Le vin grandeur nature

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Philippe Gilbert, et la maison familiale.

MENETOU-SALON Philippe Gilbert, hier dramaturge à côté d’Olivier Py, a longtemps fui son destin d’héritier. Avant de l’assumer, enfin, avec bonheur. Par JACKY DURAND (envoyé spécial) Photos LUC MANAGO e vignoble-là n’a pas l’ostentation de la Bourgogne ou de l’Alsace. Mais allez savoir pourquoi, on est tombé amoureux du Menetou-Salon, un jour de vent de chaud et de blé mûr en plein Berry. En fait, si, après y être retourné, on sait pourquoi on a aimé d’emblée ces vignes choyées au milieu d’autres cultures, de prés et de taillis. Ici, à MenetouSalon, il n’y a pas de hiérarchie dans l’horizon entre le raisin, le bocage et les labours. Mais le sentiment d’une symbiose entre la vigne et le reste du monde illustré par le propos d’un vigneron exigeant. « Je suis un

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DOMAINE PHILIPPE GILBERT Superficie : 27 hectares. Cépages : pinot (15 ha) et sauvignon (12 ha). Cuvées : 2 en rouge et en blanc. Production : de 120 000 à 130 000 bouteilles par an.

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Les Faucards 18 510 Menetou-Salon www.domainephilippegilbert.fr Tél. : 02 48 66 65 90

paysan », dit Philippe Gilbert, 42 ans, qui veille sur les vingt-sept hectares du domaine familial (quinze en pinot noir et douze en sauvignon) converti en culture biologique en 2005 et en biodynamie en 2007. La différence avec l’agriculteur ? « C’est la modernité de la seconde moitié du XXe siècle qui voulait que l’agriculteur ait réponse à tout. La vigne, pour lui, c’était tant d’hectares égale tant de récolte. L’agriculteur se veut rationnel, le paysan est en communion, en harmonie avec le vivant. Le paysan que je suis a besoin de la vigne alors que l’agriculteur peut, demain, passer du raisin aux pommes ou au maïs. » LES MUES Lors de la découverte de ce vignoble de 480 hectares planté sur des sédiments calcaires, Philippe Gilbert nous avait entraîné sur ses Treilles, une parcelle de vieilles vignes plantée moitié en pinot noir, moitié en sauvignon. On avait caressé les ceps de ses magnifiques cuvées Renardières élevées en barriques de chêne avant de contempler au loin les Aix-d’Angillon et d’évoquer la cathédrale de Bourges, à une vingtaine de kilomètres, sur l’horizon écrasé de chaleur. On avait entrevu dans le récit de ce vigneron aux allures de jeune homme posé les peaux anciennes d’une mue intense. Car Philippe Gilbert s’est rêvé casque bleu, a été dramaturge avant d’être désormais le paysan de ses vignes. Retour au point de départ : les Gilbert font du vin à Menetou-Salon depuis le XVIIIe siècle. Le grand-père de Philippe fut l’un des pères

fondateurs de l’AOC Menetou-Salon en 1959. « Dès que je suis né, j’étais programmé pour être l’héritier. C’était une fatalité à fuir », explique Philippe. Il se souvient qu’enfant, il contemplait la mappemonde de son école avant de se retrouver dans les vignes : « J’avais l’impression de me retrouver dans un entonnoir. J’étais tétanisé, j’avais envie de partir mais j’étais aussi dans la peine. » Philippe Gilbert fera donc l’Ecole supérieure de commerce de Lyon avec l’idée de pouvoir ensuite « tout faire. Vivre à l’étranger, vendre du Coca. Tout en ne tournant pas le dos à mes parents ». Mais il assiste dans le même temps à la chute du rideau de fer puis à la guerre dans l’exYougoslavie et se dit que la vraie vie se lève à l’Est. Philippe part en Russie, officiellement pour étudier la finance, mais se nourrit tous les jours de Tchekhov et de Dostoïevski.

Corée. Ainsi, Philippe Gilbert s’est donné les moyens de fermer la porte à Menetou-Salon. Jusqu’à ce que le domaine vienne le rattraper littéralement au ventre. « De temps à autre, j’avais des crampes d’estomac qui me clouaient au lit mais on n’y trouvait aucune cause. Jusqu’au jour où un médecin m’a dit : “Vos tripes sont en train de vous rappeler qu’il y a quelque chose de non résolu”. C’était Menetou. » En 1998, il revient au domaine comme gérant mais partage encore la moitié de son temps avec le théâtre. Le rapprochement avec la vigne se fait par touches avec la complicité de Jean-Philippe Louis, l’œnologue du domaine. Le père et le fils ont eu aussi beaucoup à se dire. « Mes problèmes d’estomac se sont évanouis, souffle Philippe. En 2005, j’ai compris que ma vie s’était réorientée vers la vigne. »

RÉSOLUTION La culture biologique et la biodynamie apparaissent comme le prolongement naturel de cet itinéraire singulier. « Je me suis demandé : “A quoi ça sert de faire du vin par rapport à la transmission familiale ? ” La « A quoi ça sert de faire du vin par rapport réponse passait par la pertià la transmission familiale ? » nence des sols que l’on cultive. La biodynamie permet à la Philippe Gilbert vigne de chercher les moyens de se soigner elle-même. » En 1995, après la chute de Srebrenica, il Après trois ans de conversion, de « chahuts entre de plain-pied dans la mobilisation des et d’émotions », la sérénité est venue à l’hiver gens de théâtre pour la Bosnie à travers la 2009 : « On a eu le sentiment que toute cette déclaration d’Avignon puis la grève de la aventure nous remettait à l’endroit, de devenir faim de la Cartoucherie. C’est ainsi qu’il des paysans. Aujourd’hui, j’ai la conviction rencontre le dramaturge Olivier Py, qui profonde d’exprimer nos terroirs. » Et le théâvient de mettre en scène la Servante de Clau- tre ? « C’est fini, ça a été une joie qui continue del. Ensemble, ils écrivent Requiem pour de me nourrir. Je me dis qu’il a fallu que je Srebrenica. D’autres créations suivront, me donne les moyens de partir du domaine consacrées à l’Algérie, à la Palestine et la pour revenir l’aimer. »