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MAI 68, L’ART DE LA RÉCUP

Illustration Alexandra Compain-Tissier

« Sous les pavés de saumon, la plage », « Rêver céréaliste », «  Quiche & Love », « Lait interdit d’interdire les privilèges »… Ce sont les accroches imaginées par l’agence de communication Rosapark, du groupe Havas et au nom inspiré de celui de la camarade de lutte de Martin Luther King, pour une campagne publicitaire de Monoprix ce printemps, intitulée «  Les promos font leur révolution  ». L’opération fait évidemment référence à Mai 68, détournant ses slogans les plus célèbres. De quoi inspirer un magasin

bernard hasquenoph Fondateur de louvrepourtous.fr

108 REGARDS ÉTÉ 2018 2016

de la chaîne, dans le Val-de-Marne, qui crut bon de déployer des banderoles taguées à la bombe au rayon fringues –, photos postées sur Twitter par une cliente consternée. FASHION WEEK REBELLE C’est l’une des nombreuses récupérations commerciales de la révolte étudiante qui bouleversa la société française il y a cinquante ans, signe sans doute de son statut iconique et désormais historique. Rien n’aura été épargné en cette année de commémorations. La maison Dior, du groupe mondial de luxe LVMH, lança les festivités. Elle se produisit en février à Paris, pour la présentation des collections de prêt-à-porter automne-hiver lors de la Fashion Week, dans un décor constitué d’un gigantesque collage de pages de magazines féminins et d’affiches déchirées de l’année 1968. Le défilé s’ouvrit par un mannequin portant un pull sur lequel on pouvait lire en lettres capitales : « C’est non, non, non et non !  » Le site de Madame Figaro titra : « Sous les pavés, le style  ». Analyse de la journaliste

devant ce mix de hippie chic en patchwork, d’étudiante en jupe à carreaux transparente et de BB en cuissarde : « L’attitude de la femme Dior se veut frondeuse, affirmée, déterminée, presque militante ». Il fallait y voir, nous dit-on, un geste féministe de la première directrice artistique de la marque, Maria Grazia Chiuri, qui se confia en backstage, parlant de lutte pour l’égalité des droits. Se moquant de cette « Fashion Week rebelle », Guillaume Erner, sur France Culture, s’étrangla : « Voilà de la récupération ou bien l’on ne s’y connaît pas. C’est cela le drame du capitalisme actuel : il est capable de tout récupérer, y compris ce qui était censé le nier ». 790 EUROS LE PAVÉ Le plus absurde, c’est que l’on sait que, durant ces quelques semaines de 1968, la parole des femmes fut largement confisquée, comme beaucoup de militantes en ont témoigné. Mais aussi qu’à l’époque, la maison Dior, des plus classiques, se vit justement reprocher d’être à contre-courant du mouvement

Trimestriel Regards n°47 - Été 2018  
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