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Illustration de couverture et cartes : © Patrick Connan Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2019 www.lerouergue.com

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Pascale Quiviger

LE ROYAUME DE PIERRE D’ANGLE L’art du naufrage

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Chapitre 1

La vague ressemblait à un pic neigeux. Le navire courait vers elle et elle courait vers lui. C’était la fin, peutêtre, peut-être pas. Deux heures plus tôt, les marins s’étaient empiffrés de biscuits secs et de riz froid parce qu’un estomac bien rempli ne se renverse pas. Riz ou non, le plus jeune mousse vomissait son âme par-dessus la rambarde, le buandier était vert grenouille et Félix, le timonier géant, s’agrippait à la barre. La vague s’abattit sur l’Isabelle comme le Jugement dernier. Le mousse faillit passer par-dessus bord, mais Félix le rattrapa par la cheville. Les marins qui pompaient l’eau dans la cale sentirent grincer la racine du grand mât et ceux qui travaillaient sur le pont s’accrochèrent aux cordages. Ce n’était pas la première fois que leur dernière heure arrivait. Ils prenaient leur mal en patience, attentifs aux ordres de l’amiral Dorec qui hurlait par-dessus le tonnerre. Un seul homme à bord avait le pouvoir de lui désobéir.

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– Prince Thibault ! suppliait justement l’amiral, rentrez dans votre cabine, par pitié ! Le prince Thibault ne rentrait jamais volontiers dans sa cabine. Techniquement, l’Isabelle était son navire, l’expédition son idée et les trente-deux marins son équipage. Pourtant, à le voir écoper le pont avec une chaudière, son ciré enroulé aux mollets, son chapeau à larges bords dégoulinant comme une gouttière, personne n’aurait su dire la différence entre l’héritier du royaume de Pierre d’Angle et le plus simple matelot. Les vagues se soulevaient jusqu’à dépasser trois fois le grand mât. Leur cime écumait, leur flanc était strié d’émeraude et de silhouettes étranges – des cachalots volants, des dauphins ailés. À chaque tempête, c’était la même chose : le ciel liquide, les vêtements pesants, les doigts rougis, les cordages emmêlés, les lampes noires, les éclairs aveuglants ; l’Isabelle une coque de noix sur une mer sans fond, les hommes des poussières négligeables sur la coque de noix. Les heures passaient vite à cause de l’urgence, et lentement à cause de la fatigue. Le jour se changea indifféremment en nuit et, au moment où ils s’y attendaient le moins, le plafond cotonneux des nuages s’ouvrit sur une étoile, puis deux, puis sur une constellation entière. C’était fini. Aussi vite qu’elle était venue, la tempête s’apaisa. – Repères ! cria alors l’amiral Dorec. Poussin, le navigateur, grimpa dans la vigie, à la cime du grand mât, et lança une réponse inattendue : – Terre en vue !

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– C’est Khyriol, amiral ? demanda le prince Thibault en repoussant les cheveux blonds qui pleuvaient sur son visage. L’amiral Dorec relaya la question à la vigie : – C’est Khyriol, Poussin ? Tout là-haut, le navigateur analysait le bout de ciel à l’aide de son compas, les coudes appuyés au panier pour garder l’équilibre. – Oui, amiral ! – Hmm, commenta Dorec. – Déjà Khyriol ? fit une voix reconnaissable derrière eux. C’était Guillaume Lebel, le second, qui s’amenait en bras de chemise, les traits tirés par l’épuisement, mais les yeux toujours noirs et pétillants. Il avait des cheveux gris, très courts, qui contrastaient avec son visage jeune et hâlé. – Hmm, répondit encore l’amiral. – Excellent, se réjouit Thibault, nous pourrons voir l’aube se lever sur le port. Il avait promis à l’équipage une escale bien méritée et damné la tempête qui risquait de les retarder. – Non, non, mon prince, répliqua pourtant l’amiral Dorec. Nous jetons l’ancre immédiatement. – Mais, amiral… commença Guillaume Lebel en se frottant les yeux. L’amiral Dorec lui jeta un regard sévère. Il reprenait son second aussi souvent que possible parce qu’il l’enviait. Guillaume était doué en tout. Sa voix de velours lui donnait de l’autorité, son jugement droit et généreux imposait le respect : il deviendrait capitaine dans

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le temps de le dire. Les occasions de le corriger étaient rares et l’amiral les savourait. – Ce que le navigateur a vu, Guillaume Lebel, c’est un phare, expliqua-t-il, condescendant. Il mit ses mains en porte-voix : Pas vrai, Poussin ? Un phare ? – Plusieurs phares, amiral, confirma le navigateur. Presque une route pavée. – C’est bien ce que je pensais. Poussin, descends. Dorec tourna sur lui-même et interpella deux hommes qui passaient par là. – Félix ! Ovide ! L’ancre, tout de suite ! Le grand timonier et le gros tonnelier obéirent sans un mot. – Je ne comprends toujours pas, amiral, dit Thibault. – Ah, beaucoup s’y laissent prendre, sire. L’illusion est parfaite. On n’accoste jamais de nuit à Khyriol. Jamais. Pas si on tient au bateau. À l’équipage. Aux marchandises. – Mais quelle illusion ? Un phare, c’est un phare, non ? – Pas s’il est placé à l’intérieur des terres, sire. – À l’intérieur des terres ! s’écria le second, qui eut droit à un autre regard plein de reproches. – Mais c’est un fait connu, Guillaume Lebel. Les navires qui se laissent guider par les phares de Khyriol vont s’échouer sur une plage. Marée haute, marée basse, peu importe. On leur vient en aide, bien sûr, et avec le sourire. On débarque les hommes à bâbord, pendant qu’à tribord on vide la cale. Ah ! Ils sont pirates sans même se donner la peine de prendre le large. Je déteste Khyriol.

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– Ça, vous l’avez dit cent fois, remarqua Thibault. – Mille, renchérit Guillaume. – Et je n’ai pas honte de le répéter. Je déteste Khyriol. Un long silence suivit, hanté par le grincement de la chaîne de l’ancre. Personne ne discutait avec Albert Dorec, le petit homme qui se faisait appeler « amiral », même si le royaume de Pierre d’Angle n’avait jamais eu d’armée. Un demi-siècle de navigation lui avait donné le don du mot juste au moment opportun, ainsi qu’un crâne chauve aux reflets d’océan. Il était célèbre pour une expédition polaire désastreuse du temps où, encore matelot, il avait sauvé l’équipage d’une mort certaine. L’expédition était rentrée à Pierre d’Angle avec deux peaux d’ours, un peu de gras de phoque, moins d’orteils qu’il n’y avait de marins et pas un seul lobe d’oreille, mais le jeune Dorec était promis à une carrière exceptionnelle. Maintenant, il répondait aux ordres directs du roi Albéric qui l’avait chargé de la sécurité du prince Thibault. Sa tâche lui tenait à cœur et il y mettait tout son talent. On ne lui connaissait qu’un seul vice, caché sous sa couchette dans une boîte de fer-blanc – des biscuits à la pâte d’amande venus de sa ville natale. Il y pensait justement lorsqu’il brisa le silence : – Dodo, tout le monde, sauf ceux du quart de veille. Les quarts étaient des équipes se relayant toutes les quatre heures au son d’une grosse cloche ; celui de la nuit était souvent le plus calme. L’humidité tropicale, dense et parfumée, se referma sur l’Isabelle. Le renard blanc qui servait de figure de proue projetait son museau en avant, les oreilles dressées. Rien ne brisait le repos,

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sauf le tintement des poulies contre les mâts et le clapotis de l’eau sur la coque. De temps en temps, quelqu’un sifflotait. Les marins voyageaient depuis dix-sept mois. Ils avaient eu leur dose de faune exotique, de flore invraisemblable et de rituels chamaniques. La cale du bateau était bourrée d’artefacts et d’échantillons de minerai. En revanche, le garde-manger n’offrait plus que des biscuits si durs qu’il fallait les briser à coups de massue, et les barils d’eau douce grouillaient de gros vers. L’Isabelle devait absolument se ravitailler. Et puis tout le monde méritait de se dégourdir les jambes : pendant des semaines et des semaines, le même horizon plat. Pour tout divertissement, une poignée de tempêtes capricieuses qui laissaient les estomacs en bataille et les ponts jonchés d’hippocampes. La terre ferme ne ferait de tort à personne. D’où Khyriol. L’amiral Dorec désapprouvait. Khyriol était une île à la fois enchanteresse et peu recommandable. D’un côté, il y avait les mangues juteuses, les amuseurs de rue et les banderoles colorées ; de l’autre, les ruelles un peu louches, les pickpockets, la contrebande. Il fallait de l’humour pour l’apprécier, et il en manquait terriblement. Juste avant la tempête, comme tous les mercredis, il avait affronté Thibault aux échecs, selon les instructions du roi Albéric, soucieux que son fils « garde bien la tête en place ». L’amiral était mauvais joueur et perdant pire encore. Si proche de l’escale, il était plus grincheux que jamais.

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– Il faudra que quelqu’un reste à bord, mon prince, répétait-il entre chaque mouvement. J’ai vu des bateaux se faire plumer à Khyriol. Il faudra que quelqu’un monte la garde. – Concentrez-vous, amiral. C’est votre tour. – Que quelqu’un surveille le grand foc, sire, continuait Dorec en bougeant distraitement un pion. Le hunier, le tourmentin, la trinquette. – Bref, les voiles. – Les voiles, sire, mais aussi les haubans, les drisses, les écoutes… – Les cordages, en d’autres termes. – Exactement, mon prince, mais aussi le gréement en général, tout l’équipement qui permet de régler la voilu… – Je sais ce qu’est le gréement, amiral. – Oui, sire. Donc, voilà : j’ai réfléchi, c’est décidé, je reste à bord. – Quel dommage, dit Thibault en souriant de l’intérieur. Je vous rapporterai un souvenir. Échec et mat, amiral. En fait, Thibault rapporterait de Khyriol bien plus qu’un souvenir. L’amiral Dorec n’était pas au bout de ses peines.

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"Le Royaume de Pierre d'Angle - Tome 1 L'art du naufrage" de Pascale Quiviger  

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