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LB n°22 : L'art et la guerre

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DOSSIER

L'ART EN GUERRE

Une esthétique nazie texte et illustration : Laure Saffroy-Lepesqueur

Faut-il établir une différence entre un homme et son art ? Est-on même capable de regarder un être de deux façons totalement distinctes, faire d'un corps le réceptacle de l'homme d'une part, avec tout ce que cela contient donc de faiblesse, et de l'autre l'artiste, le créateur. Il est certain que l'un ne fonctionne pas sans l'autre, que l'homme influence sans doute l'artiste et vice-versa. Pourtant il nous semble deux fois plus étonnant et condamnable de voir pécher un artiste, sous prétexte qu'il fournit du beau ou du bon (libre à vous de définir ces deux notions...). On ne pourrait tolérer qu'il soit laid dans son attitude d'homme. Je fais le choix assumé de dire que je trouve

belles les productions de Leni Riefenstahl et d'Arno Breker. Est-ce-que cela suffit à faire de moi une innommable nazie? Non; là est toute l'affaire... Ces deux noms d'artistes, celui de la photographe et celui du sculpteur, allemands, resteront probablement à jamais assimilés au régime nazi, cela n'est en rien niable, en rien discutable, car cela est un fait: les deux artistes, en ayant cependant refusé clairement de recevoir la carte du parti et de s'associer sciemment à ce dernier, ont « collaboré » au sens artistique du terme et ont répondu présents aux commandes qui leur ont été passées. Ce qui est moins factuel, c'est la dose d'engagement personnel de ces individus dans l'idéologie

pour laquelle ils acceptent de donner de leur raison d'être : leur art. Il est certain que ces deux là n'ont pas attendu le nazisme pour devenir des artistes et que leur traitement des figures et leur goût pour une certaine esthétique n'ont pas été inculqués par ce régime dont il est question. On rentre pleinement ici dans une sphère où se mêlent intérêt, opportunisme, hypocrisie et autres vertus cardinales des temps de guerre, c'est la raison pour laquelle je ne souhaite pas m'appesantir sur la question de l'entière et totale culpabilité de ces deux artistes. Mais leur participation à l'établissement de ce que l'on aura voulu appeler une « esthétique nazie » nous pose la question de l'existence même d'un tel concept. À leurs côtés, faisant figures de modèles, on retrouve de très grands maîtres comme Böcklin, Friedrich, Wagner, rivalisant avec la grande puissance des antiques grecs. Mais cette petite sélection d'artistes de renom vient essentiellement d'un seul esprit, toujours le même, celui qui ose définir un art valide, évoluant dans un même « sens commun », cet esthète à l'idéologie inhumaine, prouvant de manière effroyable que la Beauté n'a que faire du concept moral et se joue de la tournure qu'on espère lui prêter, revoilà Hitler. Car après tout, il est utile de rappeler que des aquarelles d'Emil Nolde, grand expressionniste, taxé de dégénéré par le Führer, furent accrochées dans le salon de Goebbels... L'esthétique nazie, à mon sens, n'existe donc pas réellement. Hitler a existé. Ses goûts en matière d'art ont existé. Mais accoler au terme esthétique l'adjectif « nazi » me semble à la fois infondé, disproportionné et parfaitement absurde. Il n'y a rien de plus dangereux qu'un régime s'associant à ce que le monde a de plus sensible, comme par exemple le domaine artistique. Mais ce

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n'est pas parce qu'une vision des êtres et du monde a trouvé des échos dans une idéologie, et je rappelle qu'une idéologie n'est pas l'assurance de l'affirmation du « bon » au sens conceptuel du terme, que cette vision doit être condamnée par les siècles à venir. L'art, dans ces tristes périodes, est violé, utilisé et pillé. On s'en sert comme d'un outil en vue d'obtenir plus d'ascendance sur les peuples, comme d'une excuse à sa propre folie et à sa propre inhumanité. Ni Friedrich, ni les Grecs n'ont attendu Hitler pour développer leur conception de ce que peut être la Beauté, de même que la Beauté n'a attendu personne pour exister. Fort heureusement, cela fait bien longtemps que l'ombre du nazisme ne pèse plus sur Böcklin ou Friedrich et on apprend peu à peu à faire fi des théories vaseuses cherchant à trouver dans des toiles d'artistes allemands du siècle précédant la seconde guerre mondiale, les fondements du nazisme. S'il n'en est pas de même pour Riefenstahl et Brecker qui eux, ont vécu dans cette période de bouleversement complet, il est tout de même légitime de bien vouloir les considérer comme des artistes dont la partie humaine a fait le difficile (ou non, je ne suis pas à même d'émettre un jugement définitif là-dessus) choix de se vendre, pour continuer à exprimer l'autre partie de leur être, la part du créateur. Cela n'est que la preuve que l'Histoire de l'art peut sembler très fragile, surtout lorsqu'elle tombe dans les mains de puissants mal intentionnés, mais qu'elle a cette force éternelle quelque part, de toujours pouvoir se dégager de toute temporalité, donc de tout bourreau, et venger, de part cette éternité, les affronts faits à toute notion du Beau. R


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