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DE LA TERRE A L'AMER

A LESBOS, LE PHOTOGRAPHE DAVID BOUCHET FIGE LE FLOT DES MIGRANTS. SES IMAGES CAPTURENT LE DÉRACINEMENT, LES DÉSILLUSIONS, LE CHAOS. ET RAPPELLENT LA DIMENSION HUMAINE DU DRAME. Par Pascale Godin - Photos : David Bouchet

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rintemps 2015, David Bouchet s’envole pour le sud de la Hongrie. Une impulsion, une décision immédiate. Les migrants s’entassent à Rözske, l’Annécien part à leur rencontre. Pour capter ce flot continu de Syriens, d’Afghans, d’Irakiens en fuite. Témoin de l’intérieur, David veut aller plus loin. Remonter le parcours, mieux comprendre. Et le 29 octobre, le photographe débarque à Lesbos. Où des centaines de migrants, serrés sur des embarcations hors d’âge, s’échouent jours après jours. NI POLICE, NI ARMÉE Chaque matin, David dévale en scooter la

vingtaine de kilomètres qui séparent son hôtel de la côte. Un froid humide, glacial, s’insinue partout. Sur la piste défoncée, le trafic est incessant. Des hommes à pied, des vans où s’entassent les femmes et les enfants, les véhicules des ONG. Et malgré toutes les bonnes volontés, la situation génère un chaos invraisemblable. Personne pour donner un semblant d’ordre au foutoir ambiant : “Il n’y a ni police, ni armée !”, s’alarme David. “Les ONG réceptionnent les réfugiés, donnent les couvertures de survie, pallient aux premiers soins, conduisent les migrants dans 2 petits camps improvisés. Où des navettes les emmènent vers un autre camp de transit, toujours géré par les ONG, dans lequel ils

passeront une nuit moins inconfortable. De là, ils partent pour Mytilène où, enfin, ils sont accueillis dans un camp du Hautcommissariat aux Réfugiés (HCR). Ce n’est que là qu’une institution intervient enfin ! C’est un chaos, les bénévoles ne sont pas suffisamment formés. Il faudrait une logistique militaire !”. ECONOMIE SOUTERRAINE ET CASH FLOT Sur l’étroite langue de sable, les gilets de sauvetage, les bouées, les embarcations s’accumulent. Un triste amoncellement coloré, un repère pour les bateaux suivants. Ils arrivent en masse. Pressés par les

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CES FEMMES ET CES HOMMES ONT TOUT QUITTÉ, ILS VIVENT DANS DES CONDITIONS ABOMINABLES, ET NE VEULENT RIEN D’AUTRE QUE SAUVER LEURS PEAUX ! ON OUBLIE QU’À LEUR PLACE, NOUS FERIONS PAREIL !

passeurs, les migrants prennent le large par tous les temps. Pas le choix, même quand les flots sont démontés : “En Turquie, les passeurs forcent les migrants à prendre la mer, ils les menacent avec des armes, c’est criminel !”, se révolte David. “Il faut imaginer une cinquantaine de personnes sur une embarcation pourrie, à fleur d’eau, au milieu de ce bras de mer ! C’est

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comme ça que des bateaux coulent…” On imagine. Le souvenir de la photo révoltante d’un petit Syrien échoué en septembre est têtu. L’Annécien découvre l’étendue de l’économie souterraine. Un prix variable de la place (jusqu’à 2 000 euros par personne), selon la nationalité, l’âge, la météo. Le marché des embarcations jetables, des gilets de sauvetage souvent

obsolètes. Et l’épaisseur du drame humain délave les motifs enfantins des bouées dérisoires. UN DOUBLE DRAME Lesbos n’est qu’une étape supplémentaire. Et le lot de désillusions, accumulées en chemin, lamine les migrants : “Pour considérer le monde, nous avons tous besoin de faire des raccourcis, de globaliser les choses”, poursuit David. “Ils ont une image de l’Europe très idéalisée, ils déchantent vite…” A peine débarqués, tous se précipitent sur le téléphone : “Le portable est un trésor, un lien. La chose la plus importante à faire, c’est d’appeler les siens pour dire qu’on est vivant”.


L’instant présent l’emporte parfois. Au port de Mytilène, David fige une joyeuse baignade crépusculaire, la mer est d’huile. Il capte un instant de prière, le sourire éclatant d’un enfant. L’instant suspendu n’est pourtant qu’un répit, rappelle le photographe. La vague de la réalité revient vite éclabousser les migrants : “J’ai rencontré un Irakien qui devait avoir dans les 70 ans. Il était tout seul, il avait perdu tous les siens. Déraciné, il ne savait pas où il allait. Qu’est-ce qui va lui arriver ? Où est-il aujourd’hui ?” Les locaux s’efforcent d’aider, les pêcheurs accompagnent les garde-côtes. Et les habitants se mobilisent. Pas d’animosité visible. Mais s’ils font preuve d’une réelle empathie, ils s’inquiètent pour

l’avenir : “Economiquement, la situation est très lourde”, rappelle David. “Le trafic s’intensifie et Lesbos vit principalement du tourisme, ce pourrait être catastrophique. C’est le sujet des toutes les conversations, les Grecs se demandent ce que fait l’Europe. Ils se sentent livrés à eux-mêmes…” LE DEVOIR DE MÉMOIRE David est revenu sonné de Lesbos. La volonté de témoigner, germée dans les barbelés de Rözske, poussée à Lesbos, enracine désormais son travail : “Je fais un travail de mémoire. Les archives sont essentielles pour comprendre, pour développer l’empathie, pour rappeler les faits que nous avons envie d’oublier. Nous

ne retenons que le souvenir de personnes sapées comme des clodos, qui se heurtent à des barbelés et qui finissent par tout défoncer. La police réplique, ça crée des émeutes. Résultat, on les prend pour des sauvages ! Remettons ça dans son contexte. Ces femmes et ces hommes ont tout quitté, ils vivent dans des conditions abominables, ne savent rien de leur avenir. Et ne veulent rien d’autre que sauver leur peau ! On oublie qu’à leur place, nous ferions pareil ! Ces expériences ont aussi renforcé ma nature positive. J’ai vu le drame de ces personnes. Et maintenant, je me rends compte de ce que j’ai…”   + d’infos : www.3photographes.com/david-bouchet

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"De la terre à l'amer", Lesbos, automne 2015.  

A Lesbos, le photographe David Bouchet fige le flot des migrants. Ses images capturent le déracinement, les désillusions, le chaos et rappel...

"De la terre à l'amer", Lesbos, automne 2015.  

A Lesbos, le photographe David Bouchet fige le flot des migrants. Ses images capturent le déracinement, les désillusions, le chaos et rappel...

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