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Dossier

Blasonner en s'amusant Texte : Élise Poirey

La plupart des traits ludiques que l’on trouve dans l’héraldique primitive viennent des pays germaniques. Dans certains textes littéraires les auteurs s’amusent à donner des armoiries à des personnages humoristiques. Par la suite l’humour prend un aspect savant, plus retenu, lettré et intellectuel. Mais en parallèle, un autre courant apparaît et s’y oppose, il s’agit d’un humour de plus en plus bas de gamme, que l’on pourrait qualifier parfois de grivois et scatologique, composé de calembours, d’armoiries parlantes et autres figures ridicules.

C’est lors d'un mercredi particulièrement froid que Michel Pastoureau posa le pied à l’École, son passage dans le grand hall n’étant alors que peu remarqué. Petit homme plutôt discret, M. Pastoureau se rapproche plus de la figure du grand-père que de celle de l’historien des temps modernes. De sa démarche assurée, il descendit les escaliers pour se rendre en salle Cézanne, et fut accueilli avec tous les honneurs qui lui sont dus par le professeur d’héraldique. Après quelques formalités habituelles il s’assit derrière le micro, sous les yeux brillants des élèves et auditeurs, qui pour une fois étaient tous animés par la même passion, et solidaires devant cette quintessence de grandiose. Alors que le suspense atteignait son paroxysme, la première page du diaporama afficha «  Quelques traits d’humour dans les armoiries médiévales et modernes  ». Des regards s’échangeaient, mi-étonnés, mi-amusés, l’audience se demandant ce qui l’attendait. Michel Pastoureau prit la parole, un petit sourire en coin, non pas peu fier de la réaction qu’il avait engendré  :

À l’époque médiévale, les traits humoristiques sont principalement des figures insolites, elles-mêmes situées dans des armoiries parlantes, avec par exemples des râteaux, des dés, des marionnettes. Mais certains cas sont beaucoup plus ambigus, notamment les armoiries du Maroc faites par un peintre qui apparemment ne les connaissait pas. Au centre du blason se trouvent trois rocs, en rapport avec la deuxième syllabe du mot, on ne sait si le créateur avait une véritable intention humoristique. Le cimier est aussi un endroit où l’humour peut s’exprimer, surtout à la fin du Moyen Âge, on retrouve un crève-cœur, un personnage en train de jouer aux dés, un cimier avec un masque d’ours diabolique. Et ici encore, l’humour est créé à partir de jeux de mot, avec pour la famille Von Baden, un personnage dans son bain, «  baden  » signifiant en allemand «  prendre un bain  ».

« Le terme humour me semble peut-être tout de même ambitieux, je parlerais plus de ludisme  ». En effet beaucoup d’armoiries comportent un côté joueur dans l’attribution de celles-ci, qui permet un apprentissage dynamique de l’héraldique, visant à le rendre amusant. L’historien marqua quelques secondes de pause, l’effet était réussi, et l’assemblée, suspendue à ses lèvres. Du Moyen Âge à l’époque moderne on trouve, dans les armoiries, différents éléments qui peuvent prêter à rire, telles que les figures, par leur nature ou représentations graphiques, ou les armoiries parlantes. Il s’agit de blasons qui comportent un jeu figuré créé à partir du nom du possesseur.

À la vue dudit blason quelques rires discrets se firent entendre dans l’assemblée, et même le professeur, connu pour son sérieux, souriait. Et c’est toujours avec son petit sourire aux lèvres que Michel Pastoureau continuait sa conférence.

Sous le regard admiratif du public et les diapositives présentant les exemples qui défilaient, M. Pastoureau continuait son exposé, posant les bases de son étude. 8

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LB n°28 : L'humour  

Louvr'Boîte, journal des élèves de l'École du Louvre (Paris, France), numéro 28 daté de mars 2015. Lauréat du concours Kaléïdo'scoop en caté...

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