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p e r e g r i n e

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la route du sel

Parc national de la Vanoise

L’ enfant gravit le sentier et le vieil homme remonte le fil du temps... Dans la chaleur des bêtes et la fraîcheur de l’aube commence la marche vers l’estive et le récit d’une première fois en terre de Vanoise. À la croisée des chemins, écrivain et photographe livrent leur vision de la Route du sel, pour une rencontre inédite faite de suprises et de recommencements.

texte

France Harvois photographies

Pierre Witt

partenaire

Il y a mille et une façons de marcher. De la balade urbaine au grand trek, dans nos régions ou de par le monde, tout est possible et sans limites. La collection « Pérégrine » croise le regard d’un photographe et d’un écrivain sur un territoire, et de cette rencontre naît un carnet de marche d’un genre nouveau. Une carte blanche donnée aux auteurs, sur des chemins à découvrir – ou à redécouvrir.

www.editions-libel.fr dépôt légal : décembre 2011 isbn 978-2-917659-18-2 prix ttc 13 u

9 782917 659182

un chemin un photographe un écrivain


La Grande Casse 3 855 m

Aiguille de la Vanoise 2 777 m

la

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Parking des Fontanettes

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Col de la Vanoise 2 516 m

Entre Deux Eaux 2 120 m

To r re nt d e la Roc heure Plan du Lac 2 364 m

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Glaciers de la Vanoise 3 586 m

Parking de Bellecombe Hameau de la Chavière vers Termignon


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France Harvois photographies

Pierre Witt


Léger, léger.


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chèvres en garde rapprochée à sa suite. Elle a appris les chemins depuis toute petite et sait que, derrière le haut col, c’est la plaine et son herbe. Elle sait qu’elle y passera l’hiver et que je retournerai la chercher au printemps, avec mon père cette fois. Ginette est ma brebis de tête. Lorsque je l’appelle au milieu de la masse de laine, elle dresse sa vieille tête et ses pupilles carrées me cherchent. Une paire de cornes en alerte, sur lesquelles je m’oriente. On n’aurait plus l’idée aujourd’hui d’envoyer un gamin tout seul en montagne comme ça. J’avais neuf ans, ma cousine dix. Devant nous, soixante moutons et les deux chèvres à conduire à l’hiverne. Dans mon cœur, je suis encore ce petit garçon qui se réconforte au regard de sa bête. On accumule les âges en soi, les uns sur les autres, on les empile. Aucun ne s’efface. Ils se succèdent et s’agglutinent en colliers, étouffants comme ceux des esclaves. Quand je me souviens, j’ai l’impression d’un peu mieux respirer. Vers l’enfance, ça desserre.

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Ginette chemine, et le troupeau se dévide, les deux


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Ma mémoire enfantine est de montagne. Cette mémoire de montée en sueur, le soleil brûlant sur ma peau et ma soif à l’intérieur. Ma soif d’être là-haut, de respirer cet air qui ne sent rien, si léger, léger, à la chaleur sèche modulée par le passage des nuages. Six heures plus tôt, nous sommes partis dans le petit matin gluant et humide, dans cette odeur écœurante et familière de suint de bête qui m’étreint maintenant le cœur de manque. À peine ouverte la porte de l’écurie, j’ai regardé la ligne là-haut, la ligne noire du col sur le ciel à peine rosé – la buée aux lèvres dans le froid de l’automne. Les bêlements grêlent dans notre demi-sommeil et nos petites semelles pèsent lourd, pleines de la montée à venir. Mes mains nues me piquent  : on passe avec la cousine le long du torrent, aussi froid que l’eau du petit canal de Termignon qui enserre et arrose les jardins, où la pénombre grise de l’aube éclaire faiblement les poireaux, les choux et les carottes. Ces petits gardiens végétaux du familier domestique. Humidité, nous sommes dans la rue  ; poussière, nous voici dans le chemin ; herbes folles, nous avons pris le sentier. Et je vois le jour progresser sur ma peau. Pendant que nous montons, je pense à ces matins d’été écoulés, à ce qui, minute par minute, suit l’aube dans chaque


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chalet de l’alpe. Se lever à côté des bêtes, dans leur odeur, s’habiller, les traire, puis les laisser sortir. Enfin, seulement, manger entre seuls humains. Puis fabriquer. Puis nettoyer, puis porter. Le lait et les fromages. Ma mère et mes frères restent là-haut, sur l’herbe en altitude, pendant que le père navigue avec le mulet vers la maison d’en bas pour descendre les fromages au fur et à mesure dans la vallée, puisqu’en haut nous n’avons pas de cave. Ces bleus, à la pâte grumeleuse et fragile que certains aujourd’hui s’arrachent à prix d’or. Ces tomes grasses qu’on fait lorsque le lait abonde. Au chaud de chaque toit de lauzes, les mêmes familles, le même manège affairé, une semblable fatigue dont me reste le goût d’intense liberté dans les herbes. Et les sonnailles des troupeaux. Je suis monté de juin à septembre treize étés à plus de 2 000 mètres entre les deux torrents qui enserrent les hautes pâtures, en ami des murets qui dessinent les propriétés des uns et des autres. Les pierres entassées, humblement : à chaque passage, une main ramasse le caillou qui se présente, qui a dévalé de la Grande Casse peut-être, puis l’écarte des précieux brins verts, le rajoute à la construction commune. Entassement aux pourtours des parcelles. Sur la pente, les murets dessinent la géographie du pouvoir des familles. Les grandes pâtures des plus puissantes, les parcelles juste un peu moins grandes des juste un peu plus pauvres...


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Pas un jour de redescente en ces treize étés, jusqu’à mon adolescence. Hommes et animaux dans une promiscuité crasse. Violente initiation à la dureté des parois minérales, à la froideur de certains montagnards, les plus durs à la peine. Les chalets, eux aussi, s’enterrent dans la montagne, s’effacent devant son hiver, quand les avalanches se déchaînent. Ce peuple estival a été longtemps le mien. Au bord du col, la pleine lumière, crue et oblique. Le soleil mord encore, mais se tourne déjà vers l’hiver. Et dans ce souvenir précis d’être au bord du col, il y a celui de n’être pourtant qu’à l’orée de l’épreuve. Si je me retourne, je vois Entre Deux Eaux à mes pieds, le ruban clair du chemin qui traverse l’alpage roux de fin d’été, passe sur le pont de Croë-Vie, puis se lace et se délace dans la pente ; là où j’ai poussé les bêtes de la voix sur les pavés en pierre rose de la montée un instant plus tôt. Ma cousine a peur parce la neige vient tôt et repart tard dans cette pente. À la mi-juin, quelqu’un de Termignon monte toujours du village répandre de la terre dessus pour la faire fondre plus vite et que la plaque ne s’éternise pas dans ce repli plein d’ombre. Et là, mi-septembre, la neige pourrait bien se montrer de retour sans avertissement. Mais les bêtes sont calmes, juste un peu lasses de la montée. Et puis, la petite, elle a peur aussi à cause du blockhaus.


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Alors je fais bien attention à rajouter des mots faits juste pour la rassurer, en même temps que j’houspille les bêtes devant moi. « Allez ! Pas de crainte ! Est-ce qu’on a peur nous ? Alors ! On se dépêche un peu les bêtes ! » Le blockhaus à droite : meurtrières, bouches noires dans le béton sous le rocher. Une cachette enterrée pour surveiller d’où viendront les soldats ennemis. Les Chasseurs alpins l’ont construit en 1934. Je ne me souviens pas trop, j’étais encore petit. Ce serait eux ? Elle aurait peur d’eux ? Elle ne sert pas à grand-chose cette petite, mais c’est bon qu’elle soit là – oui, je me souviens maintenant à quel point c’était bon. Comment j’aurais fait tout seul ? Elle porte l’agneau qui n’arrive plus à marcher depuis l’heure passée. Une petite madone portant l’agneau sacré. Figure vaillante et douce qui s’engage dans cette vallée suspendue, toute de pierre grise, de pentes minérales, de tapis d’herbes parcourus de la course des nuages. De gros bérets noirs, larges comme des miches de pain. Les militaires sont grands, pas comme les gens d’ici, qui sont noirauds et petits. La cousine aussi, même en grandissant, elle est restée petite. La Tite, c’est comme ça qu’on s’est mis à l’appeler, même son mari, et ça lui est resté jusqu’à la mort – jusqu’à ses enfants avaient oublié son vrai prénom : Viviane. Leurs mulets sont énormes.


L’été passé, le médecin qui les accompagne a guéri ma grand-mère. Nous étions déjà montés au chalet d’en haut, à Entre Deux Eaux, pour passer l’été avec le troupeau ; les vaches, les brebis, le cochon, les poules et le chien.

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Le mulet de mon père est costaud, mais pas tant. Il vient pourtant de Flumet, la ville des meilleurs élevages. Les mulets des Chasseurs alpins, on a l’impression qu’ils vont vous écraser. Les fers de leurs sabots font presque des étincelles sur les pavés du chemin, comme ceux des bâtons ferrés des colporteurs. J’en frissonne quand ils passent à côté de nos chalets pour monter installer leur campement au col de la Vanoise. Ils avancent à deux de front dès qu’ils peuvent, deux militaires qui tiennent la bride à leurs mulets et leurs chevaux. Poitrails larges et musclés, sur lesquels se croisent les lanières de cuir sales d’écume, d’herbes collées et de poussière. À cet âge, mes yeux plafonnaient à hauteur de l’articulation de l’épaule : je voyais passer les rigoles de sueur dans le poil, et le crin se balancer. Je sentais à dix centimètres de mon nez la chaleur âcre et sucrée, les relents de fumier. Je voudrais tendre la main pour caresser la bête en marche, absorber un peu de sa puissance, mais une force me retient chaque fois, pas celle de la peur, mais le respect du militaire.


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Refuge du col de la Vanoise / juillet 2011

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Col de la Vanoise / octobre 2005

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Vallon de la Glière / octobre 2005

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MĂŠmorial, col de la Vanoise / octobre 2005

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Sous le lac des Vaches / octobre 2005

Page 22

Bouquetins au lac des Assiettes / octobre 2005

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Refuge du col de la Vanoise / octobre 2005

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Bunker / octobre 2005

Pages 12 & 13

Lac des Vaches / octobre 2005


Mémorial, col de la Vanoise / octobre 2005

Page 35

Pont de Croë-Vie sur le torrent de la Leisse / octobre 2005

Pages 42 & 43

Vallon de la Leisse / juillet 2011

Page 38

Refuge d’Entre Deux Eaux / octobre 2005

Pages 44 & 45

Vallon de la Glière & refuge du col de la Vanoise / juillet 2011

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Croix au Lac Rond / octobre 2005

Pages 46 & 47

Refuge d’Entre Deux Eaux / juillet 2011

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Lac des Vaches / juillet 2011

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Pages 32 & 33


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« La Route du sel » ___ La Route du sel, qui relie Pralognan-la-Vanoise à Termignon, vers l’Italie, s’inscrit comme un itinéraire majeur, au cœur du Parc national de la Vanoise. Empruntée depuis cinq siècles, elle recèle, bien visibles ou plus ténus, les traces et signes de ceux qui nous ont précédés. Se raconte alors, par bribes, au fil du sentier, une Vanoise ouverte aux échanges, une terre ancienne de passage, parcourue de paysans, colporteurs, militaires, contrebandiers… Le Parc national de la Vanoise, établissement public chargé de la gestion d’un espace à haute valeur patrimoniale, porte une attention particulière à cet itinéraire. Témoin du passé, la Route du sel nous parle de l’identité et du caractère du massif de la Vanoise, mais elle s’affirme aussi comme un patrimoine vivant, en devenir, par l’usage renouvelé des marcheurs d’aujourd’hui.

En s’associant à cet ouvrage des éditions Libel, dans l’approche originale de la collection Pérégrine « Un chemin, un photographe, un écrivain », le Parc national de la Vanoise a souhaité contribuer à une autre découverte de cet itinéraire et de ce patrimoine, au-delà de ce qu’il nous donne à voir simplement en marchant. Les regards croisés de Pierre Witt et de France Harvois, arpenteurs et interprètes subtils de la vie de la Route de sel, nous offrent ce voyage comme un moyen inédit de partager son histoire. Une histoire dont chacun peut, par ses propre pas en Vanoise, écrire la suite.


Enfin, le Polaroid, avec son rendu singulier, ainsi que le travail sur la mise au point, offre une touche contemporaine et plastique. La commande, passée en automne 2005, n’avait pas permis de finir le travail. En juillet 2011, Pierre Witt reprend la Route du sel avec un boîtier numérique, nouvelle norme de la photographie instantanée. À matériel léger, regard plus léger, le photographe s’est fondu parmi les randonneurs pour saisir une Route du sel plus vivante. Entre ces deux moments de prises de vue, le film Polaroid utilisé en 2005 n’est plus disponible. L’histoire de la photographie a rattrapé celle de la Route du sel…

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___ La série de Polaroids sur la Route du sel a été réalisée en partie en automne 2005 à la demande d’André Pitte, directeur de publication de la revue culturelle L’Alpe. Elle est parue en février 2006, dans le n° 31 « subjugante Maurienne ». L’idée avait été de fixer les éléments patrimoniaux de cette route historique traversant la Vanoise. Murs de pierre et chemin caladé, pierre gravée de bergers, stèle à la mémoire de militaire, croix, bunker, etc. Les éléments laissés par l’homme au cours de l’histoire ponctuent ce sentier et humanisent ce paysage de haute montagne. L’usage d’un appareil photographique grand format ancrait ce travail dans une perspective historique, à la manière des photographes de la fin du xixe et début xxe siècles.


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Parc national de la Vanoise

L’ enfant gravit le sentier et le vieil homme remonte le fil du temps... Dans la chaleur des bêtes et la fraîcheur de l’aube commence la marche vers l’estive et le récit d’une première fois en terre de Vanoise. À la croisée des chemins, écrivain et photographe livrent leur vision de la Route du sel, pour une rencontre inédite faite de suprises et de recommencements.

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France Harvois photographies

Pierre Witt

partenaire

Il y a mille et une façons de marcher. De la balade urbaine au grand trek, dans nos régions ou de par le monde, tout est possible et sans limites. La collection « Pérégrine » croise le regard d’un photographe et d’un écrivain sur un territoire, et de cette rencontre naît un carnet de marche d’un genre nouveau. Une carte blanche donnée aux auteurs, sur des chemins à découvrir – ou à redécouvrir.

www.editions-libel.fr dépôt légal : décembre 2011 isbn 978-2-917659-18-2 prix ttc 13 u

9 782917 659182

un chemin un photographe un écrivain

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La Route du sel  

Premier titre de la collection "Pérégrine". Texte de France Harvois, images de Pierre Witt. "Une carte blanche donnée aux auteurs, sur des c...

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Premier titre de la collection "Pérégrine". Texte de France Harvois, images de Pierre Witt. "Une carte blanche donnée aux auteurs, sur des c...

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