipitons, affamés, vers ce qui est pompeusement intitulé « salle à manger ».

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Au bout d’un long moment, nous n’avons toujours rien à manger ! Papa, au comble de l’exaspération, accuse le monde entier, tempête, se lève et prend la décision, courageuse et fière, de s’en aller mais… en douce. La famille, désolée, se dirige en rang d’oignons vers la sortie lorsque l’hôtelier, interloqué, apparaît avec un gigantesque plat de pâtes blafardes et collantes, sans la moindre sauce pour les accompagner  ; nous nous en contenterons, épuisés et furieux, mais Jacques en conservera toute sa vie une aversion pour les nouilles, spaghettis et autres spécialités de pasta à l’italienne. Dès six heures le lendemain, Papa est sur le pont : il a déjà arpenté la route cent fois avec canne, veste, cravate et chapeau mou bien enfoncé sur la tête, sous les regards moqueurs de quelques touristes et villageois qui s’éveillent : nous filons sans crier gare… La perspective de voir le bout du tunnel, le beau temps, la fraîcheur du matin et la fin d’un long calvaire donnent des ailes à Béatrice  : elle double désormais à quatre-vingts kilomètres heure, la « Onze » est légère, ronfle et bourdonne, les conversations reprennent. Nous sommes maintenant à une demi-heure de Clausonne  ; il est onze heures, la campagne est belle et austère, les oliviers le disputent à la vigne, le chant des cigales couvre les nouvelles à la radio  ; Maman retrouve sans la moindre hésitation l’étroit chemin de traverse, bien caché, ombragé, comme fait exprès, où traditionnellement, depuis des années, on fait la même halte pour se « refaire une beauté » ! Chacun s’asperge d’eau de Cologne, les filles enfilent leurs petites robes d’été, bien convenables et repassées, Jacques fait semblant de se laver et François noue sa cravate qu’il n’a d’ailleurs jamais ôtée. Il actionne pour la dixième fois de la journée son éternel rasoir électrique dont les piles, miraculeusement, continuent de marcher. Nous sommes enfin prêts, propres, coiffés, impeccables, de vraies gravures de mode ; mais il est beaucoup trop tôt pour arriver… Avant midi, c’est impossible, ce serait le tsunami dans le protocole ! Bonne-

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maman est dans le parc, tante Édith compte et recompte les figues du garde-manger, le cérémonial d’accueil n’est pas en place, l’arrièrebonne-maman n’est pas encore dans son fauteuil derrière la croisée pour mieux nous épier… Il ne serait pas convenable de se présenter maintenant, crime de lèse-majesté. François consulte sa montre pour la centième fois et soudain s’affole. «  Vite, il faut y aller  !  »  Nous sommes minutés, rien ne doit nous arrêter, ce n’est pas un grand prix mais c’est tout comme. « Béatrice, ralentis, non accélère, non plus lentement, plus vite ! » Nous sommes fichus, le passage à niveau va se fermer, nous allons être en retard. Maman, hors d’elle-même, panique et fonce, nous sentons la barrière du passage à niveau frôler le chargement sur le toit  ! Enfin, nous sommes arrivés, les graviers de Clausonne crissent sous les pneus de la berline. «  Doucement  », dit François angoissé  : des siècles de Clausonne s’abattent sur son front, le poids des ans, des habitudes, des traditions, des coutumes ancestrales, de notre religion faite de principes, d’austérité et de contraintes. Il est exactement midi, ces Dames sont là, debout sous un soleil de plomb, figées, rigides comme des sarments, éternelles, inaltérables  : « Mais non, vous n’êtes pas en retard, une minute peut-être, mais ce n’est pas grave, on vous aurait attendus… C’est incroyable d’être aussi précis, aussi impeccables, après ce long voyage. Béatrice, vous êtes formidable ! »

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Budapest sous les bombes La Deuxième Guerre mondiale survient, je ne suis qu’un enfant ; lors d’une réception à l’ambassade à Budapest, je garde le vague souvenir d’avoir croisé Hitler, personnage très flou dans ma mémoire, portant effectivement mèche et moustache, avec des yeux perçants, somme toute un physique très banal... Ne sommes-nous pas tous nous-mêmes de grands hypocrites, des criminels en puissance, capables des pires choses ? Je pense que l’être humain ne s’émeut que face à du concret. Hitler voulut embrasser une carrière de peintre dans sa jeunesse, en vain. Le cours de l’Histoire n’aurait sans doute pas été le même si le talent artistique du Führer, dont la cote ne cesse de grimper aujourd’hui, avait été reconnu en son temps. Les experts estiment que rien, dans ses œuvres, qui représentent souvent des paysages paisibles, ne présageait le monstre qu’il allait devenir. En outre, il n’était pas analphabète, loin de là. Sa bibliothèque comptait quelque seize mille volumes reflétant ses délires ; Mein Kampf fut un des livres les plus traduits et les plus diffusés de par le monde. Douze millions d’exemplaires ont circulé en Allemagne entre 1925 et 1945… En famille, l’inventeur de la « Solution finale » n’ignorait pas ce qu’il avait ordonné mais, au chaud, loin des chambres à gaz, il était absorbé par son quotidien. Dans un article paru dans Le Monde, Alain Constant rapporte les révélations faites par les deux plus proches collaborateurs d’Hitler : Heinz Linge et Otto Günsche. On apprend que le Führer n’a visité qu’une seule fois un hôpital militaire au début de la guerre et que la vue des blessés l’a profondément choqué. Après la défaite de Stalingrad, son comportement évolua  : tremblements,

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crampes, douleurs d’estomac ; il se ronge les ongles, s’arrache la peau des doigts et exige que la température des pièces ne dépasse pas douze degrés. Son implication dans la construction des chambres à gaz ne fait aucun doute. Mais le personnage, semble-t-il, était plus fragile que ce que l’on pourrait croire… Bien à l’abri dans notre petit confort, la vue des images à la télévision ou la lecture des journaux nous touchent quelques instants mais ne provoque qu’un émoi éphémère face au supplice de milliards d’êtres humains qui meurent de soif, de faim, d’exécutions sommaires. Mis à part des êtres d’exception tels que l’abbé Pierre, le Prince Albert, Bernard Kouchner, Mère Térésa, Coluche, Sœur Emmanuelle et quelques autres connus ou anonymes, ne sommes-nous pas tous des monstres indifférents ? La France est dirigée par Pétain et je vais vivre à Budapest. Fonctionnaire du Quai d’Orsay et désireux de s’éloigner de la capitale et d’un régime qu’il abhorre, mon père s’est fait nommer en poste à l’étranger. J’ai six ans à peine, mais je suis déjà conscient de ce qui m’entoure. Nous habitons Ouri Outsa, un des boulevards principaux de l’élégant quartier de Buda. Je vois encore mon père marchant de long en large, récitant longuement à ma mère le discours qu’il allait tenir le soir ; il ne supportait pas que l’on lise à une tribune : «  Il y a l’écrit et il y a l’oral. Si l’on écrit son discours et qu’on le lit, on est forcément mauvais parce que ce sont deux expressions de la langue, deux musiques, qui n’ont aucun point commun. » Si l’on a un document sous les yeux, on est en effet tenté de s’y référer, cela détruit l’éloquence. Si l’on a la maîtrise de son sujet, on n’a pas de problème d’expression et l’auditoire est content. On communique. On hausse ou on baisse la voix. On écourte. On rallonge. On jauge. On parle avec ses yeux, son cœur, son ventre.  Ce n’est pas en lisant un papier que l’on fait une déclaration d’amour… Celui qui doit « causer » le soir devant un auditoire de dix, cent ou mille personnes doit avoir le

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courage – car il s’agit bien de courage – de se présenter les mains dans les poches comme l’ont toujours fait le général de Gaulle, Fidel Castro, André Malraux, ou plus près de nous Besancenot, Le Pen, CohnBendit, Sarkozy, Obama et même Tapie. C’est donc bien une affaire de courage que de se dire, en se rasant le matin : « Je me présenterai ce soir sans notes, sans complexe, sans parachute. Mon papier restera dans mon veston… » Je n’ai jamais oublié l’enseignement de mon père. Lorsque je vois un tribun sortir son papier, je panique. Et si je dois à mon tour m’exécuter, je panique aussi parce que je n’ai pas de papier… Cette période hongroise fut pénible pour tous. Mon père était nerveux ; servir, même de loin, le régime de Pétain n’était pas sa tasse de thé ; je crois aussi qu’il ne s’entendait pas bien avec son patron l’ambassadeur. Je n’ai d’ailleurs fait qu’aggraver la situation en répondant un jour au téléphone à une voix féminine : « Allô, bonjour Madame Cochon. » C’était facétieux mais périlleux… Il s’agissait de l’épouse de l’attaché militaire à l’ambassade. Malgré mon très jeune âge, elle m’en a longuement voulu ! Son mari aussi. Cette dame était également la mère de Jean Edern Hallier qui, cinquante ans plus tard, devint le polémiste chroniqueur le plus polisson, le plus iconoclaste, le plus agressif que la France ait connu, fondateur de L’Idiot international, journal ô combien provocateur, « poil à gratter » de la pensée parisienne pendant vingt ans. Avais-je été prémonitoire ? Maman, qui n’aimait ni la vie de cour ni les mondanités, s’ennuyait loin de son Paris chéri. Mes sœurs étaient martyrisées par une nurse allemande monumentale aux yeux exorbités, au visage boursouflé et rougeoyant – je pense maintenant qu’elle buvait… Sous prétexte « d’éducation », elle faisait remanger aux enfants leur vomi dans un torrent de larmes. C’est aussi l’époque où je multipliais les otites affreusement douloureuses  : tympans percés chez l’oto-rhinolaryngologiste sans aucune anesthésie et autres opérations de la mastoïdite, consistant en de multiples trépanations pratiquement à

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vif pour extirper le pus qui envahissait mon crâne... J’en ai un souvenir de torture abominable. N’oublions pas, cher lecteur, combien nous devons à la Science qui, dans ce simple domaine qu’est l’anesthésie, nous a permis de ne plus souffrir le martyre à chaque acte chirurgical… Nos très proches ancêtres ont connu des heures terribles. Pensez aux grognards de Napoléon dont on coupait la jambe à la scie sur le champ de bataille, soulagés seulement par un grand coup de gniole qu’une accorte Madelon versait à la fois dans la bouche et sur la plaie… De nos jours pour un simple détartrage, on nous caresse la gencive avec une crème qui rend la piqûre de l’anesthésie elle-même absolument indolore. Tous ces progrès sont d’ailleurs très récents car j’ai, dans ma jeunesse finalement pas si lointaine, d’abominables souvenirs de séances de dentiste… Les bombardements soviétiques devenant de plus en plus présents, nos tourments hongrois ne faisaient que commencer… Tout d’un coup une sirène lugubre hurle dans la pénombre. Il est trois heures du matin. Comme toutes les nuits, nous sommes glacés d’horreur. Papa fait irruption dans la chambre en pyjama : – Comment ! Vous n’êtes pas encore debout ? Vous voulez périr sous les bombes ? Allons, on file à la cave ! – Je veux faire pipi, dit Laurence – Pas question ! À peine habillés et en pleurs, nous descendons les escaliers quatre à quatre. Maman, en bonne mère d’origine scandinave placide et tranquille, vivait l’agitation avec flegme, considérant sans doute son mari dans ces moments terribles comme un «  pauvre type  » stressé dépourvu de contrôle : « Pourquoi t’agites-tu tant mon chéri ? Tu sais bien qu’il ne s’est rien passé de grave depuis des semaines. » Dans la cave, c’est la pagaille. Les familles de dizaines d’appartements sont réunies dans quelques mètres carrés, situation extravagante pour de braves bourgeois habitués à leur confort… 26


– Mais je veux faire pipi, reprennent en chœur Laurence, puis Liliane, puis Anne, puis Yolande, puis le petit Jacky. – Ah non, grognent les locataires en hongrois, vous n’aviez qu’à prendre vos précautions !  Très vite ma mère, toujours maîtresse d’elle-même, nous fait remonter pour accomplir nos besoins en dépit des supplications de François. Peu à peu, les bougies s’allument, ici et là. La vie s’organise. Certains s’endorment à même le sol. D’autres bavardent. On ne sait rien de ce qui se passe au-dehors. Le journal local nous apprendra le lendemain que le ciel était rempli d’éclairs, de vrombissements d’avions assourdissants et qu’un quart des immeubles alentour s’est effondré sous les bombes. Dans un coin, deux êtres à moitié nus qui n’ont pas terminé de faire l’amour… La plupart des locataires sont en pyjama, chemise de nuit et peignoir. Avec la lumière, on découvre soudain un couple en robe du soir et smoking de retour d’une réception officielle. Un cri tout à coup déchire le silence. Celui d’une jeune femme terrifiée : un rat s’est faufilé entre ses cuisses… Au petit matin, le concierge de l’immeuble, conscient de ses responsabilités, annonce que le danger est loin d’être passé. Pas question de remonter. Alors, les commerçants du quartier arrivent, et la convivialité s’installe ; de cave en cave, le marché revit comme dans la rue... On fait connaissance avec des voisins qu’au grand jour on aurait continué d’ignorer…   Cette période fut inoubliable. Il me souvient, bien que je fusse très jeune, de ces moments de terreur lorsque, osant mettre le nez dehors durant les brèves périodes d’accalmie, je découvrais que l’immeuble voisin du nôtre avait été intégralement détruit, soufflé pendant la nuit…

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Reflets de guerre dans d e s y e u x d ’e n f a n t En 1943, nous prîmes un train pour Paris, qui fut bombardé en Allemagne. Le dernier wagon, dans lequel se trouvaient nos bagages – douze malles restées célèbres dans l’imaginaire familial – fut complètement dévasté. L’arrivée dans la capitale fut synonyme de disette. Il y avait les tickets de rationnement pour les denrées alimentaires de base, et les oncles, tantes et cousins nous prêtèrent le minimum pour notre survie. L’essentiel. J’avais sept ans et j’étais habillé avec des pantalons de golf beaucoup trop grands pour moi : j’étais la risée de mes camarades de classe qui m’appelaient « Tintin » me demandant en hurlant de rire où j’avais laissé Milou... Nous étions revenus boulevard Jules Sandeau et mon père travaillait au Quai d’Orsay. Il faisait ce long trajet à pied quatre fois par jour car à l’époque on ne déjeunait ni à la cantine, ni au restaurant  ; les repas dits d’affaires n’existaient pas. Un peu radin, il n’avait jamais un sou en poche, ma chère maman gérant intégralement l’argent du ménage. Il allait toujours à pied à son bureau mais en chemin, avenue Henri Martin, l’autobus 63 s’arrêtait entre deux stations sous l’impulsion du receveur qui, de l’arrière, sur l’impériale découverte, tirait vigoureusement une chaînette. Le chauffeur interpellait papa qui continuait à marcher : « Monsieur l’Ambassadeur, montez donc ! » Papa faisait semblant de ne pas entendre. Le bus reprenait sa marche et s’arrêtait à nouveau dix mètres plus loin  : «  Mais montez donc, Monsieur l’Ambassadeur ». Et mon père, contrit, un peu gêné de lui dire : « Je n’ai pas d’argent ! » « Cela ne fait rien, Monsieur l’Ambassadeur.

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Montez, ce sera comme d’habitude, on ne vous fera pas payer… » Un jour à l’Alma, revenant du Quai, mon père interpelle un agent de police devant les clous : « Monsieur le préposé, puis-je traverser ? – Oui, Monsieur l’Ambassadeur tout le monde, peut traverser.  » Papa, homme d’une grande intelligence et d’une immense culture avait un côté professeur Nimbus. Cela dit, il aurait adoré être acteur, comme moi d’ailleurs, et pouvait déclamer tout Racine, Corneille et Molière... Ce boulevard Jules Sandeau entre la gare Henri Martin et la gare de Passy a joué un rôle important dans mon enfance. Nous étions au n° 21, ma grand-mère au 23 et le frère de ma mère au 25. Notre concierge, comme toutes ses consœurs, était acariâtre  ; lorsqu’on frappait à la loge pour un courrier, on entendait un tonitruant « Les patins ! » – le parquet, quotidiennement ciré, ne devait pas être souillé. Mon père en rentrant le soir du bureau s’esclaffait : « Quand donc arrêteront-ils de faire cette cuisine vulgaire dont les relents nauséabonds envahissent la maison ? » Bien que bénéfique pour la santé, l’ail et son odeur n’étaient pas tolérés dans lesdites « bonnes familles ». Cela dit, nous sommes en guerre, les soldats allemands sont partout, les restrictions sont terribles. On ne mange pas à sa faim. Et le pire est à venir… Quel ne fut pas mon étonnement de rencontrer un matin en sortant sur le palier notre voisin avec une étoile jaune sur le revers de sa veste. – Bonjour, Monsieur Lévi, dis-je à cet homme charmant. – Bonjour, Jacky – Vous en avez une belle décoration ! – Tu sais, mon cher petit, ce n’est pas du tout une belle décoration et je l’ai en horreur, cette étoile. Ne la réclame surtout pas si tu n’y es pas forcé. Tu demanderas à ton papa pourquoi je la porte là et pourquoi à cause d’elle, un beau matin, mon jeune ami, tu ne me reverras pas. Voir ce vieux monsieur s’éloigner, courbé et accablé, puis descendre les marches en larmes me parut très étrange.

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– Maman, maman ! Viens vite. Monsieur Lévi a mal, tellement mal. Il pleure. – Ah, dit ma mère en le voyant s’éloigner. C’est à cause de son étoile… Ce matin-là, en marche vers le lycée Janson de Sailly, rue de la Pompe, je ne pensais qu’à cette étoile sans comprendre qu’elle était le symbole de toutes les atrocités que nous vivions… et qui persistent encore de nos jours. Je suis persuadé que la fracture actuelle du monde entre les arabo-musulmans et les judéo-chrétiens, qui fait suite aux massacres de la Saint-Barthélemy, des Croisades, de l’Inquisition, et aujourd’hui d’Al Qaïda… trouve sa source dans le conflit israélopalestinien. J’ai du mal à accepter que les affrontements actuels de ce monde prennent systématiquement la forme de guerres de religions. Ces mêmes religions qui toutes prônent l’amour du prochain… Le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, vient de créer un pôle religions au Quai d’Orsay, une première en France  : «  On a intégré la démographie, l’écologie et les pandémies à la réflexion stratégique, pourquoi pas les religions  ? Toutes les guerres que j’ai connues comportaient à des degrés divers des histoires de religion. »

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Jours de paix à Vitry C’était une vaste propriété, possession de ma grand-mère maternelle  : mille hectares de forêt à trois kilomètres de Gambais, village rendu célèbre par l’abominable Landru, l’homme qui brûla ses femmes dans la cheminée du salon… Simple capitaine de cavalerie, mon grand-père avait, j’en suis certain, un côté « nouveau riche » ; ravi de ne pas lui ressembler sur ce point, du moins je l’espère, je partageais en revanche avec lui sa passion pour les femmes, son insouciance, son oisiveté… Il avait fait démolir une charmante maisonnette d’il y a trois siècles qui trônait près de l’étang pour construire en amont, avec vue imprenable sur la forêt et la pièce d’eau, une sorte de château fin XIXe comprenant quatre-vingtdix chambres  à coucher ! Autant dire qu’un demi-siècle plus tard, à la mort de ma grand-mère, un banquier célèbre et avisé acheta ce bien inestimable pour une bouchée de pain, par l’entremise de mes oncles – quels « crétins » ! – et s’empressa de démolir le monstre pour reconstruire, près de l’étang, à l’identique, la jolie maison d’antan. Dans les mois qui précédèrent la Libération, mon père décida que Béatrice et ses cinq enfants seraient plus en sécurité et mieux nourris à la campagne qu’à Paris, où la Résistance sévissait, multipliant coups de feu et incidents. Lui-même, travailleur acharné, demeura boulevard Jules Sandeau, faisant quotidiennement ses trajets à pied avec le Quai sans prendre jamais le bus… comme à son habitude. Il nous rejoignait à la campagne tous les vendredi soirs à bicyclette pour repartir très tôt le lundi. Soit quatre-vingts kilomètres aller-retour en

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pédalant. Un exploit pour un homme qui n’était pas du tout, mais pas du tout sportif. Vitry est au cœur de la forêt de Rambouillet, l’une des plus belles au monde, avec ses chênes centenaires, ses fougères et de magnifiques rhododendrons. Je ne m’y ennuie pas du tout. Ne pas aller à l’école est un bonheur suprême ; étant, grâce à ma grand-mère, un fin connaisseur en champignons, je deviens très vite le compagnon préféré du gardechasse : « Regarde Jacky, on l’a eu, le renard ! Je le vois pris dans le piège ! » C’était une vision d’horreur. Ces mâchoires en acier couvertes de dents acérées qui se refermaient dans un claquement sinistre sur la patte du pauvre animal me comblaient de révolte et de désespoir. «  Il m’a eu, Jacky, celui-là. Regarde, il n’y a plus que sa patte. Pour s’échapper et survivre, il s’est rongé jusqu’à l’os...  » J’ai appris, pour une fois que je lisais un livre, que les nazis, afin de rendre insensibles les futurs bourreaux chargés de la torture, offraient à leurs jeunes recrues un animal de compagnie qu’elles devraient un jour mutiler vivant, éviscérer, dépecer… Cette anecdote lugubre a longtemps hanté mes nuits d’enfant. Est-ce pour cette raison que j’ai toujours été fasciné par la torture ? Dans Le Monde du 27 avril 2009, l’article « Extraits des manuels de torture codifiés par la CIA » décrit en détail comment amener le détenu à un état basique de dépendance : pour cela, il suffit de mettre un insecte dans un lieu confiné où se trouve le prisonnier, sachant qu’il a une phobie pour ce nouveau compagnon de cellule et aucun moyen de s’en défendre. Il ne dira rien si on le coupe en morceaux mais sera prêt à tout avouer pour se débarrasser de l’intrus. Encore une fois, la torture me fascine. Dés que je vois un livre ou un article sur ce sujet, il m’attire sans que je sache pourquoi ; je n’en suis d’ailleurs pas fier... Suis-je un voyeur ? Je suis bien entendu absolument opposé à toute forme de torture et l’actualité des prisons américaines me sidère, car je connais l’amour des Américains pour les droits de l’homme. Pendant la guerre d’Algérie, le général Massu

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lui-même, chez qui De Gaulle s’est réfugié à Baden Baden, m’a parlé en ces termes : « Vous savez, Jacques Seydoux, c’est facile de déblatérer sur la torture mais qu’auriez-vous fait à ma place ? Dans ma qualité de grand chef des armées, on m’indique qu’une bombe a été posée dans un cinéma du pays et qu’elle est minutée pour exploser incessamment. Or nous avons justement entre les mains le fellagha qui l’a cachée. Qu’aurais-tu fait à ma place, mon petit Jacques ? Trois cents enfants explosés alors qu’ils regardent une bande dessinée ou bien le fellagha passé à la gégène  pour lui extorquer un aveu et désamorcer l’engin avant qu’il n’opère sa boucherie ? » Il est évidemment trop facile de juger et de condamner quand on n’est pas concerné… Dick Cheney a d’ailleurs repris à son compte ce type d’arguments visant à disculper les forces de renseignement en expliquant que certaines séances de tortures à Guantanamo avaient conduit à des aveux qui ont permis d’éviter un deuxième 11 septembre. « Tu vois, Jacky, me disait le garde-chasse, ce territoire, c’est Lapinville, il n’y a que des terriers ! » Durant les battues, des oncles et leurs amis attendaient tranquillement et fièrement, le fusil braqué sur le trou, que la belette introduite par le garde-chasse fasse surgir les lapins, qui étaient alors facilement massacrés... Je ne cessais de penser à ce renard que son instinct de survie avait condamné à se mutiler pour quitter l’emprise du piège. Ainsi fit un jour, durant une escalade en solitaire, un varappeur dont le bras avait été écrasé par un énorme rocher. Faisant preuve d’un incroyable sangfroid, l’homme a sorti un Opinel de sa poche et, avec sa main restée libre, s’est cisaillé le bras. Oui, les tendons, les chairs, les artères, les veines et l’os. Il s’est fait un garrot pour arrêter le sang qui giclait du moignon et a pu regagner la ville en contrebas… Quel géant ! Le charcutier du village et ses acolytes, le boucher, le jardinier et le facteur, grassement rémunérés, faisaient le boulot de rabatteurs pour les chasseurs, ces messieurs bedonnants. «  Allez, Jacky, viens avec

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nous. On ne sera pas de trop pour les sortir, ces bestioles ». On tapait avec des bouts de bois sur les troncs et les touffes, on faisait crisser les fougères… mais on savait parfaitement qu’à un endroit précis on allait retrouver les paniers où se trouvaient blottis quantités de malheureux faisans, prisonniers depuis des heures et totalement engourdis. Ils s’échappaient lourdement de leur prison dans un vol poussif. Paf ! Paf  ! «  Je l’ai eu  !  » disait Jean-Pierre. «  Quel magnifique doublé, Robert ! » « Comment as-tu pu le rater, Gaston ? » En effet, il faut être un déplorable tireur pour manquer un oiseau qui peine tellement à s’élever… Est-il besoin de l’écrire, je n’ai jamais été chasseur. Lorsque, des années plus tard, je fus invité par quelques personnalités, un président de la République et autres chefs d’États, j’agaçais sérieusement les puissances invitantes en refusant de les accompagner dans leur périple meurtrier, préférant rester au château deviser avec les dames, leur faire la cour, visiter les chambres à coucher… les accompagner ensuite dans le potager. «  Ce soir, Jacky, il faut venir, me dit François le garde-chasse, c’est pleine lune, c’est le rut, on va assister au brame du cerf. » Il est précieux d’être accompagné  d’un garde forestier la nuit dans la forêt car il y a de quoi trembler de peur. Les bruits, les odeurs, tout est source d’émotion et de crainte. On se croirait dans l’Au-delà. J’aurais donné n’importe quoi cette nuit pour ne pas suivre François mais… j’avais mon orgueil et ma fierté. « Allez, grimpe dans ce chêne. C’est là qu’ils ont l’habitude de se battre. » Une petite heure d’attente inconfortable, à califourchon sur une branche et j’aperçois soudain, sous l’arbre même, deux gigantesques cerfs qui se mesurent pour se combattre. Il s’agit de conquérir la belle et la mort peut s’ensuivre. De toute ma vie, je ne crois pas avoir vécu un spectacle d’une telle intensité. C’est à la fois effrayant et sublime. Deux cervidés de grande taille qui se livrent un combat sans merci est un spectacle bouleversant. Les

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hurlements du brame, les sourds grognements, les reniflements, les bois qui s’entrechoquent sont d’une suprême beauté, rendue d’autant plus éclatante que la lune toute ronde étincelait haut dans un ciel de charbon… En évoquant ces grands cervidés, il me souvient que, gamin à Mayence, j’ai tout appris chez les scouts : cuisiner, bricoler, réparer toutes sortes de choses… J’étais le chef de la patrouille des Cigognes et, lors d’un camp d’été où j’ai été « déniaisé »… par ma cheftaine, je fus totémisé «  antilope futée  » devant un grand feu de bois dans une ambiance ensorcelante. J’ignore si ce qualificatif me correspondait vraiment mais il m’a beaucoup plu… Puis survint la Libération. À Gambais, dans le village voisin, des jeunes femmes sont tondues : décapitation symbolique, sacrifice expiatoire, revanche du mâle français humilié ou signe du triomphe du vainqueur qui a traversé l’océan et marque son territoire ? Vitry se trouvait exactement sur l’axe reliant la Normandie à Paris. La famille au complet se massait sur la Nationale pour acclamer les camions, les chars et les jeeps venus nous protéger. Des Américains souriants, débarquant, pour moi, d’une autre planète, allaient rejoindre les FFI et les Résistants pour libérer Paris. Ils défilent pendant des heures en nous lançant du chocolat, des cigarettes et des tablettes de caoutchouc que l’on appellera plus tard chewing-gum, produit nouveau qui nous parut alors très étrange. Une jeep rejoint le château : « Hello Madame, dit le militaire à ma grandmère, dame âgée, distinguée et austère. We are going to settle here. » Après la présence pendant quatre ans d’un régiment allemand avec à sa tête des officiers de la Wehrmacht qui, il faut le souligner, se sont toujours montrés courtois et polis, s’excusant volontiers du dérangement tout en chapardant en douce quelques pièces de mobilier, voici venir un

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contingent américain. Il s’agit d’une quarantaine d’officiers blancs et de centaines d’hommes de troupe, tous noirs comme de l’ébène. Les soldats noirs de la Libération sont les grands absents de l’Histoire. Pourtant ils furent des milliers à débarquer sur les plages de Normandie. Certains survivants racontent aujourd’hui que leur vie a été bouleversée par l’accueil de la population locale. Ils découvraient pour la première fois un monde sans ségrégation ! Les officiers logent dans le château, les « pioupious » dans les prés. Nous vivons avec mes sœurs et mes cousins des moments surréalistes... Nous voyons les soldats monter avec dextérité de gigantesques tentes dites marabouts dans lesquelles ils installent le confort. Ils nous abreuvent de victuailles, de multiples denrées, bienvenues après tant d’années de disette et de privations, et aussi de cigarettes. La cigarette est un symbole : tout prisonnier ou soldat rêve d’une cigarette, marque de détente et de liberté ; c’est aussi une monnaie d’échange pour celui qui ne fume pas. Le jeune veut prouver par ce petit tube sa personnalité, son accession à l’âge adulte, voire son autorité. Je distribue actuellement, avec une équipe de bénévoles, le jeudi soir de dix-huit heures à minuit, des repas à quelque trois cents malheureux, SDF et autres, dans divers endroits de Nice. Ce qu’ils attendent avant tout, c’est le dialogue, le respect, un sourire et… bien plus que de la nourriture et de la soupe chaude, ce sont des cigarettes. Alors on leur en distribue un peu, à contrecœur ; en revanche, ni vin ni alcool. L’interdiction récente de fumer dans les lieux publics, les restaurants et les casinos est aujourd’hui une véritable révolution, la marque d’une civilisation nouvelle. Je n’oublierai jamais la « boulangerie » du château : « Look, my friend, on this side, je mets la farine, le lait, les œufs, le sel… » De magnifiques pains dorés, croustillants et parfumés, sans que je comprisse comment, sortaient alors comme par miracle du tunnel qui séparait l’embouchure de la sortie… Ces soldats « de couleur » étaient de bons vivants, rieurs,

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adorables, n’ayant d’autre idée en tête que de donner, communiquer, et jouer avec nous. En 1944, je n’avais que huit ans, je n’avais jamais visité l’Afrique, l’immigration était encore quasiment inexistante en France, et je découvrais les Noirs. J’en conclus qu’ils étaient bien plus gentils, avenants et polis que les Blancs… Un jour, ils s’en allèrent. En deux heures. « Goodbye my friends ! » Et nous vécûmes des mois nostalgiques avec les provisions de chocolat et de chewing-gum qu’ils nous avaient abandonnées, annonciatrices de la « révolution » américaine que nous allions connaître sous forme de  pop-corn, marshmallows, jeans, tee-shirts, supermarchés, bowling, ice-cream, coca-cola, hamburger, juke-box… Puis Vitry redevint un simple lieu de vacances. Nous allions avec mes sœurs à la découverte du monde… animal. « Regardez, leur disais-je, cette fourmilière, c’est étonnant, ça grouille, ça va dans tous les sens. C’est une vraie planète avec une reine et sa cour où chacun s’affaire avec son petit boulot bien précis. Avec une loupe on pourrait détailler ces bestioles et constater que c’est exactement comme une foule d’êtres humains sur une place de marché un matin. Alors, les filles observez bien, je vais être Satan : avec ce bout de bois, je sème la zizanie sur le monticule de fourmis.  C’est l’horreur, un tremblement de terre, un tsunami. Elles s’agitent dans tous les sens, affolées, hagardes, complètement abasourdies  ; mais regarde bien Yolande, petit à petit tout se reconstruit, chacune retrouve sa place, son cheminement et tu verras, demain matin il n’en sera plus rien. Le cataclysme passé, tout sera apaisé. » J’ai toujours été fasciné par les fourmis, même à l’âge adulte. Des années plus tard, durant un séjour à Hong Kong, j’ai été obligé d’abandonner mon jogging quotidien : les trottoirs étaient tellement envahis qu’il était même impossible de marcher… Une véritable fourmilière  ! À l’époque, j’avais tellement bien réussi à Monaco que le siège de Paribas m’avait proposé de créer une filiale à Hong Kong. Au bout de trois semaines avec mon

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épouse dans cette cité, j’avais tout mis en place  : une structure, des bureaux, les formalités administratives, une maison pour habiter avec du personnel ! Mais au retour, le siège, qui m’avait pratiquement déjà remplacé à Monte-Carlo, essuya un refus de ma part : « Je n’irai pas vivre à Hong Kong, pas question  !  –  Mais alors Seydoux, pourquoi avoir travaillé jour et nuit avec tant de zèle et d’efficacité ? – Je me suis mis dans l’esprit de quelqu’un qui était décidé à y vivre et j’ai voulu vous donner satisfaction… Si je n’avais rien fait sur place, qu’auriezvous dit  ? Et puis, en faisant consciencieusement mon travail je voulais, d’expérience, être sûr que cela ne me plaisait pas. Sans compter qu’à Hong Kong, on ne peut pas courir… » Mais cela, bien sûr, je ne leur ai pas dit… Ma femme était furieuse ; elle s’était réjouie à l’idée de s’installer en Asie. Le siège se montra fâché lui aussi. Et je faillis être viré. Quelque années plus tard, un célèbre producteur de cinéma se présenta à ma grand-mère. – Bonjour Madame, nous aimerions tourner un film dans votre propriété. Votre prix sera le nôtre. – Quoi donc, quoi donc ? dit Grand-Maman. Est-ce convenable au moins ? Car avec vos films, vous les Américains, ce n’est que du sexe et du n’importe quoi. – Non, non Madame, no, no, it’s serious, very elegant with famous and fantastic actors. Nous avons besoin de votre sublime propriété pour fabriquer un film romantique, dont certaines séquences seront tournées à la campagne ; il s’intitulera Ariane, avec Audrey Hepburn et Gary Cooper. – Je ne connais pas ces gens-là, mais si vous payez bien et que c’est convenable… En ce moment j’ai beaucoup de frais, après toutes ces années d’occupation, et je veux redonner du lustre à ma maison, ma foi vous êtes les bienvenus.

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Un tournage à l’américaine est un événement hors du commun qui bouleverse l’existence rangée d’une famille bourgeoise bien-pensante. Pour faire parler deux acteurs pendant trois minutes, cela nécessite trois jours de préparation ! Pour une scène d’un intérêt quelconque, ce sont des heures de palabres et d’élucubrations. Du cinéma dans le cinéma. Chaque officiant a son siège en toile de lin avec son nom. Et même en dehors du tournage, les acteurs aiment à se déguiser avec des chapeaux, des souliers et des vêtements extravagants. Pour le film ils eurent besoin d’un endroit où faire voguer un bateau, et défoncèrent donc sans prévenir l’immense terrasse devant le château pour fabriquer une pièce d’eau. – Mais, monsieur le metteur en scène, dit ma grand-mère, pourquoi tout ce chambardement alors que vous avez, cinquante mètres plus bas, un magnifique étang entouré de verdure ? – Oh yes, Mam, you’re right. We forgot totally the pièce d’eau ! Après plusieurs journées d’excavation avec grues et tracteurs, ils découvrirent la pièce d’eau naturelle à leur disposition ! Ils mirent trois semaines à refermer la « piscine », tout remettre en état et tournèrent la brève scène où Audrey Hepburn rejoignait Gary Cooper sur une barque en faisant semblant de ramer  ; la frêle embarcation était en réalité tirée par une ficelle. La beauté des décors, les dialogues douxamers et le charme des acteurs firent merveille. J’eus mon premier émoi en voyant ces deux acteurs de renom s’étreindre et s’embrasser longuement. Dans les familles protestantes comme les nôtres, ce genre de gesticulations, bien anodine aujourd’hui, ne se faisait pas – à la rigueur dans la chambre, la porte bien fermée. Pour un film dit « policé », on était servi. Quelques années plus tard ma grand-mère, qui était désormais «  vaccinée  », fut persuadée d’accepter, moyennant fortes finances, le tournage de L’Amant de Lady Chatterley. Mais, là, pas question d’assister aux prises de vue… C’était le premier film de l’histoire du

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cinéma s’autorisant des ébats véritablement «  pornographiques  » que l’on qualifierait de nos jours d’un peu osés, au pire d’érotiques. Ma grand-mère, qui ne vit jamais ce film car elle décéda entre-temps, en serait morte prématurément. Toujours à Vitry, lieu de mes premiers apprentissages de l’amour, je perçus une nuit dans ma chambre un frôlement, un attouchement. Je n’étais plus un enfant et entrevis, horrifié, le visage d’un ami de mon cousin Bernard, venu chasser la veille  ; il tentait, c’est certain, de me séduire et peut-être de me violer. Étant à l’époque déjà assez costaud, je lui balançai un vigoureux coup de genou dans les couilles ; il quitta la chambre dans un hurlement qu’il ne put retenir. Prétextant un malaise, il disparut très tôt le lendemain sans que personne n’en comprisse la raison. Je le soupçonne d’avoir eu beaucoup de peine à marcher... Très vite après la mort de cette Grand-Maman qui a tant marqué ma prime jeunesse, mes oncles impénitents bradèrent la belle demeure pour une bouchée de pain. Comme il y avait six enfants, ma mère ne reçut qu’une somme symbolique mais suffisante pour enfin réaliser son rêve de toujours : acheter un pied-à-terre au bord de la mer.

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Nos bords de mer Béatrice, ma chère maman, a disparu dans mon cerveau comme dans la nuit des temps… J’ai compris ce que signifie « faire son deuil ». L’être cher n’existe plus, il n’attire plus les larmes. Il fait partie de l’Histoire. Lorsque ma femme Patricia est morte, elle souffrait depuis six années d’un cancer qui finit par l’envahir intégralement. Mon deuil fut bref. Bien avant le trépas, avec la chimio, la perte de poids et des cheveux, les insomnies, le désespoir, ce n’était plus ma chère Patricia. Le cheminement du deuil était déjà très avancé. En revanche, au moment où j’écris ces lignes, mes nuits sont quotidiennement hantées par la mort d’Aurélien. Plus d’un an après l’avoir découvert pendu, ma pensée ne peut se détacher de lui… Béatrice avait une passion pour la plage, la mer, son odeur saline, ses vagues, les algues, les galets, les coquillages. Avant d’échouer à Carnac, durant les vacances d’été, nous passions déjà plusieurs semaines en famille au bord de la mer. Belle femme plantureuse, Maman se posait sur le sable avec tous les enfants tandis que papa, désespéré d’ennui loin du Quai d’Orsay, arpentait comme un somnambule la digue avec sa canne, son chapeau et sa cravate, par tous les temps, sans imaginer un seul instant qu’il fût possible de s’habiller le matin en enfilant autre chose que son uniforme de fonctionnaire. Allons, François, détends-toi, viens t’asseoir. Déshabille-toi. On va tous se baigner… – Quelle horreur, ma chérie. Tu me vois en maillot de bain ? Tu n’y penses pas. Tant mieux si cela te plaît mais ne compte pas sur moi, je suis suffisamment exaspéré comme cela pour que tu ne me demandes pas d’en rajouter…  41


S’il avait vu les seins nus des femmes d’aujourd’hui et leurs strings, il en serait sans doute mort d’apoplexie. Suite à la vente de Vitry, ma mère, ayant hérité d’un peu d’argent, persuada son mari d’acquérir une maison au bord de la mer. Papa aurait préféré acheter des livres ou de beaux meubles Louis XV signés mais il ne put l’en dissuader vu l’origine des fonds. Étant le chouchou de ma maman, le « petit bricoleur de génie » qui réparait les cabinets et calfeutrait les fenêtres, mais aussi le confident, le complice, je bâtis avec elle notre avenir maritime. « Mon chéri, il faut trouver un endroit peu cher, sur la mer, pas trop éloigné de Paris et avec le temps du Midi. La quadrature du cercle, quoi ! » Je découvris une institution parisienne dont la spécialité était, bien avant les ordinateurs et les technologies modernes, de répondre aux questions les plus insolites, une sorte de Quid avant l’heure. Je revins au domicile avec la solution à l’énigme maternelle  : Carnac, dans le Morbihan. Pour des Parisiens c’était carrément plus loin que la Normandie mais, grâce à un « microclimat », la pluviométrie y était, disait-on, moindre qu’ailleurs en Bretagne ! « Mon cher mari, dit ma mère, cet été tu pourras te pencher sur le mystère des dolmens et des menhirs avec nos chers enfants ! Nous allons découvrir les plages de Carnac. » Avant de devenir propriétaires, nous atterrîmes dans une pension de famille. « Béatrice, cette pension de famille n’est pas convenable, les chambres sont exiguës et sales, c’est infernal, il y a des mouches partout, la chaleur est torride et quand on ouvre la fenêtre les relents qui montent de la cour sont, tu l’admets toi-même, proprement insupportables ! Que faisons-nous ici ? » La puanteur du poulailler était effectivement effroyable, mais Maman n’en avait cure ; elle avait décidé d’aimer Carnac, sa plage, ses immeubles, bien que dénués de tout cachet, et la tranquillité des lieux, vraiment sauvages, ce qui n’est

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plus du tout le cas aujourd’hui. Les falaises, la presqu’île de Quiberon et la plupart des paysages étaient tellement désolés que l’on se serait cru au Canada… Béatrice était enthousiasmée, mes sœurs indifférentes et François consterné. La chaleur et l’ensoleillement étaient tels cet été là que ma mère décida d’adopter l’endroit. «  Pour te convaincre définitivement, sache, mon mari chéri, qu’il y a un train qui relie Paris à Rennes ; comme tu ne sais pas conduire, ce sera commode et, pour économiser le taxi, je viendrai te chercher… » Sans doute soudoyés, quelques villageois locaux, devenus plus tard des amis, nous recommandèrent un entrepreneur du pays, Joël Ronco. « Inutile, Madame, de prendre un architecte et de dépenser de l’argent bêtement, je saurai vous donner entière satisfaction, car de toute façon, dans cette région, il n’y a jamais d’originalités dans l’architecture, c’est légalement interdit. Toutes les constructions sont rigoureusement identiques  : les toits sont en ardoise, les murs blanchis à la chaux  ; j’ai d’ailleurs l’affaire du siècle à mettre entre vos mains. » Nous voilà donc à la pointe de Beaumaire, dite « Churchill » car le grand homme y avait passé des vacances, sur un terrain pratiquement baigné par la mer à marée haute. Le prix est miraculeusement abordable, Ronco l’est aussi, et nous voilà en route pour une belle aventure. Durant l’hiver qui suivit, Maman et moi fîmes plusieurs fois le trajet entre Paris et Carnac pour superviser l’avancement des travaux. «  Mais, nous dirent les amis parisiens, il pleut beaucoup à Carnac, êtes-vous sûrs de ne pas vous être trompés ? » Quelques jours après les premières vacances dans notre nouveau gourbi breton, nous lûmes dans la presse locale que l’été précédent avait été le plus chaud depuis des siècles… Malgré cette déconvenue, et bien sûr la pluie au rendez-vous, les séjours à Carnac furent des moments de bonheur. Lorsque ma mère passait les mois d’été dans sa villégiature et que

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j’étais au bureau à la banque à Paris, nous nous téléphonions deux fois par jour : – Allô maman, comment vas-tu ? – Mais non, mon chéri, il ne pleut pas. – Je t’ai demandé comment tu vas. – Ah bon. Mais non, non, il ne pleut pas. Cela a versé toute la nuit, c’est vrai, et il fait gris, mais il ne fait pas froid et le vent va sûrement tomber. Je n’en pensais pas moins, ni elle ni moi n’étions dupes, mais durant nos brefs et affectueux appels quotidiens nous ne parlions que de la pluie et… du beau temps. À la mort de mes chers parents, écœuré par ces vacances humides, je proposai à mes quatre sœurs de me donner ma part de Carnac ; elle s’avéra modeste mais je ne voulais plus sonder le ciel tous les matins, préférant avec Patricia me diriger vers le vrai soleil du Midi…

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L’ A l l e m a g n e à l a rencontre d’une légende L’Allemagne joua un grand rôle dans ma vie, comme pour celle de mes proches et même lointains ancêtres. À l’école, la première langue pour un petit Français n’était pas l’anglais, le russe ou le chinois mais l’allemand ou l’espagnol. Grâce aux nurses allemandes, métier typique de ce pays, toute la famille était capable de s’exprimer très bien dans cette langue. À cette époque, la présence d’une nurse était très répandue dans les familles aisées. Le fait d’allaiter était en effet contraignant et risquait d’abîmer la maman sur un plan esthétique. Les ménages bourgeois avaient donc recours à une nurse à plein temps, qui prenait le relais de la maman pour prendre soin du nourrisson et l’allaiter. Pour avoir du lait en permanence, les nurses se devaient d’avoir elles-mêmes régulièrement des bébés et surtout de ne pas interrompre l’allaitement, afin que le précieux lait ne se tarisse pas. Dans ces conditions elles pouvaient poursuivre cette activité « éternellement». Mon père, en poste à Berlin avant la guerre sous l’ambassade d’André François-Poncet, avait souhaité que je naisse à Paris car son propre père et lui-même étaient nés en Allemagne  ; ce pays étant devenu « l’ennemi héréditaire », il ne voulait pas qu’il en fût de même pour une troisième génération… À la fin des années 1950, à la suite d’André François-Poncet et de Maurice Couve de Murville, mon père devint ambassadeur en Allemagne. Avant son arrivée, il y avait un secrétaire d’ambassade, un jeune homme du nom de Claude Cheysson qui opérait sous la férule de François-Poncet. Un matin, nous raconta la collaboratrice de ce dernier, lors de la fabrication du « télégramme » quotidien, dépêche

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adressée chaque jour par les ambassades à l’étranger au Quai d’Orsay, François-Poncet est entouré de ses principaux conseillers. On frappe à la porte. « Entrez ! » dit sèchement l’ambassadeur. Rien ne se passe. « Entrez, Bon Dieu ! » Rien ne se passe. Hors de lui, François-Poncet se lève, ouvre la porte brutalement et découvre un Cheysson terrorisé. – Qu’est-ce qu’il y a mon vieux ? Vous fais-je tellement peur ? – Oui, monsieur l’Ambassadeur, vous me faites peur. – Tant mieux… Qu’y-a t-il pour venir nous déranger ? – C’est que, comme d’habitude, je vous apporte le télégramme rédigé. – Ah, oui, j’oubliai… Donnez-moi ça, que je le lise. Sans concertation avec ses conseillers, il interpelle sa collaboratrice : «  Tenez Francine, vous me taperez ce caca.  » Cheysson, livide, disparaît, consterné. L’homme était d’une intelligence remarquable : polytechnicien, énarque, normalien à vingt ans, ayant appris l’allemand en trois semaines, plus tard le russe à Moscou en deux mois… Il avait tout pour lui. Son épouse était ravissante et j’en étais un peu amoureux. La journée se passe et François-Poncet demande à voir Cheysson... Pas de Cheysson. Le soir à plus de vingt heures… toujours pas de Cheysson. Car les Français ont toujours estimé que, pour être sérieux, il faut rester très tard au bureau, quitte à arriver le matin à dix heures et à passer trois heures à table le midi. Il est de bon ton de s’éterniser avant de rentrer dîner, s’engueuler avec bobonne… Une heure plus tard, François-Poncet appelle chez Cheysson :   – Allô Bianchina, votre mari est-il là ?  – Non, monsieur l’Ambassadeur, pourquoi  ? N’est-il pas avec Votre excellence au bureau ? Le lendemain à six heures du matin, nouvel appel : – Alors Bianchina, pardon pour cet appel si matinal, notre Claude est-il rentré ? – Non, Monsieur l’Ambassadeur, je n’ai pas dormi de la nuit et suis en larmes…

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Nous sommes sous le Haut-Commissariat, François-Poncet est à la tête de l’armée et de l’administration française en occupation. Il décide de mobiliser les troupes. On drague le Rhin, on fouille la forêt... Pas de Cheysson. Vers quinze heures, Cheysson est à sa table de travail, studieux et concentré. – Mon petit Claude, où étiez-vous ? demande François-Poncet. Vous rendez-vous compte de la terrible frayeur qui a été la nôtre  ? Sans parler de la détresse des vôtres. – Monsieur l’Ambassadeur, dit Claude Cheysson qui s’était levé et se tenait au garde à vous, j’ai fait retraite, j’étais chez moi. Vous aviez raison hier car je vous respecte infiniment. Vous êtes un géant Monsieur l’Ambassadeur, l’objet de toute mon admiration. Ma dépêche était effectivement un désastre. Vous aviez tellement raison qu’il m’a été nécessaire de disparaître pour réfléchir, me reconstruire, j’ai même failli en finir... Je suis nul, incapable, indigne de travailler à vos côtés et j’ai décidé d’abandonner la carrière. Autant dire qu’il n’abandonna rien du tout. Il devint, mais il l’était déjà, le favori du patron et fit la plus belle des carrières dans ce métier, terminant bien plus tard comme ministre des Affaires étrangères. «  Voilà, conclut la collaboratrice de François-Poncet qui nous racontait l’histoire, comment l’intelligent Cheysson a savamment baisé l’ambassadeur… » André François-Poncet était très redouté en raison d’un humour acide dont on pouvait se demander parfois si c’en était réellement. Retraité, il est invité par mon père, son successeur, pour donner une conférence lors d’un déjeuner à Munich auquel j’étais convié. À l’issue de son exposé en français, bien qu’il fût bilingue français et allemand – il était agrégé dans cette langue –, il évoque une situation « gravide » à propos de la conjoncture du moment. Debout derrière l’orateur, la jeune interprète achoppe et reste coite, ne pouvant traduire un mot qu’elle ignorait. L’ambassadeur la moleste à haute voix, méchamment :

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«  Mademoiselle, vous êtes décidément une gourde  ; non contente d’avoir tronqué sans cesse mes propos depuis une heure, vous ne savez pas traduire le substantif «gravide»  ! C’est très grave mademoiselle car tout le monde ici sait bien évidemment ce que signifie ce mot… Vous apprendrez qu’être gravide pour une femelle est le fait d’attendre un enfant, d’être prégnante. On l’utilise surtout pour l’espèce animale avec la «gravidence» bien connue des éléphantes. » La jeune femme, humiliée, s’effondra et ne put reprendre la traduction. Qu’importe, François-Poncet, conscient de son cinéma, continua alors dans un allemand parfait et consola notre jeune traductrice en l’embrassant sur les deux joues. Un matin d’hiver, durant ces année de mon adolescence à Berlin, attendant le car qui nous emmenait au lycée français, je balançais des boules de neige sur les voitures qui passaient. Soudain, ma boule s’écrase sur le pare-brise d’une « coccinelle » qui se gare aussitôt ; je vois sortir quatre policiers courroucés. Malgré les larmes et supplications de mes sœurs aînées, je suis pratiquement menotté et traîné à la maison où mon père, qui n’était pas encore au bureau, nous reçoit atterré. La scène fut à la fois terrible et comique ; la colère de mon père, typique émotif primaire, était extrême. À l’inverse, la gentillesse et la sérénité de ma mère furent à ce point désarmantes que les policiers, confus, finirent à leur tour par s’excuser et même par me consoler. « Ne vous inquiétez pas, Excellence, ce n’était qu’un jeu. C’est de son âge. » Après un bon coup de calva et de grandes bourrades dans le dos, ils m’emmenèrent au lycée dans leur voiture de fonction comme un personnage officiel. J’avais contre toute attente obtenu les grâces d’officiers allemands en uniforme et l’admiration définitive des professeurs et élèves du lycée qui ignoraient les raisons de cet accompagnement de « chef d’État »… Mon père exercera deux fois sa mission d’ambassadeur en Allemagne avec un intermède à l’OTAN à Paris. C’était une première dans l’histoire de la diplomatie française qu’un même ambassadeur se

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retrouve à deux reprises en poste dans le même pays. L’ambassadeur François Seydoux, diplomate exemplaire, marqua cet après-guerre par sa dynamique, sa finesse et son intelligence. Il restera dans l’Histoire, pour ceux qui la connaissent vraiment, comme l’un des pères de l’Europe lorsque l’on sait combien la France et l’Allemagne s’abominaient jusqu’alors. Très vite après que mon père eut pris ses fonctions à Bonn, le général de Gaulle s’annonça. Nous sommes en 1959. Pas le ministre des Affaires étrangères, notre cousin  Maurice Couve de Murville, non, De Gaulle, le président de la République et lui seul. Aujourd’hui, c’est au mieux le ministre Kouchner qui serait venu voir mon père et l’ambassadeur eût été un parfait anonyme au nom patronymique ignoré par la plèbe. Vous qui me lisez, connaissez-vous le nom de l’ambassadeur de France à Washington, à Londres, à Berlin et je ne parle pas de Malte ou Andorre…? Alors que le nom de Seydoux n’est pas seulement célèbre de nos jours grâce à Jérôme, président de Pathé, à Nicolas, président de Gaumont, et à moi-même qui fit un jour la Une de Paris Match assis à Saint-Tropez sur un fauteuil Louis XIII quasiment à poil… mais surtout à François et Roger, dont la France entière à l’époque savait le rôle essentiel qu’ils jouaient comme ambassadeurs à Bonn et à Moscou. Le général de Gaulle est donc annoncé. L’ambassade est en émoi. Panique à la chancellerie. – Béatrice, nous ne disposons pas de lit convenable pour le président ! Il mesure deux mètres, arrive dans deux jours et nous n’avons pas de couchage approprié. – Mais, mon chéri, n’était-il pas en visite officielle à Bruxelles hier ? – Si… – Alors, ils avaient bien là-bas un lit qui fut à sa taille ? – Béatrice, tu es géniale, dit François, je vais les appeler.

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Toute affaires cessantes, on fit venir par camion le lit adéquat depuis Bruxelles... Vers dix-neuf heures le soir même, nous voyons arriver, débouchant de la forêt, la Citroën DS 19 du général. Étant par hasard à la résidence, je suis seul sur le perron avec mon père, Maman est à Paris avec mes sœurs. La voiture s’immobilise. Le maître d’hôtel descend trois marches, ouvre la portière… et l’on voit se déplier les deux mètres du général qui commence par saluer Papa, puis se tourne vers moi. Regardant en l’air malgré ma belle taille comme si j’avais eu affaire à un grand pachyderme – De Gaulle avait en effet, c’est bien connu, quelque chose d’éléphantesque – je me mets au garde-à-vous et d’une voix sonore : « Ceux qui passent sans vous voir, mon général, le regretteront un jour lorsqu’ils liront l’histoire de France ».Touché,De Gaulle se tourne vers mon père : « Bravo,l’Ambassadeur, vous avez trouvé les mots pour votre fils ! » Et Papa de répondre : « Je n’y suis absolument pour rien, Monsieur le Président, je n’aurais jamais pensé que mon fils ose dire quoi que ce soit… » Le général : « C’est bien mon petit, tu iras loin… » Je n’oublierai jamais ce grand homme, impressionnant par sa stature, son allure, son verbe, sa gigantesque simplicité... – Vous n’allez tout de même pas me faire dormir sur un transat, monsieur l’Ambassadeur  ? dit-il avec humour, car j’ai ouï dire que vous aviez des problèmes… – Non, bien sûr, mon général, nous avons fait venir le lit dans lequel vous avez dormi à Bruxelles. Aventure mémorable  : un douanier circonspect a appelé ma secrétaire, demandant si ce couchage insolite ne cachait pas quelque chose de louche. Perplexe et peu convaincu, il l’a néanmoins laissé passer sur nos assurances… – Monsieur Seydoux, vous avez eu tort de vous en faire. Je suis habitué, en vieux soldat, vous l’imaginez facilement, à dormir les pieds dans le vide et votre lit, vous auriez mieux fait de le laisser où il était, car j’ai très mal dormi à Bruxelles… Enfin… Je vais maintenant prendre un bain et me changer. Je voudrais dîner tôt et me coucher très vite car il me faut repartir demain à l’aube. »

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Il est vingt heures. Je suis seul avec mon père dans le salon quand le général nous rejoint : « Ah non ! Pas de ces alcools étrangers ! Pourquoi le maître d’hôtel a-t-il cru bon de mettre du whisky et du porto sur ce plateau ? Je ne bois que du cognac, et un bon bordeaux pendant le dîner fera très bien l’affaire. » Pour ne pas laisser le Général boire seul, nous nous « tapons » plusieurs cognacs, chose insolite avant le repas. N’y étant pas du tout préparés, mon père et moi toussons, la gorge en feu, tandis que le Général se ressert à nouveau. Le repas est annoncé… – Allez fiston, dit mon père, nous passons à table, dit au revoir au président. – Pas du tout, monsieur l’Ambassadeur, le petit, je le garde. – Mais non, mais non. – Mais si, mais si… Rouge de cognac et de confusion, je me dirige vers la sortie. « Je t’ai dit de rester, jeune homme, c’est moi qui décide ici ! » tonne le général. Et nous voilà à table. Mon père et moi buvions très peu, mais le magnum de Château Laffitte fut terminé bien avant la fin du repas… Le général se fit servir plusieurs fois et en quantités considérables. Le dîner terminé, nous nous retrouvons pour le café et le poussecafé… du cognac, cela va de soi. Je pensais que l’essentiel avait été dit pendant le repas mais le général en pleine forme se déploie soudainement, donnant l’impression qu’il allait toucher le plafond, prend mon père par les épaules et, solennel, le regardant de haut, droit dans les yeux : « Monsieur l’Ambassadeur, retenez bien ceci : l’Europe, j’en ai horreur, et les Boches, c’est pire encore. Mais… il faut bien faire quelque chose. Alors, ce rapprochement, vous allez me le faire mais… avec de la vaseline s’il vous plaît, car je ne veux pas le sentir ! » J’étais stupéfait, glacé, témoin d’une apostrophe historique. Cette phrase n’avait rien de vulgaire, elle venait d’un militaire, au verbe haut et tranchant. Elle a conditionné mon père. Ce fut son sacerdoce.

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Pendant dix ans, il s’est employé à opérer ce rapprochement avec acharnement. Il fit l’impossible jour et nuit pour réconcilier les deux ennemis d’hier et réussit le miracle de construire une solide amitié entre le général de Gaulle et le chancelier Adenauer. Mon père est en quelque sorte le géniteur de l’Europe. La réconciliation entre la France et l’Allemagne repose sur cette intimité d’hommes sans laquelle l’Europe n’aurait jamais pris corps… J’en veux pour preuve une visite officielle d’Adenauer à Paris. Le téléphone sonne chez nous : – Allo, monsieur l’Ambassadeur, Yvonne de Gaulle à l’appareil. – Mes hommages Madame. – Je ne veux pas de ce Boche à la maison ! Débrouillez-vous. Charles de Gaulle avait invité Konrad à dormir chez lui à Colombey, dans la résidence privée de la famille De Gaulle, signe évident de l’amitié et du respect que portait le général à son collègue allemand. – Madame, je n’y peux rien, dit mon père. C’est un ordre du général et vous le connaissez… il est très difficile de le contrer. – Si je le connais ? À qui le dites-vous, monsieur Seydoux ! Je suis bien placée pour le savoir. À la Boisserie ce soir-là, dans la modeste salle à manger familiale, dans une atmosphère paisible quasi provinciale, devant un feu de cheminée que le général entretenait lui-même avec amour, ils n’étaient pas nombreux autour de la table : Tante Yvonne, le général, Adenauer et mon père, présent parce que les deux personnages savaient parfaitement le rôle qu’il avait joué mais aussi pour procéder de temps à autre à une traduction, l’allemand du général n’étant pas impeccable, pas plus que le français d’Adenauer. En dépit de cette extrême simplicité, ce dîner fut historique et l’avenir d’une partie du monde s’y décida  : la CEE, la CECA, en un mot l’Europe des Six… Cependant qu’une vieille servante, chez les De Gaulle depuis toujours, servait au chancelier une soupe aux choux onctueuse et bouillante.

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« Jamais je n’ai mangé de soupe aussi bonne, Charles. Bravo Madame… » Ce soir là on ne servait ni foie gras, ni caviar… Quelque temps plus tard, le général se rendit de nouveau à Bonn. Cette visite était bien sûr pour mon père d’une importance cardinale. Mais, ô « tragédie », papa est affecté d’un terrible zona, il est malade… Qu’importe, il doit impérativement accueillir la délégation française à l’aéroport. À l���issue du déjeuner donné à la résidence, l’épouse du ministre allemand des Affaires étrangères se penche vers ma mère : – Votre général de Gaulle, quel personnage ! Vraiment un homme hors du commun ! – Ah oui, mais pourquoi cette insistance? – Vous rendez-vous compte, madame l’ambassadrice, ce matin à l’aéroport, les officiels allemands attendaient l’avion présidentiel ; on vit alors le président de la République française descendre la passerelle et, à notre stupéfaction, au lieu de se diriger vers le chancelier, aller donner l’accolade à une espèce de mendiant qui se trouvait sur le côté. Oui, Madame, dit l’épouse du ministre, ce n’est pas seulement un grand homme votre général, c’est aussi un être simple et chaleureux. Cela dit, dans une circonstance aussi grave et solennelle, faire passer un pauvre hère avant le premier homme du pays, c’est un peu fort de café... – C’est vrai, dit ma mère qui avait tout de suite compris. Le général est effectivement un homme inattendu et exceptionnel. L’espèce de mendiant qui se trouvait là, emmitouflé dans un vieux pardessus, cerné de cache-col avec une chapka de loutre sur la tête, couvert de croûtes et l’œil larmoyant, n’était autre que mon époux… Je me souviens de ce jour où un déjeuner est donné à la résidence en l’honneur d’ambassadeurs africains en poste en Allemagne. La plupart d’entre eux sont jeunes, à peine sortis de leurs études à Paris et tout

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juste arrivés suite à l’indépendance de leurs pays respectifs. D’abord intimidés et peu diserts, les invités ne tardent pas à manifester joie et fou rires tant mon père avait le don de mettre les gens à l’aise. L’atmosphère était d’autant plus détendue que ces convives, qui ne buvaient d’ordinaire pas d’alcool, ont certainement abusé ce jourlà d’un délicieux bourgogne. Représentants de leur pays du jour au lendemain et donc peu expérimentés, ils étaient désireux de se mettre sous la houlette de l’ambassadeur de France qu’à la fin du repas ils appelaient « Papa ». Le premier plat servi consistait en une espèce « d’oursin » de fromage frit, léger et croustillant : « Servez-vous bien, mon cher, dit mon père à son voisin de table, car c’est tout ce qu’il y a… » Et l’ambassadeur africain de vider tout le plat ! Le maître d’hôtel décontenancé s’éclipsa en cuisine pour se réapprovisionner. Quelques minutes plus tard lorsque arriva le met principal, traditionnel rôti de veau, l’ambassadeur africain s’esclaffa : « Mais enfin, «  Papa  », tu m’avais dit qu’il n’y avait rien d’autre après les boules de fromage ! » Et l’assistance d’éclater de rire ! Ainsi était mon père qui, sa vie durant, a su séduire son entourage avec humour et distinction… Mon père, à la fin de sa vie, fut le président officiel de la « Défense de la langue française ». J’imagine qu’aujourd’hui il s’agite dans son cercueil, furieux ; il doit être couvert de bosses à force de se retourner. De même qu’à court terme la France ne sera plus que la petite province d’un empire gigantesque, notre belle langue, qui en 1900 était parlée jusqu’en Russie, ne sera plus qu’un patois enseigné comme les langues mortes telles que le grec et le latin. La tour de Babel s’est effondrée. Vive l’anglais ! Pourquoi, Français, vous être battus en 1870, en 1914, en 1940 ? Pourquoi avoir été massacrés, torturés, estropiés ? Pour sauver une France qui est en train de disparaître, de se fondre dans une Europe intégrée ? Tous ces morts, tous ces chagrins, tous ces drames… pour rien ?

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Face à la Chine, à l’Inde, à la Russie, à l’Amérique, la poussière des pays européens sera bientôt broyée. Je souhaite profondément que nos gouvernements s’attachent à rendre l’Europe puissante. Une entité de cinq cents millions d’individus… Or l’Europe unifiée n’existe pas. Pour l’instant elle est même néfaste, car, entre vingt-sept pays qui n’ont rien en commun, supprimer les frontières de toutes sortes est un véritable danger. Il faudrait harmoniser, et très vite, les politiques étrangères pour une défense commune. Il faudrait une école de guerre à l’échelle européenne pour ne plus envoyer en Irak ou en Afghanistan des contingents composés de Français, d’Italiens ou d’Allemands… mais d’Européens. L’image du plombier polonais était prévisible  ! Je me souviens, lors d’un séjour à Megève, avoir vu cinquante moniteurs de ski, en l’occurrence polonais, parfaitement diplômés et beaux comme des dieux, débarquer d’un bus, aller coucher dans un hangar et se présenter sur la place centrale le lendemain pour offrir, souriants et bien habillés, leurs compétences de skieurs professionnels. – Bonjour, Monsieur, dit une belle jeune femme, que faites-vous là ? Vous êtes professeur de ski ? – Oui, Madame, à votre service quand vous voulez. – Quelle coïncidence, je m’apprêtais justement à prendre un moniteur. Vous demandez combien ? – Vingt euros pour la journée, Chère Madame. – Vingt euros ?! Mais à l’école de ski à côté, ils demandent deux cent cinquante euros pour la même durée ! Vous voyez pourquoi, si nous ne faisons rien, nous courons à notre perte…

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Par is libéré ! Lorsque je quittai Vitry pour regagner un Paris libéré, je n’avais que huit ans, mes sœurs aînées onze et treize… La deuxième partie du XXe siècle est un tournant de l’Histoire en France et en Europe, comme le fut d’ailleurs la deuxième moitié du XIXe siècle. On passe d’une époque où les paysans de nos campagnes se transmettaient une braise de foyer en foyer pour alimenter le feu, à l’ère de l’opium des peuples : la télévision, Internet et surtout la libération de la femme. Avant guerre, l’épouse était au foyer, il était inimaginable qu’elle travaille. J’ai été éduqué dans un monde où il était tenu pour normal que les filles aient moins d’ambition que les garçons. Je voyais rarement les femmes s’asseoir à table. Mon père n’a jamais mis un pied dans la cuisine, jamais pris la température d’un enfant, ni donné le biberon, ne l’a jamais torché. Moi non plus d’ailleurs, et pourtant j’ai eu six enfants... Il faut bien avouer cependant que les choses n’ont pas drastiquement changé. Si les femmes occupent aujourd’hui massivement le marché du travail, leur taux d’activité ayant doublé depuis les années 1960, elles continuent d’assumer la quasi-totalité des tâches domestiques. Les discours sur l’égalité influent peu sur la répartition des taches de la vie familiale, laissant les femmes plus affairées que jamais… Je pense qu’il est très difficile de changer les mentalités collectives et que, fondamentalement, on garde les mêmes représentations respectives des hommes et des femmes. Égalité, oui, indifférenciation, non. J’ai passé ma scolarité dans la capitale et les jeunes d’aujourd’hui seront sûrement stupéfaits de lire ce qui va suivre. De l’électricité et du chauffage, nous en avions mais point de frigidaire. Est-ce imaginable ? 56


De nos jours, même les SDF sous les ponts de Paris ont des glacières. Je vois encore ma mère, le matin, ouvrir la porte-fenêtre qui donnait sur le boulevard et répondre aux cris gutturaux d’un personnage étrange qui garait sur le pont du petit train une charrette bizarre tirée par un vieux canasson. Nous ne sommes pas en 1850… mais un siècle plus tard. L’homme s’est arrêté sur le pont en poussant des glapissements d’un autre âge ; les fenêtres des immeubles avoisinants se sont ouvertes à ce signal, et des dizaines de matrones se sont mises à le héler. Il a alors relevé la toile qui recouvrait l’arrière de la carriole et, à l’aide d’un gigantesque crochet, cruel dans mon imaginaire, tiré à lui un pain de glace comme un cadavre qu’il a hissé sur son épaule recouverte d’un méchant sac de jute ; il est venu ensuite déposer son fardeau dans le garde-manger de la cuisine. Nous n’avions pas non plus de téléphone, je ne parle pas de « portable », mais de fixe ! On a du mal à imaginer ce que serait le quotidien sans ce moyen de communication incontournable que l’on trouve aujourd’hui jusque dans les coins les plus reculés de la planète, même dans la main des enfants. « Allô maman, où es-tu garée ? Je sors de l’école, je suis sur le trottoir, tu peux passer me prendre. » Je me demande souvent quelle est l’invention qui sera la plus indispensable demain. Au moment où mon dernier fils, nanti de son diplôme d’HEC, peine à trouver du travail alors qu’il y a six mois encore les entreprises réservaient les étudiants de cette École avant même la fin de leurs cursus, j’ai tendance à l’inviter à créer sa propre affaire sur une technologie non encore inventée, ou inconnue de nous, qui nous paraîtra dans dix ans tellement incontournable que l’on ne pourra imaginer avoir un jour pu s’en passer. Je suis persuadé qu’en allant traîner au Japon, en Corée, voire en Californie, il y a de nouveaux métiers qui font la fortune de leurs initiateurs et dont nous n’avons même pas idée dans nos contrées. C’est cela être visionnaire, être intelligent. Pourquoi ne pas le faire ? Mon beau-frère Louis Roncin,

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qui avait fait des études scientifiques, a quitté le confortable statut de salarié à la Caisse des dépôts pour devenir entrepreneur ; il a inventé le Minitel rose, ce qui fut un scandale dans la famille – c’est tout juste si mon père lui parlait. Il faut du courage pour se mettre à son compte. Il suffit d’avoir une idée et avoir envie de réussir. Depuis lors Louis Roncin est le seul de la famille qui a fait quelque peu fortune. Il a choisi un jour de se lancer avec ses propres sous qu’il mettait en danger mais il a eu l’idée, la « niaque », la volonté et la compétence pour le faire… Je n’ose pas suggérer à mon fils Tigrane qui, lorsqu’il lira ces lignes, aura depuis longtemps trouvé un bon boulot, l’idée japonaise de la « poupée gonflable ». Mesdames, vous êtes en danger. Oui, en danger de ne plus servir à grand-chose. Cette femme en mousse polyuréthane qui, m’a-t-on dit, coûte plus de dix mille euros, est l’exacte reproduction du corps féminin, avec ses formes, ses orifices, sa texture. Vous pouvez choisir la taille, la corpulence, la couleur des yeux, de la peau et des cheveux. Elle peut être électroniquement mise en action avec des piles inusables et remplace à l’identique pour un homme, dans sa voiture à côté de lui, mais aussi et surtout dans son lit, une véritable maîtresse active et vivante. Une « épouse », pourquoi pas ? Mais, Mesdames, ne vous inquiétez pas, les Japonais sont en train de construire un mâle du même acabit et vous n’aurez plus besoin de vous offrir un gigolo, ni même un mari… À quelque chose malheur est bon ! Car c’est aussi sans doute la fin de la prostitution, féminine surtout mais pourquoi pas aussi masculine, et – beaucoup plus important – de l’immonde pédophilie qui inonde ce bas monde et m’horrifie. Alors, Tigrane, faute de «  poupée gonflable  », parcours le monde comme tu sais si bien le faire et trouve une idée tellement géniale qu’elle te donnera un boulot et fera ta fortune. Il y a quelques années, à l’issue de ses études à Dauphine, mon fils Aurélien avait fait quelques expériences en entreprise dans des métiers

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modernes, des « start up » liées à l’informatique. Un copain lui proposa de créer avec lui au Brésil une affaire de vente de vin par le biais de d’Internet. J’ai eu alors, et je m’en veux terriblement, la mauvaise idée de l’en dissuader. « Aurélien, mon fils, dans la mesure où tu as la gentillesse de me demander mon avis, je t’avoue ne pas y être favorable. Tu n’as jamais mis les pieds dans ce pays, tu n’as aucune formation en matière d’œnologie, tu es incapable de distinguer un bourgogne d’un bordeaux et tu ne fais la différence entre un chiroubles et un gewurztraminer que parce que l’un est rouge et l’autre blanc. N’oublie pas que dans ce domaine du pinard il y a, en France et partout, des milliers d’experts qui, dans des séances de dégustation dites « à l’aveugle », peuvent dire d’un bordeaux obscur dont tu ignores même le nom qu’il est d’un millésime remontant à dix ou vingt ans… Je pense à cet égard à une nouvelle de Roald Dahl, « Bizarre bizarre », que je t’invite à lire si tu le trouves dans une librairie. C’est un papa qui est prêt à accorder la main de sa fille à un jeune homme fou d’amour à condition qu’il découvre la date de la cuvée d’un vin exceptionnel qu’ils vont goûter ensemble. Il s’agit en l’occurrence de deux grands œnologues. Cela se termine à la gloire du soupirant, dans un style magnifique ; on apprend à la fin qu’il a triché… Je ne te vois pas, mon cher fils, te lancer, à l’autre bout du monde, dans un domaine totalement nouveau pour toi. De plus, mettre des sommes conséquentes pour créer une affaire dans ces conditions me paraît très risqué. » J’ai fait la plus grande connerie de ma vie ce jour-là car Aurélien a décidé d’oublier cette aventure et d’épouser la diplomatie qui devait lui être fatale. Mon cher et adorable Aurélien, qui occupe en permanence mes pensées et l’essentiel de mes nuits, aurait peut-être été heureux comme l’est Balthazar en se mettant à son propre compte sans avoir de patron. Car un patron se doit d’être dur, exigeant, rarement facile à vivre, et je suis aujourd’hui conscient que mon fils, dans la dépression où il se trouvait, ne l’a pas supporté…

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J’ai moi-même eu une idée qui n’a jamais abouti. Bien qu’elle manqua de peu de se réaliser. Je me rhabillais au Polo après deux sets de tennis avec Jean-Luc Lagardère : – J’ai inventé un vêtement pour protéger les utilisateurs de deux roues. Quelque chose de révolutionnaire. Est-ce que cela pourrait t’intéresser pour Matra ? – Évidemment dit Jean-Luc, de quoi s’agit-il ? – À partir du concept des coussins d’air dans les voitures, j’ai imaginé une veste airbag pour les motards. – Passionnant, dis m’en plus. – Eh bien, la veste est reliée par un cordon à un point fixe du deux roues et si on tombe, elle transforme le conducteur en bibendum Michelin. Il ne se fera pas mal, sauf peut-être aux jambes en attendant une combinaison intégrale et, à terre, ne sera pas écrasé par une auto mais shooté comme un ballon de foot… – Génial ! me dit Lagardère. L’après-midi même, à mon bureau du MBC je reçois le grand patron de chez Matra. Trois semaines plus tard : « Désolé, Monsieur Seydoux, nous avons tout investigué, c’est infaisable… » Si Lagardère et Matra se montraient incapables, je n’avais plus qu’à m’écraser, en l’occurrence sans airbag… Peu après ma secrétaire m’avertit que deux Japonais se sont annoncés pour me voir absolument. Je les fais entrer. Ils venaient m’offrir le premier exemplaire de la veste airbag que j’avais imaginée. «  Ne cherchez pas à savoir comment nous l’avons appris, me disentils en anglais, mais ce que vous portez là, c’est votre idée et nous l’avons réalisée.  » Puissent des milliers de motards être sauvés par l’invention géniale d’un Jacques Seydoux qui, ce faisant, n’aura gagné ni reconnaissance ni argent. Pourquoi cette veste airbag, qui intègre en outre de l’acier aux épaules et aux coudes, suis-je le seul à ma connaissance à la porter ? En vélo, à cheval ou à moto, tout utilisateur

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devrait l’enfiler, d’autant qu’il existe un modèle de gilet beaucoup plus léger… C’est la protection de la planète contre la pollution qui est en jeu car plus de deux-roues égale moins de voitures  ; et grâce à mon vêtement airbag c’est aussi moins de para et tétraplégiques dans les hôpitaux du monde... Avec trois coussins d’air, tout le long de la colonne vertébrale, c’est l’assurance de s’en sortir. Nous étions une famille bourgeoise juste aisée. Mon père diplomate, c’est-à-dire fonctionnaire, n’était pas gâté par son salaire. Il ne connaissait un confort, alors «  considérable  », que lorsqu’il était en poste à l’étranger. En France, son traitement, modeste, ne lui permettait qu’un train de maison convenable... Un beau matin nous vîmes arriver une nouvelle cuisinière. À ma déconvenue elle s’avéra déplaisante et acariâtre  ; l’entrée de son domaine me fut immédiatement interdite. Un midi, peu après ses débuts, elle fit apporter par la «  bonne  » squelettique, cernée d’un tablier blanc, terrorisée elle-même par les foudres de la forte cuisinière, sa «  supérieure hiérarchique  », un gigot sanguinolent baigné de flageolets malodorants, lourdement aillés et déjà suspects de flatulences futures… Consternation générale, frisant la panique, autour de la table. François fait un rictus d’horreur, les enfants pétrifiés se cachent derrière leurs mains, bouches et narines closes  ; maman sereine éclate de rire. « Et alors, Béatrice, à quoi joues-tu ? dit le maître de maison. Tu sais bien que l’ail c’est très vulgaire, que les flageolets ça fait grossir et méchamment péter et que nous détestons tous la viande rouge ! Alors, tu ne l’as pas encore éduquée cette nouvelle harpie ? » Ne sachant que faire du gigot et de son entourage, redoutant le retour impromptu de la servante et le caractère exécrable de la cuisinière, Béatrice eut une initiative impensable, sous les yeux écarquillés de François, Liliane, Laurence, Anne, Yolande et moi-même. « Ne vous inquiétez pas, évitons une tragédie, il ne faut pas faire de la peine. »

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Et voilà maman sur le balcon précipitant le contenu du plat du deuxième étage sur le trottoir. Mais la cuisinière avait profité de l’intermède du déjeuner pour descendre la poubelle : le gigot est arrivé tout droit sur son crâne. Silence de mort. La tablée se précipite sur l’étroit balcon pour voir la scène. Crise de rire inextinguible jusqu’au moment où la cuisinière, telle la statue du commandeur, apparaît et s’immobilise dans l’encadrement de la porte dans une fureur épouvantable, hurlant son congé immédiat. Papa, célèbre pour ses fous rires n’ira pas au bureau cet après midi-là, ne pouvant mettre un terme à son hilarité. Ainsi passaient les années boulevard Jules Sandeau… Laurence n’était pas ma préférée car j’aime pareillement mes quatre sœurs mais elle était la plus proche de moi en âge et m’a toujours impressionné. Alors qu’enfant avec un livre d’images elle regardait distraitement son aînée apprendre à lire, on s’aperçut par hasard qu’elle lisait elle aussi parfaitement… mais à l’envers ! Elle était très douée et fut une des premières jeunes filles à présenter Sciences Po après la guerre du temps où mon oncle Roger Seydoux était directeur de l’Institut d’études politiques à Paris. Laurence avait derrière elle une scolarité brillante. Bachelière à quinze ans, elle réussit Sciences Po comme si de rien n’était et j’ignore pourquoi elle n’a pas fait l’ENA. Le dimanche après-midi, boulevard Jules Sandeau elle accueillait son groupe de travail : Michel François-Poncet, qui deviendra président de Paribas ; Jacques Chirac et sa future épouse Bernadette de Courcelles ; Florence Delay, qui a interprété Jeanne d’Arc au cinéma, brillante académicienne aujourd’hui ; Béatrice de Andia, adjointe au maire de Paris ; Marie-Thérèse de Mitry, plus tard mariée au ministre des Affaires étrangères Jean François-Poncet…. Quelle équipe ! Je les côtoyais le dimanche, j’étais le petit frère. Par la suite Jacques Chirac, en bon instituteur, essaya en vain de me faire réussir des diplômes que

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j’aurais obtenus facilement si j’avais travaillé. Lorsque j’étais chez lui le soir rue de la Tour et qu’il devisait dans le salon avec Bernadette, je m’échappais par la fenêtre du rez-de-chaussée pour aller rejoindre les copines. Jacques était désespéré de constater ma flemme et mon incapacité. Il ignorait mon escapade… Nous sommes restés très proches, comme des frères. Quant à Liliane, l’aînée, moins douée et assidue pour les études, elle devint néanmoins la plus célèbre de mes sœurs. Plutôt que Sciences Po, le droit ou la biochimie, elle se spécialisa dans la sténographie, dite sténotypie, chez Grandjean, maison de renom de l’époque. Elle en devint championne du monde dans trois langues. Pour la préparer aux concours, je mettais des disques parlés de 45 tours en 78 pour que le débit fût plus rapide et l’entraînement conséquent. Si je lui lisais un livre, même rapidement, ce n’était jamais assez rapide. « Vas plus vite, Jacques, pour le concours j’ai besoin d’une diction à cent à l’heure... » Le temps passait, et François désespérait du célibat de ses filles... Le mariage dans les années 1950 était encore d’une importance symbolique d’autant que ces jeunes filles étaient vierges. « Il n’est pas pensable qu’il en soit autrement ! disais-je, volontiers impertinent et mal élevé. Je sais qu’elles le sont parce que c’est moi qui suis chargé de vérifier…» Il était hors de question que mes sœurs «  fréquentent » des garçons catholiques. Il y avait à l’époque la haute société protestante, HSP, et la bonne société protestante, BSP, sans que je susse à laquelle nous appartenions… Jamais mes sœurs ne seraient allées dans un rallye qui ne fût protestant, voire même calviniste  ! Il n’était pas envisageable d’épouser un catholique et lorsque Pierre Peugeot, jeune, beau et solide parpaillot, demanda la main de Liliane, ce fut un vrai bonheur et la plus grande joie dans les familles adverses… Laurence épousa quant à elle un professeur de médecine, protestant lui aussi. Chose curieuse et jamais vue dans ma famille depuis des générations, ma sœur Anne est une véritable scientifique et à mes yeux, pour moi

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qui ai toujours été nul en mathématiques, la plus intelligente. Elle fit, en même temps qu’un ami devenu célèbre, Joël de Rosnay, des études de biochimie qui l’amenèrent à découvrir les enzymes. Le littéraire qui sommeillait en mon père la regardait comme descendue d’une autre planète. Anne, grande «  chercheuse  », finit brillamment à un haut poste du CNRS. Elle vivait cependant comme vivent les scientifiques, dans une simplicité spartiate jusqu’au jour où… ils s’exilent à l’étranger pour faire fortune. Je lui demandai un jour :  – Dis-moi, ma sœur, moi dans la banque je reçois fréquemment des clients de tous horizons et je les traite somptueusement dans les meilleurs bistrots du quartier. Est-ce que de ton côté, dans le cadre d’échanges scientifiques de haut niveau, il t’arrive à Orsay de recevoir des étrangers ?  – Mon frère, tu ne crois pas si bien dire. J’accueille demain dans mon labo quelques experts chinois, sommités passionnées par mes nouvelles découvertes. – Ah oui chérie, mais à Orsay, dans la campagne, où les emmènes-tu déjeuner ? – C’est bien simple, nous les logeons chez nous, à domicile, nous les modestes laborantins ; pas question d’hôtel bien sûr, nous n’en avons pas les moyens ; quant aux déjeuners, qui se passent dans les jardins du centre de recherches, nous dégustons, assis sur un banc si le temps le permet, des sandwichs que j’ai moi-même préparés à la maison le matin. De la baguette d’un côté, du jambon et du fromage de l’autre : frugal mais très apprécié… Quant au coup de rouge au goulot, je te le jure, les Chinois, ils adorent ! Comme nous étions loin, nous les petits banquiers prétentieux, avec nos excès et nos agapes désordonnées, qui conduisirent d’ailleurs en 2008 et 2009 à la plus grande crise économique de tous les temps, de ces chercheurs désintéressés, discrets, fabuleux découvreurs, infiniment

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plus géniaux que les apprentis sorciers de la finance et de la banque, et qui se contentaient modestement d’un lit chez ma sœur pour dormir et d’un morceau de fromage pour déjeuner dans la nature. Anne, qui venait après moi et refusait de se faire appeler Albane, son vrai prénom, épousa, rêve inespéré, un noble protestant, diplomate au surplus, du nom de Tristan d’Albis. Elle devînt ainsi Albane d’Albis… Quel hasard du destin ! Yolande, la dernière, adorable sœur, très semblable à ma mère, se maria avec un catholique. Mais les temps changeaient, on était déjà moins regardant… Quant à moi, j’étais le mâle de la famille, le petit préféré à qui l’on passe tout  : les mains sales, les gros mots, les mauvaises notes, la fièvre… Ah, la fièvre, elle avait le don de provoquer la colère de mon père lorsqu’il s’agissait de mes sœurs. Être malade dans une éducation protestante, ce n’est pas bien. On n’est pas malade. On boude l’enfant malade, on ne lui dit pas bonjour le matin. Heureusement il y avait la Maman affectueuse, parfaite dans son rôle de génitrice accomplie et de médiatrice. Mes sœurs étaient-elles jalouses de ma condition privilégiée ? Sans doute, mais j’appris plus tard qu’elles étaient aussi très fières de leur frère. Elles le trouvaient beau garçon, original, séducteur invétéré, courageux… très courageux puisqu’il se permettait ce qu’aucun jeune de sa génération n’osait : il tenait toutes les filles du quartier par la main. Bien sûr, ça n’allait pas plus loin. Mais pour l’époque c’était déjà beaucoup. J’étais très complice avec ma mère et obtenais d’elle l’impensable. Un jour, je me permis de réclamer un Solex : « Je sais, Maman, je n’ai que quatorze ans, mais pour aller au stade ce sera plus commode, tu n’auras plus besoin de m’accompagner en voiture.  » Persuadé par Béatrice, François autorisa l’achat à condition qu’elle s’en occupe totalement.

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En vérité il ignorait ce qu’était un Solex et ne cherchait pas une seconde à le savoir. Maman d’ailleurs n’y connaissait rien non plus. C’est comme cela que je me suis retrouvé avec une Vespa… Avec ce nouvel engin qu’à mon jeune âge j’étais le seul à posséder, je fus le roi du quartier… Au lycée, on me fait faire du latin, du grec, de l’allemand, du russe… C’est bien gentil tout ça, mais ça sert à quoi  ? Étant dissipé, je ne progresse que très peu ; Maurice Rat, professeur émérite de français et de langues anciennes, latin, grec, écrivain érudit, persuade mes parents qu’il me faut absolument des « petits cours » : « Oui, Monsieur Seydoux, c’est indispensable, car votre fils est doué mais paresseux, un véritable cancre, et je suis le seul à pouvoir le sauver. » Maurice Rat est un personnage de roman. Le premier jour de classe en quatrième, debout sur l’estrade, solennel, il prononça ces mots : « Mes enfants, soyons clairs, je m’appelle Rat. Bien sûr, ça vous fait rigoler, alors, à mon commandement, riez une bonne fois et que ce soit la dernière ! N’oubliez pas, au demeurant, que «rat» en latin c’est mus et l’anagramme de mus c’est sum : Je suis ! » Rat, auteur d’innombrables livres, était un vilain prétentieux, avec cependant de bonnes raisons de l’être… Je désespère de n’avoir jamais retrouvé, car on me l’a subtilisé, un livre de lui qui s’intitulait Les Déformations populaires en France ; on y trouvait : «  parler français comme une vache espagnole  » qui vient de « basque espagnol », ou bien « pousser des cris d’orfraie », du nom de l’oiseau qui bâtit son nid sur le haut des tours et qui pousse des cris d’effroi lorsque son petit tombe par malchance. Quantité d’expressions avaient le don de me régaler dans ce bouquin dont je regrette infiniment la perte. Mes copains de classe, dont certains devinrent célèbres comme François Bott, Bernard Lanvin…, me prenaient pour un âne  : « Jacques, il est gentil, mais c’est un beau crétin, il n’a jamais lu un livre

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de sa vie. » Je revendique d’ailleurs encore aujourd’hui de ne jamais en lire, me contentant de multiples quotidiens et magazines, ce qui m’a permis durant mon existence de parler de tout en connaisseur dans les dîners mondains. Le théâtre, les films, les concerts, l’Opéra, les ballets et même les livres qui font l’actualité, je les connais mieux que personne puisque j’en ai lu moult critiques. Je suis un « imposteur » et pas mécontent de l’être ! Philippe Stora, un camarade du lycée Janson, chirurgien célèbre aujourd’hui, convia un jour quelques élèves pour un petit rallye. Nous avions quatorze ans. C’était une occasion  pour les parents de faire connaissance et pour les enfants d’apprendre à danser. Pour nous distraire, les hôtes avaient prévu un modeste spectacle : deux jeunes chanteurs inconnus, très ennuyeux, qui se retrouvèrent bientôt seuls sur la scène, l’ensemble des invités ayant déserté le show pour aller se restaurer. Nos deux piètres artistes abandonnés et dépités rangèrent alors leurs micros, leurs partitions et s’en allèrent fort mécontents. Ces deux chanteurs… n’étaient autres que Charles Aznavour et Gilbert Bécaud ! J’ai d’ailleurs revu Charles pendant un séjour à Los Angeles bien des années plus tard, il jouait dans un film, nous sommes devenus amis. Il est un de mes chanteurs préférés. Il y en a d’autres, bien sûr. Je me vois revenant du Polo, écoutant à la radio une chanson totalement nouvelle, « À tire d’ailes » d’un certain Julien Clerc, alors parfaitement inconnu. Je me précipite pour acheter le disque. J’ai en quelque sorte découvert Julien Clerc … Notre préféré, à Patricia et moi, apprécié en France et curieusement ignoré en Italie, c’est Paolo Conte. Nous avons fait parfois des kilomètres et des kilomètres pour l’écouter  ; et lors des cérémonies au temple pour l’enterrement de Patricia et Aurélien, Paolo Conte était à l’honneur… À Bournemouth en plein mois d’août, j’ai seize ans. Il faut apprendre l’anglais.   À moi les petites anglaises  !  Avec mon accent frenchy je

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les ai toutes à mes pieds. Je prends chaque jour un bus à l’heure du déjeuner pour faire l’aller-retour chez mon logeur, un maçon, très attaché à mon exactitude car il n’a que peu de temps pour manger. Vingt minutes d’autocar… Ce jour-là je suis en retard, je descends du bus et traverse la route nationale en courant. Crissements de pneus, hurlements de freins, je me retrouve étendu sous un camion. Je rampe pour m’extraire, me relève, aperçois vaguement les chauffeurs de véhicules, la foule des badauds et cours inconscient vers la maison du maçon, paniqué par mon retard. La ménagère m’accueille avec un large sourire : « Mon mari est déjà reparti mais je vous ai gardé de quoi manger. Asseyez-vous, restez tranquille, je vous apporte votre assiette. » Je l’entends alors téléphoner à l’hôpital et commander une ambulance d’urgence. Je me tourne vers le miroir… Je suis en sang, je n’ai plus de visage. Horrifié, j’entends les sirènes, on m’étend sur un brancard. Je resterai quelques jours hospitalisé. J’ai découvert ce jour-là le flegme anglais, sa réputation n’est pas surfaite. Cette femme simple et illettrée, mais ô combien maternelle, ne m’a pas accueilli avec de grands cris, comme c’eût été le cas partout dans le monde ; elle a eu l’intelligence d’ignorer mon visage tuméfié pour ne pas m’inquiéter. Si je lis peu de livres, carence épouvantable, j’ai quand même des excuses. Je suis un passionné d’actualité et dévore les journaux de tous bords pour être sûr de ne pas être « conditionné ». Je n’avais pas quinze ans que je parcourais déjà le Figaro de mon père. Ce quotidien lança un concours dans le public  : il s’agissait de trouver la maxime qui devait figurer en première page, sous le titre. Je me précipite au journal sur les Champs-Élysées et lance à un préposé : – Je viens pour le concours ! – Vas-y mon gars, dit-il sceptique et moqueur… Qu’as-tu trouvé ? – « Le Figaro, un journal qui fait fi des ragots » !

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– Mais c’est génial, mon grand, tu vas gagner la course ! Je suis arrivé second derrière Beaumarchais  et son désormais très célèbre : « Sans la liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur »… Le premier du concours étant très bien doté, je suis passé à côté d’une petite fortune. De retour de vacances de Pâques une année, j’étais follement fier, je clamais haut et fort : « J’ai lu tout Balzac ! » Et le lycée au complet d’exploser d’un grand rire… J’ai d’ailleurs eu mon bac de philo grâce à une escroquerie burlesque. Je ne comprenais rien à cette discipline et les chapitres  : Dieu, la Mort, l’Amour, la Liberté, demeuraient pour moi un mystère. « Vous m’avez encore fait un devoir de morale, Seydoux. Il s’agit de philosophie  !  » Aujourd’hui encore, je peine à faire la différence. J’étais décidemment aussi obtus pour la philo que pour les maths. Suis-je donc un animal très rare  ? Ni littéraire, ni scientifique… L’épreuve écrite du baccalauréat de philosophie, par le plus grand des hasards, se déroulait dans notre classe habituelle à Janson ; mon meilleur copain Léon me confia que son père, artiste de music-hall bien connu, pourrait nous aider. Nous sommes dans la salle d’examen, c’est le 4 juin et je vois mon ami Léon balancer discrètement par la fenêtre en me faisant un clin d’œil une feuille de papier minutieusement pliée où figurait, je l’appris par la suite, l’intitulé du sujet de l’épreuve : «  Qu’est-ce qu’aimer  ?  » À présent j’aurais bien quelques idées, mais à dix-sept ans… L’examen devait durer quatre heures et comme à mon habitude je ne savais absolument pas quoi rédiger. Tout à coup, j’entends un guitariste dans la rue qui entonne une romance dont le thème était l’amour... Léon me fait un signe de loin. Je comprends aussitôt et me mets à écrire sous la dictée du troubadour. C’est alors – quel ne fut pas mon effroi ! – que le surveillant, agacé par le bruit de la rue, se dirigea vers la fenêtre et la ferma. Il finit par céder à contrecœur aux cris des élèves :

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« On étouffe ! On va crever ! Il ne va pas chanter pendant des heures ce mendiant ! » Léon et moi écrivions fébrilement et j’eus une note excellente… Ce n’est que bien plus tard que j’eu le culot de dévoiler notre forfait. J’ai enfin mes deux bacs, mais cela n’a pas été sans peine… en octobre, à la cession de rattrapage chaque fois. Suis-je bête  ? Certains, je le sais, le pensent. « Ah, Jacques, c’est un gentil garçon, on l’aime bien, mais il n’est pas très malin et pour faire l’intéressant, il dit volontiers n’importe quoi, il franchit même parfois la ligne rouge ; cela dit, on lui pardonne… » J’ai perçu ce sentiment de commisération bien souvent et même de la part d’amis qui se disaient intimes. Je pense à l’un d’eux en particulier qui se reconnaîtra peut-être ; il ne se rend pas compte qu’en parlant ainsi de moi, et qui plus est en ma présence : « Jacques… c’est un brave garçon », il se montre injurieux et que je ne suis pas dupe. J’ai toujours été sidéré par ces prétentieux qui, de façon systématique, vous prennent pour un con sans s’apercevoir du tort qu’ils se font car on lit très clair dans leur jeu. Faut-il le leur dire ou bien laisser pisser ? Car la chose est finalement extrêmement amusante… À vrai dire je suis un des rares à ne pas être complexé sur cette terre. J’aime provoquer, j’aime choquer ceux que je côtoie. Rien ne m’amuse plus que de mettre une chaussette rouge à gauche et une bleue à droite. « Jacques, relève ton pantalon » Ah ! je vous l’avais bien dit, il a des chaussettes dépareillées. Pourquoi ? Ce n’est pas seulement pour imiter les comiques que j’admire, Coluche, Bourvil, de Funès… C’est d’ordre philosophique. Pour moi la vie est une farce. On ne sait pas d’où l’on vient. On ne sait pas où l’on va. On ne sait pas pourquoi on est là… Dieu, je crois en toi, enfin un tout petit peu, mais je ne suis pas dupe de ta rouerie. J’ai eu d’autant plus de bonnes raisons de ne pas réussir mes baccalauréats en juin que c’était traditionnellement l’époque de

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Roland Garros ; même si je n’ai jamais été bon dans ce sport, le tennis est une grande passion. J’allais fréquemment, trop fréquemment certainement, regarder les matchs au lieu de m’acharner à ma table de travail… Au moment où j’écris ces lignes je vais sur ma soixantetreizième année et je joue pratiquement quatre heures au tennis par jour. Sachez, lecteurs, que je suis aujourd’hui à mon meilleur niveau. J’envisage, compte tenu de mes progrès, d’être un jour champion du monde des… plus de quatre-vingt-dix ans. Au risque de choquer, j’avoue qu’au lendemain du suicide de mon fils Aurélien, le 10 mars 2008, prostré et décidé moi-même à en finir, j’ai apostrophé le Créateur, car au fond je suis peut-être un peu croyant : « Pour te faire pardonner, Dieu, de ce malheur innommable, donne un dérivatif à mon désespoir, donne-moi une raison de me lever le matin, permets à mes journées de trouver quelques instants de bonheur. Je t’en supplie, Dieu, fais-moi faire des progrès au tennis. » Il est certain que plus le niveau est élevé, plus il est facile de trouver des adversaires de qualité et plus on s’amuse… » Le Seigneur m’a exaucé. Lorsque je joue au tennis, et j’y passe des heures tous les jours, que je gagne ou que je perde, je ne dis pas un mot. Tout ce que l’on peut proférer est toujours inutile, bête, insolent ou mal élevé. Au golf à La Turbie, un cri, une onomatopée, un geste déplacé et Jean-Charles Rey vous convoque dans son bureau. – Monsieur Poltro, je ne vous le dirai pas deux fois, le prochain éclat, vous serez viré ! – Mais enfin, Jean-Charles, ce n’est pas parce que j’ai juré que tu vas me jeter d’ici ? – Il n’y a pas de Jean-Charles, monsieur, vous parlez au président d’un golf prestigieux et vous attendrez que nous soyons sortis de ce bureau pour me tutoyer et m’appeler par mon prénom. Il avait raison ce grand président parce qu’aujourd’hui, sur les cours de tennis du célèbre et élégant MCCC, ce ne sont que des cris et

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des hurlements, d’horribles jurons, des «  merde  » et des «  putain  ». Si, enfant, j’avais osé prononcer ce mot, mon père m’aurait privé de dessert pendant des semaines. Je dois être très vieux car je ne supporte toujours pas la vulgarité  ambiante : «  Putain, il faut que j’aille à la banque ; putain on va être en retard pour le déjeuner ; putain, chérie, où sont les enfants  ?...  » Je suis horriblement choqué et sans doute dois-je, à mon tour, quitter ce monde très vite…

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Délices d e S a i n t -Tr o p e z À la fin de ma scolarité, avant de me retrouver à Grenoble pour me déguiser en étudiant, un bande de joyeux drilles de la meilleure bourgeoisie parisienne qui s’étaient connus dans les rallyes puis les boîtes de nuit se rencontrait quotidiennement vers midi au Trocadéro puis place Victor Hugo et enfin à la gare Henri Martin à quelques mètres de chez moi. J’étais un peu le roi de la bande avec ma rutilante Vespa : ce rendez-vous était le moment fort de ma journée. Nous étions parfois vingt-cinq ou trente à y participer  ; j’étais amoureux d’une ravissante Françoise, jeune fille protestante de la famille Hottinguer, banquiers solidement établis. J’ai passé des après-midi entiers chez elle, rue du Cirque, j’avais dix-sept ou dix-huit ans et nous écoutions « Le Gorille », très sages, vautrés sur de profonds canapés. C’était la grande époque de George Brassens… La maman de Françoise, Renée de Villers de son nom de jeune fille, était actrice de théâtre et de cinéma ; elle devait se dire que bien qu’encore trop jeune, j’étais « beau », protestant, peut-être intelligent, et que je pourrais dès lors faire un mari plus que parfait. J’étais bien avec Françoise, mais je ne lui plaisais pas et la soupçonnais d’être amoureuse de deux frères magnifiques : François et Régis de Poléon ; je les jalousais horriblement. La famille Hottinguer possédait une somptueuse villa sur les hauteurs de Beauvallon. J’y fus convié un été pour les vacances, pas par Françoise… par la maman. Je ne serai donc pas cette fois-là avec mes parents dans le nord de la France. Pour mon père, Saint-Tropez, c’était l’horreur : beaucoup trop cher, beaucoup trop au sud, beaucoup trop chic, en un mot « bling bling » comme on dit aujourd’hui… « Votre fils

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n’est pas avec vous monsieur Seydoux ? – Non, il est à Saint-Tropez, dans le stupre et la drogue… » Sans qu’il n’y eut de rapport avec les réticences de mon père, mon séjour dans le Sud ne se passa pas bien. Françoise avait l’esprit ailleurs. Elle ne m’aimait pas et visiblement je l’agaçais. Très vite elle se montra tellement déplaisante que je pris le premier train pour Paris, affreusement malheureux, c’est peu dire. Ma famille était dans la Manche  ; je me retrouvai seul, cafardeux dans une capitale déserte. N’y tenant plus, éperdu d’amour, j’enfourchai ma Vespa au bout de quelques jours passés à me morfondre, direction Saint-Tropez : soit plus de mille kilomètres par la Nationale 7 à soixante-cinq à l’heure maximum. Il fallait vraiment être amoureux ! À mon arrivée, comme je devais m’y attendre, je fus très mal reçu. Françoise symbolisa un échec cuisant au tableau de mes conquêtes. Ne pouvant plus dormir chez elle, je logeai chez Jean-Daniel Pollet, un nouveau copain dont les parents avaient une maison au bord de l’eau. Il connut plus tard quelques vrais succès dans le cinéma et se tua malencontreusement en percutant un train… Nous étions une bande de joyeux chenapans, et j’oubliai très vite mon terrible chagrin d’amour. Un jour, vers midi en plein mois d’août, devant le célèbre café Sénéquier, sous les yeux d’une foule de touristes ruisselants et rouges de coups de soleil, on vit piler dans un crissement de pneus une onze chevaux Citroën digne d’un film policier et trois gaillards en sortir précipitamment, ouvrir le coffre et balancer un lourd fardeau bien ficelé dans les eaux sales et stagnantes du port. La voiture repartit aussitôt sur les chapeaux de roue en pétaradant très fort. C’était un rapt, un crime, un attentat ! Les badauds poussaient des cris. Le paquet ligoté, en l’occurrence, c’était moi… Je me déliai facilement au fond de l’eau et, bien que très mauvais nageur, sortis entre deux voiliers, quelques mètres plus loin sans éveiller l’attention. Je pus ainsi assister, trempé et hilare, à une scène d’émeute : la foule,

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les commerçants, les policiers scrutant l’onde glauque penchés depuis le quai, les gendarmes accourus et les pompiers qui s’apprêtaient à plonger à l’endroit où le paquet avait coulé. Une cinquantaine de copains complices se mêlaient à la foule intriguée. Nous avons finalement été découverts et avons dû passer la nuit au poste ; il fallut toute l’ardeur et l’argumentation de nos parents, quoique très mécontents, pour nous sortir de là vingt-quatre heures plus tard. Les forces de l’ordre et le maire trouvèrent en fin de compte la farce assez drôle. Les presses locale et nationale se firent l’écho de notre cinéma. Nous étions fiers d’être célèbres… Les autorités diverses de Saint-Tropez considérèrent qu’après tout, cela avait été une judicieuse publicité. Durant mon séjour chez les Pollet je tombai amoureux de Jenny, la sœur de Jean-Daniel. Une jeune femme jolie et charmante qui avait dix ans de plus que moi ; il n’était donc plus question d’être sages… Le papa nous surprit un soir dans le salon ; je fus immédiatement viré avec éclat. C’est la maison voisine, celle de Bruno Legasse, qui voulut bien me recueillir. Celui-ci devint mon meilleur ami pendant de longues années. Pas un jour ne s’écoulait sans que nous fissions des bêtises : c’était le grand sujet de conversation de toute la place de Saint-Tropez ! Lorsque la famille Legasse regagna Paris, il me restait quelques jours de vacances ; je les passai comme « gardien » sur un voilier centenaire appartenant à Jean Guichet, Marseillais célèbre, vainqueur une année des vingt-quatre heures du Mans. Cette position centrale sur le quai au centre du village me permit d’héberger et de séduire les plus belles filles de Saint-Tropez... Ce port ravissant et mythique aura joué un rôle essentiel toute ma vie. J’aime le Midi, le soleil, les palmiers, la cuisine colorée, la faconde des populations, le charme des criques… et l’insouciance des jeunes filles.

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G r e n o b l e , l ’ â g e d ’o r de mes conquêtes... Bonheur suprême tant sur le plan professionnel que pour le bien-être matériel de la famille, mon père est nommé ambassadeur à Vienne. Nous sommes en 1956. J’ai vingt ans. Mes sœurs aînées resteront à Paris, les benjamines partiront pour l’Autriche. Que faire de Jacques ? « Le laisser seul à Paris ? Il ne fera que des bêtises. Mieux vaut l’isoler en province, à l’abri des tentations...  » Mon père, vu sa position importante, obtient que je commence Sciences Po et des études de droit à Grenoble. C’est une partie de ma vie qui compta d’autant plus que c’était la première fois que j’étais livré à moi-même. Ignorant des contraintes financières et jeune étudiant perdu dans une ville inconnue, je débarque sans le sou à la gare de Grenoble et me dirige vers une adresse que des proches avaient indiquée à mes parents. Je découvre une chambrette très convenable sous les toits. Situé en plein centre ville, l’immeuble est cossu, et le loyer d’une modestie incroyable. Il y a un vrai lit, une table, une chaise, c’est trop beau pour être vrai… il doit y avoir un loup quelque part. Soudain un bruit assourdissant retentit. J’ouvre la fenêtre ornée d’un rideau de dentelle d’antan, et découvre, à trois mètres, le clocher de la cathédrale, avec un carillon, dit « bourdon », gros comme une maison ! Derrière, un paysage à couper le souffle : des toits de tuiles rouges d’un autre siècle sur fond de cimes enneigées. La cloche sonne douze fois. Il est midi. La « grosse pendule » égrène l’heure toutes les quinze minutes. Je n’aurai pas besoin de montre, tant mieux car je n’en ai pas... Je passe ma première nuit sans fermer l’œil, partagé entre l’angoisse et la folie. Aucune boule Quies ne pourrait venir à mon secours. Il faudrait des tonnes et des tonnes de coton pour

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étouffer le vacarme… Pas question de rester là une minute de plus ! À l’Association des étudiants de Sciences-Po, je suis planté, avec d’autres jeunes, devant le panneau des petites annonces pour des logements à louer. Deux garçons comme moi, très fauchés, me proposent de partager un gourbi à côté de la faculté. Faute d’argent, j’accepte et nous nous retrouvons chez Josevitch Yaounguir, rue Diodore Raoult, petite ruelle sinistre, dans le réduit d’un modeste logis avec des lits superposés : trois couchettes dignes d’une mauvaise seconde classe dans un train. Compte tenu de nos moyens financiers quasi inexistants, nous n’avons pas d’autre choix que de nous installer dans cet espace de quelques centimètres carrés... Je récupère subrepticement ma valise dans la chambre « de la cathédrale » et disparais sans crier gare d’autant que mes hôtes de fortune ne connaissent encore ni mon nom, ni mes coordonnées… Mes deux nouveaux « colocs » devinrent peu à peu des amis. La sympathie et l’intimité aidant, ils m’avouèrent très vite être dévorés par des morpions. Vu la promiscuité des lieux, la peur de la contamination et le bruit qu’ils font la nuit en se grattant sans cesse, je leur suggère vivement de se soigner. Mais ils sont timides et prétextent ne pas savoir à qui s’adresser… Je fonce à la pharmacie la plus proche, où une jeune femme charmante au décolleté provoquant se propose de me servir : – Et pour vous, jeune homme, ce sera quoi ? – C’est une affaire d’hommes… – T’inquiète pas mon gars, ici il n’y a ni homme ni femme. Dis-moi ce que tu veux. – J’ai un copain qui a des morpions, dis-je, désemparé et honteux. – Ah bien, suis-moi dans l’arrière-salle et déshabille-toi que je voie ça. – Mais non, c’est pour un copain ! – Oui, oui, ils disent tous ça. – Mais ce n’est pas moi, je vous le promets ! – Ce serait bien la première fois, dit-elle.

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Et me voilà contraint de me mettre à poil devant cette femelle aguichante ; j’essaie en vain de cacher mon érection. Elle scrute alors consciencieusement mon pubis et tout le reste… avec une grosse loupe de philatéliste et un sourire en coin. – Mais il n’y a rien… enfin, je veux parler bien sûr des petites bêtes. – C’est normal, je vous ai dit et redit que c’était pour un copain ! Elle me garde un long moment dans cet endroit obscur, me faisant promettre de revenir tous les jours. De retour dans la chambre, je brandis le produit miracle qui allait enfin libérer mes colocataires… et me permettre de dormir. À la fac, je devins très proche de deux professeurs éminents. Hubert Thierry pour le droit public, descendant des Rothschild, Parisien blasé assez snob, heureux de côtoyer un jeune « Seydoux de Clausonne », et Pierre Catala, originaire de Millau ; il était sorti major de l’agrégation de droit privé, juste devant un étudiant du nom de Foyer, futur ministre de la Justice, qui ne lui pardonna jamais sa « désastreuse » seconde place. Durant mes deux années passées à Grenoble, ces hommes jouèrent un rôle non négligeable car, bien que professeurs, ils appréciaient ma compagnie, mon entregent et mon culot, se retrouvant comme moi paumés dans cette région. Mes deux colocataires ainsi qu’un troisième larron devinrent de solides amis. Mais Grenoble ne dura qu’un temps... et les cinquante années qui se sont écoulées depuis ont incontestablement laissé entre eux et moi un gigantesque vide. Malgré tout ce que nous avons partagé, loin de nos familles, dans cette prime et inconsciente jeunesse, nous ne sommes plus du tout sur la même longueur d’ondes aujourd’hui. C’est, je crois, le lot de beaucoup d’amitiés de jeunesse. Denis Huet, polytechnicien, est devenu moine tibétain à Toulouse, il m’appelle souvent mais je n’ai plus rien à lui dire... Jean-Denis Massonnaud, agent de change, m’en veut car j’aurais été mal élevé au mariage de sa

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fille à Saint-Tropez. Et Helmut Holle, chef d’entreprise en Allemagne, est un typique Allemand, trop bien nourri, confortablement assis dans la vie. Ai-je beaucoup travaillé ? Certainement pas ! Mais cela ne m’empêcha pas de devenir rapidement une « star » locale, aimé et adulé de tous… Cette période grenobloise fut aussi émaillée de quantité d’aventures féminines. Nous déjeunions frugalement de temps en temps dans une brasserie de la place Grenette ; une jeune femme ravissante mais sans élégance se montrait insistante en picorant sa salade  :  «  Venez me voir au Flamant rose, nous prendrons un verre.  » C’était une sordide boîte de nuit locale mais je m’y rendis le soir même. À la vue de ma tenue modeste, le videur me barra bien évidemment l’entrée. Quand je lui expliquai que je venais sur l’invitation de Josiane, il me laissa entrer, me demandant de me tenir sagement caché dans un endroit discret du bar. C’est alors que je vis la belle sur la scène, complètement dénudée. Elle terminait son strip-tease et faisait onduler ses formes impeccables sous l’œil concupiscant de quelques rares voyeurs intitulés « clients ». Imaginez ce qu’un jeune homme de vingt ans peut ressentir en cet instant… Quelques minutes après, s’étant malheureusement rhabillée, elle prit place à côté de moi, nue sous sa robe, les jambes écartées, sur un grand tabouret et nous vidâmes quantités de « dangereux » canons. Elle était folle de moi ! Nous allâmes chez elle cette nuit-là et puis le lendemain et puis le surlendemain… Cela dura quelques semaines jusqu’au jour où je vis mes copains de la fac se gausser en me montrant du doigt. – Qu’y a-t-il ? Pourquoi vous marrez-vous bêtement en me regardant ? – Voilà que tu sors avec une pute à présent ? – Moi ? Mais non, pas du tout ! – Jacques, grand séducteur, la pépé avec qui tu t’affiches depuis

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quelques temps, la grande duduche avec des seins proéminents, eh bien, elle fait le tapin tous les jours sur les bords de l’Isère… Cette nuit-là, quand Josiane vint me retrouver après son strip-tease pour de folles embardées, je n’attendis pas qu’elle se fût une fois de plus déshabillée et la menaçai, très furieux : – On me dit que tu es une prostituée ? – Eh oui, et après ? C’est toi que j’aime. – Mais enfin, tu t’envoies des dizaines de mecs pendant la journée, des obsédés, pervers, malades bien souvent et je n’en savais rien ! Pourquoi me l’as-tu caché ? – Mais puisque je te dis que c’est toi que j’aime, mon Jacques ! Les autres, c’est à peine comme si je leur serrais la main. Pendant qu’ils s’activent bestialement, je me dis : il faut que j’achète du lait pour le bébé, des endives pour le dîner, de l’aspirine, des Boyards papier maïs pour mon chéri… «Hé, mon gars, presse-toi car je n’ai pas que ça à faire !» Et puis voilà ! Je reconnais que ce fut pénible les premières fois, mais tu sais mon petit Jacques que j’aime, lorsque il y a un an un beau matin mon bébé a hurlé parce qu’il avait faim… – Parce qu’en plus tu as un bébé ! – …Oui. Je l’ai confié à ma mère adoptive. Écoute-moi, tu sais, quand on a un rejeton qui crie parce qu’il a faim, que l’on n’a pas un sou, que l’on est seule et sans travail, qu’on n’a pas fait d’études et qu’on a été abandonnée à la naissance – toi, le petit bourgeois élevé dans un cocon, tu ne peux pas comprendre – il ne reste plus qu’à écarter les jambes. Crois-tu que les filles comme moi dans ce bas monde font ça pour le plaisir ? Se faire pénétrer dans un coin de rue par des inconnus, des vieillards dégoûtants... qui puent, sont sales à mourir et parfois dangereux, tu crois qu’elles aiment ça ? Ouvre les yeux, mon Jacques. Quand ton bébé pleure et que tu n’as que ton corps à monnayer, tu n’hésites pas un seul instant. La première fois… c’est l’horreur. Mais ça dure trois minutes, car les types, quand ils payent pour le faire,

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c’est qu’ils sont très pressés, et puis on prend l’habitude… Sache aussi qu’en faisant ce métier, en fin de mois, je gagne autant que ton papa l’ambassadeur de France ! Quelle leçon de vie ! La rencontre avec la détresse humaine pour un petit bourgeois à l’abri de tout jusque-là... Josiane avait une copine sublime qui me persuade en douce de la retrouver dans son lit. Elle me plaisait, c’est vrai. Déjà infidèle… je me retrouve chez elle. Pour une raison banale, j’ai besoin de lire mon agenda et ne parviens pas à allumer la lampe. Bizarre… Après un bref passage dans la salle de bains, la fille se glisse contre moi sous les draps et me présente son arrière-train, un admirable popotin. Intrigué, je m’interroge et découvre des «  formes  » inhabituelles  ! Enfin je comprends  : c’est un homme  ! Je bondis hors de la couche, attrape mes vêtements et dévale tout nu les escaliers quatre à quatre comme si j’avais eu une vipère dans mon lit ! Il y avait fréquemment dans la brasserie le midi une femme élégante avec qui je bavardais volontiers en marchant dans la ville après le déjeuner. Fille d’un chirurgien célèbre, elle était avocate, brillante, distinguée, ravissante. Notre liaison était très pure. Nous étions cependant certainement amoureux… Un matin à la fac, un huissier en uniforme vint vers moi et me convoqua abruptement dans le bureau du préfet qui me reçut en ces termes : – Monsieur Seydoux, si vous voulez avoir une chance d’obtenir votre examen de fin d’année, il faut cesser immédiatement votre relation avec la jeune Brunoit. – Sauf votre respect, je n’ai pas d’ordres à recevoir de vous, monsieur le préfet, surtout quand il s’agit d’un domaine aussi éminemment privé. Mes examens, je n’en ai rien à foutre et vous avez jusqu’à demain pour retirer votre vilaine et honteuse menace ! À défaut, je ferai savoir à

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madame votre épouse et à toute la ville de Grenoble que mademoiselle Brunoit est votre maîtresse. – Chantage pour chantage, j’ai quelques années de plus que vous, Monsieur Seydoux et vous ne me faites pas peur. Le couteau dans la main, c’est moi qui l’ai… Surpris certainement par ma réaction inattendue, le préfet me congédia, quand même pensif, perplexe et gêné  ; je partis aussitôt retrouver ma belle compagne comme si de rien n’était, pour lui conter l’aventure ; elle m’avoua que le préfet était effectivement son amant mais qu’elle ne l’aimait pas et se trouvait bien avec moi. Trois jours plus tard, l’huissier, toujours en uniforme, vint me trouver à nouveau avec un pli. C’était une invitation à dîner à la préfecture pour le soirmême. Chantal Brunoit était conviée elle aussi et nous décidâmes de nous y rendre de concert. Elle me prêta costume, chemise et cravate appartenant à son chirurgien de père et nous fumes accueillis avec la plus adorable attention, le préfet me présentant quasiment à tout le monde comme le fiancé de mademoiselle Brunoit. Par la suite, je fus régulièrement invité avec elle à déjeuner ou à souper et devins l’un des convives préférés du notable qui avait parfaitement compris à qui il avait à faire : pour éviter un scandale sur la place de Grenoble il considérait qu’après tout, puisque ma liaison avec la belle s’avérait platonique, j’étais l’alibi idéal pour prouver à tous sur la place et surtout à sa femme que Chantal Brunoit n’était pas sienne. Pour une fois, c’est moi qui fus le dindon de la farce. Elle n’accepta en effet jamais de coucher avec moi… Puisque je vous parle de « mes » femmes, je me dois de continuer, car c’est à peu près tout ce que j’ai fait pendant mon séjour grenoblois. J’eus une brève aventure avec une grande Américaine répondant au nom prédestiné de Perdita Houston ; j’ai le souvenir, sans trop y croire moi-même car c’est extrêmement prétentieux, de l’avoir honorée vingt-quatre fois en une

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nuit, ce qui paraît scientifiquement inopérable. Elle y croyait fermement quant à elle et me fit dans la ville une réputation de géant qui ne fut pas pour me déplaire… Mon ami Denis Huet, le futur moine, était d’une truculence extrême. Il était le treizième enfant d’une famille bourgeoise du VIIe arrondissement à Paris. Sa mère, épouse d’un modeste général deux étoiles, après avoir eu six garçons, se précipita à Lourdes et eut six filles ! Enceinte d’un treizième rejeton, les médecins lui annoncèrent qu’il fallait interrompre la grossesse car le bébé était condamné. Rentrant chez elle en larmes, elle rencontra une voisine sur le palier et lui conta son malheur. Cette dernière écouta attentivement, s’absenta un instant et revint avec une fiole d’eau claire qu’elle vida sur le gros ventre de Madame Huet après lui avoir demandé de relever sa blouse. – Que faites-vous chère amie ? – C’est de l’eau de Lourdes et, puisque c’est foutu, on ne sait jamais, ça ne mange pas de pain ! Mon grand ami Denis apparut quelques semaines plus tard, vivant et en parfaite santé... C’est ce même Denis qui nous avait finalement trouvé deux chambres de bonne contiguës pour un loyer ridicule au dixième étage d’un HLM quasiment en ruines ; il me dit une nuit alors que je soupirais d’ennui à ma table de travail : « Déshabille-toi, couvre-toi de ce parfum de boniche que j’ai acheté au supermarché et prends ma place à côté. La fille n’est au courant de rien. Fais vite, je lui ai dit que j’allais pisser. Et n’oublie surtout pas de lui gratter l’oreille ainsi que les doigts de pied pour qu’elle ne s’aperçoive de rien. Ça a le don de la surprendre et elle en conclut que c’est ma marque de fabrique bien à moi… Pendant que tu t’occupes avec elle, je travaille à mon tour dans ta chambre ; ensuite nous inverserons à nouveau si tu le veux bien. » Nous passâmes la nuit à ce petit jeu. La jeune fille ne s’aperçut de rien et fit en ville à mon ami une réputation de baiseur jamais vu…

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Je vous choque, chers lecteurs, mais vous n’avez encore rien lu ! La plus belle femme de Grenoble, du milieu huppé de la ville, quarante ans environ, m’offrit ses charmes en me mettant en grave danger. Pour un jeune homme de vingt ans, une femme de cet âge est un idéal absolu. Son mari avait malheureusement un caractère épouvantable, mesurait plus de deux mètres avec une carrure de débardeur et était, qui plus est, boxeur amateur. Je le rencontrais d’ailleurs quotidiennement dans une salle de boxe où il m’avait persuadé de venir m’entraîner avec lui. Il m’enseignait l’art du coup de poing, me trouvait doué et charmant. Je redoutais cela dit que vienne le jour où il découvrirait qu’il était cocu… Bien entendu, cela se termina très mal : il finit par apprendre que j’étais l’amant de sa femme. Et je me retrouvai à l’hôpital. J’eus l’honneur de bien connaître, à Val d’Isère, le plus grand skieur de tous les temps avant Tony Sailer et Jean-Claude Killy  : Henri Oreiller, qui m’offrait des spectacles cocasses  : sortant de la benne en haut d’une piste, ayant chaussé nos skis, nous nous préparons à descendre. À dix mètres devant nous, debout, jambes écartées, une belle et fine silhouette contemplant le paysage. Oreiller démarre, se baisse et enfourche la silhouette en l’enlevant sur ses épaules. Sans s’inquiéter des cris terrifiés de la fille agrippée sur son dos, il dévale la pente à cent à l’heure. À l’arrivée, vous pouvez imaginer l’état de l’inconnue qui accepta malgré tout de prendre un verre… Oreiller me dit un jour : – Jacques, je prends demain matin le départ du Rallye neige et glace. Mon copilote est accidenté, veux-tu le remplacer ? – Mais je n’y connais rien ! – Qu’importe, le rallye consiste en un circuit dans la glace, et les copilotes, c’est bien connu, ne servent à rien! – Que dois-je faire, Henri ? – Pas grand-chose, tu prends des repères… et tu m’alertes des passages délicats…

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Au dixième tour, Henri se plante sur le côté enneigé et le rallye, pour nous, est terminé. Il est fou de rage : – Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu de ce tournant ? – Parce que je n’ai pas vu mon point de repère. – C’était quoi ? – Ah… j’ai peut-être fait une bêtise… – Pourquoi ? – Mon repère, c’était un policier… – Crétin ! Tu pouvais quand même t’imaginer qu’il pouvait s’en aller à un moment ou à un autre ! Avec deux autres étudiants, j’eus l’heur de réussir un examen de conduite sur neige. Grenoble étant entouré de montagnes avec des stations très célèbres, le ski était une activité pratiquée à longueur d’année. Le froid gelait les routes en hiver et les rendait impraticables pour les conducteurs non expérimentés. Je raconte volontiers que je fus un skieur patenté, faisant partie de l’équipe universitaire, skiant souvent avec Jean Vuarnet, champion du monde de l’époque. Mais mes enfants me trouvent si mauvais aujourd’hui sur les pistes que je finis par me demander si mon souvenir n’est pas suspect… Ma qualité d’étudiant compétent en conduite sur glace était affichée sur les panneaux de l’université ; je passais donc mes week-ends à piloter des familles, allers et retours à la montagne. Je découvris un matin un autocollant me demandant de me présenter le vendredi soir pour accompagner une maman et ses enfants à l’Alpe d’Huez. La femme était fraîche, charmante, jolie et sportive : – C’est vous le chauffeur ? Mais vous êtes bien jeune, mon ami. JeanPierre, viens voir, tu crois que tu peux confier ta femme et tes quatre enfants à ce gamin ? – Montrez-moi votre diplôme, dit-il en me toisant… Puis à sa femme : Écoute, chérie, il a les qualifications requises, prenons le risque…

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Mais tu iras doucement, mon gars, et reviens dimanche avant la nuit. Il prétextait les affaires mais avait en réalité une maîtresse en ville qui lui ôtait toute envie d’accompagner bobonne et moutards à la montagne… Je me montrai parfait à tous égards  : bon chauffeur, prévenant avec les enfants, beau parleur et galant avec madame. Arrivé au chalet, je transportai skis et bagages, surveillai les devoirs, allumai le feu dans la cheminée et m’employai à préparer le dîner… Un grand fils rêvé pour cette jeune maman « abandonnée ». Je mis les enfants au lit en leur lisant une histoire. Puis c’était la veillée. Rien n’était assez bon pour me rendre utile auprès de cette femme délaissée. Tard dans la nuit, elle m’offrit des alcools et, complètement ivre, je disparus me coucher. Le lendemain, j’aidai à habiller les petits, les conduisis à l’école de ski et passai la journée à dévaler les pentes avec la belle… Le second soir, le samedi, c’était écrit, je me retrouvai dans son lit, avec elle comme avec toutes les autres que j’eus le bonheur de convoyer. Voici ce que fut mon « calvaire » pendant mes deux hivers grenoblois… Un week-end, tandis que j’étais dans une de ces stations élégantes, un homme d’âge mûr, manifestement intelligent et distingué, ne me quittait pas des yeux… Il s’arrange pour faire ma connaissance. C’était un grec fortuné, parlant français mieux que moi. Il me persuade de le rejoindre à Athènes l’été suivant. Inconscient des risques et sachant que le déplacement ne me coûterait rien, j’accepte de le retrouver chez lui. À mon arrivée à l’aéroport, je le trouve très excité, non pas par moi, mais par une découverte historique faite dans le port le matin même. « Je t’emmène directement au Pirée, Jacques, tu vas pouvoir observer, privilège exceptionnel, car l’entrée est interdite à qui que ce soit mis à part moi, vu que je suis le financier, des archéologues en train de dégager avec des pinceaux de soie un personnage en bronze du VIIe siècle avant J.-C. dans le style de l’Aurige de Delphes. » Ce fut pour moi un instant de grande émotion : voir ces hommes et ces femmes, couchés à plat ventre en train de fouiller le sol et mettre à

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jour des vestiges datant de près de trois mille ans… j’en eus les larmes aux yeux. Le lendemain, mon nouvel ami me propose une partie de bateau avec Maïa, une belle fée grecque qui possède son île, comme les gens riches en Grèce ; Maïa était attendue comme le Messie par une armada de pauvres pêcheurs. Elle s’avance sur la passerelle puis sur le ponton, impériale, et ouvre une bourse d’où elle sort moult pièces d’or qu’elle balance aux malheureux qui se jettent à terre en se battant pour ramasser ces trésors. C’était une scène de l’Antiquité : grandiose et abominable. Pendant ce séjour inoubliable, Nicolas Charilaos, connaissant mes penchants « ultra normaux », sut se montrer élégant, courtois et prévenant. Il me demanda simplement, comme une faveur, de ne pas m’intéresser au sexe opposé quand nous étions ensemble… De nombreuses Scandinaves cédaient à l’attraction des Alpes et de son admirable domaine de ski, je m’employai à séduire les plus jolies d’entre elles, les approchant d’autant plus aisément que je m’étais fait nommer président du Club étudiant scandinave. Parmi mes conquêtes grenobloises, il y eut Guri Sande, belle plante norvégienne, qui devint ma compagne pour quelques temps  ; je commis alors la suprême maladresse de l’amener un été boulevard Jules Sandeau pour rencontrer ma famille. Oser à cette époque et à mon âge ramener une fille à la maison était parfaitement inconscient. Le choc pour mon père, ma mère et mes sœurs fut d’autant plus violent que, selon les mœurs libérées des pays nordiques, Guri, à peine arrivée, se dirigea vers ma chambre pour y déposer ses affaires. Elle n’imaginait pas un seul instant qu’elle pût dormir autrement que dans mes bras. Ce fut le scandale de l’été dans tout Paris. Mon père en fit des gorges chaudes. Cela dit, je le soupçonne d’avoir été très fier de son fils, secrètement amusé et probablement jaloux… J’abandonnai assez vite Guri pour Sylla, le prototype de la Nordique idéale : un mètre quatre-vingt-deux, bâtie comme un homme, belle

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à tomber, championne de ski de son pays, gaie, enjouée et, elle aussi, totalement libérée. L’été suivant, je ne commis pas la même erreur : nous allâmes rendre visite à ses parents dans un fjord au nord de la Norvège. J’eus le privilège de rencontrer la plus célèbre famille de ce pays, les Heyerdahl. Thor Heyerdahl était très connu pour avoir dirigé l’expédition du Kon-Tiki en 1947, la traversée du Pacifique sur un radeau construit de manière artisanale, à l’identique de l’aventure vécue quatre siècles auparavant. La famille m’accueillit comme un fils  ; le fait que je «  baisais  » avec leur fille ne les choquait pas le moins du monde. Qu’un garçon et une fille couchent ensemble, c’est la nature, c’est normal, c’est comme boire, manger et dormir… Le premier après-midi, dans un décor sublime envahi par les neiges, sous un petit jour étrange qui ne cessait jamais, je fus convié pour un bastu, sauna local qui fait partie là-bas des mœurs quotidiennes. Il s’agissait d’une bâtisse en rondins de pins à cinquante mètres de la datcha principale, le tout dans un exotisme typique de ce pays. Sylla et moi quittâmes la maison, nus, couverts de gros peignoirs et de chaussons fourrés en castor. La porte du bastu s’ouvrit : « Get in quickly to avoid the cold.  » Et là, une scène inimaginable se déroula sous mes yeux. Le père, la mère, les sœurs, tout le monde était nu dans des positions frôlant l’érotisme. Le rigoureux protestantisme sur lequel s’était bâti mon enfance chavira. Je n’avais que vingt ans, on m’avait, d’autorité, retiré mon peignoir, mes chaussons, ma serviette, ma civilisation... J’étais dépourvu de tout «  rempart  » et présentai vite, à mon corps défendant, un état qui me remplit de confusion. La vue de la jeune maman de Sylla : ses formes abondantes, ses jambes écartées à trente centimètres de mon nez, en raison de l’extrême exiguïté des lieux, ne firent que précipiter mon trouble. J’étais rouge de confusion – que disje, écarlate de la tête aux pieds, sous les yeux affectueux et légèrement amusés de la famille innocente. Mon émoi était à son comble, et je ne pouvais le cacher… Je n’eus d’autre choix que d’ouvrir brusquement la

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porte, me jeter dehors et de ramper dans la neige, creusant sous moi un long sillon, espérant ce faisant me refroidir les sens. Je regagnai directement la datcha, très confus et horriblement vexé. Lorsque vint le soir et le dîner, personne n’y fit la moindre allusion… Quelque vingt ans plus tard, je suis dans un train de nuit entre Paris et Sallanches pour passer Noël en famille à Megève. En proie à une interminable insomnie, je sors dans le couloir. Il fait sombre, le paysage défile  ; je me trouve derrière la haute silhouette d’une femme qui contemple la nature endormie derrière la vitre. Sentant ma présence, elle se retourne et me fait un sourire. Deux yeux bleus, des cheveux blonds, un teint clair, des dents blanches éblouissantes. – Are you going to Megève ? dis-je – No, Chamonix – Oh, because I have a car in Sallanches and I could drive you to Megève. – No, thanks, it’s Chamonix. But, Sir, why do you talk to me in English? – Mais Madame, parce que je ne parle pas norvégien. – Comment savez-vous que je suis norvégienne ? dit-elle toujours en anglais. – Parce que vous ressemblez trait pour trait à une femme que j’ai beaucoup aimée autrefois. Elle s’appelait Sylla Heyerdahl. – C’est normal que je lui ressemble… C’est ma mère. Je fus véritablement glacé. Seul, dans un couloir de train à six heures du matin, en face d’une jeune femme époustouflante de beauté qui se trouve être la fille d’un amour de jeunesse ! C’est alors qu’elle s’avance vers moi et m’étreint longuement en m’appelant « papa » ! C’était purement affectueux et rien d’autre, à moins que… Me regardant de plus près elle ajouta, toujours en anglais : « Je ne m’étonne pas que ma mère vous ait aimé, monsieur Jacques, car vous avez dû être très beau … » Mon arrêt à Sallanches venait avant le sien et je fus très étonné de la voir descendre du train avec son sac à dos : « Je laisse tomber

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Chamonix, je viens avec vous, monsieur Jacques. » Patricia et les enfants, surpris, c’est peu dire, me virent arriver avec cette femme ravissante dans l’appartement familial ; nous partageâmes des vacances merveilleuses avec elle, et plus particulièrement il faut le dire pour l’un de mes grands fils… Au fil de ces lignes, le lecteur va croire que je n’ai pensé, ma vie durant, qu’à m’envoyer en l’air. Sache, lecteur, et prends-le aussi pour ton compte, que je n’ai jamais confondu « baiser » et « faire l’amour »…

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Vienne, des concerts sous la neige Tandis que je suis à Grenoble, mes parents sont à Vienne. L’ambassade se trouve Staline Platz, devenue depuis Schwarzenberg Platz. Vienne est une ville séduisante que j’ai beaucoup aimée. La musique là-bas imprègne littéralement l’atmosphère. Le concert du nouvel an, par exemple, commence à dix heures le matin pour se terminer tard dans la nuit avec quelque mille interprètes de renom. Durant ces années je n’aurais manqué cette journée de musique pour rien au monde. Grand souvenir pour moi, mêlé d’émotion  : en octobre 1956, date mémorable de l’Histoire, je conduisis la camionnette de l’ambassade pour aller chercher des réfugiés qui fuyaient la Hongrie et l’invasion soviétique ; ils avaient traversé à la nage le lac qui séparait ce pays de l’Autriche. Parmi les personnes que j’ai recueillies se trouvaient un musicien célèbre du nom de Badura Skoda et Jean-Pierre Pedrazzini, grand photographe de Paris Match fauché en plein travail par les rafales d’un char russe. Sur son lit d’hôpital avant de s’éteindre, il choisissait encore les photos qu’il enverrait au journal… Vu ses éminentes fonctions, mon père disposait, pour ses vacances d’hiver, d’un appartement à Kitzbühl, l’équivalent autrichien de Gstaad ou Megève… Le ski y est l’un des meilleurs du monde et le tout-Vienne se retrouve à l’heure du thé pour boire un chocolat dans un café à la mode et surtout pour écouter Anton Karass jouer de la cithare. À l’approche des Jeux olympiques, je me trouvai un jour en haut du Hanenkam avec Tony Sailer, futur triple champion de ski olympique. Tony Sailer me faisait l’honneur de skier avec moi ; il me demanda,

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vu ma connaissance des langues, de recevoir avec lui l’équipe de ski italienne, désireuse de reconnaître les pistes avant les Jeux. Nous accueillons donc les Italiens en haut du funiculaire et présentons la station. Bien que je ne parle pas l’italien, nos hôtes comprennent mieux le français que l’allemand, que je parle couramment… Tony Sailer explique que nous avons sous les yeux une piste redoutable où se déroulera l’épreuve de descente. Chacun chausse ses skis et se place au départ de la piste à côté de laquelle s’ouvre un gouffre béant, une pente quasi verticale que personne n’ose approcher de peur de dévaler et qui n’était évidemment pas une piste. C’est là que Tony Sailer se lance en criant «  Allez, en avant  !  » et disparaît dans l’abîme. Les Italiens me regardent stupéfaits avant de s’engager timidement sur la vraie piste, elle-même déjà terriblement pentue. Inutile de dire qu’ils se sont rendu compte illico qu’avec ce diable d’Autrichien acrobate, inconscient et prodige, ils n’avaient aucune chance de l’emporter… La période autrichienne touche à sa fin  ; mes parents me proposent de faire le retour de Vienne à Paris en voiture avec eux. Nous nous arrêtons en route dans les montagnes du Tyrol, à Wattens, sur l’invitation de la directrice du célèbre fabricant de cristal Swarovski. Les bijoux fabriqués exigent beaucoup d’eau et d’air pur, sans que je sache pourquoi ; l’entreprise se trouvait donc en altitude, dans un village situé entre l’Autriche et la Suisse. À l’issue d’un déjeuner plantureux sur une terrasse au soleil, la patronne de la société, à qui ma mère avait dit qu’elle s’y connaissait très bien en pierres précieuses, lui présente un écrin où s’étalent des diamants, des rubis, des émeraudes…, chaque fausse pierre étant présentée par paire avec sa jumelle vraie. « Madame l’Ambassadrice, dit-elle en allemand, vous vous prétendez experte et m’avez quasiment «injuriée» pendant le repas, me vantant votre compétence en gemmologie et méprisant ouvertement les bijoux de pacotille de notre société : des faux, c’est bien connu ! Eh bien, à vous maintenant de me désigner dans chaque paire quel est le vrai, quel est le

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faux. » Maman se trompa à tous les coups sous les yeux hilares de Papa… J’espère qu’en lisant ces lignes la firme Swarovski, aujourd’hui plus à la mode que jamais, se verra flattée de ce beau compliment et qu’elle m’offrira une jolie parure, fausse malheureusement, pour ma compagne du moment… Un brouillard dense s’est abattu sur la route du retour à la tombée de la nuit, et je dus marcher dans les phares, trois mètres devant la voiture, pour permettre à Maman de se frayer un chemin…

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Retour à Par is : le temps des farces Mon père avait interrogé mes professeurs grenoblois depuis Vienne et on lui avait fait mes éloges. Il ignorait que Pierre Catala et Hubert Thierry étaient des intimes qui ne m’auraient trahi pour rien au monde en dépit de mes piètres performances estudiantines, ma paresse au travail et le temps perdu dans les bras des jeunes filles. Avec l’assentiment de Maman, toujours partante lorsqu’il s’agit de faire plaisir à son «adorable» fiston, mon père décide que Jacky peut retourner vivre à Paris. Grâce, une fois de plus, à ses appuis, il a obtenu de la rue Saint-Guillaume et de la faculté que je puisse continuer mes études de Science politique et de droit à Paris, où les diplômes sont soi-disant plus respectés que ceux de la province… Il me propose d’habiter boulevard Jules Sandeau et de me débrouiller pour trouver des locataires afin d’occuper les trois chambres devenues disponibles. Le produit que j’en retirerais, à défaut d’aucun autre subside, devant me permettre de survivre. Je n’eu aucun mal à « meubler » tout l’espace, avec deux frères dans une chambre, un Anglais dans l’autre et un ami dans la troisième. Ayant persuadé mes « colocs » qu’une « bonne à tout faire » serait la bienvenue et une économie de sueur et d’argent pour tout le monde, je dénichai sans peine une Croate accorte et libérée qui bénéficia de la chambre « de bonne » au sixième étage en échange d’émoluments très modiques. Elle nous rendit alors tous les services possibles, tous les services qu’une femme bien faite peut rendre à cinq jeunes hommes intelligents et bien montés... Nous nous retrouvions avec elle le soir

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dans le salon, pour boire, converser et festoyer, les plaisirs extérieurs ne nous intéressant désormais plus du tout… À la bibliothèque de Sciences-Po, je côtoie Yves Sabouret, qui souligne en rouge des polycopiés à longueur de journée. Je n’avais que du mépris pour cette façon de faire, mais j’aurais dû l’imiter car il sortit major de l’ENA. Chez Basile, le bar d’en face, je retrouve Jacques Chirac, en éternelle campagne électorale. Il est extrêmement beau garçon, très brillant et offre des verres à tous les étudiants ; les plus belles filles, celles qui m’intéressent, sont amoureuses de lui. J’en ai été très jaloux… C’est l’époque du séminaire Chardonnet  : un cours-conférence de géographie économique très prisé  donné par un professeur charismatique qui a publié quantité d’ouvrages. Deux fois par an nous partons en voyage avec lui pour découvrir des usines et des entreprises en France et à l’étranger… Le hasard a voulu que nous allâmes en Allemagne, logeant à la résidence de mon père, ambassadeur à l’époque, pour visiter l’usine Siemens. Pendant que quelques « fonctionnaires » sinistres nous expliquaient dans un mauvais français les arcanes et détails des produits électroménagers, nous jouions à cache-cache entre les frigidaires, fours et autres machines à laver. Ernest-Antoine Seillière, dit « Ernekind », qui devint et demeurera par la suite mon meilleur ami, n’était pas le dernier pour les parties de plaisir. Chardonnet, qui avait un physique de Français très moyen mais néanmoins beaucoup d’humour, ne pouvait dissimuler son rire et finit par participer au jeu, sous les yeux stupéfaits et navrés des cadres de la firme ! Lors de l’examen final de Sciences-Po, je fus interrogé à l’oral de géographie économique par Chardonnet lui-même dans un amphi bondé d’étudiants attendant sagement leur tour de passage. « Seydoux Jacques  !  » Chardonnet fait semblant de ne pas me connaître et

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balaye l’assistance du regard. « Prenez un sujet dans ce chapeau. » Je choisis un papier, le déplie et prends connaissance de ma « torture ». Chardonnet me regarde, l’œil interrogateur. Je pince les lèvres et dodeline discrètement la tête de gauche à droite pour lui signifier mon ignorance. Il me devine, se saisit du document et, à haute voix : «  Enfin, le charbon en Chine, ça a déjà été traité, pourquoi l’élève précédent a-t-il remis le papier dans le chapeau ? Seydoux, tirez un autre sujet.  » Je découvre alors un nouveau supplice… Il s’agit du gaz en URSS. Nouvel œil interrogateur de Chardonnet et nouveau désarroi de ma part. Il fait une moue de désespoir et jette un œil inquiet aux élèves qui sont là à attendre leur tour ; il me susurre dans un souffle : « Ah, mon vieux, vraiment, vous ne m’aidez pas ! » Avec la finesse qui le caractérisait et par affection pour moi, il parvient à faire seul les questions et les réponses, m’attribuant finalement un quatorze sur vingt sans que j’aie eu besoin de prononcer le moindre mot… On comprendra que la chance a joué un grand rôle dans ma vie. J’eus ainsi la meilleure note à l’écrit ; le sujet était  : «Existe-til encore en Europe des traces de la Deuxième Guerre mondiale ? » Ayant vécu en Allemagne au lendemain de la guerre, je pus abreuver le correcteur d’une prose lyrique et originale sur le fait que, vues du ciel, Berlin et Mayence ressemblaient à des nids d’abeilles, les immeubles bombardés n’ayant plus de toits et n’étant pas encore reconstruits… J’ai réussi le diplôme d’études supérieures de droit public avec, là aussi, une chance phénoménale. Le professeur Eisenstein, une terreur, nous interrogea à l’écrit sur un sujet qui n’avait pas été traité pendant l’année. À l’instar d’un Cohn-Bendit, je pris la tête d’une «  révolution  » et, fort de plusieurs centaines de signatures, me rendis chez le recteur de l’Académie pour lui expliquer la raison de notre échec massif. Luimême mal à l’aise avec l’ombrageux professeur Eisenstein et inquiet des risques qu’il encourait au regard du ministère de l’Éducation Nationale, décida de nous donner à tous le diplôme, sachant qu’un

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nombre considérable de copies avaient été rendues quasi blanches. Je fus ovationné et porté en triomphe. Je m’escrimai ensuite à réussir l’ENA. Mais en vain. Ce qui, à ma grande surprise, étonna tout le monde… sauf moi. Nos séances de travail se tenaient plusieurs fois par semaine chez les Seillière dans leur hôtel particulier de l’avenue de New York. Les principaux acteurs de notre groupe étaient, outre Ernekind : Josselin de Rohan, Roland du Luart, Thierry Detton. Ernekind dit volontiers d’ailleurs avec beaucoup de gentillesse que le fait que j’ai raté l’écrit lui a permis de réussir l’ENA car j’ai pu ainsi le préparer intensivement pour l’oral, ce qui eût été impossible si j’avais été moi-même admissible. Cette période vécue avec Ernekind fut marquée par quelques épisodes croustillants. La baronne Seillière nous confie un matin que son amie la comtesse Tatata est très ennuyée : elle attendait dix-huit personnes à dîner pour le soir et son couple de maîtres d’hôtel lui faisait subitement faux bond. « Y en a-t-il parmi vous qui seraient prêts à se déguiser pour sauver ma bonne amie ce soir ? » Ernekind et moi levâmes le doigt d’un même élan. Nous voilà donc deux heures avant le dîner dans un superbe appartement du XVIe arrondissement, consciencieusement briefés par la comtesse et ses nombreux cuisiniers. On nous explique lourdement comment faire ce que nous savons parfaitement faire pour l’avoir si souvent vu faire dans nos familles bourgeoises. On nous déguise avec des queues de pie, des nœuds papillon, on nous laque les cheveux, on s’assure que nous sentons bon… C’est tout juste si on ne nous colle pas des faux favoris et une moustache, pour faire couleur locale et ne pas être reconnus. L’heure du dîner arrive. Nous recevons solennellement les invités. Vu notre bonne éducation, nous nous montrons professionnels. La comtesse ravie nous fait des yeux doux pleins de reconnaissance. Elle nous avait avertis qu’elle nous rétribuerait généreusement. Mais voilà soudain que le coquin qui sommeille en moi se réveille…

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Servant un convive, je lui glisse à l’oreille de se servir copieusement car « il n’y a rien d’autre après l’entrée ». Résultat, le plat arrive vide en bout de table. C’est l’affolement en cuisine pour que les derniers servis ne restent pas devant leurs assiettes vides. Mais il n’y a plus rien pour garnir le plat d’entrée et le convive à l’origine du drame, horriblement gêné, me jette des regards courroucés. Je fais l’œil de verre et demeure éloigné, droit comme un i. Puis c’est le second plat : le rôti… Je dis alors bien fort à une vieille toupie fardée, rechapée, embagousée  : « Vous n’en reprenez pas, Madame ? Vous n’aimez pas ce plat, mais c’est très mal élevé ! » Les regards de tous se tournent vers moi et l’on découvre le pot aux roses. Seillière et moi sommes démasqués et le dîner qui s’annonçait sinistre se termine dans la gaieté. Ernekind m’appelle un jour : « On me demande d’organiser une soirée pour le fils de Khrouchtchev qui vient à Paris ; nous allons faire une farce à ce crétin de Jean-Pierre dont je ne peux plus supporter le snobisme et l’arrogance, et qui m’a fait récemment un coup pendable. » Nous montons un scénario et demandons à Jean-Pierre, à la fois fortuné et assoiffé d’honneurs et de respectabilité, de recevoir le fils de Khrouchtchev et sa nombreuse suite, faisant notre affaire de convier chez lui le tout-Paris. Courtisan et arriviste, Jean-Pierre se déclare enchanté, nous remercie avec excès et se montre plus qu’ouvert à la proposition. « Y aura-t-il de la presse pour raconter ma soirée ? » Nous lui assurons qu’il fera la Une des hebdomadaires et magazines « people ». Seillière et moi savons à ce moment-là qu’il n’y aura personne : c’est une très très méchante farce… Jean-Pierre organisa un somptueux souper et le soir en question, le fils Khrouchtchev se présenta avec sa fiancée dans un appartement désert. Ernekind et moi, cachés dans l’escalier à l’étage supérieur, morts de rire, finîmes par déboucher quelques minutes plus tard avec vingt-cinq invités triés sur le volet qui attendaient notre signal dans la rue. « Tout fut bien qui finit bien ! » 

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Les « classes » Lorsque j’eus raté l’ENA – une catastrophe pour mon père –, je me retrouvai soldat. C’était l’époque de la guerre d’Algérie et on devait à la France vingt-huit mois de service militaire. N’ayant pas fait de PMS, préparation militaire supérieure à laquelle étaient astreints ceux qui aspiraient à devenir officiers mais souhaitant vivement accéder à ce statut, propre aux petits bourgeois de mon espèce, je dus passer par un régiment spécialisé qui se trouvait à Trèves en Allemagne : le CIDB, Centre d’Instruction et de Division Blindée. C’était ce qu’on appelait « les classes » : quatre mois pendant lesquels on vivait le martyre si l’on voulait réussir. Je pus y être agréé car j’avais quelques diplômes et étais un sportif dit de « haut niveau », en l’occurrence en volley-ball. Il y avait là un certain Jospin, qui avait fait partie de l’équipe universitaire de basket-ball, et Josselin de Rohan, qui avait aussi fait l’ENA mais dont le sport n’était pas la tasse de thé. Quatre mois d’horreur pour apprendre par cœur des banalités la nuit avec une lampe de poche sous les couvertures, quatre mois de marches et de gardes de nuit, durant lesquels j’ai découvert que l’on peut dormir debout et même en marchant. Quatre mois d’hiver glacial, quatre mois sans eau chaude – on ne se lavait pratiquement pas – quatre mois à six dans une cellule sinistre avec des lits sur trois étages. Lionel Jospin couchait au-dessus de moi. L’enjeu était terrible car pour ne pas rester vingt-huit mois dans cet enfer et accéder à l’école d’officiers, il fallait être dans les trois premiers, et nous étions trois cents. À la fin du stage, avec le stress, la fatigue et l’exercice physique, j’avais perdu dix kilos. À la grande surprise de tous, le général du régiment, qui ne descendait jamais dans l’arène, me convoqua : – Soldat Seydoux, nous sommes à une semaine de la fin des classes ; compte tenu de vos capacités en langue allemande, il m’a été demandé 99


de détacher un jeune appelé parlant l’allemand pour les vingt-quatre mois qui viennent et j’ai pensé à vous, comme officier traducteur auprès de l’ambassade de France à Bonn. – Ah, dis-je. Mon général, savez-vous qui est l’ambassadeur sur place ? – Non, pourquoi cette question ? Il ne le savait pas et une fois de plus je rencontrai ce satané destin… – Eh bien, c’est mon père ! Puis-je vous répondre dans la soirée, mon général ? Interrogé par téléphone, mon père me dit qu’après tout, puisqu’on me déclarait «  d’office  » officier, statut indispensable pour un petit bourgeois parisien de l’époque, ce serait merveilleux de vivre ces deux années ensemble. À la grande déception de mes parents, il n’en fut rien  car le général m’annonça le soir même que je figurais parmi les trois admis à l’École d’officiers de Saumur. Josselin, Lionel et moi rejoignîmes celle belle ville sur la Loire pour six mois d’apprentissage à commander des hommes. Après les ténèbres de Trèves, ils me laissèrent un souvenir charmant. Il y avait là quantité de jeunes de «  bonne famille  » devenus célèbres par la suite comme Jean-Loup Dabadie, admis à l’Académie française. Six mois plus tard, quand vint l’heure de quitter les copains de régiment, je n’oublierai jamais Jospin, qui me dit, nostalgique : – Au revoir, Jacques, c’est dommage, on aurait pu rester amis. – Pourquoi dis-tu cela Lionel ? On « s’aime », n’est-ce pas ? – Oui, mais je ne peux rester ami avec un type qui s’appelle « Seydoux de Clausonne »… Bien des années plus tard et sans l’avoir revu entre-temps, je dînais chez Lipp avec ma femme Patricia. À l’entrée, le père Cazes, incontournable hôte de l’endroit, qui me confondait régulièrement avec un personnage célèbre, sans que je ne susse jamais lequel, nous dirigea comme d’habitude vers l’emplacement privilégié dit «  des

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personnalités  ». Si d’aventure on se retrouvait à l’écart, ou pire à l’étage, on était aussitôt catalogués par le tout-Paris comme un plouc épouvantable. Étaient assis là Lionel Jospin et son épouse, la philosophe. Nous faisons semblant de nous ignorer, bien que Patricia se trouve assise sur la banquette à côté de Jospin. Nous dégustons, rapidement, une salade tiède de lentilles et la brandade de morue qui était tous les jours au menu avec un pichet de vin maison. Je me lève, tire la table pour laisser s’échapper Patricia, mon regard croise celui de Lionel, toujours assis : – Tu ne me salue pas, Jacques, vieux copain ? – Pardon, Lionel, mais je ne voulais pas te déranger. – Comment vont Justine, Charlotte, Balthazar, Aurélien, Cléa et Tigrane ? J’étais stupéfait. Après trente années passées sans se voir, il me sortait tout de go le prénom de mes six enfants ! – Comment fais-tu ? C’est incroyable, dis-je. – J’ai toujours lu tes annonces de naissance dans Le Figaro, journal que je ne devrais pas lire, et songé bien souvent à te convier pour un tennis sur les courts du Sénat. Je te présente Sylviane, mon épouse… En sortant de chez Lipp, j’étais perplexe... Il n’était pas pensable qu’un homme, même supérieurement intelligent, aux responsabilités immenses, ait pu avoir tous ces prénoms en tête en une seconde. Patricia était bien de mon avis. Il n’y avait qu’une solution, c’est qu’il ait demandé discrètement à un maître d’hôtel d’appeler Matignon pour se faire donner, par un fonctionnaire de service, les fameux prénoms figurant dans le Bottin Mondain. Je suppose que, ce faisant, il voulut me marquer son affection. J’ai toujours bien aimé cet homme, sectaire peut-être mais honnête et sans doute timide. Nous nous sommes embrassés, j’étais ému. Suis-je de droite ? Non. Suis-je de gauche ? Non… J’ai tout pour être de droite sauf que je n’ai pas d’argent. Je suis

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de gauche lorsque, m’apitoyant sur les détresses de ce monde, les milliards d’enfants qui meurent de faim, les milliers de pauvres hères qui dorment la nuit sur un banc, sans savoir au matin où ils iront se soulager, la dignité passant largement par les toilettes… Je ne sais qu’une chose, c’est que si j’étais à la place de Nicolas Sarkozy et Martine Aubry, nous déjeunerions d’un sandwich ensemble, sur un banc, oubliant un instant nos esprits partisans en tentant d’analyser de concert les meilleures solutions pour affronter la crise effroyable que traverse la France et la planète. Ces deux personnages se grandiraient et augmenteraient certainement leurs scores dans les sondages. Après Saumur, ce ne fut pas l’Algérie. Compte tenu de mon brillant rang de sortie, j’avais choisi Oran, un régiment de spahis. Mais le destin voulut que cette vilaine guerre s’arrête exactement le jour de l’annonce des résultats, après six mois de crapahutage sur les routes de cette belle région dans des véhicules blindés et puissamment armés… Sous-lieutenant, j’allai donc rejoindre Mourmelon. J’avais à l’époque une fiancée  : la plus belle fille du monde, sans complexes, qui, lors des dîners, montait parfois sur la table pour danser au milieu des bougeoirs et des plats sous l’œil allumé des messieurs. Car, bien entendu, elle ne portait pas de culotte… Je l’avais connue au Racing. Grâce à moi, elle est sortie major de Sciences Po. Je n’ai jamais rencontré un tel mélange d’intelligence et de beauté. Lorsque nous avons décidé de nous fiancer, mon père, dans la tradition de nos ancêtres, fit une enquête et ne découvrit pas ce que moi je pus lire plus tard par hasard dans le dictionnaire des changements de noms, à savoir que la mère de ma fiancée s’appelait Plez et son père Caen. Brigitte s’appelait Camplez. C’était une fille extravagante ; je la perdis un jour à l’Escale à Saint-Tropez où, à l’issue d’une désastreuse partie de poker, faute d’argent, elle offrit son corps à une autre… De passage à Paris avant de gagner Mourmelon, j’appris par des

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copains que ma fiancée avait été infidèle pendant les mois de mon absence. Je gagnai mon unité attristé, déprimé, et découvris de surcroît un endroit très sinistre : une immense étendue plate près de Reims, sous un ciel éternellement gris. Même lorsqu’il faisait beau à cent mètres, nous ne quittions pas les parapluies. Il y avait là une dizaine de régiments de chars et l’on me confia un peloton. Je m’ennuyais à mourir, je pensais à ma fiancée qui me faisait cocu et voyais arriver Noël et le jour de l’an avec angoisse ; j’avais en effet été désigné comme officier de permanence pour les fêtes de fin d’année : seul gradé et sans expérience pour contrôler des milliers d’hommes de troupe. Cafardeux comme jamais en ce soir de Noël, je vois surgir un jeune appelé : «  Mon lieutenant, mon lieutenant, ils se battent au couteau ! » Je coiffe mon képi, enfile ma vareuse officielle et sors précipitamment pour constater le duel entre deux soldats éméchés. L’assistance pétrifiée me dit qu’il s’agit d’un conflit religieux. N’écoutant que mon courage, inconscient du danger, je m’interpose entre les deux antagonistes armés de poignards et, les bras levés, la poitrine bombée, leur intime l’ordre de cesser le combat. Je remercie Dieu que l’alcool et la passion des « ennemis » ne m’aient pas transformé en cadavre. Devant tant d’audace et d’autorité, le combat cessa et chacun rentra dans sa caserne sous escorte. Je ressentis le respect de tous pour cet acte de bravoure, qui, bien sûr, n’en était pas un du tout ; j’ai simplement voulu me prouver à moi-même et à la foule des soldats présents que j’étais un homme, un vrai. Une sordide fierté qui ne m’a pas grandi mais m’a souvent poursuivi… Quelques jours plus tard, c’est le 31 décembre. À minuit, les sirènes se déclenchent. C’est l’alerte « Pâquerette ». Il faut être prêt à combattre en deux heures. Le système de prévention du danger à Mourmelon consistait en effet à donner des noms de fleurs selon que l’ennemi potentiel était supposé attaquer dans la demi-heure, l’heure, les deux heures, etc. Je mets en branle les sous-officiers des dix régiments et six

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cents chars pour être prêts « au combat ». L’état-major parisien avait décidé de simuler une situation de danger en cette nuit si symbolique du calendrier... Mais sur le sol couvert de neige de cet hiver rigoureux, seuls six chars purent démarrer et deux tourelles seulement accepter de tourner. Un désastre ! Le lendemain je décidai de prendre la plume pour prévenir le ministre des Armées qu’un char qui vaut cent fois le prix d’un poids lourd civil ne doit pas coucher dehors par grand froid et faire croire à la population française qu’elle est en sécurité… J’ai la présomption de penser que je suis à l’origine d’une décision militaire «  capitale  » qui fut prise dans les mois qui suivirent, imposant que toute forme d’armement dit « précieux » soit confié à une armée de métier, et que les chars en particulier dorment désormais dans des hangars bien chauffés. Durant l’été 1962, à l’issue d’une cérémonie officielle, je sortis de la gare à Paris dans ma tenue jaspée d’officier de cavalerie avec mon beau képi bleu ciel pour retrouver ma fiancée, qui prétendait toujours m’aimer… Elle me conduisit directement place de l’Étoile chez Publicis où m’attendait le président Bleustein-Blanchet, créateur de cette célèbre maison. Pour se faire pardonner, la belle Brigitte, qui côtoyait le toutParis, m’avait organisé ce rendez-vous, connaissant mon appétence pour les métiers modernes. Impressionné par le « couple superbe » que nous formions, par mon allure martiale, mon élocution facile et mon art de séduire, le président de Publicis m’embaucha aussitôt. C’était une autre époque.

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B a n q u i e r… Q u i l ’e û t c r u   ? C’était une veille de week-end ; je fus accueilli par mes parents et mes sœurs comme l’enfant prodigue car ils m’avaient peu vu pendant vingt-huit mois. Avant d’aller au culte, le dimanche matin, après le petit déjeuner, moment important dans la famille François Seydoux réunie au grand complet, Papa prit la parole, solennellement comme s’il devait une fois de plus commenter son sujet unique et favori, la « politique internationale » : « Mon chéri, tu es attendu demain à neuf heures par le président de la Banque de Paris et des Pays-Bas qui a un emploi pour toi. » Comme son propre père avait terminé sa vie en tant qu’administrateur de cette banque et que ayant raté l’ENA, je ne serai jamais diplomate, il estimait qu’à défaut, la finance était un moindre mal. – Papa, tu es gentil, mais la banque ça ne me plaît pas du tout et d’ailleurs je commence demain matin chez Publicis. – Quoi ! Publicis ? Qu’est-ce que c’est que ça ? – C’est une boîte de publicité. – Publicité… connais pas. – Mais si voyons, dit Béatrice, c’est la réclame. – Ah oui ? – Oui. Tu sais, dans le métro, « La peinture Ripolin », « Du beau, du bon, Dubonnet » … – Mais ce n’est pas un métier, dit Papa agacé, et pourquoi pas mannequin pendant que tu y es, puisque tu es beau garçon, ou proxénète puisque tu passes ton temps à courtiser les filles ? Jacques,

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mon fils, tu as suffisamment déconné et maintenant, pour une fois, tu feras ce que je te dis, c’est un ordre ! Les ordres à cette époque ne se discutaient pas. C’est Michel François-Poncet, cadre dans cette banque dont il deviendra le président, qui avait indiqué à mon père une possibilité de travail pour ce garnement de Jacques. Me voici donc à l’heure dite dans l’Orangerie, hall d’attente célèbre de cette vénérable maison, ancienne mairie du deuxième arrondissement. J’attends tranquillement en regardant la verrière, les faux palmiers, les tableaux, des employés sinistres les bras chargés de dossiers qui traversent précipitamment la pièce, les yeux baissés, pour regagner leur bureau… quand soudain je vois débouler, avec retard évidemment, un petit homme chauve au regard perçant, au nez busqué, dans un visage chafouin. C’est Jean Reyre, gigantesque et inoubliable président. – C’est vous Seydoux ?  – Oui, Monsieur. – Monsieur le Président, si ça ne vous dérange pas. Suivez-moi. Et vite car je n’ai pas que ça à faire…  Son bureau est un vrai musée. C’est là même que Napoléon a épousé Joséphine de Beauharnais. Des meubles du XVIIIe siècle splendides, une horloge en vermeil sur la cheminée Régence… Je m’y connaissais un peu en mobilier d’époque car, traditionnellement le dimanche, boulevard Jules Sandeau, mon père, à l’issue du déjeuner, après avoir fumé sa Boyard papier maïs de la semaine, lançait à la cantonade  : «  Cette bergère ne va pas du tout à cet endroit. Regarde Béatrice, la table «bouillotte», qu’est-ce qu’elle fait là  ? Allez, Jacques  !  » Et je déplaçais les meubles dans tous les sens. Au passage, mon père me demandait de les retourner pour nous montrer les signatures d’ébénistes de renom… « Assieds-toi », me dit Jean Reyre. Et il m’installe dans un fauteuil profond, me surplombant de sa chaise surélevée pour faire oublier sa

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petite taille. « Alors, on s’appelle Seydoux de Clausonne et on est fils d’archevêque ? On a des petits diplômes ? On a fait droit et SciencesPo ? Et on croit qu’avec ça on va rentrer comme un suppositoire dans le cul de la «grande dame» de la Banque ? Car tu ne sais rien faire mon petit gars… » L’officier de cavalerie qui sommeillait en moi se révolta. J’avais commandé des troupes, étais devenu très sûr de moi, n’avais aucune envie de travailler dans cette banque, le prétexte était tout trouvé ! Furieux que l’on me traite de la sorte, je me dresse et, le dominant de mon mètre quatre-vingt-quatre, lui assène : « Vous avez raison, Monsieur le Président, totalement raison, je ne sais rien faire et n’entends rien à votre métier. Votre banque, je n’en ai rien à foutre, vous pouvez vous la carrer là où je pense. » Je me retourne, ouvre la porte brusquement et disparais dans le couloir. J’entends quelqu’un dévaler l’escalier derrière moi. C’est Jean Reyre essoufflé : « Venez, Monsieur Seydoux, vous êtes l’homme qu’il me faut. » Stupéfait et désappointé, je me retrouve dans le bureau du XVIIIe  siècle nous sommes cette fois confortablement assis sur deux fauteuils de même hauteur autour d’un guéridon Louis XVI et il m’offre un cigare. Je deviens respectable, on ne me tutoie plus. « Vous me plaisez, mon cher. Quel aplomb ! C’est la première fois qu’un jeune homme de votre âge se permet de me tenir tête et de m’envoyer balader de pareille façon. Je vous engage immédiatement. Je ne vous quitterai pas des yeux. Vous serez mon protégé, pourquoi pas mon successeur, et commencerez par un stage à l’analyse financière. » Je suis déçu et désemparé. Je ne me sens pas du tout une âme de banquier. J’étais fait pour la publicité et je le pense encore aujourd’hui. Mais Papa est content. Il a la conscience tranquille, il a fait son devoir. Bien des années plus tard, je conseillerai à mon tour à mon fils Aurélien de perpétuer la tradition diplomatique dont j’ai rompu la chaîne. Romantique et sensible, il se rendra, sans doute pour me faire plaisir, à mes discrets conseils et, certainement malheureux dans ce

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métier qu’il n’aurait pas délibérément choisi, il finira par se tuer. J’ai découvert la SAFE, Société d’analyse financière et économique, où je fus d’autant mieux accueilli que j’étais « chaudement » recommandé… Irrémédiablement nul en maths et dans tout ce qui entoure cette discipline, et dès lors fervent admirateur des «  polytechniciens  » et autres scientistes du même acabit, je ne comprenais rien à l’analyse financière, je détestais les chiffres, je détestais ce que je faisais et d’ailleurs… c’est bien simple, je ne faisais rien. Courant les filles, sortant tous les soirs jusqu’à pas heure, je luttais en permanence contre le sommeil et récupérais dans les toilettes… Comme il y avait de nombreuses cabinets, je m’offrais, assis tout habillé sur le trône, de longs sommeils réparateurs, réveillé en sursaut de temps à autres par des bruits intempestifs de soupirs, de papier froissé, de pets sonores, qui me faisaient sourire  ; il m’arriva aussi d’entendre des employés pédés qui s’envoyaient en l’air gaiement en gémissant lourdement… À l’heure du déjeuner, j’allais me cacher pour dormir dans la salle des archives, sous les combles de la Banque. C’était un lieu insolite, immense, avec des montagnes de titres… C’était aussi la cachette élue par beaucoup d’employés pour s’enlacer secrètement pendant la pause. Par la suite, lorsque j’ai gagné des galons et rejoint le service de la finance et de la bourse, je consacrais mes déjeuners… à déjeuner. Nous avions l’habitude entre collègues banquiers de nous inviter à longueur d’année pour des «  repas d’affaires  », prétexte à festoyer dans les meilleurs restaurants du quartier. Chacun de nous présentait ensuite la note à sa banque respective pour se faire rembourser… Le service Bourse était plus décontracté. Serge Varangot, le « patron », que l’on appelait d’ailleurs ainsi, véritable personnage de cinéma, arrivait au bureau vers midi pour faire semblant de travailler et nous disait : « Allez, les gars, on prend un chauffeur de la Banque et direction la Bourse.  » Le bâtiment était à trois minutes à pied ! Là, de midi trente à quatorze heures, assis sur un fauteuil devant sa loge, Varangot,

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comme saint Louis rendant la justice, voyait les commis d’agents de change se prosterner, le suppliant de leur donner de gros ordres de bourse. C’était un dieu… À l’issue de la séance, il m’emmenait souvent chez Galopin, brasserie mythique, où l’on nous régalait jusque tard dans l’après-midi. Serge Varangot, qui m’aimait bien et dont l’épouse distinguée acceptait, résignée, les frasques et incartades de son mari sans sourciller, me disait parfois : « Jack, voilà des sous, en rentrant, vous irez porter un beau bouquet à Josiane et m’excuserez habilement car elle m’attend, mais je ne peux pas être au four et au moulin, je vais être très occupé avec Marinette. » Je m’accomplissais très bien de cette mission et en profitais pour remplacer mon patron dans les bras de ses maîtresses… Celà bien entendu avant que je ne fusse marié. Quelques mois après mon entrée à la banque, Jean Reyre me convoque précipitamment  : «  Prenez ce pli, cachez-le précieusement dans la doublure de votre veste. Ce n’est pas confidentiel, c’est vital  ! Vous prenez l’avion dans deux heures, votre place est réservée. Personne n’est mieux placé que vous à mes yeux pour le remettre en mains propres au destinataire indiqué… » Sans même avoir le temps de me changer, je me retrouve dans le Concorde en première classe pour New York. Jean Reyre ayant promis de me rembourser rasoir, brosse à dent, slips, chemises... et tout ce dont je pourrais avoir besoin sur place. Une hôtesse ravissante et stylée m’abreuve de grands bordeaux, de caviar, de foie gras… Rien n’est assez bien pour satisfaire le voyageur. En arrivant aux États-Unis, elle me demande si j’ai un bon hôtel. Je lui réponds que je n’ai fait aucune réservation : « Venez avec nous dans le minibus de l’équipage, je vous trouverai certainement une chambre à l’hôtel où nous descendons nous-mêmes… » Dans le hall : « Venez au bar avec le commandant de bord et ses adjoints, nous avons l’habitude de prendre un verre avant d’aller dîner. » En fin de soirée… elle s’invita dans ma chambre. Au petit matin, c’est tout juste si ce n’est pas elle qui me lava dans mon bain.

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Vers vingt heures Varangot nous convoquait dans son bureau, Claude, Hubert, Julien et moi, pour un briefing de fin de journée. Nous étions tous joyeux et peu enclins à travailler. Sous nos yeux amusés, le patron s’éclipsait régulièrement, ouvrait un placard et pissait longuement dans un lavabo soigneusement caché. « Vous verrez les enfants quand vous aurez des problèmes de prostate, vous serez bien obligés de faire pipi toutes les cinq minutes… » C’est alors que nous entendions des appels montant de la rue. C’étaient nos petites amies et fiancées. Il était tard, plus de neuf heures peut-être, et Serge d’ouvrir la fenêtre : « Ô les laitues ! Ne venez pas nous faire chier. On travaille, nous. Allez nous attendre au café d’à côté, buvez quelques godets et dites que c’est pour moi.  » Le téléphone intérieur sonnait immanquablement et Serge Varangot répondait  avec un œil malicieux : « Oui, Président, j’arrive… » Jean Reyre voulait faire le point de la journée ; Varangot sortait du bureau avec l’allure d’un gros rat qui mijote un méchant coup en nous lançant des regards complices et amusés. Faute de portables, nous ne pouvions prévenir les «  laitues  » de notre retard systématique… Quand Varangot revenait, il distribuait à chacun quelques centaines de francs pour nous «��anesthésier ». Il avait décidé avec le président que les bonnes opérations de bourse de la journée étaient pour eux, les mauvaises pour la banque ou les clients. La COB, Commission des opérations de Bourse, n’existait pas et les banquiers faisaient ce qu’ils voulaient. Mais, chers censeurs, soyez rassurés, le « patron » était tellement habile que sur une année les clients n’étaient jamais perdants… « OK les enfants, allons dîner. » Et nous retrouvions nos bonnes femmes dans le café. Varangot nous emmenait souper. Il était adorable. Nous étions tous fauchés et ces agapes délicieuses de la nuit avaient le don de nous réconcilier avec la vie. Vous comprenez maintenant pourquoi je dormais le matin au bureau et pourquoi Varangot n’arrivait qu’à midi…

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Fe m m e re b e l l e Nous sommes en 1965, j’habite avenue Velasquez, face au parc Monceau, dans un immeuble de la lointaine famille et fais le trajet tous les jours à pied pour la rue d’Antin où se trouve Paribas. J’approche les trente ans et reçois une lettre de mon père : « Mon petit Jacques, mon seul fils, ma «descendance», tu as des côtés délicieux et je t’aime profondément mais tu me déçois et me peines. Tu as raté l’ENA, bien… Mais maintenant tu ne te maries pas. Tu mènes une vie de bâton de chaise, tu es inconséquent, tu ne me fais pas de petits enfants, ta mère et moi sommes désespérés et te supplions, en quelque sorte, de te stabiliser, ce qui signifie de rencontrer une jeune fille «idéale» pour faire le bonheur de tes parents et le tien. » Cette lettre restera à jamais gravée en moi comme un cri, un appel, une supplique. J’appris par la suite que, dans la résidence à Bonn, maman pleurait beaucoup à cause de moi… Alors ma décision fut prise : je ne « fréquenterai » désormais qu’une jeune fille susceptible d’être la mère de mes enfants. Signe du destin peut-être, Seillière, mon cher copain, m’appelle. Il déplore que nous nous voyions moins, que nos activités professionnelles nous accaparent, que la vie nous ait écartés l’un de l’autre et il m’invite à dîner. Le soir même je me présente chez lui près des ChampsÉlysées. À mon coup de sonnette, il entrouvre la porte, me laisse sur le palier et me dit : « Casse-toi coco, on remet la bouffe, je suis avec une nana super, c’est imprévu, désolé. » Dans une grimace complice, il me claque la porte au nez. Dépité, je tambourine jusqu’à ce qu’il ouvre à nouveau. Je le bouscule, l’assurant que je ne m’incrusterai pas et découvre une merveille de beauté assise sur le canapé, les plus belles jambes du monde sagement croisées. Ernekind, agacé, fait les 111


présentations  de très mauvaise grâce ; profitant de ce qu’il va me chercher un verre dans la cuisine à contrecœur, je demande à cette belle apparition ce qu’elle fait dans la vie. Elle est sobre, sans bijoux ni maquillage, un visage fin dégagé par des cheveux auburn noués en queue de cheval :  – Je suis mannequin chez Cardin. – Ah, vu votre distinction j’étais aux antipodes de penser que vous pouviez faire ce métier, dis-je. – Et bien vous, me dit-elle après avoir su que j’étais « banquier », je vous aurais mieux vu en garçon boucher. Cela s’annonçait très mal… Ernekind revient avec un whisky et, dans le dos de Patricia qui entretemps s’était levée, me fait des grands signes pour que je m’en aille. Mon charme s’étant avéré inopérant, je délaisse l’apéro et m’éclipse, profondément vexé. Le soir, Ernekind m’appelle :  – Salaud, tu as tout gâché. Je ne sais pas ce que tu as raconté à cette fille, mais elle s’est tirée cinq minutes après ton départ !  – Ah, c’est donc moi qui l’ai sauvée ! Tu ne devais pas lui plaire, c’est sûr, et en la provoquant je lui ai donné le prétexte qui lui manquait pour prendre congé de toi… » Bien qu’entrevue de façon fugace, cette jeune femme m’avait laissé un souvenir très intense  ; le hasard voulut que je la revisse peu de temps après lors d’une soirée mondaine chez un célèbre joueur de polo argentin du nom de Juan Capurro. Le maître des lieux, un genou à terre devant Patricia comme les chevaliers d’autrefois, lui faisait une cour appuyée. Il était d’une beauté peu commune. Grand, mince, le teint halé, les cheveux noirs gominés, un costume gris de la meilleure coupe de chez Chifonelli, prévenant à souhait et s’exprimant dans un mauvais français mâtiné d’argentin à faire perdre la raison. Visiblement flattée, elle l’écoutait en souriant. Il dut soudain la quitter pour accueillir des invités ; m’étant approché d’elle, j’en profitai pour

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articuler quelques banalités qui se voulaient plaisantes  ; Patricia me répondit abruptement  : «  Ne vous fatiguez pas monsieur, je ne vous connais pas et vous ai déjà dit il n’y a pas si longtemps ce que je pensais de vous. Êtes-vous décidément tellement lourd que vous ne comprenez pas ? Vous êtes exactement, monsieur, tout ce que je déteste : grande gueule, prétentieux, content de vous, avec un physique d’Allemand trop costaud. Sachez que je n’ai rien contre les Allemands, mais je n’aime que les Latins. Alors s’il vous plaît, je vous le répète, passez votre chemin ! » Grand échec. Premier échec, je crois. Mon fluide était demeuré inopérant… Je n’avais plus qu’à oublier cette fée entraperçue. Quelques jours plus tard mon père, qui était en poste à l’OTAN à Paris entre deux ambassades à Bonn, me demande d’aller à un cocktail donné par les Fratalou de de de… pour leur fils jeune officier de marine qui cherche à se marier. « Certainement pas, disje à mon père. Je n’irai pas chez ces gens assommants. » À l’époque, passablement snob et prétentieux, j’évoluais entre Régine et Castel et ce genre de mondanités de fin d’après-midi chez ces « gens biens » m’ennuyait à mourir… « Désolé mon cher Jacques, pour une fois tu vas me faire plaisir, je t’ordonne d’y aller. Les de de de sont des gens honorables, je dirais même d’une petite aristocratie de province tout a fait convenable et tu peux bien y passer quelques instants, ta mère et moi ne t’en demandons pas plus.  » Il pensait que là au moins je rencontrerais peut-être une jeune fille accomplie de bonne famille. Il ne croyait pas si bien dire… Me voilà donc chez les de de de, monsieur et madame encombrant l’entrée de leur physique ennuyeux. Je me courbe devant le mari, baise la main de sa dame et salue le fils un peu fin de race,  «  déguisé  » en tenue d’officier, espérant sans doute que cela faciliterait ses conquêtes. Il était triste, un visage de fouine et des petits yeux rapprochés ; mais vu le genre de filles qui se trouvaient là, il avait toutes ses chances d’envisager une rencontre pour un mariage prochain. Sur le buffet trônaient de larges carafes de jus d’orange

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décanté, du mousseux, un saladier rempli d’alcools bon marché et de morceaux de fruits exotiques sortis d’une mauvaise boîte de conserve, d’épaisses tartines de Poilane recouvertes de tranches de gruyère luisantes et de jambon plein de gras mal découpé… La décoration, les meubles, les tableaux, les tapis, tout était quelconque. Toujours plantés devant l’entrée, les parents interdisaient toute possibilité de s’échapper. J’allai m’asseoir à une table ronde au fond de la pièce, où j’imaginais la mère tricotant l’après-midi avec ennui sous une mauvaise lampe en attendant le retour de son triste mari... Un verre de jus d’orange à la main, je vis peu à peu me rejoindre quelques isolés, comme moi pris au piège. Soudain, parmi eux, comme par enchantement, Patricia. Mais nous ne nous disons rien, nous ignorant superbement ; je vois alors la bonne surgir avec un plateau de tartines mal beurrées et m’exclame : « La cuisine est là, il doit y avoir une porte de service par où filer… » Échappant à l’attention des hôtes, je me glisse vers la cuisine et détale dans l’escalier, suivi d’un bruit de pas légers quelques étages au dessus. Une fois sur le boulevard des Maréchaux, par un froid piquant, dans la nuit noire de l’hiver, je me dirige rapidement vers mon Austin. Je fais mine d’ignorer la silhouette élégante de Patricia qui se précipite vers moi et m’engouffre dans la petite Mini. Elle frappe à la vitre. – Espèce d’odieux personnage, vous êtes vraiment un goujat, vous n’allez tout de même pas me laisser seule ici, dans cet endroit désert au risque de me faire attaquer ! – Eh bien montez, mais au premier taxi je vous dépose, je n’ai pas de temps à perdre avec la pimbêche que vous êtes. Gare Henri Martin, puis le Trocadéro puis la place Victor Hugo… pas de bus, pas de taxi, la nuit est glaciale et je crève de faim. Je laisse Patricia à une station de taxi, il en viendra bien un. Quant à moi, je cours me restaurer au bistrot le plus proche. J’ai à peine le temps de commander au bar un grand verre de vin et un sandwich à la moutarde

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que je découvre Patricia sur le tabouret voisin : « Vous êtes vraiment mal élevé… Garçon ! Servez-moi la même chose. » Je suis alors enfin ce qu’elle attend : simple, attentif, gentil, silencieux, humble, charmant. Je mâche consciencieusement mon morceau de baguette puis en commande un autre ; elle fait de même. Nous reprenons des verres de vin, beaucoup trop, et devisons tranquillement sans essayer de plaire, comme de bons vieux copains. – Je vous dépose ? Où habitez-vous ? – Non, non, on va chez vous. – Bien… Nous voilà avenue Vélasquez. Je m’étends tout habillé sur le lit et regarde à la télé mon émission préférée  : la caméra cachée. Patricia est assise près de moi, nous rions de bon cœur et, comme à mon habitude, le sommeil me surprend. Je me réveille au milieu de la nuit, me déshabille sans allumer et me glisse entre les draps ; je découvre Patricia dans le lit ! Au petit matin, quand j’ouvre les yeux, elle n’est plus là. Je suis émerveillé, très ému. Je viens de passer les plus belles heures de ma vie. La journée se passe comme dans un rêve. Je danse, je travaille sans toucher terre… Mes collègues se moquent de moi, de mon air « drôle », totalement absent. Je suis sur une autre planète et n’ai aucun moyen de saisir la réalité, je ne connais ni son nom, ni son adresse, ni son téléphone… Ce soir-là je me couche en ne pensant qu’à elle  ; à trois heures du matin, on sonne. C’est elle. À six heures, elle n’est déjà plus là. Puis plus rien pendant des jours et des jours. Interminables. Soudain, au cœur d’une nuit, c’est elle à nouveau. Comme un homme prévenu en vaut deux, je ferme la porte d’entrée à clef sans qu’elle le sache. Nouvelle nuit de rêve sans un mot car nous ne nous disons pratiquement rien depuis notre délicieuse conversation autour des sandwichs. Vraiment plus un mot. Rien que des rires, des sourires, des mimiques complices. Au petit matin je la découvre habillée et contrariée  devant moi.

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– Je ne peux pas sortir ! – C’est à cause des voleurs, dis-je en riant. Mais voici la clef, comme ça vous pourrez aller et venir sans me réveiller… Elle sourit et revint toutes les nuits. Inutile de vous dire que je ne sortais plus le soir, de peur de la rater. Le petit Jacques avait bien changé, ce n’était plus une canaille ; il était amoureux… Par la suite, plutôt que de la laisser, à l’aube, dépenser en taxi un argent qu’elle ne possédait pas, je la raccompagnais chez elle dans le XVe. Un matin très tôt, sur le pont de la Concorde… Je vois encore les colonnes de l’Assemblée nationale, la Seine tranquille et légèrement argentée par le soleil levant… J’entends encore le silence, car nous ne nous parlions toujours pas ou très peu. Doucement, le plus doucement possible, je lui dis : « Voulez-vous m’épouser ? » Et Patricia de répondre : – À quelle heure terminez-vous à la Bourse cet après-midi ?  – La séance clôt à quatorze heures trente et Varangot m’emmène déjeuner chez Galopin. – Eh bien pour une fois, « Monsieur », vous n’irez pas chez Galopin, je vous attendrai devant la bouche de métro à cette heure-là. À trois heures, enfin, je la vois apparaître. – Ça fait une heure que je vous attends ! – Pourquoi une heure ? Je ne suis en retard que d’une demi-heure. – J’ai été formaté par un père pour qui l’heure était chose capitale, et j’étais tellement impatient de vous voir que je me suis planté là à deux heures. Apprenez, cher lecteur, que je ne supporte pas les gens en retard ou les rencards dénoncés. C’est une question de respect. Si vous avez rendezvous avec un président ou un ministre, vous ne serez certainement pas en retard d’une seconde, vous serez même largement en avance et ne prétexterez pas un autre engagement. Si vous êtes en retard avec moi, ou remettez un rendez-vous, c’est donc que je ne compte pas, que vous me méprisez en quelque sorte.

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Ce jour-là nous vécûmes un après-midi de rêve à déambuler sur les rives de la Seine, sans parler de rien d’important ; elle ne me dit pas qu’elle acceptait ou non de m’épouser… et n’évoqua même pas ce grave sujet. Nous avions fixé un nouveau rendez-vous au même endroit pour le jour suivant  ; à l’heure dite, elle n’était pas là. Après vingt minutes d’attente, je m’en allai et nous ne nous vîmes plus pendant des semaines. Je n’avais toujours pas ses coordonnées. Prévenu par sa personnalité singulière, je ne voulais pas prendre le risque de l’importuner. Il va sans dire que je vécus l’enfer. Sans l’espoir de la revoir, mon existence me semblait désormais futile. J’avais perdu goût à la vie… jusqu’au jour où, me trouvant à un cocktail dans les salons du Crillon, j’aperçus Patricia au milieu des convives. Elle était très entourée ; j’attendis que la foule se dissipe pour l’approcher. – Alors, Monsieur Seydoux, vous êtes bien finalement un malotru. Vous prétendez avoir de la rigueur mais n’honorez pas vos rendez-vous ! – Comment ? Mais c’est vous qui n’êtes pas venue ! – Ce n’est pas parce que j’avais cinq minutes de retard que vous deviez vous en aller… – Pas cinq, ma chère, mais plus de vingt minutes, ce qui, vous l’avouerez, est un sérieux retard… Puis dans un sourire : « Vous avez toujours la clef de chez moi ? Vous allez vous en servir ou me la rendre ? » Et cette nuit-là, elle revint... pour ne plus jamais repartir.

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Les noces Peu de temps après que j’ai rejoint le service de Serge Varangot, ce dernier me convoque dans son bureau : – Seydoux, faites votre valise. Vous allez en Allemagne faire le tour des banques du pays. – Mais, patron, je ne sais rien faire, je ne connais même pas la différence entre une action et une obligation… – Qu’importe, je ne vous demande pas d’être intelligent, de toute façon vous ne le serez jamais, je vous demande de créer notre réseau de partenaires chez les Teutons. Avec votre bagout et votre charme, ce ne sera pas difficile. – Pourquoi l’Allemagne ? – Eh bien, parce que vous parlez l’allemand, n’est-ce pas  ? Et votre père y est ambassadeur, non ? Vous utiliserez votre nom et toutes les portes vous seront ouvertes ; ils sont snobs là-bas et seront enchantés de recevoir le fils d’une aussi « Haute Autorité »… Patricia m’appelle : – Je ne viendrai pas te retrouver ce soir, Cardin m’envoie comme mannequin faire un tour de l’Allemagne. – Tu plaisantes  ? Varangot vient de me faire exactement la même proposition. Et nous voilà ensemble à Munich, Francfort, Düsseldorf, Cologne… Elle, passant ses journées à présenter son corps, moi ma science… Nous nous retrouvons le soir heureux dans ma chambre d’hôtel, ce périple rasant se révélant être une « lune de miel ». J’invite un soir un banquier à dîner pour le séduire et l’embarquer dans notre toile d’araignée bancaire. L’endroit est désert, la bouffe exécrable… mais a-t-on jamais bien mangé en Allemagne ? 118


Nous ne tardons pas à déguerpir, sentant le maître d’hôtel, qui ne s’en cache d’ailleurs pas, pressé de fermer l’établissement. Nous nous séparons sur le trottoir, partant chacun dans une direction différente. Patricia et moi tournons le coin de la rue, attendons un instant puis je reviens dans le restaurant. Je toque à la fenêtre. Le maître d’hôtel, qui entre-temps avait fermé, entrebâille la porte agacé : – Que voulez-vous ?  – J’ai oublié de prendre la note. – Ah, mais je ne l’ai plus ! L’autre convive qui était à table avec vous vient à l’instant de la prendre… – Allo, Papa, je te dérange ? – Oui, un peu, je suis avec mes collaborateurs, on travaille, dis-moi, vite. – Non, non, je te rappellerai, je suis au bureau à la banque. – Mais dis moi. – Non, pas comme ça, c’est important. – Messieurs, laissez-moi seul un instant s’il vous plaît… Vas-y mon chéri. – Tu es bien assis, Papa ? – Oui… Tu n’as pas eu un accident au moins ? – Je me marie ! – C’est la joie de ma vie ! Enfin tu te décides ! Ta naissance, ce n’était déjà pas mal… Me voici comblé, mais avec qui ? Car je me méfie avec toi… Tu as déjà été fiancé et, franchement, je ne te l’ai jamais dit, mais ce genre de « cheval échappé », ce n’était pas pour toi. – Je ne t’en dis pas plus, papa, tu es occupé, je te réserve la surprise. Il n’y a pas de raison d’ailleurs pour que tu en saches plus que maman… Mais ne t’inquiète pas, tu verras bien si elle est moche… en tout cas, c’est une fille de bonne famille, bien élevée, comme tu les aimes, une bonne vache suisse, qui plus est protestante ! Tout ce qu’il faut pour

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t’assurer une belle descendance. Elle est le contraire en tous cas de toutes celles que tu as connues jusqu’ici. – Je n’en crois rien, dit mon père… Il me connaissait et n’était pas inquiet pour une fois. – Tu es là ce week-end, Papa ? J’arrive en voiture vendredi soir à Bonn avec la délicieuse qui s’appelle Patricia. Si on peut dîner tard ça m’arrange… Mon père annula, ce qui n’était pas son genre, un déplacement prévu de longue date et cette soirée est à marquer d’une pierre blanche dans la saga de la famille. Papa et maman étaient éblouis. Dans leurs pensées les plus secrètes ils n’avaient jamais osé rêver que ce chenapan de Jacques puisse leur ramener une bru d’une telle qualité. Selon leurs mœurs d’un autre âge, mes parents nous firent dormir aux deux extrémités d’un couloir interminable, ce qui ne nous empêcha pas de nous retrouver au cœur de la nuit. Le samedi et le dimanche, mon père ne quitta pas Patricia. Ils se promenèrent longuement dans la forêt. Il voulait la découvrir, la connaître. Quand on n’a qu’un fils et que l’on aspire à une longue lignée on ne le donne pas comme ça à la première venue. Ma mère, éternelle de sagesse, de pureté et de gentillesse, avait immédiatement compris que j’avais mis la main sur un trésor. Elle n’avait pas besoin de se promener, elle ; en riant avec moi elle me confia que son mari semblait lui aussi sous le charme de la belle… « Mon petit Jacques, me dit Papa au moment de notre départ pour Paris, il faut vous marier très vite car je ne voudrais pas que cette merveille change d’avis. Au surplus, te connaissant, vue la qualité de cette jeune fille et ce qu’elle m’a dit de ses parents… tu risquerais de tout compromettre en voulant la mettre dans ton lit avant le jour des noces, il ne faut pas tarder. » Le mariage fut fixé au 2 juillet 1966 à Tannay, près de Genève, dans le fief ancestral de Patricia. Une maison que ma belle-famille refusait d’appeler « château » mais qui en était un, du XVIIe siècle, dominant le lac avec une large vue dégagée sur les montagnes.

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Si ma famille et mes amis étaient enchantés, ils n’en étaient pas moins surpris que j’aie pu décrocher pareille splendeur féminine. Le mariage fut grandiose. La famille Maunoir tenait le haut du pavé genevois et le tout-Paris fut invité pour ces noces qui se tinrent dans le temple protestant de Coppet. Un bonheur que Patricia fût de ma propre religion : il n’y avait vraiment aucune ombre au tableau. Sauf peutêtre… mon arrivée tardive au temple, avec en plus les mains maculées. Je garai n’importe comment la Porsche décapotable, cadeau de mon ami Huet, et accourus en soufflant sous les yeux exorbités de mon père. « Désolé, Papa, j’ai crevé sur le pont du Mont-Blanc et j’ai mis du temps à réparer… » Heureusement mon frac était encore présentable ; je fis donc mon entrée dans le temple, le chapeau claque sous le bras, mais cherchant désespérément à cacher des mains épouvantablement sales ; Patricia, elle, superbe dans sa robe crème ornée de dentelles fines qui avait marié ses ancêtres. Il faisait beau ce jour-là. Les montagnes se reflétaient dans le lac : ce fut un mariage de cinéma. Un oncle fortuné nous avait offert notre nuit de noce dans le meilleur hôtel sur le lac aux abords de Lausanne. Au désespoir de Patricia, mais elle me connaissait bien déjà, à l’issue de cette journée un peu trop arrosée, je ne parvins pas jusqu’à la chambre, m’écroulant sur un canapé dans le hall de l’hôtel. Le lendemain matin, Patricia qui était seule, enfin je l’espère, à savoir que notre « nuit de noces » avait déjà été consommée, admit avec gentillesse et une dose d’humour que la veille, dans l’euphorie générale, j’aie pu me laisser un peu aller. Cela ne l’empêcha pas de me couvrir de quolibets et de me menacer de tout raconter de sa nuit de noce avortée. Bien sûr, elle n’en fit rien… Et nous voilà partis décapotés sur les interminables autoroutes d’Italie. Patricia prétendit que j’avais choisi cet itinéraire pour profiter des performances de la Porsche Carrera qui avait, elle en était persuadée, beaucoup plus d’importance à mes yeux que le voyage de noces…

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Un autre ami fortuné nous avait offert un séjour dans un endroit paradisiaque sur les bords de la mer bleue non loin de Rome : la Torre Cala de Picola à Porto Santo di Stefano. L’hôtel luxueux surplombant une crique de roches rouges, considéré sans conteste comme le lieu idéal de découverte de l’amour pour les jeunes mariés, se révéla n’être fréquenté que par des retraités et des vieillards. L’endroit était beau mais triste, et nous ne pensions qu’à nous en aller, d’autant que l’hôtelier réclamait sans cesse le règlement du séjour, que je ne pouvais honorer, l’ami argenté n’ayant encore rien versé ; il faut savoir que le prix de la journée équivalait pratiquement à ce que j’avais en poche pour tout notre séjour… et nous étions supposés rester là une grande semaine  ! Au troisième jour je n’avais plus un sou. Maman m’appelle par hasard pour prendre des nouvelles ; je lui explique mon désarroi et notre impossibilité de nous en aller, m’étant engagé pour dix jours. «  Ne t’inquiète pas, me dit-elle, j’ai mon idée.  » L’aprèsmidi même, alors que Patricia et moi faisions la sieste, on frappe à la porte. C’est l’hôtelier, solennel, un télégramme à la main  : «  Grand désastre ! Madame, Monsieur, terrible nouvelle ! Votre maman, elle est morte. » Je me précipite vers lui sans prendre le soin de me vêtir et m’empare du document : « Jacques, Patricia revenir Paris de suite, maman décédée ». À l’italienne, l’hôtelier pousse de grands cris avec des larmes de crocodile… « Il faut partir immédiatement, monsieur, c’est trop grave. La mamma c’est tout dans la vie ! Quel malheur… » Patricia retient un rire et fait semblant de fondre en pleurs  ; nous décidons de quitter l’hôtel le soir-même. Dans l’après-midi, nous assistons par hasard au départ de quelques clients qui, entre l’hôtel et le parking, traversent une double haie d’employés la main tendue en quête d’un pourboire. « Ah, dis-je, toujours radin, si nous partons dans ces conditions, cela va nous coûter une fortune… » Sous un prétexte inventé, j’informe l’hôtelier de notre intention de partir dans la nuit. Nous passons la soirée à charger la voiture petit à petit avec nos

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affaires dans des sacs en plastique sans que personne ne s’en aperçoive et filons en douce vers la Porsche à la tombée de la nuit, la main dans la main comme un couple romantique qui veut prendre l’air avant d’aller souper. Direction Rome ! Je suis radin, vous le savez à présent. Au restaurant, je ne commande jamais d’entrée et me prive souvent de dessert. Je lime, je réduis, je compte, je rabiote. La dureté des temps m’a appris à snober les demoiselles du vestiaire en me passant de manteau ou, en cas de grand froid, en le gardant sur les épaules sous prétexte de climatisation défectueuse. Je sais aussi me lever de table quand le maître d’hôtel est à la cuisine et poser mon regard plus haut que les mains qui se tendent. Pour l’électricité, il y a des lustres que je plonge ma famille dans une obscurité passée désormais de la radinerie au civisme… Albert Einstein sortait la tête nue quand il pleuvait en vertu du principe de la relativité occipitale qui dispose que les cheveux sèchent plus rapidement que le feutre… Je fis connaissance à cette époque avec un personnage hors du commun qui compte beaucoup pour moi, même si nous ne nous voyons plus du tout, Pierre Maunoir, le père de Patricia, qui est sa fille unique. Il a aujourd’hui quatre-vingt-dix ans passés mais reste jeune et séducteur avec les femmes. Issu d’une ancienne famille industrieuse active dans la finance et la banque en Helvétie, Pierre est aux yeux de la plupart des siens un rebelle qui peint. Il s’est marié une « dizaine » de fois ; après des études classiques convenables entre Genève et Lausanne, il a quitté un pays qui l’ennuyait profondément pour concrétiser sa vocation d’artiste et s’installer passage de Dantzig, dans le XVe arrondissement à Paris, dans une cité d’artistes renommée, intitulée la Ruche. Être peintre dans une famille aussi conventionnelle était pratiquement un crime mais il n’en avait cure… Dans sa pureté inaltérable, Patricia a toujours chéri profondément ce père original

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bien qu’il ne fût pas toujours sage. Dans le passé, la famille de Pierre Maunoir, fortunée, était propriétaire de la société DMC dans sa quasi-intégralité, aucune diversification de patrimoine donc, ce qui provoqua la déconfiture lorsque le titre en bourse s’effondra. Piètre gestionnaire, ce qui est normal pour un artiste, Pierre Maunoir avait confié sa part de succession à son frère Yves, directeur de la SBS à Genève. Ce dernier, au lieu de procéder à un investissement diversifié en valeurs mobilières, plaça les fonds dans deux appartements d’un quartier de Genève dit « la Gandole » où il s’était investi lui-même ainsi qu’un avocat ami. Un jour, Yves et l’avocat se débarrassèrent de la Gandole pour retrouver une gestion plus classique de leur fonds, mais ils y laissèrent mon beau-père, très élégant n’est-ce pas ? Quand on voit la chute dramatique des bourses en 2008 et 2009, cela s’est peutêtre révélé une bonne chose ; mais au moment où ils ont déguerpi de la Gandole, n’auraient-ils pas dû en faire de même pour mon beau-père ? J’adore la peinture de Pierre Maunoir ; il confie volontiers que le jour où il disparaîtra c’est à moi qu’il reviendra de gérer son œuvre, car il n’a rencontré personne pour l’aimer autant que moi. Pierre a été « hyperréaliste » avant les Américains dans les années 1950 et, malgré quelques expositions, n’a pas connu la moindre notoriété. Pour lui, se séparer d’un de ses tableaux, c’était pire que de me donner Patricia… il n’en convenait pas bien sûr, mais j’en reste persuadé. La Ruche, cité d’artistes où il a son atelier depuis soixante-dix ans, a frôlé la démolition il y a quelques années sur l’initiative d’un promoteur immobilier peu sensible à ce trésor historique dont l’ossature métallique fut réalisée par Gustave Eiffel et aux centaines d’artistes – parmi lesquels Modigliani, Soutine, Brancusi, Léger, Marie Laurencin, Chagall … – qui l’habitèrent. Elle fut sauvée en 1967 par une riche héritière de la famille Schlumberger, les pétroles du Texas, Madame Renée Seydoux, dont le mari n’était autre que le frère de mon père. C’est donc ma tante qui sut, à point nommé, sauver le patrimoine national de nos ancêtres.

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Passage de Dantzig, on peut découvrir deux plaques en cuivre où sont gravés : « La Ruche, Fondation Geneviève Seydoux » et « Pierre Maunoir, artiste peintre  ». Sur les milliards d’individus que compte cette planète, le nom de famille de ma femme et le mien sont accolés à quelques centimètres sur le même mur sans qu’il n’y ait aucun lien avec notre union. Un signe du destin…

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Intrigues financières Si je n’étais pas considéré comme le plus compétent, ni le plus intelligent, ni le plus gros travailleur de la banque, j’avais sans doute des qualités tellement rares, originales et reconnues que Jean Reyre m’avait missionné pour l’accueil et le divertissement des « énormes » clients. « Seydoux, venez me voir, me dit le président. Nous recevons ce jour notre plus gros partenaire en affaires. C’est un Africain du Sud, président d’une mine de diamants. Vous viendrez vers onze heures dans mon bureau pour le saluer et ce soir vous lui ferez passer une nuit inoubliable. » Fort de ces indications je téléphonai à Madame Claude, célèbre dirigeante du bordel – dit « centre de rencontres » – le plus luxueux de la place parisienne, et lui commandai une victime pour le soir. Vers vingt heures, accompagné de Patricia, que tout cela avait le don, bizarrement, vu sa stricte éducation, de beaucoup amuser, nous passâmes rue Paul Valéry pour cueillir une superbe plante, blonde, les yeux bleus, parlant l’anglais à la perfection... telle qu’elle avait été commandée. Puis en route, direction le Plazza où résidait notre client pour faire les présentations : « Sir, I am pleased to introduce you to Isabella, la «meilleure amie» de Patricia. » Nous prîmes un verre au bar pour lier connaissance puis allâmes au Grand Vefour et enfin chez Castel ou chez Régine pour parfaire le scénario. Très vite après deux ou trois danses, Patricia et moi prétextâmes le sommeil et le bureau quelques heures plus tard pour nous éclipser… Le lendemain matin, à ma table de travail vers midi : – Allo! Jack, my friend, my best friend… J’ai passé la plus belle nuit de ma vie ! Je ne savais pas qu’à mon âge j’étais encore un séducteur. Elle m’a quitté il y a dix minutes, très amoureuse, me laissant seul dans mon lit. Elle est idéale, m’a fait rater tous mes rendez-vous du matin, 126


mais qu’importe je suis heureux ! Dans une heure, j’ai décidé de signer ce gros contrat pour lequel j’hésitais avec le président de votre banque. À propos, donnez-moi le téléphone d’Isabella car je veux l’épouser ! – Je ne l’ai pas sous la main mais elle vous le donnera ce soir si vous voulez qu’on repasse la nuit ensemble… Et je me précipitai au téléphone pour m’assurer avec Madame Claude de la disponibilité de la belle en question… Toujours dans mon rôle d’amuseur et de séducteur de gros clients, j’ai un jour été chargé de distraire un groupe d’Américains venus traiter une affaire importante. Bien sûr, je leur proposai une visite de la banque, monument chargé d’histoire. Nous passons « par hasard » devant le bureau de Michel François-Poncet. « Ô le beau Poliakoff ! » dit l’un des Américains. Michel, bien qu’ami, avait le plus grand mépris pour moi car, parmi mes multiples défauts et carences à ses yeux, je ne comprenais rien à l’art, et en tous cas à son tableau. « Tu es nul partout, Jacques, et en plus incapable d’apprécier ce chef-d’œuvre … » Il y avait certainement beaucoup de jalousie dans son propos, car il était épris de Patricia ; mais il y avait peut-être aussi du respect pour moi qui parvenais, sans qu’il comprenne pourquoi, à conserver Patricia… – Monsieur, me dit l’Américain, pourquoi est-il à l’envers ? Puis-je le remettre à l’endroit ?  – Faites, je vous prie. – Vous voyez, j’ai raison, la signature au dos… elle était sur le haut du tableau. Le lendemain, je passe dire bonjour à Michel, toujours caustique et moqueur : – Finalement je commence à aimer ton Poliakoff. – Ah oui  ? Tu as passé le week-end à te cultiver et tu es devenu intelligent ? – Non, mais avant-hier il était à l’envers. Et, preuve que tu n’y connais

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rien, tu ne t’es même pas aperçu qu’il a été retourné et mis à l’endroit. » Sa colère fut extrême et, vexé, il me sortit à grands coups de pieds de son bureau. Quelques semaines plus tard Jean Reyre m’envoie dans un pays d’Afrique noire que je ne veux pas nommer pour tenter de finaliser une grosse opération entre ce pays et la banque. Me voici dans cette contrée en grande conversation avec le directeur de la succursale locale qui me dit, dépité : « Monsieur Seydoux, le président de ce pays veut bien signer le contrat mais ici je ne suis pour lui qu’une valetaille  ; il ne veut traiter que directement avec un dirigeant du siège à Paris, c’est pourquoi vous êtes là.  » Le lendemain matin, je suis au palais présidentiel dans l’attente d’un entretien. Le président, aujourd’hui aux prises avec la justice en raison de multiples hôtels particuliers acquis avec de l’argent public détourné, se présente en jogging avec beaucoup de retard et me dit que le rendez-vous sera pour un autre jour parce qu’il doit impérativement faire son sport. « Je suis moi-même marathonien, dis-je, pourquoi ne pas le faire ensemble ? » Habillés de pied en cape d’une superbe tenue de course à pied de chez Hermès offerte par mon hôte, nous voici accompagnés de nombreux gardes du corps gras et essoufflés courant à petites foulées le long d’un célèbre cours d’eau. Le président m’invite à déjeuner, à visiter la région, à dîner et à quitter mon hôtel pour une suite au palais. Je suis devenu son « meilleur ami », je l’ai bien entendu séduit. C’est exactement ce que l’on voulait, là-bas à Paris… Quelques jours plus tard : « Allons, mon cher Jacques, je dois partir prochainement en voyage et nous signerons le contrat ici même demain matin. » Tant mieux… je me demandais combien de semaines encore je devrais rester là… Au moment de signer sur un grand livre digne des rencontres internationales les plus sophistiquées, entourés d’officiels, de courtisans et de banquiers, le président lève son stylo et me dit dans l’oreille :

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– Il y a combien de chambres dans l’hôtel particulier ? – De quoi voulez-vous parler Monsieur le Président ? – Oui, la belle villa du XVIe arrondissement que l’on m’a annoncée. Est-elle très spacieuse ? – Je ne suis pas au courant, Président. – Comment ! Sortons, venez avec moi, il nous faut parler. Dans la pièce voisine, rouge de colère, me couvrant d’injures, il me dit que je suis incompétent, mal informé et qu’il n’est plus question de signer quoi que ce soit si l’hôtel particulier n’est pas sa possession. J’appelle le siège, il m’est répondu qu’il n’a jamais été question de ce genre de prestation. Le contrat n’est pas signé, je ne suis plus l’ami du président, je suis viré du palais et me retrouve presque en danger… Le siège me réprimande à son tour, j’en prends plein la gueule de tous les côtés : « Il fallait lui faire croire ! Lui promettre ! Et ensuite on aurait avisé… À part les filles, les boîtes de nuit et les bistrots, vous êtes un incapable, monsieur Seydoux ! Vous venez de nous faire rater le plus gros contrat de l’année ». Heureusement que j’avais à mes côtés ma chère Patricia, toujours là pour me rassurer, me consoler. De retour à Paris, on me fait comprendre que rien ne vaut un séjour à l’étranger pour méditer mon échec. C’est l’exil… Je suis envoyé en stage à New York. Avant que Patricia et Justine, qui a tout juste un an, ne me rejoignent aux États-Unis, je fus logé par une lointaine tante recommandée par la famille, une certaine Genia Doll. Son mari, Henri, père d’une nombreuse progéniture, avait brusquement abandonné femme et enfants pour Genia, danseuse de genre des Ballets Russes, dont il était tombé amoureux lors d’une représentation. Il était luimême président du New York City Ballet et extrêmement riche pour avoir été à l’origine de tous les brevets de recherche pétrolière au sein de la société Schlumberger. Inventeur génial, il avait découvert les procédés sismiques qui évitent, gigantesque économie, de perforer

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physiquement le sol pour en extraire l’or noir… Mis à la retraite, il s’était engagé à ne pas mettre son know how à la disposition d’autres sociétés, mais eut l’idée d’appliquer son art à l’être humain. Il inventa ainsi un système de radiographie sophistiquée qui permettait de diagnostiquer quantités de maladies sans ouvrir le corps. Le couple m’accueillit comme un fils  ; Genia, avec la complicité  disait-elle de son époux, et en toute innocence, insista pour que je partage son lit. Heureusement pour moi, elle n’était ni jeune ni jolie. Je n’eus aucune difficulté donc à résister et rester sage. À l’époque, la Paribas Corporation à Wall Street était sous l’emprise d’un génial Roumain, très redouté, du nom de Jean Barbat. – Allo, Jacques, vous êtes bien arrivé ? – Oui. Il y a une heure. Je subis un peu le décalage horaire, mais ça va… – Je m’en fous mon vieux. Je vous veux au bureau avant midi. Me voici largué dans un métro inconnu, je m’égare, arrive en retard et fais piètre impression... Barbat, dont je vais être l’unique adjoint pendant un an, m’ordonne d’être au boulot tous les matins à sept heures, en connaissant, il va de soi, tous les cours de la bourse américaine par cœur. J’ai sûrement beaucoup appris, même si je vécus un enfer sous la coupe de ce « dictateur ». Il y a fort à parier d’ailleurs que sans Patricia j’aurais abandonné ou me serais suicidé. Un appartement très modeste au Four One Four East Fifty Second, en face du River Club à côté  de l’ONU, dévore tout mon salaire. «  Ce soir, Patricia, nous mangerons du pain car avec le loyer et la caution que j’ai versée je n’ai plus le moindre sou. » Pour ajouter aux déceptions, mon oncle Roger Seydoux, représentant de la France à l’ONU, donne son cocktail de départ ce soir-là. C’est dommage car je le soupçonnais d’être secrètement épris de Patricia, il aurait meublé nos soirées, ne serait-ce que pour le plaisir de la voir… et m’aurait permis,

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dans la foulée, de faire des économies. C’est ce même oncle Roger qui, le jour de notre mariage en Suisse, nous attira, Patricia et moi, dans un endroit isolé du jardin pour nous dire de façon solennelle : « Mes enfants, je ne vous ai pas fait de cadeau et je l’ai fait exprès. Vous savez que je suis l’ambassadeur de France à Moscou, et bien mon présent est de vous inviter là-bas tous frais payés. Ce sera votre deuxième voyage de noces. » Malheureusement pour nous, oncle Roger ne nous reçut jamais à Moscou… Mais durant cet aparté dans le jardin et désireux de rester le plus longtemps possible avec Patricia, qu’il regardait avec des yeux «  libidineux  », il nous conta cette anecdote croustillante  : « Lorsque j’ai pris mon poste à Moscou, prévenu par des collègues, j’ai fait venir un tapissier pour changer complètement la tenture de mon bureau et, c’était attendu, nous découvrîmes plusieurs micros. Après les avoir tous retirés, je fis poser une nouvelle toile imprimée. Quelques semaines plus tard, je m’aperçus que les éléments d’une conversation ultraconfidentielle tenue dans mon bureau avec des interlocuteurs de grande confiance avaient filtré. Je fis revenir le tapissier, qui dénicha à nouveau en ma présence quantité de micros… Le tapissier était certainement un agent du KGB. N’étant plus en «  sûreté  », toute conversation importante fut désormais tenue en marchant sur la place Rouge, au milieu de quantité d’ambassadeurs de divers pays qui faisaient de même... Là, au moins, dans l’air pur, nous ne risquions pas d’être écoutés. Eh bien il n’en fut rien ! Tous les propos tenus sur la Place furent dévoilés. Car il y avait des micros dans les arbres ! » Au milieu de la réception de mon oncle, Patricia vient vers moi et me souffle à l’oreille : « Mon chéri, demain nous pourrons manger à notre faim. Je viens d’être embauchée. » À cet instant, un bel homme distingué s’approche et s’incline devant moi. «  Je suis Oscar de la Renta. Votre épouse m’a sidéré et je l’ai immédiatement engagée. Je l’attends demain dans mon atelier à la première heure. » Il était, en gestation, le futur grand couturier américain… Avec ce beurre dans

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les épinards, ce qui n’est pas qu’une image car j’adore les épinards, nous allions pouvoir survivre... Le dimanche nous allions nous promener à Central Park, à une demiheure à pied de chez nous, pour rejoindre nos copains, Jean-Louis Masurel, Robin Wittgenstein, Bernard de Ganay… Patricia, avec Justine dans les bras, prenant un taxi pendant que je traversais New York en courant comme un fou, poussant devant moi un landau vide sous les yeux stupéfaits et amusés des passants. Un week-end, nous sommes reçus à Long Island par un cousin protestant dans une magnifique propriété. Faute d’argent, nous y allons en bus. C’est à deux heures de la cité. Le cousin tombe amoureux de Patricia… Il ne la quitte pas et, pour s’assurer de nous voir revenir souvent, nous conduit dans un immense hangar où se trouvent des dizaines d’automobiles. « Choisissez, dit-il à Patricia, c’est un cadeau. » Et nous voilà repartant le soir dans une Cadillac décapotée de dix mètres de long. Je dépose Patricia et Justine devant notre domicile, les accompagne jusqu’à l’ascenseur avec les bagages… dix secondes seulement… À mon retour un géant noir impassible au tour de taille impressionnant garni de mille armes diverses est en train de dresser une contravention. Une méchante pénalité de mille dollars, somme considérable pour moi ! J’ai beau l’implorer, il m’ignore totalement, n’a pas un regard vers moi, je suis pour lui un pot de fleurs… Désespéré, je fonce dans le premier parking et y abandonne la Cadillac. Quand je veux la reprendre le lendemain matin pour aller à Wall Street : « Mon cher Monsieur, pour retirer votre voiture, il faut une semaine de préavis ; le prix s’élève à deux cents dollars par jour... » Désormais blasé et fataliste, je l’informe que je retirerai la voiture le vendredi soir suivant, encore mille dollars… et en attendant, je me contente du bienvenu et sympathique métro. Le jour dit, ayant acquitté cette nouvelle pénalité, j’arrive chez mon cousin et lui rends la voiture et les clefs : « Johnny, votre Cadillac, vous pouvez vous la garder, je ne veux plus jamais en entendre parler ! »

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L’été suivant, des amis américains me supplient d’habiter leur villa à Greenwich, Connecticut, parce qu’ils partent en voyage et ne veulent pas laisser leur maison vide à cause des cambriolages. Lui est banquier comme moi et j’adopte ses habitudes... Nous sommes cinq dans cette province à être employés à Wall Street et chaque matin, dans une limousine climatisée, l’un de nous, à tour de rôle, prend le volant pour conduire pendant deux heures cependant que les autre autres travaillent, lisent, dorment, se rasent… Aucun mot n’est autorisé  ; la conversation est interdite. C’est un prolongement de la nuit, un prologue de la journée de travail. Le soir, au retour, même scénario et le lendemain matin… toute la semaine ouvrable. Quarante ans plus tard, en France, on commence à comprendre l’intérêt du covoiturage et on imite encore une fois les Américains qui ont su limiter la dépense, et la circulation, les embouteillages. Être en avance sur son temps, c’est cela l’intelligence… Je demeure, cela dit, inquiet et malheureux. Barbat est invivable ! Ma détresse devient telle que Varangot vient à mon secours. « J’ai peur, mon cher Jacques, que vous ne mettiez fin à vos jours, me dit-il un soir au téléphone depuis Paris. J’ai persuadé Jean Reyre de vous sauver la vie. Il est très conscient que Barbat est un tyran, génial peut-être, mais « encombrant » ! C’est d’ailleurs pourquoi il l’a envoyé à New York en son temps  pour l’utiliser au mieux et… s’en débarrasser. » – Au revoir Jean, dis-je au terrible Barbat, homme d’une culture et d’une intelligence immenses. Sans doute le plus doué qu’il m’ait été donné de rencontrer. – Pourquoi tu pars Jacques, mon ami  ? Nous formions une équipe formidable… Je ne sais pas ce que je ferai sans toi ! Il était totalement inconscient du martyre qu’il m’avait fait subir. Je rentrai donc en Europe et m’installai près de Genève avec ma femme, Justine et très vite une petite Charlotte. Patricia était originaire

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de ce pays, avec toutes les merveilleuses qualités des Helvètes. Je vous recommande, messieurs qui cherchez une compagne, d’épouser une Genevoise… La famille de Patricia, très ancienne, était connue à Genève : il y avait une rue Maunoir, du nom de son père, et une rue de Traz, du nom du second mari de sa mère. Nous habitions Tannay, à dix kilomètres de Genève, dans une grande maison patricienne, que la famille par discrétion refusait d’appeler « château », au centre du village qui dominait le lac. C’était féerique. Je faisais chaque jour le trajet pour aller au bureau dans une antique Bentley que m’avait pratiquement offert un amoureux – encore un – de Patricia. Je me sentais très fier dans ce véhicule mais découvris plus tard combien on me trouvait ridicule. Que cherchai-je avec cette voiture de nouveau riche ? Comment ai-je pu être aussi inconscient, et cela à plusieurs reprises dans ma vie, de l’image grotesque que je véhiculais ? Malgré les apparences et beaucoup de facilités, ce ne fut pas une période faste de mon existence. Les patrons de la filiale locale avaient désapprouvé ma venue, jaloux certainement de me voir fortement recommandé et donc désireux de m’en faire baver. « Puisque vous êtes si brillant, vous n’avez qu’à ramener des clients  ! » La concurrence bancaire dans ce pays était extravagante et mes résultats inexistants... J’étais prêt à n’importe quoi pour attirer le «  chaland  » et devins le meilleur ami de Rudolph Noureev, danseur de ballet et chorégraphe le plus photographié de tous les temps, échappé de son pays natal, bête de scène sexy en diable et mort du sida en 1993 à cinquante-quatre ans. Je parvins tant et si bien à le séduire pour attirer ses sous qu’il se permit, à juste titre, de me harceler en sa qualité d’homosexuel bien connu. Pour ne pas lui céder je fus obligé, à mon corps défendant, de le « quitter » au moment où il allait enfin entrer avec sa grosse fortune dans les coffres de la banque… Je flirtais aussi avec un fameux personnage de l’époque  : Bernie Kornfeld, connu dans le monde entier pour avoir, au nom d’IOS,

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Investors Overseas Services, société dont il était le président, distribué des parts de fonds d’investissement off shore aux soldats américains en garnison en Europe. Très impressionnée et désireuse de découvrir son secret, histoire aussi de m’occuper puisque je ne rapportais rien, la direction de Paribas me demanda de «  l’étudier  » afin d’avoir éventuellement, à son tour, recours aux mêmes stratagèmes. Je m’employai alors à devenir un proche de ce Kornfeld, « roi » de la cité helvète, qui donnait sans arrêt des soirées d’un faste sans pareil. Toute l’Europe fortunée se retrouvait dans une somptueuse villa au bord du lac pour festoyer, rencontrer quantité de filles sublimes en provenance le plus souvent du Moyen-Orient et admirer des tigres, des éléphants et des chameaux vivants qui décoraient les salons. Mais… l’affaire se termina très mal. Kornfeld était un escroc, bien avant Madoff, nanti d’une équipe de commerciaux véreux ; il pratiquait en fin d’année des allers-retours fictifs en bourse pour faire apparaître des performances magistrales… Cela marchait très bien : – Bonjour Madame, pardonnez-moi de vous déranger à votre domicile. Je suis Jean-Pierre Rigoudot, un des dirigeants d’IOS. – Passez votre chemin  ! répondit la brave habitante du village de Coppet. – Attendez ! Je peux faire votre fortune. Prenez une part de ce fonds d’investissement qui s’est accru cette année de quarante pour cent après soixante pour cent l’année précédente et soixante-dix auparavant. Et la brave femme, sidérée, de lui confier toutes ses économies pour participer au miracle financier… L’épisode genevois n’étant pas des plus réjouissants sur le plan professionnel, je supplie Michel François-Poncet, désormais très haut placé à Paris, de me rapatrier. Il se trouve qu’il était, comme tant d’autres, très assidu auprès de mon épouse, unique de beauté, de charme, d’intelligence et de féminité, ce qui ne m’empêchait pas

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d’avoir bien sûr toute confiance en elle… Car si j’ai eu beaucoup de succès avec les femmes, Patricia en eu également de son côté avec les hommes. Et non des moindres  : il y eut non seulement Michel François-Poncet, mais Guy de Rougemont, Pierre-André Boutang, Paul de Ganay… Patricia fut, entre autres, mannequin chez Givenchy, Lanvin, Cardin, Oscar de la Renta... Après avoir préparé les Beaux-Arts, par goût autant que par hérédité, elle exerça son métier de mannequin avec talent. Elle mit sa personnalité au service de ses créations. Avec sa façon de marcher, de virevolter, elle attirait l’attention sur tel ou tel mouvement du tissu, qui demandait à être souligné, magnifié. Elle avait coutume de dire  : «  C’est un peu comme un rayon de soleil sur un paysage, grâce à lui, tout change soudain  ; ce que nul ne remarquait apparaît avec un relief percutant. » La réserve de Patricia, sa distinction naturelle, contrebalançaient mon côté extraverti, grande gueule, excessif, provocateur. Nous avons formé pendant près de quarante ans un vrai couple que je qualifierais – mais c’est moi qui parle – d’idéal. Mon comportement parfois choquant était toujours apaisé et neutralisé par sa classe et sa sérénité. Nous incarnâmes, à mon sens, l’ « homme » et la «  femme », Adam et Ève, tels que le Créateur les a voulus, le ciel et la terre, l’eau et le feu. Avec six enfants magnifiques, qui ne sont plus que cinq. Michel François-Poncet, qui était secrètement amoureux de mon épouse (est-ce pour cela qu’il ne s’est jamais marié ?) alla jusqu’à me dire un jour devant elle  : «  Si seulement Jacques tu pouvais passer sous une voiture, j’embarquerais immédiatement Patricia avec tout le lot…  » Fallait-il être épris pour s’embarrasser de six marmots… Sa passion était d’autant plus flatteuse qu’il était le plus beau garçon et meilleur parti de sa génération  ; pour «  brocher sur le tout  », il avait le pouvoir et beaucoup d’argent. Michel se disait sans doute que,

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si nous revenions dans la capitale, il pourrait déjeuner de temps en temps chez Maxim’s avec Patricia, lui faire une cour élégante et puis, on ne sait jamais, il y a tellement de beaux palaces dans ce quartier… Il m’obtint ainsi à Paris un poste « bidon » de recherche de clientèle et de participation à la mise en place d’une « force de vente » en porte à porte pour proposer, non des brosses ou des savons, mais des SICAV et des fonds d’investissement. «  Puisque Jacques connaît désormais ce boulot, on imitera IOS mais de façon stricte et honnête, cela va de soi… » Afin de parfaire ma connaissance de ce nouveau métier, on m’expédia à Los Angeles pour visiter une société amie spécialisée  : Equity Funding Corporation of America (EFCA), forte de trois mille vendeurs itinérants dans l’Ouest des États-Unis. Je débarque donc à New York en transit et Barbat, qui ne cesse de m’implorer de retravailler avec lui, m’héberge pendant la nuit avant que je prenne le lendemain mon avion pour la côte Ouest. Il est d’une surprenante gentillesse, me fait mille compliments, me regrette infiniment… Le lendemain, par la fenêtre, je ne vois rien, alors que, selon mon habitude, je n’avais fermé ni volets ni rideaux, adorant être réveillé le matin par le lever du jour. Il avait neigé toute la nuit. C’était « l’hiver du siècle ». Trois mètres de neige dans la rue, impossible de sortir de l’immeuble et de prendre un avion. La ville est paralysée, je suis cloué là, comme un scarabée, chez Barbat. Dans la journée, je parviens enfin à sortir par une issue du premier étage : New York, je l’ignorais, est devenue une station de sports d’hiver... Luges et skis ont été extirpés des caves et greniers. Central Park est un terrain de jeu enneigé où s’ébattent les enfants et les parents… Un spectacle irréel qui fera la Une de la télé et de la presse mondiale. C’est avec deux jours de retard que j’atterris à Los Angeles. À l’aéroport, une jeune et jolie femme toute de noir vêtue m’attend avec un écriteau « Mister Seydoux ». Je m’attendais à être accueilli par le patron américain d’EFCA, ami de longue date de Serge Varangot.

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Dans un anglais difficile à comprendre pour moi, malgré une année et demie à New York, elle m’annonce que son mari est mort dans la nuit, coincé dans les ressorts de son lit par une tornade de pluie suivie d’une avalanche de boue qui a détruit la moitié de sa maison. Elle n’est pas en larmes à vrai dire et je comprendrai très vite que leur ménage avait depuis longtemps cessé d’être harmonieux. Il était prévu que j’habite chez eux durant ce séjour de quelques semaines et je m’empresse de la rassurer : « Bien sûr j’irai à l’hôtel… » Et elle de me répondre : « Il n’en est pas question, on ne changera rien  !  Vous êtes, monsieur, le bienvenu chez moi. » J’ai donc dormi pendant un petit mois chez Catherine à Beverly Hills. Le deuil de cette belle dame fut vite expédié. Nous sortîmes tous les soirs et, n’eus-je été marié et amoureux de ma femme, je serais volontiers resté dans ce paradis, sensible aux charmes et aux formes de ma très riche hôtesse et aux mille offres de travail que l’on me prodiguait… On m’a même proposé de faire du cinéma. J’avais paraîtil un vrai physique d’acteur comme les Yankees les adorent ! J’étais le chouchou de la Californie, la vedette américaine, on me présentait partout comme un Messie. Au fil de ma vie, j’ai d’ailleurs, soi-disant, ressemblé à de nombreux acteurs  : Jean Marais, Georges Marchal, Tony Curtis, Henri Vidal, Niels Arestrup, mais malheureusement pas à Gérard Philipe, Prince de Hombourg, inoubliable interprète de Ruy Blas, du Cid au Palais de Chaillot et le plus bel homme de tous les temps… Catherine me fit connaître Las Vegas  : Steve Wyn, le grand patron des casinos, Line Renaud qui devint une intime, Charles Aznavour qui lui-même jouait dans un film. Dans ce sanctuaire bien connu du jeu et de la fête, on jouait aux machines à sous partout, même assis sur le trône dans les toilettes… Puis c’est Minneapolis, IDS, Investors Diversified Services, cinquante mille vendeurs de produits financiers à travers les Etats-Unis… De retour à Paris, je suis «  ferré à glace  » pour mettre en place ce

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nouveau procédé de vente en porte à porte avec des parts d’une SICAV «  Sogevar  » créée en partenariat avec la Société Générale. Sous la houlette de Varangot et avec Robert Carvallo, personnage atypique d’un autre temps, propriétaire du château de Villandry, nous recrutons des dizaines de démarcheurs, plus habitués à vendre des fripes et des voitures que des produits financiers. Et… c’est la catastrophe. L’image de nos deux banques est en péril. Ces « vendeurs de soupe » inconséquents, incompétents et corrompus sont incapables d’accomplir leur mission. Faute de succursales et d’ agences, n’ayant qu’un siège en France, la Banque de Paris et des Pays-Bas avait imaginé, pour faire pièce et concurrence aux banques de dépôt, cette force de vente composée d’individus lâchés dans la nature. Une chape de brouillard s’abat alors sur nous. Varangot, Carvallo et moi longeons les couloirs de la banque en nous demandant quel sera le jour de notre évincement… Heureusement il n’en sera rien et nous serons pardonnés. À peine mariés, Patricia et moi passons tous nos étés à Saint-Tropez. Nous sommes hébergés dans les bas-fonds du Club 55 où la famille de Colmont nous considère comme ses enfants  ; le père, les doigts gourds pétris d’arthrose, passe ses journées à bougonner dans un coin cependant que sa femme, débordante d’activité, dirige ses trois enfants et mène l’affaire avec maestria. Elle a un fort caractère, a été championne du monde de descente du Colorado en kayak, c’est une battante : la réussite fantastique du Club 55, c’est elle au départ, même si par la suite ses descendants ont admirablement transformé l’essai. Nantis d’enfants, nous ne pûmes rester là et migrâmes sur les hauteurs à un kilomètre de la mer à vol d’oiseau, dans les vignes de Folco, un paysan madré, propriétaire de quelques hectares qui louait des logements insalubres mais charmants à petits prix. Faute d’argent, nous avions nos habitudes dans une étable avec Justine, Charlotte et Balthazar. Nous dormions dans le foin et, après tout, ce dépaysement

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me convenait, mais je ne suis pas sûr qu’il en était de même pour Patricia... Les ablutions se faisaient dans une fontaine et les besoins derrière un arbre du jardin. Un beau matin, Patricia, maternelle et instinctive, trouve que Balthazar ne va pas bien et pressent d’une façon «  animale  » qu’il se passe quelque chose de grave. Le bébé est abruti, collé contre son sein. Nous filons à l’hôpital, désert en ce dimanche d’août. Un jeune interne de garde, presque un enfant, ausculte Balthazar et panique  : il a une hernie étranglée au niveau des testicules. Patricia refuse de s’en tenir au seul avis de ce « gamin » inexpérimenté  ; elle interroge au téléphone à Paris un docteur ami qui s’entretient avec le jeune médecin : il n’y a pas une minute à perdre, l’enfant n’a que quelques instants à vivre si on ne l’opère pas immédiatement. Tout se passa bien et mon fils fut sauvé. Pour aussi bucolique que fût l’étable, elle était trop rudimentaire et dépouillée pour offrir une solution durable et convenir à un jeune opéré. Il se trouve qu’au même moment Folco nous congédia. Les « gendarmes  de Saint-Tropez » avaient fait une descente inopinée et Folco risquait la prison car pour procurer de l’électricité à lui-même et aux étables il détournait le courant depuis un câble public qui passait entre les arbres au-dessus du domaine ; même à Saint-Tropez, la bohème n’est jamais très bien vue. Je contactai mes sœurs pour leur demander de racheter ma part de la maison de Carnac et reçus une somme très modeste destinée à acquérir un abri sur la presqu’île de Saint-Tropez. Patricia refusait l’idée que l’on prenne la voiture pour faire les courses et pour aller à la plage : « Mon chéri, il faut s’installer ou bien au cœur du village ou bien au bord de l’eau… et puisque nous serons là en vacances, je préfère le sable de la Méditerranée aux ruelles, aussi charmantes soient-elles, de la cité. » Vu le maigre magot dont nous disposions, nous déclenchâmes les rires et les quolibets des agents immobiliers de la place. C’étaient les débuts de Port-Grimaud, endroit hier insalubre, dangereux et

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infesté de moustiques, transformé en un petit Venise par un lointain cousin de Patricia. On nous proposa une étroite maisonnette sur trois étages dont chaque pièce ne faisait que quelques mètres carrés avec une mini-terrasse suspendue au dessus de l’eau. À l’époque, le prix était encore raisonnable, mais Patricia refusa au prétexte qu’elle voulait beaucoup d’enfants et qu’ils risqueraient de se noyer… sans compter qu’un bateau s’imposait pour se déplacer et que nous n’en avions pas les moyens. Ma vie ayant été pavée de miracles, une agence nous fit visiter un studio sur la plage des Salins. Et nous voilà à cinq, puis six, puis sept, et enfin huit, dans un logement minuscule mais plein sud et posé sur la dune à quelques mètres de la mer. Nous campons, c’est peu dire, mais adorons l’endroit. Nous vivons notre premier été de vacances en très étroite promiscuité avec un voisin qui a un studio identique. Il m’appelle un matin d’octobre depuis l’Afrique où il réside : « Monsieur Seydoux, vous êtes délicieux, votre femme est exquise, vos enfants adorables, mais je viens là l’été avec ma copine pour roucouler, me reposer et j’ai peine à supporter les cris, les pleurs, vos bruits de petites cuillères le matin dès sept heures. Je vous rachète votre studio plus cher que vous ne l’avez payé. » Il n’apprécia pas, bien sûr, mon refus sans appel mais, faute de mieux, finit par me céder son bien deux mois plus tard. Les deux studios furent réunis par Régis Saladin, un architecte de génie, en une espèce de « datcha » où put enfin rayonner notre joie de vivre familiale. À l’entrée, sur la porte d’une ancienne grange, antiquité du XVIe siècle en bois clouté récupérée dans une décharge, on peut lire  : «  C’est doux 2 Clos One  ». Un jeu de mot comme je les aime… Le parc de la Moutte où se situe notre datcha est un rêve absolu ; nous y avons « porte ouverte » en été, et les tablées de déjeuner que je préside, sans consommer, sont réputées dans le monde entier : les amis, et amis d’amis, sont les bienvenus en fin de matinée. Ils peuvent débarquer, sans prévenir, à condition d’apporter leur déjeuner... Et le nôtre.

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Patricia y est heureuse, elle s’escrime à longueur d’étés à étancher la soif d’une grande variétés de fleurs qui n’ont rien à faire dans cette contrée et que d’un week-end à l’autre elle retrouve systématiquement fanées. Je n’oublierai jamais cette jolie femme toujours élégante, même en maillot de bain, entourée de sa ribambelle de bambins, arrosant consciencieusement avant le jour et à la tombée de la nuit des petites mottes de sable en se permettant d’espérer... Seigneur, tu me feras plus tard un mal infini, mais je ne te remercierai jamais assez de m’avoir fait goûter, grâce à elle, à ce qu’on appelle, communément, le paradis. J’aime les plaisirs simples  et faciles : je n’aime pas les bijoux, ni les grosses voitures. Une Rolls-Royce est une auto grotesque, impossible à garer, qui tient très mal la route. Elle symbolise les riches, les mauvais, les « nouveaux »... ceux qui veulent absolument «  montrer  ». Il y a quelques années, sortant du MBC à midi rue Royale, les alentours du Crillon étaient envahis de Mercedes et de Bentley. Autour d’elles, des chauffeurs et des gardes du corps, attroupés, énormes comme des éléphants dans la brousse. C’était un congrès de chefs d’États africains. Chez eux, la majorité des populations meurt de faim parce que les milliards qui leur sont distribués, dits « aide internationale », finissent immanquablement dans la poche de présidents corrompus… Quand les riches comprendront-ils que la bonne conscience ne consiste pas seulement à gaspiller du fric  ? Il y a tellement de moyens efficaces pour aider… « Si tu aimes un homme, ne lui donne pas un poisson, apprends-lui à pécher… » Pour ce qui est de la corruption, je revois encore mon père, modèle d’honnêteté, lorsqu’il recevait ses enfants à la résidence en Allemagne, faire défalquer des sommes – symboliques, il est vrai – de son traitement pour qu’il ne fût pas dit que l’ambassadeur entretenait sa progéniture adulte en vacances aux frais du contribuable… De plus, tous les cadeaux qu’il recevait, fleurs et chocolats exceptés, étaient consignés dans une pièce spéciale  : propriété de l’État français. On

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rappellera à cet égard que le général de Gaulle, lorsqu’il n’avait pas d’invités, prenait ses repas dans une petite cuisine de l’Élysée. C’est tante Yvonne qui faisait les courses, avec ses propres deniers. J’ai craqué un jour devant l’attrait de ces machines bourdonnantes, dégoulinantes de chromes, pilotées par des motards bardés de cuir, mal rasés, se déplaçant en meute, que sont les Harley Davidson. Je me suis moi-même, «  l’élégant banquier  », un jour très bêtement « encombré » de cette grosse moto qui faisait mon bonheur et, dans mon dos, la risée de tout le monde. Je ne sais pas quelle mouche m’avait piqué quand je l’ai achetée, car elle ne correspondait pas du tout à mes critères de beauté. Lorsqu’un matin devant la vitrine d’un magasin à Saint-Tropez, je vis ce « vieux beau » assis sur une Harley, cela m’ouvrit les yeux, me dégoûta profondément et je me débarrassai très vite de la mienne, sans difficultés. Elle eut quand même quelques inoubliables instants de gloire… Charlotte s’est mariée à Saint-Tropez. Comme dans un film, un dîner très brillant fut donné chez les «  Jumeaux  », restaurant à la mode couché sur la plage et bondé ce soir-là d’amis fidèles et conviviaux. À minuit, je me lève pour m’éclipser. Seillière, mon voisin de table, m’arrête et me chuchote à l’oreille : « Jacques, je sens que tu vas faire une connerie… Reste ici pour prononcer ton discours, fais attention à ce que tu vas dire, d’autant que tu as bu, je t’interdis de t’en aller, je veux pouvoir te surveiller. » Je disparais néanmoins pour réapparaître dans le vrombissement du moteur de la Harley, sous les spots scintillants, slalomant entre les tables, costumé en Johnny Hallyday, veste de cowboy, chapeau texan, pantalon en cuir à franges et santiags d’une grande vulgarité, avec Charlotte, ravissante dans sa superbe robe blanche de mariée, en amazone sur le tansad. Je m’arrête net en plein milieu de la salle à manger, j’attrape un micro et fais, presque en chantant, un discours « éloquent » qui me vaut une belle ovation. Patricia, en larmes de joie, a pour une fois, car elle était volontiers critique et avare de

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compliments à mon endroit, bien voulu me féliciter en m’étouffant dans ses bras. Je dis bien pour une fois, car si elle m’aimait, elle n’était pas facilement tendre avec moi. Et Ernekind de me dire : « Jacques, bravo, mais j’ai paniqué, je te le jure… Te connaissant, je redoutais le pire : qu’en pleine nuit, sous les feux d’un phare soudain dirigé sur la mer, tu ne surgisses de l’onde avec un masque, un tuba, des palmes, complètement à poil ! Je te vois alors prononcer ton discours dans ce simple appareil depuis la plage… » C’était bien mieux que la Harley et je fus désespéré de ne pas y avoir pensé ! À Saint-Tropez Patricia et moi durant tout un été fûmes très souvent reçus dans la plus belle maison des parcs de Saint-Tropez : « L’Insolente », propriété des Schneider. Cette année-là, à mon retour à la banque fin juillet, Varangot, amical, allumeur et caustique, se moque ouvertement de mon côté «  bling bling » : « Ce petit con qui passe ses vacances à Saint-Tropez. » Très vite cependant il me convoque, gravement préoccupé  : « J’ai loué un magnifique yacht pour un mois afin de traiter un gros client étranger mais je dois tout abandonner car les douaniers m’ont averti ce matin que si le bateau quitte, même une seconde, son port d’attache je devrai acquitter une TVA mille fois supérieure au prix de la location. Pour le fisc je suis supposé être le propriétaire de ce navire… Alors mon petit Jacques, je sais que je vous ai beaucoup taquiné mais il faut maintenant me sauver. Ce client débarque avec sa suite à SaintTropez demain et je ne sais qu’en faire. Votre amie madame Schneider, que vous me dites un peu fauchée, me louerait-elle sa maison pour le mois d’août ? Je sais, je sais, c’est insensé de ma part de quémander une habitation dans un endroit que je raillais pas plus tard qu’hier, mais il faut que vous m’aidiez… » J’attrape aussitôt son téléphone. – Allo, Marlène.

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– Ah, Jacques, mon ami chéri, c’était le bonheur de vous avoir chez moi avec l’adorable Patricia, vous êtes merveilleux tous les deux. Si c’est pour revenir que vous m’appelez, c’est quand vous voulez… – Merci, mais ce n’est pas pour nous. Dis-moi Marlène, es-tu bien assise sur ta chaise ? Alors écoute-moi attentivement, tu te casses de chez toi dans l’heure, tu ne reviens que le premier septembre et tu laisses ton palais avec l’entier train de maison à mon patron Serge Varangot. – Tu n’y penses pas ! Ma maison n’est pas à louer, elle est bourrée de meubles de famille et de bibelots, je n’y suis pas du tout préparée. Débarquer comme cela du jour au lendemain chez moi… tu es fou, il n’en est pas question. L’argent étant le nerf de la guerre, je lui demande son prix. – Impossible ! dit la « vieille » Schneider. Pas pour tout l’or du monde, mon petit Jacques, même si je t’adore et que je ferais n’importe quoi pour te faire plaisir. – Et si je te parlais de cent mille francs ? – Cent mille francs  ? Tu as bien dit cent mille francs  ? Mais c’est énorme ! Varangot, sur le petit écouteur, me fait des grands signes d’accroître la somme, qui n’était en l’occurrence que le dixième du prix de la location du bateau. Et Marlène de poursuivre : – Au fond, j’ai un studio sur le port… j’ai toujours eu envie de m’y poser l’été et en plus avec le monde et la circulation c’est bien commode pour faire les courses et me promener… – Affaire conclue ! Varangot m’étreint, m’embrasse, fou de joie et enfourne quelques billets dans la poche de mon veston. Cet après midi-là, en mal d’affection, il me convoque et s’adresse à nouveau à moi comme un fils, complètement effondré. – Qu’y a-t-il patron ? Je ne vous ai jamais vu avec une tête pareille ?

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– Eh oui, mon petit, je vais aller en taule. Il y a quelques semaines, avec Barbat, nous avons décidé une OPA sur la World Petroleum Company. Cela n’aurait dû poser aucun problème, mais pour se défendre ils ont embauché une pléiade d’avocats, connus pour leur pugnacité ; ils ont découvert que parmi les actifs de cette entreprise figure une filiale dont l’objet social est la « diffusion sur les ondes ». Cela interdit légalement à tout étranger de s’emparer d’une telle société. Barbat a été arrêté et quant à moi, je serai jeté en prison si je me risque à mettre un pied sur le sol américain. Me voilà à nouveau en vol pour New York où j’ai, ô miracle, bien vite réglé l’affaire. Les amitiés que j’avais nouées un temps grâce à mon culot et à mon entregent avec des hauts responsables de la SEC, quelques prébendes aux avocats, et le tour est joué. L’OPA est annulée, Barbat libéré et Varangot rassuré... Je retrouve la considération de mes collègues du siège et le président Jean Reyre m’appelle : « Après vos malencontreux échecs et vos bêtises de force de vente, vous vous êtes bien rattrapé, Seydoux. Vous ne serez pas congédié. Pour développer nos actifs sous gestion, nous avons décidé d’ouvrir une succursale à Monte-Carlo ; hier soir, dans une réunion de direction, votre nom est sorti du chapeau comme la meilleure solution. Ne faites pas le fier, mon cher, car ce n’est pas vraiment flatteur de vous avoir choisi ! Il nous faut là-bas très peu de compétence et beaucoup de prestance. Il s’agit, à la limite, de convaincre toutes les veuves de la Côte de mettre leur magot chez nous.  Voulez-vous, monsieur Seydoux, être « notre homme à Monaco » et créer cette succursale sur place ? » Je ne savais pas très bien, à quelques kilomètres près, où se trouvait la Principauté, mais j’étais prêt à bouger et Patricia, interrogée au téléphone, se montra enthousiaste à l’idée de se poser dans le Midi. Je donnai mon accord. – Le temps de m’organiser, Président, et dans un mois je suis à pied d’œuvre.

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– Demain matin, ça vous va ? Car votre prédécesseur, qui a en réalité ouvert cette succursale il y a peu, se tire aux États-Unis avec une veuve Ford avec qui il a décidé de convoler. Il vous attend avec la plus grande impatience pour prendre le relais. Je n’avais pas le moindre choix et découvris le lendemain en quittant l’aéroport de Nice ce qui était pour moi un miracle et allait très vite devenir un paradis.

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À nous deux, Monaco ! En entrant dans la Principauté, admirant la mer depuis les hauteurs de la ville, je m’esclaffai comme l’a fait un jour un homme célèbre à propos de Paris : « À nous deux, Monaco ! » Pour m’encourager, la banque m’avait offert d’excellentes conditions. Moi qui avais souvent souhaité quitter Paris et toujours vécu en redoutant les « fins de mois », j’allais enfin goûter aux facilités de la vie. Monaco nous accueillit de la meilleure façon. Dans un petit pays les nouveaux arrivants sont rejetés ou bien chaudement admis. Un directeur de banque « bien de sa personne » avec un « joli nom », du « bagou », une épouse idéale, avait donc tous les atouts pour réussir. Nous dînâmes tous les soirs en dehors du logis tant se bousculaient les invitations les plus prestigieuses. Vers vingt heures je quittais mon bureau pour aller chez les uns et les autres cependant que Patricia s’affairait à la maison pour être à l’heure. Pas facile avec bientôt six enfants à mettre au lit, tournant la soupe d’une main, tenant un bébé de l’autre, essuyant les taches sur le sol avec un pied, faisant réciter ses leçons à Justine et incitant Charlotte à aller se coucher. Elle s’arrangeait toujours pour être à l’heure, décontractée, sereine, impeccable, ravissante. À l’heure parce qu’elle me redoutait, connaissant mon exigence maladive pour l’exactitude et la ponctualité. Nous retrouvions souvent au bar de l’Hôtel de Paris, sanctuaire incontournable de la vie monégasque, Onassis, la Callas, Pierre Notari, inoubliable ministre du gouvernement monégasque, et JeanCharles Rey, grande figure, président du Conseil national. Ces deux personnages, d’un niveau d’intelligence supérieur, auraient aisément

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eu leur place comme ministres dans n’importe quelle capitale de première importance. La Principauté leur doit énormément. Il m’est arrivé de coucher et de border Pierre  Notari à trois heures du matin, passablement ivre, le Prince se demandant s’il pouvait le conserver dans de telles conditions. Mais l’homme était apprécié du souverain, indispensable et lumineux, le premier au bureau à sept heures, frais et prêt à travailler. Quant à Jean-Charles Rey, il avait une classe sans égale, une belle allure et un sérieux plein d’humour. Nous devînmes des amis, ce qui était un honneur, et fîmes avec Danielle, son épouse, quelques voyages à quatre en Tunisie, au Maroc. À Venise un matin, dans le meilleur hôtel, nous avions rendez-vous à dix heures dans le hall pour visiter la ville. Au moment de quitter la chambre avec Patricia, j’avise sur la porte d’un placard le tarif affiché de la nuitée. Bien qu’invité par Jean-Charles je m’exclame : « Te rends-tu compte, chérie, c’est mon salaire à la banque pour un mois ! » Alors pour plaisanter je consigne Patricia dans la salle de bains et me blottis sous la couette tout habillé, ne laissant dépasser que mon nez. À dix heures sonnantes, on frappe. – Entrez ! – Tu te fous de ma gueule, Jacques ! Encore couché ! dit Jean-Charles. – Oui, dis-je, faisant semblant d’être endormi. On ne passe que quelques heures dans cette chambre, on se couche tard, on crapahute toute la journée… – Et alors ? Monsieur est fatigué ? – Non, pas vraiment, mais… pour la chambre, tu as vu le prix demandé ? – Qu’est-ce que ça peut te faire puisque cela t’est offert ? – Je suis radin, tu le sais bien. Et même si c’est ton argent j’ai des scrupules comme si c’était le mien. Je suis donc resté au lit tardivement. Tu veux savoir pourquoi Jean-Charles  ? Eh bien, «  j’amortis  » la chambre.

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Je me suis alors mis debout fin prêt pour l’accompagner et il admit en riant que je l’avais bien « baisé ». Pour des couples riches, possesseurs de yachts, qui craignent de se retrouver seuls face à face l’été, perdus dans des eaux bleues, Patricia et moi étions des compagnons idéaux et… très demandés. Boris Vlassov, d’origine russe, armateur très célèbre, me suppliait chaque été de partager une croisière en Grèce ainsi qu’un bordeaux centenaire, du caviar à foison, à condition de l’égayer et de le distraire par notre compagnie. Patricia et moi nous rendions donc régulièrement sur le Shark. Danièle, maîtresse favorite du propriétaire des lieux, passait ses journées sur le pont à s’épiler consciencieusement les poils du pubis... Le soir, ayant absorbé force bons vins et mets délicieux, nous nous écroulions dans notre cabine, grande comme notre salon à Monaco et j’interpellais Vlassov au moment d’honorer Patricia : « Je sais que tu nous regardes, Boris, tu as mis une caméra quelque part, mais qu’importe, régale-toi ! » Quelques mois plus tard, Vlassov part pour l’Amérique inspecter ses navires de croisière et laisse Danièle seule pour surveiller des travaux de décoration dans le living de leur appartement à Monaco. Il revient bientôt, les travaux sont terminés  ; il s’assied sur le canapé, dans le fameux living, avec Danièle et lui dit : « Je vais te montrer le film que j’ai tourné aux USA ». Il allume la télévision et, au lieu de son film, ce sont les ébats érotiques de Danièle avec le décorateur qui apparaissent. La pornographie à côté, c’est pour les enfants du Bon Bieu… Une heure de galipettes imposée à celle qui, dans quelques minutes, ne sera plus sa maîtresse. À la fin de la séance, il se lève, pousse gentiment Danièle vers la sortie : « Toutes tes affaires sont sur le palier, cassetoi ma chère et que je ne te revoie jamais. » Boris était ingénieur en électronique et cette dernière histoire me convainc que, sur son bateau en Grèce, il s’était bien amusé…

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Lors de notre arrivée à Monaco, l’été 1972, nous avions trois enfants. Patricia voulait bien m’accompagner n’importe où dans le monde mais à ses conditions à elle ; puisque nous étions dans le Midi au bord de la mer, avec des facilités comme nous n’en avions jamais connues, il lui fallait beaucoup d’autres enfants, une belle maison avec un jardin loin du bruit et de la circulation. Patricia admettait et revendiquait son ignorance en matière de géographie : pour elle Nice, Cannes, Monaco, Menton c’était bonnet blanc et blanc bonnet… Elle ne se rendait pas compte que la Principauté était un pays à part, un État indépendant, que ce n’était pas du tout la France. De bons amis de jeunesse, les Philippe Allez, proposèrent de nous louer leur villégiature de vacances à petit prix. C’était inespéré car les conditions que me fit la banque ne devinrent somptueuses qu’avec le temps, lorsque j’eus dûment prouvé ma réussite. Nous nous installâmes donc à « La Lointaine », une demeure du XIXe siècle sur la route de Roquebrune village avec vue panoramique sur la mer, l’Italie, la Principauté, Saint-Jean-Cap Ferrat et des jardins en terrasse magnifiques. Cette grande bâtisse bordait la route nationale, assez étroite et nous eûmes souvent la très mauvaise surprise d’entendre des semi-remorques déboulant de La Turbie heurter le mur de notre chambre… Deux mois s’écoulent à Monaco quand le président Jean Reyre m’appelle : – Je suis content de vous, mon cher Seydoux, les affaires marchent convenablement. Comment va notre Prince ? – Je ne l’ai pas encore rencontré… – Quoi  ! Mon vieux, mais c’est inadmissible  ! Sachez que lorsque l’on est directeur de banque en Principauté, on est l’ambassadeur du siège ; il est impensable de n’avoir pas encore présenté vos « lettres de créances » à Son Altesse le prince Rainier… Copieusement engueulé, j’exprimai le soir même par hasard ma

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détresse à mon nouvel ami Raymond Jutheau, un sage, beaucoup plus âgé que moi, très introduit et faisant quasiment la loi dans la Principauté. «  Ne t’inquiète pas, Jacques, je reçois quelques amis à déjeuner la semaine prochaine sur mon bateau et j’ai invité les Rainier. Tu seras des nôtres avec Patricia. » Le jour dit, élégamment habillés et bien coiffés, nous enlevons nos chaussures et montons sur l’imposant navire de Jutheau, ancré devant le Yacht Club, pour participer aux agapes. Patricia à la table du Prince sur le pont et moi à celle de la princesse Grace à l’intérieur. Ce yacht ne servait pratiquement que pour les réceptions ; il ne bougeait jamais et je soupçonne même un peu méchamment qu’il n’était pas en état de naviguer. Je « séduis » bien naturellement la Princesse. Unique au monde de grâce et de beauté, elle était enveloppée d’un halo de charme absolument irrésistible. À l’issue du repas, très inquiet à l’idée qu’à moins d’un miracle je ne verrai pas le Prince, je me précipite sur le pont ; avec un brin de provocation je dois l’avouer, je me plante devant ce chef d’État et, en chaussettes, me sentant très ridicule, je me prosterne avec exagération et dit à un souverain impassible et distant : – Je vaincs, Monseigneur, ma timidité pour présenter mes devoirs à Votre Altesse. – Timide, vous, monsieur Seydoux ? ça je ne l’aurais jamais cru ; je sais ce que c’est qu’être timide car j’en suis une victime caractérisée. – Si je puis me permettre Monseigneur, et sauf Votre respect, n’ayant jamais eu l’honneur de Vous être présenté, comment pouvez-Vous savoir que je ne suis pas timide ? – Mon cher, mais qui ne vous connaît pas ? On ne parle que de vous depuis deux mois ici, et pas toujours en bien. Enfin, je dis cela parce que… je suis jaloux. Il me montra à cet instant la qualité d’humour qu’il possédait intensément et que j’eus le bonheur de vivre bien souvent dans les années qui suivirent.

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– Oubliez ce que je viens de dire, monsieur le directeur de banque, je ne voulais pas être désagréable, mais franchement, au bout de si peu de temps, c’est dix fois par jour que l’on me cite votre nom… – Je rêvais de Vous rencontrer, Monseigneur. – Eh bien, vous êtes mal tombé, mon cher, je suis de très méchante humeur. – Puis-je, Altesse, en connaître la raison ? – Cela ne vous regarde pas. Je ne vous connais pas. –… – Cela dit… pourquoi ne vous le dirais-je pas ? J’ai appris ce matin que l’hôtel particulier du square de l’avenue Foch à Paris, dont la Princesse est éprise, nous échappe. Un autre l’a acheté. La Princesse, furieuse, me boude et ce n’est pas près de cesser. – Je ne veux pas être indiscret, Monseigneur, mais il se trouve que mes ancêtres possédaient un hôtel particulier square de l’Avenue Foch. Puis-je savoir qui était le vendeur ? – Il s’agit d’une famille de Waldner que je ne connais pas. – Eh bien moi, Monseigneur, je les connais très bien. Le fils Gérald est un ami et mon contemporain. Puis-je, dans ces conditions, espérer Vous aider ? – M’aider  ? le mot est faible… Me sauver la vie  ! Puisque vous connaissez cette famille, voyez sans délai ce que vous pouvez faire. – Je file à mon bureau, Monseigneur, je ne Vous promets rien mais on ne sait jamais. Comment joindrai-je Votre Altesse  ? Car il y a sûrement des barrages et je suis inconnu au Palais. – Je donnerai des instructions, ne vous inquiétez pas. Avant de le quitter, je m’autorise à lui demander le prix articulé pour l’hôtel en question. « C’est confidentiel, me dit le Prince, mais après tout… j’ai proposé dix-huit millions de francs. » De retour au bureau, j’appelle Gérald de Waldner. – Qu’est-ce que cette affaire d’hôtel particulier ?

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– Ah, ne m’en parle pas, Jacques, ma mère depuis ce matin est dans un courroux indescriptible, c’est un Arabe qui a acheté la maison et vu qu’elle est juive elle ne supporte pas que le berceau de la famille échoue entre les mains de « l’ennemi héréditaire »… – Sais-tu, Gérald, que le candidat concurrent était Son Altesse le prince Rainier ? – Bien sûr et j’ai ouï dire que ma mère aurait rêvé l’avoir pour acheteur. Malheureusement il n’a pas voulu s’aligner sur le prix offert. Tout cela s’est d’ailleurs traité en dehors de moi, je ne suis pas très au courant. Puisque tu me le demandes, je vais interroger ma mère et je te rappelle. Il est seize heures, le téléphone sonne. – Jacques, c’est Gérald. Ma mère est en larmes. L’idéal aurait été la solution Rainier. – Mais enfin, dis-je, la différence de prix était-elle à ce point considérable ? – Ah oui, bien sûr. Le Prince a proposé quatorze millions et l’Arabe a traité à seize. – C’est bizarre, dis-je. Peut-on encore rattraper l’affaire, car j’ai déjeuné avec le Prince Rainier et l’ai senti très attristé. – Evidemment, mon vieux, rien n’est encore signé. Tout cela est récent et si le Prince s’aligne, l’hôtel particulier est à lui, je t’en donne ma parole. J’appelle aussitôt le Prince. – Allo, Monseigneur, puis-je Vous voir? – Je suis très occupé, pourquoi ? – J’ai peut-être une bonne nouvelle à Vous annoncer. – Alors grouillez, mon vieux, toutes les portes vous seront grandes ouvertes. Je saute sur mon scooter et débarque chez le Prince qui m’attend, impatient. – L’hôtel est à Votre Altesse, l’affaire est faite !

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– Ah oui ? Mais à quel prix ? – Seize millions, Monseigneur, mais il faut traiter sans délais… – Vous vous foutez de moi, monsieur Seydoux ! Pourquoi aurais-je raté l’affaire à seize millions puisque l’agent immobilier me représentant à Paris en a proposé dix-huit ? Jutheau, le bateau, le déjeuner, l’hôtel particulier… miracles du destin ! Ce fut pour moi le début de la notoriété et surtout d’une grande « amitié ». L’intermédiaire véreux avait voulu se mettre deux millions dans la poche et Seydoux est arrivé comme Zorro pour porter secours à son Prince. Quelques jours plus tard, Son Altesse me reçut pour me remercier. La famille de Waldner m’offrit une caisse d’un grand cru de leur propriété viticole  ; le Prince voulut financièrement me récompenser. – Il n’est pas dans ma nature, mon éducation et ma culture, Monseigneur, de recevoir des commissions, qui plus est des mains de Votre Altesse que j’ai le bonheur de servir. Au surplus, je n’ai pas fait grand-chose. – Eh bien, moi, je veux absolument faire quelque chose. Aidez-moi, monsieur Seydoux, dites moi comment. – Après tout, Monseigneur, je suis directeur de banque  ; si Votre Altesse acceptait de faire déposer quelques fonds de la trésorerie de l’État dans les caisses de ma succursale, cela correspondrait à mon travail et je serais félicité par mon employeur. Impressionné devant une telle abnégation et heureux de pouvoir me remercier dans de si faciles conditions, le Prince fit virer à la banque, à mon immense stupéfaction, l’essentiel des fonds de la Principauté, consistant en des centaines de millions… Je le soupçonne d’avoir profité au passage de cette opportunité car il n’était pas satisfait des taux offerts par sa banque habituelle. Époustouflé, le siège me demanda si je ne m’étais pas trompé d’un zéro dans mes comptes rendus sur les nouveaux dépôts. La banque était lancée et mon avenir

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assuré. Le président Jean Reyre lui-même prit la peine de m’appeler : «  Seydoux, mon ami, vous avez quatre enfants, six enfants, dix enfants ? Qu’importe, vous êtes un «forçat» pour Patricia et je vous veux du bien à tous les deux. Alors désormais, au-delà du chauffeur, de la voiture de fonction, du prix de la location de votre habitation, de la servante, du jardinier et de votre énorme salaire, je vous offre une cuisinière. » Tout le monde était content ! Le Prince, le siège, Patricia et quant à moi, évidemment enchanté, je me dis que cela m’avait servi pour une fois d’être honnête. Le Prince était sidéré, comme il me le répéta souvent, de constater qu’il existait sur cette terre des êtres qui ignorent totalement cupidité et corruption. J’avais au moins à ses yeux le privilège de correspondre à cette définition... Au cours de mes pérégrinations parisiennes, j’avais fait la connaissance de Jacques Chazot, une star à l’image de ce qu’est Karl Lagerfeld aujourd’hui, un homosexuel extravagant qui vint à Monaco pour présenter le Bal de la Rose comme l’a fait Stéphane Bern ces joursci et que nous reçûmes à la Lointaine. À l’issue du déjeuner, dans l’euphorie générale, par un soleil comme seule la Côte d’Azur peut en offrir, je demande à Jacques ce qu’il pense de la décoration et de l’ameublement de notre salon. Une des spécialités de Patricia, qui passait son temps dans les brocantes, était d’accumuler des meubles de famille, bibelots et objets de toutes origines et de mettre des couleurs chatoyantes sur les murs, donnant à tous les endroits où nous avons vécu un charme anglais aux parfums d’autrefois… Nous avons d’ailleurs constitué ensemble au fil des ans une collection unique au monde de pots à tabac en terre cuite polychrome de Bohême du XIXe siècle que je vendis en larmes à sa mort tant chacune de ces figurines me bouleversait, évoquant pour moi toute une vie de bonheur partagé et les centaines de lieux où nous avions chiné... Qu’est-ce qu’un collectionneur ? La réponse ne va pas de soi. J’ai connu des

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collections qui n’avaient pas d’objets de valeur et des propriétaires de chefs-d’œuvre qui n’étaient pas des collectionneurs. On me dira que certaines collections privées sont sans intérêt. Peu importe. Ce qui compte, c’est l’esprit du collectionneur, l’émotion qui est la sienne lorsqu’il déniche – et avec quelle ferveur – l’objet qu’il attendait et qui lui était destiné. Lorsque je me séparai de nos terres cuites après la disparition de Patricia, je redonnai leur liberté à des trésors qui allèrent orner d’autres collections. Je n’ai pas un sens de la possession très aiguisé. J’ai toujours considéré ces objets comme des œuvres en transit. J’imagine qu’ils appartiennent à présent à des passionnés qui les chérissent autant que nous les avons aimés. Le regard de Jacques Chazot délaissa la mer pour se tourner vers l’intérieur du salon : «  Tu veux que je te dise, Jacques Seydoux, ce que je pense de tout ça ? Tu veux vraiment que je te le dise ? Eh bien, moi, si j’étais vous, je prendrais tous ces meubles sans exception, je les balancerais par la fenêtre et j’en ferais un grand feu, fou de joie à l’idée de nous débarrasser enfin de ces horribles antiquités ! » Patricia et moi étions glacés car tout ce que nous construisions ensemble était la marque d’un couple qui s’aime ; notre joie de vivre était largement fonction de l’intérieur dans lequel nous vivions… Mais nous deux, c’était infiniment plus que cela, car notre amour «  ce ne fut pas seulement de regarder dans la même direction mais de voir la même chose lorsque nous fermions les yeux… » Nous finîmes par déménager. La route pour emmener les enfants à l’école et sortir le soir nous était devenue insupportable. Nous nous installâmes à la Radieuse, au 22 boulevard d’Italie à Monaco, au dernier étage d’un immeuble avec une belle terrasse dégagée sur la mer. Patricia fit monter quantité d’oliviers, plantes vertes et autres herbacées : c’était enfin son jardin tant désiré, paradoxalement sur du ciment et en pleine ville… Il nous fallut faire face à un problème insolite : le gigantesque canapé à pompons en velours rouge

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Napoléon III ne passait ni dans l’ascenseur ni dans l’escalier. Grâce à mes accointances en haut lieu j’obtins de la police locale l’autorisation de bloquer le boulevard d’Italie, artère incontournable qui traverse Monaco d’est en ouest, un matin à cinq heures. Une grue de chantier éleva notre canapé dans le ciel et le déposa sur la terrasse. Une fois hissé tout là-haut nous découvrîmes, désolés et vexés, que le canapé, bien trop grand, ne trouvait pas du tout sa place dans le salon… Lorsque Aurélien, notre deuxième fils, naquit enfin, les enfants prirent notre chambre ; Patricia et moi dormîmes dans le salon, sur un clicclac peu confortable… ce qui ne nous empêcha pas de fabriquer deux autres enfants. La firme Pastor construisit alors un immeuble entre notre appartement et la mer. De sa nacelle, suspendue à cent mètres au dessus du sol, le grutier, un italien séduisant, passait le plus clair de son temps à converser avec Patricia, encore couchée dans son lit. Il attendait d’ailleurs que je sois parti au bureau, ce qui m’agaçait et me rendait jaloux. Lorsque l’immeuble s’éleva au point de nous cacher la mer, nous quittâmes le boulevard d’Italie pour d’autres cieux plus accueillants. Il y avait à Monaco un endroit idéal, le meilleur de l’avis de tout le monde et même du Prince : le rez-de-chaussée d’un hôtel particulier, en l’occurrence l’hôtel de Rome, avec un jardin orné de palmiers dominant le port et la baie. Les propriétaires, des amis intimes s’exilant à l’étranger, acceptèrent, ô bonheur suprême, véritable miracle, de me louer ce paradis ; nous vécûmes, avec Patricia et bientôt six enfants, très heureux dans ce rez-de-chaussée largement ouvert sur la nature, très convivial, à deux minutes à pied de la place du Casino et de ma banque. Nous organisâmes là des dîners, des soupers, de nombreuses fêtes auxquels des dizaines d’invités se pressaient tant l’endroit était vaste et l’accueil de Patricia chaleureux et prisé...

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Les paris d’Alex Nous allions souvent chez un certain Alex, personnage de roman, du nom de prince Alessandro Demcenko, d’origine ukrainienne. Il avait une résidence secondaire au cap Ferrat, lieu dit des « milliardaires ». Il était entouré d’une douzaine de labradors et y recevait amis et copains, le gotha de la Côte d’Azur, à l’improviste, sans aucun protocole. Tout ce petit monde se retrouvait chez lui en fin d’après-midi, vautré dans de grands canapés, devant d’innombrables postes de télévision, présentant chacun une émission différente, en dégustant des pizzas faites maison et du Coca. Tout un chacun se prélassait, somnolant, regardant d’un œil distrait le programme qui lui convenait. Ambiance surréaliste avec un Alex décontracté qui ne prenait pas toujours la peine de saluer ses hôtes et annonçait à la cantonade : « Faites ce que vous voulez, vous êtes chez vous, venez quand ça vous chante, vous aurez toujours de quoi grignoter et vous distraire, de jour comme de nuit, mais… ne me faites pas chier. » Ancien champion de tennis, Alex, qui à l’époque n’avait pas un sou, vivait de paris en tous genres. Pendant un dîner chez Rampoldi à Monte-Carlo, le restaurant à la mode, un jeune Italien, nouveau en ville, riche, beau gosse et prétentieux, étalait à qui voulait l’entendre ses qualités de tennisman. Agacé et provocateur invétéré, mais avec une idée derrière la tête et son humour inaltérable, Alex l’interrompit : – Tu ne sais pas jouer, Giacomo, cesse de nous bassiner avec ton tennis ! – Comment pouvez-vous m’apostropher ainsi, Monsieur, je ne vous connais pas … – Arrête ton cinéma, Giacomo ! C’est classique, de vanter ses exploits

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de sportif dans les dîners, tu n’es pas le premier à le faire ni le dernier, mais le lendemain sur le terrain il n’y a plus personne ! Tu dis n’importe quoi parce que tu sais parfaitement que les mondains et les ploucs qui sont là autour de cette table, qui se bâfrent et sont gras comme des cochons, n’auront jamais ni l’occasion ni l’idée de vérifier tes dons de tennisman soi-disant confirmé ! L’échange se fit de plus en plus virulent et, sous les yeux d’une assistance qui ne savait que penser, ils en vinrent presque aux mains. Ceux qui, comme moi, connaissaient bien Alex s’amusaient énormément. Il ne laissait jamais indifférent  : grand, magnifique, beau parleur au verbe très haut à l’accent italien volontairement exagéré, doté d’une corpulence imposante et charpenté comme un ogre ; il « allumait » sans cesse, monopolisant la conversation, tenant les neuf dixièmes des individus de cette planète pour des crétins, désespéré par la médiocrité humaine… Et le fier Italien d’ajouter : – Puisque vous êtes un malappris, monsieur Alex, et que vous trouvez plaisant de me ridiculiser, je vous jette mon gant. Nous nous retrouverons demain à midi sur le central du Country Club, la raquette à la main et vous verrez de quel bois je me chauffe ! – Tu sais mon gars, pour ton duel à l’ancienne, il va falloir mettre beaucoup d’oseille sur la table. – Et bien, Monsieur, cent dollars que je vous bats. – Mille qu’il n’en sera rien, Giacomo ! – Dix mille que vous n’existerez pas. – Cent mille dollars que tu ne feras pas un jeu mon petit. Le pacte fut scellé, les témoins désignés et, à midi le lendemain, par une chaleur torride, on vit arriver le bel Italien, impeccable, dans une tenue de tennis dernier cri, armé de six raquettes, une corde à sauter, son coach, ses gardes du corps, sa famille, toute l’Italie. Je précise « gardes du corps » car, dans la péninsule voisine, c’était l’époque des

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rapts, des assassinats  : les gens riches de la région étaient anxieux, paniqués à l’idée d’être pris et torturés pour une rançon. Je crois même me souvenir… que Giacomo avait placé un garde de sécurité avec sa mitraillette au-dessus du cours central. Dans cette atmosphère « de guerre  », à tous points de vue, j’étais là avec Patricia, les nombreux amis d’Alex et, au centre, le prince Rainier et la princesse Grace, qui pour rien au monde n’auraient voulu manquer l’événement phare de l’actualité de la Côte d’Azur  ; pour Nice Matin, c’était pain bénit… Cent mille dollars, un montant considérable  ! Si l’Italien n’avait a priori aucun problème pour s’en acquitter, Alex, je le savais, n’en avait pas le premier sou. Pendant que Giacomo, déjà en sueur, sautait à la corde pour se chauffer, on vit arriver lentement un Alex pataud, se traînant, mal réveillé, goguenard et renfermé, dans une tenue de tennis douteuse, muni d’une gigantesque poêle à frire. – Tu vois, le Giacomo, cela fait des années que je n’ai pas joué et je n’ai même plus de raquette ; alors devant témoins je te propose deux cent mille dollars pour t’affronter avec cet ustensile. – Quatre cent mille, Monsieur que vous n’arriverez à rien avec ça ! – Un million, Giacomo, et c’est mon dernier prix, que tu ne feras pas même un seul jeu. Nous étions proprement abasourdis et très inquiets pour Alex malgré les talents tennistiques que nous lui connaissions. L’arbitre que j’étais monta sur sa chaise en tremblant, devant quelque cinq cents personnes, car le bouche-à-oreille avait fait son œuvre durant la nuit ; on vit alors notre « vigoureux » Alex décimer le Giacomo dans un silence de mort sans lui laisser un seul point. L’Italien, dépité, en larmes de rage, paya son dû sans discuter et disparut à tout jamais de la Principauté. C’est Alex, un monument… Un soir, lors d’un dîner très animé à San Remo, Alex prétendit qu’il pouvait rejoindre Monaco à la nage en pleine nuit et dans un temps

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record. Il avait un pressant besoin d’argent et les convives italiens, joueurs invétérés, se montraient prêts à parier cent cinquante mille dollars qu’il ne réaliserait jamais une telle prouesse. Tope la main. Après le souper donc, vers une heure du matin, Alex franchit les galets de la plage et s’enfonce dans l’eau noire tout habillé avec ses godillots, ce qui fit grimper le pari à deux cent mille dollars. Les convives, dont Patricia et moi-même, suivirent Alex dans une barque. Hilares et fourbes, les Italiens jetaient des restes du gigot dans l’eau pour attirer les requins. Ce fut une nuit d’angoisse mêlée de rires… Lorsque le nageur intrépide gagna enfin à l’aube la terre ferme monégasque, il avait une fois de plus remporté son pari ! Nous sommes nombreux au bar de l’hôtel de Paris  ; Alex est de nouveau dans la dèche. Généreux, prodigue et de nature dispendieuse, il ne garde jamais l’argent gagné bien longtemps et doit une fois encore se sortir du besoin. « Je vous parie que je peux faire trois fois l’aller et retour en courant en six heures entre ici et le restaurant des Quatre Chemins, la Chaumière, en ingurgitant chaque fois un tonneau de crème fraîche. » Le restaurant en question se trouve à dix kilomètres de Monaco sur la haute corniche et la prétention semble à nouveau impensable et farfelue… Je crois me souvenir que c’est Aristote Onassis qui, pour épauler son ami Alex, et protéger son ego, a relevé le pari, sachant qu’il ne lui demanderait pas de s’acquitter, l’échec étant certain. Les deux parieurs tombent d’accord sur la somme de cinq cent mille dollars ; Onassis exige que son chauffeur suive Alex dans sa propre Rolls, soi-disant pour le contrôler, mais en réalité pour l’assister en cas de défaillance en cours de route. Dès le milieu de l’après-midi ce jour-là, Alex accomplit son exploit. C’est Alex. Voilà pourquoi je l’aime. Et il est toujours le meilleur de mes amis, sans que, par pudeur, nous ne l’ayons jamais officiellement admis ni l’un ni l’autre. Chaque fois qu’en sa présence à la fin d’un

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repas, je me lance dans un petit discours, selon mon habitude, je ne manque pas de demander : «  Vous voulez savoir pourquoi j’aime Alex  ? Alex m’a bassiné, injurié, rabaissé et, ce faisant, appris à réfléchir… Il m’a apporté un peu d’intelligence ; c’est aussi pour cela que je l’aime. Quel bien plus précieux peut-on donner à autrui qu’une once d’esprit  supplémentaire ? Merci Alex. Même si tu es parfois abominable, quoique tu fasses et aussi désagréable et « méchant » que tu puisses être, je ne te saurai jamais assez gré d’avoir élevé un tout petit peu le niveau de mon cerveau…» Outre sa volonté de fer et son culot, Alex a une sorte de génie. Docteur en architecture, il s’est spécialisé dans l’ingénierie électronique où il devint une référence incontestée en matière de technologie de la télévision. Contre de fortes prébendes, il parvenait à faire marcher ces engins dans des domiciles et lieux où le captage des ondes était réputé impossible. Il était également un as en matière de téléphonie et inventa le portable ; c’était à l’époque une valise de plus de vingt kilos. Elle avait été offerte à Mobutu, le président du Congo en vacances dans « la Villa del Mare », sa résidence du cap Martin. Pour un chef d’État africain réfugié au cœur de la brousse pour fuir la capitale, ce mode de communication était un vrai miracle. Mobutu et quelques autres présidents africains supplièrent Alex de leur fournir cette prodigieuse « valise ». Cela dit, un problème majeur subsistait : dans le fond de la jungle congolaise à mille kilomètres de Kinshasa, la batterie du portable s’effondrait au bout d’un moment, faute d’électricité pour la recharger dans ces régions reculées. Mobutu nous raconta un soir : « Comme j’ai horreur de la ville et que je ne suis bien que dans ma forêt avec les Pygmées, les éléphants, les antilopes et les singes, j’ai fait passer un fil électrique jusqu’à ma résidence isolée, énorme travail mais, vu la quantité «d’esclaves» dont je dispose, cela n’a pas été un problème. Le drame, c’est qu’aussitôt installé, le câble a été découpé en petits morceaux par les indigènes de la région pour en

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faire des colliers… » « J’ai une idée ! » dit alors Alex ! Et il inventa la pile solaire, comme le Créateur le monde... Depuis lors, Alex est un dieu en RDC, où il s’exile régulièrement pour respirer l’air pur du deuxième « poumon » de l’univers et surtout pour oublier la civilisation matérialiste et « primaire » de nos contrées qu’il abhorre. Alors que j’étais administrateur délégué de la SBM et croyant que j’avais «  le bras long  », Alex m’appelle un jour parce que Mobutu veut fêter les trente ans d’une de ses dix-huit épouses au cap Martin et donnerait n’importe quoi pour offrir au dîner des magnums de Château Petrus 1945, soi-disant le meilleur vin de tous les temps, estimé aujourd’hui à plus de vingt mille euros pièce. Un nectar quasiment épuisé et introuvable, ou à des prix astronomiques. Je sollicite le chef caviste de l’Hôtel de Paris, fleuron de la SBM, qui recèle la plus riche cave au monde et que seuls quelques rares élus ont le privilège de visiter en privé comme s’ils pénétraient dans un lieu saint. Pour me satisfaire car j’étais « le grand patron », Roger me dit : « Monsieur de Clausonne, vous me demandez l’impossible. » Quelques jours plus tard, pour un prix exorbitant, la maison mère, le château bordelais, nous fit livrer quelques douzaines de magnums du breuvage en question. Le soir dit, à cap Martin, lors d’une fête démesurée, des tables rondes étaient dressées dans le jardin. Nous découvrîmes au milieu de vastes bouquets multicolores et d’une vaisselle en vermeil du XVIIIe siècle des carafes banales remplies du fameux château Petrus que le président Mobutu s’escrimait à appeler son « pinard préféré ». « Ô scandale, me dit Christophe Mitterrand, fils du président de la République d’alors et spécialiste de l’Afrique à côté de qui j’étais assis, ce soir personne ici ne saura qu’il boit de l’or ! »

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Six enfants… Après la rencontre miraculeuse avec le Prince, tout devint très facile pour moi à Monaco. Patricia, désormais libérée des tâches ménagères, décida de me faire beaucoup d’enfants. Comme nous étions « facteur rhésus », nous subîmes malheureusement d’innombrables échecs. Je crois me souvenir qu’elle en attendit onze. Seuls six survécurent. Après Justine et Charlotte, le professeur de médecine qui suivait à Paris la féminité génitrice de Patricia me convoqua secrètement  : « Monsieur Seydoux, votre épouse m’a dit qu’elle voulait un troisième enfant. Vous savez qu’elle n’y a pas droit. Vos sangs sont des ennemis. Vous n’avez pas fait ce qu’il fallait à la naissance de l’aînée, en l’occurrence une injection qui aurait été salutaire… mais nous ignorions ce problème de rhésus... Un troisième enfant serait criminel, si vous voulez tuer votre femme, vous n’avez qu’à continuer… » Perplexe et décidé à tout arrêter, je prévins délicatement ma chère épouse mais pas avec suffisamment de persuasion pour l’empêcher d’attendre un nouvel enfant. Quoi qu’en pensât le professeur qui ne voulut plus nous revoir, les périodes de maternité se succédèrent. Nous vivons des échecs terribles et douloureux ; les embryons non viables atteints de jaunisses exacerbées impliquent des interruptions de grossesse à six, parfois sept mois. Patricia n’en a cure, elle aime les bébés, elle aime les fabriquer, c’est une véritable mère, une femme d’autrefois… Elle n’a pas fait d’études, classiques s’entend, mais une école d’infirmière et, toute jeune déjà, s’est occupée d’enfants handicapés. Quel que soit leur état, ce sont des enfants, elle les aime, c’est sa vie. Mais une grande famille c’est très cher, très prenant… Vous imaginez, aujourd’hui, six enfants ! Il fallait bien Monaco avec toutes ses facilités, le soleil, la mer, la montagne, 165


le climat d’Afrique du Nord, la campagne, la banque, les honneurs, les amitiés, la sollicitude du Prince, pour pouvoir s’offrir ce luxe. Quant à moi, si j’étais dans le rôle du père sévère, j’ai cependant contribué à persuader enfants et petits-enfants de croire en l’existence du Père Noël. À Ernich, dans ce château de légende entouré de forêts noires, le Père Noël courbé, harassé, surgissant du fond du bois dans le froid et la neige, tirait d’une main une vieille mule récalcitrante, et de l’autre un traîneau couvert de cadeaux. Et ce Père Noël… c’était moi. Que faire, quand on a six bambins, pour les transporter ? La solution, c’est la voiture du pape ! Nous sommes en 1980, Jean Paul II est en visite officielle à Paris, je vois défiler sur les Champs-Élysées une Peugeot 504 longue comme un jour sans pain, le pape debout à l’arrière, bénissant la foule depuis le toit ouvrant. Je téléphone aussitôt à mon beau-frère, Pierre Peugeot, qui dirigeait la boîte – Allô, Pierre, qu’est-ce que cette 504 d’une longueur jamais vue ? – Nous avons eu la chance d’emporter le contrat sur Renault, car pour la publicité, c’est un coup magnifique, et nous avons fait agrandir le modèle d’un bon mètre par Heuliez. Il y a huit places, car on a mis des strapontins amovibles au milieu… – Huit places ? Tu as bien dit huit places ? C’est exactement ce qu’il me faut, car avec mes six enfants, quand je veux retrouver maman à Carnac, je ne sais jamais où les mettre. Pierre Peugeot, qui était d’une rigueur extrême, prend note de mon intérêt pour la « papamobile » et ne me dit rien de plus. Deux mois plus tard, le garage Peugeot m’appelle : – Vous êtes intéressé par la voiture du pape, monsieur Seydoux ? – Oui, effectivement. – Eh bien, elle est visible à votre convenance avenue de la Grande Armée. C’est en tremblant, car j’étais le beau-frère du « grand patron », qu’un préposé en blouse blanche me montre le trésor qui allait transformer

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ma vie ! « Elle est loin d’être neuve, Monsieur Seydoux, elle a beaucoup de kilomètres et votre beau-frère n’est pas du genre à vous en faire cadeau. » Je me retrouvai avec une voiture « neuve » pour une bouchée de pain. Notre papamobile, longue comme les limousines américaines d’aujourd’hui, intrigua les passants pendant des années. Quelques années plus tard, une fois nos enfants partis du nid, je la vendis un bon prix à Michel Pastor qui à son tour, n’en ayant pas l’utilité, la fit compresser par César. Voici l’histoire d’un véhicule qui, grâce à l’artiste, n’a aujourd’hui pas de prix… Pour des raisons médicales dues au « facteur rhésus », quatre de nos six enfants furent « exsanguinés » à la naissance. Cela consistait, dès la sortie du ventre de la mère, à pratiquer un changement total de leur sang. Seule, Justine, l’aînée, n’avait pas été, ce qui est normal, contaminée par les anticorps, terrible poison secrété par la maman pour se protéger contre l’embryon qu’elle porte en elle. Lorsque le docteur Harden, gynécologue compétent et ami, auteur avec dextérité de plusieurs avortements inévitables, m’annonça avec la joie d’un père que mon cinquième enfant était imminent, j’emmenai Patricia en toute hâte à l’hôpital dans la salle de travail. On l’installe dans cette position qu’avec mes excuses je qualifierais d’inconvenante et grotesque, bien que « structurellement » indispensable, et on s’affaire autour d’elle, oubliant complètement ma présence. Une infirmière, véritable « gendarme », m’éjecte soudain malgré mes hauts cris. Harden l’arrête : « Laissez-le, qu’il reste s’il en a envie, ce crétin… » L’infirmière, contrariée et furieuse, me jette un regard de défi, me colle un bonnet ridicule sur la tête, des chaussons en papier et déploie comme chez le coiffeur une espèce de tablier en hurlant pratiquement  : «  Allez, enfilez-moi par-derrière. – Je ne demande pas mieux car vous êtes très belle… » Et tout le monde de s’esclaffer, y compris Patricia. « Je vous le

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répète, Hubert, dit-elle à Harden, j’exige que mon mari assiste à tous mes accouchements car on entend trop souvent parler d’interversion d’enfants…» Cléa apparut alors, en bon état, « ravissante » déjà, mais très jaune, voire orange, en route immédiatement pour l’exsanguino… Patricia, après de multiples déconvenues, venait d’avoir quarante ans : il était admis à l’époque que c’était une limite pour avoir des enfants… Mais elle ne voulait absolument pas rester sur des échecs. Je vécus alors un véritable « enfer ». Quelle que fût l’heure de notre retour à la maison au milieu de la nuit, à l’aube… je devais m’exécuter. Et, si par hasard j’étais tellement trop saoul que je ne pouvais plus bouger, il fallait faire cela le matin, ou au bureau, au sauna à midi, dans la voiture, le garage, sur la plage… À l’époque je dirigeais la SBM. Je travaillais au bureau la journée et au Casino la nuit. Qu’importe, il y avait urgence. Il lui fallait ce bébé ! Un beau et grand jour nous y parvenons enfin ! Un sixième est annoncé. Tout va bien. Puis, moins bien et enfin… tout va mal. À sept ou huit mois de grossesse, Harden est formel, la jaunisse du bébé est avancée, il ne sera pas viable, il faut interrompre la grossesse. Patricia, paniquée, se renseigne et apprend qu’il y a à Nice un « champion » venu des ÉtatsUnis qui pourra peut-être nous aider. Il la reçoit, réfléchit, constate son état désespéré, tant physique que moral, et décide une « première mondiale ». Tigrane, puisque ce sera un garçon, sera exsanguiné dans le ventre de sa mère. Il mesure aujourd’hui un mètre quatre-vingtsept, il est diplômé d’HEC et surtout bien vivant… Lui est bien vivant, et son frère n’est plus… Mes nuits sont hantées par la mort d’Aurélien. Je crains que cette angoisse, surtout nocturne, ne me quitte jamais. Le départ de ce superbe et merveilleux garçon ne me permet plus « de me bien amuser ». Il prenait des somnifères, et cela depuis des années. D’Amérique, il en commandait d’ailleurs à ses frères et sœurs, et moi je l’ignorais.

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Moi qui, de ma vie, n’ai jamais absorbé un médicament de ce genre. À l’automne 2007, Aurélien est diplomate en poste à Washington, après plusieurs années à Paris où il était déjà malheureux  ; il se désespère à nouveau. Tout va mal  : «  Je suis nul, pas respecté, je travaille dans l’ombre et me sens dévalorisé. Je ne gagne pas d’argent. Tout va mal… » Eût-il été à Londres, à Rio ou à Pékin, il en aurait sans doute été de même. Il ne supportait plus la vie, il était déprimé ; quels qu’aient été ses patrons, ils les aurait tous détestés. En ce dernier mois de l’année, je l’appelais tous les soirs : « Pardon, Papa, pardon, il n’y a qu’avec toi que je me permets de sangloter… Avec les autres j’essaye de faire bonne figure, de garder ma dignité. – Lâche-toi mon fils. N’aie pas peur de pleurer. Comme mon propre père me l’a susurré à la seconde de sa mort, je suis peut-être ton père, mais je suis avant tout ton plus fidèle ami. Alors, vas-y, Aurélien, défoule-toi… » Jusqu’à une nuit où on m’appela de tous côtés de Washington, y compris l’ambassadeur et sa compagne, pour me dire qu’il avait disparu. Dans un SMS adressé à son meilleur ami à Paris, Max Mattera, il écrivait : « Je n’aime plus la vie, dis-leur de ne pas m’en vouloir. » Il ajoutait se trouver dans un petit bois au centre de la ville. Fort de cette indication très précieuse, son amie le retrouva. J’appelai aussitôt son jeune frère Tigrane de passage à New York, lui demandant de prendre le premier avion du matin pour Washington et de ne pas le quitter d’une semelle en attendant son retour sur notre continent. Quelques semaines avant cet incident de la nuit, je lui avais conseillé d’abandonner son métier et de revenir auprès des siens pour envisager une nouvelle envolée professionnelle. Il en était tellement d’accord qu’il avait même officiellement démissionné. Aurélien m’annonce son arrivée pour mardi. Dans la matinée, Alex m’appelle de Kinshasa, ce qu’il n’a pas fait depuis des semaines : – Ça va, Jacques ? – Pourquoi m’appelles-tu ? Pourquoi cette question ?

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– Je ne sais pas mais j’ai senti le besoin de te téléphoner. – Eh bien non, ça ne va pas. Aurélien est déprimé… Je lui conte brièvement ce qui vient de se passer. – Écoute-moi bien, Jacques, quand tu le prendras ce soir à l’aéroport : direction l’hôpital et cure de sommeil pendant trois mois ! Je l’écoute vaguement, peu sensible à ses conseils que je tiens pour inconsidérés et non compétents, connaissant surtout sa nature excessive et fantasque. Et j’accueille Aurélien, apparemment en forme, heureux d’avoir quitté un environnement qu’il ne supportait plus. Je lui demande s’il souhaite consulter un psychiatre. Il acquiesce avec empressement ; je lui donne les coordonnées à l’hôpital d’un médecin qui m’avait été recommandé. Aurélien n’habitera ni avec son frère Balthazar ni avec moi, un collègue diplomate de Paris ayant mis son logement monégasque à sa disposition. Il a l’air de se porter tellement bien que je ne songe pas une seconde à l’empêcher de vivre seul, et pourtant j’avais demandé deux jours avant à son jeune frère de ne pas le quitter des yeux… Trois jours se passent, il a de nombreux rendez-vous. Il va bien, sourit, il semble aimer la vie... Le vendredi à neuf heures, il va chez son coiffeur, à onze heures, il voit Bernard Fautrier, vice-président de la Fondation Albert II de Monaco, qui, en accord avec le Prince, lui propose un travail. À quinze heures à l’hôpital il voit le psy, un certain Ribeyre. Il n’en sort que deux heures plus tard  : «  Allô, Papa, je cherche désespérément dans toutes les pharmacies un antidépresseur recommandé par le docteur, du nom de Cymbalta, mais il est introuvable. Pardonne-moi pour mon retard car nous devons prendre la route pour Saint-Tropez, retrouver Balthazar pour le dîner… – Aucun problème, dis-je, à une heure près on arrivera quand on arrivera. » Sur la route il est enjoué, heureux de retrouver la « datcha » des Salins, satisfait d’avoir quitté le continent américain ; nous bavardons et réfléchissons à la proposition

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d’embauche de Fautrier... Je sors de l’autoroute à Fréjus ; bien m’en a pris, car à Saint-Aigulf, il voit l’enseigne d’une pharmacie qui clignote alors qu’il est très tard : « Arrête-toi, Papa ! Ils ont peut-être ce qu’il me faut. » Il revient vers la voiture, rayonnant, brandissant comme un trophée le produit qui se révélera fatal. Aurélien tenait dans la main cet antidépresseur comme un gage de survie car, en réalité, je n’en étais pas conscient, il souffrait atrocement. À Saint-Tropez, nous passons deux jours. Il n’est pas gai mais nous marchons, faisons des courses, jouons au tennis ; il me paraît normal. Ce n’est pas l’avis de sa belle-sœur Annabelle, qui me le dira plus tard. Le dimanche soir, c’est le retour sur Monaco. « Prends le volant, Aurélien, et garde cette voiture autant que tu voudras. Moi, j’ai mon scooter, je n’en ai pas besoin. » Au pied de son immeuble à Monte-Carlo : – Pose tes affaires mon fils, je vais garer la voiture et nous nous retrouvons pour manger un morceau dans un bistrot. – Non, non, Papa. Je suis fatigué et j’ai du travail, je dois préparer le rendez-vous que j’ai demain matin avec Franck Biancheri, la patron du Centre de Développement Economique. – Mais il te faut bien dîner, mon fils ? – Ne t’inquiète pas, père. Regarde, j’ai tout ce qu’il faut dans ce sac… j’ai fait quelques achats à Saint-Tropez avant de partir. Le lendemain vers onze heures, Balthazar m’appelle : « Je n’arrive pas à joindre Aurélien, c’est bizarre. » J’appelle Biancheri et on me répond qu’Aurélien n’est pas venu, et ce sans prévenir. Très inquiet, je fonce avec Balthazar à son domicile. La porte est close. Il ne répond pas ou il n’est pas là. J’appelle le grand chef de la police, André Mühlberger, avec qui je joue au tennis : « J’arrive dans deux minutes avec un serrurier, Jacques, ne bouge pas. » La porte est ouverte et Mühlberger se tourne vers nous : « N’entrez pas, il vaut mieux, c’est trop pénible à voir. » Aurélien s’est pendu.

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Il ne s’est pas jeté en catastrophe par la fenêtre, ou sous un train, peutêtre de peur de rester vivant et estropié... Il n’a peut-être pas préparé son coup à l’avance en achetant un cordage à Saint-Tropez, mais… il n’a pas non plus accompli son acte dans un éclair de folie. Il voulait mourir, il a décidé de se supprimer en nouant des cravates qu’on a retrouvées déchirées. Et c’est avec deux ceintures attachées ensemble qu’il a finalement mis fin à ses jours. Dans l’après midi, appel d’Alex : – Alors, Jacques, du nouveau ? – Alex, c’est incroyable, tu m’appelles deux fois pas an : la veille du retour d’Aurélien et aujourd’hui… il s’est pendu cette nuit. Alex ne dit rien. Son silence est lourd, emprunt de chagrin et certainement de reproches. Quel phénomène, cet Alex, quel devin ! Et comme j’aurais du l’écouter… L’antidépresseur dont je lis la notice stipule : « Fait rarement de l’effet avant une ou deux semaines, mais dangereux, risques d’étouffement, de chaleurs, voire de pulsions suicidaires lors des premières prises… » Je n’ai pas cru bon, deux jours plus tôt, de lire cette notice comme je l’aurais fait pour un enfant de dix ans… Mais je ne comprends pas qu’un praticien de haut niveau laisse partir un patient dépressif avec un «  révolver  » chargé dans la main. Quelques jours plus tard, la coiffeuse d’Aurélien, ancienne déprimée elle-même et qui aimait beaucoup mon fils, me raconte qu’après l’avoir coiffé, dans une brève conversation sur le trottoir, il avait précisé que sa fugue nocturne à Washington était une tentative de suicide avortée… Puisse cet ouvrage sauver beaucoup de vies  ! Rien que pour ces quelques lignes, je suis soulagé de l’avoir écrit. Parents d’enfants déprimés, sachez qu’un antidépresseur n’a pas d’effet positif lors des premières prises mais bien au contraire transforme le « vouloir » en « pouvoir ». Cette nuit-là, le médicament, pris pour la 172


première fois deux jours auparavant, lui a donné le pouvoir de mettre à exécution son désir de cesser enfin de souffrir. Je ne culpabilise pas. Non. Car j’ai une excuse  : je ne suis pas intelligent… Comment ai-je pu être le seul à entendre au téléphone les sanglots quotidiens de mon fils pendant des semaines, avoir dit à son frère de le « surveiller » de près jusqu’à son arrivée à Monaco, avoir reçu l’appel d’Alex me disant de l’enfermer à l’hôpital et n’avoir pas su éviter cette tragédie « annoncée » ?

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Être banquier à Monaco, un sacerdoce… Dans mon activité de « banquier » à Monaco, je faisais travailler mes collaborateurs sur l’acquis et me contentais pour ma part, à ma façon, de manière désinvolte, de développer le fonds de commerce en séduisant des clients potentiels. Je ne faisais que pêcher le poisson, aux employés ensuite de le préparer et le « cuire »… J’étais très peu dans mon bureau, toujours en vadrouille, en quête de nouveaux comptes. Cela pouvait se passer aussi bien dans les cocktails, les dîners, chez moi, au Jimmy’s, au tennis, à Saint-Tropez… Il m’arrivait parfois de franchir la « ligne rouge » par une incartade, mais Patricia rétablissait la confiance, par son allure et sa classe. Tous les matins vers neuf heures je convoquais mon staff : j’avais pratiquement créé la banque, les affaires marchaient bien et l’ambiance était très bonne. La séance se déroulait dans la gaieté mais il fallait marcher droit car j’étais en fin de compte assez sévère. – William, restez quelques instants, dis-je un jour à la fin de la réunion. Vous avez présenté au remboursement une facture considérable datée d’hier : vous avez mangé du caviar ! – Oui, monsieur. J’étais avec madame Cibié. – À déjeuner ou à dîner ? – C’était à dîner, monsieur Seydoux et le caviar, c’est parce qu’elle est notre plus grosse cliente. – Vous avez bien fait, William, il faut la soigner ; mais… êtes-vous sûr que c’était à dîner ? – Oui, certain, Monsieur, pourquoi cette question ? – Vraiment certain ?

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– Je vous le jure, pourquoi raconterais-je des histoires ? – Ah bien, j’espérais que c’était à déjeuner car hier, mon cher, c’était l’anniversaire de votre épouse n’est-ce pas  ? Et moi, curieuse coïncidence, j’ai précisément emmené Madame Cibié pour le souper… William était livide et se tordait les mains. « Vous êtes un menteur, mon ami, c’est grave et je devrais vous virer. Mais soyons clairs, j’ai fait comme vous autrefois, ne croyez pas être le seul, et cela restera entre nous. Vous voyez cette facture ? Je la déchire et, surtout, n’y revenons jamais. » William, flageolant, tomba dans mes bras. C’était un garçon de qualité, travailleur, et paradoxalement très honnête. Conscient que je l’avais épargné, je ne pu, par la suite, que louer sa fidélité ; il aurait dormi devant ma porte pour me protéger… Le métier de banquier menait à tout à l’époque. Je suis dans mon bureau en plein rendez-vous, quand le téléphone sonne : – Monsieur Seydoux, c’est madame Cibié, elle veut vous parler. – Tu lui as dit que j’étais occupé ? – Oui, mais elle insiste. – Très bien, passe-la-moi… Qu’y a-t-il chère amie ? – C’est très urgent, il faut que je vous voie. – C’est grave ? – Oui. – Mais j’ai quelqu’un dans mon bureau… – Une minute suffira. – Vous êtes dans le hall ? – Non, dans ma voiture, elle est garée en face dans l’avenue d’Ostende. – J’arrive. Je descends à toute vitesse et traverse la chaussée. Madame Cibié, avec sa coiffe noire et sa voilette, est assise, très droite, à l’arrière d’une grosse et antique Mercedes. Le chauffeur, comme amidonné, est impassible, on dirait une statue. Je me penche devant la vitre teintée. Elle tourne la manivelle, jette un œil pour s’assurer de ne pas être entendue :

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– Monsieur Seydoux, vous êtes un sage ! – De quoi s’agit-il ? – Approchez-vous, plus près. Et dans un murmure quasi inaudible : – Pensez-vous qu’il faille changer les pneus de la voiture ? … J’étais le banquier à l’ancienne, le confident à qui l’on parlait volontiers de mésententes conjugales, d’enfants handicapés, de règles douloureuses, de poussées de lait intempestives, de crampes, d’absences d’orgasmes… « Vous avez bien fait de me déranger, Madame Cibié. L���affaire est effectivement très grave. Je vais faire le tour de la voiture pour voir ce qu’il en est. » Et me voilà, retroussant mon pantalon, à genoux devant chaque pneu, pour en ausculter consciencieusement la gomme. Je retourne vers la portière : – Alors ?? dit Madame Cibié comme si elle s’adressait à un médecin au chevet de son mari mourant. – Ça pourra tenir encore un an. – Ah, Monsieur Seydoux, je vous aime ! Fier de la tâche accomplie, je partis aussitôt retrouver la cliente délaissée. Le lendemain, je vis affluer dans mes caisses cinq cent millions de francs depuis le Crédit Foncier de Monaco. Les secrets du métier… Le tout-Monaco défilait à longueur de journée dans mon bureau pour ouvrir un compte « chez Seydoux ». J’étais « l’ami » du Prince et cela pouvait servir. J’avais parfois honte de cette sollicitude intempestive, mais bien plus et surtout… de moi. «  Monsieur Seydoux, pardonnez-moi je suis très en retard, c’est à cause de la circulation. »  C’était une cliente tellement fortunée que je ne pouvais que m’écraser… – Ne vous inquiétez pas, Angelina, vous êtes excusée. Mais ce n’est pas gentil d’être en retard car l’archiduc Orloff attend depuis un moment déjà.

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– Oui, oui, je suis confuse. – Mais dites-moi, ma chère, n’habitez-vous pas le Sun Tower ? – Si et alors ? – Alors ? Pourquoi avoir pris la voiture ? C’est à deux minutes à pied d’ici. – Oh, je n’y avais même pas pensé… Une autre riche cliente, possédant une villa sublime à Saint-JeanCap Ferrat, me harcelait de ses avances. J’avais beau lui rappeler que j’étais marié avec Patricia qu’elle « adorait », rien n’y faisait… Je parvins cependant à mettre les choses au clair, si bien qu’elle devint une intime, nous invitant régulièrement pour de délicieux dîners. Les années passant, elle tomba très malade. J’allais lui tenir la main à son chevet durant des heures de temps en temps. Elle était seule au monde et m’avait couché sur son testament. Un compte numéroté m’était réservé en Helvétie. Je finis malencontreusement par me lasser de ces interminables visites à l’hôpital. Trois jours avant sa mort, se sentant délaissée, elle effaça mon nom de son testament… Patricia, elle, jouait son rôle de femme de banquier. À sa manière. Inimitable. Un soir nous dînions chez la comtesse Sastrapolina, une soirée qui réunissait le gratin de Florence, Rome, Taormina… J’étais, pour toute hôtesse de la place, le « convive idéal ». Dans un appartement cossu meublé d’antiquités qui passionnaient toujours Patricia, une cuisinière stylée, à l’ancienne, nous servit des mets italiens rares et savoureux. Je me souviens de gigots et rôtis dégustés à la cuillère, car ils avaient mijoté pendant des heures, imprégnés de sauces aux parfums exotiques inégalés. Le lendemain matin, je fis livrer à la comtesse un énorme bouquet de fleurs, aux frais de la Banque car elle venait de faire virer sur son compte une somme considérable. Je me retrouve place des Moulins vers midi pour visiter un client et tombe par hasard sur la comtesse :

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– Ah, le Giacomo, tu as encore été spectaculaire hier soir ! Le téléphone n’a pas arrêté de sonner toute la matinée pour me remercier et surtout chanter tes louanges, ce qui m’a un peu agacée… Si tu n’étais pas aussi bien marié, je ferais immédiatement de toi mon amant préféré. Et tes fleurs ce matin… Quel ravissement ! Tu n’aurais pas dû… Ce n’est pas raisonnable. » – Patricia et moi avons adoré votre dîner. – Mais dis-moi le Giacomo, la Pattrizzia, elle est un peu bizarre non ? – Patricia ? – Ma oui, je ne la comprends pas ! – Vous ne comprenez pas quoi ? dis-je un peu désarçonné. – Tu devrais, Giacomo, je te le dis en toute amitié, la montrer à un médecin, je ne crois pas qu’elle soit complètement normale. – Enfin, quoi Madame, qu’y a-t-il ?! – Ma, je vais te dire, mon cher, tout à l’heure, au marché de Beausoleil, je la rencontre et je lui dis  : «  Ô Cara, comment ça va  ?  » Elle me regarde et me répond  : «  Madame, je suis désolée, mais je ne sais pas du tout qui vous êtes. » Alors, le Giacomo dis-moi, hier soir, la Pattrizzia, elle a quand même dîné chez moi ? Telle était Patricia, pure comme une étoile dans son ciel, princesse lointaine, parfois jusqu’à l’indifférence. Elle n’était pas toujours comprise et, sincèrement, cela me plaisait… Il n’y avait à ses yeux que son Jacques et ses enfants, un peu son papa... Le reste, le bon comme le mauvais, glissait sur elle sans l’atteindre. Je suis fier et reconnaissant au Prince régnant d’être aujourd’hui le président du Comité de la Fondation du Prince Albert II de Monaco pour la France. Il s’agit dans les grandes lignes de sauver la planète, de préserver l’eau, l’air, la nature, afin que les générations futures ne périssent pas noyées, asphyxiées, brûlées. J’avoue cependant être sceptique, voire pessimiste quant à la possibilité d’atteindre ce rêve

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utopique à moins de… fermer le robinet quand on se lave les dents, prendre ses pieds ou une bicyclette au lieu de sa voiture pour les courts, et même longs, trajets… Mais lorsque l’on sait qu’il se crée pratiquement une centrale à charbon, source d’une extrême pollution, chaque semaine dans le monde asiatique, les petits gestes quotidiens de quelques-uns qui veulent se donner bonne conscience ne sontils pas illusoires  ? On n’obtiendra jamais d’un État, quel qu’il soit, et malgré ses assertions solennelles, qu’il prône la décroissance. C’est contraire à toute logique responsable. On ne demandera jamais à une entreprise, grande ou petite, de se saborder, de décider volontairement de diminuer son activité, voire de faire faillite, sous prétexte de l’urgence de sauvegarder la nature parce que le monde va dans le mur. La solution  ? Une campagne gigantesque, par médias du monde entier interposés, impliquant sans doute des montants financiers considérables, pour ouvrir les yeux et persuader les sept milliards d’individus qui peuplent cette planète d’économiser l’énergie chacun à son modeste niveau, de la seconde où il se lève à la seconde où il s’endort, et n’avoir à chaque instant que des gestes écologiques… Si vous n’achetez plus de 4x4, ni autres véhicules polluants, Peugeot, Renault, Porsche, BMW et autres constructeurs automobiles du monde seront obligés de fabriquer des véhicules économes en émissions de CO2, voire électriques, car autrement ils ne vendront plus rien. Si vous vous contentez de boire de l’eau du robinet au lieu de l’eau acquise fort chère dans des bouteilles en plastique, les Danone et autres producteurs patentés seront forcés d’inventer des récipients écologiques… Et ce sont des milliards de bouteilles vides, imputrescibles, qui n’iront plus polluer la mer. Il appartient aux particuliers, par leur comportement responsable, d’orienter dans le bon sens du développement durable, de la protection de l’environnement, la production des entités créatrices de richesses, quelles qu’elles soient… On l’oublie trop souvent  : il n’y a pas que des droits, il y a aussi

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des devoirs. Si tous les individus s’acquittaient de leurs devoirs fondamentaux, il resterait peu de droits à revendiquer, car chacun bénéficierait du respect qui lui est dû et pourrait vivre heureux dans la société. Toute démocratie ne devrait pas se contenter d’être un État de droits, mais également un État de devoirs… Patricia vient me voir un matin à la banque, enceinte de notre dernier enfant, pour régler quelques problèmes ancillaires et … me demander de l’argent pour le ménage. Étant réputé avare – moi j’appelle cela « économe » – je ne l’abreuvais pas de liquide, loin s’en faut. Elle se plaignait d’ailleurs que je ne lui donne des billets qu’avec un élastique. Depuis mon bureau on percevait le hall par une baie vitrée : – Dis, Jacques, qui est le type qui attend là en bas ?  – C’est Tigrane, le fils de Moucheg Djierdjian, un ami arménien, patron d’une fabrique d’extrusion de plastique de l’autre côté du port. Il s’est spécialisé dans les selles de cabinets, qu’il fait peindre de couleurs chatoyantes. Sur mon idée, il a développé son chiffre d’affaire à l’infini : je lui ai suggéré en riant de les distribuer aux Chinois et aux Indiens comme cadres de tableaux pour les ancêtres familiaux… et ça a très bien marché ! – Ce jeune homme que j’ai croisé en montant est le plus beau « spéciman » que j’ai vu dans ma vie. Tigrane avait dix-sept ans, il était grand, mince, le teint foncé, drapé de lin blanc, une longue chevelure de jais lui couvrait les épaules, dissimulant par moments ses yeux noirs en amande. Il allait pieds nus et, d’une démarche altière, apportait tous les matins aux guichets de la banque les chèques à encaisser. – Tu vois, mon cher mari, je ne sais pas ce qu’il y a dans mon ventre, mais si c’est un garçon, nous l’appellerons Tigrane.

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Attentions princières Son Altesse le prince Rainier me fit l’honneur, et le bonheur, d’apprécier ma compagnie. Souvent, tôt le matin vers six heures, le téléphone sonnait : « À cette heure, c’est ton Prince, me disait Patricia, tu ne peux pas lui dire de nous laisser dormir ! » – Mes respects, Monseigneur, j’enfile un pantalon et suis Votre dévoué. – Pardon, je vous réveille, Patricia ne manque jamais de me le dire, elle va encore m’en vouloir… – Qu’importe, Patricia fait de l’humour ; pour moi, Monseigneur, c’est toujours un miracle de Vous voir. Et me voilà au côté du Prince au volant, roulant dans les rues de Monaco. – Notez, Seydoux : un cactus lacéré et des glaïeuls fanés boulevard de Suisse, un papier gras avenue d’Ostende et là, mon Dieu mais ils sont fous ! trois poubelles renversées. Notez encore, et clair s’il vous plaît car ma secrétaire n’arrive pas à vous lire : des voitures mal garées rue Grimaldi et… et… et… » Cela durait une petite demi-heure. Il me déposait chez moi à la fin de notre ronde et dans l’heure qui suivait, la Principauté était complètement « réparée » : tout était propre, impeccable. Telle était l’attention minutieuse quasi quotidienne du souverain pour sa ville. Il saluait d’ailleurs en chemin des employés de la voierie, vêtus de larges tabliers en cuir comme les sapeurs de la Légion étrangère, qui arrosaient méticuleusement les artères de la Principauté avec des tuyaux gros comme des trompes d’éléphants. Un véritable ballet de l’aube... Monaco, qui n’était qu’un jardin au lendemain de la dernière guerre, fut métamorphosé par le génie du Prince, monté sur le trône en 1949 à vingt-six ans, infatigable bâtisseur et « redoutable » chef d’entreprise 181


à la vigilance extrême. Grâce à lui et à sa lumineuse épouse, la Principauté n’est plus une simple ville mais un État international moderne et prospère, plus connu aux États-Unis et dans le monde que nombre de grandes métropoles européennes. Monaco, de la taille d’un demi-arrondissement parisien, possède le célèbre bar de l’Hôtel de Paris, le plus illustre casino d’Europe, un orchestre philharmonique parmi les meilleurs, un opéra où se produisent les grands ténors de la planète, un corps de ballet de renom, plusieurs théâtres, la magnifique salle Garnier, un musée océanographique sans pareil, un jardin exotique, un tournoi de tennis international, la plus fameuse course de Formule 1 et le départ du Tour de France… Je m’insurge fréquemment en songeant à ces Parisiens qui déblatèrent volontiers sur la belle Principauté, par méconnaissance et surtout par jalousie – cette jalousie qui mène le monde. J’aime ce pays et ne suis pas devenu monégasque pour échapper à la fiscalité, vu que je n’ai pas d’argent, mais parce que c’est un paradis  ! Avec une femme et six enfants, ma naturalisation fit «  scandale  » en son temps car huit personnes rapportées à quatre mille citoyens, c’est chiffrable en pourcentage, cela faisait un peu désordre… Ce jour-là, je gare mon scooter sur la place du Palais avec la bénédiction d’un carabinier. – Vous êtes en retard mon cher, j’allais partir sans vous. – Mais, Monseigneur, il n’est que dix heures et nous avions rendezvous à onze heures. – Arrêtez d’être impertinent, monsieur Seydoux, ici c’est moi qui commande et je vous interdis de me contredire. Notre relation était en permanence empreinte d’humour, une spécialité méridionale… J’ai d’ailleurs la prétention de croire que Son Altesse m’appréciait pour ma gaieté, mon franc parler, mon honnêteté et surtout pour cette impertinence que je pratiquais à son

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endroit avec subtilité et que personne ne se serait jamais permis en Principauté. Connu pour sa passion pour les voitures dernier cri et les vieilles automobiles, le Prince adorait conduire et étrennait chaque semaine avec moi une nouvelle « trouvaille ». Il finit d’ailleurs par les rassembler dans un musée très prisé. Le prince Rainier m’interpelle : – Monsieur Seydoux, pourquoi n’êtes-vous pas monégasque ? – Mais Monseigneur, c’est formellement contraire aux accords avec le pays voisin. Je suis français et fils d’ambassadeur de France qui plus est ! Mais après tout, c’est Votre Altesse qui décide souverainement. – Oui, c’est vrai, c’est moi qui décide ici, marmonna le Prince. En octobre 1962, le général de Gaulle, exaspéré par cette «  provocante  » Principauté, avait fait mine de mettre des chars sur la frontière et intima à son ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, protestant et cousin de la famille, l’ordre d’en « finir » avec ce « satané » Rainier. Couve de Murville saisit mon père, dans sa fonction de directeur d’Europe au Quai d’Orsay, et lui donna l’instruction de sévir. C’est donc mon propre père qui, après plusieurs allers-retours avec la Principauté, régla de la façon la plus drastique le sort des Français y résidant. Ceux d’entre eux qui n’habitaient pas officiellement Monaco avant octobre 1957 perdirent totalement leur privilège fiscal. Il n’y a en effet à Monaco d’impôt ni sur le revenu, ni aucun prélèvement sur le capital, ni même de droits de succession, pas même de taxes foncière ou d’habitation… C’est donc, quelque part, du fait de l’opiniâtreté de mon cher papa, cornaqué par le général que les Français furent mis en punition. Fort de la réponse de Son Altesse, et relativement indifférent je dois l’avouer à mes ancêtres diplomates et à ma nationalité française, car je me sens profondément européen, voire mondialiste, et suis persuadé, que cela plaise ou non, que la France, dans cinquante ans, sera à l’Europe ce que la Bretagne est à la France aujourd’hui, je fis

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ma demande de naturalisation. Elle me fut accordée deux ans plus tard à mon immense bonheur. J’abandonnai la nationalité française. Mon père, « heureusement », n’était plus de ce monde, car il en serait mort… Patricia rendit son passeport helvète ; le journal de Genève en fit des gorges chaudes, soulignant que c’était la première fois dans l’histoire de la Confédération qu’un Suisse abandonnait sa nationalité, fusse pour celle de Monaco. Nous voici donc le Prince et moi dans la campagne italienne, quittant la côte de Vintimille pour les hauteurs de Pigne où se trouvait son tailleur. À l’horizon, sur l’étroite route en lacets, un étrange et vaste attroupement. Le Prince s’arrête et jure : « Bon dieu, c’est un attentat ! Je n’ai pas la place de faire demi-tour et je ne peux pas reculer. Je suis sûr qu’ils veulent m’enlever pour obtenir une rançon. » Il était paniqué, hors de lui et grommelait, m’accusant de ne pas lui avoir conseillé d’éviter l’Italie par ces temps de troubles et de risques bien connus. J’ouvris alors la boîte à gants et me saisis d’un Smith et Weston, imposant revolver à barillet. – Que faites-vous avec ça, mon ami, vous êtes devenu fou ? Comment cet engin se trouve-t-il dans cet endroit ? – Souvenez-vous, Monseigneur, sur le port tout à l’heure lorsque je vous ai demandé de tourner la tête vers la gauche… C’était une ruse ! Conscient des dangers que nous vivons, j’en ai profité pour glisser cette arme chargée dans la boîte à gants sans éveiller votre attention. – C’est un miracle mon vieux ! Ce que vous avez entre les mains est providentiel ! Pour une fois que vous ne faites pas une connerie… Me voilà un peu rassuré et j’admets devoir vous féliciter. Mais… savezvous seulement vous en servir ? – Monseigneur, je suis président des banquiers de Votre Principauté et à ce titre Vous m’avez autorisé à m’entraîner au tir à Fontvieille avec vos carabiniers. Je suis devenu expert dans cette arme et vous ne courez aucun danger.

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Nous nous dirigeâmes alors doucement à pied vers le véhicule arrêté. Ce n’était pas un attentat… mais une foule et des policiers immobiles contemplant une femme perdant son sang et agonisant, coincée sous une roue. « Vous êtes malades de la regarder comme ça les bras ballants  ! Allons, messieurs, à plusieurs on soulève ce camion et on sort cette malheureuse de là », hurle le Prince. Un policier italien intervient : « Il n’en est pas question ! Elle est fracassée, on risque de la tuer en la bougeant, seul un médecin est en droit d’intervenir. De plus les ambulanciers ne peuvent pas lui donner de sang sur place car on ne connaît pas son groupe sanguin. » À cet instant la femme exsangue expira. Après la séance chez le tailleur, le Prince et moi philosophâmes toute la journée en marchant dans la montagne, puis à San Remo où Son Altesse voulut inspecter son bateau. De retour, il me dit  : «  En ma qualité de chef d’État, je décide que tout résident de la Principauté et tout enfant qui naîtra, monégasque ou non, se verra tatouer son rhésus à un endroit visible, sur le poignet par exemple. Dès demain, Seydoux, vous chercherez un acupuncteur de talent ; je serai son premier patient et prendrai les dispositions légales nécessaires.  » Le jour suivant à Nice, je me fis tatouer mon rhésus sur le poignet gauche sans attendre et revins tout « fiéro » le montrer au souverain. « Quoi donc, Monsieur Seydoux, quoi donc  ? Ah, j’avais complètement oublié l’accident et «votre» idée insensée ! D’ailleurs vous voyez bien, votre artiste est un âne, ce qu’il a fait est un caca… » L’affaire n’eut pas de suites ; et je suis seul aujourd’hui en Principauté à porter sur mon poignet un rhésus, d’autant plus « dangereux » qu’il est illisible et mal placé… Comme nous rentrions de San Remo, le Prince, contrairement à son habitude, roulait anormalement lentement, pour des raisons que j’ignorais mais peut-être pensait-il aux événements du jour. Je lui rappelai respectueusement à plusieurs reprises que nous avions un dîner chez les Contini à vingt heures et qu’à ce train-là nous serions à coup sûr très en retard, mais il n’en avait cure et ne changeait pas

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d’allure, bien au contraire… Les minutes s’écoulaient et je m’enhardis à nouveau à presser le Prince qui me dit : « Arrêtez de m’agacer, mon vieux, je me fous de ce dîner, ces «cons» ne m’ont pas invité ! D’ailleurs la Princesse est à Marchais, personne ne m’attend au Palais et vous n’aurez qu’à dire à la Contini, je vous le permets, que vous étiez en retard parce qu’avec moi, cela excuse tout, n’est-il pas ? Les Contini sont vraiment des gougeats ! Ce soir, c’est le dîner de l’année à ne pas manquer et ils ne m’ont pas mis sur leurs listes. J’enrage ! Mais, bien que souverain, je ne peux quand même pas m’y présenter sans être convié. D’ailleurs, c’est tout décidé, vous n’aurez qu’à inventer quelque chose et ne pas y aller non plus. Vous préviendrez Patricia depuis le Palais en arrivant, elle sera «ravie» de se débarrasser de vous, de passer une soirée seule et d’éviter de sortir pour une fois… Quant à nous deux, mon cher, pour nous consoler de cette affreuse journée, je vous emmène dans ma cuisine privée pour un petit souper que vous ne serez pas prêt d’oublier. » Je suis sans doute l’un des rares privilégiés à avoir côtoyé le Prince en bras de chemise, affublé d’un grand tablier, souvenir de la fête de la bière en Bavière, en train de préparer lui-même avec dextérité une raie aux câpres, mon plat favori, par le plus grand des hasards. « Le caviar, vous aimez, Seydoux ? Alors, allons-y pendant que la raie se dore ; mais… en avant pour la grosse boîte, d’accord ? Je préfère le manger à la louche une fois par an plutôt que de temps en temps à la petite cuillère. » Quel moment fort d’intimité, de fraternité, de chaleur humaine et d’affection  ! «  Cette vodka a quatre-vingts ans d’âge, c’est Khrouchtchev qui me l’a donnée… Mais arrêtez, Seydoux, ce n’est pas de la citronnade, ça ne se descend pas comme ça ! » Avec la raie nous bûmes un vieux bordeaux, un armagnac Castarède pour finir… Nous avions complètement oublié l’accident, l’acupuncteur, la Contini et nous sommes régalés jusque tard dans la nuit. Lorsque le Prince me congédia, j’étais ivre mort…

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Le Prince me fit l’honneur et la confiance de me demander de contribuer à former, dans la branche qui était la mienne, son jeune fils, aujourd’hui régnant, que j’eus donc le privilège d’instruire. Le prince Albert vint à la banque pendant des mois afin de recueillir des rudiments de finance. Il avait environ seize ans, c’était le portrait de sa mère : beau, simple, élégant, timide, voire craintif… mais je sus le mettre à l’aise. J’étais un peu son deuxième père… Il était assoiffé d’apprendre. Vu son ignorance totale des sciences de la banque, et plutôt que de lui faire un cours magistral, évidemment rasant pour un jeune homme de son âge, j’imaginai avec lui de le mettre en situation, à savoir la création d’une entreprise fictive de vente de motocyclettes. Il fallait donc monter la structure, avec les formalités juridiques et administratives afférentes, trouver un site adéquat, en l’occurrence l’arrière-pays niçois, trouver les capitaux, les crédits, les emprunts, les sponsors… en un mot tous les ingrédients qui permettent de mettre en route une industrie. Nous « commandâmes » les engins chez Vespa, Suzuki et Honda. Il fallait les faire venir, les entreposer, les vendre, les réparer. Le jeune Prince en oublia la pénibilité de l’enseignement et s’enthousiasma, se prenant au jeu, se mettant littéralement dans la peau d’un chef d’entreprise. Nous nous amusions beaucoup et au final il sut ce qu’était une action, une obligation, une comptabilité, un bilan, la gestion d’une trésorerie. Satisfait, son père, qui a pu déclarer dans une interview à Paris-Match en mai 1989 : « Je suis le président du conseil d’administration d’une entreprise qui s’appelle Monaco  », me demanda de lui organiser d’autres stages ; c’est ainsi que nous nous retrouvâmes un soir à dîner dans la salle de réception de Moët et Chandon à Paris, où Jean-Louis Masurel, un des patrons de cette maison, mit tout en place pour le perfectionnement du jeune Prince. Cela marcha tellement bien que mon ami Jean-Louis Masurel devint un proche du Palais et figure aujourd’hui au conseil d’administration de la SBM. 

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Ai-je contribué à «  l’instruction  » de l’actuel prince souverain  ? La dextérité dont Il fait preuve aujourd’hui dans la gestion du pays est peutêtre un tout petit peu due à la sagacité d’un certain Jacques Seydoux… Le couple princier joua un rôle cardinal dans ma vie. L’amitié et la confiance du Prince Rainier bien sûr et tout ce qu’il m’a donné, dont la colonne vertébrale fut la nationalité. Son Altesse la princesse Grace, monument de beauté et de grâce, m’interrogeait volontiers, l’air de rien, sur des sujets variés  ; son écoute d’une exceptionnelle qualité me sidérait. J’étais reçu fréquemment avec d’autres amis, dans leur propriété de La Turbie, le Rocagel, pour des parties de bain, de tennis, des dîners simples et chaleureux  ; je restais parfois coucher sur la demande du Prince, Patricia redescendant à Monaco pour s’occuper de notre marmaille. J’ai bénéficié de ce rare privilège pour un « enfant » du pays de l’intimité de cette famille haut placée ; j’en étais fier et très reconnaissant. Un matin, la princesse Grace me raccompagne en ville au volant de son imposante Rover. Il se trouve qu’à l’époque je possédais la même voiture, mise à ma disposition par la banque. C’était une auto extrêmement lourde, semblable à une Bentley. La Princesse n’aimait pas conduire. Elle l’admettait d’ailleurs volontiers et disait mal maîtriser ce véhicule. Je n’osai lui suggérer de prendre le volant car elle aurait pu se vexer. Elle démarra, se contentant de mettre la position « Drive » de la boîte automatique et parcourut les quelques kilomètres de descente abrupte et de tournants vers la mer, le pied enfoncé sur la pédale de frein, ignorant sans doute la façon d’utiliser le frein moteur. La position « Drive » ne faisait en effet que précipiter la voiture vers l’avant, les freins actionnés à mort devenant de plus en plus brûlants. Je me permets d’imaginer que lorsqu’elle s’est tuée quelque temps plus tard dans la dernière «  épingle à cheveux  », les freins ont, cette fois-là, refusé de retenir la très pesante berline. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse… 188


Défis de la Société des Bains de Mer et déboires de consul honoraire Grâce aux bienfaits du Prince et, je l’espère, à quelques qualités personnelles, je ne suis plus seulement directeur de banque, mais président des banquiers à Monaco, administrateur du théâtre Princesse Grace, administrateur d’État de la Société des Bains de Mer et consul général d’Autriche. Je figure dans Nice Matin presque tous les jours du fait de mes « positions » et de ma présence à tous les événements monégasques d’importance. Je m’adonne à cette vie, sans y croire, sans vraiment travailler  : je trouve toujours et partout de quoi follement m’amuser. Cela amuse par contre beaucoup moins les Monégasques, car, plus on est en vitrine, plus on se montre, et plus on est « décrié »… En revanche, en tant que président des banquiers, je suscitais l’estime de mes collègues et curieusement ne percevais de leur part aucune marque de jalousie… J’étais un notable respecté, une autorité pour les hautes autorités du pays, mais je ne me tuais pas pour autant à la tâche, loin s’en faut. Compte tenu de la quasi-inexistence des revendications du monde du travail et des grèves, les relations sociales se traitaient dans mon bureau en fin de journée autour d’un whisky, en tête à tête avec mon adversaire syndical, un homme appréciable du nom de Tony Pettavino. Nous épluchions sérieusement les quelques problèmes en cours et surtout nous refaisions le monde en plaisantant, assurés l’un comme l’autre que la paix sociale en Principauté n’était aucunement menacée. Bien sûr, nous respections scrupuleusement les intérêts des

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deux parties et, en public, devant nos sympathisants, nous étions des ennemis sans concession... Administrateur d’État de la SBM, qu’est-ce à dire ? C’est le fait de représenter à titre personnel « l’actionnaire majoritaire », en l’occurrence le Prince et son gouvernement, au conseil d’administration. Un rôle essentiel, cela va sans dire, quand on sait que l’État monégasque est actionnaire de la Société à plus de 75 % et qu’à la fin du XIXe siècle, la Société des Bains de Mer fut largement créée pour donner des emplois aux nationaux monégasques, profitant de ce que les jeux de casino étaient interdits en France. Comme j’avais dans ce rôle fait preuve d’efficacité et donné des marques de confiance, le Prince me demanda de quitter ma fonction de banquier et me fit nommer administrateur délégué, poste extrêmement prisé en Principauté  ! CEO de la Société, il m’appartenait de travailler auprès du président de la SBM, fonction similaire à ce qu’est aujourd’hui un président de conseil de surveillance. Son excellence monsieur André Saint-Mleux, auparavant ministre d’État à Monaco pendant neuf ans et issu de la diplomatie, était un homme cultivé, avisé et empreint d’une volonté et d’une sérénité sans faille. Le Prince avait décidé de rapprocher deux êtres aux personnalités diamétralement opposées dont les fonctions respectives, en réalité imprécises, se «  disputaient  »  volontiers : ces deux hommes avaient donc, sur le papier, toutes les raisons de se « détester ». Il n’en fut rien et, malgré l’espoir secret de beaucoup en Principauté, ce fut à bien des égards une véritable « lune de miel » ! Saint Mleux et moi avions parfaitement compris que notre tandem n’était pas évident, que l’on nous attendait au tournant et qu’il valait mieux nous entendre, nous serrer les coudes pour accomplir notre tâche et servir au mieux la SBM et le souverain. «  Je ne vous mets pas là, mon cher, dit le Prince, pour traîner dans les bureaux. La SBM, avec ses hôtels, ses restaurants, ses casinos, les thermes, son opéra, son cabaret, sa salle des Étoiles, le Beach, le

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tennis, le golf et j’en passe, n’est pas un concept philosophique, c’est du concret, Seydoux, du solide ! Je vous veux sur le terrain jour et nuit. Vous êtes en pleine forme, jeune, à un âge où l’on doit se contenter de dormir peu ; vous devez connaître par cœur tous les établissements et les trois mille employés qui s’y déploient. Vous avez des multitudes « d’esclaves », pardon, de cadres, pour faire le boulot dans les bureaux. De même que je vois le moindre papier gras dans la rue, vous êtes bien placé pour le savoir, vous devez vous assurer que le bagagiste de l’Hôtel de Paris est bien rasé, que le petit groom du hall d’entrée ne met pas ses doigts dans son nez… Il y a deux missions primordiales auxquelles vous devez vous consacrer  en priorité : on nous vole au Casino et la bouffe des restaurants est «dégueulasse». Alors, en avant, à vous de jouer ! » Durant les années qui suivirent, je reçus pratiquement tous les jours par un carabinier en motocyclette des missives à la plume de Son Altesse, l’encre à peine sèche… Un fabuleux trésor qui contient des confidences souvent sans rapport avec la SBM… Pour accomplir ma tâche et obéir au Prince, j’étais au bureau à huit heures le matin, dans les établissements précités le jour et au casino la nuit jusqu’à une heure indue. Je dînais à l’extérieur ou rapidement avec les enfants, enfilant une tenue élégante vers vingt-deux heures sous les yeux compatissants de Patricia pour repartir vers le casino, où je fus, je dois le dire, l’instigateur d’une véritable révolution. Jusque à mon arrivée à la tête de la Société, les employés des jeux n’avaient jamais vu un « grand patron » passer autant de temps avec eux. Tenir toute la nuit au casino était, il faut le dire, un exploit compte tenu de mes emplois du temps diurnes très chargés et du fait que j’aime me coucher tôt. Mais il me fallait remplir une mission d’importance… Comme on me l’avait recommandé dans ce monde du jeu où l’on est très épié, je fis au début comme la Wehrmarcht pendant la guerre, j’écoutais et observais. Au bout de quelques soirées au milieu de centaines de

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croupiers, j’identifiai un homme qui semblait plein de qualités et digne de confiance. Je décidai d’en faire mon principal lieutenant pour mon initiation et ne tardai pas à me faire quelques idées : « Ditesmoi Francis, à quoi servent ces caméras là-haut ? » J’en profitai pour admirer les superbes peintures, moulures et fresques qui ornaient les plafonds des immenses salles fabriquées par Garnier à la veille de 1900. Sanctuaire de beauté… – C’est pour surveiller les tables, me dit Francis Palmaro. – Bien, mon cher, mais si les caméras surveillent clients et croupiers, qui surveille les caméras ? – Ah, c’est secret, on ne peut pas y aller… – Je suis ici chez moi ! Et nous voici dans les combles, après d’interminables escaliers donnant sur un couloir sordide au bout duquel une porte était ouverte. Je découvre un employé assoupi sur un écran. Nous sommes en pleine nuit. Il sursaute et se jette sur moi : – Sortez immédiatement d’ici, monsieur, c’est interdit ! – Julien, lui dit Francis, écrase, c’est M. de Clausonne, le nouveau directeur général. – Oh pardon, patron, dit Julien, ancien flic de la Mondaine au gardeà-vous, mais je ne fais que mon travail, j’ignorais qui vous étiez et ne dois laisser entrer personne ici… Les croupiers ne doivent surtout pas me connaître. Je suis un « occulte », l’« ennemi » chargé de les avoir à l’œil. – Eh bien, mon vieux, lui dis-je, si c’est ça votre façon d’avoir l’œil ouvert, chapeau ! Vous dormiez… – C’est vrai, Patron, mais de toute façon je ne sers à rien car il n’y a rien à voir… – Et pourquoi ? – Ils ont mis des abat-jour devant les caméras qui n’ont d’ailleurs ni la couleur ni le son. Ils se répartissent les gains au petit matin sur le

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parking de La Turbie. Vous savez, patron, avec leur pratique interdite des « annonces volantes », il vaut mieux que les caméras ne voient rien… Les annonces volantes consistaient, pour certains clients véreux, de mèche avec des croupiers tout aussi véreux, à faire des annonces simultanées sur plusieurs tables sans les accompagner d’aucune mise. Je n’étais pas là depuis trois jours et j’avais découvert le pot aux roses ! Parce qu’il avait été honnête, je pardonnai ses défaillances au « flic » de la surveillance et lui fit promettre de ne plus jamais dormir à l’avenir. Le lendemain, je donnai ordre à Patrick Rainaut, en charge de la technique à la SBM, de retirer les abat-jour et de s’assurer que les caméras remplissent pleinement leur fonction. Les résultats ne se firent pas attendre. En quelques mois, chiffre d’affaire et bénéfices du casino s’envolèrent. Bien qu’ayant entravé les pratiques frauduleuses de certains, je fus respecté par la grande majorité et devins très populaire dans les salles de jeu. « On ne vous a pas vu la nuit dernière, monsieur de Clausonne, vous n’étiez pas malade au moins  ?  » Au fond, les croupiers étaient flattés qu’enfin le « grand boss » mette de l’ordre et vienne se mélanger à eux… Mais sachez, lecteurs, que c’est un enfer de travailler la nuit. À quatre heures du matin, il m’arrivait de débarquer à l’improviste à l’Hôtel de Paris ou à l’Hermitage et de demander à la réception s’il restait une chambre libre. Au lieu de rentrer réveiller Patricia, j’inspectais à ma façon les hôtels, contrôlais le confort des lits, la propreté, la vigilance de la conciergerie… et tentais d’imaginer ce que l’on pouvait améliorer. Le matin, je signalais, en grondant quelque peu, les imperfections à la «  gouvernante  »  : une veilleuse qui ne marche pas, de la poussière sur la commode, des virgules dans les chiottes… À l’aube, je retrouvais brièvement Patricia, et après quelques petites heures de sommeil retournais au boulot. J’ai adoré cet épisode de ma vie professionnelle qui m’amusait beaucoup plus que l’activité de banquier pour laquelle je n’ai jamais été fait… Administrateur délégué de la SBM, je devais également passer

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de nombreuses soirées au Sporting d’été où défilent tous les weekends les plus grandes vedettes du moment. C’est ainsi que j’ai vu la chanteuse Dani, amoureuse des roses, me regarder avec des yeux très doux et la grande liane Grace Jones me proposer son lit… – Non, Madame, pas question. – Mais je suis toute seule ce soir, que vais-je faire ? C’est ainsi que j’arrivai une nuit à Saint-Tropez pour retrouver Patricia et les enfants avec ce superbe «  morceau  », cette femme impressionnante… qui n’avait rien à faire là. Il fallait être fou pour convier Grace Jones, chanteuse mythique née en Jamaïque, véritable icône qui a inscrit à jamais son physique d’athlète sur le papier glacé des magazines… dans ma « datcha » de vacances. Fou, je l’étais… et le suis encore. Mais Patricia l’accueillit et ne fut pas choquée puisque c’est chez elle, et non à l’hôtel, que je l’avais ramenée… « Dis donc, Jacquot, tu nous casses la baraque avec tes caméras qui marchent  ! Où va-t-on maintenant si on ne peut plus voler  ?  » Je connaissais bien ce fameux Katz, originaire de Croatie, que j’avais eu comme client à la banque et dont je dérangeais les combines. – Écoute, c’est la vie ! Tu connais le jeu du gendarme et du voleur ? C’est le « dada » de la planète. Que feraient les policiers s’il n’y avait pas de bandits, que feraient les humains s’il n’y avait pas de guerres, de massacres, de terreurs, de tragédies, de tsunamis ? Les écrivains, les journalistes, les cinéastes n’auraient plus rien à dire. Alors toi, mon bon Katz, c’est un ordre, continue d’essayer de nous voler avec ta clique car moi, cela m’amuse, c’est ma tâche principale, de parvenir à te piquer ! – T’inquiète pas, le Jacquot, j’offrirai des montres Cartier, des sacs Hermès à ta femme et je saurai t’anesthésier. – Des fleurs, oui, des chocolats pour les enfants, si tu veux, mais tes cadeaux somptueux, je te les retournerai, tu pourras te les garder, te les carrer là où je pense !

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Alors que je suis dans mon bureau un matin vers onze heures, une gouvernante, qui, en d’autres temps, n’aurait jamais osé franchir le pas de la porte du grand « boss », vient me voir du fait des relations très étroites que j’avais tissées avec tout le personnel : – Monsieur, c’est urgent. Folenbaum s’en va. Il a demandé la note, a fait descendre ses bagages où il a planqué toute l’argenterie du petit déjeuner. Il est en ce moment même à la réception, sur le point de partir… – OK, merci ma belle, vous serez augmentée... Et me voilà dans le hall de l’hôtel de Paris ; Folenbaum me tombe dans les bras : – Quel honneur d’avoir la chance de vous saluer, monsieur le délégué ! – Oui, je suis venu vous dire au revoir, dis-je en l’écartant un peu du comptoir de la réception, puis doucement dans son oreille : vous avez des ennemis, Monsieur Folenbaum ? – Non pourquoi ? C’était un de nos plus gros joueurs, il laissait des fortunes sur les tables, il ne fallait pas le fâcher. La nuit n’avait pas été bonne pour lui et un joueur qui perd cherche volontiers à « compenser ». C’est de bonne guerre. Il faut le comprendre… Il n’avait rien d’un voleur patenté. – Alors, avez-vous des ennemis ? – Non, encore une fois, pas à ma connaissance, monsieur le directeur. – Car quelqu’un a mis toute la vaisselle du petit déjeuner dans votre valise à votre insu. – Mais ce n’est pas possible ! – Si, et je vais vous le prouver… La valise était là, prête à être embarquée, dans le coffre de la voiture. Nous l’ouvrons sous l’œil embarrassé de Folenbaum, et la vaisselle se répand sur le sol, étincelante. «  Non, mais ce n’est pas possible  ! Monsieur de Clausonne, je vous aimerai toujours, vous venez de me sauver la vie, sans votre intervention on aurait pu me prendre pour un

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bandit… » Nous n’étions dupes ni l’un ni l’autre, mais son honneur était sauf et la fortune du casino aussi : il ne fallait surtout pas perdre à tout jamais un client d’une telle envergure. La nuit autour des tables de jeu, il y avait des femmes qui se faisaient passer pour des clientes mais dont la profession était très évidente. Sans tarder j’avisai l’une d’elles : – Vous faites le métier ? – Non… – Mais si, je le sais. Vous connaissez vos consœurs, dans les salles ? – Oui, dit-elle gênée, rouge et confuse. – Alors retrouvez-moi toutes dans le bureau de Palmaro d’ici une heure. Je vis arriver une douzaine de filles… « Mesdames, ici on n’est pas sur la Promenade des Anglais ni dans le bois de Boulogne, alors soyez claires avec moi. Faites votre boulot comme par le passé, je suis d’accord, mais avec classe et discrétion s’il vous plaît. Vous ne pourrez rester que si nous sommes complices. Toute nouvelle arrivée doit m’être signalée et ce que vous découvrirez d’insolite doit être rapporté. C’est la condition pour que je continue à vous protéger et vous admettre. » Elles devinrent mes yeux et mes oreilles… Car, il faut bien en convenir, un casino ce n’est pas un couvent. J’ai donc, dans ma vie, été aussi proxénète... Quant à la nourriture, autre souci majeur de Son Altesse, elle n’était bonne ni à la SBM ni ailleurs en Principauté ; le restaurant en vogue, Rampoldi, avec ses spécialités italiennes, était plus un lieu à la mode de rendez-vous et d’échanges que de gastronomie. Pour obéir au souverain, qui avait raison une fois de plus, je m’astreignis, corvée abominable, à fréquenter avec Patricia les très nombreux restaurants de la Société. À l’issue d’un dîner au Grill, je me dirige vers les cuisines et ordonne au chef d’ouvrir les frigidaires : – À cette heure avancée les frigos d’un restaurant de qualité doivent

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être vides. Seules des pièces de viande suspendues à des crochets peuvent subsister dans les chambres froides.  – Mais, monsieur le Directeur, ce n’est pas de notre faute, les Italiens ont l’habitude de commander des mets farfelus, des denrées qui ne sont pas à la carte et des légumes qui ne sont pas de saison. Pour les satisfaire, il faut avoir tout prêt d’avance pour parer au plus pressé. Ayant quelques notions culinaires pour avoir, enfant, mijoté des petits plats, je compris immédiatement que dans nos établissements, avec de telles pratiques, on ne pouvait manger que de la « merde » qui avait croupi longtemps dans les cuisines. Je rédigeai donc, avec humour et dessins à l’appui, un rapport expliquant ce qu’il convenait de faire ; sur ordres du Palais, le conseil d’administration acquiesça à toutes mes suggestions. Il fallait mettre sur pied un lieu de très haute tenue, digne d’étoiles au Michelin. Monaco n’avait encore aucun macaron  : un établissement étoilé permettrait sans doute, comme une locomotive, de tirer vers le haut l’ensemble des « restaurants wagons » de la Société, voire de toute la Principauté. Me voilà donc avec Saint-Mleux sur les routes de France à la recherche d’un chef « deux étoiles » disponible. Nous avons parcouru la Bretagne, le Nord, l’Auvergne, l’Alsace, déjeunant et dînant plusieurs fois par jour si nécessaire, comme des inspecteurs de guides gastronomiques. Excellent pour les bourrelets et la brioche  ! SaintMleux, en ascète qu’il était, ne mangeait rien et, plutôt que du bon vin, se faisait fabriquer des cocktails d’eau sous le regard dépité et narquois des sommeliers. Tandis que je me cachais, de honte, sous la table, il se lançait dans d’interminables explications sur les bienfaits miraculeux de la chimie du mélange des eaux… C’était une façon de se faire pardonner de ne pas boire de vin, source essentielle bien connue du bénéfice des restaurants. Pardon, André qui me lisez, mais ce détail de notre intimité m’a toujours énormément amusé. De retour à peu près bredouille à Monaco, Michel Pastor, le « grand homme » du pays, au courant de nos pérégrinations m’interpelle : « Pourquoi 197


fais-tu le tour de la France puisqu’il y a un merveilleux deux étoiles à Juan-les-Pins, à quelques encablures d’ici ? » Et me voilà avec Michel, Catherine son épouse et Patricia au Juana, tenu par le jeune chef Alain Ducasse. Séduit par une cuisine délicieuse, j’y emmène SaintMleux, puis le Prince plusieurs fois, qui convainquit le chef prodige de rejoindre Monaco. C’est ainsi que sans le Prince, Michel, André et moi, Ducasse n’aurait peut-être jamais connu le destin monumental qui fut le sien. Mais voilà, où mettre ce futur «  gastro  » potentiellement étoilé  ? Ducasse est terriblement exigeant. Je n’ai d’ailleurs jamais rencontré de grand chef cuisinier qui ne soit pas doté d’un fort caractère… Dans les mois qui suivirent, nous attendîmes les étoiles ; Alain débarquait un matin sur deux dans mon bureau pour me « rendre son tablier ». Il n’en avait jamais assez, rien n’était assez beau… « Débrouillez-vous avec lui, me disait Saint-Mleux, je ne sais pas où on va avec ce gars-là, qui nous coûte une fortune ; après tout, c’est une mission que le Prince vous a confiée personnellement ! » Il avait fait la même chose avec un petit cadre de la SBM, Stéphane Valéri, à peine vingt-cinq ans, aussi précoce et intelligent «  qu’insupportable  » à ses heures : «  Jacques, débrouillez-vous avec ce garçon, entre Monégasques… » Pour beaucoup d’étrangers, et les Français en particulier, les Monégasques sont des fainéants incultes et «  incompétents  », des prétentieux «  assistés  »  ; quand on les embauche, à contrecœur, car on ne peut éviter la « priorité d’emploi », il est pratiquement impossible de s’en débarrasser… Ce Valéri « s’emparait » à tout moment de mon bureau, revendiquait sans cesse, mais tenait des discours emprunts d’intelligence, de logique et toujours constructifs. C’est pourquoi je lui consacrais plus de temps que je n’aurais dû. Il est devenu président du Conseil national monégasque. Ducasse voyait, à juste titre, et je lui en rend hommage, les choses en grand  ; il lui fallait le plus bel établissement au cœur de la

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Principauté : le Palais, pourquoi pas, l’Hôtel de Paris, bien sûr, mais comment pousser les murs  ? À l’entrée, près du hall, se trouve un salon dit «  Louis XV  » attenant à la salle Empire, bien trop vaste pour plaire au Michelin, dont un des critères est de ne pas dépasser une cinquantaine de couverts. Le Prince et le conseil d’administration donnèrent donc sans enthousiasme leur accord pour le salon Louis XV, placé de façon idéale mais pas du tout adapté pour ce faire. Quant à la cuisine, tant pis, il faudra descendre et monter un escalier d’une vingtaine de marches. On fit de ce Louis XV un véritable écrin, « le plus beau restaurant du monde » ! Rien n’était assez bien pour Ducasse… Nous obtiendrons deux étoiles de l’incontournable Michelin. Je décide d’aller à Paris avec le chef, rendre visite à Naegelen, le patron du guide pour savoir ce qui doit être modifié ou amélioré pour gagner un troisième macaron. L’homme, froid et distant, à l’image de son irréprochable ouvrage, nous rabroue d’un ton non négociable  : «  Il n’est pas dans la culture du Michelin de donner des conseils. Trouvez ce qu’il faut faire, c’est votre problème. C’est nous qui jugeons en toute indépendance. Partez, messieurs, je ne vous dirai rien ! » Mais, à mots couverts, il s’était dévoilé et je pressentis ce qu’il fallait corriger. Un restaurant trois étoiles dans un hôtel, en réalité une première, se doit d’avoir une entrée séparée ; de plus, si à Strasbourg ce n’est pas indispensable, à Monaco un espace à l’air libre est un atout capital. Sur mon idée il fut décidé de récupérer la terrasse de la salle Empire qui d’ailleurs… n’était pas devant la salle Empire, pour la mettre à disposition de notre futur trois étoiles. Ducasse et moi nous amusâmes à la décorer habilement pour que les clients puissent voir au dehors sans être scrutés par les passants. Pour la salle Empire, nous construisîmes, avec Patrick Rainaud, une nouvelle terrasse style Eiffel. C’est l’endroit où défilent les formules 1 du Grand Prix de Monaco. Il fallut toute l’ingéniosité de Michel Boeri, président de l’Automobile

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Club de Monaco, des architectes et des techniciens, pour parvenir à satisfaire tout le monde. Les trois macarons ne se firent pas attendre… Le Prince était ravi et le pari gagné. La « locomotive » Ducasse tira tous les autres restaurants vers le haut. Les étoiles Michelin constellent aujourd’hui le ciel de la Principauté. La réputation d’Alain Ducasse, l’homme aux dix-neuf étoiles et aux vingt-sept établissements, n’est plus à faire, elle s’est exportée de par les mers… II n’avait pas besoin de Jacques Seydoux pour être un chef exceptionnel, le Ducasse, mais sans lui, il n’aurait peut-être pas connu ce fabuleux destin ! En 1984, le président Mitterrand est en visite officielle à Monaco. Nous ne sommes pas invités au dîner, mais à vingt-deux heures avec des personnalités de moindre rang, ces notables de seconde zone, qui sont néanmoins très honorés de participer, car il y en a tellement qui ne sont pas conviés du tout  ! Nous défilons devant le président de la République française présentés par Son Altesse le prince Rainier. «  Jacques et Patricia Seydoux de Clausonne  », hurle l’aboyeur de service. Mitterrand, qui jusque-là serrait les mains machinalement d’un air plus qu’ennuyé, me regarde et m’embrasse sous les yeux interloqués du Souverain : – Comment ! Vous vous connaissez ? – Non, dit Mitterrand, pas précisément ce jeune homme, mais j’ai passé cinq ans en captivité avec son oncle René, et les Seydoux, c’est un peu ma famille… Je suis très fier, Patricia aussi, mais le chambellan nous presse, la file des invités impatients s’allongeant derrière nous. Tout le monde se retrouve alors dans les salons et l’on vient me chercher : « Son Altesse vous demande ». Je suis inquiet ! Ai-je dit une bêtise ? Fait une gaffe ? Je suis tellement connu pour ça… Monseigneur me prie de m’asseoir à côté du Président. « Puisqu’au moins dans toute cette assistance,

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il connaît ou a des accointances avec une seule personne, autant la lui coller pour qu’il soit content… », me susurre le Prince à l’oreille. – Que faites-vous dans la vie, monsieur Seydoux ? – Je suis administrateur de la SBM et je dirige la filiale monégasque de la Banque de Paris et des Pays-Bas. – Ah, celle que je viens de nationaliser ? – Exactement, monsieur le Président. – Eh bien, qu’en pensez-vous ? – Sauf votre respect… et en m’excusant sincèrement de vous demander pardon, c’est comme si vous aviez transformé ma femme en homme. – Monsieur Seydoux, j’aime votre comparaison, elle n’est pas excessive car je suis tout à fait de votre avis. – Mais alors, monsieur le Président, pourquoi l’avez-vous fait ? – Il fallait bien faire quelque chose pour satisfaire ces «  cons  » de socialistes... Je provoquai ce soir-là les sentiments de jalousie les plus vifs que la terre ait jamais éprouvés. C’était la première fois depuis la nuit des temps qu’un président français venait en principauté, et ce « sale petit prétentieux » de Seydoux l’accaparait complètement. Le lendemain, dans Libération, six colonnes à la Une sont rédigées par une journaliste «  accréditée  ». Sa photo est en haut de l’article et je la reconnais pour l’avoir beaucoup regardée la veille  : elle est jeune et jolie. « Je rêvais, dit-elle, de couvrir cet événement mais n’étais pas retenue par le protocole. J’ai donc décidé de forcer les barrages. Comme il s’agit d’une soirée officielle, je trempe ma barboteuse de travail dans un bain de couleur noire et, ainsi affublée, me présente au Palais au même moment que le président français. L’homme étant sensible aux jolies femmes, il me fait un sourire, me prend presque par la main et nous entrons de concert dans l’enceinte de la Maison du Prince. Hourrah  ! Je suis dans la place  ! Ma tenue insolite me fait passer pour sa garde rapprochée. Une femme vaut toujours mieux

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qu’un homme : en cas d’attentat, elle bondit comme une tigresse et se rue sur l’attaquant bien plus vite que les gardes du corps masculins souvent lents et balourds. Je ne quitte pas le président Mitterrand, qui ne me quitte pas non plus… Quand je sens soudain que l’on me pince vigoureusement les fesses. Je me retourne… C’est un barbu ! » Il y avait ce soir-là trois barbus dans l’assistance : le prince Rainier, François de Grossouvre, un fidèle de l’Élysée, et moi-même. Je prends immédiatement ma plume et rédige quelques lignes auxquelles je joins l’article de Libération. D’un coup de Vespa, je dépose la missive au Palais  : «  Monseigneur, le «barbu», ce n’est pas moi  !  » Dans la demi-heure qui suit, un carabinier se présente à mon bureau, avec un pli du Prince : « Ce n’est pas moi non plus. » Vous pouvez imaginer, lorsque nous nous retrouvâmes le lendemain matin pour « inspecter » la Principauté, combien cet incident nous a réjouis ! Je déconseille aux courtisans et aux «  ambitieux  » de briguer la fonction de consul, même honoraire, car si elle donne droit à une belle plaque «  diplomatique  » sur la voiture et des invitations dans les cérémonies officielles, on se retrouve souvent empêtré dans des situations inextricables au moment où l’on s’y attend le moins. Ma vie de consul général d’Autriche me plongeait parfois dans des aventures rocambolesques. Alors que je rentrais une nuit d’un dîner en ville avec Patricia et que je m’étais, comme à mon habitude, complètement déshabillé dans l’ascenseur, impatient de me mettre au lit, je tombai sur des gamins endormis sur notre paillasson. Trois étudiants autrichiens à qui l’on avait volé papiers et argent pendant qu’ils dormaient sur la plage s’étaient réfugiés chez moi pour solliciter mon aide. Je suis « leur » consul et c’est donc « mon boulot »… Les voilà qui campent dans le salon pendant une semaine. Confortablement installés, ils prennent leurs aises à la maison en attendant leurs nouveaux papiers et m’appellent « papa ». Patricia et moi ne savions pas si nous devions

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en rire ou en pleurer… Mais après tout, neuf enfants au lieu de six, ce n’était pas pour faire peur à ma parfaite épouse ! J’ai cependant parfois regretté cette fonction de consul qui fut pleine de péripéties même si elle m’attira volontiers ennuis, dépenses et réprimandes. Et j’eus l’honneur, à ma grande surprise, d’être décoré par l’Autriche de l’équivalent d’officier de la Légion d’honneur. À l’occasion d’une réception officielle à l’Élysée, Jacques Chirac, président en fonction, me convie sans que je sache pourquoi à une réception. Je mis mon beau costume foncé trois-pièces et fut pour une fois le plus élégant de tous les invités… À l’issue des officialités, Bernadette me prie de rester pour une petite collation en privé. Petite collation, c’est vite dit car Jacques est un ogre. Je n’ai jamais vu quelqu’un manger autant. Entre deux bouchées, me tapant sur le ventre, il me dit : – Mais, mon petit Jacques, tu n’as pas mis ta Légion d’honneur ? – Je ne suis pas « légionnaire ». – Ça alors, mon ami, me dit-il, je vais m’en occuper ! – Non, surtout pas… s’il te plaît, Cher Jacques, je ne veux pas de ta Légion d’honneur. – Ah, en voilà encore un qui dénigre notre belle décoration parce qu’il ne la possède pas ! dit le Président. – Pardonne-moi, Jacques, mais il ne s’agit pas de cela ; si je la refuse c’est simplement parce que je ne la mérite pas. Je n’ai jamais rien fait d’extraordinaire et si tu veux un conseil  : arrête de la donner à n’importe qui et pour n’importe quoi. Si demain je sauve un enfant au péril de ma vie, je serai le premier à te la demander. Avec toi, tous les cuisiniers et les chauffeurs de l’Élysée l’affichent avec fierté. Il ne faut pas la déprécier. Et Bernadette, fort sage, de conclure : « Jaaacques, Jacques a raison. Voilà le genre d’homme qu’il vous faut auprès de vous pour vous éviter, de temps en temps, de perdre la raison…»

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R i e n n e s e r t d e c o u r i r… Nous sommes à la fin des années 1980 ; je quitte la SBM en même temps que le président Saint-Mleux. Fort de la promesse que le président Haberer m’a faite en son temps de me reprendre à la banque Paribas si mon expérience à la SBM devait tourner court, je suis nommé au titre très prisé de directeur de la banque, affecté à la filiale de Genève pour prospecter une clientèle sur tous les continents. Je vais passer une grande année seul chez les Helvètes, Patricia s’imposant de rester à Paris auprès des enfants qui font leurs études – l’expérience de Justine et Charlotte laissées seules dans la capitale n’ayant pas été du tout concluante. Cléa fera Dauphine brillamment, puis Sup de Co et Tigrane intégrera HEC. Je ne suis pas heureux sans Patricia, pas très sage non plus, je dois l’avouer et découvre, moi qui déteste voyager, des contrées inimaginables. Djeddah, Riyad, en Arabie Saoudite, c’est une vision du Moyen Âge. Le concierge de l’hôtel m’interdit de sortir courir les bras nus, je ne parle même pas des jambes. Pas de cinéma, pas de télévision, pas d’amis, pas de femmes, pas de distractions, une chaleur à mourir, une nourriture exécrable… Un jour que je visitais le souk avec un local complaisant et que je regardais un peu trop intensément une dame totalement voilée d’une burqa avec le visage caché par une grille en acier, mon compagnon de balade me mit furieusement en garde : « Si vous continuez de scruter ainsi les femmes, ils vont finir par vous lyncher ! » Au fond, il est normal, dans ces régions désertes, que les femmes soient intégralement couvertes. Le mâle, qui n’est en réalité qu’un vulgaire animal, doit être mis à l’abri de toutes concupiscences. J’imagine le berger isolé dans la dune à mille milles de toutes terres habitées qui voit passer une jeune fille habillée comme chez nous. Elle n’a aucune chance de ne pas y passer… 204


Les cheiks arabes que je tente d’attirer dans les filets de la banque, ignorant la ponctualité la plus élémentaire, me font souvent attendre des heures, pour ne pas dire des jours, dans l’antichambre de leurs palais, pour ne m’accorder finalement que quelques petites secondes d’entretien. Mon charme opère rarement, mais lorsque cela marche, ce sont des milliards qui font le bonheur de mes patrons du siège. Je découvris d’autres villes : Abou Dhabi, Dubaï, Oman, mais toujours la même ségrégation. Je vivais dans les hôtels ou dans des compounds, petites cités artificielles où les étrangers se retrouvent confinés. Un dimanche d’ennui au moment du déjeuner, où les cadres expatriés des banques locales s’étourdissent en gueuletons, coucheries et beuveries, je décidai d’aller courir dans le désert. En cette époque de nostalgie et de solitude, évincé de ma chère SBM, loin de ma famille, je préparais des marathons pour oublier mes tristes pensées... De retour du fond du désert vers la ville et ses gratte-ciel, je perçois à mon côté une ombre qui grandit peu à peu. C’est un vieillard qui se traîne et s’entraîne. Essoufflé, il me dit en anglais : « Incroyable, je ne suis pas seul dans cet immensité de sable. Vous vous préparez aussi  pour le marathon d’Abou Dhabi  ?  » Il avait quatre-vingts ans, c’était le champion du monde des vétérans. Je n’oublierai jamais ce vieil homme qui me redonna goût à la vie… Patricia, qui me voyait malheureux, obtint de son éternel soupirant, devenu président de la Banque à Paris, Michel François-Poncet, de me rapatrier auprès d’elle. Revenu dans la capitale, je continuai mes périples à travers le monde pour appâter des clients. Mais je n’aimais toujours pas voyager, être séparé des miens et profitai, en 1991, d’une proposition de retraite anticipée pour abandonner définitivement la Banque Paribas. J’avais cinquante cinq ans. C’est alors que Michel Pastor eut la gentillesse de me prendre pour conseiller. Je lui fis acheter Hédiard, mauvaise initiative j’en conviens, 205


qui ne lui apporta que des déboires, et Taylor, qui se révéla, en revanche, un franc succès. C’était courageux de la part de Michel de me prendre à son côté car j’étais un peu « tombé de mon cheval » en Principauté. Beaucoup d’amis à l’évidence me tournaient le dos… Pour ne pas déprimer, je me mis à cette époque à courir, à courir comme un fou. C’était d’autant plus héroïque que j’étais très mauvais dans ce sport et n’aimais pas ça du tout. C’était cependant une façon simple et facile de vider mon esprit, de me réconcilier avec la vie. J’ai participé à cinq ou six marathons, en beaucoup d’heures, beaucoup trop… Lors de mes passages à Paris pour voir ma famille, je courais avec Bernard Kouchner et sa bande des « matins du Luxembourg ». Nous devînmes des amis et décidâmes de participer ensemble au marathon de New York. Le jour J, nous nous levâmes à l’aube pour nous retrouver près du départ, pendant des heures interminables, dans une foule compacte, attendant le coup de feu libérateur. Je vécus alors des scènes surréalistes. Le stress, les litres et les litres de liquides ingurgités, le repas de la veille enfin digéré : quantités d’hommes et de femmes, honteux et horrifiés, obligés de « poser culotte », dans une indécente promiscuité, sous les yeux de tous sans pouvoir bouger... En cet instant, on eût dit que la civilisation s’était arrêtée. Le marathon, de quarante-deux kilomètres et quelques, est une épreuve épouvantable mais grandement facilitée dans une ville comme New York par les cris et les encouragements des badauds à chaque carrefour. Les orchestres, les applaudissements et les acclamations des supporters et du public portent littéralement les coureurs. Dans le quartier juif, des hommes portant barbes, favoris en bouclettes et panamas de feutre noir, nous jettent en riant des boulettes de papier comme autant de petits cailloux pour montrer leur désaccord avec nos tenues « légères et inconvenantes ». Comme on aimerait qu’à Gaza, les bombes soient aussi en papier… Dans le quartier noir, qu’à l’époque un Blanc ne pouvait pénétrer sans danger et dans lequel je me rendais

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pour la première fois, on croise des visages hilares, de grands yeux ronds, des dents éclatantes. Les habitants massés au bord de la route nous envoient des baisers et dégagent une telle joie de vivre, une telle chaleur que nous en oublions courbatures et fatigue. Je ne dépasse que péniblement les vieillards, les éclopés et les handicapés. Je me demande ce que je fais là, ce que j’ai à prouver ; j’ai envie d’abandonner mais j’avance et tiens bon. La dernière ligne se court dans Central Park. On touche au but en traversant une verdure sublime qui réchauffe le cœur. C’est le seul moment où je me sens pousser des ailes et dépasse le dix kilomètres à l’heure, sachant que les vainqueurs courent en permanence deux fois plus vite. J’arrive enfin, avec un sourire horriblement crispé, de très nombreuses heures après le tout premier  ; je retrouve Bernard Kouchner dans la tente VIP avec les notables et le maire de la ville. Le Libyen champion de la course en deux heures, six minutes et sept secondes, est là souriant, décontracté, à peine en sueur, comme s’il revenait d’une petite marche très paisible. Dans un anglais approximatif je lui exprime mon admiration  ; filiforme, grand tas d’os dégingandé, il me répond en souriant : « Vous savez, Monsieur, quand j’avais neuf ans, dans mon désert natal, je faisais tous les matins une cinquantaine de kilomètres pieds nus en courant sous un soleil ardent, quarante degrés à l’ombre pour rapporter de l’eau à mes six petits frères et sœurs qui, sans moi, seraient à coup sûr morts de soif. Alors vous savez, Monsieur, une quarantaine de kilomètres avec des Nike surgonflées sur un bitume régulier par une température idéale, c’est une promenade de santé... » Désireux de ne pas être en reste et faisant semblant d’ignorer mes piètres performances, mon fils Balthazar se mit à courir lui aussi. Or il avait de plus en plus de peine à se mouvoir, souffrant d’une douleur inexpliquée dans un pied. Un chirurgien du centre médical de la Jeunesse et des sports accepta de l’opérer, mais ne se présenta pas le matin de l’intervention ; Balthazar était furieux. Sur mon insistance,

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le praticien m’avoua avoir prétexté un voyage inopiné dans la peur légitime d’échouer. En lui enlevant le kyste, la cause de son mal, situé dans un embrouillamini inextricable d’ossements, de tendons, de vaisseaux et de nerfs, il craignait d’estropier mon fils à vie. Je lus par hasard quelques jours plus tard dans Le Monde qu’un chirurgien avait opéré une tumeur du cerveau au laser en se servant d’un écran. Je décidai immédiatement de le rencontrer à l’hôpital de la Salpetrière ; il se proposa de tenter le coup avec Balthazar. De nombreux examens s’imposèrent et le jour fatidique, Balthazar me téléphona après l’opération : « Papa, tu ne le croiras pas ! Je suis revenu de l’hôpital en courant  ! C’est une première mondiale  ! Guidé à l’aide d’un ordinateur, le laser a explosé le kyste ; je n’ai ni fils, ni pansements ! Je peux participer au marathon de Paris le mois prochain ! » C’est à cette époque que Patricia tomba malade ; les docteurs ne me cachent pas qu’elle est condamnée. « La médecine ne peut plus grandchose, Monsieur Seydoux, c’est maintenant à vous de jouer. Vous voulez un miracle  ? Il lui faut de la montagne, pas trop élevée, des heures de marche à pied, du poisson, des fruits, des légumes, avec une bonne huile d’olive et surtout beaucoup d’affection et d’amour ; puisque vous n’êtes plus très occupé, faites en sorte de ne pas la quitter et de l’obliger à respecter scrupuleusement cette « ordonnance ». Ayant de nombreux copains dans le pays d’origine de Patricia, nous descendîmes à Gstaad, chez des cousins et amis helvètes, chez les Seillière et les Pastor. Mais comme nous n’étions bien que chez nous, Patricia me persuada d’acquérir quelque chose dans une montagne à vaches, qui nous permettrait de grandes promenades en dehors des circuits routiers... Nous visitâmes quantité de chalets, granges, étables, à Gstaad et aux alentours, sites idéaux pour d’interminables marches à pied. Elle voulait de la nature, de la campagne, pouvoir flatter la croupe des bestiaux en se levant le matin. Mais les prix de

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l’immobilier dans ce lieu paradisiaque s’avèrent inaccessibles pour ma modeste bourse. Tout était cher : une journée de ski, un taxi, un jus d’orange, la moindre petite entrée dans un bistrot… dix fois le coût des stations des Alpes françaises. Nous n’avions pas les moyens de nous poser là-bas et nous nous souvenons alors de ces trois jours à Megève avant d’être mariés sans quitter une seconde un « garni » du centre du village. Ne nous voyant jamais sortir de la chambre, l’hôtelier s’était inquiété, se demandant si nous n’étions pas morts étouffés. Étouffés ? Non, simplement enlacés… fous d’amour. « Jacques, nous avons été si heureux à Megève, c’est tellement plus joli que Gstaad et puis, ce n’est pas très haut et les prix sont abordables ; les médecins seront satisfaits de me savoir à l’altitude recommandée. » Nous voilà donc en HauteSavoie, visitant et revisitant tous les recoins du fameux domaine des Rothschild. Un agent immobilier, une dame un peu âgée, élégante, baronne de province fracassée par les avatars de la vie, se prit de passion pour ma façon de lui baiser la main, pour la classe de Patricia et nous fit découvrir le « point G » de Megève : un appartement du XVIIe siècle dans une ancienne étable au cœur de la cité, en face précisément du petit hôtel qui avait connu nos tout premiers ébats. Patricia tomba amoureuse ; cette fois ce n’était pas de moi… Les quatre-vingt-cinq mètres carrés, taille idéale, au deuxième étage sous les toits lambrissés, étaient comme un chalet en pleine campagne. «  C’est ça ou rien, Jacques, et si on ne peut pas aller là, on laisse tomber. » Il s’agissait de deux millions de francs, impensable, même avec un gros crédit. La baronne m’appelait tous les jours. Était-elle amoureuse de moi ? Bien sûr, j’étais le seul qui ne lui imposait pas de bisous à chaque rencontre, ne lui secouait pas la main mais la lui baisait élégamment. – Monsieur Seydoux, ça y est, les propriétaires sont d’accords, à un million cinq, c’est à vous ! – Non, c’est trop cher… – Monsieur Seydoux, à un million trois. –… 209


– Monsieur Seydoux, à un million deux. – Je ne peux pas… Et un jour : « Je ne devrais pas vous faire cette confidence, Monsieur Seydoux, mais venez vite, la propriétaire est en faillite, l’appartement dont votre femme rêve sera vendu demain aux enchères à la bougie au tribunal de Bonneville.  » Je me précipite dans cette bourgade et découvre, dans un édifice d’un autre âge, quantité de jeunes gens en jeans et tee-shirts qui s’affairent dans la salle d’audience. Mais où sont les magistrats, les préposés, les officiels  ? À l’heure dite, je vois ces jeunes se métamorphoser, enfiler des robes noires : tout ce petit monde se transforme soudain en fiers auxiliaires de la Justice. L’assistance est clairsemée ; je suis au fond ; mon avocat est au premier rang, car, dans ce type de procédure, je n’ai pas le droit d’intervenir moi-même. On commence par la vente d’une charrue, puis d’un lopin de terre, d’une cave, d’une grange, d’une forêt, et le juge annonce l’appartement de Megève. Je suis fébrile et constate autour de moi la présence d’agents immobiliers de Megève que j’avais rencontrés à l’occasion de nos recherches. À l’instant où démarre la vente judiciaire, la propriétaire, une restauratrice de Lyon, se précipite véhémente vers le pupitre du juge accompagnée de deux vigoureux personnages  : «  Arrêtez tout, Monsieur le juge, voici l’argent  !  » Le magistrat lève les yeux, s’interroge. « Non, Madame, c’est trop tard, il fallait intervenir avant. » On commence à cent mille francs, deux cent, trois cent, cinq cent, sept cent… Mon avocat me fait des signes discrètement. J’acquiesce chaque fois et, ô miracle, obtiens ce trésor pour neuf cent mille francs. Patricia au téléphone est folle de joie ! Nous allons visiter tous les antiquaires de la région pour décorer l’appartement et arpentons la montagne, pour sauver Patricia. Quelque temps plus tard, elle va plus mal. Lorsque je l’accompagne en voiture chez les médecins, car il n’est plus question de la faire monter sur le scooter, je suis obligé de m’arrêter dix fois pour lui permettre

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de vomir. J’aurais donné n’importe quoi pour que son mal envahisse mon corps et la libère. Mon amour reste intact. Elle finit par échouer à l’Hôpital américain à Paris. Elle est en fin de vie, les docteurs ne viennent même plus la voir. Il n’y a plus rien à faire. Chaque journée dans cet établissement coûte une fortune. Pour les repas, c’est un maître d’hôtel en livrée qui lui propose une carte aux prix de « l’étoilé » ; ridicule quand on sait qu’elle ne peut rien avaler… «  Mais vous, monsieur, vous avez peut-être faim  ?  » Le lendemain de son arrivée dans cet hôpital, la porte de l’étage où elle se trouve est condamnée. Des gardes du corps, véritables hippopotames, m’interdisent l’entrée. Ils sont au service d’une famille saoudienne qui a de gros moyens… Tout cela est grotesque, je n’en peux plus et me confie par hasard à Antoinette Seillière, plus qu’une amie, une sœur. « Jacques, il n’est pas question de laisser Patricia dans cette prison pour milliardaires. Je suis la présidente des Diaconesses, où se trouvent des spécialistes dans l’accompagnement des êtres en fin de vie. Les places sont rares, mais pour Patricia, il n’y a rien d’impossible. » J’extrais illico mon épouse de l’Hôpital américain, pour l’emmener aux Diaconesses où elle sera choyée jusqu’au dernier soupir comme un enfant chéri par une mère attentive. Merci, Antoinette, tu nous as délivré d’un poids immense… Quelques jours plus tard, Annabelle, la femme de Balthazar, accouche de Paloma. « Je veux absolument la voir », me dit Patricia dans un souffle. Nous lui présentons alors un bébé de deux jours que nous avons subrepticement « volé » à la maternité. Patricia esquisse un ultime sourire à Balthazar, Paloma et moi… sans que je susse si c’était son inconscient ou elle qui s’exprimait. Elle était heureuse. Tout était dit. Elle pouvait s’en aller, rassurée, et ferma les yeux cet après-midi-là devant toute la famille réunie autour de son lit. Un miracle.

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La franchise, cette perle rare Je suis à Saint-Tropez avec Patricia et nous allons déjeuner chez un ami. La route est difficile, nous nous égarons et, à trois heures de l’après-midi, alors que nous décidons de faire demi-tour, un panneau s’offre à nous  : «  Jacques, c’est LÀ  !  » Nous rejoignons les convives en fin de repas et trinquons à la vodka. Mon vis-à-vis est un immense gaillard très «  enveloppé  » qui pleurniche sur son sort. Il parle trop et trop fort, se lamente à n’en plus finir avec un accent canadien qui m’agace prodigieusement. Alors, alcool aidant, je l’injurie méchamment à la stupeur de tous. Patricia me fusille du regard ; conscient de ma goujaterie et très gêné, je quitte la table et vais m’allonger sur un transat au bord de la piscine. À moitié endormi, je vois surgir l’imposant Canadien et présume qu’il a en tête de me casser la gueule. Très loin de m’en vouloir : « M. Seydoux, voulez-vous me sauver ? Ce que vous m’avez dit tout à l’heure avec une méchanceté incroyable et sans détours est terriblement exact. Je suis un con fini qui s’est laissé aller. Votre franc parler était inespéré. » Après quelques minutes de palabres, sous les yeux médusés de l’assistance avinée, le Canadien me tombe dans les bras, nous sommes les meilleurs amis du monde. Je le sauverai effectivement, moyennant une forte somme, car c’est le deal dont nous sommes convenus et sur lequel il a beaucoup insisté ; je vais passer trois semaines de mon été de vacances à reconstruire cet homme dans son corps et dans sa propre estime. Je vis pratiquement chez lui, surveillant son régime et son entraînement physique. Il perdit grâce à moi vingt-cinq kilos en un mois et séduisit, car il était intelligent, charmant et d’une grande beauté, une amie de Patricia qui lui permit de retrouver bonheur, sérénité et santé. 212


Il y a plusieurs années, Patricia et moi assistions à un banquet. La baronne Carbuccia peine à saisir son couteau et sa fourchette tellement ses ongles recouverts de verni sont longs et encombrants. Toutes ces fanfreluches, ces breloques, ces atours qui valent des années de SMIC pour se déshabiller le soir et apercevoir un monstre dans le miroir… C’est une gravure de mode, un arbre de Noël. Elle ne dit que des bêtises et se gargarise de lieux communs. Je suis contre les privilèges de naissance ; je ne juge les gens que sur résultat. Ayant bu un whisky de trop avant le dîner, je me montre discourtois :   – Éxistez-vous réellement, baronne  ? Avez-vous parfois de vraies pensées  ? Regardez-vous  ! Un robot, un gadget publicitaire, une enseigne vivante de toutes les maisons de luxe du moment.  – Mais, monsieur Seydoux, vous êtes abominable ! – Pas du tout, chère madame. Puisque nous sommes condamnés à passer deux heures ensemble pendant ce pénible banquet, je désire philosopher et que nous nous quittions tout à l’heure «enrichis», réconciliés et heureux. – Je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire… – Voyez, baronne, à votre poignet gauche : une Cartier, à votre poignet droit : des bracelets Chanel ; à vos oreilles : des boucles Van Cleef. Une robe de Dior, un sac Vuitton, des escarpins Hermès… Êtesvous rémunérée par toutes ces maisons pour les afficher avec tant d’arrogance ? – Je devrais vous gifler, me lever et partir, monsieur Seydoux ! Personne ne m’a jamais provoquée de la sorte ! – J’insiste, baronne, car je veux vous «sauver». Essayez d’être vousmême, dans vos propos, dans vos actes, dans vos achats. Regardez en face de vous, à l’autre bout de la table, vous savez qui est cette femme ? – Bien sûr, c’est votre Patricia ! – Regardez-la bien, baronne, elle ne sort pas de chez le coiffeur, sa queue de cheval naturelle s’est presque nouée toute seule à la sortie du

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bain. Aucune peinture ne couvre son visage, j’ai découvert le vêtement qu’elle porte dans une brocante, son sac n’existe pas car elle a enfoui ses gants et son mouchoir dans mes poches, autour du cou elle porte le prénom de nos six enfants écrits en lettres d’or enfantines, un bijou fabriqué sur ma demande par un modeste artisan, orfèvre de la région de Pigne ; elle a au poignet une montre de mon ami Gérald Genta, fabriquée spécialement pour elle. Observez-la cette montre quand vous la saluerez en partant, les aiguilles sont le bras et la jambe d’un athlète nu qui me ressemble… Quant à ma propre montre, la voici, sur le cadran, c’est ma femme, nue elle aussi, avec un petit mot au dos : « Mon Jacques je t’aime. » Alors, votre luxe à côté de ces trésors intimes, c’est de la poudre aux yeux, ce n’est rien d’autre que l’écume des vagues… Un autre dîner, chez Pierre de Charbonnière, un ami que j’adore, fut un grand moment. Je suis en bout de table entre deux grandes sottes ; je m’ennuie à mourir… Je me dresse tout à coup et hurle : « Pierre, ton vin c’est du vinaigre, ta bouffe c’est de la merde et mes voisines sont à chier, j’en ai marre, je me casse ! » Silence de mort. Pierre se lève : – Jacques, là tu pousses un peu trop loin le bouchon ; j’espère que tu plaisantes. – Oui, enfin à condition que tu ordonnes à ces deux connasses d’arrêter de dire des bêtises, par exemple de raconter qu’elles étaient en retard ce soir au dîner, ce qui fait au passage que j’ai bu trop de whisky, parce que la baby-sitter avait tardé à se présenter en raison de règles douloureuses… Tu comprendras que, dans ces conditions, je n’ai rien à faire ici ! Ne t’inquiète pas, lecteur, Pierre a bien voulu sourire, les conversations s’animèrent, mes voisines me détestèrent mais je leur fis alors d’immenses compliments et tout rentra dans l’ordre. Quand je le quittai à minuit, Pierre de Charbonnière m’embrassa et me dit : « En fin de compte, tu as sauvé mon dîner de l’ennui … »

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Ma maman était un peu forte… très forte… enfin, suffisamment forte pour ne pas pouvoir se faire prêter des robes de Dior ou Saint Laurent ; pour une ambassadrice de France, c’est dommage car cela permet d’être élégante à bon marché dans les dîners… Elle faisait le «yoyo» comme on dit aujourd’hui. Suite à quantité de régimes intolérables, la contraignant soit à ne boire que du liquide, soit à ne manger que des légumes bouillis ou même rien du tout, au détriment des règles les plus élémentaires d’une saine diététique, elle se précipitait à trois heures du matin dans le réfrigérateur et dévorait goulûment des milliers de calories en grommelant : « et puis merde, que ce régime aille au diable  !  » Chère maman, avec son sourire et ses yeux bleus comme la mer, elle n’était que joie de vivre, bonté, amour. Vers dix sept ans, sans doute à cause de mes gènes maternels, j’étais moi aussi légèrement enrobé. J’avais tout pour devenir un gros mais la chance était avec moi : un estomac handicapé en forme de sablier me donnait très vite une sensation de satiété. Un matin, je me noyais dans du thé vert à l’hôtel Hermitage et dévorais non pas des viennoiseries mais Le Monde, Le Figaro, Libé, Nice Matin…parce que je ne veux pas grossir, je veux rester svelte et élancé pour plaire. D’ailleurs je déteste les gros, je ne supporte pas qu’un être humain puisse à plaisir se détruire en mangeant. Je vis apparaître cinq énormes toupies aux longs cheveux noués de bigoudis, enjouées, cachant leurs formes débordantes sous d’immenses chemises de nuit bariolées… des Américaines en villégiature à Monaco. J’appris très vite que la plus volumineuse faisait trois cent cinquante kilos. Les voir déambuler lentement comme des automates était un spectacle à couper le souffle. Il n’y a qu’aux États-Unis pour l’instant… que l’on rencontre de pareils pachydermes. J’ai lu récemment qu’un Yankee était décédé dans son appartement dont il ne pouvait plus s’extirper et qu’il fallut une grue pour extraire par la fenêtre défoncée six cents kilos de chair morte… C’était paraît-il l’homme le plus épais du monde.

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Mes «toupies» sont très gaies. Elles sont colossales, c’est à se demander comment elles peuvent s’asseoir, d’une façon générale et surtout dans les avions. On leur a d’ailleurs apporté des chaises larges pour remplacer les traditionnels fauteuils Louis XVI dans lesquels il était hors de question qu’elles se glissent. Pour cette clientèle hors du commun, à l’Hermitage tout spécialement, les portes de quelques chambres ont été agrandies, des lits consolidés et des cloisons de toilettes écartées. Le maître d’hôtel se présente pour les servir. Il est Italien et peine à les comprendre. Je m’approche discrètement et propose mon aide. Ces dames sont enchantées, rivalisent de gloussements, de cris de joie et me prient à leur table. Elles commandent de l’eau «  qui ne soit pas de l’eau », du thé « qui ne soit pas du thé… » et sortent de leurs cabas toutes sortes de pilules, poudres et autres potions amaigrissantes qu’elles engloutissent allègrement. La conversation s’engage. Tous les sujets sont abordés : elles ne me cachent pas que leur activité sexuelle est épanouie et intense. Elles sont totalement libérées et ne se privent pas de confidences ; je me demande en les observant si la plus mince d’entre elles, avec ses quelques deux cent cinquante kilos, pourrait aller jusqu’à me plaire... Ayant ingurgité liquides et gélules, elles oublient joyeusement leur régime et interpellent le préposé  auquel elles demandent quantités d’œufs brouillés, de saucisses, chipolatas, pommes sautées, jambon grillé… Elles vont ensuite se servir au buffet et reviennent avec des assiettes débordantes de viennoiseries, gâteaux et chocolats. Je n’ai jamais vu ça. Elles ont pris les pilules miracles, elles ont fait une «diète», elles ont la conscience tranquille  pour faire un festin pantagruélique ! Elles se goinfrent pendant un temps infini, me dévorent des yeux, toutes amoureuses de moi, m’interdisant de m’éloigner. Bien sûr, à midi, à quatre heures et le soir elles remettront ça à l’identique, sans complexes… L’ascète que je suis est effaré, amusé et choqué. Dans un anglais de pacotille, je me permets de leur demander : « Mesdames, pourquoi cet acharnement à vous détruire ? »

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Malgré cela, je leur ai plu, c’est certain, mais sans le vouloir pour une fois. Il n’aurait pas fallu beaucoup insister pour me retrouver nu dans leur lit… Mais, me dira-t-on, ce n’est pas de leur faute, c’est dans leurs gènes. Et je répondrai, inlassablement, qu’à Dachau, Buchenwald ou Mattauzen, il n’y avait pas d’hérédité qui tienne : tous les malheureux condamnés sans exception étaient décharnés à mourir… et en mouraient d’ailleurs.

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Ai-je tout raté ? Le cancer n’a pas seulement décimé la famille de Patricia mais aussi grandement la mienne. Je m’en tiendrai à mes parents, car au-delà on ne savait pas du tout, médicalement, quelle maladie vous emportait. Maman m’appelle un matin pendant le Master de tennis de Monaco : – Mon chéri, je ne me sens pas bien, essaye de venir me faire un coucou à Paris. Il est urgent que je te voie. – OK, OK maman, mais tu connais ma passion pour le tennis, on est en plein tournoi, ce n’est pas le moment… – J’insiste mon chéri, je veux que tu viennes. – Mais maman, je te l’ai dit, dans cinq jours le tournoi est fini et je rapplique aussitôt. – Non, s’il te plaît. J’ai grand besoin de toi. De mauvaise humeur, je prends le premier avion le lendemain et la découvre alitée mais en forme, rayonnante de me voir. – Je te trouve bien, maman, pourquoi cette urgence ? – C’était en moi, une pression, un pressentiment peut-être… – Maman, on va se faire une joie. Je vais faire quelques courses, une exception à mon régime, tant pis je ne dînerai pas, et nous dégusterons ensemble ton plat préféré : de la langouste mayonnaise avec un petit blanc, tes deux péchés mignons… – Nous bavardons en riant, nous sommes heureux et nous assoupissons ; je suis au pied du lit dans un large fauteuil et vers quatre heures de l’après-midi : – Maman, tu sembles aller bien, tu as dévoré ton crustacé, tu as dormi, on a refait le monde tous les deux. J’ai la conscience tranquille. – Tu peux retourner à ton tennis, mon chéri, j’ai moi aussi la conscience désormais apaisée.

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– Le soir, en débarquant à l’aéroport de Nice, mon chauffeur est en émoi : « Monsieur Seydoux, j’ai une triste nouvelle, je viens d’apprendre que votre maman n’est plus. » Mon père avait disparu quelques années auparavant, atteint lui aussi d’un cancer qu’il refusait de soigner malgré les injonctions de ses proches. Il me murmura dans un souffle quelques secondes avant d’expirer : « Mon fils chéri, tu perds en ce moment ton meilleur ami… » Pour me prévenir, si possible, du cancer ou en retarder l’échéance, j’ai toujours été vigilant concernant mon alimentation. Il y a quelques mois, dans les vestiaires du Monte-Carlo Country Club, tandis que je m’habille après la douche, surgit un ancien partenaire de tennis que je n’ai plus vu depuis dix ans. Il est gras, courbé, quasi impotent et, bien que plus jeune que moi, paraît vingt ans de plus. Il se plaint en gémissant : « Jacques, tu te rends compte, mes genoux sont morts, on m’opère dans un mois, le pire, c’est que le succès est incertain, je risque fort de finir sur une chaise roulante. » Je continue de me vêtir sans un mot, l’ignorant volontairement et m’apprête à m’en aller. – Jacques ! Je croyais que tu étais un ami, tu ne t’intéresses pas à moi, tu ne dis pas un mot et pars sans me saluer… – Je n’ai rien à faire avec des connards dans ton genre. Regarde-toi. Regarde-moi. Nous avons presque le même âge ; vois la différence ! Tu n’es qu’un gros lard, je te méprise, tu me dégoûtes ! – Mais Jacques… – Écoute, Jean-Pierre, tu es plus petit que moi et dois bien peser trentecinq kilos de plus. C’est comme si tu trimbalais en permanence une valise de ce poids. Tu ne pourrais pas faire trois mètres en la tenant à bout de bras. Il y a vingt ans que tu la portes cette valise ! Tes genoux te supplient, à genoux eux-mêmes, ils te crient qu’ils ne peuvent plus te soutenir, qu’ils ne supportent plus tes bourrelets et qu’ils vont te lâcher. Je ne peux rien pour toi, Jean Pierre, tu n’es pas « en contrôle », tu n’as

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fait que te détruire. Tu as remplacé les jouissances de la séduction, du sexe et du tennis, qu’une corpulence comme la tienne t’interdit, par l’orgasme des repas et de la sieste. L’immobilité est un mal absolu. Rester en forme est un travail terrible, ardu, de longue haleine qui exige de folles privations. Alors Jean-Pierre, passe ton chemin et va bêtement te faire opérer. » Six semaines plus tard, il me téléphone. J’attends des injures qui, à ma stupéfaction, ne viennent pas : « Jacques, je t’appelle pour te remercier. C’était un miracle de t’avoir rencontré l’autre jour. Tu m’as ouvert les yeux, j’ai suivi tes conseils, j’ai perdu vingt kilos. Je marche, je plais, je baise à nouveau. Je ne serai pas opéré et, si tu veux, nous pourrons jouer au tennis ensemble d’ici peu. »   Ai-je réussi ma vie  ? Diplômé en droit et en sciences politiques, officier, gestionnaire de portefeuilles et directeur de la banque Paribas, administrateur délégué de la SBM, conseiller de la Banque J.-P. Morgan, conseiller de Rothschild et Cie, président des Banques de Monaco, administrateur de Cartier, administrateur du théâtre Princesse Grace, consul général d’Autriche, secrétaire général du Maxim’s Business Club, administrateur de Cogefi, de Cooking Consultant, de la société Hédiard, président pour la France de la Fondation Albert II de Monaco… Certes, mais cela dit, je ne suis pas du tout fier de moi. Je n’ai jamais été qu’un salarié attendant paisiblement son traitement de fin de mois. C’est facile : on enfile un élégant costume, une chemise propre, une cravate, on se rase pour une fois correctement et l’on se présente comme un bestiau sur le marché. Puis on se laisse traîner toute sa vie, cahin-caha, avec un salaire assuré. Je n’ai de respect que pour les solitaires, les «  entrepreneurs  » qui investissent à grand risque leurs propres capitaux pour contribuer à construire une économie viable, les « indépendants », comme mon fils Balthazar, dans un monde où tout

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est fait pour décourager l’audace nécessaire à la création d’entreprises. Il y a quelques années, un Italien m’a conté ses mésaventures au cours d’un dîner : « Un samedi midi, j’ai convoqué mes trois cents employés dans la cour de mon entreprise de fret à Bergame pour soi-disant festoyer. Je suis apparu à l’heure pile avec une valise dans chaque main, accompagné de ma femme et de mes trois enfants. Le personnel au complet était là, au centre d’une grande étoile formée par les deux cent camions de la société. Nous avons sablé le champagne, picoré des petits fours puis je suis monté sur un camion débâché pour tenir un discours : «Cadres et chauffeurs, pour moi, pour vous, je me tue au travail ! Voilà des mois, des années… que vous n’arrêtez pas de me faire chier. Vous êtes parmi les employés les mieux payés d’Italie, la porte de mon bureau vous est toujours ouverte, je suis en permanence disponible pour causer, pour écouter vos récriminations, peut-être un peu paternaliste, je l’avoue, mais quand vos épouses accouchent, vous êtes bien contents de me voir arriver le premier pour les embrasser et les couvrir de cadeaux. Mais de tout cela vous n’avez cure ! Que les affaires soient bonnes ou mauvaises, que la conjoncture soit florissante ou que la crise nous écrase, vous vous en foutez complètement ! Vous me tenez toujours pour responsable de ce qui ne va pas, jamais de ce qui est bon, jamais des améliorations. Alors à force de grèves, de revendications, de lamentations et maintenant de menaces de séquestration, la boîte… vous pouvez vous la garder ; voici les titres de propriété, je vous en fais cadeau  ; débrouillez-vous maintenant pour faire tourner la boutique  ! Adieu et bon vent  ! Viens, chérie, venez, les enfants…  « Et nous nous sommes quittés. Dans l’aprèsmidi, une délégation de salariés est venue me trouver à mon domicile en me disant que, sans moi, c’était la Bérézina, la faillite. Je leur ai répondu que je les avais prévenus cent fois et qu’il eût fallu y penser bien plus tôt ! »

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Tu l’as vu, lecteur, la chance m’a beaucoup souri. Dernièrement encore lorsque l’affaire Madoff m’a frôlé de près. En 1994, Thierry de la Villehuchet, que j’avais eu comme adjoint à mes débuts chez Paribas, me téléphone de New York : « Je voudrais que tu vois Littaye, également ancien collègue, nous avons quelque chose de super à te proposer…  » Mon carnet d’adresses, vous avez noté que je suis prétentieux, est imposant. Je tutoie pratiquement toutes les grosses fortunes de l’hexagone, les chercheurs de capitaux se tournent donc bien naturellement vers moi… J’étais chez J.-P. Morgan à l’époque, place Vendôme, pas totalement heureux et disposé, à changer de «crèmerie» à la première occasion. Patrick Littaye me vanta Madoff, des perspectives de lucre insensé et un avenir financier certainement flamboyant… J’étais tenté, très proche de les rejoindre et donc de travailler pour Madoff. Quand Bernadette Chirac me convie avec Patricia pour l’accompagner à une soirée de charité à Versailles. Je pénétrai dans le salon des Glaces entre Patricia et Bernadette qui m’entourait de son affection. J’étais ce soir-là le «centre du monde», l’objet de toutes les convoitises. C’est alors que David de Rothschild, ami de toujours que j’avais un peu perdu de vue, vint vers nous et me dit : – Jacques, que fais-tu chez J.-P. Morgan ? Tu serais beaucoup mieux chez moi ! D’ailleurs tes conditions seront les miennes. – Cher David, je suis sensible à ton offre mais à condition de résider à Monaco. – Bien sûr, nous pourrions sans problème y créer une succursale. Le lendemain je quittai J-P. Morgan, oubliai Littaye, Madoff… et rejoignis David. Je n’ai pu retenir quelques larmes lorsque j’ai appris récemment le suicide de l’ami d’adolescence que j’ai intensément apprécié : Thierry Magon de la Villehuchet. Pourquoi le destin m’a-t-il si souvent ouvert les bras ?

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Mais de même qu’il n’y a pas de bien sans mal, de beauté sans laideur, de même que Dieu n’est respectable que parce qu’il y a Satan, il fallait bien aussi, dans la chance et le bonheur qui furent les miens que je perdisse Patricia et Aurélien… J’ai vécu un cataclysme, un de ces chagrins que l’on ressasse et qui vous fracasse. Mon fils s’est pendu… Que faire quand la vie vient ainsi vous broyer ? Écrire, pour survivre et ne pas se laisser entraîner dans le torrent des repentirs et de la culpabilité. Pourquoi le suicide ? Pourquoi l’abandon ? Ce silence tout à coup… Où es-tu mon fils ? Où es-tu allé  ? Et pourquoi ce jour-là  ? As-tu douté, hésité, voulu renoncer ? Dans ma tête, les minuscules détails n’en finissent pas de déferler ; ils battent à mes tempes : le son d’une voix, une démarche, un sourire dont je me demande à présent s’il n’était pas forcé… Cette vie que nous vivions, insouciante, je la revisite à chaque instant, je la fouille, j’en traque les moindres recoins. Pour comprendre. Mais c’est impossible. Les souvenirs sont si proches encore, mais une vie a volé en éclats. C’est irrémédiable. L’absent est mort et pourtant il est là, gravé à jamais dans mon cœur, dans ma mémoire, dans ma chair. Les mots de cet ouvrage, il ne les lira pas.


Collection dirigée par Evelyne Demey Avec la collaboration de Sylviane Degunst Maquette : Mickaël Campart Couverture : Mickaël Campart Correction : Jean Pencreac’h Impression : Arta Grafica, Roumanie © Éditions du Huitième Jour, 2010 3, rue Séguier - 75006 Paris ISBN : 9782352510437


JE ùE SIUIS BIEN AMUSE