CE QUE NOS RĂVES DISENT DE NOUS
Le décryptage des neurosciences
HOMMES
QUAND LâĂGALITĂ
ACCENTUE
LES DIFFĂRENCES
SĂNIORS
UN NOUVEAU TRAITEMENT
CONTRE
LA DĂPRESSION
BĂBĂS
ILS COMPTENT
AVANT
DE PARLER
GUĂRISSEURS
ET REBOUTEUX
POURQUOI ON Y CROIT, MĂME SI ON SAIT QUE
CâEST DE LâARNAQUE
COMMENT SAVOIR POUR QUOI ON EST DOUĂ ? L 13252 - 155 - F: 7,00 ⏠- RD Cerveau & Psycho N° 155 Juin 2023 N°155 Juin 2023 Cerveau & Psycho CE QUE NOS RĂVES DISENT DE NOUS Le dĂ©cryptage des neurosciences
N°
NOS CONTRIBUTEURS
p. 12-14
Alexis Bourla
Psychiatre au service de psychiatrie de lâhĂŽpital Saint-Antoine, il est spĂ©cialiste des dĂ©pressions, notamment de celles dites « rĂ©sistantes » aux traitements classiques.
SĂBASTIEN BOHLER
Rédacteur en chef
p. 54-58
Isabelle Arnulf
Neurologue et directrice du service des pathologies du sommeil de lâhĂŽpital de la PitiĂ©-SalpĂȘtriĂšre, elle Ă©tudie les liens entre le contenu de nos rĂȘves et certaines maladies neurologiques.
Une vérité profonde
Les rĂȘves nous feraient accĂ©der Ă notre inconscient, Ă notre vrai moi, Ă nos dĂ©sirs cachĂ©s comme Ă nos peurs les plus secrĂštes. Ils seraient un puits de vĂ©ritĂ© et une voie vers la connaissance de soi. VoilĂ lâimage que lâon retient gĂ©nĂ©ralement de lâinterprĂ©tation des rĂȘves, souvent dĂ©rivĂ©e de la tradition psychanalytique.
p. 60-65
Erik Hoel
Professeur de neurosciences Ă lâuniversitĂ© Tufts, il dĂ©veloppe une thĂ©orie novatrice sur les rĂȘves qui explique leur fonction originelle.
La rĂ©alitĂ© apparaĂźt aujourdâhui diffĂ©rente. Les recherches en neurosciences rĂ©vĂšlent que nos rĂȘves rejouent certains Ă©lĂ©ments de nos vies, certes, mais de façon distordue et dĂ©sordonnĂ©e. Et câest peut-ĂȘtre ce cĂŽtĂ© chaotique qui fait leur vraie valeur ajoutĂ©e pour notre cerveau. Comme lâexplique le neuroscientifque Erik Hoel, ce dernier a besoin de stimuli trĂšs variĂ©s pour apprendre. La rĂ©alitĂ© concrĂšte nâoffre pas toujours cette variĂ©tĂ©, surtout dans des existences routiniĂšres et sĂ©curisĂ©es. Câest pourquoi le cerveau sâenverrait des donnĂ©es fantaisistes, comme un gymnaste se donne des challenges insolites ou dĂ©calĂ©s, pour ne pas laisser rouiller ses articulations.
p. 90-91
Gabriela Hofer
Psychologue Ă lâuniversitĂ© de Graz, en Autriche, elle mĂšne ses recherches sur la connaissance de soi et les autres, ainsi que sur les façons de mieux identiïŹer ses forces et ses faiblesses.
Alors, proftons de ce grand dĂ©sordre â Ă dĂ©faut de messages rĂ©vĂ©lateurs. Au milieu des images dĂ©jantĂ©es, sachons repĂ©rer les parallĂšles qui Ă©voqueraient une dispute avec un collĂšgue, une peur de perdre son conjoint ou de ne pas bien sâoccuper de ses enfants. Les psychologues et neurologues constatent alors que ce matĂ©riau peut nous aider Ă faire de meilleurs choix, et ils suggĂšrent des pistes pour y parvenir. Ă dĂ©faut de vĂ©ritĂ© profonde, des microenseignements parfois bien utiles. ÂŁ
3 N° 155 - Juin 2023
ĂDITORIAL
155
SOMMAIRE
N° 155 JUIN 2023
DĂCOUVERTES
p. 6 ACTUALITĂS
Du piano pour un cerveau toujours jeune !
Courir au-delĂ de la fatigue
Quand voler devient une addiction
Le sport : mieux que les antidépresseurs
Ă chaque langue son cerveau !
Quand le stade donne du sens
p. 12 FOCUS
DĂ©pression liĂ©e Ă lâĂąge : vers une thĂ©rapie e cace ?
Une protĂ©ine naturelle pourrait favoriser lâapparition de nouveaux neurones.
Alexis Bourla
p. 16 NEUROSCIENCES
Covid long : quand le virus sâen prend aux neurones
Fatigue, troubles de lâattention, de la mĂ©moire : le syndrome de « Covid long » aurait parfois des causes neurologiques.
Stephani Sutherland
p. 39-65
p. 26 SCIENCES COGNITIVES
Compter avant de parler
Avant lâĂąge de 6 mois, les bĂ©bĂ©s comparent dĂ©jĂ les nombres, les mĂ©morisent, les manipulent sous forme visuelle ou auditive⊠Jacob Beck et Sam Clarke
p. 34 INTELLIGENCE ARTIFICIELLE LâIA peut-elle lire dans nos pensĂ©es ?
Un programme est rĂ©cemment parvenu Ă recrĂ©er en partie ce que nous regardons Ă partir dâun simple scan de notre cerveau.
Allison Parshall
CE QUE NOS RĂVES DISENT DE NOUS
p. 40 SCIENCES COGNITIVES ET SI LA NUIT TOUT SâĂCLAIRAIT ?
Parler de ses rĂȘves dans des groupes permet de mieux les dĂ©crypter.
Klaus Wilhelm
p. 46 PSYCHOLOGIE
COMMENT APPRENDRE DE SES RĂVES
De nouvelles mĂ©thodes dâinterprĂ©tation tissent des parallĂšles entre les rĂȘves et la vie.
Guillaume Jacquemont
p. 54 NEUROSCIENCES
«âNOS RĂVES SONT UNE FENĂTRE SUR
NOTRE SANTĂ MENTALEâ»
Entretien avec Isabelle Arnulf
p. 60 NEUROSCIENCES
POURQUOI NOS RĂVES
SONT-ILS PARFOIS SI BIZARRES ?
LâincongruitĂ© rĂ©pondrait Ă un besoin dâadaptation du cerveau.
Erik Hoel
Ce numĂ©ro comporte un courrier de rĂ©abonnement, posĂ© sur le magazine, sur une sĂ©lection dâabonnĂ©s. En couverture : © Sylvie Serprix
6-37
p.
p. 34 p. 12 p. 16 p. 26
p. 39
Dossier
4 N° 155 - Juin 2023
ĂCLAIRAGES VIE QUOTIDIENNE LIVRES
p. 66
PSYCHOLOGIE SOCIALE Le paradoxe de lâĂ©galitĂ©
Plus les femmes et les hommes deviennent « Ă©gaux », plus ils sâorientent vers des Ă©tudes et des carriĂšres di Ă©rentesâŠ
Frank Luerweg
p. 72 LâENVERS DU DĂVELOPPEMENT PERSONNEL
YVES-ALEXANDRE THALMANN
Guérisseurs
:
jây crois pas, mais on ne sait jamais
Un Ă©trange phĂ©nomĂšne, lâacquiescence, nous conduit Ă savoir quâune chose est absurde mais Ă ne pas en tenir compte.
p. 76 RAISON ET DĂRAISON
NICOLAS GAUVRIT
Devenez tolérant en 4 minutes
InspirĂ©s de la psychologie des groupes, des messages contre lâhomophobie produisent des rĂ©sultats ultrarapides.
p. 80 SCIENCES COGNITIVES
Déjà -vu : oui, mais pourquoi ?
Lâimpression dâavoir dĂ©jĂ vu ou entendu ce qui se passe sous nos yeux ? Cela pourrait ĂȘtre un bug de votre cerveau. Janosch Deeg
p. 86 LâĂCOLE DES CERVEAUX
JEAN-PHILIPPE LACHAUX
Faut-il répéter au calme ?
Si vous voulez jouer un morceau de musique Ă des amis, exercez-vous dans le bruit.
p. 90 LA QUESTION DU MOIS
Comment reconnaĂźtre ses
talents ?
La réponse de Gabriela Hofer et Aljoscha C. Neubauer
p. 92 SĂLECTION DE LIVRES
Le sommeil, câest bon pour le cerveau
Le DĂ©veloppement naturel de lâenfant
LâExpertise sans peine Nuances
Pourquoi je prends ma douche trois minutes de trop ?
Guérir nos ùmes blessées
p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTĂRATURE
SEBASTIAN DIEGUEZ
La Faim : quand la nourriture devient insupportable
Et si la famine dĂ©goĂ»tait de la nourriture... Câest la thĂšse de lâĂ©crivain norvĂ©gien Knut Hamsun dans son cĂ©lĂšbre roman... validĂ©e par la science un demi siĂšcle plus tard.
66-78 p. 80-91 p. 92-97
p.
p. 66 p. 72 p. 80 p. 76 p. 86 p. 94 p. 92
5 N° 155 - Juin 2023
DĂCLIN COGNITIF
Du piano, pour un cerveau toujours jeune !
Une demi-heure de piano tous les jours entraßne une augmentation de matiÚre grise dans plusieurs régions du cerveau chez des personnes de plus 60 ans, et améliore leur mémoire de travail.
D. Marie et al.,
Music interventions in
132 healthy older adults enhance cerebellar grey matter and auditory working memory, despite general brain atrophy, Neuroimage : Reports, 2023.
Comment conserver de bonnes capacitĂ©s cognitives en vieillissant ? Au-delĂ de 60 ans, il nâest pas rare quâon oublie ses clĂ©s, quâon rĂ©ïŹĂ©chisse moins rapidement, que lâagilitĂ© mentale baisse, sans mĂȘme parler de maladies comme Alzheimer qui vont sâattaquer aux neurones et entraĂźner des troubles plus profonds encore. Une des fonctions mentales les plus importantes pour garder un esprit vif et performant au quotidien est la mĂ©moire de travail, cette forme de mĂ©moire Ă court terme qui nous permet de manipuler des concepts tout en parlant Ă un interlocuteur et sans oublier que, dans dix minutes, il va falloir aller chercher un ami Ă la gare. Câest un des grands enjeux de la recherche sur le dĂ©clin cĂ©rĂ©bral liĂ© Ă lâĂąge et lâon se demande comment la maintenir en bon Ă©tat le plus longtemps possible. Or des travaux menĂ©s Ă lâuniversitĂ© de GenĂšve ont montrĂ© quâun programme de six mois dâinitiation et dâentraĂźnement musical
© VGstockstudio/Shutterstock
6 N° 155 - Juin 2023 ActualitĂ©s Par la rĂ©daction DĂCOUVERTES p. 12 DĂ©pression liĂ©e Ă lâĂąge : vers une thĂ©rapie e cace ? p. 16 Covid long : quand le virus sâen prend aux neurones p. 26 Compter avant de parler
améliore justement cette capacité cruciale chez des personnes ùgées de 62 à 78 ans, tout en augmentant la quantité de matiÚre grise dans des régions clés de leur cerveau.
Au cours de cette expĂ©rience, 132 personnes ĂągĂ©es de plus de 62 ans ont subi des tests de mĂ©moire de travail avant de participer Ă un programme dâun an de formation musicale comportant soit des sĂ©ances dâĂ©coute guidĂ©e pour acquĂ©rir des connaissances sur la musique et attirer leur attention sur les di Ă©rents accords et harmonies, soit de petits cours de piano Ă raison dâune heure par semaine, assortis dâune demiheure dâexercices Ă la maison chaque jour. Les participants passaient une IRM mesurant la quantitĂ© de matiĂšre grise dans leur cerveau, au tout dĂ©but de lâexpĂ©rience, puis six mois aprĂšs, ainsi quâun nouveau test de mĂ©moire de travail.
Les rĂ©sultats ont fait apparaĂźtre deux faits marquants. Tout dâabord, le volume global de matiĂšre grise diminue sur la pĂ©riode des six mois oĂč ces personnes ont Ă©tĂ© suivies. Signe que le cerveau prĂ©sente un bilan net de neurones nĂ©gatif, ce qui est un fait connu et nâest pas enrayable par une pratique, mĂȘme rĂ©guliĂšre, dâune activitĂ© comme la musique. En revanche, et câest la deuxiĂšme conclusion majeure, le cerveau stimule la production de nouveaux neurones dans certaines zones clĂ©s, ce qui se traduit ponctuellement par une augmentation
Courir au-delĂ de la fatigue
P. Padmanabhan et al., Nature Parkinsonâs Disease, 2023.
de lâĂ©paisseur du cortex. Les rĂ©gions concernĂ©es sont notamment le noyau caudĂ©, impliquĂ© dans les actions orientĂ©es vers un but, et le cervelet, dont certaines sous-rĂ©gions contribuent Ă la mĂ©moire de travail, mais aussi Ă lâĂ©quilibre et la coordination.
Une partie de lâe et rĂ©sulte du volet de formation musicale dispensĂ©e, mais lâe et est plus puissant lorsquâon pratique : le cours hebdomadaire de piano et la demi-heure quotidienne Ă la maison augmentent mĂȘme le volume du cortex auditif et dâune zone appelĂ©e « gyrus de Heschl », importante pour discerner la parole dâune personne au milieu du bruit â un avantage dont bĂ©nĂ©ïŹcieront les patients dans leur vie quotidienne.
Cette Ă©tude montre donc pour la premiĂšre fois que le cerveau ĂągĂ© peut produire de nouveaux neurones dans une variĂ©tĂ© de rĂ©gions jusquâalors insoupçonnĂ©es. LâamĂ©lioration cognitive est proportionnelle au temps passĂ© Ă faire de la musique, une activitĂ© qui dĂ©veloppe lâattention sĂ©lective aux sons, mais aussi leur anticipation et la mĂ©moire de phrases musicales qui vont devoir ĂȘtre exĂ©cutĂ©es en temps rĂ©el, le tout en promenant son regard sur la partition et ses doigts sur des endroits prĂ©cis dâun clavier. Rien de mieux, ïŹnalement, pour exercer cette fonction cognitive cruciale, tout en donnant du plaisir aux autres et Ă soi-mĂȘme ! ÂŁ
Sébastien Bohler
Ce jour-lĂ , vous Ă©tiez en forme. Vous avez couru 10 kilomĂštres et vous ne sentiez rien. Vous aviez envie de doubler la distance. La performance musculaire semblait se produire sans e ort. Quelques jours plus tard, les premiĂšres foulĂ©es semblaient di ciles, et au bout de quelques centaines de mĂštres vous Ă©prouviez dĂ©jĂ une sensation de fatigue. Pourtant, vous aviez bien mangĂ©, bien dormi, vous nâĂȘtiez pas malade. Que sâest-il passĂ© ?
La rĂ©ponse pourrait venir dâun neurotransmetteur : la dopamine. LibĂ©rĂ©e par votre cerveau quand vous ressentez du plaisir, elle est aussi impliquĂ©e dans la motivation. Plus vous en possĂ©dez, plus vous arrivez Ă relier de façon ïŹable la sensation de fatigue Ă lâe ort fourni.
Des chercheurs de lâuniversitĂ© de Baltimore ont bĂ©nĂ©ïŹciĂ© de la participation de malades de Parkinson qui, en lâabsence de mĂ©dicament, ont de faibles taux de dopamine : dans des tĂąches dâe ort physique, ils produisent des performances trĂšs irrĂ©guliĂšres, parce que la sensation de lâe ort fourni est comme dĂ©connectĂ©e de la dĂ©pense rĂ©elle du corps. En revanche, dĂšs quâils prennent leur mĂ©dicament qui rĂ©tablit de bons taux de dopamine, la sensation dâe ort se recouple avec lâe ort rĂ©el.
DâoĂč lâintĂ©rĂȘt dâavoir des concentrations susantes de dopamine dans votre cerveau. Pour cela, plusieurs moyens : manger peu de graisses saturĂ©es, bien dormir, pratiquer le yoga ou la mĂ©ditation, et aussi... Ă©couter de la musique ! Celle-ci libĂšre des ïŹots de dopamine dans le cerveau, et est rĂ©putĂ©e amĂ©liorer la performance sportive. ÂŁ S. B.
NEUROSCIENCES
© lzf/Shutterstock
N° 155 - Juin 2023 7
RETROUVEZ-NOUS SUR
p. 34 LâIA peut-elle lire dans nos pensĂ©es ?
Quand voler devient une addiction
Yui Asaoka et al., International Journal of Neuropsychopharmacology, 2023.
Impossible, sur un marchĂ©, de ne pas voler quelque chose â une barre chocolatĂ©e, des Ă©couteurs⊠Pour le kleptomane, câest lâacte de voler en soi qui est source de plaisir, et non lâobjet lui-mĂȘme. Un vĂ©ritable trouble du contrĂŽle des impulsions, comme lorsquâune personne alcoolique ne peut sâempĂȘcher de boire. Mais peut-on vĂ©ritablement parler dâaddiction ?
Pour le dĂ©terminer, Yui Asaoka, de lâuniversitĂ© de Kyoto, au Japon, et ses collĂšgues ont recrutĂ© 11 kleptomanes arrĂȘtĂ©s Ă plusieurs reprises pour vol Ă lâĂ©talage, ainsi que 27 personnes ne prĂ©sentant aucun trouble mental, et leur ont montrĂ© des photos et des vidĂ©os mettant en scĂšne soit des paysages naturels â typiquement une forĂȘt â, soit des magasins avec leurs marchandises. Autrement dit, des environnements dans lesquels les voleurs compulsifs ne peuvent rĂ©primer une envie impĂ©rieuse de chaparder quelque chose au hasard. En parallĂšle, les chercheurs ont pris soin dâenregistrer le dĂ©placement du regard des sujets face aux images, ainsi que lâactivitĂ© de leur cortex prĂ©frontal â la rĂ©gion du cerveau sous le front impliquĂ©e notamment dans le contrĂŽle des impulsions et la planiïŹcation.
RĂ©sultat : si les sujets tĂ©moins â mĂȘme les chapardeurs occasionnels ! â examinent de la mĂȘme façon les photos et vidĂ©os quel que soit leur contenu, les kleptomanes portent leur regard Ă des endroits bien prĂ©cis des scĂšnes dĂ©clenchant leur envie de voler, mais pas sur les images de nature. Par ailleurs, lâactivitĂ©
Il y a du sucre dans le sel
Le sel de table est une molĂ©cule composĂ©e dâun atome de sodium et dâun atome de chlore. Le goĂ»t salĂ© est dĂ» au sodium, mais que fait le chlore ? Il aurait un petit goĂ»t de sucrĂ©, dâaprĂšs des chercheurs japonais qui ont eu lâidĂ©e de tester son action sur un rĂ©cepteur de nos neurones spĂ©cialisĂ© dans la perception
de leur cortex prĂ©frontal est perturbĂ©e uniquement dans les situations oĂč ils ne peuvent contrĂŽler leurs pulsions face Ă un Ă©talage de marchandises, de la mĂȘme façon que ce qui est observĂ© dans le cas dâautres types dâaddictions caractĂ©risĂ©s par une incapacitĂ© Ă estimer le risque et par un dysfonctionnement du systĂšme cĂ©rĂ©bral de la rĂ©compense. Par exemple : lâalcoolisme, le tabagisme, la cocaĂŻnomanie⊠Câest la premiĂšre fois que lâon obtient des preuves dâune vĂ©ritable dĂ©pendance Ă des stimuli dâun environnement pour ce genre de troubles, ce qui classerait la kleptomanie dans les addictions comportementales. Mais dâautres Ă©tudes avec davantage de personnes accros Ă un comportement sont nĂ©cessaires pour le conïŹrmer.
Toutefois, en pointant ce type de vol comme Ă©tant une addiction, les chercheurs estiment que les kleptomanes « ne doivent plus ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des dĂ©linquants » et quâil serait temps de repenser les thĂ©rapies envisagĂ©es, car, de toute Ă©vidence, lâarrestation ou lâincarcĂ©ration nâa abouti jusque-lĂ Ă aucun bĂ©nĂ©ïŹce probant⊠£
Bénédicte Salthun-Lassalle
des saveurs douces : T1r3LBD. Lâion chlorure Cl- libĂ©rĂ© par la dissolution des cristaux de sel dans lâeau ou dans la nourriture provoque un changement de conformation du rĂ©cepteur, se traduisant par la sensation sucrĂ©e. ConsĂ©quence : si vous salez votre plat abondamment, vous sentirez surtout le sodium, mais Ă plus petites doses, câest lâion chlorure qui lâemportera, et vous devriez dĂ©tecter une subtile saveur sucrĂ©e. Faites lâexpĂ©rience !
S. B.
55 % des utilisateurs de réseaux sociaux croiraient aux théories du complot
Source : EnquĂȘte Ifop / Amb-USA.fr
ÂŁ
DĂCOUVERTES ActualitĂ©s © PeopleImages.comYuri A/Shutterstock
PSYCHIATRIE
N° 155 - Juin 2023 8
Plus on est pauvre, plus on a malâŠ
La douleur physique, quelle quâelle soit, mĂȘme due Ă une simple contracture musculaire, est lâune des principales causes de consultation dans le monde. Mais nous ne sommes pas Ă©gaux dans son ressenti, car mĂȘme notre salaire jouerait un rĂŽle ! Câest ce quâont montrĂ© pour la premiĂšre fois des chercheurs de la City University London en analysant les donnĂ©es dâun sondage mondial menĂ© dans 146 pays entre 2009 et 2018, concernant environ 1,3 million dâadultes. LâĂ©tude rĂ©vĂšle que plus le revenu mensuel par personne au foyer est faible comparĂ© aux pairs du mĂȘme milieu social, plus le risque de ressentir intensĂ©ment la douleur est Ă©levĂ©, que le sujet vive dans un pays pauvre ou riche, et indĂ©pendamment de lâaccĂšs au soin. En cause : les Ă©motions nĂ©gatives associĂ©es au fait de se comparer Ă son entourage et de se sentir dĂ©favorisé⊠Une nouvelle preuve que la douleur physique a une composante Ă©motionnelle importante. ÂŁ B. S.-L.
Le clic, indicateur de stress au bureau ?
Et si la façon dont vous tapez sur votre clavier ou bougez la souris de votre ordinateur refétait votre niveau de stress au bureau ?
Câest ce que suggĂšrent des chercheurs de lâĂcole polytechnique fĂ©dĂ©rale (ETH) de Zurich, qui ont recréé au laboratoire un environnement de travail et analysĂ© le comportement de 44 participants tout en enregistrant leur frĂ©quence cardiaque : les personnes stressĂ©es dĂ©placent le pointeur de la souris plus souvent et avec moins de prĂ©cision que les moins stressĂ©es, parcourant ainsi plus de distances Ă lâĂ©cran. Par ailleurs, elles font plus dâerreurs de frappe et sâarrĂȘtent souvent dâĂ©crire pendant quelques secondes. Des indices bien mieux corrĂ©lĂ©s au niveau de stress dĂ©clarĂ© des sujets que leur frĂ©quence cardiaque. Selon les auteurs, le cerveau stressĂ© aurait plus de diffcultĂ©s Ă traiter les informations, ce qui perturberait les capacitĂ©s motrices â une thĂ©orie dite « du bruit neuromoteur ». Des rĂ©sultats Ă confrmer en situation rĂ©elle, mais qui devraient leur permettre de dĂ©velopper un dĂ©tecteur de stress au bureau afn que les salariĂ©s puissent Ă©viter le burn-out. ÂŁ B. S.-L.
BIEN-ĂTRE
Le sport : mieux que les antidépresseurs
On sâintĂ©resse de plus en plus Ă notre bien-ĂȘtre mental, mais les troubles psychiques, comme lâanxiĂ©tĂ© et la dĂ©pression, sont toujours bien moins diagnostiquĂ©s et pris en charge que les maladies « physiques » chroniques ou infectieuses. Pourtant, selon lâOrganisation mondiale de la santĂ©, une personne sur huit dans le monde sou rira dâun trouble mental au cours de sa vie. Un remĂšde ? LâactivitĂ© physique devrait en faire partie, selon lâĂ©quipe de Ben Singh, de lâuniversitĂ© dâAustralie mĂ©ridionale.
En e et, les chercheurs ont rĂ©alisĂ© lâanalyse la plus large de la littĂ©rature scientiïŹque sur les e ets du sport, portant sur 97 Ă©tudes publiĂ©es avant 2022 et concernant 128 119 participants. Leur rĂ©sultat est sans appel â sâil fallait encore le dĂ©montrer : lâexercice physique est 1,5 fois plus e cace que les mĂ©dicaments traditionnels â antidĂ©presseurs, anxiolytiques â et que le soutien psychologique ou les thĂ©rapies classiques pour lutter contre lâanxiĂ©tĂ©, la dĂ©pression et la dĂ©tresse en gĂ©nĂ©ral. Les interventions sportives prolongĂ©es â de douze semaines âagissent mĂȘme plus rapidement que les mĂ©dicaments pour diminuer les
symptĂŽmes de dĂ©pression, et plus lâactivitĂ© physique est intense, plus les bĂ©nĂ©ïŹces sont grands, sans quâil ne soit nĂ©cessaire de pratiquer trĂšs longtemps Ă chaque sĂ©ance. Tous les adultes sont concernĂ©s, mĂȘme ceux qui sont en bonne santĂ©, mais les avantages du sport les plus visibles concernent les personnes sou rant de dĂ©pression, de maladies infectieuses et chroniques, ainsi que les femmes enceintes et en post-partum.
Par ailleurs, tous les sports sont concernĂ©s â course Ă pied, marche, yoga, pilates, karatĂ©, tennis, sports collectifs, natation⊠Selon Ben Singh, si la pratique est relativement intense et pas trop longue, mais rĂ©guliĂšre, elle est bĂ©nĂ©ïŹque. Le sport dĂ©clencherait entre autres la sĂ©crĂ©tion dâendorphines et dâautres neuromĂ©diateurs favorisant le bien-ĂȘtre et le plaisir, avec notamment une stimulation du systĂšme cĂ©rĂ©bral de la rĂ©compense, souvent dysfonctionnel chez les personnes anxieuses ou dĂ©pressives. Le chercheur sâĂ©tonne encore que lâactivitĂ© physique ne soit toujours pas adoptĂ©e comme traitement de premiĂšre intention pour ces patients. ÂŁ B. S.-L.
© Michal Sanca/Shutterstock
B. Singh et al., Br. J. Sports Med., 2023.
9 N° 155 - Juin 2023
34 N° 155 - Juin 2023
LâIA peut-elle lire dans nos pensĂ©es ?
EN BREF
ÂŁ Une IA a Ă©tĂ© capable de reconstituer sous forme dâimages des scĂšnes observĂ©es par des individus au moyen dâune simple analyse de lâactivitĂ© Ă©lectrique de leur cerveau par IRM fonctionnelle.
ÂŁ Cette prouesse a Ă©tĂ© rendue possible aprĂšs que lâIA a appris Ă associer images et activitĂ© Ă©lectrique cĂ©rĂ©brale, grĂące Ă une importante banque de donnĂ©es issues de 10 000 IRM fonctionnelles avec leurs images.
ÂŁ LâIA nâest en revanche pour lâinstant pas en mesure de dĂ©terminer ce Ă quoi pense un individu, mais seulement de reconstituer ce quâil observe dans la rĂ©alitĂ©.
Lâimagerie par rĂ©sonance magnĂ©tique fonctionnelle (IRMf) est un des outils les plus avancĂ©s pour comprendre comment nous pensons. Lorsquâune personne placĂ©e dans un scanner IRMf accomplit diverses tĂąches mentales, la machine livre des images colorisĂ©es de grande qualitĂ© de son cerveau en action, chaque couleur permettant dâapprĂ©cier lâintensitĂ© de lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale.
Les neuroscientifques sont ainsi en mesure dâidentifer avec prĂ©cision les zones du cerveau utilisĂ©es chez une personne lors dâune tĂąche mentale. Ă ce jour, toutefois, cela ne leur permettait pas dâaccĂ©der Ă ce quâelle pense, voit ou ressent. Cette situation pourrait ĂȘtre en passe de changer. Deux scientifques japonais ont rĂ©cemment combinĂ© des donnĂ©es issues de lâIRMf avec la puissance dâune intelligence artifcielle (IA) de pointe gĂ©nĂ©ratrice dâimages, afn de reconstituer les images mentales dâune personne Ă partir de son activitĂ© cĂ©rĂ©brale. RĂ©sultat : les scĂšnes visuelles
35 N° 155 - Juin 2023 DĂCOUVERTES Intelligence artiïŹcielle
Un programme gĂ©nĂ©rateur dâimages est rĂ©cemment parvenu Ă recrĂ©er en partie ce que nous regardons Ă partir dâun simple scan de notre cerveau. Au point de pouvoir dĂ©chi rer prĂ©cisĂ©ment ce Ă quoi lâon pense ?
Par Allison Parshall, journaliste scientiïŹque Ă la revue ScientiïŹc American.
© Phonlamai Photo/Shuttertock
engendrĂ©es par lâIA ont une ressemblance saisissante avec celles que les personnes testĂ©es ont vues pendant quâon scannait leur cerveau. Les images originales et les images recréées par lâIA sont prĂ©sentĂ©es ci-dessous, et peuvent ĂȘtre consultĂ©es sur le site web des chercheurs.
UNE FUTURE AIDE AUX PARALYSĂS ?
« Nous pourrions utiliser ce type de techniques pour construire de potentielles interfaces cerveau-machine », explique Yu Takagi, neuroscientifque Ă lâuniversitĂ© dâOsaka, au Japon, et lâun des auteurs de lâĂ©tude. Ces futures interfaces pourraient un jour venir en aide aux personnes qui ne peuvent pas communiquer, incapables de parler ou de rĂ©agir, mais encore conscientes [en faisant voir Ă lâentourage les images mentales auxquelles pense le patient, ndlr].
LâĂ©tude, rĂ©cemment acceptĂ©e pour ĂȘtre prĂ©sentĂ©e Ă la Conference on Computer Vision and Pattern Recognition 2023, a dâores et dĂ©jĂ suscitĂ© des remous depuis quâelle a Ă©tĂ© publiĂ©e en ligne en dĂ©cembre 2022 sous forme de prĂ©impression, ou « prĂ©print » (Ă©tude non examinĂ©e par des pairs ou pas encore publiĂ©e). Des commentateurs en ligne ont mĂȘme comparĂ© cette technologie Ă la « lecture de lâesprit ». Mais, selon certains experts, cette description en surestimerait les capacitĂ©s.
« Je ne crois pas quâil sâagisse ici de lire rĂ©ellement dans les pensĂ©es », dĂ©taille ainsi Shailee Jain, neuro-informaticienne Ă lâuniversitĂ© du Texas Ă Austin, qui nâa pas participĂ© Ă lâĂ©tude en question. « Et je ne pense pas non plus que cette technologie puisse ĂȘtre utile de sitĂŽt aux patients â ni quâelle soit employĂ©e Ă de mauvaises fns â pour le moment. Mais cela sâamĂ©liore de jour en jour. »
Cette nouvelle Ă©tude est loin dâĂȘtre la premiĂšre Ă utiliser lâIA pour reconstruire des images visualisĂ©es par des personnes Ă partir de leur activitĂ© cĂ©rĂ©brale. Lors dâune expĂ©rience menĂ©e en 2019, des chercheurs de Kyoto, au Japon, ont utilisĂ© un type dâapprentissage automatique appelĂ© « rĂ©seau neuronal profond » pour reconstruire des images vues par des personnes Ă partir de scans IRMf de leur cerveau. Mais les rĂ©sultats ressemblaient davantage Ă des peintures abstraites quâĂ des photographies⊠(bien quâil ait toutefois Ă©tĂ© aisĂ© pour les chercheurs de faire correspondre avec prĂ©cision les images créées par lâIA aux images originales).
Or, depuis, les neuroscientifques ont poursuivi ce travail avec des gĂ©nĂ©rateurs dâimages dâIA plus rĂ©cents et plus performants. Dans cette rĂ©cente Ă©tude, les chercheurs ont utilisĂ© un
modĂšle dit « de diffusion », créé par la start-up londonienne Stability AI, appelĂ© Stable Diffusion. De tels modĂšles fonctionnent en ajoutant du bruit (visuel) aux images quâon leur soumet. Comme les parasites Ă la tĂ©lĂ©vision, le bruit dĂ©forme les images, mais dâune maniĂšre prĂ©visible que lâIA fnit par repĂ©rer et apprendre. De sorte quâĂ la fn elle est capable de produire des images Ă partir de simples parasites. Câest notamment dâaprĂšs ce principe que fonctionne la plus connue des IA gĂ©nĂ©ratrices dâimages, Dall-E 2. Le modĂšle de diffusion est aujourdâhui, selon Takagi, « le moteur principal de lâexplosion de lâIA ».
Mis Ă la disposition du public en aoĂ»t 2022, Stable Diffusion a Ă©tĂ© entraĂźnĂ© Ă partir de milliards de photographies et de leurs lĂ©gendes associĂ©es. Il a appris Ă reconnaĂźtre des caractĂ©ristiques types dans les images (par exemple, un visage), ce qui lui permet de mĂ©langer et dâassocier des caractĂ©ristiques visuelles sur commande pour crĂ©er des images entiĂšrement nouvelles. « Il sufft de lui dire âUn chien sur un skateboardâ pour quâil gĂ©nĂšre un chien sur un skateboard », explique Iris Groen, neuroscientifque Ă lâuniversitĂ© dâAmsterdam, qui nâa pas participĂ© Ă la nouvelle Ă©tude. « Les chercheurs ont simplement pris ce modĂšle et se sont demandĂ© sâil Ă©tait possible de le relier de maniĂšre intelligente aux scanners cĂ©rĂ©braux. »
UN PRĂLĂVEMENT CĂRĂBRAL DâIMAGES
En haut, les images montrĂ©es aux volontaires. En bas, les images « devinĂ©es » par lâIA Ă partir de lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale des participants.
Les scanners cĂ©rĂ©braux utilisĂ©s dans ces nouveaux travaux proviennent dâune base de donnĂ©es de recherche contenant les rĂ©sultats dâune Ă©tude antĂ©rieure dans laquelle huit participants avaient acceptĂ© de sâallonger rĂ©guliĂšrement dans un scanner IRMf et de visionner 10 000 images au cours dâune annĂ©e. De quoi fournir une Ă©norme base de donnĂ©es IRMf qui montre comment les centres de vision du cerveau humain (ou du moins les cerveaux de ces huit participants humains) rĂ©agissent Ă la vue de chacune des images. Dans lâĂ©tude rĂ©cente, les chercheurs ont utilisĂ© les donnĂ©es de quatre des participants initiaux.
36 N° 155 - Juin 2023
LâIA PEUT-ELLE LIRE DANS NOS PENSĂES ?
DĂCOUVERTES Intelligence artiïŹcielle
COCO
© Takagi et al./MS
Dataset
Pour produire les images reconstruites, le modĂšle dâIA doit travailler avec deux types dâinformations diffĂ©rents : les propriĂ©tĂ©s visuelles dites « de bas niveau de lâimage » et sa signifcation de « haut niveau ». Par exemple, il nâest pas seulement question de dĂ©terminer quâil sâagit dâun objet anguleux et allongĂ© sur un fond bleu, mais bel et bien dâun avion dans le ciel⊠Le cerveau travaille Ă©galement avec ces deux types dâinformations et les traite dans des rĂ©gions diffĂ©rentes. Pour relier les scanners cĂ©rĂ©braux et lâIA, les chercheurs ont utilisĂ© des modĂšles linĂ©aires pour associer les parties de chaque rĂ©gion qui traitent les informations visuelles de niveau infĂ©rieur. Ils ont fait de mĂȘme avec les parties qui traitent les informations conceptuelles de haut niveau.
En les mettant en correspondance, ils ont Ă©tĂ© en mesure de gĂ©nĂ©rer ces images, explique Iris Groen. Le modĂšle dâIA a alors acquis la capacitĂ© dâapprendre quels motifs subtils de lâactivation cĂ©rĂ©brale dâune personne correspondent Ă quelles caractĂ©ristiques des images. Une fois cette Ă©tape franchie, les chercheurs ont fourni Ă lâIA des donnĂ©es dâIRMf quâelle nâavait jamais vues auparavant, et lui ont demandĂ© de produire lâimage correspondant Ă ces donnĂ©es. Enfn, ils ont comparĂ© lâimage gĂ©nĂ©rĂ©e Ă lâimage originale afn dâĂ©valuer les performances du modĂšle.
LA LIMITE : LâUNICITĂ DE CHAQUE CERVEAU
De nombreuses paires dâimages prĂ©sentĂ©es par les auteurs de lâĂ©tude montrent des similitudes frappantes. « Ce que je trouve passionnant, câest que cela fonctionne », dĂ©clare Ambuj Singh, informaticien Ă lâuniversitĂ© de Californie Ă Santa Barbara, qui nâa pas participĂ© Ă lâĂ©tude. Cela ne signife pas pour autant que les scientifques ont compris exactement comment le cerveau traite le monde visuel, prĂ©cise le chercheur. Le modĂšle de diffusion stable ne traite pas nĂ©cessairement les images de la mĂȘme maniĂšre que le cerveau, mĂȘme sâil est capable de produire des rĂ©sultats similaires. Les auteurs espĂšrent que la comparaison entre ces modĂšles et le cerveau permettra de mieux comprendre le fonctionnement interne de ces deux systĂšmes complexes.
Aussi exceptionnelle que cette technologie puisse paraĂźtre, elle prĂ©sente de nombreuses limites. Chaque modĂšle doit en effet ĂȘtre entraĂźnĂ© sur les donnĂ©es dâune seule personne et les utiliser. « Le cerveau dâun individu est vraiment diffĂ©rent de celui dâun autre », explique Lynn Le, neuroscientifique informatique Ă lâuniversitĂ© Radboud, aux Pays-Bas, qui nâa pas participĂ© aux recherches. Si vous souhaitez que lâIA reconstruise des images Ă partir de vos scanners
cĂ©rĂ©braux, il vous faudra former un modĂšle personnalisĂ© et, pour cela, les scientifques auront besoin dâune multitude de donnĂ©es IRMf de haute qualitĂ© provenant de votre cerveau. Ă moins que vous ne consentiez Ă rester parfaitement immobile et Ă vous concentrer sur des milliers dâimages Ă lâintĂ©rieur dâun tube IRM bruyant et exigu, aucun modĂšle dâIA existant ne disposerait de suffsamment de donnĂ©es pour commencer Ă dĂ©coder votre activitĂ© cĂ©rĂ©brale !
MĂȘme avec ces donnĂ©es, les modĂšles dâIA ne sont effcaces que pour les tĂąches pour lesquelles
Bibliographie
ils ont Ă©tĂ© explicitement formĂ©s, explique Shailee Jain. Un modĂšle formĂ© sur la façon dont vous percevez les images ne fonctionnera pas pour essayer de dĂ©coder les concepts auxquels vous pensez âbien que certaines Ă©quipes de recherche, dont la sienne, construisent dâautres modĂšles pour cela.
Autre question en suspens : on ne sait pas encore si cette technologie serait Ă mĂȘme de reconstruire des images que les participants nâont fait quâimaginer et quâils nâont pas vues de leurs yeux. Cette capacitĂ© serait nĂ©cessaire pour de nombreuses applications technologiques, telles que lâutilisation dâinterfaces cerveau-ordinateur pour aider les personnes incapables de parler ou de faire des gestes Ă communiquer.
« Il y a beaucoup Ă gagner, dâun point de vue neuroscientifque, en construisant une technologie de dĂ©codage », dĂ©clare Shailee Jain. Mais les avantages potentiels sâaccompagnent aussi de dilemmes Ă©thiques, et il sera de plus en plus important de les rĂ©soudre au fur et Ă mesure que ces techniques sâamĂ©lioreront. Les limites actuelles de la technologie ne sont pas une excuse suffsante pour prendre Ă la lĂ©gĂšre les inconvĂ©nients potentiels du dĂ©codage. « MĂȘme si nous nâen sommes pas encore au stade oĂč cela pourrait se produire, je pense quâil est temps de rĂ©fĂ©chir Ă la protection de la vie privĂ©e et aux utilisations nĂ©gatives potentielles de cette technologie », conclut la neuro-informaticienne. ÂŁ
37 N° 155 - Juin 2023
Une IA pourrait-elle transcrire les pensĂ©es dâune personne en images ? Si oui, cela aiderait certains patients totalement paralysĂ©s Ă communiquer avec leur entourage.
Y. Takagi et S. Nishimoto, High-resolution image reconstruction with latent di usion models from human brain activity, bioRxiv, mars 2023
Face au changement climatique, comment le cycle de lâeau est-il impactĂ© ? Quels dĂ©fs techniques et sociĂ©taux nous attendent ?
Quels modĂšles dâadaptation peut-on trouver dans le vivant ?
Ă lâoccasion de lâexposition
Urgence climatique, Ă partir du 16 mai 2023, Ă la CitĂ© des sciences et de lâindustrie, dĂ©couvrez vite le cycle de confĂ©rences Des solutions pour sâadapter dâurgence.
En accĂšs libre
Ă lâauditorium de la CitĂ© des sciences et de lâindustrie, retransmis sur cite-sciences.fr
Des solutions pour sâadapter dâurgence
Samedi 13 mai Ă 14h30
Biodiversité : réensauvager la France ?
DĂ©couvrez des exemples de rĂ©introductions dâanimaux disparus et de respect de la biodiversitĂ© en France lors dâune confĂ©rence de BĂ©atrice Kremer-Cochet et Gilbert Cochet, naturalistes ; puis explorez le canal de lâOurcq et le parc de la Villette avec Marc Giraud, naturaliste et chroniqueur radio.
En partenariat avec lâAssociation de Protection des Animaux Sauvages.
Mardi 16 mai Ă 18h30
Inondations, sĂ©cheresses : le cycle de lâeau bouleversĂ© ?
Comment sâadapter Ă ces situations extrĂȘmes ? Quels rĂŽles pourraient jouer les barrages-rĂ©servoirs ? Quelles alternatives imaginer ?
Avec Vazken AndrĂ©assian, hydrologue, directeur de lâUnitĂ© de Recherche Hycar Ă lâInrae.
Mardi 30 mai Ă 18h30
La robustesse, clĂ© de lâadaptation du vivant
Notre société valorise la performance tandis que les sciences de la vie nous apprennent le rÎle fondamental des erreurs, des lenteurs et des incohérences dans la construction du monde naturel.
Avec Olivier Hamant, biologiste, directeur de recherche Ă lâInrae, Laboratoire de reproduction et dĂ©veloppement des plantes.
Mardi 6 juin Ă 18h30
SociĂ©tĂ©s : de la vulnĂ©rabilitĂ© aux trajectoires dâadaptation
Retrouvez
lâensemble des confĂ©rences :
Sommes-nous capables dâanticiper le futur ? De faire Ă©voluer notre rapport aux ressources, Ă lâenvironnement et aux autres ?
Avec Alexandre Magnan, géographe, chercheur « adaptation au changement climatique » à Iddri - Sciences Po.
Avec le soutien de :
© Getty Images
DE NOUS CE QUE NOS RĂVES DISENT
SOMMAIRE
p. 40
Et si la nuit tout sâĂ©clairait ?
p. 46
Comment apprendre de ses rĂȘves
p. 54 Interview
« Nos rĂȘves sont une fenĂȘtre sur notre santĂ© mentale »
p. 60
Pourquoi nos rĂȘves sont-ils parfois si bizarres ?
« Le rĂȘve est une prise de subconscience », disait Raymond Devos. Si les chercheurs modernes nây traquent plus des signes plus ou moins cabalistiques Ă©mis par notre inconscient, nombre dâentre eux restent persuadĂ©s quâils ont beaucoup Ă nous apprendre. Car ce qui les compose, ce sont nos souvenirs et nos prĂ©occupations ; ce qui les anime, ce sont nos Ă©motions ; ce qui le organise, câest notre fonctionnement mental. Au ïŹnal, ils sont un reïŹet de nous-mĂȘmes. ReïŹet dĂ©formĂ©, exagĂ©rĂ©, caricaturĂ©, certes. Mais au fond, les caricatures ne sont-elles pas lâun des meilleurs moyens dâattirer lâattention sur quelque chose de profondĂ©ment juste ?
Pour ces spĂ©cialistes, il est alors possible de tirer parti de nos rĂȘves pour rĂ©ïŹĂ©chir Ă ce qui nous importe vraiment, repĂ©rer ce qui ne fonctionne pas dans nos vies et prendre de meilleures dĂ©cisions. Ils ont mĂȘme Ă©laborĂ© de nouvelles mĂ©thodes pour cela, qui ont reçu de premiĂšres validations expĂ©rimentales. Les rĂȘves ne sont pas seulement immersifs, fascinants, amusants⊠Ils sont aussi instructifs !
Guillaume Jacquemont
39 N° 155 - Juin 2023
Dossier
ET SI LA NUIT TOUT SâĂCLAIRAIT ?
Et si nos rĂȘves nous aidaient Ă comprendre qui nous sommes et ce que nous avons intĂ©rĂȘt Ă changer dans nos vies ? De nouvelles recherches suggĂšrent quâils en ont le potentiel, notamment lorsquâon les partage avec les autres.
Dossier N° 155 - Juin 2023
40
EN BREF
ÂŁ LâinterprĂ©tation des rĂȘves a longtemps Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e comme non scientiïŹque par les chercheurs.
ÂŁ Pourtant, de nouvelles Ă©tudes montrent que nos songes dĂ©pendent bel et bien de nos intĂ©rĂȘts, de nos expĂ©riences et de nos soucis. Elles suggĂšrent en outre que leur forme est conditionnĂ©e par les fonctions quâils remplissent, comme la digestion des Ă©motions nĂ©gatives.
ÂŁ Les psychologues ont alors proposĂ© de nouvelles mĂ©thodes pour tirer des enseignements pertinents de nos rĂȘves, certaines techniques dâinterprĂ©tation en groupe commençant notamment Ă faire la preuve de leur e cacitĂ©.
«Racontez-moi cent de vos rĂȘves et je vous dirai qui vous ĂȘtes », a rme le psychologue et chercheur Kelly Bulkeley. ExagĂ©rĂ© ? Pas si lâon en juge par le travail quâil a rĂ©alisĂ© sur une femme quâil appelle « Beverly ». Depuis le milieu des annĂ©es 1980, Beverly note quotidiennement ses rĂȘves, aboutissant Ă un total de plus de 6 000 songes rĂ©pertoriĂ©s. Kelly Bulkeley sâest penchĂ© sur 940 dâentre eux, datant de 1986, 1996, 2006 et 2016, puis en a dĂ©duit 26 caractĂ©ristiques psychologiques de la rĂȘveuse. Ces dĂ©ductions concernaient son tempĂ©rament, son monde Ă©motionnel, ses prĂ©jugĂ©s, ses relations, ses peurs, son attitude face Ă lâargent, sa santĂ© et ses intĂ©rĂȘts culturels et spirituels. « Elle en a confrmĂ© 23 comme Ă©tant exactes », affrme le psychologue.
De fait, nombre de chercheurs dĂ©fendent lâidĂ©e dâune continuitĂ© entre les rĂȘves et le vĂ©cu Ă©veillĂ© (waking-dreaming continuity). Lâune des consĂ©quences essentielles Ă©tant que les songes sont souvent liĂ©s aux intĂ©rĂȘts et aux prĂ©fĂ©rences des rĂȘveurs, ainsi quâaux soucis et aux activitĂ©s de la vie quotidienne. « Cette thĂšse est dĂ©sormais bien Ă©tablie par les spĂ©cialistes des rĂȘves », explique Michael Schredl, de lâInstitut central de la santĂ© mentale Ă Mannheim. Le psychologue a par exemple dĂ©couvert que les songes des mĂ©lomanes et des musiciens contiennent plus de musique que la moyenne, et que les compositeurs ont tendance Ă rĂȘver de nouvelles mĂ©lodies.
ILS REFLĂTENT NOTRE VIE
Autres travaux qui appuient cette continuitĂ© : ceux publiĂ©s en 2017 par lâĂ©quipe de RaphaĂ«l Vallat, Ă lâuniversitĂ© de Lyon. Dans cette Ă©tude, 40 volontaires ont Ă©tĂ© interrogĂ©s chaque matin aprĂšs leur rĂ©veil, pendant sept jours. En moyenne, ils se sont souvenus de six rĂȘves lors de cette pĂ©riode, dont plus de 83 % Ă©taient liĂ©s Ă des expĂ©riences personnelles. Parmi les Ă©vĂ©nements autobiographiques rĂ©apparus la nuit, 40 % sâĂ©taient produits la veille, 26 % plus tĂŽt lors des quatre derniĂšres semaines, 16 % pendant lâannĂ©e Ă©coulĂ©e et 18 % il y a plus dâun an. Les participants ont en outre jugĂ© importants la majoritĂ© des Ă©vĂ©nements rĂ©apparus en songe, en particulier les plus anciens, qui Ă©taient aussi Ă©motionnellement plus intenses. Ceux datant de la veille, en revanche, Ă©taient souvent plutĂŽt anodins â un phĂ©nomĂšne dĂ©jĂ constatĂ© par Sigmund Freud (1856-1939). Les chercheurs ont aussi observĂ© que les prĂ©occupations des rĂȘveurs transparaissaient dans 23 % de
41 N° 155 - Juin 2023 ©
fran_kie/Shutterstock
Par Klaus Wilhelm, biologiste, journaliste scientiïŹque.
DOSSIER CE QUE NOS RĂVES DISENT DE NOUS ET SI LA NUIT TOUT SâĂCLAIRAIT ?
leurs songes : un jeune Ă©tudiant qui redoutait lâĂ©chec a par exemple rĂȘvĂ© quâil Ă©tait assis dans un tramway avec ses professeurs et quâil attendait de connaĂźtre ses notes.
Ămotions, prĂ©occupations⊠et anticipation ! Dans nos songes, nous nous projetons parfois dans des futurs possibles. Câest ce quâa conclu la neuroscientifque Isabelle Arnulf, de Sorbonne UniversitĂ©, Ă Paris, aprĂšs sâĂȘtre penchĂ©e sur les productions nocturnes dâun homme qui voyageait beaucoup pour son travail : dans un rĂȘve sur dix, il visitait les endroits oĂč il devait bientĂŽt se rendre.
UN BRASSAGE DE SOUVENIRS ĂMOTIONNELS
Ă quoi servent ces brassages nocturnes des diffĂ©rents Ă©lĂ©ments de notre vie Ă©veillĂ©e ? Ont-ils une fonction ou ne sont-ils quâun sous-produit du sommeil ? Et peut-on sâen servir pour apprendre Ă mieux se connaĂźtre ? Câest ce quâont explorĂ© plusieurs psychologues et chercheurs, en sâappuyant sur les derniĂšres dĂ©couvertes sur le sujet. Il sâagit lĂ dâune sorte de renouveau pour lâĂ©tude des rĂȘves, car, pendant de nombreuses annĂ©es, la recherche sâĂ©tait surtout consacrĂ©e aux aspects neurophysiologiques et mĂ©dicaux du sommeil, relĂ©guant au second plan nos Ă©tranges divagations nocturnes. Ces derniĂšres Ă©taient considĂ©rĂ©es comme une sorte dâĂ©piphĂ©nomĂšne du sommeil, que le psychologue Rubin Naiman, de lâuniversitĂ© de lâArizona Ă Tucson, compare aux Ă©toiles : « Elles brillent dans le ciel, mais semblent bien trop lointaines pour avoir une quelconque infuence sur nos vies. »
Une partie des nouvelles thĂ©ories Ă©laborĂ©es porte sur les fonctions potentielles des rĂȘves (voir lâencadrĂ© page ci-contre). Le psychologue Mark Blagrove et son Ă©quipe, de lâuniversitĂ© britannique de Swansea, les Ă©tudie avec des techniques comme lâĂ©lectroencĂ©phalographie (EEG), qui consiste Ă mesurer les petits courants Ă©lectriques parcourant la surface du crĂąne. Dans lâune de leurs expĂ©riences, 20 volontaires ont tenu un journal dĂ©taillĂ© de leur quotidien pendant dix jours, incluant leurs soucis, leurs peurs et leurs expĂ©riences, avant de passer une nuit dans un laboratoire du sommeil. Lors de celle-ci, ils ont revĂȘtu une cagoule dâĂ©lectrodes qui enregistrait leur activitĂ© cĂ©rĂ©brale et ont Ă©tĂ© rĂ©veillĂ©s Ă plusieurs reprises par les chercheurs ; chaque fois, ils devaient indiquer sâils Ă©taient en train de rĂȘver et, dans lâaffrmative, Ă quoi. Les chercheurs ont ensuite comparĂ© les contenus oniriques avec le contenu du journal â observant, par exemple, si lâon rĂȘvait de marches aprĂšs avoir failli tomber dans un escalier.
Les rĂ©sultats ont confrmĂ© que plus un Ă©vĂ©nement vĂ©cu est riche en Ă©motions, plus il a de chances de rĂ©apparaĂźtre en rĂȘve. Mark Blagrove et ses collĂšgues ont aussi dĂ©couvert le rĂŽle jouĂ© par des ondes cĂ©rĂ©brales particuliĂšres, les ondes thĂȘta, dâune frĂ©quence de 4 Ă 7,5 hertz (ou oscillations, par seconde). Ces ondes surviennent durant la phase de sommeil paradoxal, lorsque les rĂȘves sont les plus frĂ©quents et les plus animĂ©s. « Les ondes thĂȘta devenaient plus intenses lorsquâune personne rĂȘvait dâexpĂ©riences Ă©motionnelles », rĂ©sume le chercheur. Du moins pour les souvenirs de la semaine Ă©coulĂ©e, les plus anciens nâinfuençant pas le nombre et la force de ces ondes.
« Les ondes thĂȘta visibles dans lâEEG refĂštent manifestement le fait que la psychĂ© brasse des souvenirs rĂ©cents et Ă©motionnellement marquĂ©s », suppose Mark Blagrove. Peut-ĂȘtre les songes nous aident-ils alors Ă digĂ©rer les Ă©motions nĂ©gatives, comme le suppose une des thĂ©ories sur leurs fonctions. Plus gĂ©nĂ©ralement, « pendant le sommeil, le cerveau traite toutes sortes dâinformations afn de les stocker en mĂ©moire », explique le chercheur. Un traitement qui transparaĂźtrait parfois dans les rĂȘves, surtout lorsquâil nĂ©cessite « toutes les Ă©motions et tous les souvenirs disponibles ». Ce serait en particulier le cas dans les diffĂ©rentes situations de notre vie sociale, de sorte que le psychologue considĂšre quâune fonction importante des rĂȘves est de simuler ces situations pour sây prĂ©parer : « Il est trĂšs probable que, pour traiter de tels sujets, nous devions mobiliser des souvenirs auxquels nous accĂ©dons diffcilement Ă lâĂ©tat de veille. »
DES PISTES DE RĂFLEXION UTILES
Au-delĂ de ces raisonnements sur les fonctions des rĂȘves, est-il possible dâexploiter leur riche contenu Ă©motionnel, abondant en Ă©lĂ©ments signifcatifs, pour en tirer des enseignements pertinents sur nous-mĂȘmes ? Michael Schredl en est convaincu : « Nous pouvons apprendre de nos rĂȘves, car ce sont des expĂ©riences que nous percevons comme rĂ©elles. » Ils font partie « de la psychĂ© globale dâun individu ». Depuis presque quarante ans, ce chercheur consigne ses propres songes et dispose aujourdâhui de 14 600 productions nocturnes. « Il ne sâagit pas dâinterprĂ©ter les rĂȘves au sens de la psychanalyse classique », explique-t-il. Lâobjectif est plutĂŽt dâidentifer certaines relations entre leur contenu et ce que nous vivons.
Prenons lâexemple des rĂȘves dits « de poursuite » : vous fuyez devant un danger qui vous assaille. Selon Schredl, le modĂšle de base de ce type de rĂȘve est clair : on a peur de quelque chose et on prend la fuite â une manifestation du
LEXIQUE
Cycle de sommeil
Au cours dâune nuit, nous enchaĂźnons quatre Ă sept cycles de sommeil de 70 Ă 110 minutes. Chacun se divise en une phase de sommeil paradoxal et trois phases di Ă©rentes de sommeil lent.
Sommeil paradoxal
On lâappelle ainsi car le cerveau semble se rĂ©veiller, adoptant une activitĂ© trĂšs proche de celle de lâĂ©veil, tandis que le corps est paralysĂ©. Les Anglo-Saxons parlent plutĂŽt de REM sleep, pour rapid eye movements sleep, car nous bougeons sans cesse les yeux pendant cette phase. Ce stade de sommeil est trĂšs riche en rĂȘves. En moyenne, il dure entre 20 et 25 % de la nuit dâune personne de 30 ans en bonne santĂ©.
ĂlectroencĂ©phalographie (EEG)
Technique de mesure de lâactivitĂ© Ă©lectrique du cortex cĂ©rĂ©bral grĂące Ă des Ă©lectrodes placĂ©es sur le cuir chevelu.
42 N° 155 - Juin 2023
LES 5 FONCTIONS DES RĂVES
Ă premiĂšre vue, passer une bonne partie de la nuit immergĂ© dans des histoires plus ou moins absurdes ne semble pas trĂšs utile. Pourtant, les recherches modernes suggĂšrent que les rĂȘves ont toute une sĂ©rie de fonctions.
1 ⹠Une thérapie nocturne
Les rĂȘves nous aideraient Ă surmonter les Ă©vĂ©nements di ciles et les Ă©motions nĂ©gatives que nous vivons (voir lâinterview dâIsabelle Arnulf, page 54). Lâun des principaux promoteurs de cette thĂ©orie est le neuroscientiïŹque amĂ©ricain Matthew Walker, qui qualiïŹe les songes de « baume apaisant ». Ă lâappui de sa conviction : ses propres expĂ©riences, montrant quâune nuit comportant de longues phases de sommeil paradoxal (trĂšs riches en rĂȘves) attĂ©nue les Ă©motions provoquĂ©es par la vision dâimages dĂ©sagrĂ©ables, et les observations de Rosalind Cartwright, de lâuniversitĂ© Rush, Ă Chicago, selon lesquelles les personnes qui rĂȘvent des Ă©preuves di ciles auxquelles elles sont confrontĂ©es, comme un divorce, sâen remettent mieux.
2 âą Un entraĂźnement au danger
Selon le psychologue et philosophe ïŹnlandais
Antti Revonsuo, nous rĂȘverions des menaces potentielles qui nous guettent, aïŹn dâapprendre Ă les a ronter. Notre cerveau naĂźtrait ainsi prĂ©disposĂ© Ă simuler les dangers auxquels nous avons Ă©tĂ© soumis pendant 99 % de notre passĂ© Ă©volutif, Ă savoir des attaques de prĂ©dateur. Câest ce qui expliquerait que les animaux sont bien plus frĂ©quents dans les rĂȘves des enfants, reprĂ©sentant plus du quart des personnages oniriques quâils rencontrent, contre 5 % dans ceux des adultes. Chez ces derniers, le cerveau se reconïŹgurerait pour mettre en scĂšne des dangers plus reprĂ©sentatifs de leur Ăąge et de la vie moderne. Tore Nielsen, de lâuniversitĂ© de MontrĂ©al, a ainsi montrĂ© que prĂšs des trois quarts des jeunes mĂšres rĂȘvent que leur bĂ©bĂ© est en danger (par exemple, quâil est Ă©tou Ă© par mĂ©garde dans le lit maternel ou quâil tombe de son berceau).
Autre exemple Ă©tonnant, citĂ© par William Dement, pionnier de lâĂ©tude scientiïŹque du rĂȘve : Ă une pĂ©riode oĂč il fumait beaucoup, il a rĂȘvĂ© quâil avait une tumeur au poumon, se voyant en train dâobserver sa radiographie couverte de mĂ©tastases et expĂ©rimentant
lâangoisse dâune mort prochaine. Une simulation plutĂŽt e cace : aprĂšs ce rĂȘve, il nâa plus jamais touchĂ© une cigarette !
3 âą Une aide Ă la dĂ©cision et Ă la vie sociale Au-delĂ des menaces, ce serait lâensemble de ce qui pourrait arriver qui serait simulĂ© dans les rĂȘves â mĂȘme si ceux-ci ne font que brasser les possibles, tout ce quâils reprĂ©sentent ne se produisant heureusement pas. Pour William Dement, la fonction des songes est peut-ĂȘtre « de permettre Ă lâhomme dâexpĂ©rimenter les multiples scĂ©narios du futur dans le rĂ©alisme extrĂȘme du rĂȘve, et de faire ainsi des choix plus Ă©clairĂ©s ». Seraient en particulier simulĂ©es les interactions sociales, avec des artiïŹces insolites qui nous permettraient de mieux comprendre les autres en nous mettant littĂ©ralement Ă leur place : selon une enquĂȘte menĂ©e par le chercheur allemand Michael Schredl, 16 % des gens ont dĂ©jĂ rĂȘvĂ© dâĂȘtre un membre du sexe opposĂ© et 32,7 % dâĂȘtre Ă nouveau un enfant. La neuroscientiïŹque Isabelle Arnulf raconte mĂȘme quâun de ses patients a rĂȘvĂ© dâaccoucher Ă la place de sa femme !
4 âąUn outil dâapprentissage
En plus de simuler notre futur, nos rĂȘves rejouent notre passĂ©, mais pas Ă lâidentique. Les Ă©vĂ©nements vĂ©cus sont dĂ©formĂ©s dans tous les sens. Ce replay un peu psychĂ©dĂ©lique jouerait un rĂŽle dans la mĂ©morisation, en optimisant les apprentissages et en nous aidant Ă mieux gĂ©nĂ©raliser nos expĂ©riences. LâĂ©quipe de Robert Stickgold, Ă lâuniversitĂ© Harvard, a ainsi fait jouer des participants Ă un jeu de labyrinthe sur ordinateur une premiĂšre fois, puis une seconde fois aprĂšs avoir dormi. RĂ©sultat : les joueurs qui ont rĂȘvĂ© du jeu ont ensuite Ă©tĂ© plus performants que les autres â mĂȘme si leurs rĂȘves ne mettaient pas directement en scĂšne les chemins corrects, plutĂŽt des Ă©lĂ©ments parcellaires et mĂ©langĂ©s. Des spĂ©cialistes des rĂ©seaux de neurones artiïŹciels ont rĂ©cemment proposĂ© lâhypothĂšse du cerveau suradaptĂ©
pour expliquer ces bĂ©nĂ©ïŹces pour lâapprentissage (voir Pourquoi nos rĂȘves sont parfois si Ă©tranges ?, page 60).
5 ⹠Un stimulant de la créativité
On ne compte plus les anecdotes dâartistes et de scientiïŹques ayant trouvĂ© lâinspiration en songe, Ă lâinstar du chanteur Paul McCartney, qui aurait rĂȘvĂ© de la mĂ©lodie de la chanson Yesterday en songe, ou du chimiste russe Dmitri MendeleĂŻev, qui aurait visualisĂ© le tableau pĂ©riodique des Ă©lĂ©ments en dormant. Autre Ă©lĂ©ment soutenant lâidĂ©e que les rĂȘves stimulent la crĂ©ativitĂ© : dans une enquĂȘte menĂ©e auprĂšs de plus de 1 000 personnes, les chercheurs Daniel Erlacher et Michael Schredl ont trouvĂ© que prĂšs de 9 % des sondĂ©s tiraient une idĂ©e crĂ©ative de leurs songes au moins une fois par semaine â lâun dâeux avait par exemple rĂȘvĂ© de la façon de rĂ©parer son ordinateur.
Toutes ces thĂ©ories demandent encore Ă ĂȘtre consolidĂ©es, mais lâidĂ©e que les songes nous procurent un certain nombre de bienfaits sâimpose de plus en plus. Pour certains spĂ©cialistes, notre capacitĂ© de rĂȘver a Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©e par lâĂ©volution en raison des avantages quâelle nous o re. Pour dâautres, ce sont plutĂŽt les formidables capacitĂ©s dâĂ©vocation du cerveau qui ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©es, les rĂȘves et leurs bienfaits nâen constituant quâun bĂ©nĂ©ïŹce collatĂ©ral : « DĂšs que la conscience humaine a Ă©tĂ© dotĂ©e dâune fonction de reprĂ©sentation su samment dĂ©veloppĂ©e, elle sâest employĂ©e Ă remĂ©dier, anticiper, imaginer et a abuler lorsquâelle nâĂ©tait pas occupĂ©e par la rĂ©alitĂ© ambiante, Ă©crit le psychologue suisse Jacques Montangero. DĂšs lors, la nuit ne pouvait que se peupler de rĂȘves. »
Guillaume Jacquemont, journaliste Ă Cerveau & Psycho
Sources : M. Walker, La Découverte, 2018 ; M. Schredl et al.,The Journal of Psychology, 2010 ; E. J. Wamsley et R. Stickgold, Journal of Sleep Research, 2019 ; M. Schredl et D. Erlacher, The Journal of Psychology, 2007.
43 N° 155 - Juin 2023
comportement dâĂ©vitement dans la vie quotidienne. Peu importe que lâon cherche Ă Ă©chapper Ă un monstre, un ouragan ou un doberman aux dents acĂ©rĂ©es. « Il faut alors se pencher sur un comportement dâĂ©vitement dans la vie actuelle », explique le psychologue.
Les rĂȘves peuvent ainsi conduire Ă des prises de conscience, comme Mark Blagrove lâa lui-mĂȘme dĂ©jĂ expĂ©rimentĂ© â aprĂšs avoir Ă©tĂ© longtemps sceptique quant Ă leur signifcation. Un jour que lui et sa famille devaient se dĂ©pĂȘcher pour assister Ă une piĂšce de Harry Potter au théùtre, il sâest Ă©nervĂ© sur ses enfants qui lambinaient, avant de faire un rĂȘve rĂ©vĂ©lateur la nuit suivante : il Ă©crivait un tweet qui se terminait par des majuscules, comme sâil criait, et quelquâun lui rĂ©pondait de ne pas utiliser de lettres capitales. « Je sais trĂšs bien que je ne devrais pas crier sur mes enfants dans ce genre de situation, mais câest le rĂȘve qui mâa permis de vraiment le comprendre », raconte-t-il. Depuis, il rĂ©agit bien plus calmement. Les songes « nous font rarement dĂ©couvrir une nouveautĂ© rĂ©volutionnaire, mais ils nous permettent de voir les choses sous un autre angle, estime le psychologue. Et ces Ă©lĂ©ments de rĂ©fexion sont susceptibles de nous aider Ă Ă©voluer positivement. »
Bien souvent, les rĂȘves restent toutefois diffciles Ă interprĂ©ter, car ils produisent des rĂ©cits nouveaux et crĂ©atifs Ă partir de nos expĂ©riences vĂ©cues. Ils intensifent ce qui nous agite Ă©motionnellement pendant la journĂ©e et intĂšgrent notre vĂ©cu « dans un contexte plus large », selon les termes de Michael Schredl. Pour ce faire, ils
Le psychologue Mark Blagrove est convaincu que parler de ses rĂȘves aide Ă les comprendre. Dans le cadre de son projet Dreams ID, plusieurs personnes discutent de leurs songes, avant que lâillustratrice Julia Lockheart nâen rĂ©alise une interprĂ©tation graphique sur des pages du livre LâInterprĂ©tation des rĂȘves, de Sigmund Freud. Une participante a par exemple rĂȘvĂ© quâelle conduisait une voiture depuis le siĂšge arriĂšre, puis quâelle pilotait une moto et rĂ©alisait de gracieuses pirouettes en tant que ballerine (Ă gauche), tandis quâune autre sâest vue en train de quitter son corps pendant son sommeil pour retrouver sa dĂ©funte mĂšre (Ă droite).
fouillent dans la boßte de notre mémoire, associent des expériences récentes marquantes à des événements plus anciens, et assemblent ce qui en ressort sous forme de flms à la fois abscons et métaphoriques.
DĂCODER LES RĂVES
RĂ©cemment, plusieurs spĂ©cialistes ont Ă©laborĂ© des techniques pour dĂ©coder ce fatras mental (voir « Comment apprendre de ses rĂȘves », page 46). Michael Schredl a par exemple dĂ©veloppĂ© une mĂ©thode dâinterprĂ©tation collective. Le rĂȘveur commence par mettre par Ă©crit un de ses songes, puis les autres membres du groupe en prennent connaissance, avant de lâinterroger sur sa vie quotidienne et sur ce quâil peut y avoir comme rapport avec son rĂȘve. Ensuite, la personne raconte ce qui lâa le plus Ă©mue ou blessĂ©e dans ses aventures oniriques et rĂ©fĂ©chit aux Ă©ventuels liens avec des Ă©vĂ©nements et des sentiments de sa vie rĂ©elle, en se nourrissant de la premiĂšre phase de dĂ©libĂ©ration collective. Elle se demande aussi si elle prĂ©fĂ©rerait que certains Ă©lĂ©ments saillants de ses rĂȘves changent.
En 2015, lâĂ©quipe de Mark Blagrove a testĂ© cette approche ainsi quâune autre trĂšs similaire, Ă©laborĂ©e par le psychiatre amĂ©ricain Montague Ullman, avec deux groupes dâune dizaine de volontaires, qui se sont rĂ©unis une fois par semaine. « Les deux techniques ont conduit les participants Ă des prises de conscience importantes », sâenthousiasme le chercheur. Un jeune Ă©tudiant a par exemple rĂȘvĂ© quâil descendait un escalier en marbre dans la ville
44 N° 155 - Juin 2023 ET SI LA NUIT TOUT SâĂCLAIRAIT ? DOSSIER CE QUE NOS RĂVES DISENT DE NOUS
© Avec lâaimable
autorisation de Julia Lockheart, DreamsID.com
de son enfance ; arrivĂ© en bas, il se trouvait dans sa nouvelle maison. Lâescalier lui rappelait celui dâune demeure oĂč il avait passĂ© dâultimes vacances familiales avant de dĂ©mĂ©nager. Il sâest alors rendu compte que la nostalgie de sa famille Ă©tait plus forte quâil ne lâimaginait.
Plus gĂ©nĂ©ralement, les rĂȘveurs ont indiquĂ© quâils comprenaient mieux comment leurs expĂ©riences passĂ©es infuaient sur leur vie actuelle. Ils ont en outre identifĂ© des liens signifcatifs entre leurs songes et la rĂ©alitĂ©, et ont dĂ©clarĂ© utiliser ces enseignements oniriques pour amĂ©liorer divers aspects de leur quotidien. Lâapport du groupe Ă©tait trĂšs apprĂ©ciĂ©, les participants estimant quâil leur avait permis de repĂ©rer des correspondances auxquelles ils nâauraient pas pensĂ© seuls.
Outre ces questions dâinterprĂ©tation, un autre bĂ©nĂ©fce du partage de rĂȘves pourrait ĂȘtre le renforcement des liens sociaux. Lorsquâon interroge les gens, un tiers dâentre eux disent avoir Ă©voquĂ© un rĂȘve avec une autre personne au cours de la semaine Ă©coulĂ©e, et deux tiers au cours du mois qui vient de passer, selon une enquĂȘte menĂ©e par Michael Schredl. Certes, nous en oublions rapidement la plupart, mais ceux qui sont vraiment importants nous restent en mĂ©moire. Les partager provoque parfois un rapprochement Ă©motionnel, du fait quâils sont trĂšs intimes et personnels : « Cela suscite lâempathie de lâauditeur », selon Mark Blagrove. Dans une Ă©tude qui nâa pas encore Ă©tĂ© publiĂ©e, son Ă©quipe a dâailleurs montrĂ© que plus les participants Ă©coutaient souvent les rĂȘves dâautres personnes, plus ils avaient des capacitĂ©s dâempathie Ă©levĂ©e â mĂȘme si ce rĂ©sultat ne prouve pas que ces capacitĂ©s naissent de ce partage onirique, nuance le chercheur.
Ce pouvoir du groupe, Mark Blagrove le ressent aussi dans le cadre de son projet Dreams ID. Le principe : parler dâun rĂȘve avec dâautres personnes, avant que lâartiste Julia Lockheart ne le mette en images. Le projet est devenu si populaire quâil a inspirĂ© des Ă©vĂ©nements organisĂ©s dans diffĂ©rents lieux, comme la maison de Freud Ă Londres, oĂč des volontaires racontent un songe devant un public, puis en discutent.
RĂVER SERAIT BON POUR LA SANTĂ
ConsĂ©quence probable des fonctions des songes (notamment celle de digestion de nos Ă©motions), rĂȘver serait bon pour la santĂ©, selon Rubin Naiman. Ă lâappui de cette idĂ©e, il cite des travaux rĂ©alisĂ©s Ă lâuniversitĂ© Rutgers suggĂ©rant que le sommeil paradoxal (lorsque sont produits une majoritĂ© de nos rĂȘves) protĂ©gerait du stress posttraumatique. Dans cette Ă©tude, 17 volontaires regardaient des photos de piĂšces illuminĂ©es avec
diffĂ©rentes couleurs, certaines Ă©tant associĂ©es Ă une lĂ©gĂšre dĂ©charge Ă©lectrique. Or, aprĂšs cette phase, ceux dont le sommeil paradoxal Ă©tait plus long et de meilleure qualitĂ© avaient moins peur Ă la vue des piĂšces « dangereuses ». Par ailleurs, les personnes qui parviennent Ă surmonter une expĂ©rience traumatisante prĂ©sentent plus dâondes thĂȘta dans les rĂ©gions antĂ©rieures du cerveau pendant
le sommeil paradoxal, que celles qui dĂ©veloppent un trouble de stress post-traumatique. Cette activitĂ© cĂ©rĂ©brale pourrait ainsi refĂ©ter un traitement Ă©motionnel favorable des souvenirs diffciles. Dâautres Ă©tudes ont associĂ© le manque de sommeil paradoxal ou sa mauvaise qualitĂ© Ă des problĂšmes de mĂ©moire et Ă un risque de dĂ©pression. La preuve dâun lien de cause Ă effet nâa pas encore Ă©tĂ© apportĂ©e, mais les indices sont assez forts pour conduire Rubin Naiman Ă sâinquiĂ©ter dâune « Ă©pidĂ©mie silencieuse » qui affecterait notre sommeil, et en particulier le sommeil paradoxal. De nombreuses personnes dorment en effet trop peu et voient cette phase de sommeil interrompue par leur rĂ©veil (elle se produit davantage en fn de nuit). Ă cela sâajoute lâinfuence de substances comme lâalcool â et probablement le cannabis â, qui diminuent le sommeil paradoxal, ainsi que des troubles comme le syndrome dâapnĂ©e du sommeil, qui provoque de dangereuses interruptions de la respiration pendant la nuit, et donc des rĂ©veils multiples.
Avec ses collĂšgues, Rubin Naiman plaide pour redonner aux songes la valeur quâils ont perdue dans une grande partie du monde occidental. « Nous ferions bien de ramener le rĂȘve dans la conscience du public, affrme le psychologue, car rĂȘver fait partie de notre Ă©quipement mental de base. » En consĂ©quence, il organise des « cercles de rĂȘve » aux Ătats-Unis, oĂč les participants se rencontrent pour discuter de leurs songes. Avec des bĂ©nĂ©fces enthousiasmants, Ă lâen croire : « Ces cercles sont merveilleux : on y voit littĂ©ralement les gens grandir intĂ©rieurement. » ÂŁ
Bibliographie
K. Bulkeley, The meaningful continuities between dreaming and waking : Results of a blind analysis of a womanâs 30-year dream journal, Dreaming, 2018.
J. B. Eichenlaub et al., Incorporation of recent waking-life experiences in dreams correlates with frontal theta activity in REM sleep, Social Cognitive and A ective Neuroscience, 2018.
R. Naiman et al., Dreamless : The silent epidemic of REM sleep loss, Annals of the New York Academy of Sciences, 2017
C. L. Edwards et al., Comparing personal insight gains due to consideration of a recent dream and consideration of a recent event using the Ullman and Schredl dream group methods, Frontiers in Psychology, 2015.
45 N° 155 - Juin 2023
GrĂące Ă la technique dâinterprĂ©tation de groupe dĂ©veloppĂ©e par Michael Schredl, les rĂȘveurs ont identiïŹĂ© des liens signiïŹcatifs entre leurs rĂȘves et la rĂ©alitĂ©. Ils ont en outre dĂ©clarĂ© utiliser ces enseignements oniriques pour amĂ©liorer leur quotidien.
ARNULF ISABELLE
NEUROLOGUE ET DIRECTRICE DU SERVICE DES PATHOLOGIES DU SOMMEIL DE LâHĂPITAL DE LA PITIĂ-SALPĂTRIĂRE.
NOS RĂVES SONT UNE FENĂTRE SUR NOTRE SANTĂ MENTALE
Nos rĂȘves sont souvent bizarres, perturbants, parfois e rayants. Certains trahissent-ils une pathologie ? Des tentatives ont Ă©tĂ© faites pour dĂ©gager des « songes-types » caractĂ©ristiques de divers troubles psychiques, mais cela nâest pas allĂ© trĂšs loin. Les personnes psychotiques (schizophrĂšnes, notamment) ont des rĂȘves particuliers qui ressemblent Ă leur façon de raisonner dans la journĂ©e â sans queue ni tĂȘte, dĂ©cousus, avec un contenu limitĂ© et
54 N° 155 - Juin 2023 INTERVIEW
© APHP
peu diversifĂ©, et qui les mettent en scĂšne dans des situations de vie quotidienne. Les patients autistes font aussi des rĂȘves trĂšs pauvres, mais lâinverse nâest pas vrai : ce nâest pas parce que vous faites des rĂȘves sommaires que vous ĂȘtes autiste ou schizophrĂšne. En dâautres termes, les rĂȘves ne suffsent pas Ă eux seuls pour diagnostiquer une maladie mentale. Toutefois, certaines de leurs caractĂ©ristiques peuvent mettre la puce Ă lâoreille. Par exemple, la frĂ©quence des cauchemars : elle est gĂ©nĂ©ralement plus Ă©levĂ©e chez les personnes souffrant de troubles mentaux, que ce soit la dĂ©pression, lâanxiĂ©tĂ© ou le syndrome de stress post-traumatique.
Des cauchemars fréquents pourraient donc alerter sur de potentielles situations à risque ?
Le lien a Ă©tĂ© particuliĂšrement bien Ă©tabli avec le risque de suicide chez les jeunes, qui est en hausse ces derniĂšres annĂ©es. Avec ce problĂšme de taille : les mĂ©decins se trompent une fois sur deux sur le risque suicidaire dâune personne. Câest pourquoi les cauchemars Ă rĂ©pĂ©tition commencent depuis peu Ă ĂȘtre intĂ©grĂ©s dans le diagnostic, car ils sont corrĂ©lĂ©s Ă un risque suicidaire plus Ă©levĂ©. Lâenjeu est de taille, car cela permettrait dâorienter plus tĂŽt les jeunes dĂ©pressifs vers des dispositifs de veille comme le programme Vigilans, coordonnĂ© par Guillaume Vaiva, au CHU de Lille, un systĂšme dâappel rĂ©gulier des gens Ă risque suicidaire qui a prouvĂ© son effcacitĂ©.
Reconnaßt-on les cauchemars des personnes dépressives à des caractéristiques propres ?
Dans la dĂ©pression, les rĂȘves sont trĂšs nĂ©gatifs â Ă lâimage de lâĂ©tat mental des personnes dans la journĂ©e. Ce parallĂšle a Ă©tĂ© bien mis en lumiĂšre au dĂ©but des annĂ©es 2000 par le chercheur Dieter Riemann et ses collĂšgues de lâuniversitĂ© de Freiburg, en Allemagne. En analysant les rĂȘves de patients dĂ©pressifs trai-
tĂ©s avec des antidĂ©presseurs, ils ont dĂ©couvert quâĂ mesure que le traitement commençait Ă produire son effet (câest progressif, il faut compter plusieurs semaines), le contenu de ces rĂȘves devenait de moins en moins sombre, et lâhumeur des patients sâamĂ©liorait au fl des jours. Ă premiĂšre vue, on pourrait donc penser que la tonalitĂ© des rĂȘves refĂšte lâĂ©tat dĂ©pressif du patient⊠Mais ce nâest pas si simple, malheureusement, car dans les premiĂšres semaines de traitement, les antidĂ©presseurs suppriment aussi souvent le sommeil paradoxal, la phase oĂč lâon rĂȘve le plus, et il faut attendre en gĂ©nĂ©ral un mois pour que les patients se souviennent Ă nouveau de leurs rĂȘves. Il est donc diffcile dâapprĂ©hender le lien entre rĂȘves et dĂ©pression et de savoir qui, entre les deux, dirige lâautre. Pour mieux comprendre ce lien, une piste serait dâĂ©tudier deux catĂ©gories de rĂȘveurs particuliers : dâune part, ceux qui font ce quâon appelle des « rĂȘves lucides », et, dâautre part, les personnes atteintes de trouble comportemental en sommeil paradoxal (TCSP).
Quâont de particulier ces rĂȘveurs ? Que peut-on tirer de leur Ă©tude ?
Dans le TCSP, sur lequel nous travaillons depuis une quinzaine dâannĂ©es, les patients exĂ©cutent leurs rĂȘves en rĂ©alitĂ© : certains mangent un sandwich imaginaire en dormant, dâautres se dĂ©battent dans leur lit, aux prises avec des adversaires invisibles. Cette
mise en acte est gĂ©nĂ©ralement due Ă une lĂ©sion du tronc cĂ©rĂ©bral qui fait que leurs mouvements, habituellement bloquĂ©s chez une personne normale, ne le sont pas durant le sommeil paradoxal. Et cela implique malheureusement des risques dâaccident, de blessure, pour eux ou leur conjoint, puisquâils ne contrĂŽlent pas ce quâils font. Mais ce phĂ©nomĂšne offre aussi un accĂšs direct aux songes, bien plus que les rĂ©cits souvent imprĂ©cis que font les dormeurs au rĂ©veil, pour peu quâils sâen souviennent.
Et les rĂȘveurs lucides ?
Eux arrivent carrĂ©ment Ă savoir quâils sont en train de rĂȘver, sans pour autant se rĂ©veiller. De ce fait, il est possible de convenir dâun code pour quâils nous communiquent certaines informations pendant leurs rĂȘves. Dans une de ces expĂ©riences, nous avons demandĂ© Ă des rĂȘveurs lucides de trouver une piscine dans leur songe et de tourner deux fois les yeux vers la droite quand ils plongeaient sous lâeau et quand ils en ressortaient. Nous avons ainsi montrĂ© que la « respiration rĂȘvĂ©e » se traduit dans le corps : la pĂ©riode passĂ©e sous lâeau correspondait Ă une belle apnĂ©e du dormeur ! Mais, Ă©videmment, ce signal nâest pas toujours facile Ă exĂ©cuter dans une sĂ©quence intense, comme une course-poursuite. Aujourdâhui, nous cherchons Ă utiliser des codes plus simples, par exemple en demandant au rĂȘveur de ponctuer les parties agrĂ©ables de ses
55 N° 155 - Juin 2023
La frĂ©quence des cauchemars est plus Ă©levĂ©e chez les personnes dĂ©pressives, anxieuses ou atteintes dâun syndrome de stress post-traumatique.
rĂȘves avec trois petits sourires et celles dĂ©sagrĂ©ables avec trois lĂ©gers froncements de sourcil que nous captons avec des Ă©lectrodes posĂ©es respectivement sur les muscles zygomatiques et sur ceux du front⊠Ces deux catĂ©gories de rĂȘveurs offrent en tout cas un accĂšs privilĂ©giĂ© aux songes. Si nous parvenions Ă en trouver qui souffrent de dĂ©pression â ce que cherche Ă faire Jean-Baptiste Maranci, dans notre Ă©quipe â, nous aurions alors un moyen unique dâĂ©tudier les liens entre les rĂȘves et lâhumeur.
ConcrĂštement, quelle forme prendrait cette Ă©tude dans le cas de la dĂ©pression ? Une des caractĂ©ristiques des personnes dĂ©pressives est quâelles sont plus tristes le matin au rĂ©veil que le soir, alors quâen temps normal, câest lâinverse : nous avons tendance Ă ĂȘtre plus gais en nous rĂ©veillant quâen nous endormant. Nous pensons donc que le sommeil et les rĂȘves servent Ă attĂ©nuer les Ă©motions nĂ©gatives, et que ce processus dysfonctionne chez les dĂ©pressifs. Le projet de Jean-Baptiste Maranci consiste Ă identifer des marqueurs associĂ©s aux ressentis positifs et nĂ©gatifs vĂ©cus en rĂȘve, parmi tous les signaux enregistrĂ©s en laboratoire du sommeil (une joie soudaine pourrait par exemple se traduire par une modifcation de lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale, associĂ©e Ă un mouvement des yeux particulier et Ă une accĂ©lĂ©ration du rythme cardiaque et de la respiration). Nous avons menĂ© cette recherche « en direct » chez des rĂȘveurs lucides qui communiquent leurs Ă©motions grĂące aux signaux convenus avec lâĂ©quipe dâexpĂ©rimentateurs. Notre idĂ©e est ensuite dâutiliser une intelligence artifcielle pour les analyses, afn de prendre en compte un grand nombre de paramĂštres. AprĂšs cette premiĂšre phase, nous essaierons de rechercher les marqueurs Ă©motionnels identifĂ©s chez les dormeurs comme vous et moi. Lâobjectif : mieux comprendre comment nous rĂ©gulons nos Ă©motions pendant le sommeil, et Ă quelle vitesse nous revivons et « digĂ©rons » les
Sous lâĆil de la camĂ©ra infrarouge du service des pathologies du sommeil de la PitiĂ©-SalpĂȘtriĂšre, un patient atteint de trouble comportemental en sommeil paradoxal (TCSP) lutte en rĂȘve contre un agresseur, utilisant dans la rĂ©alitĂ© son oreiller pour se battre, avant de ïŹnir par le jeter.
8 %
des jeunes ont des cauchemars frĂ©quents (plus dâun par semaine), selon une Ă©tude prospective chinoise publiĂ©e en 2021 et menĂ©e sur prĂšs de 7 000 adolescents suivis pendant un an. Les pensĂ©es suicidaires dans lâannĂ©e qui suit sont deux fois plus frĂ©quentes chez eux et les tentatives de suicide dans lâannĂ©e, trois fois plus nombreuses.
Source : X. Liu et al., Sleep, 2021
Ă©motions nĂ©gatives. Puis, la mĂȘme recherche sera rĂ©alisĂ©e chez des personnes dĂ©pressives, afn de dĂ©terminer pourquoi ce mĂ©canisme fonctionne mal chez elles.
Quâest-ce que la « digestion Ă©motionnelle » des rĂȘves ?
Matthew Walker, professeur de neurosciences et de psychologie Ă lâuniversitĂ© de Californie Ă Berkeley, a proposĂ© que la fonction du sommeil et des rĂȘves serait de dĂ©grader les souvenirs Ă©motionnels de la journĂ©e â de remettre Ă zĂ©ro lâamygdale, la rĂ©gion cĂ©rĂ©brale oĂč sont vĂ©cues les Ă©motions, pour conserver les souvenirs associĂ©s aux Ă©motions, mais sans les Ă©motions elles-mĂȘmes. Câest la thĂ©orie dominante actuelle. Selon elle, les rĂȘves seraient une sorte de théùtre mental oĂč nous revivons les Ă©preuves qui nous sont arrivĂ©es, intĂ©grĂ©es dans des scĂ©narios plus ou moins loufoques. Deux particularitĂ©s des songes rendraient ce retour en arriĂšre plus facile Ă vivre. Dâune part, les Ă©vĂ©nements diffciles sont rejouĂ©s Ă blanc, câest-Ă -dire sans les manifestations physiques des Ă©motions : les chercheurs ont par exemple observĂ© des dormeurs qui subissaient des horreurs en rĂȘve â comme en tĂ©moignaient les rĂ©cits quâils faisaient au rĂ©veil â sans que cela ne provoque la moindre accĂ©lĂ©ration cardiaque chez eux. Dâautre part, ces Ă©vĂ©nements sont parfois mĂ©langĂ©s Ă des Ă©lĂ©ments positifs ou bizarres â vous subissez des remontrances de votre patron quand soudain un chaton vient lui lĂ©cher lâoreille â, qui attĂ©nuent ce que lâon vit en rĂȘve.
Au fnal, cette rĂ©exposition dâun genre particulier entraĂźnerait lâextinction
56 N° 155 - Juin 2023
DOSSIER CE QUE NOS RĂVES DISENT DE NOUS « NOS RĂVES SONT UNE FENĂTRE SUR NOTRE SANTĂ MENTALE »
progressive des Ă©motions nĂ©gatives. Dans notre cerveau se produit alors un dialogue entre lâamygdale, trĂšs fortement activĂ©e durant le sommeil paradoxal, lâhippocampe, oĂč les informations de la journĂ©e sont stockĂ©es, et le nĂ©ocortex, siĂšge de la mĂ©moire Ă long terme. GrĂące Ă ce dialogue Ă trois, le cerveau engrangerait la nouvelle information en la dĂ©barrassant de sa gangue Ă©motionnelle, pour la consolider de façon plus dĂ©fnitive dans le nĂ©ocortex.
Mais alors, les rĂȘves nĂ©gatifs nous font du bien ?
Oui, absolument, mais attention : on pense que dans les cauchemars, ce mĂ©canisme fonctionne mal au point dâinterrompre le rĂȘve en cours et de rĂ©veiller le dormeur, si bien que le processus dâintĂ©gration Ă©motionnelle ne peut pas aller jusquâau bout. Pourquoi le dormeur se rĂ©veille-t-il ? Il y a plusieurs pistes. Peut-ĂȘtre a-t-il tout simplement un sommeil fragile. Ou encore, lâintensitĂ© Ă©motionnelle des cauchemars est trop forte. Câest notamment le cas dans le syndrome de stress post-traumatique, consĂ©cutif Ă divers types dâĂ©preuves extrĂȘmes (torture, guerre, viol) : lâĂ©motion Ă apaiser est alors tellement violente que le cerveau nây arrive pas. Il rĂ©pĂšte en permanence le souvenir traumatique, ce qui rĂ©veille le dormeur. Enfn, environ 5 % de la population fait des cauchemars depuis la naissance, sans quâon sache lâexpliquerâŠ
Comment réagir en cas de cauchemar récurrent ?
Longtemps, on a abordĂ© les cauchemars rĂ©currents sous le prisme de lâhypothĂšse psychanalytique, selon
laquelle ils seraient dus Ă un traumatisme non rĂ©solu quâil faudrait travailler Ă rĂ©soudre. Mais le fait est quâon nâen sait rien. En cas de cauchemars rĂ©pĂ©tĂ©s, avant dâaller voir un psychologue, il faut Ă mon avis faire un diagnostic mĂ©dical. On Ă©vite ainsi de longues errances. Quand jâai commencĂ© mes recherches, un journaliste au Monde est venu me consulter pour un dĂ©pistage dâapnĂ©e du sommeil. Au dĂ©tour de la conversation, il me raconte que cela fait dix ans quâil reproduit le mĂȘme cauchemar : il passe la tĂȘte par un goulot de bouteille et sâĂ©touffe. Avec son psychanalyste, ils sont arrivĂ©s Ă la conclusion quâil revivait sa naissance. En fait, il sâĂ©touffait vraiment, avec une apnĂ©e par minute de sommeil la nuit. Nous lui avons proposĂ© un masque connectĂ© Ă un respirateur artifciel et les cauchemars sont partis dĂšs la premiĂšre nuit ! Cela nâempĂȘche pas quâune origine psychologique soit souvent en cause : nous faisons davantage de mauvais rĂȘves dans un contexte de stress, sans doute car le cerveau a davantage besoin de digĂ©rer des Ă©motions nĂ©gatives et cherche Ă simuler les menaces auxquelles nous sommes confrontĂ©s, ce qui est une autre fonction supposĂ©e des songes. De façon gĂ©nĂ©rale, il existe de nombreuses formes de cauchemars, qui ont des origines diverses et quâun mĂ©decin saura diffĂ©rencier. Les jeunes qui hurlent la nuit et parfois sortent du lit sont ainsi sujets Ă des terreurs nocturnes, un trouble voisin du somnambulisme, et qui nâest pas associĂ© Ă des problĂšmes de santĂ© mentale. Dâautres appellent « cauchemars » un phĂ©nomĂšne de demi-rĂ©veil nommĂ©
« paralysie du sommeil » : un moment trĂšs dĂ©sagrĂ©able oĂč le dormeur essaie de se rĂ©veiller sans pouvoir bouger, avec souvent le sentiment quâun ĂȘtre nĂ©faste Ă©crase sa poitrine ou quâil est possĂ©dĂ© par un dĂ©mon (voir Cerveau & Psycho n° 149, p. 32). Le manque de sommeil facilite ce phĂ©nomĂšne. Dâautres, plus ĂągĂ©s, se bagarrent dans leur lit pour se dĂ©fendre contre des lions ou des agresseurs, et souffrent de TCSP. Certains cauchemars, enfn, sont causĂ©s par un traitement mĂ©dicamenteux, pour lequel un mĂ©decin pourra proposer un substitut. Il faut donc exclure chacun de ces cas particuliers avant dâentamer une thĂ©rapie spĂ©cifque contre les cauchemars.
Il existe donc des traitements contre les cauchemars ? Des techniques comme la rĂ©pĂ©tition dâimages mentales sont trĂšs effcaces â autant que les thĂ©rapies mĂ©dicamenteuses, selon les Ă©valuations. Le principe est de modifer lĂ©gĂšrement des Ă©lĂ©ments du cauchemar et de visualiser mentalement le nouveau scĂ©nario avant de sâendormir. Pour vous donner un exemple, une patiente abusĂ©e par un prĂȘtre Ă 11 ans et qui venait me consulter pour un autre problĂšme me raconte quâelle rĂȘve toutes les nuits quâun diable en soutane rouge veut la violer. Je lui propose dâimaginer quâil arrive quelque chose au diable, par exemple quâil se prend les pieds dans sa soutane ou autre chose. Elle dĂ©cide quâun grand crucifx lui tombe dessus. En rĂ©pĂ©tant mentalement ce nouveau scĂ©nario le soir, elle a rĂ©ussi Ă transformer son cauchemar et Ă sâapaiser.
57 N° 155 - Juin 2023
©
Isabelle Arnulf
Sâattaquer au mauvais rĂȘve est donc une thĂ©rapie en soi. MĂȘme si, je le rĂ©pĂšte, il vaut mieux commencer par consulter un mĂ©decin, dans lâidĂ©al un spĂ©cialiste du sommeil, afn dâexclure un certain nombre de causes organiques. Câest dâautant plus important que certains types de rĂȘve orientent vers des pathologies neurodĂ©gĂ©nĂ©ratives, comme Parkinson ou la maladie Ă corps de Lewy.
Quels sont ces rĂȘves qui peuvent aider Ă diagnostiquer des maladies neurodĂ©gĂ©nĂ©ratives ?
Les rĂȘves agitĂ©s â ceux oĂč les patients miment tout ce quâils vivent en songe â, caractĂ©ristiques du TCSP.
Plus de 80 % des patients souffrant de ce trouble dĂ©veloppent une pathologie neurodĂ©gĂ©nĂ©rative dans les dix Ă quinze ans qui suivent son apparition. Le plus souvent, il sâagit de la maladie de Parkinson. En fait, lâabsence de blocage des mouvements pendant les rĂȘves est le signe que leur cerveau commence dĂ©jĂ Ă ĂȘtre atteint, puisquâelle rĂ©sulte de lâendommagement de la zone du tronc cĂ©rĂ©bral qui assure normalement le blocage. Câest donc un signe annonciateur trĂšs fort.
Mais il faut faire attention Ă ne pas confondre ce trouble avec le somnambulisme : dans le TCSP, le patient sâagite plutĂŽt en fn de nuit, est gĂ©nĂ©ralement ĂągĂ© de plus de 50 ans et ne se lĂšve pas de son lit, alors quâun somnambule part souvent dĂ©ambuler dans la maison et est souvent beaucoup plus jeune. Le somnambulisme ne signale aucune maladie cachĂ©e, ni neurologique ni psychiatrique. Les Ă©tudes qui lâont explorĂ© ont juste observĂ© que les patients sont lĂ©gĂšrement plus anxieux que la moyenne.
De façon gĂ©nĂ©rale, les rĂȘves des parkinsoniens sont-ils di Ă©rents ?
DâaprĂšs une Ă©tude menĂ©e en 2011 Ă lâhĂŽpital Egas-Moniz, Ă Lisbonne, ils auraient un contenu plus agressif et feraient plus souvent intervenir des
animaux. En outre, ces caractĂ©ristiques seraient proportionnelles Ă lâatteinte du lobe frontal, qui serait donc Ă lâorigine de ces distorsions.
Et ceux des personnes atteintes de la maladie dâAlzheimer ?
La diffcultĂ© est quâelles se rappellent moins leurs rĂȘves. De plus, comme leur cortex sâabĂźme en premier, on discerne moins les motifs caractĂ©ristiques du sommeil sur leurs Ă©lectroencĂ©phalogrammes, ce qui complique lâĂ©tude. Beaucoup ont aussi des rĂ©veils prĂ©coces, ce qui ne facilite pas les choses. On sait seulement quâil nây a pas dâextĂ©riorisation des rĂȘves comme dans le TCSP. Cette information est dâailleurs cruciale, car elle permet de distinguer la maladie dâAlzheimer dâune autre pathologie, la maladie Ă corps de Lewy, qui reprĂ©sente la troisiĂšme cause de dĂ©mence dans le monde, aprĂšs la maladie dâAlzheimer et la dĂ©mence vasculaire. Touchant jusquâĂ 5 % de la population gĂ©nĂ©rale (soit 30 % des cas de dĂ©mence), elle se manifeste par des pertes cognitives similaires Ă celles observĂ©es dans la maladie dâAlzheimer et est souvent confondue avec elle. Mais elle sâaccompagne de TCSP, ce qui nâest pas le cas de la maladie dâAlzheimer. De ce fait, cet indice facile Ă relever est important pour faire la diffĂ©rence entre ces deux dĂ©mences et pour Ă©viter de donner des neuroleptiques Ă des personnes atteintes de la maladie Ă corps de Lewy (ce quâon fait parfois pour un patient Alzheimer, mais qui peut ĂȘtre toxique sâil sâagit dâune maladie Ă corps de Lewy). Les rĂȘves sont donc susceptibles de livrer des informations prĂ©cieuses sur notre santĂ© mentale et neurologique. Ils sont encore sous-exploitĂ©s, car ils ont longtemps Ă©tĂ© la chasse gardĂ©e de la psychanalyse. Mais les choses progressent : de plus en plus de mĂ©decins sây intĂ©ressent, ayant compris que leur prise en compte peut aider au diagnostic. ÂŁ Propos recueillis par Marie-Neige Cordonnier
I. Arnulf, Une fenĂȘtre sur les rĂȘves, Odile Jacob, 2014
Bibliographie
D. Riemann et al., Sleep, insomnia, and depression, Neuropsychopharmacology, 2020
I. Arnulf, Pourquoi rĂȘvons-nous ?, Pour la Science, janvier 2016.
58 N° 155 - Juin 2023
« NOS RĂVES SONT UNE FENĂTRE SUR NOTRE SANTĂ MENTALE »
DOSSIER CE QUE NOS RĂVES DISENT DE NOUS
Du mĂȘme auteur
Une sĂ©lection dâarticles rĂ©digĂ©s par des chercheurs et des experts Une lecture adaptĂ©e aux Ă©crans
ce QR Code avec votre téléphone pour commander votre numéro, ou rendez-vous sur boutique.groupepourlascience.fr à découvrir dans la collection
⏠99
Scanner
3
Le paradoxe de lâĂ©galitĂ©
Au fur et Ă mesure que lâĂ©galitĂ© progresse, les femmes et les hommes ne se ressemblent pas davantage, mais deviennent au contraire de plus en plus dissemblables â tant dans leur personnalitĂ© que dans le choix de leur domaine dâĂ©tudes. Quâest-ce qui se cache derriĂšre cette situation ?
N° 155 - Juin 2023 66 ĂCLAIRAGES p. 72 GuĂ©risseurs : je nây crois pas, mais on ne sait jamais p. 76 Devenez tolĂ©rant en 4 minutes
© sturti/IStock.com
Par Frank Luerweg, biologiste et journaliste scientiïŹque.
EN BREF
ÂŁ Le paradoxe de lâĂ©galitĂ© dĂ©signe le fait que plus un pays est avancĂ© en matiĂšre de paritĂ©, moins les femmes y font des Ă©tudes ou exercent des mĂ©tiers scientiïŹques.
ÂŁ De mĂȘme, plus un pays est avancĂ© sur le plan de lâĂ©galitĂ© de droit, plus les hommes et les femmes prĂ©sentent des structures de personnalitĂ© distinctes.
ÂŁ Certains auteurs supposent que les femmes ont plus de chances de se rĂ©aliser dans les nations plus riches et choisissent alors des matiĂšres qui correspondent Ă leurs points forts « naturels ». Pour dâautres, ce sont surtout les stĂ©rĂ©otypes sexuels et le manque de modĂšles qui en sont la cause.
N° 155 - Juin 2023 67
ĂCLAIRAGES Psychologie sociale LE PARADOXE DE LâĂGALITĂ
outes les analyses scientiïŹques ne font pas autant de bruit que celle publiĂ©e en 2018 par les psychologues Gijsbert Stoet et David Geary. Dans un article spĂ©cialisĂ© paru dans la revue Psychological Science, ils expliquĂšrent avoir examinĂ© dans quelles disciplines les femmes et les hommes avaient terminĂ© leurs Ă©tudes entre 2012 et 2015, en se basant sur les donnĂ©es de lâUnesco dans prĂšs de 70 pays. Leur point de repĂšre : un indice appelĂ© Global Gender Gap Index (GGGI), qui prend en compte des critĂšres tels que le revenu, lâespĂ©rance de vie et lâaccĂšs Ă lâĂ©ducation et aux fonctions politiques.
Ils ont calculĂ© le nombre de femmes diplĂŽmĂ©es dâun pays en mathĂ©matiques, en informatique, en sciences naturelles ou dans une fliĂšre technique. Ces disciplines dites « STIM » (sciences, technologie, ingĂ©nierie, mathĂ©matiques) sont traditionnellement considĂ©rĂ©es comme un domaine plutĂŽt masculin ; de ce fait, on pouvait sâattendre Ă ce que dans une nation comme lâAlgĂ©rie, aux structures relativement patriarcales, les femmes se dĂ©cident rarement Ă embrasser de telles carriĂšres â contrairement Ă la NorvĂšge ou Ă la Finlande, par exemple, qui sont prĂ©sentĂ©es comme des modĂšles dâĂ©galitĂ© des droits entre hommes et femmes dans le monde entier. Or, câest le contraire qui sâest produit : plus de 40 % des femmes ayant fni leurs Ă©tudes en AlgĂ©rie lâont fait dans une discipline STIM, alors quâen NorvĂšge et en Finlande elles nâĂ©taient que 20 % â la France se situant Ă 26 %. Dans lâensemble, une tendance remarquable se dĂ©gageait de cette Ă©tude : plus un pays est Ă©galitaire, moins souvent les flles sâorientent vers des disciplines comme le gĂ©nie mĂ©canique, la physique ou lâinformatique.
UN PARADOXE EMBARRASSANT
Quelle peut donc ĂȘtre la raison de ce « paradoxe de lâĂ©galitĂ© des sexes », comme les chercheurs lâont appelĂ© ? Gijsbert Stoet et David Geary ont Ă©mis cette hypothĂšse : peut-ĂȘtre que dans les Ătats dits « libĂ©raux », les femmes Ă©tudient plus volontiers des matiĂšres qui correspondent Ă leurs vĂ©ritables points forts. Ils ont Ă©tayĂ© leur argumentation avec des donnĂ©es issues du programme Pisa, qui recense rĂ©guliĂšrement les performances scolaires des flles et
des garçons. Selon ces donnĂ©es, les Ă©lĂšves fĂ©minines des pays examinĂ©s Ă©taient gĂ©nĂ©ralement aussi bonnes que les Ă©lĂšves masculins en sciences, et parfois mĂȘme meilleures. Cependant, il y avait un domaine dans lequel, frĂ©quemment, elles se distinguaient davantage : la lecture. En revanche, les garçons ont souvent obtenu leurs meilleurs rĂ©sultats en sciences. Les flles pourraient donc sans problĂšme Ă©tudier les mathĂ©matiques ou la physique, mais pourquoi le feraientelles si elles dĂ©couvrent quâelles sont encore plus douĂ©es dans dâautres domaines ? Les pays Ă©galitaires sont en outre souvent plus prospĂšres. La pression Ă©conomique pour se diriger vers un emploi bien rĂ©munĂ©rĂ© dâingĂ©nieur ou dâinformaticien est donc moins forte, ont argumentĂ© les deux psychologues. Selon eux, la rĂ©partition inĂ©gale des sexes dans les professions STIM nâest donc pas lâexpression dâune inĂ©galitĂ© des chances. Au contraire, elle rĂ©sulte de la possibilitĂ© de sâĂ©panouir.
Les rĂ©sultats et leur interprĂ©tation ont fait lâobjet de vives critiques de la part dâune partie des spĂ©cialistes. Ainsi, la sociologue Sarah Richardson, de lâuniversitĂ© Harvard, Ă Cambridge, dans le Massachusetts, pointe des faiblesses mĂ©thodologiques. De plus, les donnĂ©es du GGGI ne seraient pas appropriĂ©es, ne disant rien sur les
Les pays les plus hauts sur le graphique sont ceux oĂč lâĂ©galitĂ© hommes-femmes est la plus respectĂ©e. Paradoxalement, ce sont aussi ceux oĂč les femmes font le moins dâĂ©tudes scientiïŹques. Ă lâinverse, dans les pays les plus inĂ©galitaires, ïŹlles et garçons suivent pratiquement autant les ïŹliĂšres scientiïŹques.
T68 N° 155 - Juin 2023
Pourcentage de femmes dans les filĂšres scientifiques ĂgalitĂ© hommes/femmes 15 0,60 0,65 0,70 0,75 0,80 0,85 20 25 30 35 40 ĂŻ
© Cerveau & Psycho ; Source : G. Stoet et D. Geary, Psychological Science , 2018
chances et les possibilitĂ©s individuelles dâĂ©tudier une discipline STIM. Dans une rectification apportĂ©e Ă leur propre travail, Gijsbert Stoet et David Geary ont corrigĂ© des incohĂ©rences dans leurs calculs, mais ont maintenu leur conclusion : il existe des diffĂ©rences spĂ©cifques au sexe dans le choix des matiĂšres et les intĂ©rĂȘts professionnels. Et ces diffĂ©rences sont plus marquĂ©es dans les pays plus riches et plus Ă©galitaires.
Dans une autre publication parue en 2022, les auteurs annoncĂšrent ĂȘtre parvenus aux mĂȘmes conclusions. Le fait que les garçons et les flles sâorientent vers des fliĂšres diffĂ©rentes, en particulier dans les nations les plus riches, nâest pas une observation entiĂšrement nouvelle. Les sociologues amĂ©ricaines Maria Charles et Karen Bradley lâavaient dĂ©jĂ dĂ©montrĂ© une petite dizaine dâannĂ©es avant Gijsbert Stoet et David Geary, dans une analyse complĂšte de donnĂ©es issues de 44 pays. Les deux chercheuses Ă©taient Ă©galement arrivĂ©es Ă la conclusion que les femmes Ă©taient nettement sous-reprĂ©sentĂ©es dans les fliĂšres de lâingĂ©nierie, des mathĂ©matiques et des sciences naturelles, et que cet Ă©cart Ă©tait plus prononcĂ© dans les pays riches.
En outre, cette tendance ne se limitait pas au choix des Ă©tudes. Les chercheurs amĂ©ricains Paul Costa, Antonio Terracciano et Robert McCrae analysĂšrent ainsi, grĂące Ă des donnĂ©es provenant de 26 pays, les diffĂ©rences entre les traits de personnalitĂ© des hommes et des femmes. Les femmes se caractĂ©risaient essentiellement par plus de tolĂ©rance, dâinstabilitĂ© Ă©motionnelle, dâouverture aux autres, dâagrĂ©abilitĂ© sociale et de rĂ©ceptivitĂ© Ă lâaffect. Les hommes, de leurs cĂŽtĂ©s, apparaissaient comme plus ouverts aux idĂ©es nouvelles et capables de sâimposer socialement. Ces mesures psychomĂ©triques reposaient toutefois sur des autoĂ©valuations⊠et elles correspondaient aux stĂ©rĂ©otypes de genre courants. Mais lĂ encore il Ă©tait frappant de constater que, sur le plan de ces mesures de dimensions de la personnalitĂ©, les sexes se ressemblaient davantage dans les cultures africaines et asiatiques que dans les pays occidentaux pourtant supposĂ©s plus Ă©galitaires et plus progressistes. Une observation que les auteurs ont qualifĂ©e de « surprenante »âŠ
DES TRAITS DE PERSONNALITĂ
QUI DIVERGENTâŠ
Les pays les plus hauts sur lâaxe de lâĂ©galitĂ© sont, bizarrement, ceux oĂč les di Ă©rences psychologiques (regroupant des traits comme lâaltruisme, la prise de risque ou la patience) entre hommes et femmes sont les plus prononcĂ©es.
Ce rĂ©sultat sâaccorde toutefois trĂšs bien avec celui dâune Ă©tude souvent citĂ©e de 2018, due Ă lâĂ©conomiste Armin Falk, de lâuniversitĂ© de Bonn, et son collĂšgue Johannes Hermle, de lâuniversitĂ© de Californie Ă Berkeley. Il y est question de caractĂ©ristiques telles que lâaltruisme, la confance, la patience et la prise de risque Ă travers diffĂ©rentes cultures. « Il sâagit lĂ de prĂ©fĂ©rences de base des individus, qui sont pertinentes pour chacune de leurs dĂ©cisions, explique Armin Falk. Elles infuencent nos rĂ©sultats scolaires, la maniĂšre dont nous gĂ©rons notre santĂ© ou mĂȘme notre argent, et le mĂ©tier que nous choisissons. » Afn de dĂ©terminer ces prĂ©fĂ©rences, les chercheurs ont Ă©laborĂ© un questionnaire en sâassurant que les informations fournies correspondaient au comportement rĂ©el des personnes interrogĂ©es. Dans le cadre de lâĂ©tude proprement dite, ils lâont soumis Ă 80 000 hommes
69 N° 155 - Juin 2023
1 0,8 0,6 0 0 0,2 0,4 0,6 0,8 1 Di Ă©rence psychologique ĂgalitĂ© hommes/femmes 0,2 0,4 Ă«l ĂŻlande
© Cerveau & Psycho ; Source A. Falk et J. Hermle, Science 2018
Plus un pays est Ă©galitaire, moins souvent les ïŹlles sâorientent vers des disciplines comme le gĂ©nie mĂ©canique, la physique ou lâinformatique.
et femmes de 76 nations. Chaque Ă©chantillon national comportait un bon millier de participants. RĂ©sultat : les femmes interrogĂ©es Ă©taient en moyenne plus altruistes, plus confantes, plus impatientes et moins enclines Ă prendre des risques que les hommes. Lâampleur de ces diffĂ©rences dĂ©pendait de deux facteurs : le produit national brut par habitant et lâĂ©galitĂ© des sexes.
« Plus un pays est riche et lâĂ©galitĂ© des sexes respectĂ©e dâun cĂŽtĂ©, plus de lâautre cĂŽtĂ© les prĂ©fĂ©rences des hommes et des femmes sont dissemblables », rapporte Armin Falk. Il ne rĂ©sulte donc pas dâune Ă©galitĂ© croissante que les hommes et les femmes se ressemblent davantage â au contraire.
LE VRAI CONDITIONNEMENT
Mais pourquoi en est-il ainsi ? Câest sur ce point que les avis divergent. Gijsbert Stoet et David Geary partent du principe que les femmes peuvent dĂ©velopper plus librement leurs intĂ©rĂȘts « intrinsĂšques » lorsque les contraintes sociales, politiques et Ă©conomiques sâestompent. « IntrinsĂšque » signife « qui vient de lâintĂ©rieur » â un terme quelque peu nĂ©buleux sâil en est⊠Mais ce quâils entendent par lĂ est clair : il sâagirait dâintĂ©rĂȘts qui sâexprimeraient sans infuences extĂ©rieures. Certes, les deux psychologues Ă©vitent le mot « innĂ© ». Mais que reste-t-il comme cause en dehors de lâhĂ©rĂ©ditĂ© ? Ce sont surtout les modĂšles sociaux qui semblent contribuer fortement Ă dĂ©terminer les attitudes et les prĂ©fĂ©rences que nous dĂ©veloppons. Câest ce que suggĂšre une expĂ©rience au long cours Ă laquelle Armin Falk a participĂ©. Les rĂ©sultats nâen ont pas encore Ă©tĂ© Ă©valuĂ©s, mais ils ont Ă©tĂ© publiĂ©s sous la forme dâun document de discussion.
En automne 2011, prĂšs de 600 flles de 7 Ă 9 ans issues de familles dĂ©favorisĂ©es ont Ă©tĂ© rĂ©parties au hasard suivant deux groupes. Celles du premier groupe ont participĂ© Ă un programme intitulĂ© « Baloo et toi ». Un nom qui rappelle Ă©videmment Le Livre de la jungle, oĂč lâours Baloo vient en aide au jeune Mowgli dans sa quĂȘte dâindĂ©pendance. Dans ce programme, les flles ont eu comme modĂšle de rĂŽle, pendant un an, une Ă©tudiante qui devait les encourager Ă trouver de nouvelles idĂ©es et de nouveaux hobbies. Cinq ans plus tard, les chercheurs ont Ă©valuĂ© dans quelle mesure leurs jeunes sujets aimaient sâexposer Ă des situations de compĂ©tition. Cette question est importante parce que lâorientation vers la compĂ©tition a une grande infuence sur les dĂ©cisions de carriĂšre et les revenus ultĂ©rieurs : ceux qui nâont pas peur de se mesurer aux autres touchent en gĂ©nĂ©ral des salaires plus Ă©levĂ©s.
Les participantes au programme « Baloo et toi » Ă©taient en moyenne nettement plus orientĂ©es vers la compĂ©tition que leurs camarades du second groupe, qui avaient vĂ©cu leur vie comme de coutume. En outre, elles ont dĂ©clarĂ© sâattendre Ă un salaire plus Ă©levĂ© dans leur vie professionnelle Ă lâavenir. Les rĂ©sultats suggĂšrent que lâorientation compĂ©titive nâest pas une question de sexe fĂ©minin ou masculin, du moins pas uniquement. « Les modĂšles jouent un rĂŽle important Ă cet Ă©gard, explique Armin Falk. Et cet effet se manifeste encore des annĂ©es plus tard. » Or, câest prĂ©cisĂ©ment de tels modĂšles dont les filles manquent, comme lâont montrĂ© de nombreuses enquĂȘtes en France ou en Allemagne en 2022. Et dans les sociĂ©tĂ©s oĂč les individus ont plus le choix de leur orientation, ils se conforment plus aux stĂ©rĂ©otypes de genre, ce qui expliquerait en partie le paradoxe mis en Ă©vidence par Gijsbert Stoet et David Geary.
ConcrĂštement, lâobjectif prioritaire devrait ĂȘtre que tous les individus puissent faire leurs choix librement â sans que les normes sociales et les stĂ©rĂ©otypes ne leur imposent de limites. Les modĂšles peuvent y contribuer en encourageant les flles comme les garçons Ă tenter des choses quâils nâauraient jamais envisagĂ©es autrement. La sociologue amĂ©ricaine Maria Charles plaide pour une limitation de la libertĂ© de choix dans les Ă©coles secondaires afn dâexclure une orientation trop prĂ©coce vers certains domaines. Les adolescents sont particuliĂšrement vulnĂ©rables Ă la pression sociale, argumente-t-elle. Il y a donc un risque que le choix de la discipline ne refĂšte pas les forces acadĂ©miques individuelles, mais avant tout les stĂ©rĂ©otypes de genre. ÂŁ
Bibliographie
G. Stoet et D. Geary, The gender-equality paradox in science, technology, engineering and mathematics education, Psychological Science, 2018
M. Charles et K. Bradley, Indulging our gendered selves ? Sex segregation by ïŹeld of study in 44 countries, American Journal of Sociology, 2009
P. T. Costa et al., Gender di erences in personality traits across cultures : Robust and surprising ïŹndings, Journal of Personality and Social Psychology, 2001
A. Falk et J. Hermle, Relationship of gender di erences in preferences to economic development and gender equality, Science, 2018
S. S. Richardson et al., Psychological Science, 2020
70 N° 155 - Juin 2023
ĂCLAIRAGES Psychologie sociale LE PARADOXE DE LâĂGALITĂ
Les femmes interrogĂ©es sont en moyenne plus altruistes, conïŹantes, impatientes et moins enclines Ă prendre des risques que les hommes. Et cette di Ă©rence augmente avec la paritĂ© selon les pays.
RaphaĂ«l a aidĂ© Sophie Ă donner lâaccĂšs Ă lâeau potable et Ă lâassainissement Ă 5 villages en Inde.
RaphaĂ«l verse chaque annĂ©e 1% de son chiffre dâaffaires Ă des associations agréées 1% for the Planet dont Kynarou. onepercentfortheplanet.fr
p. 86 Faut-il répéter au calme ? p. 90 Comment reconnaßtre ses talents ?
Déjà -vu Oui, mais pourquoi ?
Lâimpression dâavoir dĂ©jĂ vu ou entendu ce qui se passe sous nos yeux est Ă la fois frĂ©quente et saisissante. Comment notre cerveau produit-il ce sentiment Ă©trange ? Plusieurs thĂ©ories sont actuellement sur les rangs.
Je suis en train dâĂ©crire cet article, assis Ă mon bureau. La pluie tambourine contre la vitre. Une voiture passe, jâentends des gens se fĂącher dehors, mon tĂ©lĂ©phone portable sonne. Un sentiment Ă©trange mâenvahit soudain : tout ce que je vis me semble trĂšs familier, comme si ce moment prĂ©cis sâĂ©tait dĂ©jĂ produit auparavant. Si vous avez dĂ©jĂ vĂ©cu une telle expĂ©rience de « dĂ©jĂ -vu », comme on lâappelle, vous savez que câest quelque chose de saisissant. On ne peut sâempĂȘcher de se demander : « Comment est-ce possible ? »
Car, dans ces instants, on a lâimpression de reconnaĂźtre des lieux totalement inconnus ou des conversations entre des Ă©trangers. Certains croient mĂȘme savoir ce qui se cache au coin de la rue plus loin, ou ce qui va se passer dans une heure. Pourtant, impossible dâidentifer un souvenir concret pour expliquer ce quâon ressent
EN BREF
ÂŁ Certaines personnes imaginent que les phĂ©nomĂšnes de « dĂ©jĂ -vu » relĂšvent de la magie ou du surnaturel. Pourtant, des hypothĂšses scientiïŹques expliquent son fondement cĂ©rĂ©bral.
ÂŁ Mais on nâest pas encore certain de la plus probable : les Ă©pisodes de dĂ©jĂ -vu sont trop courts et imprĂ©visibles pour ĂȘtre Ă©tudiĂ©s en laboratoire.
80 N° 155 - Juin 2023 ©
Jorm Sangsorn/Shutterstock
Par Janosch Deeg, journaliste scientiïŹque Ă Heidelberg, en Allemagne.
ÂŁ Toutefois, les lobes temporaux du cerveau joueraient un rĂŽle dans leur apparition. VIE QUOTIDIENNE
N° 155 - Juin 2023
VIE QUOTIDIENNE Sciences cognitives
â « Ah mais oui, je suis dĂ©jĂ venu Ă Rome quand jâĂ©tais petit ». La plupart du temps, la sensation disparaĂźt au bout de quelques secondes, aussi soudainement quâelle est apparue.
FRĂQUENT ET SANS GRAVITĂ
De nombreuses Ă©tudes scientifiques ont rĂ©vĂ©lĂ© que les impressions de dĂ©jĂ -vu sont assez frĂ©quentes. Lors de plus de 80 enquĂȘtes menĂ©es sur une pĂ©riode de cent trente-cinq ans, nâimporte oĂč dans le monde, environ deux tiers des personnes interrogĂ©es ont dĂ©clarĂ© avoir connu une telle expĂ©rience au moins une fois dans leur vie. Le phĂ©nomĂšne semble plus rĂ©pandu chez les jeunes que chez les personnes plus ĂągĂ©es et, la plupart du temps, il nâest pas unique⊠En gĂ©nĂ©ral, les gens rapportent plusieurs impressions de dĂ©jĂ -vu sur des intervalles de un Ă six mois. Ceux qui aiment voyager semblent davantage concernĂ©s que ceux qui restent dans leur environnement habituel ; de mĂȘme, lâimpression de dĂ©jĂ -vu se rĂ©pĂšte dâautant plus que lâon a fait des Ă©tudes et que lâon a des revenus Ă©levĂ©s. Les principaux dĂ©clencheurs sont des stimuli visuels et auditifs, en particulier des paroles â aussi bien les siennes que celles des autres. Certaines Ă©tudes ont Ă©galement rĂ©vĂ©lĂ© que le stress et la fatigue favorisaient leur apparition.
Mais comment expliquer un pareil phĂ©nomĂšne ? Certains individus Ă qui cela arrive sont persuadĂ©s que câest dĂ» Ă des rĂȘves â antĂ©rieurs Ă la situation et inconscients â dans lesquels ils auraient prĂ©dit des Ă©vĂ©nements futurs. Dans les cercles de la spiritualitĂ©, il est aussi habituel de penser que lâon connaĂźt la situation en question pour lâavoir vĂ©cue dans une vie antĂ©rieure. Mais en dehors de ces tentatives dâexplication Ă©sotĂ©riques, il existe aussi des thĂšses scientifques.
Toutefois, autant le dire tout de suite : aucune dâentre elles nâapporte de rĂ©ponse dĂ©fnitive, car il est impossible de vĂ©rifer chaque hypothĂšse de façon expĂ©rimentale, tant la sensation de familiaritĂ© est furtive et imprĂ©visible. Et les nombreux tĂ©moignages analysĂ©s dans la littĂ©rature scientifque sont par nature subjectifs et diffcilement reproductibles⊠NĂ©anmoins, des scientifques se penchent depuis des dĂ©cennies sur les fondements neuronaux du dĂ©jĂ -vu, dans lâespoir dâen savoir encore davantage sur le fonctionnement du cerveau, en particulier sur la mĂ©morisation.
Le psychiatre sud-africain Vernon Neppe est lâun de ces passionnĂ©s. Il Ă©tudie le phĂ©nomĂšne depuis la fn des annĂ©es 1970 et a dĂ©jĂ publiĂ© trois livres sur le sujet. En 1979, il a mĂȘme formulĂ© lâune des premiĂšres dĂ©fnitions, encore reconnue aujourdâhui : « Il sâagit dâune impression subjective
(ressentie et dĂ©crite par le sujet lui-mĂȘme) et inappropriĂ©e de familiaritĂ© vis-Ă -vis de lâexpĂ©rience en cours, sans toutefois ĂȘtre associĂ©e Ă un souvenir prĂ©cis. » LâinadĂ©quation est fondamentale : on reste perplexe parce quâon a lâimpression de revivre une situation dont on ne se souvient pas du tout, de sorte que le sentiment familier ne peut pas ĂȘtre expliquĂ© logiquement.
Vernon Neppe distingue quatre types de dĂ©jĂ vu. Le plus classique est la forme associative â par exemple, on a lâimpression dâavoir dĂ©jĂ entendu
DĂJĂ-VU⊠ET SCHIZOPHRĂNIE
Il nâest pas si facile de prouver que les expĂ©riences de dĂ©jĂ -vu sont plus frĂ©quentes chez les personnes sou rant de troubles psychotiques, comme on le soupçonne. Des Ă©tudes, par exemple menĂ©es par les Ă©quipes japonaises de Takuya Adachi, en 2006, et de Yung-Jong Shiah, en 2014, ont mĂȘme montrĂ© que les individus atteints de schizophrĂ©nie vivent moins souvent de tels Ă©pisodes que ceux en bonne santĂ©.
Certains spĂ©cialistes, dont le psychologue Uwe Wolfradt, de lâuniversitĂ© Martin-Luther de Halle-Wittenberg, suspectent autre chose derriĂšre les supposĂ©es impressions de dĂ©jĂ -vu des psychotiques. Dans le cas de la schizophrĂ©nie, ce serait plutĂŽt le phĂ©nomĂšne de « fausse reconnaissance » qui se produirait. Celui-ci dure souvent plusieurs heures, alors que les impressions de dĂ©jĂ -vu ne dĂ©passent pas quelques secondes ou quelques minutes. Autrefois, les termes Ă©taient considĂ©rĂ©s comme synonymes et, dans certaines Ă©tudes, la « fausse reconnaissance » est encore dĂ©crite comme une forme de dĂ©jĂ -vu. Mais Uwe Wolfradt plaide pour que les deux ne soient pas confondus. Toutefois, sans que lâon comprenne pourquoi, les impressions de dĂ©jĂ -vu reprĂ©sentent parfois des symptĂŽmes prĂ©dictifs dâune tendance ultĂ©rieure Ă la psychose. Cela signiïŹe que si une personne vit de plus en plus de tels Ă©pisodes Ă lâadolescence, elle prĂ©senterait un risque plus Ă©levĂ© de dĂ©velopper une schizophrĂ©nie ou un trouble apparentĂ©.
82 N° 155 - Juin 2023
DĂJĂ-VU : OUI, MAIS POURQUOI ?
Les impressions de déjà -vu sont fréquentes : environ deux tiers de la population a connu une telle expérience au moins une fois dans sa vie.
cette phrase de la bouche de notre ami. LâĂ©pisode dure peu de temps et nâest pas accompagnĂ© dâun pressentiment. En revanche, si lâon croit savoir ce qui va se passer dans les minutes qui vont suivre ou ce qui nous attend au coin de la rue, le psychiatre parle dâune forme paranormale. Cette variante sâaccompagne souvent dâune modi fcation temporaire de la perception du temps â on a lâimpression que les secondes sâĂ©coulent plus lentement. Les deux der niĂšres formes, selon Vernon Neppe, sont neuropsychiatriques : dâune part, ce sont les personnes ayant des crises dâĂ©pilepsie dans le lobe temporal du cerveau qui rapportent des impressions de dĂ©jĂ -vu plus frĂ©quentes au moment des crises ; dâautre part, certains sujets psychotiques, par exemple souffrant de schizophrĂ©nie, sont concernĂ©s, mais ce cas par ticulier reste assez complexe et contestĂ© (voir lâencadrĂ© page ci-contre)âŠ
72 HYPOTHĂSES, AUCUNE TOTALEMENT PROBANTEâŠ
Comment se forme la sensation de dĂ©jĂ -vu En 2015, dans un article de synthĂšse sur la question, Vernon Neppe a Ă©numĂ©rĂ© toutes les thĂ©ories quâil a pu dĂ©nicher Ă ce sujet dans les ouvrages de recherche ou de littĂ©rature. Au total, 72. En ne gardant que les scientifques, il en reste encore plus de 50. Les spĂ©cialistes ne sont donc pas tous dâaccord sur ce qui provoque lâillusion sensorielle.
Toutefois, certaines explications sont considĂ©rĂ©es comme plus probables que dâautres. Parmi elles, il y a lâhypothĂšse dite « du souvenir » : on croit reconnaĂźtre la situation parce quâelle ressemble Ă une autre que lâon a dĂ©jĂ vĂ©cue, mais on nâa que partiellement mĂ©morisĂ© lâĂ©vĂ©nement initial ou bien on lâa en grande partie oubliĂ©. Une combinaison dâindices prĂ©sents autour de nous activerait malgrĂ© tout ce qui reste en mĂ©moire et dĂ©clencherait ainsi, Ă tort, un sentiment de familiaritĂ©. Cela se produit, par exemple, quand lâenvironnement oĂč lâon se trouve a la mĂȘme structure ou la mĂȘme disposition quâun lieu du passĂ© â une piĂšce oĂč les meubles sont disposĂ©s de la mĂȘme façon que dans une maison oĂč lâon a grandi, ou bien oĂč la lumiĂšre ou la couleur des murs sont identiques. Ou encore, une rue qui ressemble Ă sây mĂ©prendre Ă celle dâune autre ville ou dâun autre pays. Le cerveau se tromperait parce quâil trouve des souvenirs trĂšs similaires aux sensations du moment.
La psychologue cognitive Anne Cleary, de lâuniversitĂ© dâĂtat du Colorado, est une fervente
reprĂ©sentante de cette thĂ©orie. Dans son ouvrage The DĂ©jĂ Vu Experience, coĂ©crit avec le psychiatre et Ă©pidĂ©miologiste Alan S. Brown, du Centre mĂ©dical de lâuniversitĂ© Columbia, elle donne de nombreux arguments en faveur de lâhypothĂšse du souvenir. Par exemple, lâenvironnement physique est le dĂ©clencheur le plus frĂ©quent dâune impression de dĂ©jĂ -vu.
UN JOUR SANS FIN
Certaines personnes prĂ©tendent avoir constamment des impressions de dĂ©jĂ -vu. Presque tout ce qui leur arrive leur semble familier. On parle alors de « dĂ©jĂ -vu chronique ». Ce phĂ©nomĂšne se produit par exemple chez les individus atteints de dĂ©mence, et il est possible quâil ait un lien avec des troubles psychiatriques. Les scientiïŹques supposent que la cause se situe dans le lobe temporal : les circuits neuronaux des personnes concernĂ©es resteraient bloquĂ©s dans une position qui signale que lâon se souvient de quelque chose. Il en rĂ©sulterait le sentiment permanent de connaĂźtre dĂ©jĂ lâĂ©vĂ©nement quâon est en train de vivre.
LâĂ©quipe dâAnne Cleary a aussi menĂ© des expĂ©riences en rĂ©alitĂ© virtuelle : elle a confgurĂ© diffĂ©rents milieux tridimensionnels, certains dâentre eux ayant des meubles presque identiques ou placĂ©s au mĂȘme endroit. En immergeant des volontaires dans ces mondes fctifs, les chercheurs ont montrĂ© que plus les caractĂ©ristiques dâune scĂšne correspondaient Ă celles dâune autre que les sujets avaient vue auparavant, plus elle leur semblait familiĂšre. Nombre de participants Ă©voquaient un sentiment typique de nouveautĂ©, mais connu ». Anne Cleary pense que dans un vĂ©ritable environnement, dâautres stimuli â par exemple des odeurs, la tempĂ©rature ou des sons â sâajoutent Ă la vision et interviennent pour rendre lâexpĂ©rience de dĂ©jĂ -vu encore plus « rĂ©elle ».
PROVOQUER UNE PRĂMONITION
Son Ă©quipe est allĂ©e encore plus loin : elle a rĂ©ussi Ă dĂ©clencher une sensation prĂ©monitoire chez certains sujets. Pour ce faire, les participants ont visitĂ© virtuellement deux environnements numĂ©riques diffĂ©rents, mais confgurĂ©s de façon identique dans lâespace, de sorte que lâitinĂ©raire empruntĂ© par les sujets dans les deux mondes Ă©tait le mĂȘme. En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, les participants ne rĂ©ussissaient pas Ă prĂ©dire oĂč la seconde visite allait les mener. Sauf sâils vivaient une expĂ©rience de dĂ©jĂ -vu Ă ce moment-lĂ : ils croyaient alors savoir oĂč ils se dirigeaient. Il est alors fort probable quâils se soient souvenus, inconsciemment, de la balade prĂ©cĂ©dente.
Que se passe-t-il quand la prĂ©monition se rĂ©alise ? En fait, le cerveau nous joue des tours, explique Anne Cleary. Car au milieu dâune expĂ©rience de dĂ©jĂ -vu, si on a lâimpression de savoir exactement ce qui va se passer ensuite, on peut rarement le formuler concrĂštement⊠Câest a posteriori seulement quâon est convaincu dâavoir prĂ©vu ce qui allait suivre. En 2019, lâĂ©quipe de la psychologue a en effet montrĂ© que les sujets ayant une impression de dĂ©jĂ -vu lors dâune visite virtuelle ont, plus que les autres, tendance Ă considĂ©rer les trajets pris comme attendus, mais seulement dans un second temps.
83 N° 155 - Juin 2023
©
Ang-gel Elgi/Shutterstock
DâoĂč une variante Ă lâhypothĂšse du souvenir : la « split-perception-theory », selon laquelle le sujet fait â tout simplement â deux fois de suite la mĂȘme expĂ©rience sensorielle, mais nâen a pas conscience la premiĂšre fois. Par exemple, parce quâon est en train de rĂ©fĂ©chir Ă quelque chose ou que lâon est distrait momentanĂ©ment, de sorte que les stimuli de lâenvironnement ne sont pas correctement perçus par notre conscience ; mais, lâinstant dâaprĂšs, on vit consciemment la mĂȘme situation.
VU, MAIS PAS CONSCIEMMENT PERĂU ?
Alan Brown et Elizabeth Marsh, de lâuniversitĂ© Duke, aux Ătats-Unis, ont abondamment testĂ© cette thĂ©orie. Par exemple, ils ont montrĂ© Ă des participants des images sur un Ă©cran dâordinateur pendant une fraction de seconde seulement. De sorte que leur cerveau, certes, percevait les stimuli sensoriels, mais nâen gardait pas de souvenir conscient. Ensuite, les sujets voyaient des photos dĂ©jĂ briĂšvement affchĂ©es de cette façon, ainsi que des nouvelles. RĂ©sultat : les images perçues inconsciemment ont semblĂ© plus familiĂšres Ă tous les participants que celles quâils nâavaient jamais vues.
Dans toutes les hypothĂšses liĂ©es aux souvenirs, lâimpression de dĂ©jĂ -vu rĂ©sulte donc dâune combinaison de stimuli externes : une personne a la sensation de connaĂźtre quelque chose parce quâelle a dĂ©jĂ vĂ©cu quelque chose de similaire, consciemment ou non. Toutefois, il existe dâautres tentatives dâexplication qui reposent sur des mĂ©canismes purement internes. Par exemple, certains spĂ©cialistes supposent quâun double traitement erronĂ© des stimuli par le cerveau engendrerait les impressions de dĂ©jĂ -vu. Ce qui pourrait se produire avec nâimporte quelle entrĂ©e sensorielle.
Câest lâune des idĂ©es du neurophysiologiste amĂ©ricain Robert Efron, au dĂ©but des annĂ©es 1960. Il pensait que les stimuli sensoriels devaient ĂȘtre triĂ©s en un endroit unique du cerveau. Mais du fait que ces stimuli seraient issus des deux hĂ©misphĂšres (car les sens sont bilatĂ©raux), ceux venant dâun cĂŽtĂ© feraient un trajet lĂ©gĂšrement plus long que ceux provenant de lâautre. Ainsi, si les signaux nâĂ©taient pas correctement synchronisĂ©s, ils seraient traitĂ©s â Ă tort â comme deux expĂ©riences distinctes. Le cerveau interprĂ©terait donc la scĂšne comme ayant dĂ©jĂ eu lieu lors de la deuxiĂšme arrivĂ©e des informations sensorielles. Toutefois, il manque des preuves expĂ©rimentales pour Ă©tayer cette hypothĂšseâŠ
Et pour cause : en gĂ©nĂ©ral, il est diffcile dâĂ©tudier ce qui se passe dans le cerveau pendant une impression de dĂ©jĂ -vu. Car le phĂ©nomĂšne est
imprĂ©visible, bref et trop rare pour quâon puisse le dĂ©tecter quand une personne est dans un scanner cĂ©rĂ©bral. MalgrĂ© tout, les chercheurs ont pu rĂ©aliser quelques observations intĂ©ressantes chez les personnes atteintes dâĂ©pilepsie du lobe temporal. Au cours de leurs crises, pour les soulager ou mieux les comprendre, les mĂ©decins implantent des Ă©lectrodes dans le cerveau de ces patients qui restent Ă©veillĂ©s ; on a ainsi pu constater que, lors dâune crise, certains sujets ont de nombreuses impressions de dĂ©jĂ -vu, durant lesquelles on peut enregistrer lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale ou la stimuler par endroits.
UNE SENSATION DIFFICILEMENT ĂTUDIABLE
Le neurologue John Hughlings Jackson lâavait dĂ©jĂ remarquĂ© Ă la fn du xix e siĂšcle. Il a alors créé le terme dreamy state, câest-Ă -dire « Ă©tat de rĂȘve », en notant quâune des caractĂ©ristiques de cet Ă©tat est un sentiment de familiaritĂ© vis-Ă -vis dâune situation donnĂ©e. Ensuite, de nombreuses Ă©tudes scientifques ont confrmĂ© ce lien entre les crises dâĂ©pilepsie du lobe temporal et lâapparition de sensations de dĂ©jĂ -vu.
Câest le neurochirurgien Wilder Penfeld qui en a fourni les premiĂšres preuves expĂ©rimentales en 1959 : il a stimulĂ© le lobe temporal de ses patients grĂące Ă des dĂ©charges Ă©lectriques et a constatĂ© que cela dĂ©clenchait dans certains cas des expĂ©riences de dĂ©jĂ -vu. En 1994, lâĂ©quipe du chirurgien français Jean Bancaud a fait la mĂȘme observation : grĂące Ă des Ă©lectrodes implantĂ©es dans le cerveau de
DĂJĂ VU, DĂJĂ ENTENDU, DĂJĂ PENSĂâŠ
LâĂ©ventail des sensations qui accompagnent une impression de dĂ©jĂ -vu est trĂšs large. DâoĂč, aujourdâhui, lâexistence de toute une sĂ©rie de termes : « dĂ©jĂ entendu », « dĂ©jĂ senti », « dĂ©jĂ pensĂ© » et « dĂ©jĂ visitĂ© ». Le « dĂ©jĂ -vu » rĂ©sume tout cela. Plus rĂ©cemment, le terme « dĂ©jĂ -vĂ©cu » est apparu pour dĂ©crire les impressions rĂ©currentes de dĂ©jĂ -vu chez les personnes sou rant de dĂ©mence. Certaines Ă©tudes prĂ©liminaires indiquent quâil existe une di Ă©rence neuropsychologique entre les dĂ©jĂ -vu quotidiens et les dĂ©jĂ -vĂ©cu : les premiers correspondent Ă un sentiment de familiaritĂ© inappropriĂ©, les seconds rĂ©sulteraient dâun souvenir inappropriĂ©.
84 N° 155 - Juin 2023
VIE QUOTIDIENNE Sciences cognitives DĂJĂ-VU : OUI, MAIS POURQUOI ?
16 personnes Ă©pileptiques, les chercheurs ont rĂ©ussi Ă dĂ©clencher des « Ă©tats de rĂȘve » chez 14 dâentre elles, en stimulant des zones du lobe temporal, en particulier la rĂ©gion proche du gyrus temporal supĂ©rieur. Parfois, les patients vivaient mĂȘme de vĂ©ritables sensations de dĂ©jĂ -vu.
LE RĂLE DU LOBE TEMPORAL
Or on sait que diverses structures du lobe temporal jouent un rĂŽle dans la mĂ©morisation des expĂ©riences. Parmi elles, lâhippocampe, qui permet entre autres de classer les stimuli sensoriels entrants comme Ă©tant dĂ©jĂ connus ou inconnus. Par ailleurs, si quelque chose nous semble familier, des neurones sâactivent dans une rĂ©gion proche du cortex temporal et de lâhippocampe : le gyrus parahippocampique (voir la fgure ci-contre). Le cerveau recherche alors des informations en mĂ©moire qui nous en apprennent plus sur la situation que lâon est en train de vivre. Selon une thĂ©orie, les neurones de ce gyrus sâactiveraient par inadvertance lors dâune impression de dĂ©jĂ -vu, crĂ©ant ainsi un sentiment de familiaritĂ©.
Pour le confrmer, en 2004, le neurologue français Fabrice Bartolomei, spĂ©cialiste de lâĂ©pilepsie, a montrĂ© que la stimulation du cortex entorhinal â une rĂ©gion du gyrus parahippocampique âdĂ©clenchait des expĂ©riences de dĂ©jĂ -vu. Celles-ci se produisaient ainsi bien plus souvent que lorsque le chercheur stimulait dâautres aires temporales, comme lâhippocampe ou lâamygdale. Dâautres Ă©tudes ont ensuite confrmĂ© ces rĂ©sultats.
Mais dans quelle mesure le cortex entorhinal intervient-il aussi dans les impressions de dĂ©jĂ vu des personnes en bonne santĂ© ? En effet, les scientifques sâaccordent Ă dire que le lobe temporal devrait ĂȘtre impliquĂ© dans leur apparition. Toutefois, cela ne signife pas que les Ă©pisodes liĂ©s aux crises Ă©pileptiques ont les mĂȘmes fondements cĂ©rĂ©braux que ceux survenant hors crise. De fait, lâĂ©quipe dâAnne Cleary a montrĂ©, en 2021, quâun patient Ă©pileptique pouvait vivre les deux types dâimpressions de dĂ©jĂ -vu : en rĂ©alisant des visites dans des environnements virtuels, comme celles prĂ©cĂ©demment dĂ©crites, cette personne a dĂ©clarĂ© avoir eu des impressions de dĂ©jĂ -vu sans crise Ă©pileptique.
Par ailleurs, toutes les personnes atteintes dâĂ©pilepsie du lobe temporal nâont pas automatiquement davantage dâimpressions de dĂ©jĂ -vu.
En 2010, lâĂ©quipe de Naoto Adachi au Japon a mĂȘme montrĂ© que des patients Ă©pileptiques du lobe temporal Ă©taient moins nombreux que des personnes en bonne santĂ© Ă vivre des Ă©pisodes de dĂ©jĂ -vu â deux tiers des patients contre
En stimulant le cortex entorhinal â une rĂ©gion du gyrus parahippocampique âde patients Ă©pileptiques, le neurologue français Fabrice Bartolomei a montrĂ© que les sujets vivaient davantage dâimpressions de dĂ©jĂ -vu que lorsquâil excitait dâautres aires temporales, comme lâhippocampe ou lâamygdale.
Bibliographie
L. Gillinder et al., What déjà vu and the « dreamy state » tell us about episodic memory networks, Clinical Neurophysiology, 2022.
C. B. Martin et al., Relationship between déjà vu experiences and recognitionmemory impairments in temporal-lobe epilepsy, Memory, 2019
V. M. Neppe, Understanding déjà vu : Explanations, mechanisms and the « normal » kind of déjà vu, Journal of Psychology and Clinical Psychiatry, 2015
A. M. Cleary et al., Familiarity from the conïŹguration of objects in 3-dimensional space and its relation to dĂ©jĂ vu : A virtual reality investigation, Consciousness and Cognition, 2012.
environ trois quarts des sujets sains. En outre, dâautres formes de troubles de la mĂ©moire liĂ©s Ă un dysfonctionnement du lobe temporal nâentraĂźnent pas toujours un plus grand nombre dâimpressions de dĂ©jĂ -vu.
CE NâEST PAS UNE MALADIE !
En consĂ©quence, les scientifques estiment quâaucun processus cĂ©rĂ©bral pathologique ne se cacherait derriĂšre le phĂ©nomĂšne. Akira OâConnor, psychologue cognitif Ă lâuniversitĂ© de St Andrews, en Ăcosse, a dĂ©clarĂ© au magazine New Scientist quâil pourrait sâagir dâun systĂšme de contrĂŽle de la mĂ©moire, destinĂ© Ă dĂ©tecter des erreurs. Ainsi, sâil y a un « confit » entre ce que lâon a rĂ©ellement vĂ©cu et ce que lâon croit simplement avoir vĂ©cu, un signal apparaĂźt : câest le dĂ©jĂ -vu. Finalement, cela signiferait simplement que les rĂ©gions du cerveau qui vĂ©rifent les faits fonctionnent bien⊠Le cerveau testerait-il donc sa capacitĂ© Ă faire la diffĂ©rence entre les vrais et les faux souvenirs ? JusquâĂ prĂ©sent, on nâa pas de rĂ©ponse dĂ©fnitive. Pas plus quâon en a Ă la question de savoir pourquoi jâai eu cette impression de dĂ©jĂ -vu en rĂ©digeant cet article. Il est probable que jâaie dĂ©jĂ vĂ©cu une situation similaire. Ou bien ai-je Ă©tĂ© distrait quelques instants avant de prendre conscience de la scĂšne. Et personne ne peut exclure que jâai peut-ĂȘtre rĂȘvĂ© de cette situation auparavant⊠Mais une chose est certaine : il est tout Ă fait normal et inoffensif dâavoir une impression de dĂ©jĂ -vu de temps en temps. ÂŁ
N° 155 - Juin 2023 85
Hippocampe Cortex entorhinal
Amygdale
Gyrus parahippocampique
© Marie Marty
Maladie dâAlzheimer, de Parkinson, AVC, tumeurs cĂ©rĂ©brales, maladie de Charcot, mais aussi sclĂ©rose en plaques, dĂ©pression, Ă©pilepsie⊠DĂ©ïŹ mĂ©dical de notre siĂšcle, les maladies du cerveau peuvent tous nous toucher de prĂšs ou de loin, aujourdâhui ou demain. Pour faire de nouvelles dĂ©couvertes, mettre au point des traitements innovants et vaincre ces maladies, les 700 chercheuses et chercheurs de lâInstitut du Cerveau sont mobilisĂ©s. En les soutenant par un don, donnez-leur les moyens de protĂ©ger ce que nous avons de plus prĂ©cieux : notre cerveau.
FAITES UN DON SUR
institutducerveau-icm.org
66 % du montant de votre don sont dĂ©ductibles de lâImpĂŽt sur le Revenu.
Parce quâ1 personne sur 8 est touchĂ©e par une maladie du cerveau, donnez-nous les moyens de chercher, trouver, guĂ©rir.
©
Adobestock / megavic93