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Édité par Undo-Redo - 75, rue de la Fontaine au Roi - 75011 Paris - www.undo-redo.com

N° #1 - 12/2009


On pourrait commencer comme ça

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MI© - MADE IN CHINA #1

À sa façon, ce livre est plusieurs livres2… 1. Voilà des mois que vous me suggérez, mes amis, de vous décrire enfin mes impressions à l’étranger, sans vous douter que cette demande m’accule à une impasse. Qu’écrire, que raconter de neuf, d’inconnu, d’inédit ?3 L’éternel retour est une idée mystérieuse et, avec elle, Nietzsche a mis bien des philosophes dans l’embarras.4 Des histoires possibles y en a-t-il encore, des histoires possibles pour un écrivain ?5 “Oui, bien sûr, s’il fait beau demain” dit Mrs. Ramsay.6 Chaude, pensaient les Parisiens.7 Une bonne occasion dans la vie se présente toujours8 : C’était une journée très chaude de juillet.9 C’est un faux numéro qui a tout déclanché, le téléphone sonnant trois fois au cœur de la nuit, et la voix de l’autre bout qui demandait quelqu’un qu’il n’était pas10 : “Voici la personne que je veux. Salut, personne ! Elle ne m’entend pas.”11 La voix féminine tombe du haut-parleur, légère et prometteuse comme un voile de mariée.12 “Vous êtes M. Edgar Allan Poe, n’est-ce pas ?”13 Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien.14 Une des rares choses, peut-être même la seule dont je fusse bien certain, était celle-ci : je m’appelais Mathias Pascal.15 Je lui ai dit : – Dis moi la vérité. Et [elle] m’a dit : – Quelle vérité.16 Serai-je le héros de ma propre histoire, ou quelque autre y prendra-t-il cette place ?17 – Quel est le sens de ces paroles… de ces paroles… ? – Eh, v’là bien, l’diable ; c’est la question, ma très chère demoiselle !18 On ne sait rien de soi. On croit s’habituer à être soi, c’est le contraire. Plus les années passent et moins on comprend qui est cette personne au nom de laquelle on dit et fait les choses.19 Ce qui le frappa le plus, c’est que, dès le lundi suivant, on l’appellerait Loujine.20 Cela commença étrangement. Mais aurait-il pu en être autrement ? On a pu dire, bien sûr, que tout sous le soleil commence « étrangement » et finit « étrangement », et que tout « est étrange ».21 Je vous raconterai une autre aventure plus étrange encore…22 Quand j’étais plus jeune, c’est-à-dire plus vulnérable, mon père me donna un conseil que je ne cesse de retourner dans mon esprit23 : On devrait vivre a posteriori.24 Tout cela est arrivé, plus ou moins.25 Il était quatre heure et demie de l’après-midi.26 C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures.27 Ma montre est-elle arrêtée ? Non. Mais les aiguilles n’ont pas l’air de tourner.28 Cette ornière maligne par où le temps s’enfuit loin de nous.29 Il était à peu près onze heures du matin.30 - Remontonsnous ? – Non ! Au contraire ! Nous descendons !31 Combien de temps cela va-t-il encore durer ? il faut que je regarde l’heure...32 L’énorme aiguille noire de l’horloge est encore au repos, mais elle est sur le point d’accomplir son saut de chaque minute ; cette petite secousse élastique va mettre en branle tout le monde.33 À 10h45 tout était fini.34 Tout ce qui précède oublier.35 Aujourd’hui, dans cette île, s’est produit un miracle.36 La mer est à peine ridée : quelques petites vagues battent le sable du rivage.37 Un homme s’en fut frapper à la porte du roi et lui dit, Donne-moi un bateau.38 Puisque vous me le demandez avec tant de civilité, je vous dirai ceci, mon garçon : le malheur, ça ne coûte qu’à commencer.39 ...À sa façon, cet incipit est plusieurs incipit. Ils ont été empruntés à : 1 Andrzej Kuśniewicz, Le Roi des Deux-Siciles (Król Obojga Sycylii) - 2 Julio Cortázar, Marelle (Rayuela) - 3 Fedor Dostoïevski, Notes d’hiver sur des impressions d’été (Zimnia zamietki o lietnikh vpétchatléniakh) - 4 Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être (Nesnesitelná lehkost bytí) - 5 Friedrich Durrenmatt, La panne (Die Panne) - 6 Virginia Woolf, La Promenade au phare (To the lighthouse) - 7 Irène Némirovsky, Suite française - 8 Tiziano Terzani, Un devin m’a dit (Un indovino mi disse) - 9 Pier Paolo Pasolini, Les ragazzi (Ragazzi di vita) - 10 Paul Auster, Trilogie newyorkaise (The New York Trilogy) - 11 Vladimir Nabokov, La transparence des choses (Transparent Things) - 12 Daniel Pennac, Au bonheur des ogres - 13 Stephen Marlowe, Octobre solitaire : les derniers jours d’Edgar Allan Poe (The Lighthouse at the End of the World) - 14 Louis-Ferdinand Céline, Voyage au but de la nuit - 15 Luigi Pirandello, Feu Mathias Pascal (Il Fu Mattia Pascal) - 16 Natalia Ginzburg, [ça a été comme ça] (È stato così) - 17 Charles Dickens, David Copperfield (David Copperfield) - 18 Thomas Mann, Les Buddenbrook : le déclin d’une famille (Buddenbrooks, Verfall einer Familie) - 19 Amélie Nothomb, Les Catilinaires - 20 Vladimir Nabokov, La défense Loujine (Loujina zachtchita) - 21 Philip Roth, Le Sein (The Breast) - 22 Witold Gombrowicz, Cosmos (Kosmos) - 23 F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique (The Great Gatsby) - 24 Daniel Pennac, Aux fruits de la passion - 25 Kurt Vonnegut, Abattoir 5 ou La croisade des enfants (Slaughterhouse five) - 26 Doris Lessing, Un mariage comme il faut (A Proper Marriage) - 27 George Orwell, 1984 (Nineteen eighty four) - 28 Simone de Beauvoir, Une femme rompue - 29 Christa Wolf, Aucun lieu, nulle part (Kein Ort, nirgends) - 30 Raymond Chandler, Le grand sommeil (The big sleep) - 31 Jules Verne, L’île mystérieuse 32 Arthur Schnitzler, Le Lieutenant Gustel (Leutnant Gustl) - 33 Vladimir Nabokov, Roi, dame, valet (Korol’, dama, valet) - 34 John Steinbeck, Nuits sans lune (The Moon is Down) - 35 Samuel Beckett, Assez - 36 Adolfo Bioy Casares, L’invention de Morel (La invención de Morel) - 37 Italo Calvino, Palomar (Palomar) - 38 José Saramago, Le conte de l’île inconnue (O conto da ilha desconhecida) - 39 Jorge Amado, Tereza Batista (Tereza Batista cansada de guerra)

Cecilia Braschi


plus jamais

VUE REVUE

La belle inconnue – courte fiction sur la disparition du mythe de la beauté idéale*

Ce soir là, tout Paris resplendissait aux Italiens. On donnait La Norma. La salle entière, aux derniers accents de la prière de Bellini, Casta diva, s’était levée et rappelait la cantatrice dans un tumulte glorieux. Au centre des fauteuils d’orchestre, un tout jeune homme dont la physionomie exprimait une âme résolue et fière, manifestait, brisant ses gants à force d’applaudir, l’admiration passionnée qu’il subissait.

La plus haute destination de l’art est celle qui lui est commune avec la religion et la philosophie. Comme celles-ci, il est un mode d’expression du divin, [l’UNITÉ suprême,] des besoins et exigences les plus élevées de l’esprit.** Personne, dans le monde parisien ne connaissait ce spectateur. En l’examinant, on eût cherché autour de lui de l’espace, du ciel et de la solitude. Qui était-ce et d’où venait-il ? Au moment où, transporté d’enthousiasme, il applaudissait l’artiste inspirée, ses mains demeurèrent en suspens ; il resta immobile.

Le sentiment du sublime est un plaisir qui ne surgit que de manière indirecte, c’est-à-dire qu’il est produit par le sentiment d’un soudain blocage des forces vitales, suivi aussitôt d’un épanchement d’autant plus puissant de celles-ci ;*** Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune femme d’une grande beauté.

le beau n’existant que comme UNITÉ totale et subjective, le sujet de l’idéal, soustrait à l’état de dispersion dans lequel vivent les individualités de la vie réelle, avec leurs fins et leurs aspirations hétérogènes, se concentre en lui-même et s’élève à une totalité et à une autonomie supérieures.** L’éclair illumine, d’un seul coup, les lames et les écumes de la nocturne, et à l’horizon, les lointaines lignes d’argent des flots : ainsi l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous ce rapide regard, ne fut pas graduée ; ce fut l’intime et magique éblouissement d’un monde qui se dévoile ! Il ferma les paupières comme pour y retenir les deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis il voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les yeux vers l’inconnue.

En effet, le sentiment du sublime a pour caractéristique un mouvement de l’esprit lié au jugement portant sur l’objet, tandis que le goût qu’on éprouve pour le beau présuppose que l’esprit soit dans un état de contemplation tranquille, et il l’y maintient.** Elle s’arrêta, leva son voile et le considéra avec une fixité attentive. Après un court silence : – Monsieur, – répondit-elle d’une voix dont la pureté laissait transparaître les plus lointaines intentions de l’esprit, – monsieur, le sentiment qui vous donne cette pâleur et ce maintient doit être, en effet, bien profond, pour que vous trouviez en lui la satisfaction de ce que vous faîtes. Je ne me sens donc nullement offensée. Il ne fut pas étonné de cette réponse : il lui semblait naturel que l’idéal répondit idéalement.

C’est cette force de l’individualité, ce triomphe de la liberté concentrée en elle-même, que nous admirons plus particulièrement dans la calme sérénité des personnages créées par les œuvres de l’Antiquité.** Elle quitta son bras, se dégagea comme un oiseau, entra dans la voiture. L’instant d’après, tout avait disparu.

Sous tous ces rapports, l’art reste pour nous, quant à sa suprême destination, une chose du passé. Ce qu’une œuvre d’art suscite aujourd’hui en nous, c’est, en même temps qu’une jouissance directe, un jugement portant aussi bien sur le contenu que sur les moyens d’expression et sur le degrés d’adéquation de l’expression au contenu.** * Fait d’extraits de L’inconnue de Villiers de l’Isle-Adam (Contes cruels, 1883) ** G. W. F. Hegel, Introduction à l’Esthétique (1835) *** E. Kant, Critique de la faculté de juger (1790)

Vanessa Theodoropoulou


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Fabrizio Gruppini - Catania 08


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MARINO NERI - 1+1

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MARINO NERI - Uno


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UNDO-REDO - Super Typo / part 1


UNDO-REDO - Super Typo / part 1


N° #1 1+1=1 Comité de rédaction : Nicola Aguzzi, Cecilia Braschi, Teresa Gasperutti, Vanessa Theodoropoulou Direction Artistique : UNDO-REDO

TEXTES :

Vanessa ThEodoropoulou VUE plus jamais REVUE Cecilia Braschi On pourrait commencer comme ça1 ŒUVRES :

MI© - MADE IN CHINA #1

Cet exemplaire vous a été distribué pendant la performance « 1 + 1 = 1 » lors de la présentation du numéro #1 de la revue Made in ©hina, le 17 décembre 2009 au studio Undo-Redo à Paris. Made in ©hina est une revue collective de design et d’illustration éditée par UNDO-REDO qui rassemble des créatifs de tous horizons afin de proposer une approche décomplexée d’une création de son temps, en permanente mutation et en avance sur elle-même. Made in ©hina offre une tribune libre pour expérimenter, croiser, créer, partager une synergie visuelle, générer des projets communs par capillarités créatives, offrir à ses partenaires d’ouvrir de nouvelles portes.

Retrouvez Made in ©hina sur le web www.madeinchinarevue.com

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MAGAZINE ‘MADE IN CHINA’ - #1 - 1 + 1 = 1  

L'USINE À MAGAZINE Pourquoi concevoir un magazine en forme d’usine à «  Unes  » ? Afin de donner une forme plastique et performative au pa...