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Ecole nationale supérieure d’architecture de Strasbourg | Janvier 2018 DEMAGNY Marion

ARCHITECTURE

CORPORELLE

LA CONNAISSANCE DU HANDICAP VISUEL COMME APPORT SENSIBLE DANS LA CONCEPTION ARCHITECTURALE

Mémoire | master 2 Densité, urbanité, intimité. Les défis du vivre ensemble Sous la direction de Valérie Lebois


REMERCIEMENTS Remerciements Je tiens tout d’abords à remercier ma directrice de mémoire, Valérie Lebois, qui a su m’encourager, me soutenir et m’aider à avancer tout au long de cette dernière année. Sa compréhension et son aide ont été essentiels dans la rédaction et l’existence de ce mémoire. Je souhaite également remercier l’association des aveugles et des malvoyant d’Alsace Lorraine pour m’avoir aider dans mes démarche. Et je remercie tout particulièrement ces volontaires qui ont accepté de répondre à mes questions et de m’aider dans la compréhension de mon propre corps. Ils ont été une véritable source d’information et de remise en question personnelle. Je remercie enfin toutes les personnes qui m’ont aidé dans la phase d’écriture, et tout particulièrement ma mère qui malgré une connaissance minime du sujet à toujours pris le temps de lire et relire l’ensemble de mes textes. Leur temps et leur aide qu’ils m’ont accordé ont été précieux.


Introduction

Introduction

L’espace dans lequel nous vivons n’est pas qu’objet, nous l’éprouvons et le ressentons même si notre culture nous pousse à l’appréhender essentiellement par la vue. Pourtant, cette seule perception de l’espace n’est pas suffisante pour en comprendre tous les aspects « Le décodage passe par les sens. Les yeux, les pieds, les oreilles, les mains, le corps tout entier, deviennent les acteurs de la découverte du monde. Mais aujourd’hui, seule la vision semble importante. Nous en sommes tous plus ou moins conscients, parce que nos autres sens ont été oubliés. »1 L’architecte à sûrement un rôle très important à jouer auprès des utilisateurs d’un espace. En effet, il a à sa disposition les outils de construction qui permettront de redécouvrir l’espace à travers d’autres sens que la vue, et ainsi appréhender et concevoir l’architecture autrement. L’Homme ne sera plus un simple voyant mais redécouvrira toute sa richesse sensorielle. C’est par l’intermédiaire de l’architecture que nous serons capables de réapprendre à l’Homme à s’écouter et à ressentir l’architecture, « quand ce sensible surchargé de sens s’éclipse, je continue à survivre mais n’ayant plus à con-sentir, je deviens à mon tour insensible. »2 L’architecture ne devrait pas être seulement un espace qui répond à une fonction sans répondre 1 K.Pazur Abineau, Sentir pour voir, déficience visuelle et habitat, (URL : http://www.ophtalmo.net/bv/ Doc/2000-Sentir-pour-voir.pdf), 2000, p.51 2 P.Santot, « l’architecture entre nos sens et le sens », colloque de 1984 à l’école d’architecture de Clermont-Ferand, vers une architecture appropriée n°1, Ed. Egullion, 1986, p.25

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aux besoins physiques et sensoriels de l’être. L’édifice est la mise en trois dimensions d’un espace vécu et ressenti. Nous avons constaté que ce bien être architectural passe par les détails et n’est pas synonyme d’un esthétisme délaissé bien au contraire. L’architecture se doit d’être belle dans tous les sens du terme « L’erreur des architectes est de penser que les besoins visuels sont prépondérants, et que tout le reste s’arrangera bien à l’aide de techniques actives »3. L’architecte est le seul à savoir construire et magnifier le vide. « L’architecture acquiert le pouvoir d’imprimer alentour un certain ordre de sentiments. La maitrise du rythme et du contraste est alors posée comme outil essentiel du travail de l’artiste, dés lors qu’il connait « le mécanisme au moyen duquel on agit au dehors sur les imaginations.» Susceptible d’agir à distance, l’esthétique architecturale devient un outil essentiel pour diffuser l’harmonie sociale, transmise d’un individu à l’autre, pour les faire vibrer à l’unisson. »4

L’aspect visuel d’un édifice influe énormément sur la représentation que les gens peuvent avoir de celui-ci. C’est d’ailleurs pour cela que l’architecture se vend à travers son image, et que l’élément essentiel d’un concours est l’image de celui-ci dans son environnement. Comment peut-on représenter les émotions et les effets sensoriels d’un édifice ? « L’architecture n’est image qu’en dessin ou photographie. Dès qu’elle est bâtie, elle devient la scène et parfois le scénario de parcours et gestes, 3 M.Crunelle, toucher, audition et odorat en architecture, Ed. Scripta, 2001, p99 4 E. Thibault, la géométrie des émotion, Ed. Mardaga, 2010, p85


voire d’une succession de sensations. »5 L’image n’est qu’une transcription de ce que l’on voit et non ce que l’on ressent, elle n’est par conséquent qu’une représentation fidèle d’une réalité montrée sans vie, car sans émotion ni ressenti. Elle ne présente qu’une image et qu’une idée des sensations possibles dans cet espace d’après ce que l’on peut voir. Elle n’est donc le témoin que d’une sensibilité qu’est la vue, parmi tellement d’autres qu’il reste compliqué de retranscrire. « Alors qu’en littérature ou en cinéma, par exemple, il existe des techniques connues pour traiter du sensible, en architecture, il n’existe ni les conventions ni la tradition pour le décrire. »6 Comment l’expérience des aveugles peut-elle impacter sur l’expérience sensorielle des voyants et/ou des architectes ? Comment ces expériences sensorielles et leur compréhension peuvent-elles influencer notre conception de l’architecture ? L’architecture organise et ordonne l’espace, aujourd’hui beaucoup de conceptions architecturales sont indéterminées, les espaces sont ouverts et étendus, cette liberté d’habiter fait maintenant partie de la conception architecturale et les espaces ne sont plus dissociés7. Comment, grâce à une vision différente de l’espace de par un handicap, ces études in-situ peuvent démontrer l’intérêt de prendre en compte l’être humain dans sa globalité sensorielle ? Comment la compréhension de l’espace construit par nos sens peut aider à concevoir des espaces plus adéquats ? Comment peut-on construire des espaces qui 5 . MEISS, Pierre von, De la forme au lieu: Une introduction à l’étude de l’architecture, Presses polytechniques et universitaires romandes : Lausanne, 2007 6 . J.F. Augoyard cité dans A. Gauthier, Ambiance : perceptions sensibles de l’espace, mémoire à l’école Camondo, sous la direction de P.Louguet, 2010, p.58 7 D. Laburte, la ville à pratiquer, Colloque ENSAS, 03 mai 2017

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se suffisent à eux même pour orienter l’Homme qui y déambule ? Comment l’espace et ses dispositifs architecturaux permettent de s’orienter ? De le comprendre ?

Pour se rendre compte du monde qui nous entoure en allant au-delà de son aspect visuel il ne suffit pas de simplement fermer les yeux. C’est en ce sens que les personnes atteintes de malvoyance sont une source d’informations précieuses, car ils ont cette capacité que nous, les « voyants », avons perdue au court du temps.

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Ce mémoire ne s’intéresse pas à construire pour les déficients visuels mais à réintégrer les notions sensorielles perdues, dans la conception architecturale. Ils sont donc une base solide et révélatrice de ce que nos yeux nous ont fait oublier. Partant du postulat que nous vivons dans un monde hyper visuel, la meilleure manière de passer outre cette mesure significative dans notre société est de s’en abstraire. C’est pourquoi je porte un si grand intérêt au handicap visuel, car il est celui qui pourra au mieux nous montrer ce qui stimule nos sens et que la vue occulte. L’analyse de ce handicap et des perceptions de l’espace par les handicapés sera une grande étape de réflexion, afin de comprendre comment rendre un espace stimulant autant pour les malvoyants que pour les voyants. C’est notamment par l’intermédiaire de l’Association des Aveugles et handicapés visuels d’Alsace et Lorraine (AAAL) que j’ai pu rencontrer des personnes présentant cette déficience sensorielle. En acceptant de me rencontrer et de m’aider dans ma démarche de recherche, elles m’ont permis de comprendre et de percevoir au


travers de mes autres sens ce que jusqu’alors ma vue occultait.

L’architecture sensible permet de lire et d’interpréter l’espace au-delà de son aspect visuel. Elle est génératrice d’émotion et révélatrice de nos sens. Elle fait appel à ce que nous oublions souvent d’écouter : notre corps dans la globalité physique et psychique. L’approche sensible de l’architecture fait appel à la prise en compte de nos besoins sensoriels, en temps qu’être humain nous possédons cette capacité innée à vivre et ressentir les éléments naturels et/ou construit par l’homme. C’est-à-dire que notre corps est autant sensible un courant d’air naturel issu de la houle des vagues par exemple qu’a la sensation de pesanteur que représente un mur penché qui semble tomber sur nous. L’architecture sensible tente de rendre les espaces agréables, viables et sécurisants. L’ambiance est une notion propre à l’homme, notion à laquelle nous sommes sensibles et c’est au travers de l’architecture que nous parvenons à la créer. L’ambiance devient primordiale dans cette recherche sensible de l’architecture. Alors, comment pouvons-nous enrichir le processus de conception architecturale, essentiellement basé sur le sens visuel ? Cette thématique me paraissait intéressante, captivante, intrigante et nécessaire dans ma propre approche de l’architecture. Comment comprendre la sensorialité d’un espace essentiellement conçu et imaginé pour des voyants et comment comprendre la mise en valeur de nos sens ? Comment faire

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abstraction d’un monde hyper visuel, la vue restant le sens principal de l’Homme, pour laisser parler nos sens?

En tant que futur architecte, et pratiquant l’espace avec un œil aguerrit, j’ai trouvé frustrant de constater que les normes pour les handicaps étaient simplement appliquées et que les espaces étaient souvent pensés pour être beaux et non sensitivement intéressant. Mettre en avant au sein de ce mémoire, les capacités sensorielles de l’espace au travers de l’analyse des perceptions de ceux qui ne peuvent pas le voir et la possibilité de créer un espace agréable et viable pour tous me paraissait des plus pertinents.

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Nous pouvons alors nous demander, comment des personnes n’ayant pas les mêmes capacités peuvent percevoir de façon identique une ambiance? Comment un « manque sensoriel », handicap, peutil générer un ressenti différent d’un même espace ? Quels sont les systèmes qui font ressentir une même ambiance à des personnes différentes ? Comment stimule-t-on les autres sens que la vue ? Dans quel but ?

Ce mémoire proposera une approche théorique et pratique, car notre métier au-delà de la conception doit tenir compte des lois et des normes imposées par les différents pays. L’étude du handicap visuel dans toutes ses dimensions sera donc nécessaire pour appréhender les différentes normes existantes et leur application dans les constructions actuelles.


Je m’intéresserai donc à étudier ce qui existe, les possibilités d’aménagement et d’organisation de l’espace ainsi qu’à observer ce qui fonctionne ou non, ou la réinterprétation des normes pour y répondre. Cette étude me permettra par la suite de réintégrer ces notions et éventuelles solutions à une conception architecturale plus générale et existante pour tous. Ayant conscience des normes existantes, je m’attacherai à expérimenter le sensoriel afin d’évaluer si elles correspondent et prennent en compte le ressenti et la perception sensible des utilisateurs handicapés de ces espaces bâtis, ou ne sont que de simples ajouts normalisés, palliant le manque de prise en compte du handicap sensoriel dés l’élaboration du projet. Et par conséquent comment concevoir un édifice répondant aux besoins sensibles, avec une déambulation au sein de celui-ci sans la nécessité de ces normes. De plus, la conception d’un espace de façon plus sensible permettra également une prise en compte des besoins sensoriels de l’homme et par conséquent de mieux intégrer les normes déjà existantes, sous la forme actuelle ou sous une forme un peu réinterprétée.

L’architecture sensible permet de créer une architecture plurisensorielle, qui prend en compte le corps et l’être humain dans sa globalité sensible. C’est en réhabilitant cette approche que nous pourrons prétendre à une évolution architecturale. D’une architecture spectaculaire qui mise sur l’esthétisme visuel à une architecture corporelle qui sans oublier son aspect visuelle deviendra une architecture

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humaine et sensible. J’ai estimé que pour comprendre notre monde, qui est aujourd’hui à juste titre, considéré comme hyper visuel, il était nécessaire de s’abstraire de la vision afin de réapprendre l’espace différemment. J’ai donc fait des démarches notamment auprès de l’association des aveugles et des malvoyants d’alsace (cf. annexe2) afin de rencontrer des personnes atteintes de cécité. J’ai effectué en tout quatre entretiens dont un groupé avec trois personnes. Ce qui m’a permis d’obtenir plusieurs ressentis et avis concernant l’approche de l’espace et d’entrevoir un certain nombre de pathologies différentes.

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Tout d’abord, nous pouvons conjecturer sur l’intérêt d’une étude approfondie de la sensibilité dans l’architecture, de l’écoute de son corps et les témoignages approfondis de personnes présentant un handicap sensoriel peuvent significativement changer la perception des architectes et leur façon d’appréhender l’espace du bâti. Ce changement de paradigme permettrait la conception d’une architecture plus en phase avec les personnes qui l’arpentent et la vivent. Peut-être que penser à l’être humain et ses ressentis avant l’aspect même d’un édifice permettrait de concevoir une architecture plus saine pour chacun. Même si l’aspect esthétique d’un édifice ne sera jamais oublié, il ne sera peut être plus le point prioritaire des architectes. A ne pas s’y méprendre, construire pour des déficients visuels ou non ne devrait pas influencer grandement notre conception si les besoins sensoriels sont déjà intégrés. Ces notions « sensibles » me permettent de mettre en valeur une autre conception de l’architecture, en prenant en compte le corps, l’être et les sensations avant de codifier un quelconque handicap.


Afin de comprendre les modes d’appropriation et de compréhension de l’espace j’ai composé mon mémoire selon plusieurs approches qui se répondent. Il y a tout d’abord l’étude in-situ par les différents entretiens et la mise en échos avec mon corpus littéraire qui regroupe autant des textes autobiographiques que scientifiques, je me permets de mettre en avant également mes propres expériences de privation de la vue qui m’ont permis de mieux comprendre ce qui m’était expliqué (notamment durant mes entretiens) et de ressentir plus profondément également l’espace. Je me suis également intéressée à des conceptions innovantes qui ont été conçues pour ce type de personne que j’ai observées lors de visite de bâtiment et qui m’ont permis de compléter et de comprendre avec plus d’exactitude les théories énoncées. A cela s’ajoute également mon contact avec un architecte aveugle qui m’a montré que l’architecture n’était pas un métier réservé aux voyants. A l’issu de mon travail de recherche et d’analyse je me permettrai de proposer en fonction des observations et résultats obtenus, quelques pistes et idées plus adaptées à la sensibilité de l’espace liée au handicap. Notamment au travers de l’analyse de mon propre travail de conception. L’analyse et la compréhension de « comment construire pour les personnes aveugles et/ou malvoyantes ? » est une étape nécessaire dans l’élaboration de ce mémoire. C’est grâce à cette étape et à cette compréhension qu’il me sera

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possible d’étendre la conception sensorielle à un plus large public.

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| ApprÊhender l’espace sans ses yeux Apprehender espace sans ses yeux

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Dans cette partie je souhaiterais faire état des connaissances que j’ai acquises en observant et en questionnant les personnes aveugles ou malvoyantes dans leurs pratiques quotidiennes de l’espace. Ces premiers résultats m’ont invitée à questionner plus largement les relations entre le corps et l’espace en cherchant à en détailler les mécanismes. De plus E.T.Hall nous rappel que « La vue est le sens qui chez l’homme s’est développé le plus tardivement, c’est le plus spécialisé. »8

Lors de l’observation du comportement d’un bébé dés son plus jeune âge, on s’aperçoit qu’il fait des expériences et que celles-ci lui permettent de progresser. Tous ses sens sont en éveil et transmettent au cerveau des données qui après analyses lui permettent de comprendre correctement l’environnement qui l’entoure. Ainsi « durant les premiers mois de la vie ; l’œil transmet au cerveau des images pour ainsi dire « brutes », puisqu’elles sont à l’envers. Le haut et le bas sont inversés, et les chaises ont les pieds en hauteur. En se cognant aux meubles, l‘enfant s’aperçoit que les pieds de la chaise ne peuvent être qu’en bas. Son cerveau rectifie alors l’image apportée par ses yeux, et la bascule. Les erreurs de la vue sont ainsi corrigées par la vérité du toucher. La vision peut aussi être complétée et affinée par les informations apportées par les autres sens. La fumée sentie par le nez informe d’un feu et les yeux le localisent. »9 Ce que le cerveau est capable de faire en bas âge reste à jamais ancré, mais la perte de la vue au cours de sa vie à un impact énorme quand à la compréhension de l’espace dans p62

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E.T.Hall, La dimension cachée, Ed. Du Seuil, 2014,

9 K.Pazur Abineau, Sentir pour voir, déficience visuelle et habitat, Recherche, 2000, p.8

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lequel il vit. Notre société, est aujourd’hui considérée à juste titre comme « hyper-visuelle » puisque tout se fait par le regard et l’apparence. Au delà de l’aspect architectural, un simple regard signifie souvent bien des choses « l’œil devient le lien le plus étroit que l’homme possède pour avoir conscience de lui-même et du monde. »10 Alors lorsque que ce lien s’efface ou disparait, comment fait le corps et l’être pour rester intégrer dans cette société qui lui devient de moins en moins accessible ?

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Le terme de handicap est utilisé à partir du moment où la vision n’est pas suffisante même avec une correction ophtalmique. La malvoyance fait partie des handicaps physiquement invisibles et difficilement identifiables par autrui, et fut longtemps un des oubliés des normes régissant le monde de la construction. Malgré une vision réduite voir inexistante, la photophobie qui correspond à une sensibilité accrue à la lumière, reste une perception fréquente chez ces personnes qui sont facilement éblouies. Le handicap visuel existe sous différentes formes, comme la cécité qui correspond à une déficience visuelle totale ou à de très faibles perceptions comme la distinction du jour et de la nuit. La malvoyance quant à elle est une diminution de la quantité et de la qualité des informations visuelles fournies au cerveau, dont l’acuité visuelle du meilleur œil, après correction à 5 mètres, est inférieure ou égale à 3/10°. Cette 10 Ibidem Source des figures 1 : site internet inpes, http://guide-malvoyance.inpes.fr/Lesdifferentes-formes-de-malvoyance 2 : CNPSAA, Les besoins des personnes déficientes visuelles, accès à la voirie et au cadre bâti, 2009


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Figure 1 : système oculaire et handicap visuel

(3) vision floue (2) atteinte de la vision centrale (1) atteinte de la vision périphérique


dernière regroupe des incapacités diverses et variées pouvant se cumuler, elle est également appelée amblyopie (cf. figure1).

1.1. Le corps dans l’espace

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Nous savons que depuis la Renaissance, la vue est devenue le sens noble de l’être humain et l’image est devenue un élément nécessaire à la compréhension de notre société. À tel point que les autres sens se sont vu oubliés et totalement négligés, et ce tout particulièrement dans la conception architecturale. En effet, l’architecte finlandais J. Pallasmaa se dit encore aujourd’hui (2010) préoccupé par « la dominance du visuel au détriment des autres sens dans la culture contemporaine. ». Ce n’est que depuis les années quatre-vingt dix que notre société a fait un « virage sensoriel » où les sens autres que la vue sont pensés, réfléchis et mis en valeur. « Au cours des années 1990, le champ des études sensorielles connaît [néanmoins] une renaissance, cette fois, avec un intérêt plus prononcé pour les significations des sens»11. En particulier en architecture, nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’une approche sensorielle nouvelle. Cette « architecture sensorielle » est une « architecture sensible » dans laquelle les sens sont mis en éveil au travers d’une attention particulière donnée aux matériaux, ambiances, espaces et à la 11 . D. Howes & J.S. Marcoux, «Introduction à la culture sensible» in Anthropologie et société volume 30, n°3, Ed. Département d’anthropologie de l’Université Laval, 2006, p. 7-17


lumière. Nous constatons également qu’il existe une manière différente de concevoir et de percevoir l’architecture. L’architecture n’est pas que le seul jeu des volumes et de la lumière comme l’énonçait Le Corbusier « L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière»12 dans les années 1924, elle va aujourd’hui au-delà de cet aspect et se veut réfléchie au travers de nos sens.

Les données sensorielles sont issues de la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat, les organes de l’audition « sont à la base de l’équilibre, et complétés par le sens de la vision, responsable de perception du corps dans l’espace. »13. A tout moment les sens peuvent être stimulés et stimulent notre être, par les souvenirs des sensations ou odeurs qui nous entourent. Cela est ressenti de façon plus ou moins agréable selon les individus. A cela s’ajoutent les déplacements de la personne, s’orienter dans un espace signifie se rendre compte de la place de son corps et celui des autres dans un lieu donné14. Parcourir un espace ou un édifice fait entrer une notion de mouvement que l’on peut aussi appeler la kinesthésie qui est la perception consciente de la position et des mouvements des différentes parties du corps15. Notre corps reçoit de multiples informations de l’environnement qui l’entoure 12 . Lecorbusier, La Cité: urbanisme, architecture, art public, Volume 4, Number 9, April 1924 13 K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.7 14 . Ministère de la culture et de la communication & ministère de l’éducation national, «Repère pédagogiques en architecture, pour le jeune public », Atelier des Lunes, p.12 15 . Site internet de Larousse (URL: www.larousse.fr), consulté en février 2017

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autant physiquement que sensiblement, même si nous n’en avons pas conscience l’architecture est bien vécue de manière multi-sensorielle.

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Ces données sont d’autant plus « vraies » mais surtout ressenties et utilisées comme système d’orientation dans un espace pour les personnes présentant un trouble visuel. Il ne faut pas non plus négliger l’impact d’un monde hyper visuel sur une personne malvoyante, car malgré sont handicap elle reste fortement stimulée pour le peu de visuel qu’il lui reste et malgré la faiblesse de ce sens, il reste dominant dans la mesure du possible, «Pour se déplacer, les personnes malvoyantes utilisent leur potentiel visuel restant et développent d’autres modes de perceptions, comme les personnes aveugles. Elles doivent en permanence s’imaginer dans un espace concret construit par la prise de conscience et l’utilisation de tout le potentiel sensoriel. Ainsi, en compensation, elles utilisent les perceptions sonores, tactiles, kinesthésiques et olfactives. Elles utilisent aussi leur potentiel cognitif afin d’observer, analyser, interpréter, déduire, mémoriser pour pouvoir se représenter spatialement les lieux, s’orienter et transposer leurs techniques de déplacement »16. J’ai eu l’occasion dans bon nombre d’entretien de confirmer cela, car le cerveau compense dans la mesure du possible et l’acceptation du handicap n’est pas toujours facile. Pascal par exemple me racontait être allé à la montagne skier alors que ses yeux ne lui permettaient pas de bien voir mais « l’avantage de la montagne c’est que tout est blanc sauf les gens, donc au final toutes les taches sombres sur le manteau blanc de la neige sont des personnes. 16 . CEREMA, Direction technique territoires et ville, «Bande de guidage au sol, guide de recommandations », Coll. Références, octobre 2014, p.8


Même si j’ai fini avec une jambe cassée c’est un bon souvenir »17.

Un édifice est un lien entre terre et ciel qui répond à des besoins terre à terre, concret et humain. Des besoins auxquels les architectes répondent par une organisation spatiale et volumétrique qui leur est propre, une organisation qui répond à des besoins concrets et des envies plus personnelles de l’architecte. Celui-ci se doit de concevoir un projet qui répond à des besoins, à un programme mais également à des normes, qui ont largement évoluées au cours des siècles et qui ont pris de plus en plus en compte les besoins sensibles et sensoriels de l’homme. Ces évolutions ont également permis l’accessibilité à l’architecture et aux espaces à des personnes présentant un handicap autant moteur, psychique que sensoriel.

En architecture, la forme, l’organisation de l’espace et sa symbolique reposent de prime abord sur l’aspect visuel mais s’ouvrent de plus en plus à une appréhension et une connaissance plus tactile et sensible. « L›absence d›entrée de flux visuel rend plus difficile la construction des représentations relatives à l›image corporelle ou à la localisation d›événements dans l›espace proche. »18 Une personne qui à un jour vue à une représentation bien plus exacte de l’espace et des objets qui l’entourent « Dépourvu 17 Pascal Normantin, entretien du 07 février 2017 18 C.Tranchon, Regard psychomoteur sur la déficience visuelle au cours de la vie, mémoire de l’institut supérieur de rééducation psychomotrice, soutenu en juin 2008 (URL : http://helpinternet.free.fr/Memoire/)

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de la notion de mémoire visuelle, un aveugle de naissance éprouvera plus de difficultés à maîtriser les dimensions des choses et du monde physique, qu’un déficient tardif. »19. Elle comprend mieux, par une image mentale bien plus réaliste qu’un aveugle de naissance mais sa compréhension de son corps dans l’espace est bien plus approximative « Les aveugles se repèrent remarquablement bien dans les espaces : ils constituent une carte mentale dans laquelle ils se situent en permanence. »20 C’est par ce biais, qu’un aveugle, dans un espace connu saura déambuler aisément. De la même façon, dans un espace qui lui est inconnu, une personne malvoyante saura faire face à l’inconnu par différents moyens issus de son propre corps mais également en faisant appel à ses connaissances passées. J’entends par là qu’elle fera appel au souvenir des sensations et de la carte mentale déjà existante pour d’autres lieux qu’elle connait et qu’elle pourra assimiler et associer « La représentation mentale s’appuie sur les évocations kinesthésiques, verbales et auditives. »21

La kinesthésie et le mouvement du corps sont influencés par l’espace en lui-même, « une architecture qui se dit haptique incite à l’engagement du corps avec l’environnement et à l’intimité, la

19 K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.12 20 V.Paternault, Peau neuve, vers une architecture palpable, énoncé théorique du projet de master d’architecture à l’EPFL, sous la direction de P.Frey, 2013, p.36 21 C.Tranchon Ibidem


proximité »22. Comme l’énonce l’architecte belge Nicolas Gilsoul, pour participer et interagir avec l’environnement architectural le sujet doit passer d’une position spectatoriale à une immersion complète dans l’expérience architecturale23. Par nature, un handicapé visuel est soumis à cette immersion qui lui permet de faire « corps » avec l’espace et de le vivre pleinement par l’ensemble de ses capteurs sensoriels. « Nous ne sommes pas dans l’espace, dans le temps, dans l’énergie en train de construire du sens ; nous sommes espace, temps, énergie pouvant œuvrer à le dévoiler »24, c’est en ce sens que  « l’architecture haptique »25 est pertinente. L’architecture et l’environnement en général sont de fait haptiques ou kinesthésiques, mais si l’espace n’est pensé que comme un contenant ne devant accueillir qu’une fonction et non des êtres avec leurs propres ressentis et émotions de l’espace

22 V.Martin, A l’écoute des sens, une architecture haptique favorisant les expériences multi-sensorielles pour les personnes atteintes de déficiences visuelles, Essai, école d’architecture de Laval, sous la direction de M.Blais, 2012, p.2 23 J.Thériault-Laliberté, un parcours haptique dans le secteur du Vieux-Port de québec, entre qualités spatiales et expériences sensibles, mémoire sous la direction de M.Blais, école d’architecture université Laval, 2013, p.1 24 Y.Perret, vers une architecture appropriée n°1 « l’architecture entre nos sens et le sens », Colloque de 1984 école d’architecture de Clermont Ferand, Ed. Egullion, 1986, p.112 25 L’architecture haptique est une architecture qui implique un maximum l’usager à son environnement. Elle fait référence à l’aspect sensible et à la position physique de l’environnement. Elle est une architecture qui fait appel au sensible, aux émotions, à la kinesthésie, à l’environnement, au climat, et l’ensemble de ces données permettent de créer une architecture palpable par le sujet qui se retrouve immergé complètement dans le projet architectural.

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alors celui-ci ne pourra être considéré comme haptique. L’architecture haptique permet une immersion complète de l’être avec l’espace. Prendre conscience de soi et de son corps permet de mieux prendre conscience de l’espace vécu. « Le sens kinesthésique est très important à développer, car il renseigne sur la position du corps à chaque instant et joue sur les capacités d’ajustement postural et dynamique. »26 C’est lui qui rend la communication entre le corps et l’espace possible, dans un espace où le corps reste inerte et où l’espace en lui-même ne bouge pas, nous ne pouvons prendre conscience du volume bâti qui nous entoure, de la même façon qu’il nous est impossible de nous situer dans ce même espace.

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Pour sentir l’espace il faut que celui-ci soit dynamique, au-delà du mouvement du corps, l’espace bouge de part ses mouvements d’air et/ ou de lumière qui donnent une consistance physique à l’espace qui entre alors directement en contact avec notre corps et nous situe au sein de celui-ci. L’espace communique également avec nous de part sa présence physique sur terre et sa sensibilité à l’atmosphère et à la gravité « Selon Raynard (2002), cette image du corps repose sur des informations en provenance de la proprioception (sensibilité musculaire), des récepteurs intra articulaires et d’autres plus sensibles à la pression ou aux déformations. »27 Mais cette compréhension et cette sensation globale de l’espace ne sont accessibles qu’aux gens à l’écoute de leur corps et aux malvoyants et/ou aveugles. Car nous, autres voyants, préférons balayer d’un simple regard l’espace sans en prendre sa dimension kinesthésique, considérant que nos yeux 26 27

C.Tranchon, Ibidem C.Tranchon, Ibidem


donnent les informations suffisantes et nécessaires à l’appréhension de l’espace.

« L’espace n’est pas un concept extérieur au cerveau de l’homme, il est perçu et il est vécu. »28, il existe trois sortes d’espace (d’après la pensée spatiale lefebvrienne) : l’espace conçu, l’espace perçu et l’espace vécu29. Notre relation à l’espace passe par le corps, il est percevant et perçut dans ce même espace, il permet de se connecter à l’espace mais également de se mettre à distance de celui-ci. L’homme est soumis à plusieurs « coquilles » comme énoncé par Abraham Moles dans psychologie de l’espace en 1998, cette notion de coquilles ou zones avait déjà été évoquée est par E.T.Hall en 1966 où il explique «  il s’agit d’identifier un à un les éléments qui constituent ces ensembles particuliers que sont les zones, intimes, personnelles, sociales et publiques. »30 Ces différentes zones représentent une mise à distance d’autrui, selon la proximité entre les deux personnes la zone fluctue de publique à intime. Ces zones sont également soumises à l’aspect culturel «  si bien qu’un élément défini comme intime dans une culture peut devenir public dans une autre. »31 28 Berthoz, le corps et l’espace, Cours université de Lyon, 207, p1 29 J.Y Martin, la production de l’espace de henri lefevre (1974), site internet weblog de J-Y Martin, (URL : http://www.jy-martin.fr/EX/website.hebergement. lycos.fr/www.jy-martin.fr/imprimersans958e.html?id_article=132&nom_site=Le%20%20weblog%20-%20portfolio%20 de%20J-Yves%20Martin&url_site=http://www.jy-martin.fr), consulté en septembre 2017 30 E.T.Hall, Op. cit. ,p.146 31 E.T.Hall, Op. cit. ,p.159

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L’espace est donc sensoriellement et culturellement vécu de façon différente chez les utilisateurs.

1.2. Les moyens de compensation

La personne atteinte d’une déficience visuelle est sujette aux aléas de la vie urbaine. Pour se mouvoir, il adoptera d’autres possibilités de compréhension de l’espace. Pour une personne voyante « 80% des informations reçues sont apportées par l’œil, 14% par l’oreille, 5% par le toucher et seulement 2% l’odorat et la gustation… »32. 28

J’ai au cours de mes recherches effectué des entretiens avec cinq personnes volontaires membre de l’AAAL, qui ont accepté de répondre à mes interrogations, ainsi qu’un entretien téléphonique avec un architecte d’intérieur. Le vécu et les pathologies différentes de ces six personnes leur donne un rapport au handicap et plus particulièrement à l’espace et donc à l’architecture significativement différent. Il faut pourtant noter que certaines données, et moyens de compensation au manque visuel, s’avèrent assez similaires pour chacun d’entre eux. En effet ces moyens ne sont pas si nombreux et leur importance dans l’aide apportée au quotidien varie selon les personnes. Parmi eux nous pouvons compter : l’ouïe, le toucher notamment par les pieds et leur canne, la perception des masses ainsi 32

K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.8


que leur mémoire. J.Lusseyran33 évoque l’évolution de son monde, le passage d’un monde visuel à un monde ressenti « la vue est un merveilleux instrument, puisque c’est elle, ordinairement, qui nous donne presque toutes les richesses de la vie physique. Mais nous n’obtenons rien sans payer dans ce monde. Et pour les biens que la vue nous apporte, nous devons renoncer à d’autres biens que nous ne soupçonnons même pas. C’était eux que je recevais à flots.  »34 L’aide humaine reste un moyen très important et non négligeable dans la vie quotidienne des personnes présentant un handicap visuel mais que nous ne prendrons pas en compte dans l’étude de l’espace. « En déplacement seul, l’analyse d’informations non visuelles, quand elle ne se fait pas par les sens compensatoires, se fait par déduction ou par une réelle prise de risque de la personne. Les trajets, connus ou inconnus, ne détermineront pas la même approche : la personne déficiente visuelle court un risque réel et doit tout mettre en œuvre pour atteindre son objectif en limitant les dangers (exemple : voitures mal stationnées l’obligeant à aller sur la chaussée au beau milieu de la circulation). La personne aveugle ou malvoyante construira des repères fixes sur un trajet régulier alors que les déviations de lignes de bus l’obligeront éventuellement à recomposer un schéma mental, rapidement.»35

Ces moyens de compensation seront porteurs 33 Jacques Lusseyran, professeur de philosophie, écrivain, aveugle depuis l’âge de 8ans 34 J.Lusseyran, Et la lumière fut, Coll. Résistance, liberté-mé-

moire, Ed. Le félin, 2015, p33

35 . « Les besoins des personnes déficientes visuelles, accès à la voirie et au cadre bâti », (URL : www.cfpsaa.fr/ accessibilite), juillet 2010, p.17

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d’interprétation unique pour chaque personne. Il est donc important de ne pas généraliser ni considérer comme vérité unique leurs explications, suppositions et analyses. Il faut savoir que « l’odeur n’est pas aussi disciplinée que peut l’être le son. »36 C’est pourquoi il est difficile de le considérer comme un moyen de compensation en temps que tel, puisqu’il n’est significatif que dans des situations et/ou lieux particuliers comme une boulangerie par exemple. Nous savons également qu’un espace/une pièce d’un bâtiment si elle est « Trop silencieuse ou trop bruyante, trop uniforme ou trop grande, devient un véritable « no man’s Lands » sonore visuel ou tactile. »37 C’est pourquoi ces différents moyens compensatoires ont besoin d’être pris en compte dès la conception architecturale, de même qu’une connaissance de ceux-ci devient vite primordiale si nous désirons construire des espaces avec une géométrie sensible et émotionnelle.

1.2.1. Les résidus visuels Au cours de mes entretiens j’ai pu constater que pour tous et même pour les malvoyants la vue reste le sens le plus important. En effet, autant que possible ils continuent à l’utiliser pour se déplacer et comprendre l’espace qui les entoure. A tout âge et quelque soit la durée de leur handicap, les résidus visuels restent nécessaires à la compréhension et à l’appréhension de l’espace.

En effet, dans ce monde hyper visuel, la vue 36 37

K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.31 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.10


aussi faible soit elle reste le sens majoritaire, « Les parois transparentes sont donc de véritables dangers pour les déficients visuels.  »38 si celles-ci ne sont pas signifiée par une démarcation à hauteur d’homme39 (cf. figure9). La transparence ne crée aucune limite, elle laisse la vue ou le restant de vue aller au-delà de la limite de l’espace. On constate que le contraste reste un élément des plus importants pour une personne mal voyante « il s’agit là aussi bien la du contraste lié à la couleur, à la lumière, qu’au matériau. »40. Lorsque la vue est atteinte partiellement, nous avons une tendance à vivre comme si de rien n’était. Jacques41 explique clairement que l’acceptation psychologique est dure et que l’on préfère se tromper soit même en faisant comme si tout allait bien. C’est une donnée qui m’a souvent été répétée, étayée par des anecdotes qui montrent à quel point nous sommes capables de nous mettre en danger avant d’accepter son handicap. Chris42 note aussi l’importance de lier la vue au toucher afin de ne pas s’y méprendre. En effet, ce que l’on ne peut pas voir ou mal comprendre, peut être senti, touché, appréhendé autrement que par la vue.

38 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.33 39 Visite du homeLab, Institut de la vision Paris, le 20 septembre 2017 40 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.33 41 J. Semelin, Je veux croire au soleil, Ed. Seuil, 2007 42 Chris Downey, architecte américain aveugle depuis 20ans

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1.2.2. L’ouïe

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Nous savons que le sens primordial pour une personne étant atteinte d’un handicap visuel est l’ouïe. En effet, sans la vue il devient le sens le plus important pour la compréhension et l’orientation d’une personne. « Le domaine sonore est une clé de nos relations au monde, aux autres et au chrono, à la fois lisible et toujours énigmatique. En temps que dimension privilégiée d’action et de réception, le sonore déborde l’audible pour introduire, sans doute davantage que les autres sens, à une métaphysique du sensible »43. Mais au contraire d’une personne voyante, les malvoyants apprennent à écouter leur corps, car l’espace se traverse et se vit en mouvement par ce qu’on appelle la kinesthésie. Ils développent donc cette faculté à savoir certes écouter l’espace mais à le sentir et le ressentir. Ils savent communiquer et se mouvoir dans l’espace quand nous ne savons que le traverser et l’admirer avec nos yeux. Notamment certains « des endroits paraîtrons plus ou moins éloignés car plus ou moins difficiles d’accès (dimension corporelle) alors qu’en absolu ils sont à même distance (dimension visuelle) »44. On comprend donc que la dimension sensorielle n’as pas la même « géométrie spatiale et affective » que la dimension physique, elles sont cumulables, combinatoires mais ne suffisent pas toujours à elles seules à répondre à l’ensemble des besoins de compréhension de l’espace par l’être. « L’analyse des bruits ambiants, liée à des éléments statiques, favorise un guidage basé sur des repères sonores fixes. Suivre l’écho d’une façade, d’un mur, de haies denses, détecter un 43 H.Torgue, Le sonore, l’imaginaire et la ville : de la fabrique artistique aux ambiances urbaines, Ed. Harmattan, 2012, p.12 44 V.Paternault, Op. cit. , p.36-37


surplomb, un auvent, un encastrement sont autant de facteurs qui contribuent à jalonner un espace. Interprétation d’éléments actifs par la perception de sons ou de bruits mobiles : le bruit du flux de véhicules, le démarrage de voitures, les pas de piétons sur un escalier ou dans un grand espace (place, dalle) permettent aux personnes aveugles de repérer un sens de déplacement. Le choix d’aller ou de venir sur un axe pourra s’opérer alors naturellement. Les sons provenant de haut-parleurs, de balises sonores, ou de mobiliers tels que des fontaines ou des escalators affineront une stratégie de déplacement en incitant la personne à cibler un point (flèche sonore), à se diriger dans un espace identifié. »45 L’ouïe devient généralement le sens le plus exploité pour s’orienter et reconnaitre les lieux où l’on se déplace. « Les sons deviennent des repères et des indices extrêmement importants puisqu’ils sont à l’origine de la reconnaissance spatiale »46 , en effet, Pascal m’expliquait que le son de sa canne lui permettait de repérer la présence d’un poteau dans la rue par exemple ou de sentir les volumes de l’espace, les simples ou doubles hauteurs par exemple ne génèrent pas les mêmes échos47. « Faute d’avoir des oreilles directives, l’homme est dans l’incapacité de situer précisément d’où vient le son. »48. L’homme utilise généralement les sens secondaires pour obtenir 45 .« Les besoins des personnes déficientes visuelles, accès à la voirie et au cadre bâti », (URL : www.cfpsaa.fr/ accessibilite), juillet 2010, p.13 46 K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.9 47 . Pascal Normandin, Entretient du 7 février 2017 48 K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.7

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des informations et son sens principal pour déterminer ces informations indirectes. Par exemple une odeur de fumée informe sur la présence d’un feu et les yeux permettent de le situer dans l’espace il en va de même pour le son. « Le repérage de l’objet fait appel à la stéréo-acuité et le paramètre d’intensité sonore permet l’appréhension de la profondeur du champ »49 Un son peut provenir d’un espace juxtaposé, dans lequel l’être ne se trouve pas physiquement, il permet alors de connecter sensoriellement l’homme à un espace qui lui serait inaccessible par la vue. De plus, « Les distances sont évaluées en fonction de l’intensité acoustique et de la qualité et du timbre du bruit »50 en effet le son s’amplifie plus on se rapproche, sans permettre de se localiser avec précision. « Ce principe de guidage dû à l’acoustique est un élément très important à prendre en compte »51. Il permet d’inviter à aller de l’espace vécu à l’espace ressenti. Au-delà de l’aspect pluridirectionnel du son, il permet malgré tout, une fois canalisé d’orienter la personne. On constate notamment dans l’espace public qu’« un muret de pierre surplombé d’une barrière végétale sert de séparation entre la zone de stationnement et le parvis. Le changement de sonorités entre la rue et la place piétonne qui en résulte, indique une différence de fonction. »52 (cf. Figure2). L’ensemble de ces données sonores sont autant d’informations sur le comportement à adapter et sur le lieu dans lequel ils se trouvent. « [...] parce qu’un bruit n’est pas un évènement qui se produit hors de nous, mais une réalité qui passe à travers nous et qui y reste, à moins que nous ne l’entendions complètement. »53 49 50 51 52 53

C.Tranchon, Ibidem K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.24 K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.22 K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.23 J.Lusseyran, Op. cit. , p34


Figure 2 : le son fonction de la géométrie de l’espace Source: dessin de l’auteur

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Il faut noter malgré tout, que l’ouïe est un sens qui demande une concentration permanente car il est difficile de faire abstraction des bruits parasites environnant, ce qu’on appel l’effet cocktail. Par exemple, au restaurant nous parvenons à nous focaliser sur la discussion en cours car nos yeux nous indiquent quelle discussion est importante, c’est une difficulté qu’à évoqué Pascal54 et dont j’ai moimême fait l’expérience dans un restaurant « dans le noir ». Au même titre que les voyants où la vue est en permanence utilisée, pour les malvoyants les oreilles ne prennent pas de congés. Elles sont en permanence stimulées et informent sur à peu prés tout. Par exemple dans un appartement silencieux, le silence n’existe pas car le frigo notamment émet un son permanant que nous savons oublier mais qui peut devenir un véritable repère pour un aveugle, c’est ce qu’Eric55 explique lors de sa perte de vue. Il deviendra alors un son permanent de son environnement et il ne pourra pas s’en abstraire.

1.2.3. Le toucher L’architecture étant majoritairement pensée pour les valides, la loi oblige les constructions récentes 54 Pascal Normantin, entretien du 07 février 2017 55 Eric Brun Sanglard, architecte d’intérieur, aveugle depuis l’âge de 33ans Source des figures 1 : photo de l’accès au métro japonnais de la mairie de Toshima par Marc Rotzlerm 2 : photo du parvis de la presqu’île Malraux par l’auteur 3 : escalier d’accès aux restaurant de la presqu’île Malraux, par l’auteur


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Figure 3 : les normes appliquées à l’espace urbain , entre contraste visuel et tactile


à se munir d’éléments qui stimulent nos sens autre que la vue de façon artificielle. En effet, ce ne sont que des ajouts normalisés qui permettent de guider les handicapés dans un espace qui n’a pas pris en compte le handicap sensoriel dés la conception (cf. Figure3). Parmi ces normes, nous avons la création de cheminements tactiles au sol dans les lieux publics, ou la mise en valeur des nez de marche ainsi que le début et la fin d’une volé d’escalier par un changement de couleur et tactile. « Si nous savons que les marches d’escalier ont toutes la même hauteur, la première élévation de jambe connue, nous pouvons le monter les yeux fermés.»56 ce qui signifie que la compréhension des objets architecturaux par les Hommes se fait majoritairement par la connaissance préalable de ceux-ci. 38

« Directement ou indirectement, le sens du toucher est sollicité par un contact de la main, du pied, du corps, sur l’environnement immédiat. Ce contact informe la personne. L’interprétation de ce qui est perçu se fait selon la sensibilité de chacun et en fonction des conditions extérieures (atmosphère humide, temps de gel entraînent une main « moite » ou des doigts engourdis...) »57 . M.Crunelle évoque différents touchés58 : les ponctuels et les actifs. Cette dernière catégorie est elle-même divisée en trois : neutre, informatif et sensuel  ; ce qui signifie que chaque touché, indépendamment de notre volonté 56 . M.Crunelle, Toucher, audition et odorat en Architecture, Edition Scripta, 2001, p. 26 57 . « Les besoins des personnes déficientes visuelles, accès à la voirie et au cadre bâti », www.cfpsaa.fr/accessibilite , p.14, juillet 2010 58 M. Crunelle, Toucher, audition et odorat en architecture, Ed. Scripta, 2001


nous donne des informations directes ou indirectes sur l’espace et ce qui s’y passe. Parfois volontaire ou involontaire, qu’il dure une demi seconde ou quelques minutes le touché nous permet une connexion avec le lieu. « Lorsque les mains entrent en contact tactile proprement dit avec l’environnement, l’agilité et la précision des doigts, leur permettent d’établir une image précise de la matière, de la texture et parfois même de la forme »59. Le toucher va bien au delà du simple contact de la main avec la main courante par exemple, on sait que la main est « aujourd’hui l’élément essentiel dans la faculté d’analyse tactile de l’environnement »60, mais le toucher indirect est encore plus important pour les malvoyants. Le toucher au travers de la canne permet d’avoir un rayon de sécurité dans un premier temps. En effet Jacques, écrivain chercheur et aveugle, dans son livre « Je veux croire au soleil, » évoque sa canne et son chapeau comme des pare-chocs. Elles permettent de trouver le danger avant de s’y confronter physiquement et par conséquent de pouvoir «anticiper» sa déambulation dans l’espace construit et public. De même, le toucher est mis en avant dans la réglementation normalisée française (et en Europe). Que ce soit par le braille ou les bandes de guidage podotactiles, le toucher est un sens qui devient nécessaire à l’orientation (au contraire de l’ouïe qui devient nécessaire à la compréhension de ce même espace). « Le sol peut également être porteur d’informations et de repères. On peut convenir qu’au changement de revêtement de sol correspond un changement de niveau, un changement d’espace 59 60

K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.6 Ibidem

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ou un changement de fonction. On pourra alors jouer directement sur le matériau, sur son effet acoustique et sur ses dimensions, pour constituer une hiérarchie des espaces et indiquer leur position. »61

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Au-delà des « touchers classiques » que sont le toucher direct par les mains et/ou les pieds, et le toucher indirect par la canne. Il existe un toucher indirect global. En effet, le toucher se différencie des autres sens car il « n’est pas à proprement parler un sens comme le sont les autres, parce que n’étant pas supporté par un organe unique ou sensible » il est dû à de multiple capteurs. C’est pourquoi le toucher à une position particulière parmi les sens. Le toucher est littéralement senti par chaque pore de notre corps ce qui lui permet de sentir l’invisible tel que l’air. Il est le sens du contact, de l’instantanéité, il est la preuve de notre présence dans un milieu. Au contraire la vue, l’odorat et l’ouïe sont des sens du lointain62. Le toucher indirect s’apparente également à la kinesthésie, le mouvement du corps dans l’espace génère un toucher du corps dans sa globalité avec l’espace. Juhani Pallasmaa nous rappelle que « tous les sens, y comprit la vue, sont des extensions du sens tactile ; les sens sont des spécialisations du tissu de la peau et toutes les expériences sensorielles sont des façons de toucher et, par là reliées aux perceptions tactiles. Notre contact avec le monde se fait à la lisière de l’être à travers des parties spécialisées de la membrane qui nous enveloppe »63 ce qui montre à quel point notre corps peut faire le lien avec un 61 K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.25 62 M.Crunelle, Intentionnalité tactiles en architecture, Ed. Scripta, 2011 p.7-8 63 J.Pallasmaa, Le regard des sens – the eyes on skin : architecture and the sens, Ed. du linteau, 2014, p.11


espace. S’il est le premier contact avec un lieu il n’est pas pour autant celui dont nous avons le plus conscience. J’ai par expérience soulevé la question de la kinesthésie, est elle liée au mouvement du corps dans l’espace ou au mouvement de deux corps. En effet, c’est dans le cadre du séminaire « l’expérience sensible de l’architecture » délivré par Mme V.Lebois au sein de l’école d’architecture de Strasbourg, que j’ai effectué une visite sensible de la médiathèque Malraux, située sur la presqu’ile Malraux à Strasbourg. J’ai constaté que lors du parcours à l’aveugle64 je parvenais à sentir quelqu’un qui s’approchait mais je sentais bien moins la présence de poteaux massifs65 cela s’explique surement car nous sentons plus un corps en mouvement qu’un corps inerte. En effet, « la perception de l’espace est dynamique parce qu’elle est lié à l’action »66, autrement dit au mouvement. A contrario « un changement de température, un souffle d’air sur le visage sont autant d’indices tactiles qui parlent de l’espace. »67 En effet, J.Semelin écrit que l’appel d’air que l’on ressent dans le métro est un 64 Un parcours à l’aveugle consiste en un parcours dans un lieu donné en se bandant les yeux afin de se servir de tous nos sens hormis la vue, généralement c’est un parcours que l’on commente au moment où on le vit. La méthode du parcours commenté a été développée par J.P.Thibault, notamment dans son livre la méthode des parcours commenté, Ed. Parenthèse, 2008. 65 Visite sensorielle personnelle de la médiathèque Malraux, Strasbourg, 07 octobre 2017 66 E.T.Hall, Op. cit. , p.145 67 K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.9

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indice sur la direction de la sortie68. Le vent s’engouffre dans le chemin souterrain du métro et invite l’individu à le suivre pour ressortir.

1.2.4. La perception des masses

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« Le sens des masses n’est pas un sixième sens mais est la capacité à ressentir la présence d’une masse plus ou moins importante (mur, colonne, auvent) ou bien la discontinuité de celle-ci (par exemple, un vide créé par la présence d’un couloir). Il est soumis à des conditions propres à la personne (fatigue et vitesse de déplacement) et à des conditions d’ambiance (environnement relativement calme). Cette perception, lorsqu’elle est affinée, permet de déterminer des matériaux différents (une paroi vitrée et une paroi en bois ne provoqueront pas les mêmes sensations). Certaines personnes déficientes visuelles l’utilisent pour maintenir leur sens de déplacement ou bien comme repère »69 . Lors de mon entretien avec Yassim70, elle m’expliquait que pour elle la perception des masses était faussée et était par conséquent un problème 68 J.Semelin, Je veux croire au soleil, Ed. Les arènes, 2016 69 . « Les besoins des personnes déficientes visuelles, accès à la voirie et au cadre bâti »,(URL : www.cfpsaa.fr/ accessibilite), juillet 2010, p.13 70 Yassine Ly, entretien du 08 février 2017


pour avoir confiance et déambuler sans soucis dans la ville. En effet, elle m’expliquait ne pas savoir faire de distinction entre les objets proches ou lointains. Ils prenaient dans sa perception, tous la même importance. « C’est un sens qui se développe spontanément chez l’aveugle congénital (ressentir physiquement la présence ou l’approche d’un obstacle), il se travaille auprès d’adultes privés récemment de la vue. »71 ce qui est le cas de Yassim, qui a du mal à comprendre le monde qui l’entoure et qui est donc facilement inquiète.

1.2.5. La mémoire « Les déplacements en voirie ou l’utilisation fonctionnelle de bâtiments obligent les personnes aveugles ou très malvoyantes à se souvenir de différentes situations vécues pour ancrer leurs repères. Ces repères ajoutés les uns aux autres construiront un schéma mental qui s’adaptera selon l’évolution de l’environnement (véhicules mal stationnés, obstacles mobiles, mobiliers, pluie, vent, bruit ambiant...). Les personnes effectuent des trajets connus (domicile-travail, cercle amical, commerces de proximité etc.) ou inconnus (déplacements ponctuels, inhabituels). Ainsi, l’approche de l’espace se fera sur des repères différents, selon que le trajet est connu ou inconnu. La réalité du handicap sera ainsi plus ressentie dans un lieu inconnu, à usage peu fréquent pour la personne aveugle ou malvoyante, d’où un 71 Le développement sensoriel, Site internet clairobscur, (URL: http://www.ipidv.org/article39.html), novembre 2009

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besoin d’aide accru. »72

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Comme l’expliquait Pascal73, s’il doit aller d’un point A à un point B sans en connaître la route, même en prenant les transports en commun, à la sortie de ceux-ci, il ne saura pas où aller puisque toutes les indications sont données de façon visuelle. Alors que s’il doit se rendre dans la boulangerie de son quartier il peut y aller «les yeux fermés» ses repères sont fixes et il les connait par cœur. Mais l’inconnu n’est pas pour autant inaccessible à l’handicapé visuel. Comme le démontre Jacques dans « Je veux croire au soleil », il se rend à Montréal et apprend à se diriger et vivre dans cette nouvelle ville, nouveau pays qui est le sien pour les deux prochains mois. Il se crée de nouveaux repères, il n’hésite pas dans les premiers temps à solliciter l’aide d’autrui, il doit faire confiance à son instinct et rester sur le qui-vive afin d’être prêt pour toute éventualité. Les premiers pas effectués, sa mémoire prend le relais pour savoir où est la porte d’entrée, le nombre de marches avant son palier, etc. La mémoire visuelle et/ou sensorielle est une notion qui leur est nécessaire. C’est également une concentration de chaque instant puisqu’ils ne peuvent pas se « reposer » sur leurs yeux.

La mémoire va au-delà du souvenir ou de la carte mentale, il existe aussi une mémoire particulière souvent plus forte en émotion, qu’est la mémoire olfactive. Celle-ci permet de se recentrer et d’être immerger totalement dans l’espace dans lequel nous nous trouvons. « Chez l’homme, l’odorat [peut] 72 . « Les besoins des personnes déficientes visuelles, accès à la voirie et au cadre bâti », (URL : www.cfpsaa.fr/ accessibilite), juillet 2010, p.16 73 Pascal normantin, entretien du 07 février 2017


déceler certaines situations particulières comme l’odeur de fumée qui annonce le feu, ou de donner une profondeur et une intensité aux choses comme les odeurs de l’enfance, où joue la notion de mémoire »74 L’odorat fait appel à la mémoire autant récente qu’ancienne. Même si l’odorat n’est pas un sens fiable car n’existe que ponctuellement et ne décèle que les odeurs connues, il peut être générateur d’émotion et influer sur le bien être de quelqu’un dans un espace donné « dans la mesure où les odeurs ont le pouvoir d’évoquer des souvenirs beaucoup plus profonds que les images ou les sons »75. Lorsque nous ignorons quel est l’odeur senti, notre imaginaire prend le dessus et essaie de l’associer à quelque chose de connu que nous pouvons alors distinguer et s’approprier afin de savoir si elle est agréable ou non et surtout si elle est synonyme de danger ou de sécurité. 45

74 75

K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.7 E.T.Hall, Op. cit. ,p.66


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|| La construction architecturale au travers de la cĂŠcitĂŠ La construction architecturale au travers de la cecite

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De nos jours, la vision et la prise en charge du handicap ont beaucoup évolué d’un point de vue social et politique. On constate que l’évolution de la prise en compte du handicap se fait simultanément au niveau national et international. Cette dimension internationale permet également une unification des lois et un développement des mesures pour le handicap. Suite à mes différentes interviews j’ai compris l’importance des normes et des évolutions juridiques et normatives qui ont existées et qui ont permis qu’aujourd’hui le handicap visuel soit pris en compte. C’est pourquoi il me paraissait nécessaire de faire état de ce qui existait d’un point de vue normatif tout en soulignant les impacts spatiaux qu’ils pouvaient en découler. En dehors de ces normes, l’espace en lui-même se révèle et révèle ses capacités en temps que guide et repère. Si l’espace est ainsi saisissable c’est parce qu’il est souvent pensé pour et avec eux. C’est donc au travers de la cécité que j’ai tenté d’appréhender l’espace construit.

En effet, le handicap fut dans un premier temps pris en compte en 1975 par la loi d’orientation en faveur des personnes handicapées qui stipule l’obligation éducative pour ces personnes ainsi que l’accessibilité des institutions publiques et le maintient dans un cadre ordinaire de travail et de vie chaque fois que possible. Par la suite la loi 87-517 du 10 juillet 1987 impose l’emploi des travailleurs handicapés et mutilés de guerres à un taux de 6%. Les lois citées précédemment ont en effet pris en compte le handicap mais principalement le handicap moteur. Le véritable changement pour les handicaps

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sensoriels s’est fait par la loi n°2005-12 du 11 février 200576. Cette loi a permis une véritable prise en charge du handicap et une reconnaissance nationale. C’est l’une des principales lois sur les droits des personnes handicapées depuis celle de 1975. Celle-ci a permis l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées. Ces normes sont une avancé dans la prise en compte du handicap et l’autonomie de la personne, malgré cela elles restent des obligations qui viennent s’ajouter au projet architectural. Elles permettent à l’handicapé de pouvoir se mouvoir un peu plus aisément dans un espace qui n’a pas été pensé pour lui. Malgré une vision légèrement pessimiste de ma part, les personnes participant à l’association AAAL et qui ont accepté de répondre à mes questions m’ont affirmé que sans ces normes l’espace devenait ingérable et que cette loi de 2005 avait changé fondamentalement les choses pour leur condition de vie. C’est pourquoi dans cette recherche et expérimentation sensorielle qui compose mon mémoire, je ne compte pas m’attacher à ces normes et réglementations. C’est une avancée significative quant à la prise en compte du handicap dans l’espace bâti à ne pas dénigrer ou juger, mais mon sujet s’intéressera aux ambiances et la perception sensible dans l’espace sans « artifices normalisés ». Et par conséquent comment concevoir un édifice répondant aux besoins sensibles, avec une déambulation au sein de celui-ci au delà de ces normes. De plus, la conception d’un espace de façon plus sensible permettra également une prise 76 Site internet handicap, URL : https://informations. handicap.fr/decret-loi-fevrier-2005.php, consulté en janvier 2017


en compte des besoins sensoriels de l’Homme et par conséquent de mieux intégrer les normes déjà existantes, sous la forme actuelle ou sous une forme un peu interpréter.

2.1. Normes VS spatialité

« Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant.» Loi du 11 février 2005

Bien que ne prenant pas suffisamment en compte l’aspect sensoriel lors des constructions, ces normes ont le mérite d’exister et nombre de mes entretiens ont reconnu que leur création avait permis une véritable révolution personnelle quant à l’accès aux villes et aux bâtiments. Elles sont malgré tout axées sur un seul sens de compensation qu’est le toucher. Pourtant au regard des prestations offertes par les entreprises et les guides d’accessibilités il existe d’autres moyens à mettre en œuvre dans un bâtiment. Les normes existent afin que nous soyons tous égaux, c’est-à-dire qu’elles sont un aménagement de l’espace qui permet de limiter les

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accidents et de le rendre accessible mais elles ne sont pas ou peu prises en compte dès la conception. Au regard des constructions actuelles, elles ressemblent plus à une accessoirisassion de l’espace pour justifier sa conformité aux règles.

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Les normes actuelles existent afin de prendre en compte et de reconnaitre le handicap visuel comme une véritable pathologie et un handicap qui au même titre qu’un handicap moteur (même si moins voyant) se doit de connaître des adaptations de l’espace. Celles-ci sont actuellement créées afin de rendre accessible un espace qui jusqu’alors ne l’était pas ou très difficilement. Cette accessibilité était peu prise en comte et source de danger pour les handicapés visuels. «  Le manque d’informations sensorielles visuelles entraîne un hyperfonctionnement des réflexes de protection nécessaires et donc d’un état permanent de retrait et de défense »77 ce autant chez les voyants que chez les malvoyants. Car les yeux sont un moyens de se rassurer et d’identifier rapidement ce qui nous entoure.

Les normes sont perçues aujourd’hui par les constructeurs comme des obligations qui dénaturent leurs « œuvres ». Qu’ils sont obligés d’appliquer mais qu’ils ne prennent pas en compte en amont, hormis les normes pour handicapés moteur car celles-ci ont un impact sur les dimensions de l’espace construit. Les normes pour les handicapés sensoriels ont un impact plus « subtil » sur l’espace et l’aménagement de celui-ci. Elles impactent sur son esthétisme majoritairement plus que sur ses dimensions. Pourtant au regard des entretiens passés, un certains nombre Source figures 77 desC.Tranchon, Ibidem 1 : www.tuvie.com 2 : httpstokyo5.files.wordpress.com201004braille-kaisatsu.jpg


de connaissances et de prise en compte de ce type de handicap aurait un impact important sur la conception et les dimensions même d’un espace. Par exemple pour les escaliers, la norme dit que le nez de marche et la contre marche doivent être d’un contraste suffisant autant visuellement que tactilement afin de prévenir de la fin de la marche et de l’escalier (cf. Figure4). De même la première et dernière marche doivent être mises en valeur afin de signifier le début et la fin de l’escalier et ce contraste est associé à une bande podocatile de 20cm de large (de même pour les paliers intermédiaires afin de signifier la reprise des emmarchements)78. Sauf que ces normes ne distinguent pas les types d’escaliers (forme et/ou matière) et surtout elles n’informent aucunement qu’un escalier sans contremarche est un véritable calvaire pour des personnes utilisant une canne. En effet, celle-ci se coince facilement entre les deux marches et perturbe la lisibilité de l’escalier pour la personne, ce qui peut devenir un véritable danger pour lui79. De la même manière les espaces que nous vivons quotidiennement présentent un ensemble d’indications, d’informations et de directions qui ne sont pas accessibles aux personnes présentant un handicap visuel, et il n’existe aucune norme pour le moment quand à l’accessibilité de façon autonome à ces informations pour ces personnes. Pourtant, j’ai constaté que certains pays faisaient, ou du moins tentaient de palier à ce manque d’informations. A Tokyo par exemple, sur toutes les mains courantes il existe au début et à la fin de celles-ci des informations écrites en braille (cf. figure5). Ce sont des petits détails 78 C. LeBloas, accessibilité des bâtiments aux personnes handicapés, Ed. Lemoniteur, 2011 79 Pascal Normantin, entretien du 07 février 2017

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Changement de hauteur sous plafond pour changement acoustique

Changement visuel et tactile pour signifier la fin de la marche

Mise ne valeur des contre marche par un contraste visuel

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Bande podotactile pour mise en évidence de la fin et début de volée

figure 4 : Normes et lisibilité d’un escalier source : dessin de l’auteur


qui sans impacter trop la spatialité et/ou l’ambiance d’un espace permettent d’y intégrer pleinement cette population.

Au détour de mes rencontres et entretiens avec des personnes malvoyantes ou aveugles il s’avère qu’ils ont des besoins environnementaux et spatiaux spécifiques. Les espaces doivent permettre un libre passage sécurisé. Tout risque ou informations doivent faire l’objet d’une signalétique adaptée sonore et/ou tactile. La mise en sécurité des usagers est très importante. La qualité acoustique et de l’éclairage naturel ou artificiel facilite les déplacements, et doit faire l’objet d’une étude approfondie. Tout risque de danger doit faire l’objet d’une information et protection éventuelle (protection des sources de chaleur par exemple).

L’ensemble de ces besoins sont partiellement réglables par l’application des normes actuelles notamment par l’utilisation d’éléments tels que les bandes podotactile, le respect du tableau de contraste de couleurs, la symbolisation des objets hauts non détectables au sol... A cela doit s’associer un travail de l’espace et de sa spatialité, comme des dimensions adaptées. Lors de mon entretien groupé, ils sont convenus qu’un espace même connu et régulièrement utilisé, de 40m² devenait trop grand pour eux pour réussir à se déplacer sans leur canne80. 80

Entretien collectif du 13 février 2017

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pictogramme

Braille

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Braille simplifié

Figure 5 : Une signalétique intégrée et adaptée

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Il n’était donc pas lisible ni compréhensible pour leur permettre une parfaite autonomie. Les normes ne doivent pas être simplement appliquées, elles doivent être réfléchies et intégrées à la conception ce qui permettra des espaces tout aussi beaux mais plus agréables et moins « formatés ». Comme l’explique Chris81 perdre la vue donne une « perspective unique pour créer un environnement dynamique accessible à tous »82. Devenir aveugle pour cela n’est pas obligatoire mais penser avec son corps et ses ressentis si. « Un des axes majeurs de l’aménagement de l’environnement devrait être une volonté d’écoute et de restauration du sens. »83 Les normes aujourd’hui essaient de palier à un manque de repères et de compréhension. Ce qui m’intéresse de développer dans ce mémoire c’est de créer des espaces stimulants en réinterprétant les normes et les moyens de compensations révélées par les personnes aveugles ou malvoyantes. Afin de créer une architecture « universelle » qui réponde a tous et qui puisse permettre à chacun de la vivre et de la sentir sans en être effrayé ou désorienté.

Les normes ne font appel qu’à un seul type de moyen de compensation : le toucher et surtout 81 Cris Downey, architecte américain, aveugle 82 A.Kilcrease, 10questions with.... Chris Downey, site internet www.interiordesign.net, juillet 2016 83 Ch. Younès, « l’architecture entre nos sens et le sens », vers une architecture appropriée n°1, colloque école d’architecture de Clermont-Ferrand de 1984, Ed. Egullion, 1986, p.6 Source des figures 1 : photo de plaque d’entrée d’une salle d’Hazelwood school, par l’auteur 2 : photo de mains courante à la gare de kokubunji par Marc Rotzler 3 : site internet www.tuvie.com

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le toucher indirect, par les pieds et la canne. Ce qui signifie que les autres moyens de compensation et les autres sens sont à mettre en valeur au travers même de la spatialité. C’est donc à l’architecte de savoir maitriser l’espace afin de les valoriser et/ou de les associer. Les résidus visuels peuvent être stimulés par un contraste de couleur et/ou de matière, ce qui implique de penser l’espace au-delà de sa forme mais jusqu’à son aspect fini voir aménagé ; la dimension olfactive peut être intégrée de façon artificielle et/ou naturelle notamment par l’utilisation de différents matériaux ; l’ouïe peut être mis en valeur par la géométrie de l’espace mais également par les matériaux utilisés en fonction de leurs performance acoustique.

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L’ensemble de ces données ne sont pas normées de façon juridique elles répondent à des besoins humains et sensoriels, elles impactent donc de façon directe ou indirecte sur la spatialité, sur la géométrie, la dimension et l’esthétisme de l’espace. D’où peut être l’importance lors de l’élaboration d’un projet architectural de travailler avec des ingénieurs en acoustique et en matériaux dés la conception. Mais associées aux normes existantes elles permettent de rendre l’espace et le bâtiment accessible dans toutes ses dimensions, seules elles stimulent un aspect, un sens de l’être alors qu’ensemble elles créeraient un véritable espace multi-sensoriel et accessible à tous.


2.2. Une architecture pour/par les aveugles

Au cours de mes recherches j’ai pu découvrir que les métiers de l’architecture étaient également ouverts aux malvoyants ce qui a suscité de nouvelles questions notamment, Comment peut-on concevoir un espace que l’on ne voit pas ? Comment l’espace peut-il répondre autant aux besoins des PAM (Personnes Aveugles ou Malvoyantes) qu’aux valides ? Quels sont les innovations qui permettent de répondre aux besoins sensoriels ?

Alexandre Chemetoff84 nous explique sa vision de la lumière (en réponse à la visions de LeCorbusier de 1922) qui est à ses yeux symbole de la liberté et de l’ouverture, comme si sans lumière il nous était difficile d’exister « Privés de lumière, nous nous sentons enfermés, prisonnier d’un monde trop clos, trop étriqué. A contrario, trop de lumière nous aveugle et nous gêne »85 ceci est d’autant plus vrai pour une personne déficiente visuelle. En effet, la majorité des déficients visuel ont encore un résidu visuel et sont souvent très sensible à la lumière, c’est la photophobie. Même s’ils vivent dans un brouillard86 constant et gris, dans un monde où ils ont eu tout à 84 Urbaniste-paysagiste-architecte indépendant depuis 1975, valorise le travail contextuel et expérimental plutôt que le dictâtes des solutions dictées par la division des compétences. Fonde sa société Alexandre Chemetoff & associés en 2008. 85 Alexandre Chemetoff & associés, Qu’est ce que la lumière pour les architectes ?, sous la direction de A.Dubet, Ed. archibook, 2013, p.5 86 J. Semellin, J’arrive où je suis étranger, Ed. Seuil, 2007

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apprendre et/ou à réapprendre. « Le voyant n’en est que très peu conscient, mais l’aveugle sent véritablement la terre sous ses pieds. Les différences de revêtements, les irrégularités de la surface et même une pièce de monnaie sont autant de choses perçues par l’aveugle. »87

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Pour la majorité d’entre eux, il s’est avéré que les espaces les plus compliqués étaient les grands espaces sans repère comme des places publiques ou hall. Certains d’entre eux pour me donner une notion, m’expliquaient qu’un espace de 40m² est déjà considéré comme un « grand espace » compliqué à comprendre et à appréhender88 même s’ils le connaissent bien et l’arpentent régulièrement, voir quotidiennement. La notion de distance est perturbée lorsque nous ne voyons pas, les distances paraissent infinies (cf. Figure6) puisque la dimension visuelle qui donne une fin au chemin n’est pas là, la notion d’horizon et d’infini devient très importante pour eux. Paradoxalement, les espaces encombrés peuvent être pour eux les plus agréables car ils deviennent sécurisants par la création de repères multiples pour se déplacer89. Les espaces deviennent anxiogènes à partir du moment où il leur est impossible de se mouvoir seul, en effet un espace où le son est mal gérer les empêche par exemple de s’orienter correctement, un trop grand brouhaha devient une agression intolérable pour eux qui les désoriente. Ainsi que les espaces sans repère, les repères permettent une autonomie ce à quoi tente de répondre les normes, elles créent des repères fixes. « Sans ces normes 87 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.26 88 . Entretient collectif du 13 février 2017 89 Pascal Normantin, entretien du 07 février 2017


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Figure 6 : Continuum spatial & géométrie visuelle source : dessin de l’auteur


l’espace devient ingérable». Plus il y a des repères, plus la personne se sent en sécurité, car elle peut ainsi se mouvoir aisément dans l’espace et s’orienter.

En plus de se questionner sur la prise en compte du handicap sensoriel dans la conception, nous pouvons nous demander, comment pratiquer l’architecture en étant aveugle? Il me semblait intéressant pour étayer mon mémoire de rencontrer et de recueillir les connaissances, le ressentit et le vécu d’un utilisateur et professionnel en architecture souffrant de cécité. J’ai donc contacté Mr Eric BRUN SANGLARD, architecte d’intérieur aveugle, qui a par conséquent une vision et une pratique de l’espace significativement différente des autres personnes handicapées sensorielles interrogées. 62

Au cours de plusieurs conférences il explique qu’il fait 7 découvertes en apprenant à vivre avec son handicap90 : 1. Apprend à se déplacer, à découvrir par le toucher la texture et la chaleur des matériaux (qui varie au cours de la journée), se déplace en frôlant les murs 2. Doit quitter le mur et fait des découvertes sonores, les bruits de la maison auxquels il n’avait jamais prêté attention (le réfrigérateur, les canalisations, la ville en contrebas qui change au cours de la journée ...), ces petits bruits deviennent ses nouveaux points cardinaux 90 . Eric BRUN SANGLARD, conférence TEDx Alsace, Au-delà de nos limites, vidéo, URL : https://www.tedxalsace.com/?s=Au-del%C3%A0+de+nos+limites)


3. Toujours au niveau sonore, les échos qu’il teste en claquant des doigts dans un premier temps, lui montre que les matériaux environnant ne lui renvoient pas les mêmes échos (la moquette et le béton par exemple n’ont pas du tout la même résonnance) qui donne des notions les dimensions de la pièce, sa hauteur mais également des matériaux présents 4. Les odeurs des matériaux, qui sont spécifiques à chacun. Les teintes et produit chimique appliqués dessus donnent des odeurs spécifiques à chaque matériaux 5. Le bien-être « est-ce que j’aime certaines odeurs ? » 6. L’énergie : elles permettent de ressentir un espace agréable ou désagréable 7. Passe d’un monde visuel à un monde de bien-être et d’énergie

Ces sept points lui ont permis d’apprendre à vivre avec son handicap et sont très enrichissant pour mes recherches en m’apprenant un certain nombre de choses que j’ignorais jusqu’alors. En effet, les textures sont ancrées dans nos souvenirs donc pas besoin de toucher pour savoir « [...] la texture et la forme des choses qui nous entourent sont perçues assez justement par la vue. On n’a pas besoin de toucher « puisqu’on sait, qu’on voit comment c’est ». »91 or lorsque la vision nous manque seul le toucher et les odeurs nous permettent de distinguer les matériaux. C’est pourquoi il est souvent énoncé que 91 . M. CRUNELLE, Toucher, audition et odorat en architecture, Ed. Scripta, 2001, p.38

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« changement de revêtement indique un changement d’espace »92 afin de simplifier la compréhension de l’espace. Comme cité précédemment par Chris Downey (cf annexe6), lier le toucher à la vue est important afin de répondre à tous qu’importe leur condition d’existence.

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Eric BRUN SANGLARD (cf. annexe7)93, à une vision de l’espace particulière car il fonctionne majoritairement par l’énergie, qui le dirige où il faut, « on se sent emporter logiquement »94.C’est une démarche qui aujourd’hui lui est propre et que je n’ai pas retrouvé au cours de mes autres entretiens. Pourtant cette notion d’énergie peut être assimilée à la notion d’appréhension, ce qui fait que nous nous sentons bien ou pas dans un espace. De même dans ses choix de matériaux et/ou de couleurs, il a développé des « tests » qui lui permettent de choisir des couleurs qui génèrent pour lui des énergies positives dans l’espace. Ces tests tels qu’il les explique sont issus de test dont il a lui-même fait l’expérience lors de sa perte de vue (avec une médecine alternative) ; pour cela il demande à ses clients de fermer les yeux et de tenir une couleur dans leur main en tendant le bras. Lorsqu’on appuis sur ce même bras, si celui-ci à beaucoup de force c’est que c’est une couleur qui donne de l’énergie à la personne en question et à contrario si la personne à très peu de force c’est que la couleur n’a pas de bonne énergie sur elle95. Il considère que « les couleurs sont comme des vitamines, il faut en prendre sans vider la boite 92 K.Pazur Abineau, Op. cit. , p.9 93 Eric Brun sanglard, architecte d’intérieur aveugle 94 . Eric BRUN SANGLARD, entretien téléphonique du 9 mars 2017 95 Eric Brun Sanglard, video, Op. cit.


pour se sentir bien »96 , c’est-à-dire que ses choix de couleurs et de matériaux sont fait de telle façon à créer un espace agréable et positif avant d’être « beau ». Ces tests ne peuvent être considérés comme « scientifiques  » ou véridiques mais d’après lui, ils fonctionnent. Ils sont une manière de faire ressentir les choses de façon inconsciente à ses clients.

Parfois pour mieux voir, il vaut mieux fermer les yeux, en effet pour en avoir fait l’expérience plusieurs fois au cours de mon cursus, je pense que fermer les yeux permet de se rendre compte de l’espace qui nous entoure. On comprend également à quel point le corps humain est une machine fascinante qui permet de palier ce qui a disparu. Le fait de fermer les yeux permet, de s’abstraire de ce que l’on voit. Cela permet également de se recentrer sur soi-même et de faire abstraction du monde qui nous entoure. C’est une déconnection partielle mais qui permet au genre humain de se resituer dans l’espace de façon sensorielle et non physique et visuelle. Je pense, et ce mémoire le montre, que fermer les yeux permet en effet de mettre en valeur le reste de nos sens. Le fait de se recentrer sur ce que nous ressentons et non sur ce que nous voyons, d’écouter, l’espace et les activités qui nous entoure, se poser les bonnes questions sur nos sensations et nos émotions dans un lieu permet de réaliser son appartenance et son encrage à ce lieu. Ce qui permet d’ouvrir les yeux sur ce qui fait que nous sommes dans une situation de bien-être, de plaisir ou non. 96 . Eric BRUN SANGLARD, entretien téléphonique du 9 mars 2017

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Mieux voir dans ce cas ne fait pas appel à un problème physique et ophtalmologique, mais fait référence à un état psychologique qui permet « d’ouvrir les yeux » sur nos véritables sensations. Celles qui ne sont pas induites par ce que l’on voit mais par ce que l’on ressent.

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A cela s’ajoute le fait, qu’en étant aveugle, Eric ne s’adresse presque pas à des personnes présentant un handicap sensoriel, il utilise ses connaissances et ses captations sensorielles pour générer un espace en adéquation avec les futurs utilisateurs. Construire mieux, s’adresse à tous, handicapé comme valide, nous partageons le même espace et celui-ci se doit de répondre à la compréhension de tous sans pour autant en perdre la dimension esthétique qui reste malgré tout un facteur primordial dans notre société.

A cet entretien riche en informations, sur la compréhension et la déambulation dans un espace, par une personne atteinte de cécité ainsi que sur sa conception de l’espace, s’ajoutent les données des recherches de l’architecte américain Chris Downey. Devenu aveugle après vingt ans de pratique en tant qu’architecte, il décidera de rester dans la conception architecturale malgré un handicap certain pour ce métier basé sur la vision et l’image, « perdre mon regard m’a appris à penser l’architecture de manière plus multi sensorielle. »97. Pour palier son handicap il trouvera notamment par l’intermédiaire de nouvelles technologies, le moyen de continuer à concevoir et pratiquera l’architecture 97

A.Kilcrease, Ibidem


d’une façon très différente98 . La prise en compte des besoins sensoriels pour lesquels il est aujourd’hui le premier concerné seront les éléments prédominant dans son architecture comme : une optimisation du son, une recherche particulière de texture, contraste et lumière particulière « Je dis souvent que si vous voulez avoir une frontière visuelle, peut être devrait il être aussi tactile. »99. Sa conception deviendra multi sensorielle et il est régulièrement demandé comme consultant par d’autres architectes pour sa sensibilité particulière à l’espace « chaque lieu sera un environnement sensoriel, à moins que vous le rendiez tellement plat qu’il est presque irréel, pas de son, rien de vraiment à expérimenter, auquel cas c’est un espace assez terrifiant »100. C’est-à-dire qu’il a su mettre ses connaissances du métier et surtout ses nouvelles sensorialités. Au service d’autrui afin que les édifices construit répondent à tous. Comme Eric, il teste régulièrement la matière avec sa canne et/ou avec ses sens afin d’en optimiser l’utilisation. Il fait également appel aux nouvelles technologies pour tester l’espace avant sa construction car « l’architecture n’existe que quand elle est matérialisé par sa construction »101 pour cela il utilise notamment des casques de réalité virtuelle, non pas pour voir a quoi ressemblerais l’espace une fois construit mais pour le tester de façon sonore en tapant sa canne contre la matière et entendre à quoi ressemblerait le son dans un espace futur en fonction de sa forme et de ses dimensions et de la matière utilisée. Au 98 . Erin Donnelly, Site internet d’azure magazine (URL: http://www.azuremagazine.com/article/blind-architectchris-downey/ ), How Blind architect Chris Downey Keeps Working in AZURE, décembre 2016 99 A.Kilcrease, Ibidem 100 A.Kilcrease, Ibidem 101 P. Bouchain, construire autrement, comment faire ?, Ed. l’impensée Acte Sud, 2066, p65

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regard de ces deux architectes, on comprend que l’architecture peut et devrait être pensée au-delà du visuel, quelle est accessible à tous et de multiples manières.

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Ces derniers entretiens me permettent aujourd’hui d’orienter ma recherche sur la prise en compte du handicap visuel dans la conception architecturale mais également à questionner la pratique même de l’architecture par un handicapé visuel. La prise en compte des besoins sensoriels et bien plus car la conception elle même est faite de façon sensible puisqu’elle est conçue pour des voyants (généralement) par une personne qui ne peut qu’utiliser sa mémoire et ses sens pour créer l’espace. L’espace créé répond d’ailleurs à des désirs de personnes pour qui le monde est visuel, ce qui induit que construire sensoriellement n’implique pas de délaisser l’esthétisme visuel. On découvre alors que « Les repères tactiles, auditifs, olfactifs et visuels ne font alors que repousser le doute, l’insécurité et le danger »102 ils permettent donc de générer des espaces plus serein pour les handicapés visuels mais également plus stimulant pour les voyants. Les besoins des personnes malvoyantes sont énoncés comme significativement différents de ceux des « valides », pourtant au même titre qu’une personne handicapée l’être humain reçoit et dialogue avec l’espace au travers de son corps. Certains sont simplement plus aptes et plus sensibles à cette lecture. Construire pour des déficients visuels ne devrait pas être fondamentalement différent que pour des personnes sans handicap, ils possèdent tous 102 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.35


deux les mêmes capteurs sensoriels, et l’espace leur communique les mêmes informations sous des signaux différents. Il faut savoir fermer les yeux pour écouter son corps, ce la plus part des êtres humains ont oublié de faire depuis maintenant très longtemps. C’est en ce sens que découvrir la pratique de l’architecture par une personne aveugle fut un véritable changement dans ma perception de notre métier. A l’image de Louis Kahn et Peter Zumthor, qui sont des protagonistes d’une architecture « sensible » même si elle n’est pas désignée en ces termes, qui pensaient l’architecture au-delà de son aspect visuel, c’est ainsi que devrait être conçue l’architecture. En effet, concisément les qualités architecturales de ces deux grands architectes du XXème siècle, a travers son œuvre, Louis Kahn n’a cessé de rechercher l’essence de ce qui fonde l’espace : la matière et la lumière, le plein et le vide créant l’espace architectural. De la même manière, Peter Zumthor travaille les matériaux au travers de leurs assemblages et leurs caractéristiques physiques afin de créer une atmosphère il l’explique ainsi : « il ne peut s’agir de qualité architecturale que si le bâtiment me touche. »103 De la même façon, en 1980 Luis Barragan dans son manifeste évoquait déjà l’idée que « l’homme (créateur et récepteur) de notre temps aspire à quelque chose de plus qu’une belle maison, agréable et adéquate. Il demande (ou demandera un jour) à l’architecture et à ses moyens matériels modernes, une élévation spirituelle, ou plus simplement une émotion »104. Quelle se soit appelée architecture sensible ou émotionnelle, l’architecte cherche à 103 P.Zulthor, atmosphère, Ed. birkhäuser, 2015, p.11 104 Luis Barragan cite dans N.Gilsou « l’architecture émotionnelle : cadrage conceptuel », architecture émotionnelle, matière à penser, Ed. Lamuette, 2010, p.53

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créer une architecture qui saura faire vibrer le genre humain qui la parcours. Et répondre à des besoins sensoriels, de façon consciente ou inconsciente. C’est cette dimension, qu’est le « phénomène sensible »105, qui rend l’édifice « humain », accessible à tous dans toutes leurs dimensions.

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C’est ainsi que l’exprime Chris Downey, lors de sa visite du Kimbell Art Museum (construit par Louis Kahn) qu’il ne connaissait qu’au travers des photos et qu’il n’a appréhendé physiquement qu’une fois aveugle. La vision et l’imaginaire qu’il avait développé à partir des images s’est écroulé, l’espace lui est apparu comme mort, sans vie, sans sensation, sans repère. Une architecture sans émotion, « J›allais partout essayer d›explorer l›architecture, tapotant ma canne, battant des mains, claquant des doigts, rendant tout le monde fou en essayant de comprendre ce qui se passait. Dès que j›ai ouvert la porte et que ma canne a heurté le sol en béton, j›ai pu entendre l›architecture. »106 L’espace est entré en communication avec lui et lui a alors permis de la vivre, car l’architecture devrait se vivre avant de se voir. Chris Downey montre ici une dualité entre l’imaginaire et la réalité mais également à quel point un espace hermétique et sans « âme » devient perturbant et invivable pour une personne qui ne voit pas où il se trouve. Il l’explicite ainsi, de par sa sensibilité à l’architecture, au vu de ses connaissances préalables, étant lui-même architecte. Mais c’est une donnée qui peut être ré-envisager. En effet, lors de mes entretiens, les termes utilisés n’étaient pas les mêmes 105 S.E.Rasmussen, Découvrir l’architecture : experiencing, Ed. du Linteau, 2002 106 A.Kilcrease, Ibidem


mais chacun à leur manière à su me faire comprendre à quel point la cohérence et la connaissance d’un lieu étaient primordiales. S’ils sont majoritairement tombés d’accord pour m’expliquer que le Zénith de Strasbourg était inconfortable c’était également pour ces raisons. Il est pour eux le plus incompréhensible des lieux, de part sa forme, sa qualité acoustique, son manque de repère, son insensibilité. Chris Downey induit par cette expérience aussi l’idée, que parce que nous voyons l’espace nous ne nous rendons pas compte de son absence de sensorialité. Comme si un espace vu permettait de créer une émotion suffisante alors que lorsqu’il n’est qu’imaginé c’est l’ensemble des sens qui doivent s’émouvoir pour vivre l’espace.

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||| Vers un « nouveau » processus de conception Vers un nouveau processus de conception

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Nous pouvons présager que les nouveaux défis de l’architecte seront de « créer un système, à la fois logique et stimulant, et fournissant une variété d’informations cohérentes permettant un véritable dialogue entre les usagers et le bâtiment.»107 Sébastien Malouin, étudiant à l’université de Laval en 2013, évoque ici la recherche principale de sa conception architecturale, lors de la préparation de son projet de fin d’étude. Un système qui sache répondre aux besoins sensoriels de personnes handicapées sans la nécessité des normes actuellement en vigueur. Concevoir un espace qui saura dialoguer avec le visiteur et un système qui saura de lui-même faire savoir à l’individu où il est, et où il peut aller. « Il est important de donner les outils perceptuels nécessaires à l’ensemble des individus afin qu’ils puissent euxmêmes utiliser ceux qui ont le plus de signification pour eux dans leur hiérarchisation sensitive personnelle. »108, ce que ne permettent malheureusement pas encore les normes handicapées. En plus des outils perceptuels de l’espace nous devons également prendre en compte une signalétique adaptée, c’est-à-dire qu’un écriteau purement visuel n’est pas suffisant et le doubler d’une traduction en braille ne permet pas de le rendre accessible à tous. En effet, le braille est une écriture très compliquée à apprendre notamment pour les personnes qui deviennent mal voyants au cours de leur vie. Il existe d’autres systèmes de communication alternative comme des pictogrammes, un « braille simplifié » ou des plans en reliefs. (cf. Figure5) 107 . S. Malouin, Perspectives sensorielles : Une architecture pour les sens et l’orientation du corps dans l’espace, un centre communautaire de formation et de services pour les personnes handicapées visuelle, Mémoire Ecole d’architecture de Laval, 2013, p.10 108 . Ibidem

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Figure 7 : Le dÊtail architectural comme protection humaine source : photo de l’auteur


Pour arriver à ce stade, nous devrons dans un premier temps comprendre comment une personne handicapée visuelle se déplace dans un espace, quels sont les signaux physiques et culturels qui lui permettent de se repérer dans un milieu bâti. « Ainsi les formes angulaires expriment en générale la forme des êtres, la densité de leurs fibres, l’énergie de leur résistance aux éléments contraires, et par conséquent leur durabilité, tandis que les formes curvilignes annoncent la douceur, la fragilité, la souplesse. »109 de plus, une forme curviligne permet une fluidité de passage, de toucher et une plus grande sécurité pour les malvoyants. On constate également que certains architectes comme Tadao Ando travaillent les angles (cf. Figure7) afin qu’ils soient moins saillant et moins dangereux, c’est un travail en toute élégance à peine perceptible qu’il effectue au sein du musée Design Sight à Tokyo. Si l’on se base sur le principe que l’architecture est capable d’influencer de façon positive et/ou négative la compréhension de l’espace, comme l’explique les philosophes, l’environnement se définit comme « l’ensemble des conditions naturelles et culturelles susceptibles d’agir sur les activités humaines. »110. C’est alors par l’architecture et les travaux architecturaux que nous saurons répondre 109 C.Blanc, cité dans E.Thibault, la géométrie des émotions, Ed. Mardaga, 2010, p35 110 . Flückiger, M. Klaue, K. La perception de l’environnement. Lausanne : Delachaux et Niestlé, 1991 dans S. Malouin, Perspectives sensorielles : Une architecture pour les sens et l’orientation du corps dans l’espace, un centre communautaire de formation et de services pour les personnes handicapées visuelle, Mémoire Ecole d’architecture de Laval, 2013, p.2

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et travailler les espaces comme des environnements à part entière, et considérer chaque action comme signal artificiel mais nécessaire dans la compréhension, l’appréhension et le déplacement au sein d’un édifice. Et tout particulièrement d’un espace à un autre.

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Dans les parcours urbains notamment nous avons remarqué que « les repères tactiles, olfactifs ou sonores, situés dans un cadre paysager semblent être des éléments importants de reconnaissance spatiale pour les déficients visuels. »111 C’est-à-dire que le son d’une fontaine, par exemple, qui devient un repère fixe et permanent de l’espace, selon son intensité informe et guide la personne vers le cheminement final et sur sa place dans l’espace qu’il traverse. De la même façon, dans un cadre paysager, nous pouvons utiliser les plantes et leurs capacités olfactives pour délimiter des zones, des lieux et/ou un parcours associé à un repérage tactile du sol par exemple pour délimiter les différents parcours possible. « Tout commence par un entrelacement du sensible et du sentant. »112 Sachant que, pour que l’intentionnalité sensorielle soit pertinente et vraiment utile elle ne doit pas être seule mais faire appel à au moins deux capteur sensoriels. Nos sens se divisent en deux groupes : les sens de distance et les sens de la proximité. C’est probablement en liant ces deux aspects de notre corps que nous parviendrons à créer des espaces sensoriellement réactifs. C’est ce que propose Chris Downey lorsqu’il évoque que la séparation visuelle devrait également être tactile, il propose de lier la perception de distance 111 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.26 112 P. Sansot, vers une architecture, colloque de 1984 à l’école d’architecture de Clermont-Ferrand, Ed. Egullion, 1986, p39


Figure 8 : Sensible & sentant, entre masse, texture, odeurs et sons source : dessin de l’auteur

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et la perception de proximité. Ce qui permet de mettre notre être en alerte et à l’écoute de ce qui se passe autant de façon proche (voir interne) que lointaine. Une information uni-sensorielle ne peut pas être compréhensible de tous, alors qu’une bisensorialité permet de le rendre accessible sans pour autant transmettre trop d’informations, ce qui aurait l’effet inverse, et l’espace serait au final tout aussi incompréhensible. (cf. Figure8)

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Autant par les lois, que les normes ou encore des recherches existantes nous pouvons constater un nouvel intérêt pour l’architecture sensible et la prise en compte des besoins des personnes présentant un handicap sensoriel et plus particulièrement un handicap visuel. L’architecture s’ouvre aujourd’hui à de nouveaux défis et de nouvelles prises en compte des besoins humains dès la conception de l’espace. Aujourd’hui ces besoins se doivent d’être pris en considération en amont et non plus comme un ajout normalisé. « en réalité, l’architecture, c’est comme l’alchimie, il s’agit de trouver la manière harmonieuse de combiner, assembler, mélanger et transformer divers ingrédients avec passion et clarté pour répondre à un besoin et provoquer une sensation.»113 Au vu de mes entretiens j’ai pu constater que le problème majeur des personnes atteintes d’un trouble visuel était leur incompréhension, leur difficulté à concevoir la globalité d’un espace. Ils le ressentent par fragments. En une pensée par conséquent pragmatique et usuelle de celui-ci. 113 . Nadia Borras, site internet de Porcelanosa Grupo (URL: www.porcelanosa.com), Newsletter


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Figure 9 : Ambiances & géométrie de l’espace source : dessin de l’auteur


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Ils sentent les volumes, leur dimension leur hauteur sous-plafond. Ils sont capables de savoir où se trouve les fenêtres car elles génèrent un courant d’air ou une source de chaleur lumineuse. Grâce à leur canne si les entrées sont signifiées (par contraste visuel ou volumétrique) (cf. Figure9) ils peuvent y accéder mais sans pour autant comprendre où ils se trouvent. L’ensemble de ces données précédemment citées sont malgré tout pensées d’un point de vue visuel, pour cadrer une vue sur le paysage environnent par exemple. Mais ne sont aucunement pensées pour les ressentis sensoriels perçus à l’intérieur de l’édifice. Pourtant l’ensemble de ces éléments pourraient générer un espace sensoriel. Combiner les deux fonctions, un espace visuellement « beau » et créant des ambiances spécifiques à chaque espace serait une véritable démarche architecturale, harmonieuse et sensible. C’est ce à quoi l’architecte devrait s’intéresser afin de créer une architecture « corporelle ».

3.1. Générer une nouvelle esthétique

L’architecture est de fait un ensemble d’espace bâti en dialogue permanent avec son contexte, son climat, l’activité qui y règne. « La taille des espaces, leur orientation, leur éclairage et leur disposition sont les facteurs fondamentaux de Source des figures

1 : HandiNorme, l’accessibilité des ERP, magazine, avril 2017, p.125 2 : C. LeBloas, accessibilité des bâtiments aux personnes handicapés, Ed. Lemoniteur, 2011 3 : photo de l’auteur


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Figure 10 : ColorimĂŠtrie & protection visuelle


l’adaptabilité du logement aux déficients visuels. Ils participent à la réussite architecturale. »114 au delà du logement, les bâtiment publics sous soumis aux mêmes problèmes et d’autant plus, que ce sont des espaces que les gens n’arpentent pas tous les jours. Ce sont donc des espaces que les gens vont côtoyer pour une petite durée ou de façon ponctuelle, il est donc important de les penser comme répondant à leurs besoins sensoriels. L’institut français de la vision, dans leur HomeLab (appartement expérimental cf. annexe4) travaille et teste des aménagements pour aveugles. Ces études permettront également d’améliorer à l’avenir la conception des espaces publics, et les rendre ainsi plus adaptés à tous.

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Il est ressorti de cette visite et de cet entretien que la colorimétrie (cf. Figure10) (ensemble des techniques qui permet la définition, la comparaison et d’une manière générale, l’étude des couleurs115) et la luminothérapie (technique thérapeutique pour traiter la dépression saisonnière et l’insomnie116) restent les deux points les plus importants à travailler lorsque l’on conçoit un espace. Lors de ce rendez-vous, la colorimétrie était évoquée pour trouver des couleurs dont la combinaison permettrait une bonne harmonie malgré un contraste adapté. Par exemple le rouge est reconnu comme la couleur de la passion, c’est donc une couleur stimulante et excitante et qu’il est déconseillé de l’utilisé dans une chambre notamment. 114 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.51 115 www.bbs-consultant.net vu le 19.11.17 116 www.lightzoomlumiere.fr vu le 19.11.17 Source des figures 1 : photo de plaque d’entrée d’une salle d’Hazelwood school, par l’auteur 2 : photo de mains courante à la gare de kokubunji par Marc Rotzler 3 : site internet www.tuvie.com


La colorimétrie permet de choisir les couleurs en tenant compte de la fonction du lieu (repas, repos, lieu de partage...). Cette thématique sera reprise par Eric117 lors de ses tests. Chaque couleur est associée à un imaginaire, à une énergie. La colorimétrie prend en compte ces aspects personnels afin de créer un espace agréable de bien être et suffisamment contrasté. La luminothérapie se définie comme une médecine douce, qui consiste à éclairer le patient afin qu’il aille mieux. Dans notre cas, nous nous intéressons à l’aspect physique de la luminothérapie et non au thérapeutique. C’est-à-dire que la lumière en fonction de son intensité, de sa couleur et de sa position dans la pièce n’aura pas le même impact physique et psychologique sur un individu. De même les besoin lumineux d’une personne sont variables et varient également au cours de la journée, d’où l’importance du travail sur la lumière car nos réactions et nos besoins en luminosité sont différents et variables. La lumière doit donc savoir s’adapter au confort de l’utilisateur. Il est alors intéressant de penser à combiner les besoins de lumière pour l’espace mais également les besoins de repères sensoriels pour indiquer des directions ou inviter le visiteur à aller dans une direction particulière. Malheureusement, offrir la possibilité de réguler la lumière dans un espace public s’avère compliqué. Par contre il est possible de penser l’espace dans sa globalité, c’est-à-dire qu’il a été prouvé qu’une lumière indirecte était plus adéquat aux déficients visuels, et de la même manière une lumière blanche trop homogène ramène souvent dans l’imaginaire des gens à un aspect froid (comme un hôpital), c’est 117 Eric Brun Sanglard, architecte d’intérieur, aveugle depuis l’âge de 33ans

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donc une valeur que l’on peut prendre en compte dans la conception architecturale.

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L’architecture constitue un environnement quotidien, qui influe sur notre vie et la perception que nous avons de la ville et des espaces autant privés que publics que nous appréhendons. L’architecture se comprend dans sa globalité et toutes ses dimensions par notre perception et nos émotions. L’ensemble de nos sens contribue à cette appréhension du lieu. « Nous appréhendons les ambiances à travers plusieurs dimensions. Cela va de la caractérisation des paramètres physiques à la dimension esthétique en passant par la dimension psychologique et émotionnelle »118, chaque lieu par sa nature, son histoire, son emplacement géographique, sa fonction, son climat, prédéfinit une ambiance, qui sera personnelle car sujette aux ressentis des usagers, qui se met en échos à une ambiance collective pensée et dessinée par l’architecte. «L’architecture est contextuelle et l’architecte, par son intervention, modèle l’ambiance préexistante d’un lieu.»119

Les édifices directement pensés pour les aveugles ont des caractéristiques qui leur sont propres, et sont conçus de façon adaptée à leurs besoins, tel que des repères physiques, sonores ou lumineux. Ces données si elles sont pensées en amont 118 . Gérard Hégron est directeur de l’Unité Mixte de Recherche CNRS 1563 «Ambiances architecturales et urbaines» 119 . Quard Thomas, «faire une ambiance en architecture» in Faire une ambiance - creating an atmosphere, Grenoble, 2008, p. 4


peuvent faire partie intégrante du projet et le guider dans sa conception et ainsi créer « un langage sensible, saisissable et compréhensible par tous. Ce procédé doit donc conjuguer aux moyens de communications visuelles, une perception auditive et tactile.»120 , il faut montrer à ceux qui ne voient pas. « Les travaux phénoménologiques notamment démontrent que tout espace provoque des émotions sur l’homme qui le parcourt et l’habite »121, de la même manière Chris downey parle de décomposer l’espace phénoménologiquement aussi bien que visuellement122. Car un espace ne fonctionne pas que par l’intervention d’un seul sens. Un espace est par principe multi sensoriel, « On ne peut en effet avoir conscience d’un élément si aucun indice ne prévient de son existence ni de sa position. »123 L’espace devient alors un jeu subtil de matière, de volume et de lumière «L’espace architectural est un espace vécu plus qu’un espace physique, et un espace vécu surpasse la géométrie et les mesures»124 C’est ainsi que nous pouvons parler de géométrie sensible, une géométrie pensée pour solliciter les sens, les mettre en éveil et par conséquent créer des ambiances différentes. Ce sont les variations des propriétés de l’espace qui peuvent permettre de diviser les espaces avec des conditions d’ambiance différentes. « Lorsque les sons parviennent après 120 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.21 121 N.Gilsou, “l’architecture émotionnelle: cadrage conceptuel », architecture émotionnelle : matière à penser, Ed. la muette, 2010, p.43 122 A.Kilcrease, Ibidem 123 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.26 124 J.Pallasmaa, the eyes of the skin, cité dans « Peau neuve, vers une architecture palpable » de V.Paternault, énoncé théorique du projet de master d’architecture à l’EPFL, 2013, p.36

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avoir été réfléchis par une paroi, un surplomb ou une barrière végétale, on parle de guidage passif. »125 Ce sont ces sensations de frontières par les ambiances qui induisent les comportements, ces données la sont associées à la notion de chimie de l’atmosphère126.

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Le mot « esthétique » vient du grec qui signifie «  sentir  », et est défini comme ayant un rapport au sentiment, à la perception du beau et aux sentiments quelle fait naître en nous127. L’esthétique d’une construction fait appel à la notion d’harmonie qu’il se dégage du bâtiment dans son ensemble. Or aujourd’hui l’esthétique passe majoritairement par l’aspect visuel, on le qualifie de beau ou de moche or l’esthétisme est bien plus profond qu’un simple aspect visuel surtout dans l’architecture. Elle fait appel à la forme géométrique, à la spatialité, à l’émotionnel du lieu, à ses ambiances, à sa volumétrie, son parcours, sa scénographie, ses points de vue. Un édifice « moche » peut être considérer comme esthétique, l’aspect extérieur n’étant pas le reflet de l’espace intérieur. « Cette conception associationniste de la genèse des émotions envisage les « caractères » architecturaux comme des transcriptions simplifiées des spectacles naturels »128 nous évoquons ici la notion d’esthétisme pluri-sensoriellement parlant. L’architecture devient alors bien plus qu’un simple objet posé dans un contexte encadrant une fonction. L’architecture 125 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.21 126 C.Drod, La ville pratiquer, colloque ENSAS, 03 aout 2017 127 Le petit larousse illustré, Ed. Larousse, 2001 128 E. Thibault, la géométrie des émotion, Ed. Mardaga, 2010, p36


émotionnelle doit devenir un refuge inspirant « l’architecture contient le corps qui à son tour contient l’esprit »129 c’est cet ensemble qui traverse l’espace et qui communique avec celui-ci. Les ambiances sont l’âme d’un bâtiment ce sont elles qui permettent de transmettre une émotion, un ressenti à la personne qui le traverse. C’est au travers des vides créés par la géométrie de l’espace que nous pouvons concevoir ces ambiances, « C’est dans le vide que réside ce qui est vraiment essentiel. L’on trouvera, par exemple, la réalité d’une chambre, dans l’espace libre clos par le toit et par les murs, non dans le toit et les murs eux même... L’utilité d’un vase à eau réside dans le vide où l’on peut mettre l’eau, non dans la forme du vase ou la manière dont il est fait. Le vide est tout-puissant parce qu’il peut tout contenir. Dans le vide seul, tout devient possible. »130 89

3.2. Ré-enrichir la conception architecturale par les détails

L’architecture est l’expression vivante du corps humain, celui-ci a de tout temps été une référence de conception autant dans ses dimensions que dans ses mouvements. Pourtant, « aujourd’hui, non seulement les lieux sont non personnalisé, mais ils sont fermés c’està-dire terminés. Les architectes tentent de faire œuvre 129 T. Ando, du béton et autres secrets de l’architecture, Ed. L’arche, 2007 p200 130 Lao-Tseu cité par Okakura Kakuzo, le livre du thé, cité dans P.Bouchain, construire autrement, comment faire ?, Ed. L’impensée Acte Sud, 2006, p.163


de concepteur avec des projets qui leur ressemblent et ils ferment ces œuvres, les rendent rigides, pour être sûr que personne ne puisse les transformer car ils n’ont confiance ni en leur commanditaire, ni en leur utilisateur. Cette architecture d’exécution, ordonnée de manière autoritaire est réalisée de manière soumise. Il en résulte généralement des conflits et une image terrible, celle d’une architecture morte avant d’être née car dés le moment où elle est finie elle n’intègre plus les changements de rapport et de désir. »131. Figée l’architecture devient l’expression d’un état de fait à un moment donné, elle ne suit plus les évolutions du temps et de l’Homme. Sans la prise en compte de l’être humain, de ses activités en son sein et d’une temporalité changeante l’architecture perd son âme. C’est par le détail que nous parviendrons à rendre ses lettres de noblesse à la conception architecturale. 90

Pour étayer mes propos, j’étudierai mon propre travail de conception effectué au cours de ma formation en architecture. J’analyserai ma propre conception et les changements et/ou évolutions du projet qui auraient pu être fait en m’appuyant sur les données théoriques développées précédemment par l’intermédiaire des aveugles. Ces évolutions et intégrations de ces notions ne signifient pas que je tente de changer mon projet afin qu’il réponde à la seule nécessité des aveugles. Mais j’utilise plutôt ces notions afin de développer une conception différente, en intégrant en amont la prise en compte des données sensorielles fortes afin qu’il réponde certes aux besoins des personnes malvoyantes 131 P.Bouchain, construire autrement, comment faire ?, Ed. L’impensée Acte Sud, 2006, p.32


mais également pour qu’il soit par conséquent sensoriellement plus développé et ce autant pour des handicapés sensoriels que pour des personnes valides. L’idée étant de générer une conception prenant en compte un ensemble de notions importantes d’un point de vue sensoriel afin de générer une architecture plus poignante et qui permette un dialogue fort entre le corps et l’espace voir d’émouvoir les personnes qui arpenteront l’espace une fois construit. Comme l’exprime J.Lusseyran, l’Homme « entrevoit bien plus qu’ils ne voient, et jamais, presque jamais, ils ne pèsent les choses. Ils se contentent des apparences et avec eux, le monde glisse et brille, mais il n’a pas tout son corps. »132 L’architecture devrait se vivre et se ressentir bien plus que se regarder.

Pour cela je m’appuierai sur un projet de troisième année effectué avec Mr Weber (cf. annexe5). Ce projet situé à Bordeaux proposait un programme de maison des arts (offrant ainsi de multiple possibilités et d’espaces différents avec une fonction différente). Ce projet s’est dessiné en partant dés les premières semaines avec une « intention architecturale ». Je suis donc partie avec une proposition d’un aspect visuel très fort, proposant un immense patio dans lequel venait s’extraire de multiple petits volumes représentant chacun une fonction, jouant ainsi avec la perception de la gravité, des vues orientées ou « visée » (comme voir par exemple les pieds des danseurs par une ouverture basse mais qui ne permettait pas aux danseurs de voir l’activité présente dans le patio). C’était un bâtiment tenu en étau par deux énormes murs en pierre accueillant les sorties de secours (cf. Figure11). 132 J.Lusseyran, Op. cit. ,p35

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Figure 11 : programme & intentions architecturales de la maison des arts, Bordeaux source: dessins de l’auteur

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Continuité spatial, visuelle et tactile (de matériau) entre intérieur & extérieur

F | PRATIQUES COLLECTIVES

A | ACCUEIL

G | ARTS PLASTIQUES

B | STUDIO-SCENE

H | MOYENS COMMUNS

C | FORMATION MUSICALE

I | ADMINISTRATION

D | FORMATION INSTRUMENTALE

J | LOGISTIQUE GÉNÉRALES

E | « LES STUDIOS »

Façades en plaques métalliques noires Mur en pierre & escaliers de secours

Façade vitrée donnant sur le patio


Je proposais un contraste de couleur entre les murs extérieurs en pierre blanche et les murs « intérieurs » (coté patio) en plaque métallique noir. L’ensemble de l’intérieur de l’édifice restait blanc avec juste un travail de couleur sur le mur des escaliers filant sur toute la hauteur en béton avec une fresque aux couleurs vives. Au regard de l’ensemble de mes lectures et du travail fait pour ce mémoire, je me rends compte que ces contrastes restent purement visuel, en effet aucun d’entre eux ne permet de rendre compte des différents espaces présents dans ce bâtiment. De même la quadruple hauteur présente dans le hall d’entrée doit générer un écho et un brouhaha permanant important. Comment aurais-je pu travailler autrement ma conception ? 93

Je ne suis pas sure que d’un point de vue formel, cet édifice devrait changer, il était intéressant et offrait de multiples possibilités d’appropriation des espaces publics présents un peu à tous les niveaux notamment par la présence de terrasses et/ou de larges couloirs habitables. Mais au-delà de la forme, intéressons nous aux détails. Nous avons déjà évoqué le fait que notre corps ne permet pas de se focaliser uniquement sur un sens et que l’ensemble des sens doivent être réfléchit pour faire un espace agréable avec une ambiance qui lui est propre. Pourtant pour expliquer la démarche qui aurait pu être la mienne je suis obligée de les séparer, afin de mettre en correspondance mes acquis théoriques développés précédemment et leur « mise en application » je ferais en sorte de respecter le même ordre hiérarchique. « Au niveau de la vie immédiate, le sens et les sens


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Figure 12 : Travail tactile et sonore possible source: dessins de l’auteur


s’entremêlent et sont quasi indissociables, mais au niveau de la réflexion et du discours, ils prennent leurs distances réciproquement. »133

D’un point de vu visuel, le contraste de matériaux n’était pas visible, c’est-à-dire que la matière utilisée sur les « petites boites » était la même à l’intérieur et à l’extérieur de façon à garder une harmonie et troublant la lisibilité de l’intérieur et de l’extérieur (séparé par un immense mur rideau vitré) (cf. figure12). D’un point de vue fonctionnel cela ne présente pas d’objection étant donné que l’accès aux salles de classe se faisait par les circulations situées de part et d’autre du bâtiment (du coté des murs en pierre), ils deviennent donc symbole de l’espace dans lequel on se situe. Mais le plus gros problème de contraste auquel je n’ai pas pensé ce situe justement dans ces espaces de circulation. En effet, l’espace de circulation se dilate et se rétrécit, ce qui informe la présence de plusieurs salle mais la distinction entre le mur et la porte n’existe pas, un changement de couleur serait ici pertinent par exemple. De la même façon, nous pouvons nous diriger dans cet espace presque aseptisé grâce aux murs en pierre qui reste un guide et un repère autant visuel, tactile qu’olfactif. Nous pouvons également noter qu’en plus de la non distinction de la porte sur le mur, chaque espace est volumétriquement distinct mais sa fonction n’est pas signifiée, un changement de couleur et/ou de texture, de matériaux par fonction aurait pu être envisagé de façon à reconnaitre l’espace cherché même sans connaitre le lieu.

133 P. Sansot, Op. cit. ,p.22

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L’ouïe, est comme nous l’avons vu un des sens majoritaire utilisé après la vue. Il est donc primordial de le prendre en compte dés la conception afin de ne pas dénaturer les intentions architecturales par des besoins techniques spécifiques. Nous savons que « Le cerveau humain a choisi de privilégier certains sens. Aussi, il exploite à fond deux organes sensitifs : les oreilles et les yeux, auxquels il demande presque tout… »134, C’est pourquoi, de la même façon que nous pensons en priorité l’aspect esthétique et visuel du bâtiment nous devons penser à son aspect acoustique. Pour ce projet cela est d’autant plus vrai, qu’il s’agissait d’une maison des arts proposants de multiples activités musicales. Pour un confort et une compréhension de l’espace au delà de son aspect physique nous devons penser le bâtiment comme un corps humain. Avec ses muscles et ses organes vitaux (tel que les chaufferies, espaces de stockage, de ventilation etc.) l’ensemble de ces organes sont source de bruits qui peuvent être dérangeant ou assimilé à ce qu’on appel des bruit de fond s’ils sont bien pensés. D’autant plus que J.Lusseyran nous explique « on s’imagine toujours que les bruits sont des phénomènes qui commencent et finissent brusquement. Je m’apercevais que rien n’était plus faux. Mes oreilles ne les avaient pas encore entendus qu’ils étaient déjà là, me touchant du bout de leurs doigts et me dirigeant vers eux. Souvent, il m’arrivait d’entendre parler les gens avant qu’ils n’aient pris la parole. »135 Ensuite la forme du bâtiment peut aider à mieux « contenir » le son. C’est-à-dire que le son est une onde qui se propage dans toutes les directions, qui peut être réverbérée et/ou absorbée selon la 134 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.7 135 J.Lusseyran, Op. cit. ,p.32


matière avec laquelle elle rentre en contact, c’est le principe même des panneaux acoustique « ... parce qu’un bruit n’est pas un évènement qui se produit hors de nous, mais une réalité qui passe à travers nous et qui y reste, à moins que nous ne l’entendions complètement. »136. Le son est multidirectionnel mais il est canalisable par l’intervention de l’homme et d’ouvrage technique il est donc possible de s’en servir comme repère et/ ou comme guide. Or dans ce projet malgré des espaces divers l’acoustique et la volumétrie n’ont pas été réfléchi pour répondre à ces besoins spécifiques. Nous aurions par exemple pu proposer des espaces avec une forme adapté a chaque activité : une forme « cathédrale » permet de faire des échos, une salle ronde rend presque inaudible le son initial, une salle carré de faible hauteur sous plafond permet de valoriser les sons graves. De même, la forme et la texture des murs intérieurs d’une salle joue un rôle primordial quand à la réverbération ou l’absorption des sons, c’est pourquoi les salles d’enregistrement présentent souvent des aspérités sur leurs murs (et qu’une salle insonorisée à moindre frais peut se faire grâce à des boites d’œuf). Il est donc nécessaire de penser la volumétrie extérieure pour l’esthétique mais surtout la volumétrie intérieure afin de valoriser les sons présents et de laisser l’espace agréable et audible pour tous (cf. Figure2). De la même façon au sein d’un même espace il est possible de créer plusieurs ambiances acoustiques en fonction de la volumétrie intérieure et/ou de la matérialité utilisée. Il existe aujourd’hui des « moyens de compensation artificiels  » sonores, que l’on appelle balise sonore (annexe9), qui sont majoritairement 136 J.Lusseyran, Op. cit. ,p.34

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utilisée dans les espaces publics et qui permettent d’indiquer de façon audible la distance entre où je me trouve et la où je veux aller. Mais ces balises sont destinées aux PAM, et présentent un intérêt pour eux malgré une réticence quand à leur utilisation, lors de mes entretiens certains ont reconnu qu’elles étaient très pratique mais quelles étaient aussi une façon de mettre en lumière le handicap de l’utilisateur, ce qui le rend mal à l’aise et les stigmatise. De plus ces balises ne sont pas pensées en adéquation avec leur environnement et sont surtout utilisées dans la rue. C’est-à-dire que leur son est toujours à la même intensité qu’importe le bruit extérieur, pratique quand il y a beaucoup de monde mais très « encombrant » lorsqu’il n’y a que peu de monde. De plus, c’est une technique non adapté dans un lieu privé que l’on connait par cœur et très peu envisageable dans un bâtiment public car peut rapidement devenir dérangeant. Par contre un changement acoustique peut devenir très significatif. On constate au sein de l’école d’Hazelwood (cf. annexe3)137 qu’entre l’espace de vie et de restauration, et l’accès aux salles de travaux physiques (kiné, rebonthérapie, piscine) le plafond est plus bas et crée une sorte d’échos lorsque l’on parle ou qu’on se déplace (les bruits de pas sont amplifiés et nous n’entendons presque plus l’activité présente dans la salle d’à côté) ce qui permet également de distinguer si nous avançons dans la bonne direction ou pas.

D’un point de vue tactile, l’ensemble du hall 137 Ecole écossaise pour enfant déficients sensoriel, Glasgow, 2009


d’entrée ne présente qu’une seule matière ainsi qu’un espace végétalisé (distinguable également par son aspect visuel, et olfactif). Pourtant cet espace présentait plusieurs fonctions comme un accueil, un café, des salles de cours (et la présence 4 étages plus haut d’un amphi théâtre qui semblait comme suspendu au dessus de ce hall)(cf.Figure13). Or un cheminement tactile par une différence de matière aurait pu indiquer un chemin potentiel pour se rendre d’un espace à un autre de même, « chaque espace est aussi le lieu de notre corps, les sols, avant d’être vus, sont sentis, touchés (du fait qu’au minimum nos pieds sont en contact avec ceux-ci) »138. Le sol est souvent oublié pourtant il est le première lien entre le corps et l’espace, il est potentiellement porteur de multiple informations et peut dans certain cas même devenir ludique. Pourtant ce projet ne présentait aucune distinction tactile venant du sol sur l’ensemble de l’édifice (hormis les salles de danse ayant du parqu– et ce qui était lié à leur fonction). C’est un aspect qui aurait pu rendre l’espace tout aussi esthétique (visuellement parlant) mais plus adapté pour tous. Le touché indirect ne fut pas plus pensé que le touché direct. En effet, les façades fonctionnent en binôme opposé, c’est-à-dire que les deux façades latérales sont en pierre et contiennent les circulations alors que les deux façades principales sont en verre, toute hauteur. Elles présentent donc des caractéristiques thermiques liées à l’aspect climatique de l’environnement. Mais elles n’offrent pas de distinction supplémentaire. De même dans les salles de cours les fenêtres ont été pensées d’un point de vue visuel mais non « lumineux » ou sensoriel. Nous aurions pu proposer de favoriser les fenêtres 138 M.Crunelle, intentionnalités tactiles en architecture, Ed. Scripta, 2011, p.8

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aux nord dans les salles de classe afin d’avoir une lumière constante et indirecte permanente ce qui aurait également permis de limiter les changements de températures intempestives. De la même façon, un revêtement de sol joue différemment avec la lumière selon ses caractéristiques. Si les fenêtres étaient situées en partie basse de l’espace afin de créer par exemple une lumière rasante au niveau du sol, il aurait fallu utiliser un matériau terne afin que les reflets ne deviennent pas finalement éblouissants et désagréables. Notre corps dans sa globalité est un récepteur sensoriel, il permet de se sentir vivant, d’être présent et d’exister dans l’espace, « il faut que ce sens retrouve sa place dans le grand spectacle total qu’est l’architecture et qu’aux cotés des systèmes de lignes, couleurs, odeurs, sons, etc. la texture et la forme des matières viennent s’ajouter, et qu’ensemble leurs rapports deviennent en quelques sorte infinis, pour que l’habitant, le spectateur, tout en étant situé, s’éprouve partout »139. Le touché reste le premier sens développé chez l’être humain, il est le sens générateur de sensations par excellence, car sensible à l’atmosphère, aux températures, à la gravité et à la palpation directe. Il est présent partout et dans chaque espace, il est ce qui fait le corps « ce sens qui contrairement aux autres, est répandu sur tout notre corps, a un très grand pouvoir émotionnel de fait de notre implication tactile continue et totale »140. Il est également générateur de sécurité  « plus je touche plus je suis en sécurité et inversement, plus je suis en sécurité plus le contact sera important [...] Ce « sens » exprime ainsi la preuve de notre réelle acceptation 139 A.Berthoz,  le sens du mouvement, cité dans M.Crunelle, intentionnalités tactiles en architecture, Ed. Scripta, 2011, p.8 140 M.Crunelle, Ibidem


d’un lieu. »141

La conception architecturale passe par le dessin et une mise ne volume de simple trait. Pourtant on sait que d’autres techniques existent, tactilement pour créer par exemple des plans en reliefs, comme le fait Chris Downey pour travailler ; des maquettes qui permettent de sentir le volume du bâti dans son environnement ; ou encore d’autres type de dessins comme les collages ou une mise en dessin des sensations voulu. Car ce que nous dessinons est l’espace avant tout et non les sensations et/ ou ambiances espérées. Dans ces conditions il est compliqué de prendre en compte les besoins sensoriels de l’être humain, pourtant, c’est bien cela qu’il manque à notre profession. Une prise en compte de l’être humain dans sa globalité et dans son intégralité sensorielle. L’architecture ne se résume pas à appliquer les normes, j’ai notamment pu visiter et découvrir l’école Hazelwood située à Glasgow142 dans laquelle l’espace dans sa globalité avait été pensé pour les déficients sensoriels. Au-delà du fait, qu’elle fut pensée et construite pour des enfants atteints de troubles sensitifs, elle fut intelligemment construite. Les normes et les nécessités spécifiques à ces personnes ont été intégrées complètement dans la conception architecturale et dans l’espace construit.

Hazelwood (cf. Figure13) est un exemple de ce que l’architecture est capable de produire afin d’être sensoriellement et humainement viable. Par exemple, 141 M.Crunelle, Op. cit. ,p.26 142 Hazelwood School, école pour enfants déficients sensoriel

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Figure 13 : Réinterprétation des normes dans un espace bâti 102

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MUR SENSORIEL

|

CLASSES

BRUITS RUE | IMPORTANT


les bandes podotactiles qui sont régulièrement ajoutées à l’espace une fois la conception finie car l’espace se doit d’être accessible à tous, ont été dans ce cas pensée pour s’intégrer totalement dans la construction. Elles ont été placées sur les murs dans la même matière que ceux-ci afin que les enfants puissent se déplacer sans leurs cannes mais avec un simple touché de la main ils peuvent se rendre de façon tout à fait autonome d’un espace à un autre et cela ne vient en aucun cas gâcher l’aspect esthétique et fonctionnel de l’espace. De la même façon, pour les déficients visuels un contraste fort existe entre la couleur des salles de classe et le couloir qui est blanc et orienté au Sud, donc très lumineux et très chaud en été, alors que les salles de classe se situent dans des renfoncements peint en rouge, cette couleur indique que cet espace est un espace d’apprentissage (une salle de classe) et ils savent donc qu’au bout de 3 zones rouge par exemple ils sont arrivés à leur salle de classe. De plus les espaces de classe sont mis à distance du couloir, afin de ne pas empiéter sur la zone de circulation, et cette mise à distance se fait par l’utilisation d’un « mur sensoriel » (qui sert également de placard) et qui permet de protéger acoustiquement les salles de classe des circulations. Visuellement et tactilement les mondes des « adultes » est mis en avant pas l’utilisation d’un mur en pierre noir (le même que celui de dehors qui rentre dans le bâtiment), les enfants en bas âge (élèves de 3 à 18ans) reconnaissent que ce lieux ne leur est pas dédié et non autorisé sauf exception. Source des figures 1 : photo de l’auteur 2 : site internet architizer (URL: https://architizer.com/projects/ hazelwood-school/ ), travaillé par l’auteur 3 : Idem

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Ensuite le bâtiment dans sa globalité est fait d’une forme plutôt arrondie afin de ne pas ou peu créer d’angle qui pourraient être dangereux pour les enfants, cette forme se justifie également par l’environnement (ils ont conservé les arbres déjà présent car l’école est situé à proximité d’un parc). Le bâtiment en « serpent » permet également de donner une «  fin  » à chaque chemin afin que les enfants visuellement atteint puissent s’orienter et qu’ils n’aient pas la sensation d’une route sans fin. Les distances sont dans la conception un point important à prendre en compte, les volumes comme les cheminements doivent être mis à « l’échelle humaine » afin de ne pas créer des espaces qui paraitraient infinis. D’autant plus que les notions de distance sont perturbées lorsque l’on perd la vue. C’est une donnée que j’aurais pu prendre en compte dans mon projet, explicité plus haut, et diviser les couloirs car l’enchevêtrement des boites laissent malgré tout un long couloir sur la longueur total du bâtiment. Le hall d’entrée et l’espace de restauration sont de grand volume afin de « libérer » les sons alors que le couloir menant aux activités psychomotrices est plus bas et résonne ce qui informe l’enfant sur l’espace dans lequel il est et vers lequel il se dirige143. L’école est situé à un carrefour très utilisé et très bruyant, ce qui permet de ne pas les surprotéger et qu’ils ne soient pas apeuré (lorsqu’ils sont en extérieur), cela permet aux enfants d’évoluer dans un environnement similaire à la réalité et d’être vu. Ce bruit ne se ressent aucunement à l’intérieur, de plus une partie de l’extérieur (à l’avant de l’école), la zone de jeu est protégée par un mur anti bruit ce qui leur permet d’entendre le flux extérieur sans pour autant 143 Visite et entretien avec le sous directeur d’Hazelwood school, glasgow, le 18/09/2017


être agressé par le bruit des voitures environnante « Au contraire quand le monde sonne plein, sonne juste, il est plus harmonieux que les poètes n’ont jamais su et ne sauront jamais le dire. »144.

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144 J.Lusseyran, Op. cit. ,p34


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Conclusion Conclusion L’espace tel que nous le connaissons n’est qu’illusion et n’est qu’éphémère. Il est en perpétuel évolution autant sur le plan physique que technologique. Il est source d’informations et de stimuli multiples au travers desquels nous devons parvenir à capter les informations qui nous sont nécessaire pour nous déplacer. « Notre sentiment de l’espace résulte de la synthèse de nombreuses données sensorielles, d’ordre visuel, auditif, kinesthésique, olfactif et thermique »145 c’est l’ensemble de ces données qui conjuguées permettent à l’homme de ce mouvoir et de comprendre l’espace qui l’entoure. « L’architecte est celui qui humanise la géométrie, ce qui veut dire non pas qu’il en fait un élément d’un humanisme périmé, mais qu’il donne à la géométrie les propriétés que possède l’être humain et en tout premier lieu, l’aptitude à être appropriée »146, ce que nous rappel A.Moles ici c’est que l’espace en plus de notre sensibilité répond également à un besoin territorial. C’est à dire que l’espace en plus d’être sensoriellement actif et humainement compréhensif doit être pensé de façon à répondre au plus grand nombre et permettre ainsi une appropriation de l’espace « un aménagement peut favoriser un comportement ou éventuellement le proscrire, il ne peut pas le dicter »147. Même si l’espace est pensé au mieux de nos capacités, seul 145 E.T.Hall, Op. cit. ,p.222 146 A.Mole & E.Rohmer, psychologie de l’espace, Ed. l’Harmattan, 1998, p.38 147 E.Charmes, « entre le spatial et le social : la rue de quartier », architecture, espace pensé, espace vécu, sous la direction de P.Bonnin, Ed. Recherches, 2007, p.140

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l’être humain est décisionnaire de son comportement, cela conjugue aspect sensoriel et culturel.

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J’explicitais sur les premières pages de ce mémoire, que l’architecture sensible était une interprétation de l’espace en fonction de son aspect sensoriel, mais « le sensible, d’une manière plus positive, c’est toujours ce qui nous affecte et retentit en nous »148. L’architecture sensible à pour but de nous prendre au plus profond de nous même afin de nous émouvoir. Nous faire ressentir l’espace c’est aussi stimuler notre être. Ce n’est qu’au travers de mes entretiens que j’ai constaté que cette approche pouvait devenir fondamentale pour certains d’entre nous. Les sensations de bien-être, de malaise ou les émotions qui émanent de nous reflète en réalité les capacités sensitives de l’espace. Ces entretiens m’ont fait prendre conscience qu’ « un des axes majeur de l’aménagement de l’environnement devrait être une volonté d’écoute et de restauration du sens »149. C’est l’ensemble des récepteurs sensibles, de notre mémoire, de notre ouverture d’esprit dont résulte le savoir vivre d’un lieu. Eric Brun Sanglard énonce cela sous la forme d’énergies, qui influent sur notre perception de l’espace, car le bien être est au final quelque chose de purement personnel, presque indescriptible, et qui pourtant est lié à notre ressenti, nos souvenirs, nos sensations, nos émotions. Ce mémoire a essayé de montrer que malgré une interprétation propre à chacun des sensations ressenties, les différents sens de notre corps sont universels. On doit donc pouvoir envisager de les 148 P.Sansot, Op. cit. ,p.24 149 C.Younès, Op. cit. ,p.6


utiliser au mieux lors d’un projet architectural afin qu’ils répondent aux besoins du plus grand nombre d’usagers (handicapés ou non, voyant ou non). La limite de cette presque vérité s’arrête à la frontière culturelle. Car même si nos capteurs sensoriels sont à peu de chose prés les même qu’importe notre origine sociale ou culturelle, nous n’avons pas les mêmes connotations pour une même sensation. E.T.Hall explique notamment dans son livre la dimension cachée que la proxémie n’est pas la même selon les origines, il compare principalement les américains, les européens, les arabes et les japonais. On se rend compte au file de la lecture que ces quatre catégories de personnes vivent et délimitent leurs « coquilles » de façon tout à fait différente ce qui implique également une sensibilité et une compréhension de l’espace et des stimuli sensoriels significativement différente. En fait, les ressentis seront similaires mais leur interprétation différente. De la même manière qu’un édifice s’adapte à son contexte d’un point de vue extérieur, son intérieur doit être pensé avec la même finesse. Répondant ainsi aux compréhensions sensorielles et culturelles de chacun.

Si l’ambiance se définie comme « l’ensemble des caractères définissant le contexte dans lequel se trouve quelqu’un »150, en prenant en compte les caractéristiques climatiques et atmosphériques, l’ambiance se définit également par son contexte sensoriel et visuel. L’ambiance est par conséquent génératrice d’un environnement particulier, et qui 150 Site internet de Larousse, www.larousse.fr, visité le 29 décembre 2017

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est propre à un espace donné. Celle-ci peut être copié et/ou similaire mais l’ambiance est propre à son espace et à son contexte. Chris Downey définit « le climat, le son, le toucher des matériaux, tout ce qui se passe dans la création d’un environnement entier »151

En partant d’un postulat fort des le début j’ai orienté mon mémoire de telle sorte que mes entretiens deviennent la base de celui-ci. Ils ont été d’une grande richesse tant en source de connaissance que de relation humaine. J’ai énormément appris grâce à eux, ils m’ont ouvert les yeux sur un handicap que je connaissais peu. Ils ont su nuancer mes propos et me transmettre à leur manière leur vision de l’espace. 110

J’ai supposé dés le début de ce mémoire que les personnes atteintes de déficiences visuelles percevaient l’espace différemment qu’une personne voyante dans ce monde hyper visuel. En effet, « L’éventail d’outils disponibles pour les déficients sensoriels en général, et pour les déficients visuels en particulier, devient de plus en plus large lorsqu’un maximum de sens sont mis à contribution dans la lecture de l’environnement. »152 C’est pourquoi l’espace ne doit pas être pensé que de façon occulocentré mais pluri-sensoriel. Il devrait être pensé de façon à répondre à un maximum de sens et de besoins pour un maximum de monde. De la même façon comme expliqué plus haut, les normes sont une avancée significative et ne doivent pas être considérées comme une « vulgaire accessoirisation » de l’espace, si elles 151 A.Kilcrease, Ibidem 152 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.35


sont associées à l’espace construit elles seront plus judicieusement placées, elles seront réfléchies et répondront mieux aux besoins des déficients visuels sans pour autant être « gênante » pour les autres. Elles seront un élément en harmonie avec l’espace ; comme l’on prouvé Herzog & Demeurons lors de la construction du magasin MiuMiu (annexe10) à Tokyo, ce sont probablement les plus élégantes bandes podotactile qu’il m’est été donnée de voir.

Comme cité précédemment l’espace ne doit pas être ni vécu, ni conçu pour ne dialoguer qu’avec un seul de nos sens, il est primordial pour que l’espace devienne agréable de le voir comme un espace discutant avec tous par le biais de multiple techniques palliatives. Mais cela doit être fait de façon réfléchie, un espace trop stimulant deviendra invivable car les informations seront trop nombreuses et multidirectionnelles. De la même façon qu’Eric évoque la couleur comme des vitamines, il faut savoir utiliser les données sensorielles à bon escient et avec parcimonie. Si les informations sont trop nombreuses nous ne savons plus les distinguer ni les hiérarchiser, il est donc important de choisir avec justesse quel sens mettre le plus en éveil et dans quelle condition. La fonction d’un édifice aide en ce sens à savoir quel sens est plus pertinent s’il est mis en exergue plutôt qu’un autre. C’est dans les détails que tout se joue, je ne retire en aucun cas la valorisation de l’aspect visuel et esthétique d’un édifice bien au contraire. De façon à être en relation directe avec son contexte socioculturel, son aspect physique doit être pensé en relation direct avec l’environnement et le contexte urbain qui l’accompagne. Et par équivalence, l’intérieur du bâtiment doit être pensé avec sa

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fonction et ses occupants. L’ensemble de ces données font un tout qui régi la conception architecturale, l’un ne doit pas être pensé sans l’autre et réciproquement. De la même façon, le bâtiment afin qu’il soit durable dans le temps physique et social, se doit de répondre à des besoins qui vont au-delà d’un programme. Sans pour autant faire de l’édifice un objet, il se doit d’être envisagé comme pouvant accueillir au cours du temps plusieurs activités et ainsi accueillir de multiples individus différents. Les espaces devraient donc être envisagés comme répondant à des besoins humains, sensibles et émotionnels autant que fonctionnels.

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En partant du principe que l’architecture était vécue différemment par les gens selon leur condition physique et plus particulièrement s’ils avaient un handicap sensoriel tel que la malvoyance ; et par l’intermédiaire de mes différents entretiens mis en échos avec mes lectures plus théoriques j’ai pu constater qu’il restait encore des efforts à faire pour intégrer totalement la sensorialité dans la conception architecturale. Il ne faut pas oublier que « l’architecture : ce sont les bâtiments – et l’espace : c’est le vide contenu entre les parois. Et c’est ici que réside le malentendu car l’espace ce n’est pas du vide, mais bien un véritable milieu de vie enclos dans les murs, un milieu de vie stimulant les sens. »153 Afin de répondre à l’Homme par un espace multisensoriel il faut lier les sens, par exemple lier le visuel au tactile « Le changement de revêtement indique 153 M.Crunelle, Toucher, audition et odorat en architecture, Ed. Scripta, 2001, p82


un changement d’espace »154 ou le sonore au tactile (indirect) et au visuel par exemple en changeant d’espace et/ou de fonction, l’espace sonore change également associé à un changement thermique en passant d’un espace chaud et lumineux à un espace plus sombre et par conséquent plus froid par exemple. C’est en effet, en mettant en correspondance au moins deux sens que les informations seront les plus comprises. Elles seront alors accessibles à tous et compréhensibles de tous. Un espace multi-sensoriel ne doit pas pour autant tomber dans l’extrême, c’està-dire que l’architecture est une histoire de justesse et de proportion, la sensorialité également, à trop vouloir en faire nous risquons de tomber dans une architecture «  parc d’attraction  » ou tout sera décupler et au final incompréhensible et inutilisable, et à contrario il ne faut pas trop peu en faire au risque de créer une architecture hermétique, froide et tout aussi incompréhensible car supprimant la majorité des caractéristiques sensibles.

L’analyse et la compréhension de l’appréhension de l’espace par les aveugles m’a permis de mieux lire l’espace et de prêter plus d’attention aux détails. Ou du moins de prêter plus d’attention à mes ressentis. Que ce soit volontaire ou non l’espace nous transmet des sensations et un confort plus ou moins agréable, hors les futurs architectes que nous sommes, ne sommes pas « formés » à cette sensibilisation, seul l’espace et son aspect visuel nous sont appris. Même une ouverture (fenêtre) n’est pas utilisée pour sa lumière mais pour cadrer le paysage. Au-delà du handicap visuel, si nous nous intéressons à d’autres handicaps sensoriels, ils nous permettront de compléter ces notions architecturales à 154 K.Pazur Abineau, Op. cit. ,p.9

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prendre en compte. Prenons les muets, ils communiquent presqu’exclusivement par le geste et doivent se regarder en permanence pour communiquer. De large couloirs leurs sont alors nécessaires, deux unité de passage comme décrie dans les normes (soit 1.8m) n’est pas suffisant car il faut compter en plus de leur corps la distance nécessaire pour communiquer sans se toucher pour autant. « L’architecture est constituée de 2 éléments. L’un est intellectuel, dans la mesure ou il faut créer un espace logique et clair, doté d’un ordre logique ou intellectuel. Par ailleurs, on doit se servir de nos sens afin d’insuffler de la vie à un espace. Ce sont les deux aspects fondamentaux de la création de l’espace architectural. L’un est théorique et pratique, l’autre est sensoriel et intuitif. »155 (Ando 2007) ce qui signifie que l’architecture se doit de combiner ces deux aspects. L’aspect pratique qui laisse suffisamment de place à deux muets pour communiquer par exemple et l’aspect sensoriel qui permet de stimuler et mettre en alerte nos sens et notre corps dans sa globalité.

Si nous repensons aujourd’hui la conception architecturale pour que les édifices soient plus humains et plus accessibles, presque lisibles de façon universelle au travers de notre corps, peut être serait il temps de compléter également la formation des futurs architectes. De la même manière que les études en architecture ont évoluée en intégrant les sciences sociales après 1968156, cinquante ans plus tard ne peuvent-elles pas encore évoluer par l’intégration de connaissances 155 Tadao Ando cité dans C.Drozd & V.Meunier « expérimenté le visible et l’invisible de demain », colloque ambiance demain, vol.1, Ed. , Volos, 2016 156 I.Gaulis, « l’architecture et les sciences sociales », Architecture, espace pensé, espace vécu, sous la direction de P.Bonnin, Ed. Recherches, 2007, p.31 à 45


scénographiques. Et plus particulièrement par les connaissances sensorielles nécessaires à l’amorce d’une conception architecturale dites sensible. On pourrait peut être envisagé « des cours de découverte des sens » pour que les futurs architectes soient plus ouverts aux sens et à une nouvelle écriture de l’espace, autant graphiquement pour communiquer leurs intensions, que physiquement par une sensibilisation à la corporalité de l’espace. Cette idée m’est venue suite à ma découvert de l’existence de « cours pour aveugles »157, ceux-ci permettent aux personnes qui deviennent aveugles de mieux appréhender leur handicap et d’apprendre à décrypter l’ensemble des messages sensoriels que leur transmet leur corps ; messages qui étaient jusqu’alors effacés par la prépondérance de leur vue. 115

157 Entretien de Yassim le 08 février 2017


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Table des illustrations Figure1: Continuum spatial et géométrie visuelle .................19 Figure2: Ambiances & géométrie de l’espace .....................35 Figure3: les normes appliquées à l’espace urbain , entre contraste visuel et tactile.........................................................37 Figure4: Normes et lisibilité d’un escalier..................................54 Figure5: Une signalétique intégrée et adaptée ....................56 Figure6: Continuum spatial & géométrie visuelle ..................61 Figure7: Le détail architectural comme protection humaine ..................................................................................................76 Figure8: Sensible & sentant, entre masse, odeurs et sons ...79 Figure9: Ambiances & géométrie de l’espace.......................81 Figure10: Colorimétrie & protection visuelle...........................83 Figure11: programme & intentions architecturales de la maison des arts, Bordeaux ....................................................92 Figure12: Travail tactile et sonore possible .............................94 Figure13: Réinterprétation des normes dans un espace bâti ................................................................................................102

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Annexes

Annexe1: CEREMA .....................................................121 Annexe2: AAAL ...........................................................123 Annexe3: Hazelwood school .....................................125 Annexe4: HomeLab ...................................................127 Annexe5: Analyse des entretiens sous forme de tableau et de carte mental .......................................128 Annexe6: Projet de maison des arts, Bordeaux .........131 Annexe7: Chris Downey .............................................133 Annexe8: Eric Brun Sanglard ......................................134 Annexe9: Les balises sonores .....................................135 Annexe10: Les bandes podotactiles de MiuMiu, Herzog & Demeuron ...................................................135

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Annexe1 CEREMA | Centre d’Etude et d’expertise sur les Risques, l’Environnement, la Mobilité et l’Aménagement Répondant au besoin de disposer d’un appui scientifique et technique renforcé, pour élaborer, mettre en œuvre et évaluer les politiques publiques de l’aménagement et du développement durables, le Cerema, créé le 1° janvier 2014 et dont le siège est à Bron. Établissement public à caractère administratif (EPA), sous la tutelle conjointe du ministère en charge du développement durable et des transports et du ministère en charge de l’urbanisme, le Cerema développe des relations étroites avec les collectivités territoriales qui sont présentes dans ses instances de gouvernance. Constituant, au plan national et territorial, un centre de ressources et d’expertises techniques et scientifiques en appui aux services de l’État et des collectivités locales, sa spécificité repose sur un ancrage territorial fort et sur sa capacité à faire le lien entre les administrations centrales, les services déconcentrés de l’État, les collectivités territoriales et l’ensemble des acteurs qui contribuent à la mise en œuvre des politiques publiques dans les champs de l’aménagement et du développement durable. Fort de son potentiel de recherche pluridisciplinaire, de son expertise technique et de son savoir-faire transversal, le Cerema intervient notamment dans les domaines de l’aménagement, de l’habitat, de la ville et des bâtiments durables, des transports et de leurs infrastructures, de la mobilité, de la sécurité routière, de l’environnement, de la prévention des risques, de la mer, de l’énergie et du climat.1 1 Site du CEREMA (URL: http://www.cerema.fr/qui-sommes-nous-r32.html) onsulté en mai 2017

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Annexe 2 AAAL | Association des aveugles et amblyopes d’Alsace et Lorraine Le 24 avril 1909 à Strasbourg, s’est tenue l’assemblée constitutive de notre association, son objectif a été dès ce jour de venir en aide aux personnes aveugles dans tous les domaines de la vie. Il s’agissait pour les fondateurs de sortir ces personnes de leurs conditions plus précaires qui pouvaient aller à la mendicité. Au travers de l’offre d’un travail, l’institution nouvellement créée permettait à ses membres de retrouver espoir et goût à la vie. « Par les aveugles et pour les aveugles, travail et progrès » est une devise dont aiment à se souvenir les anciens. Depuis 1945, le sort des personnes aveugles et amblyopes s’est progressivement amélioré, très souvent d’ailleurs sous la pression de celles et ceux touchés par ce handicap et rassemblés au sein d’institutions comme la nôtre. C’est finalement la loi d’orientation en faveur des personnes handicapées du 30 juin 1975 qui permettra aux handicapés d’une façon générale et aux aveugles en particulier de trouver ce soutien depuis longtemps attendu de la part des pouvoirs publics. Fini l’assistanat, si tant est qu’il n’est jamais existé dans l’esprit des handicapés eux-mêmes ; la formulation du départ- travail et progrès - pouvait alors pleinement s’exprimer. En 1978/79 ont été obtenus les agréments des structures de travail protégé (Entreprise Adaptée et Centre de Distribution de Travail à Domicile Strasbourg- Entreprise Adaptée à Colmar- Centre de Distribution de Travail à Domicile à Mulhouse et Metz). Devenue Association des Aveugles d’Alsace et de Lorraine en 1918, notre association a conservé cette dénomination jusqu’en 1996 où il a été décidé, lors de l’Assemblée Générale, de la compléter avec la mention « Handicapés Visuels ». 1 1 Site internet de l’AAAL (URL: https://www.aaal-asso.com/), consulté en mai

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Annexe 3 ANALYSES | Hazelwood School, Glasgow, Gardon Murray & Alan Dunlop, 2007 Cette école est conçut pour les enfants déficients, situé dans la banlieue Sud de Glasgow. Elles accueil des enfant âgés de 3 à 18ans. Elle compte actuellement 52 élèves. L’école a été pensée pour favoriser au maximum l’indépendance des élèves, Une grande attention a été portée aux besoins des élèves dés le processus de conception ce qui à aboutit à un milieu scolaire sécurisé et très stimulant pour tous les élèves.1 Elles fonctionne comme un mille feuille en toiture avec quatre toiture en zinc différentes afin d’utiliser la lumière zénithale au maximum. Le couloir de circulation est situé côté rue alors que la majorité des espace de vie sont situé côté parc afin de ne pas avoir de nuisance sonores dans les classes. La majorité des classe sont orientés au Nord ce qui permet également d’avoir une lumière plus douce et constante tout au long de la journée.

1. Service de l’éducation, «Hazelwood school» in Hazelwood School Handbook, 2015-2016, p.4 Source des figures 1 : Site internet de Architizer (URL: https://architizer.com/projects/ hazelwood-school/) consulté en mai 201 2 : photo de l’auteur 3: idem

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Annexe 4 ANALYSES | HomeLab, institit de la vision, Paris C’est un appartement témoin de type F2 conçut pour des personnes déficientes visuellement et permet de tester en conditions réelle les solutions proposée par les industriels mobilier, électroménager, système de communication homme/machine...). Son but : améliorer le quotidien des personnes malvoyantes ou aveugles, en définissant de nouveaux standards prenant en compte leurs besoins spécifiques.1 Sécurité | Santé | Bien-être | Autonomie sont les mots d’ordre de cet appartement témoin. Domotique | Robotique | Coloriemétrie | Objet connectés | Géolocatlisation | Détecteur de chutes sont l’ensembles des technologies mise en oeuvre dans cette plateforme unique de l’amélioration de vie des malvoyants d’aujourd’hui et de demaibn. 400 personnes déficient visuel qui accompagnes les concepteurs et les industriels pour que les produits soient en adéquation avec leurs attentes.

1. Site internet d’ACUITE (URL: http://www.acuite.fr/actualite/ evenement/9227/linstitut-de-la-vision-inaugure-le-homelab-unappartement-temoin-dedie), consulté en mai 2017 Source des figures 1 : site internet de Handicap zro, (URL: http://www.handicapzero.org/ basse-vision/institut-de-la-vision/pole-handicap/homelab/) 2 : site internet de OpticAdvisor (URL: http://opticadvisor.fr/optijournal/ sante/homelab-un-appartement-futuriste-adapte-aux-malvoyants.htm)

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Annexe 5 Analyse des entretiens sous forme de tableau et de carte mental

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Annexe 6 PROJET Licence | maison des arts à Bordeaux Maison des arts située sur la rive droite de Bordeaux dans un ancien site industriel en pleine rénovation. La bâtiment est situé en tête de site et sert donc de symbole c’est pourquoi il doit avoir un impact visuel dés l’arrivée dans le site. Pour ce projet j’ai fais le choix de conserver les murs en pierre blanche existant et typique de la région bordelaise. De même le côté industriel est gardé par l’utilisation de grande verrière en façade à la structure métallique ainsi que l’utilisation de panneaux métallique noir sur la façade des «boites» qui composent le bâtiment. L’espace intérieur est basé sur les principes d’un patio intérieur sur toute la hauteur, et les deux murs aveugles supportent un ensemble de petites boites dans lesquels s trouve les différentes activités proposée dans cette maison des arts.

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Annexe 7 Chris Downey Suite à l’ablation d’une tumeur cérébrale, Chris devient aveugle. Après 20ans de pratique du travail de l’architecte, il n’a pas voulu abandonné son métier. Il a cherché un moyen de rester sur le côté créatif et design de notre métier, il s’est équipé d’une imprimante à gaufrer à grand format àfin d’imprimer les plan en relief. Il a donc dû développer une nouvelle alternative à l’approche du projet et assembler les dessin mentalement pour visualiser les projets. Une fois la possibilité de lire les plans il à chercher à pouvoir les modifier Il s’est équipé de Wikki Sticks (bâtonnet de cire pliable) qu’il côte sur les plans afin de créer de nouvelles lignes. Ce handicap lui a permit une nouvelle approche de la conception, qu’il considère comme un environnement multi-sensoriel. Il a notamment commencé à travailler avec des concepteur sonore et de modéliser l’acoustique d’un espace et de faire du «tap-through» virtuel. Ce qui lui permet de sentir et d’écouter les indications acoustiques des espaces. «Downey a adapté ses compétences pour optimiser l’utilisation du son, de la texture et même de la lumière et des couleurs pour créer des environnements incroyablement fonctionnels et agréables pour les malvoyants.» Il a participer à la construction de Lighthouse for the Blind de San Francisco. Source des figures 1 : site internet de Azur magazine, (URL: http://www.azuremagazine.com/ article/blind-architect-chris-downey/) 2 : idem

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Annexe 8 Eric Brun Sanglard

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Eric est un publicitaire français qui travaille aux USA, à l’âge de 32ans il devient aveugle et change de vocation. Il devient alors architectre d’intérieur. C’est suite à un virus associé au Sida qu’il a contracté dans sa jeunesse qu’il perd la vue. Alors en plein rêve américain, c’est au matin du 5novembre 1994 qu’il se réveil aveugle et sa carrière s’arrête brutalement. Sa maison sur les hauteurs de Los Angeles est alors en travaux pour l’agrandir. Pour des raisons financière il décide de terliner les travaux et de la revendre. Il participe activement à ces travaux, prend les décisions tout en apprenant à vivre avec son nouvel handicap et ses nouveaux repères qu’il se créait.1 «Je l’ai faite comme pour moi, pour me sentir en sécurité émotionnelle»2 Cette maison est vendu tres rapidement à un prix bien supérieur à celui du marché actuel dans une période diffcile dans le domaine de l’immobilier. Il décide alors de renouveler l’expérience qui fonctionne à nouveau. Il lance alors une émission de Design à l’aveugle, qui s’arrêtera pour des raisons de santé. Il rentre en 2010 en France et publie son autobiographie Au-delà de ma nuit, aujourd’hui il se consacre à des projets avec son mari (architecte) et donne des conférences afin d’inspirer les gens. 1 Entetien téléphonique du 09 mars 2017 2 L.Hör http://www.18h39.fr/articles/eric-brun-sanglard-architecte-d-interieur-aveugle-et-sensible.html, 16 février 2016


Annexe 9

1

Les bandes Demeuron

podotactiles

Source des figures 1 : site internet de phitec, https:// www.phitech.fr/fr/accueil.html 2 : photo de l’auteur

de

Annexe 10

MiuMiu|Herzog

&

2

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Bibliographie Témoignages & Autobiographie

 J. Semellin, J’arrive où je suis étranger, Ed. Seuil, 2007  E. BRUN SANGLARD, conférence TEDx Alsace, Au-delà de nos limites  J.Semelin, Je veux croire au soleil, Ed. les arènes, 2016  E.Donnelly, Site internet d’azure magazine (URL: http://www.azuremagazine.com/article/ blind-architect-chris-downey/ ), How Blind architect Chris Downey Keeps Working in AZURE, décembre 2016  J.Lusseyran, Et la lumière fut, Coll. Résistance, liberté-mémoire, Ed. le félin, 2015  A.Kilcrease, 10questions with.... Chris Downey, site internet www.interiordesign.net, juillet 2016  An architect’s story: Chris Downey, site internet youtube (URL: https://www.youtube.com/ watch?v=zrtfXDk0L8A)

Le handicap dans l’architecture

 S. Malouin, Perspectives sensorielles : Une architecture pour les sens et l’orientation du corps dans l’espace, un centre communautaire de formation et de services pour les personnes handicapées visuelle, Mémoire Ecole d’architecture de Laval, 2013,  V.Martin, A l’écoute des sens, une architecture haptique favorisant les expériences multisensorielles pour les personnes atteintes de déficiences visuelles, Essai, école d’architecture

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de Laval, 2012  K.Pazur Abineau, « Sentir pour voir, déficience visuelle et habitat », Recherche, 2000

Etudes des sens en milieu architectural

 M. CRUNELLE, Toucher, audition et odorat en architecture, Ed. Scripta, 2001  M. CRUNELLE, Intentionnalités tactiles en architecture, éd. Scripta, Jouaville, 2011.  « L’architecture entre nos sens et le sens », vers une architecture appropriée n°1, colloque école d’architecture de Clermont Ferrand de 1984, Ed. Egullion, 1986 138

 PALLASMAA Juhani, Le regard des sens, Edition du Linteau, Paris, 2010 (trad. The eyes of the skin, architecture and the senses, 2005).  P.Zumthor, Atmosphères, Ed. Birkhäuser, 2008  J. Pallasmaa, Le regard des sens, Ed. Linteau, 2010  E. Palasmaa, Toucher les monde – pour une architecture sensible, Ed. Actes sud, 2013

Le corps & l’espace

 E.T.Hall, La dimension cachée, Ed. du seuil, 2014  A.Moles & E.Rohmer, Psychologie de l’espace, Ed. l’Harmattan, 1998


 P.Bonnin, Architecture, espace pensé, espace vécu, Ed. Recherches, 2007  V.Paternault, Peau neuve, vers une architecture palpable, énoncé théorique du projet de master d’architecture à l’EPFL, 2013  P.Kaufmann, L’expérience émotionnelle de l’espace, Ed. Vrin, ,1999  N. Rémy & N. Tixier (dir.), Ambiances, demain, Actes du 3ème congrès international sur les ambiances, Réseau international Ambiance & Université de Thesalie, volos, 2016

Normes & handicap

 « Les besoins des personnes déficientes visuelles, accès à la voirie et au cadre bâti », www.cfpsaa.fr/accessibilite  CEREMA, Direction technique territoires et ville, «Bande de guidage au sol, guide de recommandations », Coll. Références, octobre 2014  Ministère de la culture et de la communication & ministère de l’éducation national, «Repère pédagogiques en architecture, pour le jeune public », Atelier des Lunes,

Espace architectural comme milieu de vie

 Q. Thomas, «faire une ambiance en architecture» in Faire une ambiance - creating an atmosphere, Grenoble, 2008  « qu’est ce que la lumière pour les architectes ? »

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sous la direction de Alice Dubet, Ed. archibook, 2013  MEISS, Pierre von, De la forme au lieu: Une introduction à l’étude de l’architecture, Presses polytechniques et universitaires romandes : Lausanne, 2007  P.Aredenne & B.Polla, Architecture émotionnelle, matière à penser, Ed. La muette, 2011  S.E.Rasmussen, Découvrir l’architecture : experiencing, Ed. du Linteau, 2002  J.Thériault-Laliberté, Un parcours haptique dans le secteur du Vieux-Port de québec, entre qualités spatiales et expériences sensibles, mémoire sous la direction de M.Blais, école d’architecture université Laval, 2013 140

Notion d’architecture | espaces sensibles

 H.Torgue, Le sonore, l’imaginaire et la ville : de la fabrique artistique aux ambiances urbaines, Ed. Harmattan,  N. Borras, site internet de Porcelanosa Grupo (URL: www.porcelanosa.com), Newsletter, visité en octobre 2016  D. Howes & J.S. Marcoux, «Introduction à la culture sensible» in Anthropologie et société volume 30, n°3, Ed. Département d’anthropologie de l’Université Laval, 2006  T. Ando, Du béton et autres secrets de l’architecture, Ed. L’arche, 2007  P.Bouchain, Construire autrement, comment faire ?, Ed. L’impensée Acte Sud, 2006  A.Gauthier, Ambiance  : perceptions sensibles


de l’espace, mémoire à l’école Camondo, sous la direction de P.Louguet, 2010

141


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Table des matières

Remerciements .......................................................3 Introduction .............................................................5 | Appréhender l’espace sans ses yeux ...........15 1.1. Le corps dans l’espace ................................20 1.2. Les moyens de compensations ...................28 || La conception architecturale au travers de la cécité ....................................................................47 2.1. Normes VS spatialité ......................................51 2.2. Une architecture pour/par les aveugles ....59 143

||| Vers un processus de conception enrichi ..... ................................................................................73 3.1. Générer une nouvelle esthétique ...............82 3.2. Ré-enrichir la conception architecturale par les détails ...............................................................89 Conclusion ..........................................................107 Table des illustrations ..........................................117 Annexes ...............................................................119 Bibliographie .......................................................137


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ARCHITECTURE

CORPORELLE

La connaissance du handicap visuel comme apport sensible dans la conception architecturale

Depuis plusieurs années se développe une volonté de remettre le corps humain et le sensoriel au cœur de la conception architecturale. Cette volonté se lit au travers de multiples écrits et colloques qui présentent les avancées dans la prise en compte des besoins sensoriels pour créer des ambiances spécifiques. Ce mémoire propose une approche particulière de ce domaine en prenant en compte les besoins de personnes présentant un handicap visuel afin de comprendre leur propre interprétation de l’espace, et ainsi ré-intégrer ces notions dans notre conception architecturale.

Mots clefs: handicap visuel | conception architecturale|architecture sensible|ambiances| aveugles| sens

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Mémoire | Architecture Corporelle  

La connaissance du handicap visuel comme apport sensible dans la conception architecturale

Mémoire | Architecture Corporelle  

La connaissance du handicap visuel comme apport sensible dans la conception architecturale

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