Un exil intérieur : l'évacuation des Mosellans (septembre 1939 - octobre 1940)

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Combats brefs mais destructeurs en 1940, combats acharnés en 1944 et libération tardive en février 1945, après une occupation transformée en annexion, incorporation des jeunes gens dans l’armée allemande, germanisation, colonisation et persécution des Lorrains « inassimilables », expulsions : cette énumération n’est qu’indicative. Le prélude de ces cinq ans et demi si sombres s’appelle l’évacuation. Épisode surprenant, déroutant, mal connu hors du département et de l’Alsace, épisode sans rapport avec l’exode des autres Français en mai-juin 1940, l’évacuation commence à la fin d’août 1939, elle est généralisée le 1er septembre et reprend en mai 1940. 200 000 Mosellans quittent brutalement leurs foyers à l’automne 1939, en grande majorité pour être hébergés dans la Charente, la Vienne, la Charente-Maritime, le Pas-de-Calais, la Loire et la Saône-et-Loire ; 90 000 autres font de même, mais dans des directions très diverses, après le 10 mai 1940. La première des deux grandes migrations des gens de l’Est a eu lieu il y a 70 ans. Évacuation 39-40

Les témoins sont de moins en moins nombreux, mais les témoignages écrits et pho-

Un film réalisé en complément de l’exposition

tographiques sont très riches, les souvenirs sont de plus en plus indirects, mais la

Un exil intérieur : l’évacuation des Mosellans, septembre 1939 - octobre 1940

mémoire est encore vive. Le présent recueil de textes commentés, complément d’une exposition présentée durant l’hiver 2009-2010, a pour ambition de la conforter.

Production : Communauté d’agglomération Sarreguemines Confluences Réalisation : Mosaïk / TV Cristal Avec le concours du service départemental d’Archives de la Moselle (Conseil Général de la Moselle) et

Inclus dans le présent ouvrage, un film inédit de 55 minutes, Évacuation 39-40, produit à l’occasion du 70e anniversaire de l’événement, donne la parole à des témoins et acteurs de cette grande aventure collective que fut l’évacuation des populations de Moselle en 1939 et 1940.

de la médiathèque de Sarreguemines

L’exposition « Un exil intérieur » présentée du 9 octobre 2009 au 7 mai 2010 à Saint-Julien-lès-Metz

(Communauté d’agglomération Sarreguemines Confluences).

et du 10 octobre 2009 au 31 janvier 2010 à Sarreguemines est une réalisation du Conseil Général de la Moselle en partenariat avec la Communauté d’agglomération Sarreguemines Confluences.

Tous droits réservés – © septembre 2009

www.editions-libel.fr 18 € TTC ISBN 978-2-917659-04-5 Dépôt légal : octobre 2009

9 782917 659045

Un exil intérieur: l’évacuation des Mosellans septembre 1939 – octobre 1940

Le Département de la Moselle a été sévèrement éprouvé de 1939 à 1945.

Un exil intérieur:

Les départements d’accueil des Mosellans en 1939-1940

Lille Arras

Metz Saint-Dizier

l’évacuation des Mosellans

Dijon Poitiers

septembre 1939 – octobre 1940

Mâcon Moulins

La Rochelle Angoulême

Clermont-Ferrand

Saint-Étienne Le-Puy-en-Velay

Départements de correspondance de 1939-1940 (Charente, Vienne, Charente-Inférieure) Départements miniers et industriels ayant accueilli les mineurs et les ouvriers d’industrie en 1939 (Pas-de-Calais, Nord, Loire, Saône-et-Loire, Haute-Loire) Principaux départements d’accueil de fortune en 1940 (Puy-de-Dôme, Allier, Côte-d’Or) En gras les noms des départements qui reçurent les effectifs les plus importants. La ligne de démarcation entre zone occupée et zone non occupée après la signature de l'armistice le 25 juin 1940 est donnée à titre indicatif.


1er septembre 1939  : la guerre est maintenant certaine, il faut partir  !


Préface Pendant un an, 200 000 habitants de la Moselle trouvèrent un refuge dans un département de repli qu’ils découvrirent au cours du mois de septembre 1939. Surprise immense pour les Lorrains transplantés sur les rives de la Vienne et de la Charente, dans les stations balnéaires de Royan, Châtelaillon et Angoulins, dans les corons du Pas-de-Calais et dans des baraques autour de Saint-Étienne. Surprise culturelle, alimentaire et même professionnelle ; dépaysement linguistique, scolaire et même religieux ; difficultés d’acclimatation personnelle, d’adaptation familiale et d’organisation collective. 10 mai 1940 : la guerre est maintenant toute proche, une nouvelle vague de départs est ordonnée. 100 000 Lorrains rejoignent leurs compatriotes… ou sont empêchés de les rejoindre par les événements dramatiques qui se déroulent entre le 13 mai et le 22 juin. Le Département de la Moselle de 2009 se souvient très bien encore de cet épisode, qui a été décrit avec beaucoup de détail dans tant de monographies communales depuis une vingtaine d’années et le 50e anniversaire de la déclaration de guerre. 70 ans ont maintenant passé et les souvenirs des acteurs de ce périple obligé sont moins nombreux et moins précis. L’écriture de ces pages d’histoire recourt donc massivement aux archives.

L’utilisation de la documentation conservée sur place par les institutions chargées d’organiser l’accueil et le séjour de nos compatriotes lorrains a été privilégiée dans le présent recueil, qui tente de donner un reflet de l’image que ces exilés laissèrent aux gens de l’Artois, du Forez, du Poitou et de l’Aunis. « Le regard de l’autre » : tel aurait pu être le titre de ce livre. Un autre titre aurait pu être suggéré pour rappeler que la migration des Mosellans évacués fut le premier épisode d’une histoire qui en compta au moins trois : le deuxième fut celui des expulsions (juillet 1940-printemps 1941) et le troisième celui des retours définitifs (hiver 1944-été 1945). C’est pourquoi ce livre débouche sur l’histoire de l’expulsion, qui coïncide avec la fin de l’histoire de l’évacuation et la recouvre dans certains cas troublants, que les Mosellans subirent douloureusement. Je souhaite que cette page d’histoire, que nous compléterons l’année prochaine lorsque nous évoquerons l’histoire des 100 000 expulsés, soit appropriée par les plus jeunes des Mosellans, comme faisant partie d’une histoire nationale complexe et diverse. Philippe leroy Sénateur Président du Conseil général de la Moselle

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Introduction En 1914-1918, l’Europe occidentale connaît la première guerre de position, dérivé monstrueux de la guerre de siège, incompatible avec la présence de civils dans un périmètre important, celui qu’après l’armistice et tout au long des années 1920 on appelle la zone rouge, celle qui a été ravagée par les combats et les bombardements et qui dans certains départements français du Nord, recouvre le territoire de plusieurs centaines de communes, dont la reconstruction ne s’achève que vers 1934 dans le détail des constructions de prestige. Et c’est alors que les travaux de fortification de la frontière de l’est en France – la ligne Maginot – et de celle de l’ouest en Allemagne – le Westwall ou ligne Siegfried – mettent les civils dans le cas d’être hachés menu par l’artillerie placée là à demeure, tant en avant des lignes que dans une zone arrière proche.

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l faut donc envisager de sauver les civils et la seule solution est leur repliement préventif, obligatoire et collectif, sous la forme d’une évacuation massive et simultanée dès que la guerre est donnée pour certaine. C’est de cette sauvegarde dont bénéficient les Mosellans de la zone avant et leurs voisins sarrois de la zone rouge à partir du 1er septembre 1939.

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epuis 1979, après trois décennies de sommeil mémoriel et de réserve archivistique, sauf le travail pionnier de Paul-E. Glath (Du pays de Bitche à la Charente-Maritime, 1954), l’histoire de cette grande migration a été écrite par des historiens locaux en collaboration avec des témoins toujours plus nombreux, et depuis 1989 la Ruée vers l’Ouest avec 30 kg de bagages est devenue un sujet d’étude assez classique dans de nombreuses communes, sans que pourtant l’université ne dirige de travaux d’ensemble sur un épisode unique en son genre de la Seconde Guerre mondiale, dont les conséquences sur les populations civiles ne cessent d’intéresser la recherche jusqu’à déclencher des polémiques sur l’usage des archives. Les livres d’Henri Hiegel (1983), sur la guerre en général, et de Marcel Neu (1989), sur l’évacuation en Charente des habitants de l’arrondissement de Sarreguemines principalement, ont fait date et sont des références précieuses. Les mémoires de Christel Nimesgern sur les réfugiés mosellans dans l’arrondissement de Châtellerault (1989) et de Christine Guth sur les réfugiés du canton de Sierck dans la Vienne (2008) sont des travaux à la fois rares et pionniers en Moselle, qui ont leurs répondants en Charente avec les travaux dont le colloque de décembre 1998 a rendu fidèlement compte. Mais de synthèse départementale sur les évacuations, point.

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l n’entrait nullement dans les intentions de l’équipe qui a conçu et réalisé l’exposition sur cet Exil intérieur de septembre 1939 à octobre 1940 de combler une telle lacune. En revanche, après avoir pris connaissance de manière extensive de la documentation disponible dans certains départements d’accueil (pas tous ! il reste encore bien des prospections à réaliser), les membres de ce groupe ont estimé qu’il était possible et utile de proposer un parcours cavalier à travers la documentation des départements de correspondance et d’accueil. Le signalement de ces gisements d’archives, connus pour certains, beaucoup moins ou pas du tout pour d’autres, incitera-t-il des chercheurs à travailler qui sur le sort des mineurs lorrains dans le Pas-de-Calais et le bassin houiller du Centre-Est, qui sur celui des familles et personnes isolées évacuées mais restées volontairement hors de Moselle de l’été 1940 à l’été 1945, qui sur tel autre sujet ? Avant d’envisager une synthèse départementale que, le temps du silence étant définitivement interrompu, le temps de l’histoire assume pleinement.

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La secrète organisation des départs

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La secrète organisation des départs Il n’est pas possible d’appréhender l’évacuation sans aborder les plans et mesures qui se sont succédé dans l’entre-deuxguerres.

h [1] Service historique de la Défense, Terre, 31 N 95. Conclusion de l’Instruction générale de sauvegarde (I.G.S.) 38/39, dont la troisième édition date de 1939, mettant en avant le côté aléatoire de l’application des plans.

Dans l’entre-deux-guerres, l’éventualité d’un nouveau conflit avec le voisin allemand n’est pas écartée. Dès 1926, tenant compte du déficit démographique qu’engendra le premier conflit mondial, l’état-major français finit par opter pour la stratégie défensive. Dès lors, cette appréhension se traduisit par l’élaboration d’une organisation défensive des frontières qui se matérialisa par l’édification entre 1929 et 1936 de la ligne Maginot. Parallèlement à cela, et avant même le choix de la stratégie militaire adopté, apparaissent les premières mesures et instructions en faveur de l’élaboration d’un plan de protection contre les bombardements aériens. Bien qu’il ne fût tout d’abord presque exclusivement question que d’un repliement économique, il semble que la question de la protection fut envisagée très tôt. •••

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Au fil des années, le champ des préoccupations va évoluer vers une protection totale des ressources et des populations qui seraient menacées. Ainsi, le 9 août 1923, par le biais d’une étude entreprise pour l’établissement d’une instruction, on aborde enfin la question de la protection des populations, et les possibilités d’évacuation vers l’intérieur des habitants dont la présence serait inutile (enfants, vieillards, malades hospitalisés…), ainsi que le repliement des personnes pouvant travailler pour la défense nationale et qui suivraient donc les ressources intéressant cette dernière. Toutefois, le terme de « repliement » risquant de déclencher un vent de panique, il paraît souhaitable de présenter ce dernier comme une mesure limitée dans le temps et l’espace et applicable en dernier recours seulement et donc de trouver une nouvelle orientation, qui permette d’envisager des solutions palliatives. Deux autres solutions sont alors envisagées : la mise à l’abri et un plan de dispersion, qui, contrairement à un plan de repliement, permettrait des déplacements limités géographiquement et temporellement.

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rès tôt, le problème de la préparation, mêlé à la volonté de conserver toutes les instructions secrètes, se posa. En effet, afin d’éviter de jeter le trouble dans la population, mais aussi par crainte que des renseignements ne soient perçus par l’ennemi, l’armée et le gouvernement français souhaitent garder toutes ces mesures préventives secrètes [1]. Il fallait donc envisager une préparation tatillonne dès le temps de paix, pour éviter que le repliement se fasse de manière chaotique et désorganisée. Cependant, lorsque le secret commence à entraver l’organisation d’une éventuelle évacuation, la décision est prise de lâcher du lest, tout en contrôlant la destination des informations et en usant de stratagèmes pour que ces dernières ne parviennent que de façon partielle aux intéressés. L’obligation de garder toutes mesures secrètes eut des conséquences néfastes sur l’organisation de l’évacuation. Un inconvénient fort concret est le problème de l’organisation de l’évacuation au niveau municipal. En effet, il semblerait que dans un premier temps il ait été jugé préférable de révéler le moins d’informations possibles aux maires des localités concernées par l’évacuation. Ainsi, c’est seulement après un exercice sur les évacuations et les repliements, réalisé en 1936 à Strasbourg, que l’étatmajor de l’armée propose d’envisager de donner plus de matière aux maires des communes concernées.

les moyens de transports et les capacités des chemins de fer ne seront pas suffisants pour acheminer tout le monde en même temps

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e 18 juin 1935, Pierre Laval publie trois nouvelles instructions, dont une instruction particulière sur le repliement des régions menacées qui met alors en relief le problème des transports. Cette dernière indique la mise en place d’ordres de priorité, les nécessités militaires et celles du repliement passant avant celles des « convenances personnelles ». Mais même en privilégiant l’armée et le repliement, le problème relatif aux moyens de transports ne s’estompe que faiblement. Ainsi, en 1938, une série d’exercices devant permettre de vérifier l’efficacité des plans souligne que « dans toutes les régions fortifiées frappées d’évacuation totale, de repliement, d’éloignement ou de dispersion, les moyens de transports et les capacités des chemins de fer ne seront pas suffisants pour acheminer tout le monde en même temps »1. Il faut donc développer les étapes avant la destination finale et même étendre sur la durée les départs, en privilégiant les personnes les plus proches de la frontière. Les maires sont également autorisés à procéder à des réquisitions au sein de leurs villages : chevaux et voitures hippomobiles restent à la disposition des communes évacuées et ne peuvent être réquisitionnés par l’armée qu’après le franchissement de la ligne Maginot.

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Pierre Rigoulot, L’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-45, Paris, 2e éd., 1998.


La secrète organisation des départs

[2] Arch. dép. Moselle, 5 R 590. Itinéraire à suivre depuis leurs communes jusqu’au centre de recueil d’Azoudange par les évacués de la tranche C d’évacuation (secteur de Bitche).

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a nouvelle instruction du 10 mai 1936 adressée aux préfets a une importance capitale. Pour la première fois le terme « évacuation » est employé et défini. L’évacuation y est appréhendée comme « une mesure d’ordre militaire consistant dans le retrait à l’arrière des populations de la zone de combat des armées. Cette mesure est destinée à permettre la mise en place de la couverture et, éventuellement, la mise en œuvre des plans de feux » Toutefois, l’autorité militaire partage la tâche de préparer et d’encadrer cette évacuation avec l’autorité civile. Cette instruction organise également divers aspects de l’évacuation tels que les modalités de départ, le sort du bétail, les affaires à emporter… Ainsi est-on passé d’un déplacement de ressources à un déplacement de personnes. L’Instruction générale sur les mouvements et transports de sauvegarde arrêtée par Albert Sarraut le 1er juillet 1938 et dans laquelle sont refondues l’instruction du 10 mai 1936 ainsi que celles du 18 juin 1935, met quant à elle en évidence l’étendue du territoire concerné par les mesures d’évacuation. Ainsi, c’est une bande de 5 à 8 km de large le long du Rhin qui s’approfondit jusqu’à 13 km et plus en Moselle, au nord du Bas-Rhin et au sud du Haut-Rhin, qui doit être évacuée dès la mobilisation générale. Il faut dire que la situation géographique de la ligne Maginot permettait de préciser cette étendue. En effet, par souci de ne pas provoquer d’incidents diplomatiques, il avait été décidé que cette ligne défensive serait édifiée à une dizaine de kilomètres à l’intérieur des frontières. Si, jusqu’alors, le principe de repliement concernait seulement les ressources situées dans tous les départements frontaliers du nord, de l’est et du sud-est, la ligne Maginot allait dès lors servir de « frontière » entre la zone sujette à évacuation et celle pour laquelle une évacuation n’était pas immédiatement nécessaire, et allait réduire les départements concernés à la Moselle et aux deux départements alsaciens.

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[3] Arch. dép. Moselle, 5 R 590. Carte routière schématique de la Moselle mettant en relief le découpage en tranches de la zone rouge du département, ce découpage se prolongeant dans la zone arrière.

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la partie évacuée du département située sur le territoire de la 6e région est compartimentée dans le sens de la profondeur en sept tranches

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rois zones bien définies et répondant chacune à plusieurs appellations sont alors distinguées. La première, zone 1 ou encore zone avancée ou zone « rouge », est à évacuer dès que l’ordre de mobilisation générale sera décrété ; la zone 2, ou zone arrière, qui s’adosse immédiatement à la précédente et la prolonge dans le sens de la profondeur, ne sera à évacuer qu’en cas de bombardement; quant à la zone 3, elle servira de zone de passage, avec gîtes d’étapes pour les évacués de la zone avancée [2]. Pour faciliter l’évacuation et la prise en charge, par la suite, des populations, la zone rouge, mais aussi la zone arrière sont elles-mêmes à leur tour partagées. Cette décision émane d’une note annexée à l’instruction du 1er juillet 1938. Ainsi, « la partie évacuée du département située sur le territoire de la 6e région est compartimentée dans le sens de la profondeur en sept tranches portant chacune un chiffre. La zone évacuée se situant sur la 20e région, quant à elle, est divisée en trois tranches, portant les lettres A, B, et C, elles-mêmes subdivisées en sous-tranches » [3]. Puis, au début de l’année 1939, Albert Sarraut signe une nouvelle Instruction générale de sauvegarde : l’IGS 38/39. Cette dernière complète l’instruction du 1er juillet 1938 en ajoutant que, concernant la partie avant ou zone avancée, l’évacuation doit être totale et que « tout doit être mis en œuvre pour dégager entièrement ce terrain, même contre le gré des habitants  ». Ce document, rédigé par la direction générale de la Sûreté nationale et qui ne doit être divulgué qu’aux autorités militaires et aux préfets, impose à ces derniers la date butoir du 1er octobre 1939 pour établir, en liaison avec les autorités militaires régionales, le plan d’évacuation de leur département. Cette date butoir sera repoussée par la suite au 1er janvier 1940. À la veille de l’entrée en guerre donc, le traitement du problème de l’évacuation n’est toujours pas achevé.

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e principe de déplacement induit de trouver un ou plusieurs lieux où personnes et ressources seraient placées en sécurité. Seul un point est fixé rapidement : il faut replier les personnes menacées par un conflit franco-allemand loin de cette frontière, donc à l’intérieur du pays. Évacuer la population vers l’intérieur présentait un double avantage : faciliter dès le début, le mouvement des troupes dans la zone des armées et dans la ligne elle-même, tout en permettant « la mise à l’abri » de la population dans une région loin de la zone des combats, où elle serait hors de portée des attaques ennemies. Dès 1933, un plan prévoyait l’hébergement des Mosellans en Savoie2 . Mais l’alliance germano-italienne de 1936 pose le problème d’une éventuelle entrée en guerre de l’Italie aux côtés de l’Allemagne.

tout doit être mis en œuvre pour dégager entièrement ce terrain, même contre le gré des habitants

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Henri Hiegel,« L’évacuation de la zone rouge du département de la Moselle en 1939-40 vers les Charentes et la Vienne », dans Mémoires de l’Académie nationale de Metz, Metz, 1982, p. 57-69.


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e choix définitif est alors porté sur les départements du Sud-Ouest et, dans une large mesure, en ce qui concerne la Moselle, sur la Charente, la Vienne et la Charente-Maritime. L’instruction particulière signée par Laval en juin 1935 a eu un rôle fondamental dans la répartition des départements de correspondance pour chaque secteur à évacuer. Ainsi tous les « départements-frontières » de l’Est se voient attribuer, pour leurs ressources, un département de repli, comme on l’a vu. Si cette instruction fait seulement état du repli des ressources, en fait, les départements de correspondance doivent également recevoir les populations des zones touchées par « l’évacuation humaine ». Toutefois, seuls la Moselle, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin sont en contact avec l’Allemagne et seront concernés par les mesures d’évacuation humaine. Les départements de correspondance désignés pour accueillir ces réfugiés sont donc le Lot-et-Garonne, le Gers, les Basses-Pyrénées pour le Haut-Rhin ; la Haute-Vienne et la Dordogne pour le Bas-Rhin ; la Vienne et la Charente pour la Moselle. De leurs côtés, les autorités préfectorales de ces départements, en liaison avec les différents ministères ayant un rôle à jouer dans l’évacuation et l’installation des réfugiés dans l’Ouest de la France, devaient organiser cet accueil. La répartition des réfugiés de la zone rouge et de la zone arrière devait être établie selon un double critère géographique et numérique, et devait donc dans la mesure du possible s’effectuer par superposition de commune à commune et de canton à canton, mais aussi proportionnellement au nombre des habitants des communes d’accueil. Il en résulte que l’emploi de ces critères rend malaisée la compréhension de la concordance entre les communes du département d’accueil et celles de la Moselle.

tous les « départementsfrontières » de l’Est se voient attribuer, pour leurs ressources, un département de repli ainsi, que ce soit du côté des autorités de la zone à évacuer, ou de celui des autorités accueillantes, un long travail de préparation fut nécessaire afin que l’évacuation et la réception des évacués se fissent dans les conditions les plus propices.

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en route !

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En route ! Fin août 1939, la situation internationale est de plus en plus tendue. Hitler ne veut pas renoncer à Dantzig et la Pologne, soutenue par la France et l’Angleterre, refuse de céder aux exigences nazies. à partir du 23 août s’échelonnent plusieurs mobilisations partielles1. De même, les gardes frontaliers sont à leur tour mobilisés et prennent position dans les communes de la zone rouge. à Oudrenne, commune de l’arrondissement de Thionville-Est, toutes les granges sont occupées du fait de la présence de 2 000 soldats dès la fin du mois d’août2. Durant cette période des mesures de défense passive viennent alourdir l’ambiance. De même, les autorités civiles invitent par le biais de la presse les gens qui en auraient les capacités, et dont la présence en Alsace-Moselle n’est pas nécessaire, à quitter les départements menacés d’évacuation, tant que les facilités de transports sont encore garanties. Il s’agit en fait de pousser au départ les personnes dont l’absence n’engendrerait pas de conséquences au niveau de l’encadrement de la population ou au niveau économique. •••

h [1] L’Écho de Thionville, 19 septembre 1939.

1

Adrien Printz , « Soldat sans emploi 1939-40 », dans Chronique de Lorraine 1940-1944, [Thionville], 1989, p.21.

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Catherine Cordel, Oudrenne, à l’ombre de la ligne Maginot. 1939-1945, chez l’auteur, 1996.

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le plan général

Ainsi, ce conseil concerne implicitement les femmes et les enfants, les malades, les vieillards… Les hôpitaux, mais aussi les hospices de vieillards, sont transférés assez rapidement vers des hôpitaux de correspondance. L’Écho de Thionville du mardi 19 septembre, reprenant un article du journal poitevin L’Avenir du Centre et de l’Ouest, mentionnait le chiffre de 1200 malades couchés, vieillards et infirmes, provenant surtout de Metz et Thionville. Ces derniers, amenés par convois spéciaux, sont dirigés sur les hôpitaux de Poitiers [1]. Les familles de militaires de carrière sont avantagées dans ces actes de départs prématurés et volontaires. En effet, quelques-unes d’entre elles reçoivent, à partir du 26 août, l’autorisation de partir. D’autres personnes prennent très rapidement le chemin de « l’exil ». En règle générale, le choix des villes proches de la zone évacuable mais elles-mêmes non évacuables, est privilégié. Les habitants, bien que conscients de rentrer dans une nouvelle crise, continuent à vivre normalement, et s’attellent au travail des champs.

es premiers départs sont exécutés avant même la mobilisation générale, qui n’aura lieu que le lendemain. Ainsi, le 1er septembre et dans les jours qui suivent, les villages évacuables situés sur la rive droite de la Moselle, vont donc être les premiers à subir les aléas des plans d’évacuation. Seules quelques communes de l’arrondissement de Thionville-Est, situées sur la rive gauche de la Moselle et qui, par leur situation par rapport à cette dernière sont davantage éloignées de la frontière allemande, bénéficient d’un sursis de quelques jours ou semaines.

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e 1er septembre, alors que les troupes allemandes attaquent la Pologne depuis l’aube, un télégramme envoyé par l’état-major et signé par le président du Conseil, Édouard Daladier, demande la fermeture de la frontière avec l’Allemagne. À 10 heures, les préfets reçoivent un télégramme provenant de l’état-major qui leur indique que « le plan général d’évacuation peut entrer en vigueur d’un moment à l’autre ». Ainsi, de part et d’autre, doivent commencer les préparatifs de l’évacuation et de l’accueil. Le même jour, en début d’après-midi un deuxième télégramme annonce le déclenchement de l’évacuation « de la zone avant de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin ». L’ordre d’évacuation est alors effectif. Ainsi, dès 14 heures, la zone rouge passe sous l’autorité militaire pour devenir le « no man’s land opérationnel » ; l’état de siège est décrété. Les habitants de la zone avancée, après avoir entendu l’annonce de l’ordre d’évacuation, n’ont donc comme seule option que de se préparer à quitter leurs communes.

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d’évacuation peut entrer en vigueur d’un moment à l’autre

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a nécessité de préparer dès le temps de paix un certain nombre d’éléments l’avait emporté sur l’option de garder le maximum d’informations secrètes. Toutefois, afin que les mesures ne soient pas dévoilées trop hâtivement, la plupart des instructions adressées aux maires sont d’abord déposées sous enveloppes scellées dans les gendarmeries, l’ordre préparatoire se présentant sous la forme d’un pli EZF (Évacuation Zone Frontière) devant être remis aux maires concernés. De même, les maires ne seraient mis que partiellement au courant d’un certain nombre d’informations. Ainsi, concernant le trajet, il ne leur serait communiqué que les noms des départements de correspondance et la seule partie du parcours comprise entre le départ des communes et le point de première destination. L’Instruction générale de sauvegarde (IGS) 38/39 ajoute que les maires peuvent connaître le point d’entrée dans le centre de recueil, mais en aucun cas l’emplacement exact du centre, ni l’itinéraire pour s’y rendre. L’objectif est en fait de suggérer aux maires un certain nombre de principes devant servir de colonne vertébrale à l’élaboration d’un plan d’évacuation de leurs communes. Cependant, c’est seulement à la réception d’un deuxième pli EZF donnant l’ordre d’exécution et grâce en partie à son contenu que les maires peuvent alerter la population de la nécessité d’évacuer et organiser le départ.


en route !

[2] Coll. ASCOMEMO. Évacuation de la zone en avant de la ligne Siegfried en Sarre : attente dans une gare non identifiée, [septembre] 1939 (photo C. J. Bolender).

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énéralement, après que l’ordre d’exécution est arrivé en mairie par le soin des gendarmes, le garde champêtre est chargé de passer dans les rues de la commune avec sa cloche afin d’alerter la population. La plupart du temps, il annonce l’heure de départ de la commune et donne quelques consignes quant aux affaires à préparer. Dans certaines communes, le maire informe également la population et donne ses instructions. Parallèlement à cela, certains futurs évacués prennent conscience de la tournure des événements par la constatation de l’évacuation des frontaliers allemands au matin du 1er septembre [2]. Quelques communes accompagnent le passage du garde champêtre par le tocsin afin d’alerter les habitants occupés aux travaux des champs, ce qui ne fait que conforter la dimension dramatique de la situation. Des affiches provenant du pli déposé par les gendarmes et sur lesquelles sont indiqués divers renseignements, tels que la nature et le poids des bagages à emporter…, sont également apposées par les soins des municipalités [3].

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a durée écoulée entre le moment de l’annonce de l’évacuation et le départ varie suivant les communes. À Oudrenne, les gendarmes apportent l’ordre à 15 heures 30, le départ devant avoir lieu pour 17 heures3. À Bousseviller, les gendarmes de Volmunster remettent l’ordre d’évacuation vers 15 heures4. Une heure plus tard, une première colonne de voitures attelées de chevaux et de bovins quitte le village. En effet, il avait été précisé dans les instructions de prévoir la constitution de groupements de marche de même vitesse (en distinguant voitures hippomobiles, automobiles, piétons…) afin de permettre aux mouvements de se dérouler dans l’ordre. Il semble que certains futurs évacués ont préparé ou mis à l’abri des affaires bien avant l’ordre. Les gens qui n’ont pas pris cette précaution et qui se trouvent dans les premiers villages évacués n’ont souvent pas pu emporter grand-chose et le contenu, non réfléchi à l’avance, est souvent composé de choses inutiles au détriment de l’indispensable. C’est ainsi que le conservateur du musée régional de Sarreguemines oublie de mettre en sûreté les objets les plus précieux du musée5 ou que certaines personnes quittent leur commune sans prendre le soin d’emporter du linge ou leurs économies.

3

Ibid.

4

Joseph Rittgen, « Bousseviller. Évacuation et rapatriement », dans Le Pays de Bitche, 9 (déc. 1980).

5

Henri Hiegel, La drôle de guerre en Moselle.1939-1940, t. 1, Sarreguemines, 1983, p. 131.

19


UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

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en route !

[4] Coll. Catonisvilla et commune de Ham-sous-Varsberg. Mosellans sur la route de l’exil (Ham-sousVarsberg ?), septembre 1939.

on ne peut pas dépasser les 30 kilos de bagages prescrits

C

ertains, pensant qu’en cours de route la situation évoluera et qu’un accord sera trouvé comme en 1938, prennent moins de soin à la confection de leurs bagages. Le récit que fait de ces préparatifs Marguerite Jolivalt dans son carnet de bord est assez révélateur de l’atmosphère qui régnait alors dans les villages au moment de l’évacuation. « On court d’une chambre à l’autre. On ouvre les tiroirs, les armoires, on ne peut pas dépasser les 30 kilos de bagages prescrits. Et pourtant, il y a tant de choses. On emporte des choses inutiles et encombrantes et on oublie au fond des armoires des choses de valeur… » L’indication d’un poids pour les bagages, auquel il fallait ajouter quatre jours de vivres, un couvert individuel et des couvertures, avait surtout pour but d’éviter les abus, mais tous les évacués ne purent pas prendre 30 kilos de bagages chacun ; et il faut souligner que ces « déracinés » sont surtout des femmes, des vieillards, des enfants et des adolescents trop jeunes pour être mobilisés. Ainsi, les bagages se limitent souvent à ce que les évacués peuvent porter et, malgré la forte chaleur, nombreux sont ceux qui se chargent de leurs vêtements d’hiver ou qui superposent plusieurs couches de vêtements.

h [3] Arch. dép. Moselle, 17 Fi 3/5. Affiche utilisée à Anzeling pour annoncer l’évacuation de la commune et les premières étapes du trajet par la route, septembre 1939.

P

endant ce temps, à la mairie, il y a également énormément de choses à préparer puisque c’est au maire, ou en cas d’absence de ce dernier, au premier adjoint, d’organiser le départ. En effet, un certain nombre de consignes ont été données aux maires dès le temps de paix afin que ces derniers puissent organiser l’évacuation de leur commune. Ainsi, le pli EZF informe notamment les maires de l’itinéraire à suivre jusqu’au point de première destination, ces derniers devant y envoyer un conseiller municipal aussitôt l’ordre d’évacuation reçu. Cependant, tous ne jouent pas leur rôle avec le même degré d’exigence. La municipalité doit veiller à la distribution des masques à gaz et des cartes d’identité lorsque cela n’a pas encore été fait. Si les maires avaient à veiller à ce que les préparatifs d’avant le repli se passent le mieux possible, ils sont surtout chargés d’organiser une répartition judicieuse des personnes à évacuer en fonction du nombre et de la nature des moyens de transport disponibles. Toutefois, le manque de moyens de transport collectifs est un fait incontournable. Tout le monde ne peut pas obtenir de places, ces dernières étant dans un premier temps réservées aux personnes qui ne peuvent pas ou très peu marcher comme les personnes âgées, les malades, les enfants en bas âge, les femmes enceintes. Tout cela semble avoir été prévu quelque temps avant puisque Catherine Cordel indique que sa famille devait rejoindre une famille avec laquelle on partageait entre autres choses une charrette.

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

[5] Coll. ASCOMEMO. Conduite du bétail d’un village évacué après sa prise en charge par l’armée sur place, au centre de recueil ou en cours de route, septembre 1939 (photo X, droits réservés).

D

ans certaines communes, telles que Saint-Avold, divers moyens de locomotion sont employés. Une partie des Naboriens quittent donc leur ville à pied, par voitures hippomobiles ou motorisées vers Pont-à-Mousson ; des camions et un autobus transportent archives, literie et une fraction du personnel communal, tandis que deux trains quittent la gare de la ville6. De même, afin de régler le manque de moyens de transport et au vu de la présence de 50 wagons vides en gare de cette commune, les habitants d’Apach sont, par décision préfectorale, évacués par voie ferrée7.

L’

organisation de ce départ fut une réelle épreuve pour les maires. Certes, la plupart d’entre eux ont relevé le défi, d’autres s’y sont montrés incompétents. Parfois c’est l’absence d’une partie de l’effectif des cadres communaux qui a posé problème. Quand les cadres étaient demeurés en place et étaient expérimentés et consciencieux, le repliement se fit dans un ordre relatif.

E

nfin l’heure du départ a sonné pour nos évacués [4]. Souvent, un dernier rassemblement s’effectue ; rassemblement qui permet au maire de vérifier que tout le monde a bien quitté le village excepté bien sûr la sauvegarde. Dans certaines communes, comme à Oudrenne, un rassemblement a également

6

Nicolas Provot, « L’évacuation de Saint-Avold », dans Les Cahiers naboriens, 1984-1986.

7

Arch. dép. Moselle, 5 R 587, lettre du sous-préfet de Thionville au préfet de la Moselle.

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lieu à l’église où l’abbé Potier donne une bénédiction. Les derniers bagages sont chargés, les cultivateurs attellent leurs chevaux aux charrettes, ceux qui peuvent monter y prennent place. Dans de nombreux cas, les jeunes gens et certains hommes plus âgés sont chargés de regrouper les vaches et de les conduire dans des parcs de la zone arrière, situés au niveau du point de première destination où des commissions de réception et d’achat procèdent pour le compte de l’État à l’achat du bétail et à son triage8. Dans certains villages, les jeunes garçons de 14-15 ans doivent faire suivre les vaches, mais en vain. Dans d’autres, les bovins sont abandonnés à leur sort tout comme la volaille. Lorsque les gardes frontaliers ou la troupe sont présents dans un village, ils sont chargés de fourrager les animaux. Mais dans bien des cas, ces derniers ont servi à améliorer l’ordinaire de la troupe en cantonnement [5]. Le départ, lorsque le convoi est composé de différents véhicules et que son organisation avait été orchestrée par la mairie, se fait en plusieurs étapes en tenant compte des divers groupements de marche. Comme conseillé dans la lettre confidentielle aux maires, chaque convoi devait être encadré par des « chefs » munis de l’itinéraire à suivre jusqu’au point de première destination, des « souschefs » devant être répartis dans la colonne d’évacués, et la marche devant être fermée par des « serre-files » afin d’éviter que certaines personnes ne se perdent ou ne suivent pas le bon itinéraire. 8

Service historique de la Défense, Terre, 31 N 95, Instruction générale de sauvegarde 38/39, 3e éd. (1939), p. 60 (§ sur le sort du bétail).


en route !

L

es départs se sont étalés dans le temps, car ils sont commandés par la géographie du danger de guerre effective. La dernière commune évacuée en 1939 fut celle de Volmerange-les-Mines le 20 octobre. Pour l’ensemble du département, la zone évacuée s’achevait à la ligne des localités non évacuées de Baerenthal à Schmittviller et de Kirviller à Boulange [6].

l’abandon du village éveille une vive émotion, émotion attisée par le fait que ces gens partaient vers l’inconnu sans connaissance de la date de retour. l’espoir, pour ceux qui sont partis avant la mobilisation générale et la guerre à l’Est, de voir le problème se régler comme lors de la crise des sudètes permet de trouver un peu de réconfort. les seconds partis, en revanche, savent que le départ s’inscrit dans la durée et la peur de perdre l’œuvre de toute une vie est palpable. seuls les enfants appréhendent ce périple autrement.

Les communes mosellanes évacuées en 1939-1940

[6] Les communes de la Moselle évacuées en septembre-octobre 1939 (zone rouge) et en mai-juin 1940 (zone bleue). Carte réalisée d’après Henri Hiegel, La drôle de guerre en Moselle. 1939-1940, t. 1, Sarreguemines, 1983, p. 151-163, complétée par arch. dép. Charente (1 M 246), arch. dép. Vienne (4 M 673, 676, 820 et 1389) et Jean-Paul Paradeis, De l’évacuation à la libération dans la région de Thionville et de Cattenom, cantons de Cattenom, Sierck-les-Bains, Yutz et Metzervisse. 1939-1945, Cattenom, 2004, p. 33-39. Il demeure quelques incertitudes pour 1940 : communes ayant reçu l’ordre de partir mais n’ayant pas eu le temps de l’exécuter et communes n’ayant pas pu aller au-delà de l’Alsace bossue toute proche.

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

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un VoYage Vers L’inconnu

4

Un voyage vers l’inconnu

h [1] Coll. Lartupa/Jager. Halte de Guertingeois durant le trajet commencé à pied en direction de Thiaucourt (Meurthe-et-Moselle), septembre 1939.

La majorité des gens partent avec le convoi communal. Toutefois, dans chaque village, certains choisissent de partir de leur côté, soit qu’ils gagnent les départements d’accueil par la route par leurs propres moyens, soit qu’ils visent une tout autre destination. La décision de partir indépendamment du convoi communal a souvent été le fait des paysans qui préfèrent partir d’eux-mêmes vers la région messine, la Meurtheet-Moselle…, plutôt que d’abandonner leur bétail. Mais ils ne sont pas les seuls. Selon Jean-Paul Paradeis, dans certaines communes de l’arrondissement de Thionville, près de 30% des habitants ont choisi la solution individuelle1.

1

Jean-Paul Paradeis, De l’évacuation à la libération dans la région de Thionville et de Cattenom, cantons de Cattenom, Sierck-lès-Bains, Yutz et Metzervisse-1939-1945, Cattenom, 2004.

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

L

e trajet est long et souvent chaotique. Certaines communes voyagent de nuit. L’arrêt prolongé, en revanche, est interdit avant la zone d’hébergement provisoire ; même le centre de recueil ne peut accueillir ces déracinés plus de trois semaines ou un mois. On attend parfois le convoi d’un autre village, allongeant ainsi la colonne des évacués. Gabriel Steiff, dans son roman paru en 1946, Tragédie lorraine, raconte entre autres les épreuves rencontrées par les évacués de l’arrondissement de Thionville-Est durant cet itinéraire : « 1er septembre : la route de Sierck et de Thionville était particulièrement encombrée (…) des milliers de voitures les plus diverses se succédaient et se suivaient… Des enfants pleuraient et des gosses gémissaient. De pauvres nouveaux nés étaient cahotés sans soin sur les bras d’une mère qui se traînait à la suite des autres (…) À chaque village traversé s’adjoignaient encore d’autres personnes qui grossissaient et amplifiaient l’exode… » La longueur du trajet n’est pas là pour améliorer la situation et l’état d’esprit des évacués. Il faut dire que les routes principales sont réservées aux convois militaires, chargés de mobilisés, qui affluent vers la frontière. Les évacués doivent donc se contenter des itinéraires secondaires, empruntant généralement des petites routes, voire des chemins caillouteux, accentuant du même coup la pénibilité du trajet. Si l’itinéraire à suivre avait été bien indiqué, il avait été effectivement mis en place sans tenir compte de la traversée éventuelle des forêts, ni des difficultés du relief2. Dans bien des cas, le passage par ces chemins inadaptés aux charrettes et véhicules divers provoque des incidents, tels que des roues cassées, mais aussi des chevaux affolés par le bruit de la forêt. Autre type d’incident : les chemins bloqués par des bêtes abandonnées en pleine nature. Ainsi, les habitants de Hunting, après avoir seulement parcouru 1 km, doivent attendre une demi-heure que les soldats viennent dégager la route barrée par les animaux errants. Cependant, certains convois, à l’instar de celui des habitants de Bousseviller, font fi de ces obligations et empruntent la route directe3.

2

Henri Hiegel, La drôle de guerre en Moselle. 1939-1940, t. 1, Sarreguemines, 1983.

3

Joseph Rittgen, « Bousseviller. Évacuation et rapatriement », dans Le Pays de Bitche, 9 (déc. 1980).

26

À chaque village traversé s’adjoignaient encore d’autres personnes qui grossissaient et amplifiaient l’exode…

A

près un nombre variable de kilomètres, les évacués arrivent au point de première destination, situé en arrière des fortifications. Premier des gîtes d’étape situés sur l’itinéraire compris entre la zone évacuée et les centres de recueil, ce dernier a pour objectif d’orienter les évacués sur les centres de recueil, mais aussi de permettre aux évacués de se faire administrer les premiers secours matériels et de faire une pause brève avant de continuer leur trajet [1]. Enfin, des renseignements de tous ordres sont donnés à ce poste de répartition, notamment sur les lieux des postes de circulation voisins, les communes du centre de recueil... Une fois ce point passé, il faut poursuivre son chemin, cette fois-ci, jusqu’à l’entrée des centres de recueil. Entre-temps, certains s’étaient déchargés de quelques bêtes en les laissant aux soins de la commission de réception et d’achat.

T

outefois, toutes les communes évacuées ne connurent pas ces diverses étapes. Les habitants de la commune de Sierck-les-Bains par exemple, évacués le 1er septembre, quittent leur ville par le train et arrivent directement à Rombas [2]. De là des autobus les conduisent à Clouange d’où ils gagnent le département de la Vienne. Ces derniers ont donc « évité » le passage du point de première destination et ont directement été emmenés au centre de recueil. Toutefois, ceux des Sierckois qui ne veulent pas abandonner leurs bêtes, s’en vont à Rombas par la route. Mais cela ne concerne qu’une minorité des habitants de cette


un VoYage Vers L’inconnu

[2] Coll. Nennig. Départ en gare de Sierck-les-Bains des habitants de cette localité, à bord de wagons de voyageurs, 1er septembre 1939.

ville. De même, les personnes de la zone arrière, évacuées lors de la seconde vague de mai 1940, au lendemain du déclenchement de l’offensive allemande, bénéficient souvent des facilités de transport et des prises d’initiative rapides des autorités et sont ainsi acheminées plus rapidement vers les gares d’embarquement via les centres de recueil ou, suivant les disponibilités ferroviaires, depuis les gares les plus proches. Cette deuxième évacuation passe inaperçue, se confondant avec l’exode.

B

ien que tous les évacués ne l’aient pas connu, le centre de recueil reste une étape importante dans l’itinéraire suivi par les évacués. Situé à 20 ou 30 km de la frontière et composé de plusieurs communes, le centre de recueil est un lieu d’hébergement temporaire, qui doit permettre la satisfaction des besoins matériels des réfugiés en attendant leur acheminement vers les zones d’accueil. Avant même de pénétrer dans la zone qu’est le centre de recueil, les évacués doivent faire arrêt aux postes de répartition placés en amont de chacun d’entre eux. Composés de personnel civil, ces postes ont pour mission de répartir les évacués selon les différentes catégories élaborées auparavant par le service du mouvement, puis de les remettre au service du cantonnement. Ainsi, la majorité des évacués sont groupés par communes et installés dans les cantonnements du centre en attendant leur mise en route. Les spécialistes rares des industries intéressant la défense nationale,

tels que les mineurs, doivent, quant à eux, être mis en route avec leurs familles sur des centres spéciaux de récupération de main-d’œuvre d’où, selon les possibilités de transport, ils sont dirigés directement sur les établissements où leur emploi est prévu4.

A

près un temps d’arrêt variable, les évacués doivent quitter le centre de recueil par voie de terre ou par voie de fer. Selon François-Yves Le Moigne5, le gros des évacués transita rapidement par les centres de recueil ; du 8 au 14 septembre, ces derniers accueillirent non moins de 161 000 évacués. Le départ par voie ferrée à destination des départements de correspondance semble avoir été plus ou moins la règle. Le départ se fait depuis la gare d’une de ces communes ou d’une localité proche. Pour le centre de recueil de Moyeuvre-Grande, les gares de Rombas et Hagondange, communes voisines de ce dernier, ont souvent servi de gares d’embarquement pour les évacués.

4

Arch. dép. Moselle, 27 Z 271, tableau de triage des évacués et repliés au centre de recueil de Moyeuvre-Grande, p. 3.

5

François-Yves Le Moigne, « La presse mosellane de l’exil », dans Les Cahiers lorrains, 1983.

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

C

ertains ne gagnent pas les centres de recueil. C’est le cas des communes de la rive gauche de la Moselle qui, bénéficiant d’un sursis de quelques semaines du fait de leur position par rapport au cours de la Moselle, profitent du bilan des premières expériences et de la disponibilité des moyens de transport. Ainsi, ces dernières quittent le département de la Moselle pour celui qui doit les accueillir depuis, notamment, la gare de Thionville-Beauregard. Sur les quais, au moment du départ, quelques associations telles la Croix-Rouge ou la Goutte de Lait sont présentes. Les charrettes et le bétail ayant servi d’attelages sont à ce moment-là délaissés dans un parc à proximité de la gare. Quand cela est possible, l’ensemble des évacués d’une même commune embarque simultanément. Toutefois, à l’image de l’évacuation de Saint-Avold, qui se fait de façon relativement désordonnée, les départs en train s’étalent parfois sur plusieurs jours. Il faut dire que sur les quatre trains abritant les Naboriens, deux d’entre eux, partis le 3 septembre, partent respectivement pour les régions de Lens et de Saint-Étienne ; les mineurs de nationalité française devant normalement être dirigés vers le Nord de la France, tandis que ceux d’origine étrangère rejoignent la région de Saint-Étienne pour être mis au travail6. Toutefois, il semble que cette répartition ne fut pas toujours respectée.

C

ertaines personnes ne partent donc pas dans les départements de correspondance prévus, après avoir été réquisitionnées dans le cadre de leur profession. Ainsi, c’est le cas d’individus employés dans des usines ou entreprises travaillant pour la défense nationale. En plus de l’effectif de ces établissements est organisée l’affectation à ces usines, par le biais de la réquisition individuelle, des ouvriers appartenant à des établissements « n’ayant pas de mission de guerre ». Dans la majorité des cas, ces affectés spéciaux ne peuvent pas suivre les leurs dans les départements de correspondance, soit parce qu’ils sont maintenus sur place, soit parce qu’ils sont dirigés vers une autre destination. Ainsi, si à la mine d’HettangeGrande le travail perdure jusqu’en mai 1940, la plus grande partie des mineurs mosellans est repliée dans les mines du Pas-de-Calais et du Nord. Un nombre important est aussi dirigé sur les centres industriels et miniers de la Saône-et-Loire, de la Loire et du Tarn. De leur côté, les cheminots ne sont pas en reste. Une large partie d’entre eux sont réquisitionnés de 6

Nicolas Provot, « L’évacuation de Saint-Avold », dans Les Cahiers naboriens, 1984-1986.

28

manière collective ; c’est le cas notamment du personnel des Ateliers de Basse-Yutz qui est transféré à Bordeaux-Saint-Jean. Au total, plus de 1000 agents sont concernés par ce déplacement7. De même, si des communes ont été sélectionnées dès avant la première évacuation pour accueillir les habitants de la deuxième vague de mai 1940, les plans ayant fixé les correspondances des communes subissent quelques modifications8. Ainsi, la plupart des communes nouvellement évacuées sont dirigées en train sur les départements d’accueil initialement prévus (Charente-Inférieure et Vienne). D’autres sont hébergés en Côte-d’Or, dans le Puy-de-Dôme, en Saône-etLoire, voire en Corrèze et dans les Deux-Sèvres. Quelques-unes s’arrêtent en Meurthe-et-Moselle et dans les Vosges ou restent en Moselle à l’arrière de la ligne Maginot. Certains évacués n’apprennent qu’en cours de route leur transfert dans un autre département que celui initialement prévu.

S

i dans un premier temps les autorités, soucieuses d’éviter une arrivée simultanée des évacués dans les départements d’accueil, privilégient le transport ferroviaire pour les femmes, les enfants, les vieillards et les infirmes, dans la limite des convois disponibles, les gens valides devant prolonger leur pérégrination par la route jusqu’à l’un des départements d’hébergement provisoire (qui, pour la Moselle sont les départements de l’Aube et de la Haute-Marne), le 23 août 1939, le ministre de l’Intérieur décide qu’au départ du centre de recueil les trains partiront vers les départements de destination définitive. Ainsi, il est logique que seuls ceux possédant leurs propres moyens de transport et souhaitant les conserver dans le département d’accueil suivent l’itinéraire routier jusqu’au département de correspondance.

7

La Vie du rail, janvier 1963.

8

Voyez la carte des départements de correspondance en 2e page de couverture.


un VoYage Vers L’inconnu

itinéraire par voie de route (à pied) itinéraire par voie de route (en voiture) itinéraire par voie de train

[3] Itinéraire du périple entrepris par les habitants des communes de Veckring, Helling et Budling en septembre-octobre 1939. Parties dès le 1er septembre 1939, ces communes errèrent plusieurs semaines sur les routes avant d’être acheminées depuis l’Aube dans la Vienne. Tracé réalisé à partir des informations données par Nicolas Dicop.

I

l y a des cas exceptionnels. Ainsi les localités de Veckring, Helling, Kemplich, Klang, Monneren, Budling, dans l’arrondissement de Thionville-Est, évacuées dès le 1er septembre, n’arrivent qu’au mois d’octobre dans la Vienne. Quittant le village par la route de Helling dans l’après-midi du 1er septembre, les habitants de Veckring sont rejoints par ceux de Helling dès la traversée de ce village. Ils se groupent dès lors en un seul convoi. Par la suite, ce dernier est encore grossi par la colonne des évacués de Budling. Bien que les arrêts dans des localités soient fréquents, de nombreuses localités sont traversées de nuit. Ainsi, en une seule nuit, les habitants des trois villages traversent Rurange, Ay-sur-Moselle, Talange, Hagondange, Pierrevillers et Malancourt, avant d’atteindre de bon matin Montois-la-Montagne, commune appartenant au centre de recueil de Maizières-lès-Metz. Après quelques jours de repos, ils gagnent ensuite Joeuf et Homécourt, puis ils traversent 21 localités meusiennes avant d’arriver à Charmontois-l’Abbé, dans le département de la Marne où ils s’arrêtent pour passer la nuit. 16 localités de la Marne se succèdent alors en quatre jours, et le 13 septembre, les évacués des trois communes de Veckring, Helling et Budling arrivent enfin dans le département de l’Aube, à Dampierre. Là, ils séjournent durant trois semaines. Le 9 octobre, après avoir

délaissé leurs attelages, les habitants sont conduits en voiture vers le quai d’embarquement de la gare d’Arcis-sur-Aube9. Le trajet en train jusqu’à Poitiers dure deux jours. Puis, pris en charge par les autorités du département de la Vienne, ils sont acheminés au nord-ouest jusqu’à la gare de Villiers, où les habitants de Vouillé, leurs hôtes, viennent les récupérer [3]. Il semble que personne ne savait trop où les habitants de ces trois communes se trouvaient ; les habitants de Vouillé les attendaient d’ailleurs depuis longtemps. Tout comme pour les autres communes concernées, il semble aussi que personne n’ait pu donner d’explications claires quant à la longueur et aux conditions du trajet parcouru par les habitants de ces six localités. Sans doute les autorités civile et militaire se sontelles trouvées débordées devant la mise en application des divers plans. Cela a donc pu conduire à des erreurs d’aiguillage. Il est vrai que maintes erreurs de ce type se sont produites tout au long du cheminement des évacués. Ainsi, tous les habitants d’Altviller sont tout d’abord dirigés vers Lens où étaient seulement attendus les mineurs. Puis, une seconde erreur d’aiguillage se produit lorsque, devant être redirigés 9

Nicolas Dicop, « L’extraordinaire et pénible évacuation de la population de Veckring en automne 39 », dans Les Cahiers lorrains, 1980, p. 109-111.

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

[4] Coll. Catonisvilla. Fabrication par des évacués de paillasses devant améliorer le confort des wagons, avant l’embarquement en gare de Beauregard, septembre 1939.

… la déclaration de guerre. C’est l’effondrement du dernier espoir vers la Charente-Inférieure, les évacués de cette commune échouent à Cabourg dans le Calvados10. De même, le train des habitants de Bousseviller oublie de s’arrêter en Charente et gagne Royan où était attendue l’arrivée d’un convoi messin11.

L

e voyage se fait en général en 3 ou 4 jours. Les réfugiés ne connaissent pas pour la plupart le point de destination final de leur périple à travers la France. Tout au plus connaissent-ils la direction cardinale ou le département de correspondance ; mais c’est seulement alors qu’ils sont dans le train qu’ils apprennent le nom de leur département d’accueil. Ce trajet ne laisse que très rarement de bons souvenirs, pour s’être souvent effectué dans un espace restreint et surchargé. Certains le vivent dans des voitures de troisième classe, d’autres dans des wagons à bestiaux ou de marchandises dans lesquels ils sont installés à même le sol, de la paille se trouvant éparpillée sur le « plancher » afin d’octroyer un minimum de confort 10

Henri Hiegel, ouvr. cit., p. 140.

11

Joseph Rittgen, art. cit.

30

[4]. Plus que l’inconfort, la promiscuité à l’intérieur des wagons est particulièrement pesante. « Dans les wagons-cages, pas de toilettes et bientôt les premiers besoins pressants se font sentir. Il faut improviser… La solution du trou dans le fond du wagon est le plus souvent adoptée. Une couverture déployée donne son intimité au petit coin ». Dans les wagons à bestiaux ou de marchandises, il n’y a pas non plus de fenêtres, ce qui rend le déplacement encore plus pénible. L’arrivée en contresens des convois militaires retarde l’arrivée dans le département de correspondance. En effet, afin de ne pas gêner l’avancée des troupes, dont l’acheminement est prioritaire sur tout autre convoi, les trains transportant les évacués empruntent des itinéraires secondaires. Les évacués profitent des arrêts dans la campagne pour se dégourdir les jambes. « Au fil des arrêts, dans une gare, le 3 septembre, lors de notre première journée de rail, nous apprenons la nouvelle de la déclaration de guerre. C’est l’effondrement du dernier espoir »12 . Durant les arrêts, le personnel des associa12

Louis Henrion, Journal communal de Malling, comme pour la citation précédente.


un VoYage Vers L’inconnu

[5] Arch. dép. Moselle, 22 Z 143. Schéma théorique de l’organisation de l’acheminement des évacués annexée à l’Instruction générale de sauvegarde 38/39 (version de 1939). L’exemple unique du texte officiel est celui des Ardennes.

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

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L’accueiL

5

L’accueil La grande migration est préparée de longue date, au départ comme à l’arrivée théorique, dans les départements de correspondance, à supposer que ces départements soient ceux du plan initial. Preuve de l’efficacité de l’administration française, l’affectation in extremis de la Charente-Inférieure comme département d’accueil supplémentaire pour les Mosellans alors que l’on y attend des Meusiens, dont le départ en 1939 est différé par le gouvernement, affectation confirmée par les bévues de la S.N.C.F., qui laisse filer sur la Côte d’argent des trains de frontaliers en plus des trains des Messins dont certains groupes ciblés partent au début de septembre1. h [1] Arch. dép. Charente, 1 M 245. Télégramme du ministre de l’Intérieur aux préfets pour obtenir les statistiques des évacués « officiels » et des évacués « volontaires » et des capacités d’accueil résiduelles, 20 septembre 1939.

1

Paul-E. Glath, Du pays de Bitche en Charente-Maritime. Souvenirs de 1939-1940, Strasbourg, 1954, p. 39, 54 et suivantes ; Un village lorrain : Bousseviller. Monographie, Strasbourg, 1948, p. 60-62.

35


UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

L

es chiffres sont connus : en Charente (310 000 habitants), les effectifs totaux sont stabilisés en janvier-février 1940 entre 83 000 et 85 000, dont 72 000 dans les communes d’accueil prévues, les autres étant soit des évacués volontaires soit des évacués collectifs affectés professionnellement dans les industries de guerre ou suffisamment fortunés ou habiles pour avoir trouvé un logement ailleurs, notamment en ville. Bien évidemment, les évacués de la vague obligatoire qui ont choisi leur point de chute, en Moselle même2 ou dans un département lorrain dans lequel ils ont de la famille ou une propriété, ne sont pas concernés pas nos statistiques [1]. Dans la Vienne (306 000 habitants) les Mosellans sont 62 000 en mars-avril 1940 (dont 51 500 évacués collectifs)3. Enfin, la Charente-Inférieure (419 000 habitants) compte environ 11 500 Lorrains au 1er janvier 1940. Les chiffres estimés pour les travailleurs repliés dans le Pas-de-Calais (30000 à l’automne 1939), la Loire, la Saône-et-Loire n’auraient pas de signification comparable parce que la charge démographique est concentrée sur de petits territoires d’extraction houillère et de grande industrie. La responsabilité de l’accueil et du logement est donc très inégalement répartie. De la Charente à la Vienne, on ne s’est pas forcément préparé dans les mêmes conditions : le système de la Vienne donne l’impression d’une machine très structurée et déconcentrée4 par rapport à celui de la Charente, que nous examinons rapidement.

2

Témoignage de M. Julien Schvartz, ancien président du Conseil général, dont la famille quitte Bouzonville le 1er septembre pour rejoindre la ferme familiale tenue par une tante de l’autre côté de la ligne Maginot. Un exemple parmi bien d’autres. Autres ex. dans Rémy Seiwert, Gérard Henner et al., Volmunster, Eschviller-Weiskirch. Un siècle d’histoire…, s.l., 2004, t. 2, p. 14-16, ou dans Christine Guth, La première évacuation de la population de l’arrondissement de Thionville-est. Septembre-novembre 1939. Des prémices à l’arrivés dans le département de correspondance, université de Metz, mémoire de maîtrise, 2006, p. 101-102. Et l’abbé Fr. Goldschmitt a assez blâmé le maire de Sarralbe de ne pas avoir suivi ses concitoyens lors de l’évacuation, attitude commune avec celle du maire de Volmunster, le notaire Taglang.

3

Arch. dép. Charente, 1 M 244, rapport sur l’hébergement au 1er janvier 1940. Arch. dép. Vienne, rapports mensuels pour décembre 1939-avril 1940.

4

Christine Guth, La première évacuation de la population de l’arrondissement de Thionville-est. De l’arrivée dans le département de correspondance de la Vienne au retour en Moselle annexée de fait (septembre 1939 à novembre 1940), université de Metz, 2008, p 23-28 notamment.

36

À

partir du 24 août, des convois de malades quittent la Moselle pour la Charente, via Langres et Fayl-Billot (Haute-Marne), conformément aux plans (c’est bien la seule fois que les plans sont appliqués). Pas tous les malades, puisque l’on oublie les pensionnaires de l’asile psychiatrique de Sarreguemines. Angoulême voit arriver son premier convoi le 28 août. Peu de jours auparavant, le préfet de la Charente a organisé son état-major de réception des arrivées qu’il sait prochaines et massives : à la gare régulatrice d’Angoulême, ce sont des policiers, commissaires et inspecteurs, qui prennent les choses en main. Le 29 août, les fonctionnaires de la préfecture dressent des listes de « volontaires pour le comité d’accueil », sous la direction du colonel Scherer, commandant d’armes. On va jusqu’à écrire les menus commandés au buffet de la gare pour la collation de descente du train (selon que l’on arrive le matin ou dans la journée) ou à un traiteur de Ruelle dans les centres de transit (maison du peuple, cinémas, garages…), le commissaire Verdier étant chargé de la distribution des bons. Le 31 octobre, le service d’accueil de la gare d’Angoulême est sévèrement réduit mais maintenu, parce qu’il arrive tous les jours des dizaines de personnes qu’il faut renseigner, orienter ou aider à trouver un chemin ou une famille déjà arrivée5.

L

a besogne de cette équipe, qui fonctionne en veilleuse jusqu’en avril 1940, lorsque la S.N.C.F. demande à récupérer le local mis à sa disposition, n’est pas mince en septembre. Le tableau page suivante l’explicite assez [2] :

5

Arch. dép. Charente, 1 M 245, liste des volontaires et prévision du ravitaillement des réfugiés, 29 et 31 août 1939 ; 1 M 246, minute annotée et corrigée de l’instruction préfectorale pour l’accueil des réfugiés, sans date [juste avant ou le 26-28 août] (analysée en détail par Marcel Neu, L’évacuation en Lorraine. 1939-1940, Sarreguemines, 1989, p. 99-101), rapport récapitulatif du 3 octobre (sic pour novembre) 1939.


L’accueiL

[2] Arch. dép. Charente, 1 M 245. Télégramme du préfet de la Moselle à son collègue de la Charente annonçant les premiers convois d’évacués, 1er septembre 1939. La copie au préfet de la HauteMarne, théoriquement chargé de la régulation intermédiaire, atteste d’un essai de respect des règles de circulation définies au printemps 1939.

Les grands convois arrivés en gare d’Angoulême en septembre 1939, refoulements ou réorientation vers Barbezieux et Jarnac non déduits Date

Effectifs

Observations

Totaux de transit

4 septembre

8 300

5 septembre

4 830

4 convois

13 130

6 septembre

5 200

4 convois

18 330

7 septembre

8 685

9 convois de 1 h à minuit

27 015

8 septembre

13 975

12 convois de 1 h à minuit

40 990

9 septembre

7 800

8 convois

48 700

10 septembre

8 200

9 convois

59 990

11 septembre

5 820

12 septembre

1 000

2 convois

63 810

14 septembre

2 120

3 convois. 700 mineurs refoulés vers Lens (Pas-de-Calais)

65 930

16 septembre

2 400

2 convois. 1 400 mineurs refoulés vers Lens. 500 Alsaciens réorientés vers Limoges (Haute-Vienne)

68 330

17 septembre

600

1 convoi

68 930

8 300

62 810

Plus environ 2 200 « Bitchois » et « Forbachois » continuant vers Saintes

37


UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

[3] Arch. comm. Lens. L’école Berthelot, centre d’accueil des Lorrains à Lens de septembre à la fin d’octobre 1939 (cliché René Allix, Lens).

P

renons un autre exemple, celui de la ville de Lens, par laquelle transitent les mineurs lorrains qui sont affectés dans le bassin houiller du NordPas-de-Calais et où sont hébergées au 27 novembre 780 familles (3 064 personnes, sur peut-être 30 000 Mosellans transférés dans cette région et pour une population de 32 700 habitants environ y compris les mobilisés)6. Contrairement à Poitiers, Saint-Étienne et Angoulême, Lens n’est ni ville-préfecture ni même chef-lieu d’arrondissement (le sous-préfet est à Béthune), mais c’est là, au cœur du bassin houiller, que, pour des raisons de commodité ferroviaire et économique évidentes, les réfugiés sont conduits. La conduite des opérations de terrain est donc entièrement sous-traitée à la commune. Les mineurs, des actifs requis ou des retraités rappelés, doivent être pris en charge et logés par les compagnies minières. Les « cités minières ne pouvant plus absorber » les effectifs massifs qui descendent des trains, le 5 septembre, lendemain des premiers convois, on dirige des groupes vers le stade Bollaert (à Saint-Étienne, c’est au vélodrome !), où ont lieu des distributions de

6

Arch. comm. Lens, 3 W 27, important dossier permettant d’écrire un reportage sur l’arrivée des Mosellans à Lens.

38

pain7, puis c’est au maire de prendre le relais avec les moyens dont il dispose. Le grand centre de transit des réfugiés lorrains est pendant plus d’un mois le groupe scolaire Berthelot [3], où l’on amène et d’où l’on fait partir les mineurs et les familles vers les fosses, où l’on nourrit des centaines de personnes à partir des cuisines des hospices municipaux, après une réquisition massive de vaisselle chez Huberty, à l’Écu de France, et où pour finir l’on ne sait quoi faire d’un groupe résiduel de 80 personnes environ, vieillards inaptes au travail pour l’essentiel, dont le dévoué directeur de l’établissement voudrait bien se débarrasser pour que la rentrée des classes, déjà retardée, ait lieu dans les conditions normales, après désinfection, le 9 octobre. Les fonctionnaires du commissariat de police [4] la Croix-Rouge, le personnel enseignant, et même un petit groupe de militaires mis à disposition assurent l’accueil et l’encadrement. Selon toute vraisemblance, il faut attendre au moins une dizaine de jours de plus pour que les lieux soient rendus à la vie scolaire… Et lorsque plusieurs centaines de mineurs viennent compléter l’effectif du 27 novembre au 17 décembre (763 ce jour-là), c’est encore la ville qui règle les mémoires des transporteurs. 7

Arch. dép. Pas-de-Calais, 26 W 1, p. 295.


L’accueiL

I

[4] Arch. dép. Pas-de-Calais, 26 W 1. Main courante du commissariat de Lens, avis de recherche de Jean Knaff, de Creutzwald, perdu par sa famille à la descente du train (« Ne sait pas un mot de français, cause allemand »), 6 septembre 1939.

l n’est question là que de convois ferroviaires organisés : ni évacués volontaires [5], ni évacués obligés groupés, les évacués obligés mais individuels endurent les inconvénients des premiers (indépendants, donc abandonnés ou ignorés à leur arrivée, ils doivent se débrouiller ou se faire connaître) et des seconds (ils sont dépendants des autorités locales pour se loger). François Goldschmitt, le curé de Rech, a raconté sa traversée du pays dans son automobile, avec ses parents âgés, d’étape en étape, avec une nuit à la belle étoile dans la Creuse inhospitalière (selon lui !). D’autres que lui, dont le statut n’en impose pas et qui n’ont pas de logement affecté dans un presbytère, venus en voiture personnelle, seuls ou en petites caravanes, sont moins bien lotis, puisque le camping au sens strict continue pour eux à leur arrivée à Civray (Vienne), dans une île8… Et l’histoire de ces familles, au retour, se confond souvent avec celle de leur véhicule, qui n’est pas forcément en état, faute de carburant, de revenir tout de suite.

8

Louis Serpe et al., « Images et récits de notre exode. 1939-1940 », dans Le Pays d’Albe, 15 (1984), récit de la famille Thomas.

39


UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

[5] Arch. dép. Pas-de-Calais, M 5619. Fiche de recensement de Marie Brayer, réfugiée volontaire de Seingbouse à Arras, au 1er septembre 1939. Remplie a posteriori par un tiers, sans signature autographe (mention « Parle-t-elle français : un peu »).

40


L’accueiL

S

i un service des réfugiés commence à fonctionner dans toutes les préfectures françaises dès que des réfugiés en nombre significatif arrivent sur le territoire départemental, les services administratifs, dans les deux départements de correspondance, sont renforcés de manière significative. Dès le 5 septembre, le décret-loi fondateur de l’administration de l’Alsace-Moselle dans la France du repli porte que deux emplois de secrétaires généraux chargés des affaires des évacués sont créés dans les départements de correspondance par simple transfert. Les sous-préfets de Sarreguemines et Forbach, Lalanne et Armand, deviennent donc secrétaires généraux chargés des réfugiés. Dans un premier temps, on a l’idée d’installer les bureaux de l’un à la sous-préfecture de Confolens, et ceux de l’autre à Angoulême, auprès du préfet de la Charente. En fait, le sous-préfet Armand est affecté dans la Vienne et un certain nombre de fonctionnaires de sa sous-préfecture travaillent à Poitiers pour épauler le personnel surmené du service des réfugiés de la Vienne. Les fonctionnaires du commissariat de Sarreguemines sont affectés à Angoulême pour la durée de la guerre à compter de la dernière semaine de septembre.

L

e 13 octobre, les arrondissements de sous-préfecture de la Charente sont redécoupés du point de vue de l’administration des réfugiés : l’immense arrondissement central d’Angoulême cède à ceux de Confolens et de Cognac 6 de ses 16 cantons. Le docteur Roy, contrôleur général des réfugiés, prend en charge la circonscription d’Angoulême. Le 20 octobre, on lui adjoint un autre médecin, le docteur Béguier, pour diriger le service médico-social de la protection maternelle et infantile, avec la haute main sur les établissements médicaux réservés aux réfugiés. Chaque canton est placé sous l’autorité d’un contrôleur, un agent des ponts et chaussées qui connaît bien le terrain, et d’une assistante sociale9. Et cette nouvelle administration fonctionne effectivement de manière régulière. Il ne semble pas qu’une restructuration administrative aussi complète ait été nécessaire dans la Vienne ni, a fortiori, en Charente-Inférieure10. Mais l’on connaît le Mémento administratif « pour le réfugié lorrain », bilingue, du préfet Moulonguet (Vienne), 9

10

Arch. dép. Charente, 1 M 245. Ce redécoupage fait suite à un premier, moins équitable, du 16 septembre ; 1 M 247, sur l’affectation des policiers ; 1 M 249, circulaire du 20 octobre 1939 sur les services sociaux aux réfugiés ; 1 M 246, tableau des contrôleurs et assistantes sociales. Circulaire préfectorale (non datée) publiée dans La Charente le 25 décembre 1939. C. Guth, De l’arrivée…, ouvr. cit., p. 78-81 (pour la Vienne).

modèle du genre, auquel tout maire, mosellan ou poitevin, tout fonctionnaire confronté à l’accueil et à l’entretien des réfugiés peut recourir, et l’effort particulier du préfet Giacobbi (Charente-Inférieure) pour informer les Lorrains de son département, dont il avait préparé l’accueil durant tout l’été avec les maires du département, qui croyaient avoir à recevoir des Meusiens il est vrai11. L’instruction publique, pour les Mosellans, bénéficie du renfort des services des inspecteurs primaires de Sarreguemines, Prot, auteur de circulaires assez mémorables sur la bonne conduite linguistique, en Charente, et Forceville, dans la Vienne.

O

n attribue aussi à chaque commune mosellane un siège pour ordre dans son département de correspondance, où que soit la population : reportée sur une carte, cette indication, purement administrative certes, permet de constater des déséquilibres très nets. La Charente « riche », celle du cognac, adossée à la Charente-Inférieure, reçoit bien plus de sièges de mairies que la Charente déshéritée, au nord-est (arrondissement de Confolens, où cependant le sous-préfet et la mairie de Sarreguemines sont établis), tandis que la Charente isolée, au nordouest (ancien arrondissement de Ruffec), est pratiquement vide d’implantations officielles. Tel canton est plein (Saint-Claud, Charente), tel autre beaucoup moins chargé (Confolens, tout proche), ce qui ne veut pas dire que tout s’y passe mieux, car la réquisition des logements des 500 Bitchois à Confolens même n’est pas facile12. Le réseau ferroviaire a aussi favorisé l’implantation des réfugiés dans la partie méridionale du département. Des récriminations sont audibles. Comme les maires mosellans ne sont pas doués d’ubiquité, ceux qui ne sont pas mobilisés et qui ont suivi leurs administrés doivent parfois choisir. M. Porte, maire de Dourd’hal, est le très actif représentant des Mosellans du Pas-de-Calais13, mais son conseil municipal et les femmes et les enfants de bon nombre de ses mineurs sont installés dans la Vienne. Si un nombre de conseillers suffisant le permet, des réunions assez formelles sont convoquées, en application du décret du 29 novembre 1939, qui règle le fonctionnement de ces communes sans territoire, où

11

Paul-E. Glath, ouvr. cit., p. 11-38.

12

Joël Giraud, « Les Mosellans de Bitche à Confolens », dans Les réfugiés pendant la Seconde Guerre mondiale, Confolens, 1999, p. 125-134.

13

Arch. comm. Lens, 3 H 27. La Libre Lorraine, 4 février 1940, “Aus Lens im Pas-de-Calais”.

41


UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

48


scènes de La Vie Quotidienne

6

Scènes de la vie quotidienne Une fois le tumulte de l’arrivée apaisé, la vie s’organise peu à peu dans les communes d’accueil où les réfugiés mosellans ont été installés. Malgré les misères du déracinement, les difficultés du quotidien et l’inconfort de leurs conditions matérielles, les évacués doivent s’efforcer de mener à nouveau une vie normale [1].

h [1] Arch. dép. Pas-de-Calais, 1 Z 699. Lettre du maire de Sains-en-Gohelle sur la gêne des évacués, 13 septembre 1939.

Au fil des jours, les Mosellans exilés peuvent aménager tant bien que mal les logements qui leur ont été alloués et effectuer à nouveau les gestes élémentaires de la vie quotidienne : ravitaillement en aliments et en bois de chauffage, cuisine, lessive, ménage, voire couture et tricot… toutes activités dans lesquelles les femmes occupent une place essentielle [2]. La distribution de matériel de cuisine et de chauffage peine parfois à se mettre en place. La lenteur de l’arrivée du matériel promis et sa distribution aléatoire sont souvent source d’exaspération ou de jalousie : de très nombreuses pétitions sont adressées aux préfets, voire au service central des réfugiés à Paris, par des groupes de Mosellans évacués désireux d’attirer l’attention sur leur sort. Les parlementaires des départements d’accueil et ceux de la Moselle se font l’écho de ces revendications qui forcent les autorités à accélérer la distribution des aides ou à améliorer les répartitions [3].

49


UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

[2] Coll. A.H.K. Le ravitaillement, une préoccupation quotidienne des réfugiés : Benest (Charente), s. d.

[3] Arch. dép. Pas-de-Calais, 1 Z 699. Lettre anonyme (et « comminatoire » selon le sous-préfet de Béthune) de plainte adressée au député-maire de Lens par des Mosellans mal servis lors de l’arrivée de mobilier et de matériel domestique transférés dans le Pas-de-Calais, 28 novembre 1939.

50


scènes de La Vie Quotidienne

[4a] Arch. dép. Vienne, 4 M 820. Rapport du préfet de la Vienne sur la situation du ravitaillement de détail des réfugiés dans leur lieu de résidence, 2 octobre 1939.

51


UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

[8] Arch. dép. Moselle, 40 J 10. « La pêche à la Puye », moment de détente ou ravitaillement pour les Bouzonvillois de la Vienne (cliché Meyer) ?

parties de pêche [8-9] sont ainsi autant d’occasions de rompre l’isolement et échanger des nouvelles. Certains estaminets deviennent le rendez-vous des réfugiés, qui s’y retrouvent après le travail dans les communes ouvrières du Pas-de-Calais ou de la Loire, et au moins le dimanche dans les régions rurales d’habitat dispersé. À Jarnac, en Charente, un « foyer des réfugiés » fonctionne à partir de décembre 1939 sous la responsabilité d’un conseiller d’arrondissement mosellan, Finck, pour permettre aux réfugiés de Forbach et Sarreguemines de se retrouver dans des conditions agréables9. Le retour périodique des permissionnaires est aussi l’occasion de courtes retrouvailles pour les familles. Certaines fêtes ou séances récréatives sont organisées à l’attention des réfugiés. Dans la Loire, les enfants des ouvriers des mines de Roche-la-Molière peuvent ainsi par exemple bénéficier d’une projection de Blanche Neige de Walt Disney dans un cinéma de Saint-Étienne le 18 novembre 1939. Les jeunes qui habitent près de centres urbains se retrouvent parfois au cinéma 10. Les festivités de Noël constituent un temps fort du rassemblement des exilés. Après les cérémonies organisées autour des arbres de Noël avec la bénédiction des autorités, ils sont incités à se regrouper pour écouter le programme radiophonique qui leur est destiné [10].

9

Arch. comm. Sarreguemines, 3 H 42, foyer des réfugiés de Jarnac.

10

Cité par Catherine Cordel-Vigneron, Oudrenne à l’ombre de la ligne Maginot, 1939-1945, s.l.n.d., p. 25.

58

une description exhaustive des moments de vie sans histoires mais non sans pittoresque que connaissent les lorrains dans leurs lieux de refuge mériterait des développements immenses : les collections de souvenirs photographiques que les auteurs de monographies communales et les associations ont rassemblées gagneraient à être légendées dans le détail et les correspondances administratives ou privées fourniraient le scénario de nombreux épisodes de la vie de ces 200 000 à 300 000 personnes plus ou moins déracinées, plus ou moins habituées. Qu’on note au moins que rien n’était comme avant (le 1er septembre 1939) mais qu’en général accueillants et hébergés ont réussi à organiser, donc à vivre une année de cohabitation.

[9] Coll. Schaub. Deux jeunes réfugiés pendant une partie de pêche, Charente (alentours de Chasseneuil-sur-Bonnieure), hiver 1939-1940.


scènes de La Vie Quotidienne

[10] Arch. dép. Charente, 1 M 247. Circulaire de l’inspecteur d’académie de la Charente pour l’organisation des fêtes de Noël et pour les vacances de Noël des élèves et enseignants, [6 décembre 1939 ou jours suivants].

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

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« L’assistance est due aux réfugiés nécessiteux »

7

Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur, 20 septembre 1939.

h [1] Arch. dép. Moselle, 40 J 9. La cuisine populaire ou popote des Bouzonvillois à Chauvigny, septembreoctobre 1939 (photo Meyer).

« L’assistance est due aux réfugiés nécessiteux » Les réfugiés qui débarquent dans les gares des départements de correspondance se trouvent dans une situation de grand dénuement. Évacués dans l’urgence, ils n’ont pu emporter que très peu d’effets personnels : à ceci s’ajoutent la fatigue et l’inconfort de plusieurs jours de voyage. à leur descente du train, un service d’accueil est généralement assuré en gare par des œuvres de bienfaisance locales, sous le contrôle de représentants des autorités. Ainsi, à Angoulême, c’est la section locale de la Croix-Rouge qui distribue boissons et nourriture aux quelque 70 862 Mosellans qui arrivent jour et nuit, du 4 au 17 septembre 1939, par trains successifs de 1 200 à 1 400 personnes1. Des cantonnements aménagés dans divers cinémas et garages de la ville leur permettent de passer la nuit. Une fois installés dans leurs communes de destination, nombreux sont les évacués qui ont recours pour se restaurer aux cuisines populaires mises en place par les communes. •••

1

Arch. dép. Charente, 1 M 246, rapport sur l’accueil des réfugiés mosellans, s. d.

61


UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

[2] Arch. dép. Moselle, 40 J 9. L’arrivée des effets des évacués en gare de Poitiers, automne 1939 (photo Meyer).

•••

Le 30 novembre 1939, dans la Vienne, on compte ainsi encore 1991 cuisines collectives dont les denrées sont fournies et mises en œuvre par les municipalités et les comités locaux d’accueil2. Il est vrai que leur nombre va décroissant au fur et à mesure que les évacués peuvent bénéficier des équipements leur permettant de cuisiner eux-mêmes [1].

D

ans les jours qui suivent l’arrivée des réfugiés, en effet, les préfectures se préoccupent de leur fournir les objets de première nécessité. Les conditions de couchage chez l’habitant sont inégales et souvent rudimentaires dans les premiers temps : pour pallier le manque de couvertures, réquisitionnées par l’autorité militaire, le préfet de la Vienne doit ainsi faire fabriquer par les réfugiés espagnols du camp de Poitiers plusieurs milliers d’édredons et enveloppes de paillasses et près de 12 000 draps. Le service central des réfugiés et diverses œuvres caritatives contribuent également à équiper les Mosellans en literie et en matériel de cuisine : 45 000 couvertures, 10 000 couvre-pieds, 800 poêles et cuisinières sont ainsi distribués3. C’est pourtant l’arrivée du mobilier récupéré dans les régions évacuées qui contribue dans la plus large mesure à satisfaire les besoins [2]. Malgré une attente unanime des évacués, la restitution d’af-

45 000 couvertures, 10 000 couvre-pieds, 800 poêles et cuisinières sont ainsi distribués faires à leurs propriétaires se revèle très rapidement impossible. Les objets récupérés par l’armée dans les zones désertées ont été mélangés et expédiés vers les principaux départements de correspondance. Dans la Vienne, le matériel apporté par près de 300 wagons est rassemblé dans divers bâtiments dont l’ancienne église Saint-Germain de Poitiers convertie en dépôt4. Les premières distributions de matériel ont lieu début novembre. Seuls quelques objets étiquetés sont restitués à leurs propriétaires légitimes : les autres sont considérés comme ayant fait l’objet d’une réquisition collective et distribués indistinctement aux réfugiés. On apaise la frustration des populations par la promesse d’une indemnisation des meubles perdus. D’autres départements, comme la Loire, ne reçoivent aucun envoi de matériel5.

2

Arch. dép. Vienne, 4 M 820, rapport au service central des réfugiés, 30 novembre 1939.

4

Arch. dép. Vienne, 4 M 673, réponse du préfet au sujet des objets récupérés, 15 décembre 1939.

3

Arch. dép. Vienne, 4 M 820, « organisation du service des réfugiés dans la Vienne », 1er mars 1940.

5

Arch. dép. Loire, 114 W 27, lettre du préfet du directeur des mines de la Loire, 11 décembre 1939.

62


« L’assistance est due aux réfugiés nécessiteux »

[3a] Arch. dép. Loire, 114 W 46. Lettre de plainte de Mme Willich, évacuée de Sarreguemines à la Pacaudière (Loire), au sujet de son allocation de réfugiée, 17 mai 1940.

D

ès le mois de septembre 1939, le principe d’une allocation versée par l’État aux évacués pour leur permettre de subvenir à leurs besoins est adopté. Le versement de l’allocation est conditionné par la reconnaissance de la qualité de réfugié. Le montant en est fixé par une instruction ministérielle du 20 septembre à 10 francs par jour pour un adulte et à 6 francs pour un enfant en dessous de treize ans. L’al-

location est versée en plus des retraites militaires et pensions du combattant, mais elle ne peut être que partiellement cumulée avec d’autres retraites ou rentes. Certaines catégories de réfugiés, comme les fonctionnaires, en sont exclues [3].

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

[3b] Arch. dép. Loire, 114 W 46.

[4] Arch. dép. Moselle, 40 J 9. Le bureau d’aide sociale des évacués de Bouzonville, au rez-de-chaussée du Crédit agricole de Chauvigny (photo Meyer). [3c] Arch. dép. Moselle, 26 EDT 4H2. Carte d’identité d’allocataire d’Apach à Rouillé (Vienne), fin 1939.

64


« L’assistance est due aux réfugiés nécessiteux »

L

es maires des communes d’accueil sont chargés de faire remplir aux réfugiés des dossiers de demande d’allocations, qui sont ensuite traités par les commissions d’assistance, présidées dans chaque canton par le juge de paix [4]. Un représentant des communes de la Moselle est accrédité auprès de chacune de ces commissions pour apporter les éclairages nécessaires sur la situation des demandeurs [5].

L

e montant des allocations est calculé pour permettre aux évacués de vivre décemment quoique sans opulence. Les instructions ministérielles incitent d’ailleurs à une certaine mansuétude dans le traitement des dossiers et autorisent le paiement rétroactif d’allocations à compter du jour d’arrivée dans le département (et non du jour de la demande). Le Mémento administratif bilingue publié par le préfet de la Vienne à destination des réfugiés lorrains précise ainsi que « la situation de nos compatriotes privés de leurs foyers restera, quelle que soit la sollicitude dont on puisse les entourer, trop inférieure à ce qu’elle était avant leur départ, pour que l’assistance leur soit strictement mesurée avec des formules rigides »6. La préoccupation de maintenir le moral des populations évacuées n’est évidemment pas étrangère à cette sollicitude de l’administration, tout comme celle de faire bonne impression aux permissionnaires mosellans rentrant voir leur famille sur son lieu d’évacuation. Le nombre de dossiers traités – 48 675 au 30 novembre 1939 pour la Vienne – atteste l’ampleur du phénomène7. Pourtant, ce principe d’un large accès aux allocations trouve vite ses limites et une question se pose dès l’automne 1939 : peut-on payer les évacués à ne rien faire ? Au nom de la cohésion nationale et pour le bon fonctionnement de l’économie, les préfets ont tôt fait d’inciter les réfugiés à retrouver du travail, en usant de mesures d’incitation (instauration d’un salaire minimum supérieur aux allocations, possibilités de cumul partiel du salaire et de l’allocation) ou de menaces de suppression de l’allocation pour les personnes qui refusent un emploi. La remise au travail elle-même n’est pas sans poser des problèmes spécifiques, car la population de Mosellans évacués est essentiellement composée de femmes, d’enfants et de personnes âgées.

6

7

Pour le réfugié lorrain : mémento administratif à l’usage de MM. les maires des communes d’accueil de la Vienne, de MM. les maires des communes repliées de la Moselle et des réfugiés lorrains dans la Vienne, Poitiers, impr. Beaulu, 1939, p. 16. Arch. dép. Vienne, 4 M 820, rapport au service central des réfugiés, 30 novembre 1939.

A

lors que l’administration concentre ses efforts sur la distribution d’allocations, plusieurs œuvres privées continuent à fournir aux réfugiés une aide en nature. Dans la tradition de la bienfaisance privée, elles sont souvent dirigées par des femmes de personnages importants. Dans la Vienne, la femme du préfet Moulonguet est ainsi à la tête d’un « foyer d’entraide sociale » installé dans les salons d’honneur de la préfecture. Cette œuvre centralise les vêtements et chaussures transférés des départements évacués et reçoit également des dons de laine ou d’étoffes qu’elle distribue aux réfugiés. Elle fait fonctionner un ouvroir où des bénévoles confectionnent ou ravaudent des pièces de vêtement. Trois œuvres similaires fonctionnent à Châtellerault, Montmorillon et Loudun, dirigées par les épouses des souspréfets. L’Union lorraine, dont le siège est à Poitiers, est dirigée par Mme Maurice de Wendel, tandis que le Centre social mosellan de la baronne Seillière, actif principalement en Charente avec des ramifications en Charente-Inférieure et dans la Vienne, fédère un certain nombre d’œuvres d’assistance d’origine mosellane et organise des distributions du matériel nécessaire aux populations : couvertures, vêtements, berceaux, jouets, etc. [6-7-8]. Au niveau national sont créés un Comité d’aide aux évacués d’Alsace-Moselle et une Union des œuvres d’entraide pour les évacués, placée sous les auspices du Secours national8. La bienfaisance américaine, déjà très active pendant la Première Guerre mondiale, se manifeste également par l’intermédiaire d’un « Franco-American Committee for évacués of Alsace and Lorraine » qui envoie vêtements et couvertures. Les œuvres confessionnelles organisées sous le contrôle des évêques ne sont pas en reste, notamment la Ligue féminine d’action catholique française, active en particulier auprès des populations minières du Pas-de-Calais.

8

Christine Guth, La première évacuation de la population de l’arrondissement de Thionville-Est : de l’arrivée dans les départements de correspondance de la Vienne au retour en Moselle annexée de fait (septembre 1939 à novembre 1940), université de Metz, 2008, p. 98.

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une occupation pour cHacun

8

Une occupation pour chacun L’évacué adulte et en bonne santé doit travailler pour vivre. Avec des nuances ou des expressions plus ou moins tranchées, c’est ce qui est répété de septembre 1939 à juin 1940 [1]. Toutefois, l’abandon de ses terres par l’agriculteur, celui de son atelier par l’ouvrier d’usine, de son puits pour le mineur ou de son bureau ou de sa boutique pour l’employé n’ont pas les mêmes conséquences pour ces hommes et ces femmes.

h [1] Arch. dép. Vienne, 4 M 676. Version française du 2e appel à la main-d’œuvre mosellane du préfet de la Vienne, 28 février 1940.

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ans les départements de correspondance « normale », sans vocation minière ni industrielle qui implique une prise en charge par les grandes entreprises où les hommes ont été affectés [2], le préfet du département d’accueil doit mettre au travail les réfugiés lorsqu’il les a logés, les intéressés ayant le devoir de rechercher du travail donc l’amélioration de leurs conditions d’existence1. Les instructions de l’autorité supérieure sont formelles et les transcriptions locales, bilingues, sont sans équivoque : tout réfugié de l’évacuation qui n’a pas avancé une excellente raison pour refuser du travail ou une explication pour avoir quitté son emploi doit être radié des listes de bénéficiaires de l’allocation spécifique des réfugiés. Bien évidemment, les infirmes et les personnes très âgées échappent à cette obligation : par définition il y en a beaucoup, puisque les hommes en bonne santé de moins de 50 ans sont mobilisés ou requis. Les listes conservées d’hommes de 17 à 50 ans sans travail sont édifiantes : on ne doit pas oublier que la guerre de 1914-1918 a produit un nombre d’invalides important2. Même si les refus de travailler émanent de personnes inattendues, hors norme et hors obligation, comme le docteur Schoettke de Sarreguemines, qui laisse les évacués du centre de Bourdonnay et se retire à Saint-Dié.

l’absolue nécessité d’avoir recours à toutes les disponibilités pour les travaux de l’agriculture et ceux de la défense nationale

D

ans les départements ruraux, on se trouve dans « l’absolue nécessité d’avoir recours à toutes les disponibilités pour les travaux de l’agriculture et ceux de la défense nationale », ainsi qu’on l’explique aux représentants des Bitchois à Confolens, le 30 avril 1940. L’administration recense la main-d’œuvre occasionnelle dont l’économie locale a grand besoin, les campagnes ayant été vidées de leurs bras les plus valides par la mobilisation. Et elle les met au travail : à la fin d’avril 1940, à Saint-Christophe, près de Confolens, parmi les oisifs, on ne dénombre que des vieillards, des enfants et des malades, tous les hommes valides sont journaliers agricoles. Et à Coulgens, au cœur du département, au 2 mai, « tous les évacués aptes au travail ont été embauchés par (…) le contrôleur cantonal de la Rochefoucauld à casser de la pierre pour l’entretien des routes et chemins vicinaux » (il s’agit de ceux qui ne

1

Christine Guth La première évacuation de la population de l’arrondissement de Thionville-est. De l’arrivée dans le département de correspondance de la Vienne au retour en Moselle annexée de fait (septembre 1939 à novembre 1940), université de Metz, 2008, p. 128.

2

Par ex. arch. comm. Sarreguemines, 3 H 39 (où l’on trouve la correspondance aigrelette avec le docteur, 24 octobre-17 décembre 1939). Arch. dép. Charente, 10 M 17, tableaux communaux.

76

[2] Arch. dép. Pas-de-Calais, M 5310. Le sous-préfet de Béthune renvoie les mineurs d’une association familiale de Petite-Rosselle vers les compagnies des mines pour les besoins en équipement domestique, 15 février 1940.


une occupation pour cHacun

sont pas encore embauchés). Les agriculteurs repliés pourraient même être affectés dans des exploitations abandonnées3 ; et cela se fait, puisque certains demeurent sur place, après l’été 1940 et même après l’été 1945.

L’

organisation administrative sur place donne une grande importance aux services de la maind’œuvre et aux offices de placement4, chargés de décompter et de contrôler, comme en témoignent des observations désabusées : le père Klein de Tenteling, mineur pensionné de 61 ans, travaille « occasionnellement mais donne l’exemple » (à Echallat en Charente). Grâce à eux et à leurs enquêtes de février-mai 1940, époque où l’on s’est accoutumé à une guerre longue et donc à un long séjour des Mosellans, une image très précise de la population évacuée en Charente a été conservée. Enquêtes renseignées par les maires mosellans avec l’aide de leurs homologues charentais et commentées par les agents de l’administration ; enquêtes riches de renseignements indirects sur l’encadrement des populations ; enquêtes dont les données sont le plus souvent en français, mais pas toujours. On découvre tel auteur de réponses monolingues (allemand), comme celui qui note qu’Alphonse Conrad, 21 ans, de Walschbronn, à Cherves-deCognac, est « Arbeiter an der Fliegerhalle » (terrain d’aviation de Cognac, gros employeur dans la région) et tel autre qui souligne que la fille Klein, de Walschbronn aussi, bonne de son état, « parle très bien le français », sous-entendant un facteur d’intégration professionnelle.

de Barbezieux). Et, à défaut d’industrie de transformation, les carrières offrent de l’emploi aussi : celle de gypse à plâtre à Mesnac pour les gens de Waldhouse, celle de sable à Segonzac qui est demandée par un mineur âgé de Stiring replié à Brie-sous-Chalais.

L’

affectation des réfugiés dans les exploitations agricoles en général et viticoles en particulier lors de la récolte est organisée systématiquement dans les zones rurales des départements de correspondance [3]. Le temps des vendanges et des battages fait entrer les Lorrains dans les équipes d’ouvriers agricoles que le manque de bras fait recruter parmi eux, malgré les réticences (initiales ?) de certains exploitants : tel maire de la Vienne déplore que ces bras aient été méprisés par ses administrés à l’automne 1939, tel autre, celui de Salles-d’Angles (Charente), signale encore le 20 mai 1940 que « certains propriétaires, bien que manquant de main-d’œuvre, n’ont pas voulu répondre [à la dernière enquête], par crainte

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n apprend ainsi que les professions intermédiaires ou de bureau peuvent aussi trouver leurs correspondants en terre charentaise, d’autant plus facilement que l’obstacle de la langue n’existe pas pour ces hommes : c’est facile pour les structures mosellanes repliées avec du personnel (la caisse de mutualité agricole de Wiesviller à Saint-Bonnet près

3

Arch. dép. Vienne, 4 M 676, circulaire aux maires, 30 octobre 1939, avec affiches bilingues ; nouvelles affiches en prévision des travaux agricoles, 28 février 1940. Pour Saint-Christophe : arch. dép. Charente, 10 M 18, état au 26 avril 1940. La Charente, 23-24 octobre 1939, sur le recensement des exploitations libres. Le Matin charentais, 3 mai 1940. Le Journal de Confolens, 5 mai 1940.

4

Pour la Charente, documentation fondamentale dans 10 M 17 (tableaux communaux nominatifs de recensement [pour la main-d’œuvre agricole], févr.-mai 1940) et dans 10 M 18 (listes communales de sans emploi et des besoins de main-d’œuvre, printemps 1940). Tous les exemples qui suivent sont tirés de cette documentation. Après les questionnaires locaux de l’hiver, déjà très précis, les enquêtes ministérielles sont organisées localement les 8 avril et 1er mai.

[3] Arch. dép. Charente, 10 M 17. Certificat élogieux délivré par ses employeurs de la ferme de Plaisance à Barbezieux à Joseph Barthel, cultivateur de Wiesviller installé à Saint-Bonnet, 25 février 1940.

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[8b] La Tribune, organe des syndicats des mineurs du Pas-de-Calais, 30 décembre 1939.

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une occupation pour cHacun

une vie marquée par la nécessité de travailler pour mieux vivre … la mise au travail faisait partie de la normalisation et de la banalisation du temps de l’évacuation

L

a délégation parlementaire de la commission de l’Alsace et de la Lorraine (deux députés de l’Est et le député du Pas-de-Calais Sion, actif auprès du syndicat C.G.T.) qui effectue un voyage de travail dans le Pas-de-Calais les 11 et 12 décembre 1939 a prévu de recevoir les deux tendances syndicales : les mineurs ne sont pas oubliés par les directives du ministre des réfugiés Chautemps, souvent interpellé directement.

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ais la politique s’en mêle et Rieth n’hésite pas à mettre en garde, de manière intéressée il est vrai, les autorités contre les tendances autonomistes des ouvriers (dans la Loire). Accusation déjà utilisée pour discréditer les prêtres (dans le Pas-de-Calais), contre lesquels les mots sont durs : l’abbé Lorentz, de Stiring-Wendel, devenu aumônier à Nœux-lès-Mines, est « un récidiviste » de la menace verbale, de l’intervention dans les réunions cégétistes et de l’insulte (La Tribune du 20 avril 1940) et le clergé lorrain, allié du syndicat chrétien, se rend coupable d’abus scandaleux (« Ein schandlicher Missbrauch », La Tribune du 6 avril)17.

17

[9] Le Lien, Trait d’union entre les évacués, n° 4 (février 1940). Réclame invitant les Lorrains à lire un journal charentais (en français) pour les offres et demandes d’emploi. Le Lien de l’abbé Goldschmitt était principalement écrit en allemand.

le vaste panorama de l’activité professionnelle ou de l’activité sociale des lorrains en exil n’a pu être qu’esquissé ici : c’est une vie rythmée différemment que chez soi, mais une vie marquée par la nécessité de travailler pour mieux vivre. certains n’ont pu le faire régulièrement, d’autres l’ont fait dans des rôles de composition, certains furent dans leur élément à l’environnement géographique près. l’insistance des pouvoirs publics sur ce point révèle que la mise au travail faisait partie de la normalisation et de la banalisation du temps de l’évacuation voulues en haut lieu pour aider à la cohésion nationale [9].

Arch. dép. Loire, 114 W 46, note interne sans date reprenant les informations tenues de Rieth. Arch. dép. Pas-de-Calais, M 5310, lettre du 18 avril 1940.

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nostaLgie ou nécessaire conViViaLité ?

9

Nostalgie ou nécessaire convivialité ?

h [1] L’Éclair de l’Est, 23 septembre 1939.

La seule circonstance de l’accueil et de la répartition des évacués dans des logements poitevins occasionna la mise en place de liens. Cependant, le caractère obligatoire de l’évacuation pour les uns et de l’accueil pour les autres n’aboutit pas forcément à des échanges amicaux. Cet accueil est assez variable d’une commune à l’autre et même, plus exactement, d’une personne à l’autre. Il n’est pas toujours des plus chaleureux. Il faut dire que l’aspect des réfugiés à leur arrivée, après un si long voyage, laisse souvent à désirer. Mais, d’autres raisons poussent les accueillants à la méfiance. « Certaines réflexions nous viennent aux oreilles. – « Ils viennent de l’est. Il y en a qui ne parlent pas le français, est-ce que ce sont des boches ? 1 ”

Ils viennent de l’est. Il y en a qui ne parlent pas le français, est-ce que ce sont des boches ? 1

Témoignage d’un Mosellan de Sierck-les-Bains dans un article publié par Laurent Duffourc dans la revue poitevine La Baillargelle.

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a question du langage fut bien souvent l’objet de mésententes entre accueillants et évacués. Il faut dire qu’en pleine guerre avec l’Allemagne, le dialecte mosellan, à forte consonance germanique, pouvait en effet paraître déconcertant aux « Français de l’intérieur » d’autant plus qu’on avait, depuis la défaite de 1870, exacerbé le patriotisme des Alsaciens-Mosellans. Le premier contact n’est donc pas toujours le meilleur souvenir des réfugiés, le patois germanique, n’attire pas la sympathie et vaut aux Mosellans, dans certaines communes, le surnom de « jaja »1. Cependant, dès les premières évacuations effectives, le viceprésident du Conseil, chargé des affaires d’Alsace et de Lorraine, Camille Chautemps, demande lui-même aux préfets des départements de correspondance d’informer leurs administrés des difficultés linguistiques qui vont inévitablement se poser. Ainsi, la préfecture de chaque département d’accueil demande à ses concitoyens, par voie d’affichage bilingue, ainsi que par voie de presse, de réserver un accueil qui se veut le plus fraternel possible à ces réfugiés de l’Est, et d’éviter « toutes réflexions pouvant être mal interprétées par les repliés». Tout a donc été préalablement mis en œuvre pour que les accueillants ne se focalisent pas sur les difficultés linguistiques qui pourraient se poser avec les réfugiés.

A

fin d’éviter la création d’un contentieux sur ce sujet, de nombreux articles et fascicules tentèrent de donner des explications, plus ou moins plausibles, à la raison de ce parler aux consonances germaniques [1]. Certaines explications des dialectes alsaciens-mosellans, si elles se voulaient convaincantes, sont cependant fantaisistes, à l’image de celle avancée par Jean Giraudoux, commissaire général à l’information, dans l’allocution radiodiffusée qu’il fait à l’occasion de l’anniversaire de l’armistice de 1918, qu’il conçoit comme un hommage au retour à la France de l’Alsace et de la Moselle2. Toutefois, le but principal de ces argumentations n’est pas seulement de légitimer l’utilisation d’un patois, proche phonétiquement de l’allemand, mais de rendre explicite que, malgré leurs habitudes dialectales, les évacués alsaciens et mosellans sont, par la pensée et par le cœur, de bons et loyaux Français. De plus, la nature du dialecte mosellan n’est pas la seule cause des difficultés de communication. En effet, les autres régions, et notamment l’Ouest de la France, possèdent égale-

1

Henri Hiegel, La drôle de guerre en Moselle. 1939-1940, t. 1, Sarreguemines, 1983, p. 131.

2

Jean Giraudoux, Alsace et Lorraine, Paris, 1939, 15 p.

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ment leur propre langage3. Ainsi, dans une France où l’utilisation des patois primait sur celle du français dans la conversation courante à la campagne, il est difficile pour deux populations séparées à l’ordinaire par une grande distance de communiquer. Si les plus jeunes ont moins de difficultés à se comprendre, il demeure cependant difficile aux adultes, même bilingues (français/dialecte), de comprendre les autochtones. Les plus handicapées en la matière sont les personnes âgées. Toutefois, dans leurs tâches quotidiennes, les Mosellans dialectophones tentent de se faire comprendre par un langage gestuel ou par l’utilisation de quelques mots en français. Certaines mauvaises compréhensions sont à l’origine de difficultés plus ou moins importantes, toutefois il ne convient pas d’exagérer le nombre et l’importance des incidents survenus entre les réfugiés et leurs hôtes.

A

fin d’éviter toute ambiguïté et de sortir certains Mosellans de leur isolement, plusieurs remèdes sont proposés. Ainsi, de nombreuses notes et communications incitent ceux des évacués sachant parler français à négliger le dialecte au profit de la langue nationale, les discussions en dialecte faisant le plus mauvais effet sur les accueillants. L’inspection d’Alsace-Moselle tente d’apporter, par la mise en place de cours pour adultes, une aide à celles ou ceux ne la maîtrisant que difficilement. Un courrier de la fin de l’année 1939, émanant de Forceville, inspecteur primaire des écoles d’Alsace et de Lorraine replié dans la Vienne, expliquait les modalités de mise en place de ces cours qui devaient, dans la mesure du possible, être effectifs dans chaque commune de refuge [2]. Cependant, la méfiance que suscitait le parler mosellan à certains autochtones ne disparut jamais totalement et les autorités durent intervenir à plusieurs reprises et de différentes manières, afin d’apaiser les craintes émanant de cette question.

3

Marcel Neu, L’évacuation en Lorraine. 1939-1940, Sarreguemines, 1989, p. 161.


nostaLgie ou nécessaire conViViaLité ?

[2] Arch. dép. Vienne, 4 M 1389. Circulaire de Forceville, inspecteur primaire des écoles d’Alsace et de Lorraine repliées dans la Vienne, sur la mise en place de cours de conversation française, décembre 1939 (début).

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[10] L’Avenir de la Vienne, 11 octobre 1939. Relation d’une rencontre sportive Lorrains-Poitevins.

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a fin de la drôle de guerre, puis l’arrivée des Allemands dans le département de correspondance, vont de nouveau, mais d’une façon moins massive, raviver leur méfiance chez certains hôtes. Bien que la majorité des Mosellans gardent leur distance avec l’occupant, l’arrivée des Allemands dans les départements de refuge marque un tournant dans les relations entre les Mosellans et leurs hôtes. La compréhension de la langue de l’occupant confère une place privilégiée aux réfugiés, ces derniers servant alors d’interprètes peuvent défendre leurs intérêts et ceux des autochtones. De ce point de vue, la présence des Allemands dans la Vienne et la Charente participe dans une certaine mesure au renforcement des liens entre évacués et accueillants. Rares sont les cas de Mosellans sympathisant avec les Allemands, ou franchement pro-allemands. Cependant, ces quelques cas de Mosellans pro-allemands causent grand tort à l’ensemble des réfugiés. Dès avant la fin de la guerre, le regain de méfiance engendré dans les divers départements de refuge et les incidents reposent le plus souvent sur de simples malentendus : Camille Chautemps, le vice-président du Conseil, le 3 juin 1940, n’a d’autre solution que d’intervenir auprès des préfets afin que ceux-ci, avec l’aide de leurs collaborateurs, s’efforcent de ramener le calme et la bonne entente au sein des deux populations, en rappelant notamment les devoirs d’hospitalité incombant aux autochtones. De nombreuses rumeurs, ayant trait à un soi-disant antipatriotisme des Mosellans, font leur apparition, les préfectures recevant régulièrement des lettres anonymes à ce sujet. Cependant, après enquête, la plupart d’entre elles se révèlent sans fondement. Pourtant, une méprise particulièrement grave, et qui a un grand retentissement, se déroule dans la Vienne, à Sommières-du-Clain, commune d’accueil des réfugiés de Saint-Avold, à la fin d’avril 1940. Le soir du 20 avril, un groupe de 15 réfugiés lorrains de cette commune qui se sont réunis après le souper pour jouer aux cartes et boire quelques bières dans une salle décorée de croix de Lorraine et de drapeaux tricolores, sont surpris par de jeunes villageois du cru passant devant le local ; l’un d’eux, entendant ce groupe de Mosellans parler allemand laisse supposer à ses camarades, que du fait de la date, ces réfugiés fêtent peut-être l’anniversaire d’Hitler. Ce qui n’était au départ qu’une


nostaLgie ou nécessaire conViViaLité ?

[11] Coll. Wack. Panneau réalisé par deux réfugiés de Lixing-lès-Rouhling pour commémorer leur séjour à Ségonzac (Charente), 1940.

supposition devient une rumeur, qui fut au fur et à mesure modifiée, l’occasion devenant la célébration de l’anniversaire d’Hitler, la bière se transformant en champagne, et le décor de croix de Lorraine en croix gammées. La rumeur continua à se propager et son ampleur fut telle, qu’elle finit par parvenir aux oreilles d’un journaliste qui en fit un article, intitulé « À propos de l’anniversaire d’Hitler »7. Des entrefilets de même acabit sont signalés dans le Pas-de-Calais et la Charente aussi. Et des enquêtes régulières sur l’état d’esprit et le moral des réfugiés sont menées par les commissaires spéciaux pour le compte des préfets8.

7

8

Laird Bosswell, « Fissures dans la nation française : les réfugiés alsaciens et lorrains en 1939-40 » dans 1940, la France du repli ; l’Europe de la défaite, actes de colloque international, Toulouse, 2001. Dans le Pas-de-Calais : « Alsacien (sic) [de Petite-Roxelle] (sic) trop admirateur de Hitler » arrêté (L’Avenir de l’Artois, éd. Nœux-Barlin, 30 novembre 1939), Joseph Schwartz, Mosellan mineur à Liévin arrêté pour propos anti-français (La Dépêche, 13 mars 1940). Arch. dép. Vienne, 4 M 820, rapports mensuels de janvier à mai conservés.

Pour finir, retenons le climat qui règne au moment du départ des Mosellans, tel que des témoins l’ont ressenti et décrit. il ne fut pas rare de voir des autochtones accompagner jusqu’à la gare d’embarquement les réfugiés. Joseph Herber écrit ainsi que « les derniers instants furent souvent mis à contribution pour célébrer une dernière fois les liens d’amitié créés entre certains Mosellans et certains Poitevins, qui avaient souhaité accompagner jusque sur les quais ceux qu’ils avaient côtoyés pendant plus d’un an »9 ; ou encore, écoutons catherine cordel : « Ambiance de fête sur le quai. Dernières photos avec les habitants de la Vienne, beaucoup d’habitants du village nous avaient accompagnés. Le petit café de la gare a beaucoup de clients : on se payait le dernier verre de l’amitié, de l’adieu » 10. [11]

9

Joseph Herber, Contz-lès-Bains 1939 à 1945, souvenirs de ce temps-là, chez l’auteur, s. d.

10

Catherine Cordel, Oudrenne, à l’ombre de la ligne Maginot 1939-1945, récit multigraphié, chez l’auteur, 1996.

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L’iMportation du régiMe LocaL

10

L’importation du régime local. écoles et cultes du temps de l’évacuation La Moselle n’a pas connu la grande époque législative de la IIIe République : elle n’a pas adopté les lois scolaires françaises des années 1880 et elle a conservé le régime concordataire, puisque le retour dans l’ensemble français, en 1918, n’a pas été accompagné de l’introduction de la nouvelle législation dans l’ancien Reichsland.

h [1] La Dépêche du Centre, éd. de Poitiers, 10 mars 1940. Reportage sur les écoles lorraines du correspondant permanent à Poitiers chargé du suivi des affaires des réfugiés.

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n matière cultuelle, ni l’administration ni le clergé ni les populations ne voient quoi que ce soit à modifier du fait de l’évacuation, ce qui ne veut pas dire que rien ne se passe, tant la personnalité, l’influence, le mode d’exercice des ecclésiastiques mosellans diffèrent de ceux de la moyenne de leurs confrères de la Vienne, des deux Charente, du Pas-de-Calais et de la Loire. C’est à ce point que la direction générale des services d’Alsace-Lorraine, à la manière ancienne, se sert du clergé, toutes confessions confondues, pour faire passer un message de prudence aux Lorrains dialectophones trop fidèles à leur langue maternelle en public après la percée allemande de mai 1940. Dans le domaine scolaire, il faut commencer par transporter le régime scolaire alsacien-lorrain dans les lieux où sont regroupées les populations enfantines évacuées. C’est chose faite par décret du 5 septembre 1939 qui transporte les effets du droit local (école, cultes, assurances) là où seront les Alsaciens-Lorrains. Dans le domaine scolaire, une circulaire du 14 septembre détaille les modalités pratiques d’accueil des enfants évacués de la région parisienne et du ressort de l’académie de Strasbourg, manière détournée et discrète d’assimiler les évacués de l’Est aux réfugiés en général1. Le décret du 5 septembre devient évidemment la référence sacrée à laquelle les Mosellans et leur clergé, intéressé au premier chef par le maintien de « l’école interconfessionnelle » au sens de la loi du 15 mars 1850 (loi Falloux) et donc de l’enseignement de la religion, recourent pour obtenir gain de cause dans des dossiers qui somnolent pour certains d’entre eux jusqu’à l’armistice du 22 juin… et aux vacances scolaires de la mi-juillet 1940.

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out d’abord, les institutions scolaires sont évacuées de Moselle : les écoles normales d’instituteurs et d’institutrices et le lycée de Metz et celui de Thionville ainsi que le collège de Forbach ont fermé. La Vienne devient le département de référence de l’enseignement professionnel et de l’enseignement secondaire puisque ce département accueille les institutions de l’ouest de la Moselle. Les écoles normales mosellanes s’installent pour cinq ans à Poitiers et au château de Romagne. C’est au lycée de Poitiers que l’on crée une antenne annexe pour les enfants des évacués, dont les familles doivent se signaler au bureau des réfugiés de leur secteur. À une époque où les places au lycée sont réservées aux privilégiés et à 1

Arch. dép. Charente, 1 W 60. Publié (ou republié ?) dans le Bulletin départemental de l’instruction primaire de l’inspection de la Charente, n° 421 (janvier 1940).

100

quelques boursiers et où tous les lycées de France, de l’intérieur et des provinces recouvrées, fonctionnent de la même manière, l’affaire est de moindre importance que celle de l’enseignement primaire. Les écoles primaires supérieures de Forbach et de Sarreguemines s’établissent là où les enfants qui les fréquentent ont été repliés, donc en Charente, à Cognac et à Angoulême, dans des établissements hôtes. L’école d’enseignement ménager de Vivonne dirigée par Mme Schmidt, de Porcelette, a les honneurs de la presse2. La création d’un service de l’orientation professionnelle pour les évacués est proposée en Charente pour chapeauter les établissements d’apprentissage et d’enseignement professionnel, en reprenant les compétences et le budget de l’office d’orientation professionnelle de Sarreguemines. Mais c’est en juin 1940, juste avant l’effondrement de la France3. MM. Forceville et Prot, inspecteurs primaires en poste en Moselle, sont adjoints respectivement aux inspecteurs d’académie de la Vienne et de la Charente pour gérer les affaires scolaires des évacués [1]. N’oublions pas que tout le cursus scolaire obligatoire est pris en compte, mais aussi l’orientation professionnelle après le primaire (supérieur) [2]. Les autres départements ne nécessitent pas d’administration mosellane parallèle.

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a question scolaire, point de friction classique en France de la Révolution jusqu’à la fin du XXe siècle, peut être considérée comme stratégique du point de vue de l’intégration des Lorrains dont la langue maternelle n’est pas le français, parce que c’est par les enfants qui se fréquenteront et qui entendront du français à l’école que les relations entre les uns et les autres s’amélioreront, espère l’administration. D’un département d’accueil à l’autre, la scolarisation des petits Mosellans s’effectue selon des modalités variées. Trois systèmes peuvent être envisagés : l’intégration des nouveaux arrivants dans les écoles publiques communales ou amalgame, l’inscription des petits Lorrains dans les écoles privées (c’est souvent du reste le cas pour les filles), la création d’écoles mosellanes.

2

L’Écho de Châtellerault, 9 décembre 1939. La Charente, 8 octobre 1939 (la rentrée de l’école de Sarreguemines est différée au 20 octobre dans le meilleur des cas mais il n’est pas certain qu’elle ait ouvert finalement). La Dépêche du Centre, éd. Poitiers, 17 mars 1940, sur l’école de Vivonne.

3

Arch. dép. Charente, 1 M 246, rapport et projet de budget, 2 juin 1940.


L’iMportation du régiMe LocaL

[2a-b] Arch. dép. Charente, 9 M 9. Tableaux récapitulatifs de l’orientation professionnelle des Lorrains en fin de scolarité obligatoire, garçons de Farébersviller à Bonnes et filles de Neunkirch-lès-Sarreguemines à Taizé-Ayzie, 1er et 25 mars 1940.

101


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Bibliographie MONOGRAPHIES ET ARTICLES

NB : Les éditions anciennes des livres réédités ne sont pas citées. Les auteurs des monographies communales que nous n’avons pas repérées voudront bien nous en excuser.

La SECoNdE GUERRE MoNdIaLE EN FRaNCE aLaRY (Éric), Les Français au quotidien : 1939-1949, Perrin, Paris, 2009, 605 p. aMoURoUX (Henri), La vie des Français sous l’Occupation, Fayard, Paris, 1990, 384 p.

TRAVAUX UNIVERSITAIRES INÉDITS GUTH (Christine), La première évacuation de la population de l’arrondissement de Thionville-est. Septembre-novembre 1939. Des prémices à l’arrivés dans le département de correspondance, université de Metz, mémoire de maîtrise, 2006, 184 p. GUTH (Christine), La première évacuation de la population de l’arrondissement de Thionville-est. De l’arrivée dans le département de correspondance de la Vienne au retour en Moselle annexée de fait (septembre 1939 à novembre 1940), université de Metz, mémoire de mastère, 2008, 321 p. NIMESGERN (Christel), Les réfugiés mosellans dans la Vienne (1939-1945) d’après une étude de l’arrondissement de Châtellerault, université de Poitiers, mémoire de maîtrise, 1989, 179 p.

aZEMa (Jean-Pierre), De Munich à la Libération 1938-1944, Seuil, Paris, 2002, 408 p. aZEMa (Jean-Pierre), BEdaRIda (François), La France des années noires, 1, De la défaite à Vichy, Seuil, Paris, 2000, 580 p. BoURdU (Jacques), L’armistice de 1940. Histoire d’une faute tragique. D’une guerre mal conduite à une soumission déshonorante, F.-X. de Guibert, Paris, 2007, 229 p. BRUGE (Roger), Juin 1940. Le mois maudit, Fayard, Paris, 1990, 232 p. CoCHET (François), Les soldats de la drôle de guerre, septembre 1939-mai 1940, Hachette Littératures, 2004, 270 p. EPP (René), 1940 l’année tragique, Hirlé, Strasbourg, 2008, 383 p. GRaNdHoMME (Jean-Noël), La Seconde Guerre mondiale en France, Ouest-France, Rennes, 2009, 160 p. LaGaRRIGUE (Max), La France sous l’Occupation, CRDP du Languedoc-Roussillon, Montpellier, 2007, 222 p. MoNTaGNoN (Pierre), La France dans la guerre de 39-45, Pygmalion, Paris, 2009, 938 p.

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

La SECoNdE GUERRE MoNdIaLE EN aLSaCE, MoSELLE ET SaRRE

HEISER (Eugène), La Tragédie lorraine 1939-1945, 2 tomes, Pierron, Sarreguemines, 1983-1984.

• Ouvrages généraux :

HIEGEL (Henri), SERPE (Louis), « François Goldschmitt. Son combat singulier de prêtre et de Lorrain (1883-1966). De l’enfer de Dachau à l’aprèsnazisme », dans Le Pays d’Albe, Amis du pays d’Albe, Sarralbe, no 27 (1993).

La bataille du 14 juin 1940 dans la Trouée de la Sarre. L’arrivée des Allemands à Metz, ASCOMEMO 39-45, Hagondange, Fensch-Vallée, Knutange, 2007, 243 p. Moselle et Mosellans dans la Seconde Guerre mondiale, Société d’histoire et d’archéologie de la Lorraine, Serpenoise, Woippy, 1984, 396 p. BoULaNGER (Roger), Un fétu de paille dans les bourrasques de l’histoire. Les tribulations d’un jeune Lorrain pendant la Seconde Guerre mondiale, Éditions Serpenoise, Woippy, 2007, 112 p. BoURRaT (Jean-Guy), L’Exode de la Lorraine. Itinéraires de Charles Bourrat, préfet de la République, de Metz à Neuengamme en passant par Montauban, Muller, Issy-les-Moulineaux, 2006, 469 p. BRUGE (Roger), Histoire de la ligne Maginot, 3 tomes, Fayard, Paris, 1973-1977. GaNdEBEUF (Jacques), Le silence rompu. La Moselle racontée aux Français de l’intérieur, Serpenoise, Woippy, 1996, 255 p. GaNdEBEUF (Jacques), La parole retrouvée. Près de 200 Mosellans racontent leur vie entre 1940 et 1945, Serpenoise, Woippy, 1998, 432 p. GoLdSCHMITT (François), Heimatbilder N° 1. Bausteine zur Geschichte der Grenzlandtragik des HautRhin, Bas-Rhin et Moselle, chez l’auteur, Rech, 1947, 48 p. [Existe en version française sous le titre Tragédie vécue par la population des marches de l’Est] GoLdSCHMITT (François), Heimatbilder N°2. Elsass und Lothringen unter der Naziherrschaft, chez l’auteur, Rech, 1947, 48 p. [Existe en version française sous le titre Tragédie vécue par la population des marches de l’Est] HaUBRICHS (Wolfgang), SCHNEIdER (Reinhard), Grenzen und Grenzregionen. Frontières et régions frontalières, Saarbrücker Dr. und Verl., Sarrebruck, 1993, 283 p.

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KLEISER (Jacques), 1609 jours sous la botte. 20 juin 40-16 novembre 1944. Témoignages. 60e anniversaire de la libération du canton de Metzervisse, Presses du Tilleul, Florange, 2004, 219p. LE MaREC (Bernard), LE MaREC (Gérard), Les années noires. La Moselle annexée par Hitler. Documents et témoignages, Serpenoise, Woippy, 1990, 319 p. LaUGEL (Nicole), Nous resterons français. 1939-1945, regards croisés d’Alsace et de Moselle, J.-Do. Bentzinger, Colmar, 2009, 351 p. MaRQUE (Paul), La ligne Maginot aquatique, celle qui résista en 1940 dans la trouée de la Sarre, Pierron, Sarreguemines, 1989, 290 p. PRINTZ (adrien), Soldats sans emploi : 1939-1940, Chronique lorraine 1940-1944, Klopp, Thionville, 1989, 335 p. REUMaUX (Bernard), WaHL (alfred) dir., Alsace, 1939-1945. La grande encyclopédie des années de guerre, La Nuée bleue, Strasbourg, 2009, 1663 p. RIGoULoT (Pierre), L’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-45, PUF, Paris, 1998, 128 p. RoHR (Joseph), La Lorraine mosellane 1918-1946, Pierron, Sarreguemines, 1975, 110 p. SCHaEFER (Hans), Bürckels Bauernsiedlung. Nationalsozialistische Siedlungspolitik in Lothringen während der « verschleierten » Annexion 1940-1944, Pirrot, Sarrebruck-Dudweiler, 1997, 244 p. SECK (doris), Saarländische Kriegsjahre, Buchverlag Saarbrücker Zeitung, Sarrebruck, s. d., 74 p. SERFaSS (Charles), Déchirure. Alsace bossue 19391945. Récits et témoignages, Scheuer, Drulingen, 1994, 366 p.


WILMoUTH (Philippe), Chroniques de la Deuxième Guerre mondiale dans la vallée de l’Orne, ASCOMEMO 39-45, Hagondange, 2001, 271 p. WoLFaNGER (dieter), Nazification de la Lorraine mosellane, Pierron, Sarreguemines, 1982, 232 p. ZINd (Pierre), Elsass-Lothringen. Alsace-Lorraine, une nation interdite, 1870-1940, Copernic, Paris, 1979, 688 p. • Monographies de villes et villages :

GRILL (albert), Bitcherland, Cheminements, Coudray-Macouard, 2006, 257 p. HEMMERT (didier), KLEIN (Joseph), SaLERoN (Gérard), Sarreguemines 1940-1944, Catalogue de l’exposition des archives municipales, Sarreguemines, [2004], 100 p. HENNER (Gérard), éd. de KREMER (Catherine), SCHaFF (Joseph), Gros-Réderching. Chroniques charentaises 1939-1940, Confluence, Sarreguemines, 1993, 99 p.

Commune d’Etzling. 50e anniversaire de la libération. 18 février 1945-18 février 1995, [Etzling, 1995], [16] p.

HENNER (Gérard) et al., Rolbing, Opperding, Ohrenthal. Les gens de la frontière, s. l., 1996, 151 p.

« La ligne Maginot et l’enfer du 14 juin 1940 devant Sarralbe-Puttelange », dans Le Pays d’Albe, Amis du pays d’Albe, Sarralbe, no 21 (1990).

HERBER (Joseph), Contz-Les-Bains 1939 à 1945. Souvenirs de ce temps-là, s. l. n. d. (impr. Azerty), non paginé.

Spicheren Brême d’Or [bulletin municipal, édition spéciale d’histoire locale], Spicheren, 1995, 29 p.

HUBER (Elke), JÖCKLE (Clemens), Die Rote Zone im Landkreis Südwestpfalz : Ein Begleitheft zur Ausstellung im Kreistagssaal der Kreisverwaltung Südwestpfalz in Pirmasens vom 21. Oktober bis 10. November 2000, Kreisverwaltung Südwestpfalz, 2000, 126 p.

BECKER (Norbert), Mon village de 1925 à 1945. Souvenirs d’une villageoise d’Etzling, chez l’auteur, s. l., 2006, 222 p. dICoP (Nicolas), Les épreuves d’une bourgade lorraine au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Koenigsmacker-Métrich (1939-1945), chez l’auteur, Paris, 1980, 160 p. ENGELBERT (Jean), Histoire de Rustroff, village du Pays des Trois Frontières, Presses de l’Imprimerie Tecnodim, Marly, 2002, 367 p. FREYERMUTH (Claude), Kalhausen. Les années sombres. 1939-1945, chez l’auteur, Kalhausen, 1994, non paginé. GLaTH (Paul-E.), Un village lorrain : Bousseviller. Monographie, chez l’auteur, Strasbourg, 1948, 316 p. GodFRoY (Louis), Koenigsmacker. Histoire de mon village. 2. Commune éprouvée à travers les âges [sur les derniers jours d’août 1939]. 3. L’exode de 1939-1940., 1951, 2 fascicules non paginés. GRaNdIER-LEoNaRd (Josette), La Lorraine déchirée 1939-1945. Vigny, Mussidan, Hessange, Sourzac, Charly-Oradour, Burtoncourt, Failly, Montoy-Flanville, Saint-Hubert, Les Étangs, Klopp, Thionville, 1997, 139 p.

KLEINHENTZ (Laurent), 1939-1940 Dans la tourmente. L’histoire de Farébersviller et des villages autour de la ligne Maginot aquatique, Wilmouth, Faulquemont, 1999, 348 p. KNEIB (alphonse), Comme un morceau de moi-même : Chronique d’une drôle d’époque, également tragique, avant, pendant, après la guerre de 1939-1945 dans notre village de Neufgrange et ses alentours, Cloître, SaintThonan, 2000, 270 p. MaYER (Laurent), Bambiderstroff à l’ombre de la ligne Maginot, Chronique villageoise. 1939-1945, tome 1, chez l’auteur, [Bambiderstroff], 2008, 167 p. PaRadEIS (Jean-Paul), De l’évacuation à la libération dans la région de Thionville et de Cattenom, cantons de Cattenom, Sierck-les-Bains, Yutz et Metzervisse. 19391945, Catonisvilla, Cattenom, 2004, 229 p. RoBIN (Bernard), Bitche et ses environs. Chronique d’un siècle, A. Sutton, Saint-Cyr-Sur-Loire, 2002, 126 p. RoUSCHMEYER (daniel), Walschbronn et la guerre de 1939-1945, Pierron, Sarreguemines, 1997, 227 p.

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UN EXIL INTéRIEUR : L’ÉVACUATION DES MOSELLANS

SEIWERT (Rémy), HENNER (Gérard) et al., Volmunster, Eschviller-Weiskirch. Un siècle d’histoire (…) 1870-1970. T. 2 : 1939-1970, chez l’auteur, 2004 (impr. sarregueminoise, Sarreguemines), 380 p. SILVANUS (Monika), Grenzland-Erinnerung. Bouzonville et ses environs Rehlingen-Siersburg 19351945, Karlsberg, 1998, 251 p. THEOBALD (Nicolas), Montenach, monographie d’un village lorrain, Obernai, 1975, 211 p.

GIRAUDOUX (Jean), Alsace et Lorraine. Allocution radiodiffusée le 10 novembre 1939, Gallimard, Paris, 1939, 16 p. GLATH (Paul-E.), Du pays de Bitche en CharenteMaritime, chez l’auteur, Strasbourg, 1954, 94 p. HERRMANN (Hans-Walter), « Die Freimachung der Roten Zone 1939/40 », in Zeitschrift für die Saargegend, 32 (1984), p. 64-89.

WEBER (Alfred) et TOMASETTI (Philippe), Welferding. Chronique d’un village. Confluence, Sarreguemines, 2007, 259 p.

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WILMOUTH (Philippe), Metz en guerre, 1939-1945, ASCOMEMO et A. Sutton, Saint-Cyr-sur-Loire, 2008, 128 p.

HIEGEL (Henri), La Drôle de guerre en Moselle. 1939-1940. Tome 1, 3 sept. 1939-10 mai 1940, Pierron, Sarreguemines, 1983, 421 p.

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Ruée vers l’Ouest avec 30 kg de bagages... il y a 50 ans, l’évacuation. Catalogue du cinquantenaire de l’évacuation (27 août–3 septembre 1989), Confluence et Pierron, Sarreguemines, 1989, 143 p.

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GIRaUd (Joël), Les Confolentais dans la Seconde Guerre mondiale, La Péruse, Ruffec, 1994, 311 p. PICaRd (Roger), Hommes et combats en Poitou 1939-1945, Martelle, Amiens, 1994, 191 p. PICaRd (Roger), La Vienne dans la guerre 1939-1945. La vie quotidienne sous l’occupation, Ed. De Borée, Riom, 2006, 212 p. RICHaRd (Christian), 1939-1945. La guerre aérienne dans la Vienne, Geste, La Crèche, 2009, 495 p.

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FaRISY (Jacques), La Ligne de démarcation dans le département de la Charente 1940-1943, Geste, La Crèche, 2004, 182 p. FaRISY (Jacques), La ligne de démarcation dans la Vienne 1940-1943, Geste, La Crèche, 2007, 187 p. FoRISCETI (Suzanne), Une enfance en Charente 1940-1947, Geste, La Crèche, 2009, 468 p. GENdREaU (Henri), Ruffec et les Ruffécois dans la guerre, de 1938 à 1945, La Péruse, Ruffec, 1990, 352 p. GENET (Christian) et MoREaU (Louis), Les Deux Charentes sous l’Occupation et la Résistance, La Caillerie, Gémozac, 1987, 221p.

Double page suivante. Coll. Catonisvilla. L’éloignement géographique attise le mal du pays : un groupe de Sierckoises nostalgiques à Chasseneuil-du-Poitou (Vienne), s. d.

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UN EXIL INTéRIEUR : L’éVACUATION DES MOSELLANS

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Édition Libel, Lyon www.editions-libel.fr Graphisme & Mise en page Olivier Umecker, Libel Photogravure Artscan, Lyon Impression Imprimerie Delta, Chassieu

Dépôt légal : octobre 2009 ISBN 978-2-917659-04-5

Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme ou par quelque moyen électronique ou mécanique que ce soit, y compris des systèmes de stockage d'information ou de recherche documentaire, sans l'autorisation écrite de l'éditeur. Première édition © Libel.

Le présent ouvrage a été imprimé sur papier couché mat en fibres 100 % recyclées et désencrées – certifié par les labels Blaue Engel, Nordic Écolabel et Écolabel européen. Notre imprimeur souscrit également aux exigences de développement durable suivantes : certifications PEFC, Imprim’Vert, Équilibre EDF et encres 100 % végétales.


Combats brefs mais destructeurs en 1940, combats acharnés en 1944 et libération tardive en février 1945, après une occupation transformée en annexion, incorporation des jeunes gens dans l’armée allemande, germanisation, colonisation et persécution des Lorrains « inassimilables », expulsions : cette énumération n’est qu’indicative. Le prélude de ces cinq ans et demi si sombres s’appelle l’évacuation. Épisode surprenant, déroutant, mal connu hors du département et de l’Alsace, épisode sans rapport avec l’exode des autres Français en mai-juin 1940, l’évacuation commence à la fin d’août 1939, elle est généralisée le 1er septembre et reprend en mai 1940. 200 000 Mosellans quittent brutalement leurs foyers à l’automne 1939, en grande majorité pour être hébergés dans la Charente, la Vienne, la Charente-Maritime, le Pas-de-Calais, la Loire et la Saône-et-Loire ; 90 000 autres font de même, mais dans des directions très diverses, après le 10 mai 1940. La première des deux grandes migrations des gens de l’Est a eu lieu il y a 70 ans. Évacuation 39-40

Les témoins sont de moins en moins nombreux, mais les témoignages écrits et pho-

Un film réalisé en complément de l’exposition

tographiques sont très riches, les souvenirs sont de plus en plus indirects, mais la

Un exil intérieur : l’évacuation des Mosellans, septembre 1939 - octobre 1940

mémoire est encore vive. Le présent recueil de textes commentés, complément d’une exposition présentée durant l’hiver 2009-2010, a pour ambition de la conforter.

Production : Communauté d’agglomération Sarreguemines Confluences Réalisation : Mosaïk / TV Cristal Avec le concours du service départemental d’Archives de la Moselle (Conseil Général de la Moselle) et

Inclus dans le présent ouvrage, un film inédit de 55 minutes, Évacuation 39-40, produit à l’occasion du 70e anniversaire de l’événement, donne la parole à des témoins et acteurs de cette grande aventure collective que fut l’évacuation des populations de Moselle en 1939 et 1940.

de la médiathèque de Sarreguemines

L’exposition « Un exil intérieur » présentée du 9 octobre 2009 au 7 mai 2010 à Saint-Julien-lès-Metz

(Communauté d’agglomération Sarreguemines Confluences).

et du 10 octobre 2009 au 31 janvier 2010 à Sarreguemines est une réalisation du Conseil Général de la Moselle en partenariat avec la Communauté d’agglomération Sarreguemines Confluences.

Tous droits réservés – © septembre 2009

www.editions-libel.fr 18 € TTC ISBN 978-2-917659-04-5 Dépôt légal : octobre 2009

9 782917 659045

Un exil intérieur: l’évacuation des Mosellans septembre 1939 – octobre 1940

Le Département de la Moselle a été sévèrement éprouvé de 1939 à 1945.

Un exil intérieur:

Les départements d’accueil des Mosellans en 1939-1940

Lille Arras

Metz Saint-Dizier

l’évacuation des Mosellans

Dijon Poitiers

septembre 1939 – octobre 1940

Mâcon Moulins

La Rochelle Angoulême

Clermont-Ferrand

Saint-Étienne Le-Puy-en-Velay

Départements de correspondance de 1939-1940 (Charente, Vienne, Charente-Inférieure) Départements miniers et industriels ayant accueilli les mineurs et les ouvriers d’industrie en 1939 (Pas-de-Calais, Nord, Loire, Saône-et-Loire, Haute-Loire) Principaux départements d’accueil de fortune en 1940 (Puy-de-Dôme, Allier, Côte-d’Or) En gras les noms des départements qui reçurent les effectifs les plus importants. La ligne de démarcation entre zone occupée et zone non occupée après la signature de l'armistice le 25 juin 1940 est donnée à titre indicatif.


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