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Marine Choquet

Limites La tragédie de l’impossible dépassement

Diplômes 2018


MERCI

à Augustin Besnier, Damien Legois et

Antoine Dufeu pour leur accompagnement et leur patience tout au long de la rédaction de ce mémoire. MERCI à

Sophie Level qui m’a permis d’intégrer Strate et qui me suit

au fil des années avec bienveillance. MERCI

à ma famille et à mes amis pour leur soutien pendant la

rédaction de ce mémoire. MERCI

à Marie Vaillant pour son aide précieuse.


Sommaire [Introduction 1. Indépassables limites

[8;23[

L’homme, un être limité [10;14[ Univers et connaissance : à la recherche des confins introuvables [14;19[ Dans un monde fini, l’impossible croissance infinie [20;23[

2. Réhabiliter la limite

[24;43 [

Se construire face à l’ultime limite de notre mortalité L’utile épreuve de nos limites L’homme se définit en traçant les limites de son écoumène

[26;28 [ [ 29;33 [ [ 33;42 [

3. Du dépassement vers l’effondrement

[44;67[

Notre retard face à l’érosion de limites maintes fois repoussées [48;54[ En sursis face au scénario de l’effondrement [54;61[ Changer d’objectifs pour respecter nos limites [61;67[

Conclusion [


Introduction La limite, c’est cette ligne séparant deux territoires contigus. C’est une borne, un point au-delà desquels ne peuvent aller ou s’étendre une action, une influence, un état. Elle indique un seuil au-delà duquel survient le dépassement. Dans notre course à l’illimité, nous valorisons la performance et le progrès, contre des limites sans cesse repoussées. Certaines limites s’érigent pourtant comme des murs infranchissables. D’autres souffrent quant à elles une mise à l’épreuve utile et nécessaire : à l’échelle ontologique, elles nous permettent de nous construire. Les conséquences de leur dépassement dépendent de leur nature, et à l’échelle de la planète, le dépassement des limites physiques de la Terre par notre empreinte écologique est une tragédie. À travers ce mémoire, il s’agira de réhabiliter la limite. La question initiale que nous nous posons dans ce mémoire :

[

L’impossible dépassement de nos limites est-il une nécessaire tragédie ? [4;5 [


[0;∞[ Sous cette question principale viennent s’inscrire d’autres questionnements : quel est l’intérêt d’une limite ? Y a-t-il des limites indépassables ? Qu’est-ce que le dépassement ? Quelles sont ses conséquences ? Pourquoi la croissance illimitée est-elle une tragédie ? Pour répondre à ces questions, nous nous appuierons sur différents champs disciplinaires apportant chacun un éclairage différent sur la notion de limite, parfois avec les mêmes conclusions. La philosophie à travers les travaux de Françoise Datsur, qui s’appuie elle-même sur Sartre et Jankélévitch, nous éclairera sur la limite ultime qu’est la mort. Les sciences cognitives vulgarisées par Lionel Naccache, la cosmologie d’Hubert Reeves, la physique expliquée par Etienne Klein et la complexité d’Edgar Morin nous permettront de chercher les limites indépassables aux confins du savoir et de l’univers. Nous trouverons des éléments de réhabilitation de la limite dans la géographie telle que conceptualisée par Augustin Berque. Enfin, les disciplines comme la dynamique des systèmes et l’économie mise en œuvre par les auteurs du Rapport Meadows nous permettront d’étudier la nature tragique des limites de notre planète.


LIMITES [ Introduction

Dans un premier temps, nous étudierons les limites dont le dépassement est impossible. C’est à différents niveaux que nous envisagerons cet impossible dépassement. Tout d’abord, le nôtre, en nous intéressant à notre qualité d’être limité. Puis nous nous placerons au niveau de l’univers illimité et de l’impossibilité d’appréhender le savoir dans son intégralité. Ensuite, nous nous placerons au niveau du système dans lequel nous avons organisé notre présence au monde, et nous montrerons que, dans un monde fini, l’expansion de ce système par la croissance rencontre des limites indépassables. Dans un deuxième temps, nous nous poserons la question de l’intérêt des limites dans la construction de notre humanité. Il s’agira de réhabiliter la limite. Nous verrons tout d’abord que notre qualité d’être limité constitue une formidable opportunité de construction. Ensuite, nous verrons que les dépassements sont une forme de mise à l’épreuve, qui peuvent être anodines ou nécessaires. Nous étudierons pour terminer le concept d’écoumène, car c’est une autre forme de mise à l’épreuve utile et nécessaire des limites l’homme se construit en tant qu’homme en dépassant les limites de sa condition et de son environnement. Dans un troisième temps, nous verrons en quoi le sujet du dépassement de certaines limites relève de notre survie à long terme. Il sera question de prendre conscience du retard avec lequel nous comprenons l’impossible dépassement des limites de notre planète et de ses implications. Face à ce dépassement, vers quel scénario de fin des limites nous dirigeons-nous ? Enfin nous verrons que c’est en revoyant fondamentalement nos objectifs pour nous pourrons faire correspondre le développement de notre système à nos limites.

[6;7 [


CHAPITRE 1 [

Indépassables limites Pour commencer à répondre à la question de savoir en quoi le dépassement de nos limites est une tragédie nécessaire, nous allons tout d’abord étudier les limites dont le dépassement est impossible. En quoi l’homme est-il confronté à un ensemble de limites qu’il ne peut pas dépasser ? Nous nous placerons à différents niveaux pour traiter de l’impossible dépassement. Premièrement, le nôtre. De par notre durée de présence au monde bornée par un début et une fin, nous sommes des êtres limités, et nous en avons conscience dans une certaine mesure. Deuxièmement, nous nous placerons au niveau de l’univers dans lequel nous nous inscrivons. Après en avoir longuement débattu au fil des siècles, nous avons finalement découvert la qualité illimitée de l’univers et nous avons en parallèle admis l’impossibilité d’appréhender le savoir dans son intégralité. Troisièmement, nous nous situerons au niveau du système dans lequel nous avons organisé notre présence au monde. Nous verrons que l’expansion de ce système, la croissance, rencontre des limites indépassables dans un monde fini.

[8;9 [


[ Tomohiro Inaba, 2011 Commentaire interagir la nuit

 L’homme, un être limité [ En tant qu’êtres humains,

A .

nous faisons très tôt l’expérience de notre qualité d’être limité. Lorsque je tends le bras pour atteindre ma peluche, si celle-ci est hors de ma portée, je ne peux pas l’attraper. Lorsque je ressens la faim, la soif, la douleur, je réalise que je suis enfermé dans mon enveloppe corporelle, limité par cette paroi qu’est la peau. Je me détache en temps qu’être fini et distinct de mon environnement. D’expérience en expérience, nous appréhendons nos limites et nous vivons avec dans un environnement qui, maximisant nos possibles par la technique et fait sur mesure pour les hommes, semble optimisé pour nous les faire oublier. Cependant notre condition d’être limité reste indéniable face à une réalité aussi évidente que brutale : la mort. L’une des premières limites indépassables dont nous héritons et à laquelle nous nous confrontons en tant qu’homme est la mort, qui a pour conséquence une présence au monde limitée dans le temps. Nous connaissons l’existence de cette limite et que nous l’acceptions ou que nous la fuyions, il nous est impossible d’en saisir la réalité.

C’est l’événement au-delà de la limite de notre vécu, c’est ce qui se cache loin derrière l’horizon. Comme le fait très justement remarquer Françoise Datsur dans


LIMITES [ Chapitre I : Indépassables limites

C’est l’événement au-delà de la limite de notre vécu, c’est ce qui se cache loin derrière l’horizon. Comme le fait très justement remarquer Françoise Datsur dans son article La question philosophique de la finitude, personne n’assiste à sa propre naissance ni à sa propre mort, « cet événement futur qui ne lui arrivera jamais, puisqu’il ne sera plus là pour y assister1 ». Nous serions donc incapables de faire face à cette limite. Sans pouvoir la connaître, serions-nous condamnés à vivre dans son refus ou son ignorance forcée ? La mort est-elle une limite ultime, qui s’érige comme indépassable ? Françoise Datsur le pense. Elle va même jusqu’à affirmer que le suicide lui-même n’est pas un acte de dépassement, mais un acte de refus de la mort : quel que soit sa justification, se donner la mort est la parade ultime pour éviter la mort. Pourquoi ? Parce qu’il y a une prise de contrôle de la part de l’homme en tant qu’être mortel : « On ne commande pas à la mort. C’est la raison pour laquelle le suicide (…) ne consiste pas à  se  donner à soi-même la mort, mais constitue bien plutôt une tentative de l’esquiver. Car celui qui choisit le suicide refuse du même coup d’être un mortel, il refuse que la mort l’atteigne comme une fatalité. Se suicider, c’est donc encore vouloir affirmer sa propre immortalité, puisque c’est sous-entendre que la mort peut dépendre de sa propre volonté. Il y a là un étonnant paradoxe. Le suicide (…) demeure toujours une ultime parade contre la mort, puisqu’il consiste, en prenant les devants, à laisser croire qu’on choisit librement soi-même ce qui est pourtant un destin inexorable et sans échappatoire possible2. »

Même en se donnant la mort, on ne peut la dépasser. Sartre quant à lui refuse de donner un rôle à la mort, et il est encore moins question pour lui de l’ériger comme DASTUR, Françoise. La question philosophique de la finitude. Cahiers de Gestalt-thérapie, 2009, vol. 23, pages 7-16.

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DASTUR, Françoise. La question philosophique de la finitude, op cit

[10;11 [


une limite. Pour lui, la mort est absurde, c’est un scandale, qui intervient à un moment de notre vie, mais sans impact sur notre existence. Elle est donc complètement indépassable puisque même pas concevable. La vie pourrait vivre sans la mort, elle ne serait ni parasitée, ni permise, ni exaltée par elle. D’après lui, « La mort n’est jamais ce qui donne son sens à la vie, c’est au contraire ce qui lui ôte par principe toute signification1. » Françoise Datsur nous éclaire sur cette position en expliquant que « Sartre dissocie les deux idées traditionnellement unies de finitude et de mortalité2 ». La mort est donc indépassable, voire même inconcevable, absurde.

Nous sommes bornés dans le temps par deux évènements hors de notre portée, deux limites, deux mystères : notre naissance et notre mort. Au-delà des limites temporelles à notre présence au monde, nous sommes également des êtres limités physiquement par nos capacités. Contrairement aux ordinateurs dont la puissance de calcul croît de façon exponentielle, nous héritons de capacités cognitives qui sont limitées. La plasticité cérébrale et notre capacité d’apprentissage nous offrent bien évidemment des marges d’amélioration, mais cette amélioration reste limitée. Certaines personnes à l’intelligence exacerbée ou atteintes de syndromes du trouble autistique semblent développer des capacités de mémoire ou de calcul horsnorme, toutefois leurs capacités ne sont pas infinies pour autant et restent circonscrites. Conscient de ces limites, vécues comme une frustration pour certains, l’homme s’amuse à les imaginer disparaître. Certains entrepreneurs transhumanistes nous rêvent en surhomme augmenté par SARTRE Jean-Paul. 1943. L’être et le néant. Paris : Gallimard, p.584, cité par DASTUR, Françoise. La question philosophique de la finitude, op cit.

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2

Ibidem


LIMITES [ Chapitre I : Indépassables limites

la technologie. Le film Lucy3 réalisé en 2014 par Luc Besson, remet au goût du jour le mythe des 10 % et imagine un personnage capable de dépasser ses capacités intellectuelles à l’infini. Le mythe des 10 % fascine, car il offre la promesse des 90  % restant, soit la promesse d’un cerveau moins limité voir sans limite4s. Qui n’a pas déjà entendu au détour d’une conversation : « il paraît qu’on utilise seulement 10 % de notre cerveau ». Comme Lionel Naccache nous l’explique, ce mythe est très ancré : « L’un des mythes les plus tenaces est celui selon lequel nous n’utiliserions que 10  % de nos capacités cérébrales et mentales5. » Ce mythe serait en fait dû aux premiers travaux de cartographie du cerveau par les neurosciences balbutiantes. Penfield et ses collègues, dès 1937, commencent à cartographier le cortex en réalisant des expériences sur des sujets grâce aux impulsions électriques : « Munis de cette méthode anatomoclinique, les cliniciens et chercheurs ont ainsi commencé à cartographier le cerveau humain : telle région est associée de manière reproductible à telle fonction. De petits “drapeaux” purent ainsi être plantés sur les cortex primaires (moteur, sensitif, visuel, auditif…) puis sur les réseaux du langage (aires de Broca, de Wernicke) ou de la mémoire épisodique (circuit de Papez). Bref, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, les neurosciences disposaient déjà d’une cartographie cérébrale non négligeable. Pour autant, d’immenses zones du cerveau humain, et notamment de plus vaste des lobes, le lobe frontal, demeuraient vierges de toute connaissance rigoureuse6. »

3

BESSON Luc. 2014. Lucy. 1 h 30

NACCACHE Lionel. 2017. Mythes et réalités de la plasticité cognitive et cérébrale. In L’Homme peut-il accepter ses limites. Versailles : Éditions Quæ, page 163

4

5

Ibidem

6 NACCACHE Lionel. 2017. Mythes et réalités de la plasticité cognitive et cérébrale. Op cit, page 164

[12;13 [


Face à ces zones apparemment sans aucune fonction puisque ne montrant pas d’activité dans leurs relevés, une des hypothèses majeures formulées fut que : « ces régions n’étaient pas “utilisées”, le corollaire de cette seconde hypothèse étant l’existence d’un immense potentiel cérébral en jachère. Ainsi est né le mythe1. » Ce mythe persiste sûrement, car il a deux fonctions : il peut à la fois nous faire culpabiliser ou nous rassurer sur les capacités inexplorées de notre cerveau2. Toutefois, si le fonctionnement des processus inconscients semble capable de traiter une multitude d’informations à la fois, les capacités conscientes de notre cerveau sont bien restreintes et limitées3.

En étudiant deux des caractéristiques les plus flagrantes qui démontrent notre qualité d’être fini que sont la mort et nos capacités, nous pouvons conclure que l’homme semble pouvoir être qualifié d’être fini. Intéressons-nous maintenant à l’environnement dans lequel cet être limité s’inscrit, et voyons si nous y retrouvons de nouvelles limites indépassables.

 Univers et connaissance : à la recherche des confins introuvables [ Abordons maintenant la B .

question du dépassement des limites de l’univers et de la connaissance, où nous trouverons également un ensemble de limites indépassables. Dans la tradition monothéiste judéo-chrétienne, Dieu est parfait parce qu’il est infini,

NACCACHE Lionel. 2017. Mythes et réalités de la plasticité cognitive et cérébrale. Op cit, page 164

1

2

Ibidem

3 NACCACHE Lionel. 2017. Mythes et réalités de la plasticité cognitive et cérébrale. Op cit, page 165


LIMITES [ Chapitre I : Indépassables limites

omniscient et omnipotent. Il ne connaît aucune limites4. Dans la tradition antique, chez les Grecs anciens, seul ce qui est limité au sens de stable peut prétendre être parfait. Le parfait doit être encadré par une origine identifiée et une fin définie5. Serions-nous donc attirés par la quête d’un pouvoir et d’un savoir infini, justement par volonté de définir, de connaître, de circonscrire toute chose ? Notre soif de connaissance traduit-elle une envie d’accéder à un savoir infini ? De dépasser sans cesse les limites de nos connaissances. Ces limites sont-elles accessibles ? Ces questions nous animent depuis longtemps déjà.

Si je veux « tout » comprendre, je dois d’abord savoir ce qu’est le « tout ». Je peux me poser cette question dans deux directions : l’infiniment petit ou l’infiniment grand. Lorsqu’on se pose la question de l’accessibilité du savoir, c’est naturellement qu’on lève la tête et que notre regard se tourne vers le ciel. D’après Hubert Reeves, la question des limites de l’univers faisait déjà débat chez les philosophes de la Grèce antique6. À l’époque, l’école de pensée dite « apollinienne » considère l’univers comme fini. Selon eux, l’univers fut dessiné par Apollon à son image. Ce dernier étant le dieu de beau et de la mesure, l’univers est fini, beau, harmonieux, stable, parfait. Les adorateurs de Dionysos défendent une autre théorie : l’univers serait infini, indéfinissable, tous les excès pourraient s’y déployer7. Plus tard, au Moyen Âge, selon Thomas d’Aquin, Dieu est infini. L’univers, étant sa création, ne peut être que fini8. DASTUR, Françoise. La question philosophique de la finitude. Cahiers de Gestalt-thérapie, 2009, vol. 23, pages 7-16.

4

5

Ibidem

REEVES Hubert. 2007. Chroniques des atomes et des galaxies. Paris : Seuil, France culture, page 18 6

7

Ibidem

8

Ibidem

[14;15 [


[ Alexander Calder 1934, A universe

Au xxe siècle, des découvertes scientifiques majeures vont enfin permettre au débat théologique de devenir scientifique grâce à l’observation. Grâce à Hubble, on découvre que les galaxies visibles se déplacent. C’est une réelle surprise, d’autant plus que certaines petites galaxies s’éloignent de nous très rapidement, pratiquement à la vitesse de la lumière. Les observations de Hubble ne finissent pas d’étonner, comme nous l’explique Reeves : « Deuxième surprise : les mouvements des galaxies ne sont pas désordonnés (…), mais, au contraire, hautement ordonnés. Les galaxies s’éloignent toutes les unes des autres. Et d’une façon très particulière : plus elles sont distantes, plus elles fuient rapidement. (…) De là est née l’expression  : “L’univers est en expansion”. Cette constatation a mis à mal une affirmation énoncée par Aristote il y a deux mille cinq cents ans, et implicitement accepté jusqu’au xxe siècle par la communauté scientifique : “L’univers est toujours le même, dans le passé comme dans l’avenir1.” »

L’univers ne serait donc non seulement pas limité, mais son caractère infini s’affirme dans son expansion. Si aucune limite REEVES Hubert. Chroniques des atomes et des galaxies. Op. Cit., Pages 26-27

1


LIMITES [ Chapitre I : Indépassables limites

ne délimite sa fin, y a-t-il une borne temporelle première ? Un début ? Après avoir découvert le mouvement d’éloignement des galaxies les unes par rapport aux autres, une réponse à la question de l’origine de l’univers a émergé assez naturellement d’après Reeves : « Imaginons maintenant la projection à l’envers du film de l’expansion du cosmos. Nous verrions sur notre écran les galaxies se rapprocher les unes les autres. Arriverait ainsi un moment où, les astres se superposant, la matière cosmique atteindrait des densités extrêmes, approchant une valeur infinie. D’où l’idée d’un début de l’univers2. »

Dans un univers né, mais infiniment vivant, il semble donc bien difficile d’accéder un jour aux confins, aux limites de celui-ci, et donc encore moins de les dépasser. Est-il possible, en revanche, d’assouvir notre désir de savoir sans fin ? L’astrophysicien et cosmologue Hubert Reeves relève un paradoxe dans ce désir de savoir sans fin. Selon lui : « Le scientifique est dans une espèce d’ambivalence : il veut en savoir toujours plus et travaille en ce sens, on pourrait donc penser que son objectif est de tout savoir  ; mais si vous lui dites qu’il saura tout un beau jour, il serait déprimé, comme si l’excitation intellectuelle pourrait être finie3. »

Et ainsi les hommes continuent, de découverte en découverte, à agrandir et enrichir la carte du savoir. De la même façon que nous nous posons la question de la finitude de l’univers, qui nous paraît aujourd’hui infini car en expansion, Reeves se pose la question des limites de la connaissance atteignable par les sciences en ces termes : 2

Ibidem

REEVES Hubert. 2006. Limites de la science In De la limite. Sous la dir. de THEODOROU Spyros. Marseille : Editions Parenthèses. Dans la collection Savoirs à l’œuvre, numéro 5. Page 35

3

[16;17 [


« Jusqu’ici la science est une aventure passionnante, qui progresse, qui se dote de nouveaux instruments, de nouvelles données qu’on peut ensuite comprendre, interpréter, qui nous permettent de reconstituer raisonnablement bien le passé de l’univers. (…) Je ne vois pas à l’heure actuelle, et personne ne voit, où la science va s’arrêter. Est-ce qu’à un moment donné la science en tant que science va arriver à ses limites ? A-t-elle des limites ? Pour l’instant, on n’en voit pas, c’est une aventure1. »

Comme nous l’avons vu plus haut, notre volonté de saisir « parfaitement » le monde qui nous entoure nous pousse dans une quête du savoir illimité. Edgar Morin le dit très simplement : « J’aime connaître2. » Nous aimons connaître, bien sûr, mais aimer n’est pas pouvoir. Au-delà des questionnements de Reeves, Morin rappelle dans son ouvrage Connaissance, Ignorance, Mystère les trois types de limites à la connaissance théorisées par Niels Bohr. Il s’agit premièrement de « l’impossibilité d’unifier la connaissance ». Cette impossibilité est liée à la deuxième limite  : « l’apparition d’insurmontables contradictions ». Enfin, la troisième limite se situe dans « l’inséparabilité objet/instrument de mesure que l’on peut généraliser dans l’inséparabilité du sujet et de l’objet de la connaissance3. »

Pour accepter cet enjeu de la complexité, ne faudrait-il pas avoir la sagesse d’admettre le caractère impossible de la complétude ?

1

REEVES Hubert. Limites de la science In De la limite. Op. cit., Page 36

2 MORIN Edgar. 2017. Connaissance, Ignorance, Mystère. Paris : Fayard. Page 9 3 BOHR Niels cité par MORIN Edgar. 2017. Connaissance, Ignorance, Mystère. Paris : Fayard. Page 22


LIMITES [ Chapitre I : Indépassables limites

La paix perpétuelle4 que représenterait la promesse d’une théorie du tout, chère aux physiciens, serait donc inatteignable ? C’est en tout cas ce à quoi laisse penser l’impossible réconciliation de la physique quantique avec la relativité d’Einstein. Etienne Klein nous explique cet autre exemple criant de l’impossibilité d’atteindre ou dépasser la connaissance de toute en ces mots : « Il y a quatre interactions en physique jugées fondamentales, trois qui sont expliquées dans un cadre qui relève de la physique quantique et une quatrième qui est à part, la gravitation, décrite par la relativité générale d’Einstein. Or, on n’arrive pas à marier ces deux blocs formels5. » Klein, Morin et Reeves nous disent tous les trois la même chose. La science tend dans la direction de l’unification, à la recherche d’une théorie permettant d’expliquer les quatre interactions avec la même équation. Klein insiste sur le caractère inatteignable de cette connaissance sans limites : « Cette idée qu’il pourrait y avoir une fin de la physique parce qu’on aurait découvert l’équation de tout (…) me semble être la persévérance d’un mythe d’unité qui n’a jamais vraiment fonctionné. 6 »

Inatteignables et donc indépassables, les confins du savoir et de l’univers restent hors de notre portée, deux autres exemples d’indépassables limites. Nous avons donc constaté la présence de limites indépassables à l’échelle de l’homme puis à l’échelle de l’univers dans lequel nous vivons. Voyons maintenant en quoi la façon dont nous nous sommes organisés pour vivre dans cet univers pose là aussi une limite indépassable. 4 Référence à Kant par KLEIN Etienne. 2006. Le négatif à la limite de la pensée In De la limite. Sous la dir. de THEODOROU Spyros. Marseille : Editions Parenthèses. Dans la collection Savoirs à l’œuvre, numéro 5. Page 20

KLEIN Etienne. 2006. Le négatif à la limite de la pensée In De la limite. Sous la dir. de THEODOROU Spyros. Marseille : Editions Parenthèses. Dans la collection Savoirs à l’œuvre, numéro 5. Page 20 5

6 KLEIN Etienne. 2006. Le négatif à la limite de la pensée In De la limite, op cit., page 20

[18;19 [


Dans un monde fini, l’impossible croissance infinie [ L’ouvrage Les limites à la croissance dans

C .

un monde fini1, paru en 2004 dans son édition originale, est une actualisation du fameux Rapport Meadows de 19722, aussi connu sous le nom de rapport du Club de Rome. Ce livre reprend les principaux enseignements de l’ouvrage de 1972 et actualise les idées émises 30 ans plus tôt. Les auteurs sont des scientifiques ayant un parcours à la fois d’enseignant-chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et à Harvard, mais ayant aussi une expérience dans le monde de l’entreprise puisqu’ils ont chacun siégé dans des conseils d’administration de grandes firmes technologiques. Les auteurs se sont entourés d’une équipe de chercheurs venus majoritairement des États-Unis, mais aussi d’Allemagne, de Turquie, d’Iran, d’Inde et de Norvège, et ont travaillé pendant deux ans en utilisant la théorie de la dynamique des systèmes et la modélisation informatique pour leur première étude de 1972.

Ce rapport a été commissionné par le Club de Rome, définit par les auteurs eux-mêmes comme « un groupe informel et international composé d’éminents hommes d’affaires, de dirigeants et de scientifiques3. » Leur travail fut financé à l’époque par la Fondation Volkswagen4. Leur objectif était le suivant : « analyser les causes et les conséquences à long MEADOWS Donella, MEADOWS Dennis, RANDERS Jorgen. Traduction : Agnès El Kaïm. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Paris : Editions Rue de l’échiquier

1

MEADOWS Donella, MEADOWS Dennis, RANDERS Jorgen et BEHRENS William. 1972. The limits to growth. New York : Universe Books. Ouvrage traduit en français et publié par Fayard à Paris en 1972 sous le titre Halte à la croissance ? 2

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op. cit., page 13

3

4

Ibidem


LIMITES [ Chapitre I : Indépassables limites

terme de la croissance sur la démographique et sur l’économie matérielle mondiales5. »

Une des conclusions principales du Rapport Meadows est l’impossibilité pour les hommes de continuer leur expansion sous la forme d’une croissance illimitée et continue. Les auteurs nous replacent dans notre contexte en nous invitant à faire preuve d’humilité : « L’Homo sapiens habite la Terre depuis 100 000 ans. Les hommes cultivent la terre et s’organisent en cités depuis à peu près 10 000 ans. Ils assistent à la croissance exponentielle de la population et du capital depuis environ 300 ans. Au cours de ces derniers siècles, des innovations techniques et institutionnelles spectaculaires — la machine à vapeur, l’ordinateur, l’entreprise, les accords commerciaux internationaux et bien d’autres — ont permis à l’économie humaine de transcender d’évidentes limites physiques et managériales, et de poursuivre son essor. Et, tout particulièrement au cours de ces dernières dizaines d’années, le développement de la culture industrielle a fait naître dans toutes les communautés terriennes ou presque le désir et l’attente d’une croissance matérielle infinie6. »

Nous replacer dans ce contexte historique nous permet de saisir à nouveau en quoi la volonté de dépasser nos limites est un phénomène récent, et à quel point ce processus est rapide à l’échelle de notre histoire. Les auteurs poursuivent : « L’idée de limites à la croissance est pour beaucoup impossible à envisager. Les limites sont politiquement taboues et MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J.  2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op. cit., pages 12 et 13

5

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op. cit., page 294

6

[20;21 [


économiquement inconcevables. Notre culture tend à nier leur existence en faisant une confiance aveugle aux pouvoirs de la technologie, au fonctionnement de l’économie de marché et à la croissance de l’économie, solution à tous les problèmes, y compris ceux qui viennent de la croissance même1. »

Or si les auteurs ne nient pas que la logique de croissance a été vectrice de progrès et a résolu certains problèmes, ils soulèvent simplement le fait que face aux limites d’un monde fini, la croissance est aussi créatrice de problèmes. Ces limites sont celles d’un monde fini, où notre empreinte écologique ne pourra pas indéfiniment dépasser la capacité de charge de la planète. Au-delà de l’épuisement des stocks, il s’agit de la gestion des flux : « Il s’agit de limites s’appliquant au débit, c’est-à-dire aux flux continus d’énergie et de matière nécessaires (…). Ce sont des limites qui s’appliquent au rythme auquel l’humanité peut extraire des ressources et produire des déchets sans dépasser les capacités de production et d’absorption de la planète2. »

Il est donc impossible de tendre vers une croissance infinie et perpétuelle, pour des raisons simples de gestion des flux présidant au fonctionnement de notre écosystème : « Il y a des limites au rythme auquel les sources peuvent produire ce dont nous avons besoin, et les exutoires absorber ces flux sans porter préjudice aux hommes, à l’économie ni aux processus de régénération et de régulation de la planète. La nature de ces limites est complexe, car sources et exutoires font eux-mêmes partie d’un système dynamique et intégré, régi par les cycles biogéochimiques de la planète. On 1

Ibidem

2 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op. cit., page 40


LIMITES [ Chapitre I : Indépassables limites

constate des limites à court terme (la quantité de pétrole raffiné stockée dans les réservoirs, par exemple) et des limites à long terme (la quantité de pétrole accessible sous terre). Il peut y avoir interaction entre les sources et les exutoires, et un système naturel peut à la fois servir de source et d’exutoire. Une parcelle de terre peut ainsi représenter une source de cultures vivrières et un exutoire pour les pluies acides causées par la pollution de l’air. Et sa capacité à assurer l’une des deux fonctions peut dépendre de la mesure dans laquelle elle doit assurer l’autre3. »

On comprend qu'il est impossible de continuer à dépasser indéfiniment les limites de notre système pour tendre vers toujours plus de croissance : c’est l’impossibilité de la croissance illimitée qui est mise ici en évidence. L’homme est donc un être fondamentalement limité. Par sa nature d’être intelligent mortel, il est limité. L’environnement dans lequel il vit ne pourra jamais être pleinement compris ni saisi, car les limites de la connaissance et de l’univers restent hors de sa portée. Il ne peut pas se développer indéfiniment sous son mode d’expansion actuelle qu’est la croissance. Comment tolère-t-on une existence si limitée de toute part ? Être limité n’est-il pas insupportable ? N’est-ce pas une source de frustration ? Et si au contraire, les limites étaient salutaires ?

Nos limites, ces lignes séparant deux territoires contigus, ces bornes, ces points au-delà desquels ne peuvent aller ou s’étendre notre état ou notre action, seraientelles autant de lignes — incontournables et nécessaires — sur lesquelles s’appuyer pour se construire ?

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op. cit., page 99

3

[22;23 [


CHAPITRE 2 [

Réhabiliter la limite Comment nous construisons-nous avec, grâce ou contre nos limites ? Nous ne traiterons pas du développement de l’enfant qui cherche à tester les limites qui lui sont posées, nous nous intéresserons de manière plus générale à la construction de l’homme en tant qu’être limité. Limité dès sa naissance par sa mort, l’homme vit-il pour repousser sans cesse les limites qu’il rencontre jusqu’à rencontrer cette limite ultime et pour l’instant immuable ? Nous verrons tout d’abord que malgré — ou grâce, selon le point de vue1 — son caractère d’être limité, les limites constituent pour l’homme une formidable opportunité de construction. Ensuite, nous verrons que les dépassements sont une forme de mise à l’épreuve, qui peuvent être anodines ou nécessaires. Enfin, nous aborderons le concept d’écoumène qui nous montrera que c’est en dépassant certaines limites par l’extériorisation et la redéfinition du monde dans lequel il vit que l’homme se construit en tant qu’homme.

Référence aux divergences entre Sartre et Heidegger sur le rôle de la mort pendant la vie, que nous explorerons dans quelques paragraphes.

1

[24;25 [


Se construire face à l’ultime limite de [ Nous avons vu en première partie de ce notre mortalité

A .

mémoire que la mort représente une des principales limites indépassables inhérentes à l’être humain. Au-delà de son caractère indépassable, cette limite présente-t-elle un intérêt ?

Est-ce face à cette échéance que notre désir de vivre nous pousse à nous lever chaque matin, à nous accomplir ? Est-ce la conscience de notre propre finitude qui nous permet de construire notre humanité ? Dans son article La Question philosophique de la finitude, Françoise Datsur affirme : « C’est donc en fin de compte la finitude de l’être humain qui est le fondement de ce qui le distingue de manière radicale de tous les autres vivants. Loin par conséquent d’être une imperfection, la finitude est au contraire la source de ce qui constitue véritablement l’humanité de l’homme1. »

Faire l’apprentissage de notre finitude et accepter le caractère inéluctable de notre mort serait donc un élément qui nous rend humains, cela nous distinguerait de tout autre être vivant et nous distinguerait des « animaux ». On peut soutenir cet argument au regard de notre apparent besoin de postérité. L’envie de « laisser sa marque » n’a-t-elle pas motivé les hommes dans leurs réalisations ? L’architecte d’une cathédrale, un politicien grand tribun, un artiste à l’avant-garde, un sportif s’entraînant pour battre un record… ne trouvent-ils pas tous leur motivation, au moins en partie, dans la postérité ?

DASTUR, Françoise. La question philosophique de la finitude. Cahiers de Gestalt-thérapie, 2009, vol. 23, pages 7-16.

1


LIMITES [ Chapitre II : Réhabiliter la limite

Françoise Datsur ajoute à ce sujet : « Ce qu’implique la finitude, ce n’est pas en effet la pure passivité d’une créature qui devrait obéir à un destin tracé d’avance, mais l’activité que requiert en elle-même la réceptivité à l’égard de ce qui est2. »

La réaction « active » de l’homme face à la limite ultime de la mortalité serait donc ce qui lui permettrait de déployer son humanité. Heidegger développe cette analyse et va même jusqu’à prononcer la formule sum moribundus3. En opposition à Descartes, il affirme que l’homme en tant qu’être-pour-la-mort ne se découvre pas homme lorsqu’il fait l’expérience de la conscience, mais lorsqu’il intègre sa qualité d’être limité, d’être mourant. Selon Françoise Datsur, Heidegger nous dit que : « La certitude du devoir-mourir est le fondement de la certitude que l’existant a de lui-même, de sorte que ce n’est pas le cogito sum, le “je pense, je suis”, qui constitue la véritable définition de son être, comme le voulait Descartes, mais bien sum moribundus, “je suis mourant”, le moribundus, le “destiné à mourir” donnant seul son sens au “sum”, au “je suis”4.»

Cependant, pouvons-nous affirmer que nous nous acceptons en tant qu’être mourant ou « être vers la mort » ? Nous sommes tous informés de l’inéluctabilité de notre mort, mais l’avons-nous tous intégré ? La mort se rappelle régulièrement à nous. On peut avoir peur pour sa vie. Mais sommes-nous pour autant réellement conscients de la qualité limitée de notre existence ? Ou l’expérience de cette vie limitée n’est-elle pas un jeu de dupe avec nous2

Ibidem

HEIDEGGER Martin, cité par DASTUR, Françoise. La question philosophique de la finitude, op cit.

3

4

Ibidem

[26;27 [


mêmes ? Nos comportements risqués les plus extrêmes, dont certains mettent nos vies en danger, ne sont-ils d’ailleurs pas la preuve que nous nous prenons, au fond, pour des immortels ? Peut-être que pour supporter cette limite, nous sommes contraints de l’oublier, ou au moins de prétendre l’oublier. Françoise Datsur nous éclaire à nouveau sur ce sujet, quand elle déclare : « C’est dans la croyance en une telle immortalité provisoire que nous vivons d’abord et le plus souvent, ce qui implique que l’existence humaine ne peut se déployer que dans la mesure où elle esquive la mort (…)1. »

Qu’elle soit connue ou conscientisée, qu’on l’attende passivement, activement ou qu’on la provoque, tout le monde ne considère pas que c’est face à la limite ultime de notre mort que nous nous construisons. Nous avons en effet vu plus tôt que pour Sartre, la mort n’est pas une limite utile, mais une absurdité qui n’a aucun sens. Si on se range du côté de Sartre, si la mort n’est pas cette limite qui permet de se construire, où l’homme trouvet-il les limites face auxquelles se construire ? Si au contraire, on pense que la mort constitue une limite ultime face à laquelle la vie prend son sens, comment l’homme arrive-t-il à s’extraire de sa fatale condition d’être limité et à embrasser la vie ? Partons à la recherche des limites qui nous offrent la possibilité de nous déployer et d’affirmer notre humanité.

1

DASTUR, Françoise. La question philosophique de la finitude, op cit.


LIMITES [ Chapitre II : Réhabiliter la limite

 L’utile épreuve La de nos limites [

B .

mort est une limite indépassable, mais elle peut constituer un formidable appui à la construction. Au fil de notre vie, nous réalisons d’innombrables petits dépassements anodins nous permettant d’apprendre. La douleur est un par exemple formidable signal qui nous avertit dans de nombreuses situations et nous empêche de dépasser les limites supportables pour notre corps et donc de nous mettre en danger. En dépassant un certain nombre de fois la température supportable en allumant le robinet, je fais l’expérience de la sensation de la brûlure. Ainsi, j’apprends et j’adapte mon action afin de ne plus me brûler. C’est en la dépassant que je découvre, que j’intègre et que j’apprends à respecter ma limite. De même, lorsque l’on pratique un sport et qu’on poursuit un objectif de « dépassement de soi », qu’on affirme vouloir « dépasser ses limites », notre corps nous arrête rapidement grâce un certain nombre de signaux avant que nous soyons dans un dépassement réel de nos capacités nous faisant courir un danger vital. Faut-il vraiment parler de dépassement ?

D’après les auteurs de Les limites à la croissance, le dépassement survient lorsqu’on est allé au-delà d’une limite, trop loin, involontairement. Le terme de dépassement est donc trop fort pour ce que nous qualifierons de mise à l’épreuve de nos limites. Le dépassement est dû à trois conditions : « Tout d’abord, il y a croissance, accélération et changement rapide. Ensuite, on se trouve face à une forme de limite ou de barrière que le système en mouvement ne peut franchir sans risque. Enfin, il y a soit retard soit erreur dans la prise de conscience et dans la mise en place de mesures destinées à maintenir le système en deçà des limites2. » 2 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J.  2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 32

[28;29 [


Les limites sont utiles parce qu’elles nous donnent un cadre dans lequel se circonscrire, favorisant ainsi dans certains contextes la créativité : c’est le cas par exemple pour les physiciens. Comme nous l’avons vu précédemment, les confins du savoir nous sont inaccessibles. Le scientifique Etienne Klein fait l’éloge de ces limites, car selon lui, c’est parce que la physique moderne se définit dans ses limites, dans l’espace galiléen, qu’elle trouve des réponses créatives aux défis de la connaissance. Il dit de la physique qu’elle a dû « renoncer à ses ambitions » en se limitant. C’est en définissant son territoire « qu’elle a limité ses ambitions qu’elle est devenue efficace1. » Les limites ne sont donc pas qu’une source de frustration : on peut s’appuyer dessus pour trouver des réponses. Les paroles de Blaise Pascal citées au début de Connaissance, Ignorance, Mystère, affirment l’intérêt de la recherche scientifique malgré tout : « Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien et se rencontrent en cette ignorance d’où ils étaient partis : mais c’est une ignorance savante qui se connaît2. »

Morin affirme que nous sommes condamnés à l’incomplétude, et nous invite à relever le défi de la complexité. Puisqu’il est impossible de tout connaître, apprenons à faire de lien entre nos connaissances. Dans la poursuite de la connaissance, les limites ont donc plusieurs intérêts : elles 1 KLEIN Etienne. 2006. Le négatif à la limite de la pensée In De la limite. op cit., page 22 2 PASCAL Blaise, cité par MORIN Edgar. 2017. Connaissance, Ignorance, Mystère. Paris : Fayard. Page 8


LIMITES [ Chapitre II : Réhabiliter la limite

ont servi la poursuite de la connaissance et elles permettent de faire apparaître de nouveaux enjeux. Assez trivialement, lorsque l’on pose la question des limites et de leur mise à l’épreuve, le sujet auquel on pense rapidement est la performance sportive. En effet, on parle souvent de « repousser ses limites » à travers le sport. La performance sportive de haut-niveau est bien considérée par beaucoup et largement médiatisée comme une forme de dépassement de soi. C’est ce que nous enseigne Isabelle Queval quand elle explique : « Le sport de haut niveau, spécificité sportive du xxe et aujourd’hui du xxie siècle, extrapolation d’un processus d’institutionnalisation de la performance initié au xixe siècle en rupture avec les pratiques physiques antérieures, s’identifie dans l’exploit et le dépassement de soi3. »

Lorsque je pratique un sport et qu’au fur et à mesure de mes entraînements, j’améliore ma vélocité, mon agilité ou mon souffle, je peux ressentir une forme de prise de contrôle sur mon corps. Dans le même temps, je peux éprouver une sensation de liberté, de renonciation à la maîtrise pendant mon effort. Ce sentiment de lâcher-prise, associé aux fonctions sociales du sport4, constitue des éléments parmi d’autres de motivation pour sa pratique. Les expressions contemporaines associées à ces motivations ou effets perçus de la pratique sportive peuvent être les suivantes : « je suis allée au bout  de moi-même », « je me suis vraiment dépassé », « quand je fais du sport je lâche prise », « j’ai battu 3 QUEVAL Isabelle. 2004. Axes de réflexion pour une lecture philosophique du dépassement de soi dans le sport de haut niveau. Movement & Sport Sciences, numéro 52, pages 45–82.

Voir à ce sujet l’article suivant : AQUATIAS Sylvain. 2003. Activités sportives et « décontrôle » des émotions : Esquisse d’une analyse des usages de produits psychoactifs dans le sport et hors le sport. Déviance et Société, volume 27, pages 313-330

4

[30;31 [


mon record », etc. L’expression utilisée qui nous intéresse le plus est « j’ai repoussé mes limites ». La limite, par définition, est une « borne, point au-delà desquels ne peuvent aller ou s’étendre une action, une influence, un état1. » La limite du sportif est-elle vraiment son record personnel ? Est-elle le meilleur record établi par un sportif de sa discipline ? Ou un record n’est-il tout simplement pas une limite ? En effet, un record ne tient que jusqu’à ce qu’il soit dépassé. Peu importe que la limite n’en soit pas vraiment une dans l’absolue, ce qui importe au sportif et au spectateur, c’est ce qu’il considère comme étant la limite. À chaque compétition sportive, à chaque apparition d’un sportif notable, le public attend la performance qui viendra faire vaciller le record en cours. Une partie du plaisir à regarder les performances sportives réside sûrement dans cette tension, cette délicieuse attente. Selon Isabelle Queval, cet enchaînement successif de performances ou records incarne l’idée du progrès comme objectif humain : « Les années sportives s’égrènent ainsi au rythme des grands rendez-vous institués, le sport de haut niveau étant mû par ce mobile premier, qui le définit et lui donne son crédit : faire toujours mieux, en allant au bout de soi. Il s’agit de tendre vers un “toujours mieux” de l’exploit humain dont aucun contour ni limite n’est posé a priori. Ce qui est offert ici, dans la réitération de sa dramaturgie, est donc bien une incarnation de l’idée de progrès2. »

Définition du mot « Limite ». Dictionnaire Larousse. En ligne.Date de consultation Consulté le 01/10/2017. Disponible à l’adresse : http://www. larousse.fr/dictionnaires/francais/limite/47184?q=limite#47115

1

2 QUEVAL Isabelle. 2004. Axes de réflexion pour une lecture philosophique du dépassement de soi dans le sport de haut niveau. Loc cit.


LIMITES [ Chapitre II : Réhabiliter la limite

Le sport serait, d’après Isabelle Queval, l’emblème d’une idée qui le dépasse, celle du progrès, une idée moderne venue des Lumières d’affirmation de l’humain par le perfectionnement.

La mise à l’épreuve de nos limites — absolues ou supposées — est bien en effet un moyen pour l’homme de se construire : face à la mort, face aux frontières de la connaissance, face à ses performances, par le progrès. Abordons maintenant une autre mise à l’épreuve utile, voire nécessaire, qui prend la forme de la définition par l’homme des limites du monde dans lequel il vit.

 L’homme se définit en traçant les limites [ Les deux bornes définissant la durée de de son écoumène C .

notre vie sont universelles. Nous sommes tous mourants, nous sommes tous nés. On peut donc qualifier nos limites temporelles, quoique fluctuantes, d’universelles. . A priori, la question de l’universalité de nos limites spatiales paraît elle aussi évidente : nous partageons les mêmes limites, car nous vivons tous sur la même planète, la planète Terre, exception faite des astronautes en poste dans la station spatiale internationale. Mais est-ce si évident ?

Partageons-nous vraiment tous le même monde ? Ou avons-nous chacun nos propres frontières, au sens littéral ou figuré, qui viennent délimiter le monde où nous déployons notre vie ?

[32;33 [


Le géographe Augustin Berque l’affirme : « On n’a jamais le même monde que d’autres. On peut l’étudier avec les méthodes de l’anthropologie, de la psychologie, de l’histoire, de la géographie, mais c’est fondamentalement une question ontologique, c’est une question d’être. Chacun de nous a son monde, qui n’est jamais exactement le même que celui du voisin. 1 »

Il faut entendre ses propos à la lumière de nos subjectivités. Le monde ne nous est pas donné de manière unilatérale comme un endroit à vivre, au contraire, c’est nous qui le percevons et y déployons notre vie. D’après la formule de Heidegger, jetés au monde, à nous de nous y projeter2. Dans quel monde se projeter ? Le nôtre, puisqu’en s’y projetant on se l’approprie. Quelles sont ses limites ? Où commence mon monde, où se termine-t-il ? Où commence le monde de l’autre ? Ces questions se posent face aux difficultés que l’on peut éprouver à se comprendre. Nous avons d’ailleurs en français une expression assez parlante : « il/elle est dans son monde ». Comme nous le rappelle Augustin Berque, il est difficile de savoir où commence notre individualité. Qu’est-ce qui, dans notre monde, relève de notre culture individuelle ou d’une culture collective partagée par les personnes autour de nous3 ? Où se termine mon monde face à celui de l’autre est donc une question légitime et on pourrait se demander aussi où commence et où se termine le monde des Hommes, qui, faut-il encore le rappeler, ne sont pas les seuls êtres vivants BERQUE Augustin. 2006. Les limites de l’écoumène In De la limite. Sous la dir. de THEODOROU Spyros. Marseille  : Editions Parenthèses. Dans la collection Savoirs à l’œuvre, numéro 5, page 97 1

JARAN François. 2006. La pensée métaphysique de Heidegger. La transcendance du Dasein comme source d’une metaphysica naturalis. Les Études philosophiques, numéro 76, pages 47-61

2

3

BERQUE Augustin. 2006. Op cit., Page 98


LIMITES [ Chapitre II : Réhabiliter la limite

à peupler la terre. On parle beaucoup d’Anthropocène, qui serait cette nouvelle ère géologique succédant à l’Holocène. L’Anthropocène serait une nouvelle ère dont l’avènement est décrit comme un point de non-retour correspondant au début de la Révolution Industrielle, c’est-à-dire à la fin du xviiie siècle, par Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz dans leur livre L’Événement anthropocène4. La rigueur de ce terme d’anthropocène et la question des preuves de son existence font débat parmi la communauté scientifique5. Le concept dont nous discuterons ci-après ne doit pas être confondu  : anthropocène et écoumène relèvent de la place prise par l’homme dans la biosphère, mais sont des concepts différents, venus de disciplines différentes. L’écoumène est défini par le Larousse de la manière suivante : « écoumène ou œkoumène, nom masculin, du grec oikoumenê gê, terre habitée6. » Nous nous intéresserons ici au concept d’écoumène tel qu’étudié par Augustin Berque, géographe, dans le chapitre Les limites de l’écoumène de l’ouvrage collectif De la limite7. L’auteur nous rappelle que le terme vient du champ disciplinaire de la géographie et désigne initialement, comme son étymologie l’indique, les zones de la terre habitées par l’homme en opposition à celles qui ne le sont pas.

FRESSOZ Jean-Baptiste, BONNEUIL Christophe. 2013. L’Evénement Anthropocène. Paris : Seuil. Cités par SAINT-MARTIN Arnaud. 2015. Bonneuil (Christophe), Fressoz (Jean-Baptiste), L’Evénement anthropocène. La terre, l’histoire et nous, Politix, numéro 111, pages 202-207 4

SAINT-MARTIN Arnaud. 2015. Bonneuil (Christophe), Fressoz (JeanBaptiste), L’Evénement anthropocène. La terre, l’histoire et nous, loc. cit.

5

Définition du mot « L’écoumène ». Dictionnaire Larousse. En ligne. Date de consultation Consulté le 10/10/2017. Disponible à l’adresse : http://www.larousse.fr/dictionnaires/ francais/%C3%A9coum%C3%A8ne/27696#XCME8ZjMxVtomC0M.99

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7

BERQUE Augustin. 2006. Les limites de l’écoumène In De la limite. Loc cit.

[34;35 [


Alors que les explorations successives et l’arrivée des images satellites nous ont permis de cartographier la majeure partie de la planète, au moins en surface, rappelons-nous que le monde n’a pas toujours été représenté tel qu’il l’est aujourd’hui. Il y a cinq siècles, les Européens n’avaient aucune idée que le continent américain existait, et inversement. La même chose peut être dite à propos de n’importe quel peuple qui n’aurait pas encore été « découvert ». L’écoumène n’est donc pas le même pour tous, et Augustin Berque va plus loin en affirmant qu’elle n’est pas non plus qu’une question de géographie, mais bien quelque chose qui « touche à l’être 1». En effet, l’écoumène désigne aussi pour un peuple le monde que l’on habite ensemble. Les cultures humaines sont ethnocentriques. Les anthropologues relèvent que dans bien des cultures, les populations utilisent le nom qu’elles se donnent pour désigner le concept « d’être humain2 ». C’est le cas par exemple des Inuits. Dans leur langue, « inuit » signifie être humain. Un étranger ne serait donc pas un être humain, mais bien autre chose3. On saisit bien ici la portée du concept d’écoumène auquel nous introduit Augustin Berque  : il ne s’agit plus seulement de la partie de la terre qu’un peuple ou qu’un homme a exploré ou investi, mais bien du « monde » qu’il saisit comme sien. La formule « chacun a son monde » prend sens.

Notre écoumène est-il limité et donc défini par le niveau d’exploration de l’environnement qui nous entoure ? Comment l’écoumène est-il délimité ? A-t-il des limites ?

BERQUE Augustin. 2006. Les limites de l’écoumène In De la limite. Op cit., Page 97 1

2

Ibidem

3

Ibidem


LIMITES [ Chapitre II : Réhabiliter la limite

La réponse apportée par Augustin Berque à ces questions est très claire : c’est justement par le dépassement successif des limites de son écoumène que l’homme s’est distingué des autres êtres vivants au fil de son histoire.

Face aux limites de son écoumène, l’homme s’est défini en les dépassant. L’homme et les autres êtres vivants ont en commun cette problématique des limites de leur habitat. La différence se situe dans leur capacité d’adaptation. Si Darwin nous a appris que le vivant s’adapte à son environnement au fil des mutations, une plante ou un animal a besoin de temps pour se transformer. Or l’homme est dans une autre logique : il transforme lui-même son environnement puisqu’il en a la capacité : « l’espèce humaine peut dépasser certaines conditions de l’habitat, certains écosystèmes4. » Contrairement au reste de la biosphère, l’homme s’est doté d’outils pour fabriquer et de mots pour communiquer, ce qui lui a permis au fil du développement de ses systèmes techniques et symboliques de repousser toujours plus loin les limites de son écoumène. Comment l’homme repousse-t-il les limites de son écoumène ? Très trivialement, rappelons que l’homme s’est lancé dans l’exploration spatiale. Après avoir réussi à poser le pied sur la Lune, nous voilà à la conquête de Mars : c’est un exemple criant du dépassement des limites de notre écoumène. L’homme n’a pas attendu la conquête spatiale pour dépasser ses limites, nous allons voir qu’il s’est même construit en tant qu’homme par ce dépassement.

BERQUE Augustin. Les limites de l’écoumène In De la limite, Op. cit., page 100 4

[36;37 [


Appuyons-nous sur les travaux de l’anthropologue André Leroi-Gourhan1. Selon lui, l’émergence de l’homme se fait à partir du moment où il y a « extériorisation » des fonctions du corps animal en un corps social qui est à l’extérieur des limites du corps physique, du corps animal2. » L’homme se construit en tant qu’homme en dépassant les limites de son corps lorsqu’il se munit d’outil. L’anthropologue donne en effet l’exemple de l’extériorisation des fonctions de nos incisives dans le silex tenu par la main3. L’auteur nous rappelle également que l’homme, encore aujourd’hui, dépasse les limites de son corps par l’extériorisation des fonctions cérébrales dans les ordinateurs. Sans parler d’intelligence artificielle, lorsque nous faisons appel à la calculette de nos smartphones pour lui faire calculer une multiplication, nous sommes bien dans l’extériorisation d’une fonction de notre cerveau4. L’homme se construit en tant qu’homme en dépassant également d’autres limites : celles de l’espace et du temps grâce au système symbolique. En apprenant à désigner le silex par un mot compris par mon peuple, je peux évoquer le silex après l’avoir taillé et même si je ne l’ai plus dans la main, je n’ai plus besoin de le montrer  : « La symbolicité transcendant radicalement les limites physiques de l’espace et du temps.  5» Cette extériorisation symbolique participe également de la mise en commun entre les hommes, permettant la naissance d’un peuple partageant le même écoumène, habitant le « même monde ». 1 LEROI-GOURHAN André. 1964. Le geste et la parole. Paris : Albin Michel. Cité par BERQUE Augustin. 2006. Les limites de l’écoumène In De la limite. Sous la dir. de THEODOROU Spyros. Marseille : Editions Parenthèses. Dans la collection Savoirs à l’œuvre, numéro 5. Page 105 2

Ibidem

3

BERQUE Augustin. Op. cit., page 107

4

BERQUE Augustin. Op. cit., page 106

5

BERQUE Augustin. Op. cit., page 107


LIMITES [ Chapitre II : Réhabiliter la limite

Comme le précise Augustin Berque : « [nos systèmes symboliques tels que le langage ou l’écriture permettent de dépasser] toute limite physique, cela rend présent le monde ici même pour chacun de nous et c’est pour cette raison même que se développe la subjectivité humaine, parce que chacun, grâce aux systèmes symboliques, est le centre du monde. (…) c’est la qualité de sujet. 6 »

Nos systèmes symboliques nous permettent de dépasser les limites physiques et temporelles afin de nous donner un monde commun à désigner et où vivre ensemble. Nos systèmes techniques nous permettent de dépasser les limites fonctionnelles de notre corps et de transformer notre environnement pour en dépasser les contraintes. Nous nous construisons par le dépassement de ces limites, encore aujourd’hui. Au fur et à mesure de ce déplacement des limites, notre écoumène n’est-il pas devenu déconnecté de la réalité de la biosphère ? Augustin Berque illustre cet argument par l’exemple de la colonisation d’une île japonaise par des paysans, sujet étudié à l’occasion de sa thèse dans les années soixante-dix. Alors que des agronomes américains avaient déconseillé la culture du riz sur cette nouvelle île en raison des limites imposées par un climat trop froid, les paysans venus d’îles situées plus au sud de l’archipel s’obstinèrent à vouloir cultiver le riz. Finalement, en adaptant leurs techniques et en faisant preuve de créativité, les paysans réussirent et les rizières se sont étendues sur toute l’île7.

6

BERQUE Augustin. 2006. Op. cit., page 105

7

BERQUE Augustin.Op. cit. 101

[38;39 [


L’auteur affirme à ce sujet que : « L’inventivité de la paysannerie a dépassé les limites par toutes sortes d’inventions, d’adaptations, qui ont provoqué des mutations dans la plante elle-même. C’est typique de l’écoumène qui fonctionne ainsi : l’humanité ne cesse de déplacer les limites de l’écoumène et, à la base, c’est transgresser les limites de la biosphère1. » Ce constat de dépassement s’apparentant à de la transgression chez ceux ayant visité Dubaï, ville gagnant le désert, ou encore les Pays-Bas, territoire gagné sur la mer.

Si, comme nous l’avons vu, l’homme a besoin de dépasser ses limites pour se construire, nous pouvons légitimement nous poser la question : jusqu’où ? La question du pourquoi se pose également. Depuis quand le dépassement des limites de la biosphère n’est-il plus justifiable par notre désir de survie ou d’amélioration de nos conditions de vie ? À l’heure où l’espérance de vie dans certains pays dits développés recule pour la première fois, nous faisons l’amer constat que nous ne sommes plus dans le dépassement, mais bien dans la transgression2. Augustin Berque lance l’avertissement suivant : « On a tendance à croire que grâce à la technique on peut dépasser toute limite. Chasser les limites de la biosphère c’est détruire la biosphère, à terme détruire l’espèce humaine. (…) Nous avons intérêt à ne pas oublier que les êtres humains

1

Ibidem

HELBING D. Globally Networked risks and how to respond. Nature, 2013, numéro 497, page 51, cité par TOUSSAINT Jean-François. 2017. Le refus des limites. In L’Homme peut-il accepter ses limites. Versailles : Éditions Quæ, page 138

2


LIMITES [ Chapitre II : Réhabiliter la limite

ont les pieds sur la terre, dans la substance terrestre, même s’ils se dressent avec la tête dans le ciel. 3 »

Pourquoi cet alarmisme ? Parce que dépasser une limite « pour de bon » est illusoire : on peut la franchir ou la repousser, mais pas la supprimer. En la franchissant, on ne l’avale pas, on repousse simplement une échéance. Une des conclusions des auteurs de l’ouvrage Les limites à la croissance est la suivante : « Lorsqu’on supprime ou repousse une limite pour permettre à la croissance de continuer, on en rencontre une autre. Et lorsque la croissance est exponentielle, cette autre limite arrive étonnamment vite. Il y a en fait des strates de limites4. »

D’après les auteurs, repousser une limite est donc illusoire, car on finit toujours par en rencontrer, que ce soit la limite initiale ou une autre, dérivée de la première ou apparue de par notre dépassement. De plus, « plus un pays parvient à retarder ses limites grâce à des adaptations économiques et techniques, plus il risque de se heurter à plusieurs d’entre elles à la fois5. » Finalement, en repoussant sans cesse nos limites dans une course perdue d’avance, on entame notre « capacité à s’en sortir6 » : on finit par consacrer toutes nos ressources au dépassement de limites au lieu de les consacrer à trouver des solutions soutenables.

3

BERQUE Augustin. 2006. Op. cit., page 110

4 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op. cit., page 317

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 318

5

6

Ibidem

[40;41 [


Alors que la mise à l’épreuve de limites anodines permettant l’apprentissage n’a pas de conséquence grave, ni à l’échelle de l’individu ni à l’échelle de la planète, le dépassement successif des limites de la planète par le progrès technique pose lui un réel danger : c’est pourquoi nous nous attacherons à étudier le danger du dépassement dans la prochaine partie.

[ Antony Gormley 1984-2012, Suspended and gravity works, Learning to think


LIMITES [ Chapitre II : Réhabiliter la limite

[42;43 [


CHAPITRE 3 [

Du dépassement vers l’effondrement Après avoir étudié le caractère indépassable de certaines limites de l’homme et de son environnement puis avoir constaté que leur mise à l’épreuve a un intérêt certain, voyons maintenant en quoi le dépassement de certaines limites ne relève pas de jeux intellectuels permettant à l’homme de se construire, mais relève bien de notre survie à long terme . Nous nous référerons à nouveau largement à l’ouvrage Les limites à la croissance dans un monde fini1, paru en 2004 dans son édition originale. Rappelons que ce livre est une actualisation du fameux Rapport Meadows de 19722, aussi connu sous le nom de rapport du Club de Rome. L’objectif principal du Rapport Meadows et de ses nouvelles éditions est le suivant : « analyser les causes et les conséquences à long terme de la croissance sur la démographique et sur l’économie matérielle mondiales3. » Cet objectif s’est décliné sous la forme de questions comme : « les politiques actuelles nous conduisent-elles vers un avenir soutenable ou vers l’effondrement ? Que peut-on faire pour créer une MEADOWS Donella, MEADOWS Dennis, RANDERS Jorgen. Traduction : Agnès El Kaïm. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Paris : Editions Rue de l’échiquier.

1

MEADOWS Donella, MEADOWS Dennis, RANDERS Jorgen et BEHRENS William. 1972. The limits to growth. New York : Universe Books. Ouvrage traduit en français et publié par Fayard à Paris en 1972 sous le titre Halte à la croissance ? 2

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, pages 12 et 13

3

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économie humaine qui fournisse tout en quantité suffisante à tous 1? » Pour répondre à ces questionnements, les auteurs ont créé un modèle informatique baptisé World 3, permettant de calculer à partir de données entrantes, un scénario possible de l’évolution de la population, du bien-être et de l’économie mondiale. En faisant varier les paramètres, l’équipe propose au lecteur 12 scénarios possibles, qui démontrent tous la même chose : quelle que soit la trajectoire par laquelle on y arrive, la croissance de la population et notre économie basée sur une utilisation de ressources se confronte inévitablement à une série de limites2. Lorsqu’ils parlent de limites, les auteurs sont confrontés à une critique redondante et réductrice, les accusant de se préoccuper uniquement de l’épuisement supposé proche des combustibles fossiles3. Leur étude est bien plus nuancée que ça, comme nous allons le voir. Les auteurs résument ainsi leurs conclusions : « Dans la réalité, les limites à la croissance prennent différentes formes. Dans notre analyse, nous avons avant tout insisté sur les limites physiques de la planète, qui s’expriment à travers la disparition des ressources naturelles et la capacité limitée de la Terre à absorber les émissions industrielles et agricoles. Dans tous les scénarios réalistes de World3, ces limites obligent la croissance physique à s’arrêter à un moment ou à un autre du xxie siècle4. »

Lorsqu’ils parlent d’autres formes de limites à la croissance, les auteurs font référence aux phénomènes sociaux, politiques, psychologiques ou tout autres phénomènes 1

Ibidem

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 15

2

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 27

3

4

Ibidem


LIMITES [ Chapitre III : Du dépassement vers l'effondrement

imprévisibles ou non mesurables impactant la durabilité de notre modèle de croissance actuel. Ces phénomènes ne sont pas pris en compte dans les paramètres d’entrée des scénarios calculés par le modèle World3. Ils évoquent ces phénomènes en page 97 en ces termes : « La croissance de l’économie et de la population dépendra de facteurs tels que la paix et la stabilité sociale, l’égalité et la sécurité de chacun, la présence de dirigeants honnêtes et prévoyants, l’éducation et l’ouverture aux idées nouvelles, la capacité à admettre ses erreurs et à tenter de nouvelles expériences, ainsi que la base institutionnelle nécessaire à des avancées techniques régulières et pertinentes. Ces facteurs sociaux sont difficiles à mesurer et toute prévision précise à leur sujet est sans doute impossible. (…) Mais nous savons que si une terre fertile, une énergie en quantité suffisante, des ressources appropriées et un environnement sain sont nécessaires à la croissance, ils n’y suffisent pas. Même s’ils sont présents en abondance, des problèmes sociaux peuvent les rendre inaccessibles. Nous partons cependant du principe, dans cet ouvrage, que les meilleures conditions sociales possibles prévaudront5. »

Les conclusions de l’ouvrage sont donc quelque peu faussées par la minoration des problèmes non mesurables, et les scénarios sont donc relativement « optimistes » sans la prise en compte de ces facteurs non mesurables.

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 97

5

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La poursuite d’une croissance perpétuelle est une tragédie, car vouée à l’échec et nous le savons. Essayons de comprendre pourquoi nous en sommes là. Tout d’abord, nous verrons que nous prenons conscience de l’impossible dépassement des limites de notre planète avec du retard, et que ce retard handicape notre action en raison de l’érosion des limites. Ensuite, nous verrons que nous sommes en sursis, car le dépassement des limites physiques de la Terre peut vraisemblablement provoquer un effondrement de notre système en matière de population, de bien-être et d’économie. Enfin nous verrons que c’est en revoyant fondamentalement nos objectifs pour nous pourrons faire correspondre notre système à nos limites.

 Notre retard face à l’érosion de limites maintes fois repoussées [ D’après les auteurs, un dépas-

A .

sement à risque survient quand il y a à a fois changement rapide, limites à ce changement et erreurs ou retard dans l’appréciation de ces limites et dans le contrôle de ce changement. Il est question dans leur ouvrage du dépassement de la capacité de charge de la planète par notre empreinte écologique. Cette notion d’empreinte écologique se définit comme « la pression totale que les hommes exercent sur la planète». Cette pression est multiple : «Elle inclut l’impact de l’agriculture, de l’exploitation minière, de la pêche, de l’exploitation forestière, des émissions de polluants, de l’exploitation des terres et de la perte de biodiversité. L’empreinte écologique augmente quand la population fait de même, car elle augmente lorsque la consommation est en hausse. Mais elle peut aussi baisser quand des technologies adéquates sont employées pour réduire notre impact par unité d’activité humaine1. » Mathis Wackernagel cité par MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 212 1


LIMITES [ Chapitre III : Du dépassement vers l'effondrement

Le premier aspect du dépassement est le changement rapide. Il correspond en l’occurrence à la croissance exponentielle de notre démographie et de notre économie. Nous partons perdants face à ce défi du dépassement, car nous avons le plus grand mal à saisir la vitesse des changements à l’œuvre. Lorsqu’on étudie la croissance démographique mondiale, on constate qu’elle est exponentielle depuis 1650 et qu’elle continue à l’être dans les pays en voie de développement n’ayant pas effectué leur transition démographique2. Malheureusement, nous avons du mal à saisir ce qu’une croissance exponentielle représente, et cela entraîne des retards de réaction et donc un dépassement des limites. Deux anecdotes relatées dans Les limites de la croissance illustrent assez bien cette difficulté à appréhender la croissance exponentielle. La première est une ancienne légende perse. Elle est rapportée comme suit : « Un habile courtisan avait offert un magnifique échiquier à son roi et avait demandé en échange que ce dernier lui donne un grain de riz pour la 1re case, deux grains de riz pour la 2e, quatre grains pour la 3e, et ainsi de suite. Le roi accepta et demande qu’on aille chercher du riz dans ses entrepôts. La 4e case de l’échiquier nécessita 8 grains de riz, la 10e, 512 grains

Définie comme telle page 71 dans Les limites à la croissance : « La théorie la plus répandue pour expliquer comment la fécondité et la mortalité évoluent et pourquoi le taux d’accroissement de la population mondiale chute est intégrée au modèle World3 et a pour nom la transition démographique. Selon cette théorie, dans les sociétés préindustrielles, la fécondité et la mortalité sont toutes deux élevées et l’accroissement démographique est lent. À mesure que l’alimentation et les services de santé s’améliorent, le taux de mortalité baisse. Les taux de fécondité restent inchangés pendant une génération ou deux, créant un écart entre la fécondité et la mortalité qui entraîne une rapide augmentation de la population. Enfin, les individus et les modes de vie évoluant vers un modèle de société entièrement industrialisée, le taux de natalité baisse à son tour et l’accroissement naturel ralentit. » 2

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de riz, la 15e, 16 384, et la 21e rapporta au courtisan plus d’un million de grains de riz. (…) Il ne fut pas possible de continuer jusqu’à la 64e, car il aurait fallu plus de riz qu’il n’y en avait dans le monde entier 1! »

La deuxième énigme qui nous montre à quel point il est difficile d’intégrer la rapidité de la croissance exponentielle est une histoire de lac et de nénuphar, conçue par le mathématicien Robert Lattès : « Supposons que vous possédez un étang. Un jour, vous vous apercevez qu’au milieu de cet étang pousse un nénuphar. Vous savez que chaque jour ; la taille du nénuphar va doubler. Vous prenez alors conscience que si vous laissez pousser la plante en toute liberté, elle aura complètement recouvert la surface au bout de 30 jours, étouffant toute autre forme de vie dans l’étang. Mais le nénuphar qui pousse est si petit que vous décidez de ne pas vous inquiéter. Vous vous en occuperez quand le nénuphar recouvrira la moitié de l’étang. En prenant cette décision, combien de temps vous êtes-vous donné pour empêcher la destruction des autres formes de vie dans votre étang ? Eh bien, vous ne vous êtes laissé qu’un jour ! Le 29e jour, l’étang est à moitié recouvert. Donc le lendemain, après un dernier doublement de la taille du nénuphar, l’étang le sera entièrement. Au départ, attendre le moment où l’étang serait à moitié recouvert pour agir paraissait raisonnable. Le 21e jour, le nénuphar ne recouvre en effet que 0,2 % de l’étang. Le 25e jour, il en recouvre 3 % seulement. Et pourtant, la décision que vous avez pise de vous a laissé qu’un jour pour sauver votre étang2. »

1 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, pages 58-59

Robert Lattès, cite par MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 59

2


LIMITES [ Chapitre III : Du dépassement vers l'effondrement

Ces histoires montrent la surprise des hommes face à « l’apparente soudaineté avec laquelle une quantité qui croît de façon exponentielle atteint une limite donnée3. »

On constate que l’augmentation ne paraît pas signifiante jusqu’à la toute dernière minute, moment où il est déjà trop tard pour intervenir et corriger le tir. Pourtant, le taux de croissance du problème n’a pas changé, mais son caractère exponentiel provoque une augmentation, puis une accélération, puis un changement rapide. Cette difficulté à réagir avant le dépassement d’une limite face à la croissance exponentielle est inquiétante au regard d’une des conclusions du Rapport Meadows. En effet, « une hypothèse centrale du modèle World3 est que la population et le capital sont structurellement capables de croissance exponentielle4. » Or, ce sont ces processus qui nous entraînent au-delà de nos limites soutenables : « Admettons que la production de nourriture et l’utilisation de matériaux et d’énergie aient augmenté de façon exponentielle (ce qui est le cas) : leur croissance ne vient pas de leurs capacités structurelles propres, mais de la population et de l’économie qui, s’étant développées de façon exponentielle, ont réclamé davantage de nourriture, de matières et d’énergie et sont parvenues à en produire davantage5. »

Nous sommes donc structurellement condamnés au dépassement de nos limites à moins de modifier notre façon de consommer et l'utilisation de nos ressources.

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 59

3

4 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 66 5

Ibidem

[50;51 [


Ce retard dû à la difficulté de saisir la rapidité de la croissance exponentielle peut être aggravé par les erreurs de jugement dues à nos biais cognitifs. En effet, pour des questions de survie, « la sélection d’illusions positives est une constante de notre fonctionnement cérébral1 ». Notre instinct de survie devient contre-productif lorsque nos représentations sont biaisées « en faveur d’une surestimation de nos qualités personnelles, exagérant l’illusion d’un contrôle sur les évènements et d’une invulnérabilité au risque2 ». Ces retards de compréhension, d’intégration et de réaction face à nos limites sont aussi dus au délai entre l’apparition d’une limite et son impact effectif et observable. C’est le cas par exemple pour les substances polluantes : il existe un délai entre leur invention, leur utilisation, leur rejet, leur impact concret sur l’environnement ou sur la santé des hommes et la mesure de cet impact. Les auteurs du Rapport Meadows citent ainsi l’exemple des chlorofluorocarbones, qui mettent entre 10 et 15 ans entre le moment où ils sont relâchés dans l’atmosphère et le moment où il commence à dégrader la couche d’ozone. Ainsi, ce délai entraîne une action retardée : « Il faut souvent attendre de nombreuses années entre la date à laquelle un problème est observé pour la première fois et celle où tous les acteurs importants admettent l’existence de ce problème et tombent d’accord sur un plan d’action commun3. »

1 VANVEELEN M,NOVAK M.A. Evolution : Selection for positive illusions. Nature, 2011, numéro 477, pages 282-283, cité par TOUSSAINT JeanFrançois. 2017. Le refus des limites. In L’Homme peut-il accepter ses limites. Versailles : Éditions Quæ, page 136

TOUSSAINT Jean-François. 2017. Le refus des limites. In L’Homme peut-il accepter ses limites. Versailles : Éditions Quæ, page 136

2

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 235

3


LIMITES [ Chapitre III : Du dépassement vers l'effondrement

Au-delà de décaler notre action et de réduire notre marge de manœuvre face à une limite qui approche, notre retard alimente aussi les boucles d’érosion des limites. En effet, les limites ne sont pas figées. Dans une situation de stress, les limites de notre environnement peuvent s’éroder, c’est-à-dire s’approcher de plus en plus vite du poids que nous faisons peser sur elles. Nos limites sont érodables à cause de boucles d’érosion en action dans notre système : sous stress, dans une situation qui se dégrade, la boucle d’érosion accélère le processus de dépassement d’une limite. Voici plusieurs exemples donnés par les auteurs pour saisir ce concept de boucle d’érosion : « Lorsque les populations ont faim, elles cultivent la terre de façon plus intensive. Elles obtiennent davantage de nourriture à court terme, mais cela se fait aux dépens d’investissements à long terme dans l’entretien des sols. La fertilité de la terre diminue alors, entraînant avec elle la baisse de la production de nourriture4. »

Autrement dit, face à la limite de la capacité de production de nourriture, à cause de la boucle d’érosion, la réaction du système va malheureusement précipiter la faim croissante plus rapidement vers le dépassement de la limite. Voici un autre exemple donné par les auteurs : « Si les niveaux de pollution augmentent trop, ils peuvent nuire aux mécanismes d’absorption, ce qui réduit le taux d’assimilation de la pollution et accroît donc un peu plus encore son accumulation5. »

4 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 243 5 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 244

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On comprend bien le cercle vicieux : plus on s’approche d’une limite, plus on essaie désespérément de la repousser, plus on précipite son dépassement et plus on se met en risque. Selon les auteurs du Rapport Meadows, notre système est condamné à l’effondrement tant que sa dynamique est régie par les trois paramètres suivants  : « les limites érodables, la poursuite incessante de la croissance et le retard avec lequel la société réagit lorsqu’elle approche des limites1. » Voyons sous quelles formes cet effondrement pourrait se produire.

 En sursis face au scénario de [ Selon les auteurs du Rapport Meadows, l’effondrement B  .

dans un monde fini et face aux limites auxquelles nous nous heurterons fatalement, il est donc impossible, illusoire et dangereux de croire à une croissance infinie et perpétuelle.

La fin de la croissance serait inévitable. La question n’est donc plus de savoir comment repousser nos limites, mais plutôt quand allons-nous les dépasser. Mais d’après les auteurs, les limites sont déjà dépassées et la question est maintenant de savoir quelle forme la fin de la croissance telle que nous la connaissons aujourd’hui prendra-t-elle. Les auteurs nous rappellent que dans le contexte de 1972, avant le premier choc pétrolier survenu en 1973, la réception du Rapport Meadows n’est en rien comparable à l’importance accordée aujourd’hui au développement durable. Les auteurs nous replacent dans le contexte : 1 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 24


LIMITES [ Chapitre III : Du dépassement vers l'effondrement

« Quelle que soit sa forme, la fin de la croissance nous semblait être une éventualité très lointaine en 1972. (…) En 1972, la population et l’économie mondiales semblaient toujours nettement en deçà de la capacité de charge de la planète. Nous pensions avoir le temps de poursuivre tranquillement notre croissance tout en réfléchissant à des solutions à plus long terme2. »

Or entre 1972 et 1990, les chercheurs ont mis à jour leur étude en actualisant les paramètres grâce aux mesures les plus récentes, et leur ouvrage de 1992 (Beyond the Limits3) ils font un nouveau constat : « l’humanité avait déjà dépassé les limites de la capacité de charge de la planète 4». Les preuves de ce dépassement à l’époque s’incarnaient dans la déforestation des forêts tropicales à un rythme largement supérieur à celui de leur renouvellement, dans le plafonnement de la production de céréales face à l’accroissement toujours plus rapide de la population des pays en voie de développement, dans les premières alertes sérieuses sur le réchauffement climatique ou encore dans l’inquiétante apparition d’un trou dans la couche d’ozone. Aujourd’hui, nous intégrons cette notion de dépassement lorsque nous admettons que nous vivons à crédit à partir d’une certaine date dans l’année. Cette année, le 2 août 2017 représente symboliquement la date à partir de laquelle nous vivons à crédit : cela signifie que toutes les ressources naturelles qui peuvent être produites sur Terre en une année

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, pages 16-17

2

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 1992. Beyond the limits. Post Mills, Vermont : Chelsea Green Publishing Company. Ouvrage non traduit en français, à l’accueil public limité mais faisant office de référence parmi les universitaires d’après les auteurs eux-mêmes. 3

4 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 17

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ont été consommées1. Autrement dit que notre empreinte écologique dépasse la capacité de charge de la Terre. D’après Le Monde, ce « jour du dépassement » symbolique est calculé chaque année par le Global Footprint Network, « un institut de recherches international établi à Oakland en Californie 2». Les conclusions du Global Foorprint Network et celles des auteurs du Rapport Meadows vont dans le même sens  : nous sommes devenus déficitaires depuis le début des années 70. Nous aurions aujourd’hui besoin non pas d’une planète Terre, mais d’1,7 planète Terre, pour couvrir de manière soutenable nos besoins. Que nous l’exprimions avec une date symbolique ou en nombre de planètes, le constat est le même : nous avons dépassé les limites et nous continuons à les dépasser. On comprend alors pourquoi une croissance perpétuelle et infinie est impossible, et la prévision d’une fin de la croissance devient très vraisemblable. La question posée dans Les limites à la croissance et à travers les différents scénarios de World3 est la suivante : cette fin serat-elle une adaptation progressive ou un effondrement ? En effet, les auteurs alertent sur la possibilité d’un effondrement qui correspondrait à « un déclin non contrôlé de la population et du bienêtre humain3 ». Cependant, dans leurs hypothèses, la croissance ne mène pas inéluctablement à un effondrement. L’effondrement se produit si nous dépassons les limites « au-delà de ce qui est soutenable4 ». Alors qu’en 2017, nous sommes toujours dans le dépassement, est-il encore possible de redresser la barre ? 1 GARRIC Audrey. Depuis aujourd’hui, l’humanité vit à crédit [article en ligne]. In LE MONDE. 01/08/2017. [Mis à jour le 02/08/2017]. Consulté le 02/11/2017. Disponible à l’adresse : http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/08/01/a-compter-du-2-aout-l-humanite-vit-a-credit_5167232_3244.html 2

Ibidem

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 15

3

4 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 16


LIMITES [ Chapitre III : Du dépassement vers l'effondrement

D’après les auteurs, une population qui augmente (et donc dans leur logique, dont la consommation et la production industrielle augmentent), va augmenter son empreinte écologique jusqu’à tendre vers voire atteindre sa capacité de charge. Il y a 4 possibilités, 4 modes d’approche différents d’une population vis-à-vis de sa capacité de charge5. Dans le premier cas de figure, si ses limites sont lointaines ou qu’elles augmentent plus rapidement que la population, l’empreinte et la capacité de charge peuvent croître en même temps : c’est le scénario a, la croissance continue. Une deuxième possibilité est une croissance de l’empreinte écologique qui ralentit à mesure qu’elle approche sa capacité de charge, qui se stabilise tout juste au niveau de ses limites sans les dépasser : c’est le scénario b dit d’approche sigmoïde jusqu’à l’équilibre. Comme nous l’aurons bien compris, ces deux premiers scénarios sont aujourd’hui hors de notre portée. Le scénario a est tout simplement impossible de par notre utilisation de ressources finies dans un monde fini. Si lors de la rédaction du premier Rapport Meadows en 1972 le scénario b semblait encore possible et souhaitable, nous savons aujourd’hui que nous sommes déjà dans le dépassement de notre capacité de charge. Il nous reste donc deux possibilités : le scénario c dit du dépassement et de l’oscillation et le scénario d dit du dépassement et de l’effondrement. Le scénario c a une population dont l’augmentation conduit à un dépassement de la capacité de charge. Toutefois, le dépassement n’entraîne pas de catastrophe insurmontable ni de dégâts permanents. La population s’adapte et finit par stabiliser son empreinte écologique au niveau de sa limite. Le scénario d est plus inquiétant  : il décrit une société dont la population croissante dépasse là aussi sa capacité de charge. Cependant, dans ce scénario, le dépassement entraîne des dégâts perMEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J.  2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, pages 210-211

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manents et catastrophiques, ce qui contraint la population et l’économie à un déclin rapide et incontrôlé.

Scénario A

Scénario B

Scénario C

Scénario D LÉGENDE capacité de charge population

[ quatre modes de comportement possibles du modèle World3

Finalement, si plusieurs scénarios possibles sont dessinés dans leur ouvrage, la conclusion des auteurs de Les limites de la croissance est simple. Ils l’expriment en ces termes : « L’ensemble des futurs possibles prennent des voies différentes. Il pourrait y avoir un effondrement soudain, mais aussi une transition en douceur vers la durabilité. Une croissance illimitée des flux physiques est en revanche impossible . Cela ne peut pas être une solution sur une planète finie. Le seul véritable choix est de ramener ces flux qui soutiennent les activités humaines à des niveaux durables soit volontairement, grâce à notre technologie et à nos capacités d’organisation, soit forcés par la nature, à cause du manque de nourriture d’énergie, de matériaux et au prix d’un environnement de plus en plus malsain1. » 1 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 47


LIMITES [ Chapitre III : Du dépassement vers l'effondrement

Comme nous l’avons vu, lorsque l’empreinte écologique de notre population et de son économie devient trop importante et se rapproche voire dépasse la capacité de charge de la planète Terre, notre économie exerce alors une pression sur un certain nombre de ressources et d’exutoires. Comme l’expliquent les auteurs : « réagissant à ces pressions, l’environnement envoie à l’économie des signaux, qui prennent différentes formes2. » Il nous faut davantage d’énergie, de temps et d’argent pour obtenir des ressources autrefois plus faciles d’accès (comme l’eau ou les minerais), il faut investir de plus en plus d’argent pour exploiter des terres agricoles appauvries, notre santé commence à être affectée par des formes de pollutions invisibles, etc. Les auteurs critiquent le point de vue qui consiste à atteindre le salut de l’autorégulation du marché, car comme ils l’expliquent : « cette augmentation des coûts réels ne se traduit pas obligatoirement par une hausse immédiate des prix, car les marchés peuvent faire baisser ces derniers par des décrets ou des subventions, ou influer sur eux d’une autre manière3. » De même, est-on capables ou a-t-on envie de calculer le coût pour traiter les cancers causés par la pollution et de le comparer aux économies réalisées grâce à l’emploi de composés chimiques directement responsable de cette même pollution ?

Les signaux d’alerte continuent et s’accentuent : c’est une façon pour le système d’essayer d’aligner notre économie avec les contraintes de l’environnement. Mais sommes-nous prêts à les entendre pour nous réajuster petit à petit comme dans le scénario c ou allonsnous continuer à vouloir dépasser nos limites et nous diriger tout droit vers le scénario d du dépassement et de l’effondrement ? MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 223

2

3

Ibidem

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Si nous souhaitons nous diriger vers le scénario c, nous ne pouvons pas placer une confiance aveugle dans la technologie ou le marché. D’après les auteurs du Rapport Meadows et d’après l’article Tragedy of Commons de Garett Hardin1, on ne peut pas faire confiance à un marché non réglementé pour gérer correctement les ressources communes sans risquer le dépassement et la destruction. Cette affirmation s’illustre très bien par l’exemple récent de la régulation (tardive) de la pêche2. Avant d’établir des quotas pour limiter la quantité de poisson pêchée, le secteur est passé par plusieurs phases. Tout d’abord, un déni des limites avec une surdité aux signaux envoyés par la nature sous la forme de raréfaction des poissons ou de la diminution de leur taille par exemple. Ensuite, un effort a été entrepris pour conserver et continuer à accroître le volume de capture grâce aux développements techniques : énormes bateaux réfrigérés pour des voyages plus longs, filets dix fois plus grands, pêche électrique, etc. Certains États ont ensuite mis en place des politiques de subventions des pêcheurs locaux face aux difficultés rencontrées tout en expulsant les pêcheurs étrangers. Ce n’est qu’après tous ces ajustements vains que le marché s’est régulé, et dans certaines régions du monde il fut trop tard, le dépassement a provoqué un effondrement. C’est le cas par exemple des morues sur les côtes Est du Canada. Face à la disparition du poisson, la pêche a été littéralement interdite en 1990. Ce n’est que 25 ans plus tard, en 2015, qu’on constate à nouveau une croissance de la population de morues3. 1 HARDIN, G.  1968. The Tragedy of the Commons. Science, numéro 162, pages 1243-1248

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 326

2

CHAUVEAU Loïc. La morue de Terre-Neuve est de retour ! [article en ligne]. In SCIENCES ET AVENIR. 31/10/2015. Consulté le 06/11/2017. Disponible à l’adresse : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/ la-morue-de-terre-neuve-est-de-retour_17041

3


LIMITES [ Chapitre III : Du dépassement vers l'effondrement

Puisque le dépassement est déjà réalisé et que deux scénarios seulement sont encore possibles, c’est notre volonté qui nous permettra de rectifier le tir : l’autorégulation du marché ne nous sauvera pas et les limites, elles, ne vont pas disparaître.

[ Andreas Gursky, 1999 99 Cent II Diptych

 Changer d’objectifs pour respecter nos limites [ Le dépassement n’est pas mauvais en soi, puisque la pluC .

part du temps il n’a aucune conséquence et nous permet de nous adapter et de changer notre comportement pour l’éviter à l’avenir. C’est le cas par exemple au niveau individuel d’une consommation excessive de produits toxiques pour l’organisme comme l’alcool. Après un matin difficile suite à une consommation d’alcool excessive la veille, nous pouvons apprendre de ce dépassement pour ajuster notre consommation future. Malheureusement, l’apprentissage face au dépassement peut devenir impossible : c’est le phénomène d’addiction. L’addiction est définie par le Larousse en ces termes : « L’addiction est un processus par lequel un comportement humain permet d’accéder au plaisir immédiat tout en réduisant une sensation de malaise interne. Il

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s’accompagne d’une impossibilité à contrôler ce comportement en dépit de la connaissance de ses conséquences négatives1. » Il suffit d’être un minimum attentif à l’actualité politico-économique française et de consulter régulièrement les médias d’information pour se rendre compte de l’importance accordée à la croissance. Il semble que toutes les décisions politiques et tous les mécanismes économiques soient indexés sur ce taux. Les discussions autour de la croissance peuvent donner l’impression qu’on n’en parle plus comme d’un moyen, mais bien comme un objectif, une fin en soi. Comment pourrait-on, dans ce contexte, la remettre en question voire parler de décroissance ? D’après les auteurs des limites de la croissance : « Les individus sont favorables aux politiques tournées vers la croissance, car ils pensent que celle-ci est synonyme pour eux d’augmentation du bien-être. Les États, de leur côté, recherchent la croissance, car ils la considèrent comme un remède à tous les maux ou presque2. »

Selon eux, ce constat est valable, quel que soit le pays ou l’état de son économie. « Dans les pays riches, on pense qu’elle est nécessaire à l’emploi, à l’ascension sociale et au progrès technique. Dans les pays en développement, elle est perçue comme le seul moyen de sortir de la pauvreté. Beaucoup de gens pensent en outre que la croissance permet de fournir les ressources nécessaires à la protection et à l’amélioration de l’environnement. Les États comme le patronnant se démènent pour produire toujours plus de croissance3. » Définition du mot « Addiction ». Encyclopédie Larousse. En ligne. Consulté le 11/10/2017. Disponible à l’adresse : http://www.larousse.fr/ encyclopedie/medical/addiction/185204

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MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 38

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MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, pages 38-39

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Malheureusement, on peut vraiment parler d’un phénomène d’addiction à la croissance à cause de deux phénomènes. Le premier phénomène en cause est le paradoxe d’Easterlin, qui d’après Daniel Cohen est une loi qui soumet les hommes de la façon suivante : « Quel que soit le niveau de richesse atteint par un pays le bonheur ressenti par ses habitants ne progressait pas linéairement au cours du temps. La France a beau être deux fois plus riche qu’il y a cinquante ans, elle n’est pas plus heureuse et, surtout, les problèmes financiers que rencontrent les Français ne se sont pas réduits. (…) L’explication la plus simple du paradoxe tient à l’idée simple que toute richesse est toujours relative. (…) Je suis heureux ou malheureux relativement au point que je considère comme normal, lequel finit toujours par devenir celui où je me trouve4.»

Ces affirmations se confirment dans les mesures du bonheur dans nos sociétés qui stagne malgré la croissance économique et la sortie de l’extrême pauvreté de millions de personnes suite aux trente glorieuses. Notre bonheur, ou en tout cas ce que nous considérons comme tel, ne s’obtenant que par comparaison, nous sommes bien condamnés à une addiction à la croissance. De plus, nous ne nous rendons même pas compte de ce phénomène, à cause d’un deuxième : notre biais de projection. En effet, d’après Lowensteien, O’Donoghue et Rabin5, nous comparons notre situation future à notre situation actuelle, sans admettre que cette dernière deviendra un jour la situation future. Il y a donc toujours un lendemain qui chante davantage, et qui s’éloigne au fur et à mesure qu’on s’en approche. COHEN Daniel. 2017. De Malthus à Easterlin, ou de la nécessité pour l’homme de se comprendre afin de s’accepter In L’Homme peut-il accepter ses limites. Versailles : Éditions Quæ, page 113

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LOWENSTEIEN G., O’DONOGHUE T. et RABIN M. Projection bias in predicting future utility. The Quarterly Journal of Eonomics, 2003, numéro 118, pages 1209-1248, cité par COHEN Daniel.

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Comme ils l’expliquent : « Le cœur de la question est que les humains n’anticipent pas leur propre capacité d’adaptation. (…) Ils pensent qu’ils pourraient être heureux si on leur donnait (un peu) plus ; ils pensent qu’ils seraient alors rassasiés et pourraient passer à autre chose. (…) Personne ne peut admettre qu’il changera sous l’effet des circonstances. L’être que je suis ici et maintenant est le point fixe qui me permet d’apprécier ce qui est bon pour moi, même si en pratique ce n’est pas le cas, puisque je changerai… Ainsi s’explique pourquoi la croissance, davantage que la richesse, est importante au fonctionnement de nos sociétés, donnant à chacun l’espoir, l’éphémère, mais toujours entretenu, de se hisser au-dessus de sa condition 1. »

La croissance ne semble plus être un moyen, mais presque un objectif en soi. D’après les données mesurées et analysées par les scientifiques ayant travaillé pour le Club de Rome, il est pourtant clair que la croissance ne permet pas d’atteindre les objectifs qui constituent les plus grands défis de notre temps. D’abord, la croyance que la croissance va mettre un terme à la pauvreté est fausse. De par la structure actuelle de notre système économique, la croissance va au contraire continuer à perpétuer la pauvreté et même à creuser les inégalités2. De même, on a parfois l’impression que nous souffrons d’un manque total de corrélation entre la valeur matérielle des ressources et leur valeur monétaire. « Les débats publics sur l’économie sont très confus, en grande partie parce qu’on fait mal la distinction entre l’argent et les choses tangibles LOWENSTEIEN G., O’DONOGHUE T. et RABIN M. Projection bias in predicting future utility. The Quarterly Journal of Eonomics, 2003, numéro 118, pages 1209-1248, cité par COHEN Daniel. 1

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 82

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qu’il représente3. » Les auteurs appuient cette affirmation sur une histoire racontée par le géologue M. King Hubbert au début des années 1970 : « Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques, sachant que le Japon était sur le point d’envahir la péninsule malaise, grosse productrice de caoutchouc pour l’ensemble de la planète, se lancèrent dans une vaste opération pour déplacer le plus de caoutchouc possible dans une réserve située en Inde. Ils arrivèrent tout juste, alors que les Japonais envahissaient la Malaise, à stocker ce qu’ils pensaient être une quantité suffisante de caoutchouc pour pouvoir fabriquer des pneus et d’autres produits dont ils allaient avoir besoin jusqu’à la fin de la guerre. Mais une nuit, la réserve de caoutchouc prit feu et fut entièrement dévastée. “Ce n’est pas grave”, répondirent certains économistes britanniques en apprenant la nouvelle. “Nous étions assurés.” 4 »

Face à des limites plus que jamais matérielles, nous devons nous poser la question des véritables objectifs que nous poursuivons. Sont-ils matériels ou immatériels ? Doivent-ils nécessairement conduire au dépassement de nos limites ? Non, car comme l’affirment les auteurs du Rapport Meadows : « Les hommes n’ont pas besoin de grosses voitures, mais ils ont besoin d’admiration et de respect. Ils n’ont pas un besoin constant de nouveaux vêtements, mais souhaitent sentir chez les autres qu’ils sont séduisants. Ils ont besoin d’enthousiasme, de variété et de beauté. Ils n’ont pas besoin d’appareils électroniques, mais il leur faut quelque chose d’intéressant pour nourrit leur esprit et leurs émotions. Et ainsi de suite. Essayer de satisfaire des besoins bien réels, MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 76

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Ibidem

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mais non matériels — besoins identitaires, d’appartenance à une communauté, d’estime de soi, de relever des défis, d’amour et de bonheur — par des biens matériels, c’est faire naître une insatiable soif de mauvaises solutions qui n’apaiseront jamais aucun désir1. »

En conclusion, nous avons vu que la croissance démographique et économique est exponentielle, ce qui entraîne une croissance également exponentielle de la consommation de nos ressources et de la pollution. Cette croissance est au centre de notre société aujourd’hui, on s’y accroche dans l’espoir qu’elle résoudra les problèmes considérés comme centraux aujourd’hui tels que le chômage, la pauvreté, mais aussi le besoin de statut social, de pouvoir et d’estime de soi2. Or dans un monde fini aux ressources et exutoires limités, cette croissance se heurte à des limites non seulement finies, mais qui s’érodent. De plus, le dépassement d’une limite provoque l’apparition de nouvelles limites. Nous réagissons avec un certain retard face aux signaux envoyés par un système stressé par le dépassement de ses limites, c’est pourquoi aujourd’hui nous sommes déjà entrés dans le dépassement. Nous ne pouvons pas faire une confiance aveugle au progrès technologique et à notre organisation en marché puisque « la technologie et les marchés ne fonctionnent qu’à partir d’informations imparfaites et mettent du temps à réagir3. » De plus, « la technologie et les marchés sont le plus souvent au service des segments les plus puissants de la société4. » L’organisation de nos sociétés actuelles tend vers un objec1 MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 367

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 332

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Ibidem

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LIMITES [ Chapitre III : Du dépassement vers l'effondrement

tif de croissance, et tant que cet objectif reste inchangé, la technologie et les marchés continueront de nous faire tendre vers le dépassement des limites. Une fois les limites dépassées, selon le modèle World3, il reste deux scénarios possibles : dépassement puis adaptation sous forme d’oscillation autour de nos limites « par une réduction contrôlée de l’empreinte écologique, fruit d’une démarche sociétale délibérée5 », ou dépassement extrême puis effondrement involontaire « dû à l’escalade des pénuries et des crises6. » C’est pourquoi selon les auteurs du Rapport Meadows, nos nouveaux objectifs communs doivent être l’équité et la durabilité. Au-delà de réfléchir aux technologies nous permettant de changer les limites, il nous faut nous poser la question de nos objectifs et de nos aspirations : pourquoi la croissance ? Pour qui ? Est-ce une fin ou un moyen ? Est-ce vraiment le moyen adapté à nos objectifs à long terme ? Quels sont ces objectifs ?

MEADOWS D., MEADOWS D., RANDERS J. 2004. Les limites à la croissance dans un monde fini. Op cit, page 333

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Ibidem

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Conclusion Notre réflexion s’ouvrait sur la question suivante : l’impossible dépassement de nos limites  est-il une nécessaire tragédie ? Au moment de refermer ce mémoire, il nous semble impossible de donner une réponse ferme et définitive à cette question, bien que de nombreux éléments de réponses jalonnent ce mémoire. Nous avons tout d’abord montré qu’un certain nombre de limites sont indépassables. Par nature, l’homme est un être limité. La limite ultime que constitue la mort sera-t-elle un jour remise en cause par la technologie ? À l’heure où nous terminons ce mémoire, cela semble relever encore du fantasme. Le caractère illimité de l’univers et du savoir à découvrir les rend insaisissables, leurs limites restant hors de notre portée. Aussi, dans un monde physique fini, les limites de nos ressources sont indépassables  : il faudra ainsi renoncer à la croissance illimitée perpétuelle. Nous avons ensuite effectué un travail de réhabilitation de la limite en démontrant son intérêt dans le processus de construction de l’homme. La mort, la performance, le progrès, l’extériorisation de nos fonctions techniques et linguistiques sont autant d’exemples qui prouvent


LIMITES [ Conclusion

que la mise à l’épreuve de nos limites est à l’origine même de nombreux de nos développements. Enfin, nous nous sommes fait le relais des alertes scientifiques sur le danger à ignorer trop longtemps encore les limites physiques indépassables de la Terre. Empreinte écologique et capacité de charge doivent se réconcilier, faute de quoi nous risquons l’effondrement. Nous ne pourrons pas tendre vers le respect de nos limites sans un changement volontaire rapide de nos objectifs communs, qui ne peuvent plus et ne doivent plus s’axer uniquement sur la croissance. Nous sommes en total accord avec les auteurs du Rapport Meadows quand ils affirment que nos nouveaux objectifs communs doivent être l’équité et la durabilité. Au-delà de réfléchir aux technologies nous permettant de changer les limites, il nous faut nous poser la question de nos objectifs et de nos aspirations : pourquoi la croissance ? Pour qui ? Est-ce une fin ou un moyen ? Est-ce vraiment le moyen adapté à nos objectifs à long terme ? Quels sont ces objectifs ? Quelles sont nos chances de nous en sortir dans un contexte de montée des extrémismes politiques, de fragmentation des nations et de remise en question des institutions supranationales par la première puissance mondiale ? La démocratie sera-t-elle à la hauteur de ces défis ? Dans les années 1960, Garett Hardin était si convaincu du risque posé par la croissance démographique incontrôlée qu’il y trouvait une justification suffisante à l’eugénisme. La lutte contre l’effondrement pose-t-elle un nouvel ensemble de risque pour notre humanité ?

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À l’issue de ce mémoire, nous proposons trois problématiques dont l’intérêt est souligné par nos recherches : La perception des limites de notre monde fini est difficile. On ne perçoit pas à un niveau individuel l’ensemble de ces limites. On ne ressent pas dans notre chair l’acidification des pluies ou la baisse de rendements des surfaces agricoles, d’autant moins lorsqu’on peut trouver des produits céréaliers à bas prix en masse sur les étalages de nos supermarchés. On la ressent dans notre chair si on fait partie des 815 millions de personnes chroniquement sous-alimentés en 20161. De plus, l’organisation de nos sociétés actuelles tend vers un objectif de croissance, et tant que cet objectif reste inchangé, la technologie et les marchés continueront de nous faire tendre vers le dépassement des limites. Une fois les limites dépassées, selon le modèle World3, il reste deux scénarios possibles  : dépassement puis adaptation sous forme d’oscillation autour de nos limites ou dépassement extrême puis effondrement involontaire. Dans ce contexte, comment en tant que designer puis-je réhabiliter la limite comme moyen de lutter contre l’addiction à la croissance illimitée ? Au fur et à mesure qu’il a extériorisé ses fonctions hors de son corps dans le langage et dans la technique, l’homme s’est construit un nouveau monde à habiter. Ce monde que j’habite n’est jamais exactement le même que celui du voisin  : nous avons chacun notre monde. Ce phénomène est accentué par la diminution du pouvoir normatif des institutions traditionnelles comme la famille, l’école ou la religion. À l’heure du défi des flux migratoires, la tolérance est plus que jamais une vertu nécessaire. C’est pourquoi 1 CARAMEL Laurence. Après une longue période de recul, la faim progresse dans le monde [article en ligne]. In LE MONDE. 15/09/2017.. Consulté le 04/11/2017. Disponible à l’adresse : http://www.lemonde.fr/planete/ article/2017/09/15/apres-une-longue-periode-de-recul-la-faim-progressedans-le-monde_5186134_3244.html#rCWUmjR3cipqvOWw.99


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nous nous demandons comment en tant que designer puis-je donner à voir les limites de nos mondes pour encourager la tolérance ? Dans un univers infini et en expansion, la totalité du savoir disponible ne sera jamais connue. La vérité est un concept philosophie. Être condamné à l’ignorance peut être vécu comme une frustration et peut attirer vers la facilité des réponses absolues. Nous constatons actuellement un sentiment croissant de méfiance vis-à-vis des scientifiques et des institutions, incarné dans les théories du complot et la diffusion de fake news. Face à cet enjeu, nous proposons la problématique suivante : comment en tant que designer puis-je lutter contre l’attrait pour les fausses réponses simples et absolues délivrées par les idéologies totalitaires ?

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LIMITES [ Bibliographie

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Diplômes 2018 Marine CHOQUET

Limites : la tragédie de l’impossible dépassement La limite, c’est cette ligne séparant deux territoires contigus. C’est une borne, un point au-delà desquels ne peuvent aller ou s’étendre une action, une influence, un état. Elle indique un seuil au-delà duquel survient le dépassement. Dans notre course à l’illimité, nous valorisons la performance et le progrès, contre des limites sans cesse repoussées. Certaines limites s’érigent pourtant comme des murs infranchissables. D’autres souffrent quant à elles une mise à l’épreuve utile et nécessaire : à l’échelle ontologique, elles nous permettent de nous construire. Les conséquences de leur dépassement dépendent de leur nature, et au niveau de la planète, le dépassement des limites physiques de la Terre par notre empreinte écologique est une tragédie. À travers ce mémoire, il s’agira de réhabiliter la limite.

Ecole de Design

Établissement privé d’enseignement supérieur technique www.strate.design

Limites, la tragédie de l’impossible dépassement  

Mémoire de Master 2 de design industriel

Limites, la tragédie de l’impossible dépassement  

Mémoire de Master 2 de design industriel

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