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SOMMAIRE 11

LYON SUR LE DIVAN, AGENCE NATIONALE DE PSYCHANALYSE URBAINE RAPPORT D’ANALYSE

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LES MÉTAMORPHOSES D’UNE VILLE

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UNE VILLE AUX PRISES AVEC SON SITE (1720-1830)

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UNE CITÉ À L’OUVRAGE (1830-1900)

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LE TEMPS DES THÉRAPEUTES (1900-1950)

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LYON EMBRASSE LA MODERNITÉ (1957-1980)

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LA PSYCHANALYSE URBAINE : QUELQUES DÉFINITIONS / LES HUIT COMMANDEMENTS

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PRÉSENTATION DES AUTEURS

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CHRONOLOGIE

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BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE


LYON SUR LE DIVAN AGENCE NATIONALE DE PSYCHANALYSE URBAINE Rapport d’analyse Psychanalyser une ville comme Lyon n’a pas été de tout repos.

Déjà, techniquement parlant, poser une ville de cette taille sur un divan assez large et assez

long pour qu’elle s’y installe, ne serait-ce qu’un court instant, pour nous raconter sa vie était loin d’être évident, surtout quand on sait que Lyon s’étend aujourd’hui à l’infini au point d’avoir acquis récemment la taille d’un département, administrativement parlant. Pour ne rien arranger, cette ville nous est apparue fort affairée avec une nette tendance à courir dans tous les sens et de n’avoir jamais assez de temps pour pouvoir se libérer ne serait-ce qu’un court instant pour nous raconter tous ses malheurs. Encore eût-il fallu qu’elle ait des malheurs à nous raconter et c’est là, il faut bien le reconnaître, que le bât a blessé…

Le pire, en effet, qui puisse survenir en psychanalyse urbaine est d’arriver dans une ville pour

la soigner et de s’apercevoir qu’elle est déjà guérie, de surcroît après un traitement thérapeutique qui a été élaboré sans nous. Je vous laisse imaginer notre stupéfaction mais le pire du pire, c’est de se rendre compte que non seulement le traitement prescrit semble fonctionner mais qu’en plus de ça, de constater que ses habitants se sont à tel point approprié le traitement qui leur a été proposé qu’ils le revendiquent et qu’ils l’agitent à la manière d’un petit drapeau devant des visiteurs éblouis par une ville en si bonne santé urbaine.

À Lyon, nous avons vite réalisé qu’il n’y avait plus rien à faire pour soigner la ville parce que

la ville avait été guérie depuis déjà bien longtemps. Au lieu habituellement de constater les dégâts comme nous avons su si bien le faire à H.B., M. ou C. — villes que nous ne citerons pas à la fois pour respecter le secret médical mais aussi pour ne pas accabler encore plus ses habitants —, ici, nous n’avons pu que constater des réussites. Un peu comme si on arrivait après la bataille, mais aussi après la reconstruction, comme si on nous demandait de bien vérifier que Lyon était un modèle d’intelligence collective, comme si elle était déjà arrivée à son plein épanouissement alors qu’il faudra attendre au minimum 50 ans si ce n’est pas 70 pour une ville comme B. — et je ne vous parle pas de H.B., qui va sans doute avoir besoin d’au moins 200 ans, si ce n’est 300 ans, pour se remettre de tous ses traumatismes — comme s’il ne nous restait plus qu’à citer Lyon comme un exemple à suivre, l’exemple à suivre par excellence, dans le cadre de notre vaste projet de psychanalyse urbaine du monde entier, comme si finalement il ne nous restait plus qu’à y faire de la psychanalyse urbaine de prévention.

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Après un long moment de flottement, nous nous sommes quand même lancés dans notre

traditionnel travail d’analyse, ne serait-ce que parce que Lyon reste un cas à part, un exemple de réussite urbaine souvent cité dans les écoles d’architecture mais qui pourrait très bien à l’avenir servir d’archétype urbain dans les écoles de psychanalyse urbaine en train de s’ouvrir un peu partout dans le monde entier. Il est par exemple frappant de constater que le moi lyonnais a mis longtemps à s’affirmer à cause d’une configuration géologique — un ça géologique comme on l’appelle en psychanalyse urbaine — à la fois riche de perspectives notamment au niveau des transports et donc du commerce, mais aussi très difficile à maîtriser au niveau de la construction. Autant, d’après de nombreux experts interrogés, la Saône va s’avérer être une rivière lascive et indolente dont les rives seront faciles à urbaniser, autant de son côté le Rhône va rester longtemps un fleuve très impétueux et victime de nombreux débordements qui vont longtemps terrifier les populations. L’affirmation du moi lyonnais va donc obliger la ville à s’émanciper de ce couple parental géologique particulièrement tumultueux et dont la sensualité endémique, souvent évoquée dans les représentations des cours d’eau, constitue encore aujourd’hui un trait dominant d’une ville fort marquée par la tradition du consensuel — mot dont l’approche lacannienne ne fait que confirmer la dimension très libidineuse de la capitale de la Gaule. Avec le recul, il apparaît évident que l’expansion de la ville au cours des siècles va être longtemps liée à cette émancipation parentale, la ville devant attendre le milieu du XIXe siècle pour partir à la conquête de l’Est mais aussi du Sud, via les aménagements de la Presqu'île dont la forme si suggestive ne fait qu’affirmer encore plus la sensualité inconsciente de la ville.

Une autre originalité de la ville réside dans sa capacité à se forger une personnalité qui

lui est propre, alors qu’elle est restée longtemps sous le joug du désir des autres. Je dirais même plus, sous le joug-joug parce que si on regarde bien, la ville ne naît véritablement qu’en devenant la capitale des Gaules, suite à une décision prise par les Romains, avec donc un schéma parental venu de l’extérieur, ce qui nous fait un premier joug. De même, Lyon n’entrera dans l’adolescence — dans une sorte d’adolescence économique pour simplifier — que sur l’initiative d’un autre père adoptif particulièrement envahissant que va être pour Lyon le Royaume de France, et donc un deuxième joug. Malgré cela, après donc avoir été longtemps le joug-joug de parents adoptifs successifs, des parents historiques cette fois-ci, Lyon va quand même réussir à affirmer au XIXe siècle une personnalité qui lui est propre, un moi urbain extrêmement singulier, sans doute unique au monde, via l’apport de canuts et l’essor de l’industrie de la soie, qui vont être à l’origine d’une inventivité industrielle sans précédent, du même ordre que celle qui fait rage actuellement dans la Silicon Valley.

Troisième originalité : cette expansion urbaine entamée au XIXe siècle sera vite tempérée

par une figure marquante du surmoi lyonnais que sera le préfet Vaïsse, puis par une longue lignée de maires médecins qui, au tournant du XXe siècle, entreprendront de sortir la ville et ses faubourgs de l’insalubrité qui faisait rage à l’époque — de manière, psychanalytiquement parlant, à gérer les excès d’un ça industriel particulièrement virulent dans une ville extrêmement industrielle à l’époque… De cette ère des thérapeutes, l’histoire retiendra surtout la figure tutélaire d’Édouard Herriot, qu’on peut considérer comme une sorte de grand-maire/grand-mère dans l’arbre mytho-géologique lyonnais. En outre, son fidèle lieutenant, le fameux Tony Garnier, va s’avérer un des pionniers des constructions

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en béton, les bâtiments réalisés à l’époque à Lyon constituant un exemple pour les générations de bétonneurs à venir, dont le fameux Louis Pradel, vite surnommé Zizi Béton, tellement son règne va ressembler à une immense éjaculation urbaine pour la ville.

Cette période Pradel pose encore question, tellement elle a contribué à consolider l’ossature

de Lyon via la construction d’un nombre considérable d’édifices publics structurants — et c’est pour cela que Louis Pradel peut être considéré comme un élément constitutif du surmoi lyonnais — mais elle a aussi ouvert la porte à un ça automobile particulièrement virulent au point que le passage de l’autoroute A7 va segmenter la ville de manière quasi irrémédiable. Cela étant, avec le recul, il est à se demander cette décision fâcheuse n’était pas une manière d’affirmer une des spécificités du moi lyonnais, le bouchon, et s’il n’y avait pas dans le creusement du tunnel de Fourvière une envie très forte d’inviter les vacanciers à s’arrêter en si bon chemin pour faire bonne chère et ainsi goûter aux plaisirs de la ville et à ses bouchons, tout cela montrant finalement l’extrême cohérence de l’inconscient lyonnais.

Quoiqu’il en soit, les grands-maires/grand-mères qui ont suivi le règne de Louis Pradel ont

su habilement corriger les excès d’une ville trop longtemps vouée au culte de la voiture et du béton en se lançant dans un traitement thérapeutique d’une vaste ampleur qui a permis de renarcissiser la ville sous bien des aspects. Résultat, Lyon présente aujourd’hui tous les signes d’être bien équilibrée, autant urbanistiquement que psychiquement, ce qui, avouons-le, a quelque chose d’un peu découragent pour une agence mandatée pour psychanalyser une ville déjà guérie depuis longtemps. Cela dit, Lyon peut aujourd’hui profiter d’être une ville épanouie et accomplie pour envisager un dépassement d’ellemême, un dépassement du soi qui impliquerait de mettre de côté ses propres besoins au bénéfice de service à autrui ou à d’autres causes, extérieures à elle-même.

En d’autres termes, Lyon, née dans un marécage géant recouvert d’un brouillard quasi

permanent pour devenir la ville de la fête des Lumières, après avoir été le berceau des frères Lumière qui ont émerveillé de leur invention le monde entier, ne pourrait-elle pas aujourd’hui devenir la ville des Nouvelles Lumières, qui viendraient éclairer un monde de plus en plus menacé autant par l’obscurantisme que par l’obscurité ? C’est en s’acquittant de cette belle mission qu’elle pourra sans doute guérir de la seule névrose qu’on lui connaisse, celle d’être une capitale contrariée…

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LE SCHEMA-NEVRO-CONSTRUCTEUR Le Schéma-Névro-Constructeur peut se résumer en la mise en évidence d’un chromosome XY fondateur issu du Y primordial, détecté lors des « opérations divan » et lié à la morphologie géologique du territoire. L’autre élément, le X, a été détecté de deux mises en tension psychiques qui vont interférer durant toute l’histoire de la ville :

- la tension Marée/Cage remonte elle aussi à l’origine géologique du site qui ressemblait

alors à un vaste marécage. Deux tendances vont naitre de cette configuration primordiale : celle de la Marée, entendue comme une marée urbaine ou une marée humaine, qui va pousser la ville à vouloir s’étaler sur tout le territoire sauf que la notion de Cage va avoir tendance à s’opposer au surgissement de cette Marée en se déclinant sous la forme d’abord d’une cage géologique — le Rhône, par exemple, va longtemps constituer un frein au développement de la ville — puis d’une cage militaire (avec un réseau de remparts et de fortifications très présent dans la ville) et d’une cage « hospitalière » (les HCL, les Hospices Civils de Lyon, vont longtemps détenir une grande partie du foncier de la ville) sans compter l’espèce de cage urbaine que vont former peu à peu les lignes de chemin de fer et plus tard les voies de circulation automobile.

- la tension Lug/Lux, née de l’étymologie si controversée de Lugdunum, le nom romain

de Lyon, sous-tend deux caractéristiques de la ville, celle d’une ville dédiée au dieu gaulois Lug, un dieu extrêmement besogneux, très travailleur et qui rencontrera beaucoup de difficultés pour se faire accueillir à la cour des dieux et celle d’un lieu dédié à Lux, en latin la lumière. Ces deux tendances résumant assez bien une ville très industrieuse et qui a du mal à être reconnue à sa juste valeur — son côté Lug — et qui va passer beaucoup de temps et d’énergie à s’extraire du brouillard pour accéder à la lumière via les Frères Lumière, le plan Lumières ou la fête des Lumières — son côté Lux.

Comme on le voit sur ce schéma, la ville continuera sans doute encore longtemps à être

tiraillée entre son côté Lug, son côté travailleur et inventif et son côté Lux, à la fois illuminé et éclairant avec le risque de ce côté-là de voir la ville sombrer dans le luxe en aggravant le syndrome de cage dorée vu précédemment. Le risque de voir une Marée Urbaine se déployer à l’infini planera encore longtemps, mais il y a fort à parier que Lyon saura gérer ces différentes pulsions, en s’appuyant sur une longue pratique du con sensuel ; ce qui ne fait, inconsciemment bien sûr, que confirmer la libido exacerbée d’une ville fort capable d’être toujours plus créative et encore plus illuminée dans les décennies voire les siècles à venir…

Schéma-Névro-Constructeur, ANPU, Laurent Petit, 2017.

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LES METAMORPHOSES D’UNE VILLE

D’autres expositions, d’autres ouvrages ont abordé les transformations de Lyon, les mutations de sa physionomie à travers l’histoire. Cette expérience, nous la faisons tous : la ville dans laquelle nous habitons aujourd’hui n’est plus tout à fait celle dans laquelle nous avons grandi, ou dans laquelle nous avons emménagé il y a dix ou trente ans. Et tout citadin curieux, un peu flâneur, perçoit bien que « sa » ville est un formidable ensemble d’entités mouvantes en transformation rapide. On dit parfois qu’elle est un musée à ciel ouvert ou un un livre de pierre… La reconnaissance de Lyon par l’UNESCO insiste sur la variété et l’exemplarité des formes urbaines et c’est un enjeu important du tourisme urbain que de donner à apprécier cette multiplicité des paysages et des strates historiques présentes : Lyon galloromaine, Lyon renaissante, Lyon classique, Lyon industrielle… Mais cet ensemble est mouvant, et si la ville est un livre, ses pages seraient en perpétuelle réécriture. Si elle est un musée, celui-ci modifierait sa muséographie en permanence. Il faut donc aller au-delà de ces métaphores : l’ensemble bouge et actualise toujours les formes et héritages du passé. En visitant le Vieux Lyon, ce n’est pas un quartier de la Renaissance que nous traversons, mais un quartier touristique devenu iconique pour l’ensemble de la ville. En traversant les rues de la Croix-Rousse aujourd’hui, nous sommes moins chez les ouvriers de la soie que dans un ensemble de quartiers emblématiques des nouveaux groupes sociaux, comme le signale la sociologie de Lyon1, et ceci même si les immeubles sont bien là, parfois protégés dans leur aspect, et si la mémoire des canuts est parfois célébrée.

C’est à cet ensemble de défis que le musée Gadagne s’est attaqué. De deux façons. En

mettant tout d’abord Lyon « sur le divan » de l’Agence nationale de psychanalyse urbaine, démarche dont ce livre présente une synthèse. Si les chercheurs qui sont intervenus dans ce même ouvrage l’ont fait sur un tout autre registre, ils peuvent retenir de cette petite « cure » lyonnaise que la parole des citadins coule aussi bien dans cette ville changeante que les eaux des fleuves. La parole participe évidemment d’une réinterprétation des lieux, elle en commente et s’en approprie indéfiniment les transformations. Mais elle dit aussi les permanences, les ancrages, les constantes… et fait la part de ce qui dans notre espace quotidien nous attache et nous rattache. Il faut alors s’interroger sur cet étrange « moi urbain », fait d’itinéraires personnels et de trajectoires sociales, mais aussi de mémoires et d’habitudes. Si certains anciens clichés ont une permanence surprenante dans nos villes

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Yves Grafmeyer, Jean-Yves Authier, Isabelle Mallon, Marie Vogel, Sociologie de Lyon, La Découverte, 2010.

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du XXIe siècle (Lyon les connaît bien), d’autres éléments d’expériences collectives, pourtant forts, sont très vite oubliés… Pour cela, il est intéressant de donner à entendre les voix lyonnaises, et l’amusant exercice de mise à distance mené par l’ANPU à partir d’« opérations divan » et d’entretiens plus ciblés peut nous aider à y réfléchir. Les synthèses incluses dans ce catalogue surprenant souhaitent le dire.

Ensuite, l’entreprise supposait de considérer Lyon dans une longue trajectoire historique.

Non pas pour défricher de nouvelles connaissances, mais pour proposer le récit actualisé d’une histoire urbaine contemporaine. C’est le second objectif des textes, fortement illustrés, proposés par les universitaires et chercheurs qui y ont contribué.

La « petite histoire d’une grande ville » qui suit démarre au XVIIIe siècle, période de

transformations urbaines fortes et premier effacement sans doute d’un Lyon de durée beaucoup plus longue, déterminé jusqu’ici par un site géographique très fort et la grande diversité de ses quartiers. Embellir, mais aussi rationaliser, agrandir, unifier et anticiper sont des objectifs qui émergent à ce moment, et constituent pour tout dire la première métamorphose de Lyon. La ville, en commençant à s’affranchir de son site, transgresse d’innombrables habitudes. Les beaux projets lyonnais du XVIIIe siècle en témoignent fort bien et disent de manière plus générale à quel point les cadres les plus solides de l’urbanisme d’aujourd’hui s’enracinent dans cette matrice du siècle des Lumières. Le sud de la Presqu’île dessiné par Perrache ne supporte-t-il pas la grande opération Lyon Confluences ? La transformation en cours du grand Hôtel-Dieu n’est-elle pas un défi lancé par l’architecture de Soufflot à la métropole actuelle ?

C’est vers 1830 que le XIXe siècle lyonnais semble trouver son régime de croisière… ou plutôt

d’accélération. À travers l’industrie et son expression lyonnaise massive que fut la soierie s’affirme le destin d’une ville bien particulière en Europe. La croissance de la ville devient soutenue, appelant un urbanisme d’extension comme de rénovation. À côté des nouveaux quartiers ouvriers, émerge en Presqu’île une ville commerçante et résidentielle, financière et bourgeoise. La dialectique des transformations à bas bruit dans les faubourgs et des opérations spectaculaires du centre-ville donne une direction durable aux changements urbains, jusqu’aux années 1900. Cette ville est aussi celle de nouvelles mobilités, ferroviaires et de vapeur, celle incontestablement d’une première accession métropolitaine. Assurément, une seconde métamorphose de Lyon.

Au terme de ce grand siècle manufacturier, les ambitions lyonnaises deviennent davantage

sociales, et vont se nourrir des diagnostics d’urbanistes bien ancrés dans l’hygiénisme. Le « temps de thérapeutes » s’ouvre, et nous avons voulu par ce titre faire un clin d’œil aux propositions de l’artiste-psychanalyste urbain Laurent Petit. Certes, le Lyon d’Édouard Herriot — sa grande trajectoire municipale couvre à peu près ce chapitre — ne peut être ramené à ses pathologies. Mais certains discours et formes de réflexivité du temps nous ont conduits à orienter le récit ainsi, au moment historique où apparaît en France une conscience urbanistique. À ces réflexions, Lyon apporte une contribution non négligeable, dont la figure la plus connue est Tony Garnier, dont nous célébrons cette année le centenaire de La Cité industrielle, courte et très originale œuvre théorique. La ville devient problème, c’est une troisième métamorphose.

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Mais les grands projets reprennent finalement leur droit à travers un second après-guerre

fasciné par toutes les formes de modernité. Le Lyon moderne des années 1960-1970 constitue évidemment une nouvelle métamorphose. Il apporte une nouvelle strate au complexe lyonnais, si bien représenté par une Part-Dieu en révolution constante depuis sa création ou par le Centre d’échanges de Perrache. Revisiter aujourd’hui les « années Pradel » revient à faire la part de déceptions et des enthousiasmes de la modernité, reconsidérer l’habitat collectif, le béton, l’automobile et la technique, mais aussi le patrimoine. Beaucoup de grands travaux actuels passent par l’examen de cet héritage proche et mal compris.

Métamorphoses ? Il y a dans ce terme davantage que dans ceux de « transformation » ou

d’« évolution » chère par exemple à l’historien et urbaniste Marcel Poëte, attelé à comprendre dans les années 1920 en profondeur la vie et l’histoire d’une grande cité, en l’occurrence Paris2. Cette personnalisation de la ville et de son « organisme » a moins de résonances aujourd’hui. La ville est pour nous bien davantage qu’un personnage, même collectif, et nous aurions du mal à imaginer sa « vieillesse », après sa « jeunesse » et sa « maturité », à l’époque où la durabilité urbaine est à la fois un objectif politique et un constat d’évidence. Si nos métropoles sont puissamment durables et résilientes, c’est davantage comme vastes territoires interconnectés et mouvants, que comme sujets biologiques ou psychiques. Leur réinvention fait partie de leur trajectoire et met au défi les tenants d’un récit linéaire. Et c’est peut-être ici que s’écarte l’approche « scientifique » de l’approche « psychanalytique », pour rendre à nouveau hommage à la démarche double et expérimentale du musée Gadagne, à travers l’exposition et le livre.

Peut-être avons-nous finalement suivi la direction d’Henri Focillon, grand historien d’art qui

dirigea le musée des Beaux-Arts de Lyon pendant la Première Guerre mondiale et jusqu’à 1924. Selon ce contemporain de Poëte, les « métamorphoses […] ne sont plus passage d’une forme dans une autre forme, mais transposition d’une forme dans un autre espace ». Pour nous, cela veut dire que si une ville ne peut être déplacée comme une œuvre d’art vers un musée, elle peut tout de même partager avec elle cette destinée spatiale. « Rien n’y a bougé, tout a changé », dit-on aussi parfois pour évoquer un quartier familier… cela traduit simplement la dialectique sensible que Focillon tente d’exprimer. L’énigmatique principe des métamorphoses auquel il se réfère « ne cesse de susciter des rapports inédits de la forme et de l’espace »3 ; c’est ce que nous voulions finalement faire sentir à travers la petite histoire spatiale de Lyon qui suit.

LAURENT COUDROY DE LILLE

2

Marcel Poëte, Formation et évolution de Paris, Juven, 1911, et Une Vie de cité : Paris de sa naissance à nos jours, Auguste Picard (1924-1931).

3 op. cit., p 36.

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LES MÉTAMORPHOSES D’UNE VILLE


UNE VILLE AUX PRISES AVEC SON SITE (1720-1830) NATACHA COQUERY LAURENT COUDROY DE LILLE


À

la fin du Moyen Âge et après les guerres de Cent Ans (1337-1453), dont le bilan fut lourd pour la cité, Lyon était devenue au XVIe siècle une des places commerciales et bancaires les plus riches et peuplées

d’Occident, avec 70 000 habitants. Les moteurs de ce développement sont bien connus, comme les dynamiques foires annuelles établies par le dauphin Charles en 1419, lui permettant de devenir, à l’échelle de l’Europe, une plaque tournante du commerce de l’argent, des soieries et des épices. Dès son organisation sous la protection du pouvoir royal au milieu du XVI e siècle, l’activité soyeuse se développe de façon brillante. Mais, au XVIIe siècle, la conjoncture a changé : guerres de religion

et déclin des foires ont amorcé la fin de l’essor du siècle précédent. Les plans gravés de cette époque nous montrent que le vieux centre urbain évolue sans grands bouleversements, hormis la construction de quelques bâtiments importants comme les grands couvents ou l’Hôtel de ville. C’est donc au siècle suivant que l’urbanisme lyonnais entre pleinement dans l’âge contemporain… et c’est le récit que nous souhaitons faire ici.

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UNE VILLE ARCHIPEL EN HERITAGE Commençons par évoquer les faubourgs. Leur essor est en effet un des phénomènes marquants d’un XVIIIe siècle qui voit la population de la deuxième ville du royaume fortement augmenter : de 90 000 habitants en 1697 (recensement par l’intendant Lambert d’Herbigny), la ville atteint presque 150 000 habitants à la veille de la Révolution1. La croissance des quartiers hors les murs de la Croix-Rousse, de la Guillotière et de Vaise, le long des grandes voies de sortie de Lyon, se fait à une échelle inédite. D’importants linéaires bâtis en maisons basses souvent pourvues de jardins en fond de parcelle s’étirent sur plusieurs kilomètres aux portes de Lyon. Si Saint-Irénée et La Quarantaine, situés hors les murs, croissent moins vite, la ville continue de se densifier à l’intérieur des murailles, dans des quartiers relativement disjoints les uns des autres  : en rive droite de la Saône, Saint-Just, Fourvière, Pierre-Scize ou les hauteurs du Greillon… Cette énumération rend compte d’une ville archipel dont la croissance est encore supportée par de nombreux villages, bourgs et faubourgs. Enfin, le quartier haut de la Croix-Rousse, raccordé par la montée de la Grande Côte, est séparé du centre par les couvents, qui dominent le paysage de façon presque continue de Sainte-Marie-des-Chaînes en bord de Saône aux Feuillants en bordure de Rhône.

1 Richard Gascon, Grand commerce et vie urbaine au XVIe siècle. Lyon et ses marchands, Paris, SEVPEN, 1971 ; André Latreille (dir.), Histoire de Lyon… ; Françoise Bayard, Pierre Cayez et alii (dir.), Histoire de Lyon, t. II, Du XVIe siècle à nos jours, Le Coteau, Horvath, 1990 ; Jacques Rossiaud, Lyon 1250-1550 : réalités et imaginaires d’une métropole, Seyssel, Champ Vallon, 2012 ; Benoît Saint-Cast, La maison, la famille, le crédit. Marché immobilier, circulations urbaines et relations sociales à Lyon, 1554-1555, mémoire de master 2, Université Lumière Lyon 2, juin 2013, exemplaire dactylographié ; Maurice Garden, Lyon et les Lyonnais au XVIIIe siècle, Paris, Les Belles-Lettres, 1970 ; Jean-Pierre Gutton, Les Lyonnais dans l’histoire, Toulouse, Privat, 1985. Un bon panorama des transformations de Lyon au fil des siècles se trouve dans le chapitre « Lyon » co-écrits par sept auteurs (dont Bruno Benoit, Maurice Garden et Bernard Gauthier pour le XVIIIe siècle) dans : Jean-Luc Pinol (dir.) : Atlas historique… ; Yannick Jambon, Aux marges des villes modernes. Les faubourgs dans le Royaume de France du XVIe au début du XIXe siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2017.

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fig. 1 Lyon au début du XVIIIe siècle (plan anonyme, 1843, d’après un plan de 1711, Lyon, musées Gadagne, inv. 1282.6).

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Les beaux plans de ville laissés par le XVIIIe siècle, dans la tradition amorcée par

le « plan scénographique » (vers 1550) et ses nombreuses actualisations du XVIIe siècle, montrent cet éclatement2. Une copie anonyme faite au XIXe siècle d'un plan de 1711 (fig. 1) montre une ville ceinte de murailles aux espaces publics étroits, aux places rares (les Terreaux et Belle-Cour), aux quais encombrés, mais aussi aux vastes terrains non construits dans le périmètre même de l’enceinte, que ce soit aux deux extrémités de la Presqu'île ou en rive gauche de la Saône (Fourvière). De nombreuses églises (en rouge sur le plan), paroissiales ou attenantes aux couvents, jalonnent le paysage lyonnais comme toutes les villes de l’Europe chrétienne marquées par la réforme catholique. Lyon compte en plus la présence du monumental complexe primatial Saint-Jean, en bordure de Saône. Les ponts, eux, sont peu nombreux. Le plus ancien, le pittoresque pont du Change sur la Saône, offre au pied de Saint-Nizier une arche dite « merveilleuse », mais dangereuse pour la navigation. Le pont de la Guillotière, spectaculaire œuvre d’ingénierie (1572), permet à Lyon de jouer un rôle de ville-étape obligatoire entre Paris et les territoires alpins, piémontais ou italiens. Le XVIIe siècle en a ajouté deux à ceux légués par le Moyen Âge : le pont de Belle-Cour, en lien avec l’archevêché, et le pont Saint-Vincent, entre le quai du même nom et l’ensemble collégial Saint-Paul-Saint-Laurent. Alors que la Saône est fermée par deux chaînes en amont (au niveau du fort Saint-Jean) et en aval (au niveau d’Ainay et de Saint-Georges), le Rhône marque une délimitation très forte de la ville vers l’est et le Dauphiné, au point que sa rive gauche est rarement figurée sur les plans.

Par touches plus ou moins ponctuelles, l’urbanisme lyonnais du XVIIIe siècle

va tendre à unifier cet archipel de collines, de marais et d’eau, prenant davantage pied sur la rive gauche du fleuve (fig. 2). Face aux encombrements urbains, l’extension de la ville devient une préoccupation de la municipalité (le « Consulat »), une de ses premières mesures d’envergure, dans les années 1730, étant de mettre à bas la vieille enceinte le long de la rive droite du Rhône, de la porte Saint-Clair à la porte d’Ainay. On y crée des quais, des ports et des cours qui, investis par les habitants, deviennent vite un lieu de promenade à la mode. Par cette opération d’« embellissement », qui ouvre enfin la ville sur l’extérieur et libère des terrains, la municipalité lyonnaise suit un mouvement général aux villes françaises, initié sous Louis XIV à Paris dans les années 1670.

2 Sylvie Bologne-Piloix, Lyon au XVIIe siècle ou la métamorphose d’un paysage urbain, Lyon, thèse de l’Université Lumière Lyon 2, 1990, 4 vol.

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fig. 2 Le confluent lyonnais au XVIIe siècle (dessin, Israël Silvestre, musées Gadagne, inv. N 2935.2).

Si on résume ces améliorations, on peut dire qu’à partir des années 1740

sont lancés, à l’initiative du Consulat, secondé par des compagnies d’architectes et d’entrepreneurs capitalistes, des travaux de grande ampleur qui bouleversent plusieurs fragments de ville. La plupart des travaux ne seront achevés qu’au siècle suivant, l’épisode révolutionnaire accélérant plus qu’interrompant ce cycle de longue durée. Les premières décennies du XIXe siècle prolongent en effet un ensemble de tendances jusque vers 1830, démarrage d’un nouvel essor lyonnais, lié au développement industriel et à l’arrivée du chemin de fer. L’industrie de la soie, qui se concentre de plus en plus dans la ville jusqu’à dominer la vie économique de la cité aux XVIIIe et XIXe siècles, assure aussi à sa façon l’unité de la période de part et d’autre de la Révolution.

Cependant, malgré la croissance démographique, qui court du début du XVIIIe

siècle jusqu’au premier tiers du XIXe siècle, Lyon ne déborde pas encore d’un site géographique dont elle subit toujours l’emprise. Ce siècle est pourtant celui d’une lutte acharnée avec les contraintes topographiques qu’illustrent les projets d’extension enfin lancés, sur des terrains qui appartiennent à l’origine à la ville ou surtout aux institutions religieuses. C’est en ce sens que la période 1700-1830 peut être considérée aujourd’hui comme la première étape de l’urbanisme lyonnais contemporain.

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verra pas le développement de son quartier, qui interviendra plus tard, à partir de la seconde décennie du siècle suivant. La rive gauche reste encore pour quelques temps une zone rurale, peu investie par les Lyonnais, si ce n’est comme lieu de promenade et de loisir. L’affaire n’expose pas moins de passionnantes questions à l’urbanisme lyonnais, redoublées par la fascinante personnalité de Morand. Échec ou anticipation trop hardie ? Dans quelle mesure ce projet fut-il victime, tout comme son concepteur, de la conjoncture révolutionnaire ?

Pour y répondre, il convient de mettre l’aventure en parallèle avec celle d’un autre

artiste et urbaniste des Lumières, Antoine-Michel Perrache (1726-1779) (fig. 9). Alors que le plan Morand est paralysé, le sculpteur et dessinateur Perrache se fait lui aussi entrepreneur, en présentant en 1766 aux notables municipaux un autre projet d’extension urbaine, le Plan pour la partie méridionale de Lyon, dont l’objet principal est de reporter le confluent jusqu’à la Mulatière en lui rattachant l’île Mogniat, qu’avait acheté le Consulat en 173512. L’idée est ancienne, et reprend des propositions de l’architecte parisien Jules Hardouin-Mansard (1646-1708), qui avait dessiné en 1677 un projet monumental composé de quatre palais, d’un immense bassin et de jardins à la française. À son tour, le Lyonnais Guillaume Marie Delorme (1700-1782), membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, avait imaginé en 1738 un quartier orthogonal, des canaux et des moulins… Trop coûteux, le projet ne fut pas plus retenu que le précédent ni que celui de 1753.

Les travaux envisagés par Perrache demeurent colossaux, car c’est une véritable

reconfiguration du site fluvial avec endiguement des fleuves qui est proposée (fig.10). Au nord, le quartier d’habitations d’Ainay serait prolongé autour de l’actuelle place Carnot (place Louis XV, de la taille de la place Vendôme) sous forme d’îlots résidentiels attribués à des constructeurs. Il est dessiné selon un ordonnancement classique, sur le modèle versaillais : un axe unique relie la place royale à la Mulatière, interrompu par un palais du gouvernement précédé d’un jardin côté ville et d’une place de l’autre, d’où rayonnent plusieurs rues. Au-delà, ne sont envisagées que des chaussées pour stabiliser et assainir les terrains en bordure de Rhône et de Saône, l’eau gardant sa place dans ce nouveau paysage par la création de canaux et d’une gare d’eau, à l’emplacement de l’ancien confluent. En ligne droite, la chaussée du Languedoc ou chaussée Perrache emprunte l’axe qui sera celui de l’autoroute A7… deux siècles plus tard.

12 Voir Nadine Halitim-Dubois, « Lyon au cœur des innovations urbaines : le projet d’Antoine Michel Perrache (1726-1779) », dans Maria-Anne Privat-Savigny (dir.), Lyon au XVIIIe…, p. 43-48. Voir aussi : Félix Rivet, Une entreprise d’urbanisme à la veille de la Révolution : la création du quartier Perrache, à Lyon : 1766-1789, Lyon, Audin, 1949, et Félix Rivet, Le quartier Perrache, 1766-1946 : étude d’histoire et de géographie urbaines, Lyon, Audin, 1951. Le projet en cours de la Confluence a donné l’occasion de multiples publications, comme Myriam Boyer et Delphine Favre, Pourquoi pas Perrache ?, Lyon, Archives municipales de Lyon, collection Mémoire vive n° 2, 2002.

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fig. 9 Antoine Michel Perrache (portrait d’Anne Marie Perrache, huile sur toile, XVIIIe siècle, Lyon, musées Gadagne, inv. 47.293).

fig. 10 Premier projet Perrache, actuel quartier du Confluent (Aimé de La Roche, plume et aquarelle d’après un dessin d’Antoine Michel Perrache, 1770, Lyon, musées Gadagne, inv. 1452.1).

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fig. 11 Vue projet du quartier du confluent (Jean-Baptiste Lallemand, gravure, XVIIIe siècle, Lyon, musées Gadagne, inv. 48.207).

Perrache essuie d’abord un refus face à l’immensité de la tâche prévue. Mais il présente un second plan en 1769, finalement accepté, après un passage par Paris pour y trouver des appuis (notamment celui du ministre Bertin, ancien intendant de la généralité de

Lyon… il aura un cours à son nom sur le nouveau projet). Le 13 octobre 1770, un arrêt du Conseil d’État autorise Perrache à entreprendre les travaux. L’architecte a prévu la destruction des remparts d’Ainay et la construction d’un grand cours planté d’arbres et bordant la ville jusqu’à la Mulatière. Il souhaite construire dans la partie nord un « quartier neuf » pour les ouvriers obligés de vivre dans des logements insalubres en ville, et leur promet d’y respirer « l’air le plus pur ». Sur les rives du Rhône et de la Saône, dans la « Presqu'île Perrache » au sud, il prévoit des ateliers de manufacture, des terrains pour les chantiers, un grand bâtiment contenant des moulins et des greniers ; enfin, une promenade et un jardin public fermé « comme celui des Tuileries ». Le projet est aussi tourné vers le système productif lyonnais et les potentialités logistiques du site. La voie fluviale est essentielle dans l’approvisionnement de la ville et le carrefour fluvial est au cœur de l’entreprise. C’est une manufacture qui s’installe la première en ces lieux, celle d’indiennes (impressions sur tissu) des Genevois Picot et Fazy, en 1785 (fig. 11).

Comme son concurrent Morand, Perrache semble avoir vu trop grand, et le

développement du projet ne se fera, là aussi, qu’après l’épisode révolutionnaire. Faute de financement municipal, il crée en 1771 une compagnie par actions d’une vingtaine d’associés (dont Soufflot), la compagnie des associés aux travaux du Midi de Lyon. Le roi lui permet de créer un péage sur le pont de la Mulatière, et la ville lui cède les terrains du sud de la Presqu'île, contre l’obligation de répondre à un cahier des charges. Perrache a cinq années pour mener à bien son ambitieux projet. Mais il meurt en 1779,

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fig. 12 Projet d’aménagement du sud Presqu'île-actuel quartier du confluent (anonyme, gravure, 1782, Lyon, musées Gadagne, inv. N 3504.24).

des années avant sa réalisation. Sa sœur hérite du projet, mais les difficultés s’accumulent, notamment à cause des crues  ; celle de la Saône provoque l’écroulement du pont de la Mulatière (1783) quelques mois sa construction. Le chantier est un

tel gouffre financier que le roi vient à la rescousse (reconstruction du pont, poursuite des travaux, remboursement des dettes) en échange des terrains, qui seront repris par les associés à la faveur des troubles révolutionnaires. La Révolution marque un temps d’arrêt ; on accuse les marais créés par les travaux de provoquer des épidémies de fièvre en ville. Le quartier ne se développera que dans les années qui suivent l’Empire, malgré la permanence de la compagnie du Midi dédiée aux travaux après la mort de Perrache, et malgré aussi l’intérêt personnel de Napoléon pour le site et le zèle de son préfet à y créer un palais impérial, parenthèse sur laquelle nous reviendrons.

C’est au XIXe siècle que le quartier participe pleinement à l’aventure industrielle

de Lyon, à partir des nouveaux programmes d’aménagement des maires de Lyon, le baron Rambaud (1818-1826), qui négocie la cession définitive de la Presqu'île Perrache à la ville, puis Jean de Lacroix-Laval (1826-1830), qui fait dresser le plan définitif, approuvé par une ordonnance royale en 1828. La municipalité s’engage enfin dans les travaux projetés à la fin des années 1760 par la compagnie Perrache (fig. 12). Un traité est signé entre la ville, les Ponts-et-Chaussées et la compagnie Seguin, chargée d’une partie du lotissement. Or les frères Seguin viennent d’obtenir, en 1826, l’adjudication de la concession de la ligne Saint-Étienne-Lyon, deuxième ligne de chemin de fer en France, et ont formé une société anonyme par actions (aux statuts approuvés par ordonnance royale en 1827). L’évolution des techniques va finalement avoir raison des grandes visions fluviales dont témoignent tous les plans, et l’on sait que l’arrivée du chemin de

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fer éteindra un peu partout les projets fluviaux et de canaux. Les promoteurs du premier réseau ferroviaire font en effet commencer la ligne Lyon-Saint-Étienne à l’extrémité de la Presqu'île de Perrache, sur un terrain cédé par la ville. La localisation à l’emplacement de l’ancienne gare d’eau de l'embarcadère ferroviaire (1855) de Perrache doit en définitive beaucoup au premier projet infrastructurel, porté par ces hommes des Lumières aux visées industrialistes. La gare dont le nom honore la mémoire du premier développeur du confluent restera pendant 120 ans la porte d’entrée ferroviaire principale de Lyon.

Les points communs des deux propositions, Perrache et Morand, attirent

l’attention. Emblématiques d’une volonté d’anticiper et de rationaliser l’extension de la ville, elles prétendent faire sauter deux verrous du site lyonnais. D’initiative privée, elles sont concurrentes pour capter les bénéfices de l’essor urbain, cela ne fait aucun doute. Cela peut expliquer le ralentissement des opérations à la fin du siècle tout comme l’arrivée sur le marché foncier des terrains issus des biens nationaux de la Révolution.

Mais elles marquent aussi une profonde rupture dans les habitudes d’un

urbanisme dominé par des améliorations ponctuelles, négociées au jour le jour et à contenu plus architectural qu’urbanistique. La mémoire lyonnaise, finalement bienveillante à l’égard de ces deux urbanistes avant la lettre, n’en garde pas le souvenir d’échecs, ni même de projets utopiques, dispendieux ou démesurés, mais plutôt l’idée qu’une anticipation raisonnée n’est jamais perdue, et que le développement spectaculaire du XIXe siècle n’en aura été que mieux préparé. Très intéressant également, le découplage que cette double affaire établit entre l’aménagement des terrains au sens strict (assainissement, création de la voirie, lotissement) et la construction elle-même (immeubles d’habitation, usines, équipements publics), qui interviendra plusieurs décennies plus tard. C’est une étape significative de la modernisation du système urbanistique lyonnais de part et d’autre (et en dépit) de l’événement révolutionnaire. Enfin, les deux opérations révèlent l’intrication des acteurs à l’origine des changements urbains : la municipalité, le créateur du projet, une compagnie financière (composée d’un petit groupe de capitalistes divers, architectes, notables locaux, aristocrates, négociants et entrepreneurs) et, quand la situation est bloquée localement, des appuis parisiens jusqu’au roi. Les projets lyonnais sont ainsi placés dès cette époque au cœur d’enjeux nationaux.

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LYON N’EST PLUS ? !... LYON DEMEURE OU LA RESILIENCE D UNE GRANDE VILLE MANUFACTURIERE ’

Quel rôle eut la Révolution française dans les transformations de Lyon ? L’épisode du siège de Lyon (8 août-9 octobre 1793) a laissé dans la mémoire de la ville les terribles souvenirs d’une Vendée urbaine réprimée par l’armée de la Convention commandée par Georges Couthon, à la suite de l’éviction des Jacobins, chassés de la mairie fin 1792, et de l’emprisonnement de l’un des leurs, Joseph Chalier, guillotiné par les rebelles13. Le 12 juillet 1793, la Convention avait déclaré Lyon en état de rébellion. La répression (« régénération » selon le vocabulaire officiel) est menée à la suite du décret du 12 octobre 1793, « Lyon n’est plus », qui attribue à la cité millénaire le nom de « Ville-Affranchie » et affirme que « Tout ce qui fut habité par le riche sera démoli. Il ne restera que la maison du pauvre ». Si Couthon, entré dans la ville le 9 octobre, applique avec mesure le terrible décret14, ses successeurs, Collot d’Herbois et Fouché, font régner une répression féroce. Entre octobre 1793 et début avril 1794 ont lieu 1 900 exécutions. Les Brotteaux deviennent au cours de l’hiver 1793-1794 une macabre scène de fusillades ; près de 1 300 victimes y sont inhumées, entre janvier et avril. La répression s’attaque à la ville même : place Bellecour, de nombreuses maisons sont démolies ; aux Brotteaux, la plupart sont endommagées, les allées défoncées, les arbres coupés et le pont Morand en partie détruit. À cet épisode succèdent bientôt les massacres vengeurs de la Terreur blanche en 1795 (sans doute 2 000 victimes dans la vallée du Rhône), et le climat de violence se prolonge jusqu’en 1798. Pourtant, les fêtes et les commémorations reprennent avec entrain aux Brotteaux dès avant le printemps 1794 : fêtes de l’Égalité (abolition de l’esclavage) le 10 mars, de l’Être suprême le 8 juin, de la chute de la royauté le 10 août15…

Au-delà de ces événements, rappelons que c’est dans une ville profondément

marquée par l’esprit des Lumières que la Révolution avait éclaté en 1789. La démolition

13 Cette histoire est consignée dans tous ses rebondissements politiques par l’impressionnante somme publiée par Édouard Herriot lui-même : Lyon n’est plus ! Histoire de Lyon sous la Révolution, 5 volumes, Paris, Hachette, 1937-1940 (dernier tome posthume). Voir aussi : Valérie Trillat, Le siège de Lyon (1793), Lyon, mémoire de maîtrise de l’Université Lumière Lyon 2, 1992. 14 Marie-Madeleine Sève, « Sur la pratique jacobine : la mission de Couthon à Lyon », Annales historiques de la Révolution française, 1983, vol. 254, n°1, p. 510-543. 15 Michèle Perrot, La rive gauche du Rhône sous la Révolution française, Lyon, mémoire de maîtrise de l’Université Lumière Lyon 2, 1997, 2 vol.

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fig. 13 Vue du projet d’aménagement pour le quartier du confluent et perspective du Palais impérial — actuelle place Carnot (dessin aquarellé, Lyon, musées gadagne, inv. 86.1).

fig. 14 Vue des bords de la Saône à Lyon en 1804 (Charles François Nivard, huile sur toile, Lyon, musées Gadagne, inv. 409).

fig. 15 Restitution de l’état topographique de la ville de Lyon au milieu du XVIIIe siècle, François-Régis Cottin et Francisque Loizy, dessin, 1977-1987.


LYON EMBRASSE ,LA MODERNITE (1957-1980) PHILIPPE DUFIEUX CHRISTIAN MONTÈS


À

compter de la Seconde Guerre mondiale, l’État assoit ses prérogatives notamment en matière de construction publique, d’urbanisme et d’aménagement en France. Édouard Herriot, qui compte parmi les rares

élus en France à avoir connu les deux républiques, mais qui était aussi un homme d’État, ne manque pas de le déplorer dès 1948 : « En 1905 [la commune] jouissait encore d’une certaine liberté et de certains moyens alors que depuis la dernière guerre, le maire est devenu, en quelque manière, un fonctionnaire aux ordres de l’État 1. » Ce régime centralisé durera jusqu’aux lois de décentralisation du début des années 1980. Les grandes villes françaises possédant de grandes traditions urbanistiques — Lyon en fait évidemment partie — l’ont vécu durement et de façon paradoxale.

1

Édouard Herriot, Jadis. Avant la Première Guerre mondiale, Paris, Flammarion, 1948, p. 172.

LYON EMBRASSE LA MODERNITÉ (1957-1980)

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Comment identifier l’action municipale au regard de l’omnipotence de l’État ? Tel est en substance le problème auquel Louis Pradel, successeur d’Herriot mort en fonction en 1957 (fig. 1), est confronté au cours de ses dix-neuf années de mandat (1957-1976)2. Il cherchera ainsi à personnaliser tous les chantiers contemporains, surtout ceux dont la maîtrise d’ouvrage échappe à la municipalité. Sous les mandats de Pradel, la ville connaît un développement sans précédent, dans une culture de la modernité qui devait durablement façonner sa physionomie contemporaine, de La Duchère à la Part-Dieu, du Centre d'échanges de Perrache au quartier de Gerland. Pradel va rompre avec la frilosité de l’action municipale des années de l’après-guerre sous Herriot, dont l’élan constructeur et novateur des débuts, aux côtés de Tony Garnier et de Camille Chalumeau, avait fini de dissiper son énergie. Il consacre l’essentiel de ses trois mandats à développer la ville en engageant une multitude de chantiers publics. Dans ces années de profondes mutations, la ville de Lyon se dote également d’un service d’urbanisme placé sous l’égide de Charles Delfante (1926-2012), urbaniste qui a lié quasiment toute sa vie professionnelle à la ville de Lyon3. L’échelle de l’urbanisation change considérablement avec la création d’une véritable agglomération, où émergent voies rapides, vastes zones, qu’elles soient d’habitat social (les ZUP), industrielles ou encore commerciales (fig. 2).

Cette évolution majeure marque la transposition dans l’espace du dogme

fonctionnaliste au nom d’une modernité rationnelle, le tout amplifié dès 1958 par la reprise en main politique des premiers gouvernements gaullistes qui entendaient « remodeler le visage de la France », processus participant du nouveau contrat social que l’État souhaitait conclure avec ses citoyens.

2 Sur les relations entre l’agglomération lyonnaise et l’État en matière d’aménagement et d’urbanisme,

il faut se référer au doctorat de Marie-Clotilde Meillerand, Penser l’aménagement d’une métropole au XXe siècle. Enjeux territoriaux, acteurs locaux et politiques publiques dans la région lyonnaise, Université de Lyon 2— LARHRA, 2010. Voir aussi : Marie-Clotilde Meillerand, « Lyon et son territoire des origines à nos jours », Millénaire 3 : le Centre Ressources Prospectives du Grand Lyon, 2006. 3 Pierre-Yves Saunier, « Au service du Plan : hommes et structures de l’urbanisme municipal à Lyon au XXe siècle », dans Forma Urbis.… Voir aussi le témoignage de Charles Delfante, Souvenirs d’un urbaniste de province, texte établi par Jérôme Triaud, éditions du Linteau, 2010.

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LYON EMBRASSE LA MODERNITÉ (1957-1980)


LES "ANNEES PRADEL" Louis Pradel passa deux décennies à la tête de la mairie de Lyon puis, à partir de 1969, de la Communauté Urbaine de Lyon (COURLY, future Grand Lyon puis aujourd’hui Métropole),

rassemblant

cinquante-sept

communes

et

censée

permettre

des

aménagements stratégiques et une gestion à une échelle mieux adaptée au phénomène d’agglomération que le recensement de 1954 venait de mettre au grand jour4. Lyon sort alors définitivement de ses murs (physiques depuis longtemps, mentaux de bien moins !). Le surnom qu’on donna alors à Louis Pradel, « Zizi Béton », traduit la fièvre bâtisseuse qui saisit alors la ville. Rien d’extraordinaire à cela, étant donné à la fois la croissance démographique que connaissait la France et ses villes (la DATAR [Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale] prévoyait que l’agglomération lyonnaise pouvait atteindre deux millions d’habitants en l’an 2000), la croissance économique de la période dite des « Trente Glorieuses » et enfin le processus de mutation socio-économique de l’époque (la société de consommation et la civilisation des loisirs pour faire bref). L’accès des ménages à l’automobile conduisit à la construction de voies rapides, de contournement et autoroutières, la demande aiguë de logements après un demi-siècle de crise amène la multiplication des ZUP, et l’avènement de l’économie de service provoque l’émergence d’un immobilier de bureau spécifique5. De toutes ces réalisations, le béton (avec le bitume) fut l’emblème, solide, facile d’utilisation, résistant aux intempéries, manifeste de la victoire de l’Homme sur la nature et du triomphe de l’efficacité sur l’esthétique jugée surannée des réalisations antérieures6. D’ailleurs, la reconstruction après 1945 l’avait expérimenté avec succès. Louis Pradel avait d’autant mieux embrassé cette modernité qu’il en était un fervent adepte : assureur automobile et admirateur des villes américaines qu’il avait visitées, il était fasciné par ce modèle de fluidité et de liberté7.

4 Voir le bel ouvrage de Cédric Polère, De la Courly au Grand Lyon, histoire d'une communauté urbaine, Éditions Lieux Dits, Lyon, 2014, 480 p. 5 Jacques Pèrenon, Transports et déplacements à Lyon en 1960, Lyon, EMCC, 2010 et Sébastien Gardon, Goût de bouchons : Lyon, les villes françaises et l’équation automobile, Paris : Descartes & Cie, 2011. 6 Philippe Genestier et Pierre Gras (dir.), Sacré béton : fabrique et légende d’un matériau du futur, Lyon,

Éditions Libel, 2015. 7 Sur Louis Pradel, voir Louis Sauzay, Louis Pradel, Maire de Lyon, Lyon, Éditions lyonnaises d’art et d’histoire, 1998, 208 p.

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fig. 1 Louis Pradel, maire de Lyon (Georges Vermard, vers 1965, tirage argentique, 6 x 6 cm, Lyon, Bibliothèque municipale-P0702 B05 20 1058 00001).

fig. 2 Les grands axes routiers envisagés pour la région urbaine (échelle1/150 000e, 1978, Agence d’urbanisme de l’aire métropolitaine lyonnaise (LYO_031213).

Et il était loin d’être isolé dans ce type de vison, qui était largement partagée

tant par ses services municipaux que par les organismes de l’État (centraux comme déconcentrés) chargés de « refaire le visage de la France » autour la DATAR créée en 1963 et de la DDE [Direction départementale de l’Équipement] créée en 1967. Car l’aménagement du territoire, comme celui des villes, n’avait jamais été autant impulsé et normé par l’État, malgré les marges de manœuvre que les analystes de cette période ont mises en évidence8.

8 Voir par exemple Xavier Dujardins et Isabelle Geneau de Lamarlière, L’Aménagement du territoire en France, Paris, La Documentation Française, Les Études, 2016 [2e éd.], n° 5420-21, 184 p.

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fig. 3 Unité de Construction n°1 (UC1) (Pierre Bourdeix, René Gagès, Franck Grimal, 1954-1959, Société académique d’architecture de Lyon).

fig. 4 Projet pour les Unités de voisinage ou de construction de Bron-Parilly (Bourdeix, Gagès, Grimal, plan de masse, 1954-1959, Centre Pompidou - Musée national d'art moderne AM2002-2-162/13-517669).

fig. 5 Vue d’ensemble sur la Duchère, carte postale, 1972, Archives municipales de Lyon, 4 Fi 6260.

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TROIS DECENNIES D’EXPERIMENTATIONS En 1948, les architectes René Gagès, Franck Grimal et Joseph Maillet se voient confier l’étude d’un schéma directeur de la région lyonnaise sous la direction de Jean Revillard, inspecteur général de l’urbanisme pour la circonscription de Lyon. En 1950, les deux premiers architectes reçoivent mission de rechercher des sites remarquables susceptibles d’accueillir la construction de grands ensembles d’habitations dans l’agglomération ; la Duchère à Lyon, Montessuy à Caluire-et-Cuire ou encore la colline de Sainte-Foy-lès-Lyon sont pressentis pour accueillir des « unités de voisinage ». La première de ces opérations est projetée à la lisière de la commune de Bron, en bordure du parc départemental de Parilly. René Gagès (1921-2008) et Franck Grimal (1912-2003) sont invités par Revillard à former un groupement d’architectes placés sous la direction de Bourdeix. Peu après l’achèvement en 1952 de l’unité d’habitation de Marseille de Le Corbusier, l’État engage la construction industrialisée des deux mille six cent sept logements de l’unité de voisinage de Bron-Parilly (1954-1959) conformément aux préceptes de la Charte d’Athènes qui devait inspirer la reconstruction de nombreuses villes et quartiers en Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le planmasse, dont les courbes sinueuses se font l’écho du plan Obus de Le Corbusier pour Alger (1933), dessine de « grands bras, matérialisés par deux immeubles courbes de grande ampleur » (Gagès), se développant de part et d’autre de l’UC1 (unité de construction) dans un mouvement dynamique ponctué au nord-ouest par quatre tours le long du boulevard périphérique, tandis qu’au sud, le long de l’avenue Mermoz, quatre redents monumentaux dialoguent avec le parc de Parilly (fig. 4).

L’importance dévolue aux circulations, le soin apporté à la préfabrication

comme à l’insertion des immeubles dans leur environnement, la savante polychromie conçue par Claude Idoux, tout concourt à faire de l’unité de voisinage de Bron-Parilly un projet manifeste en écho à sa matrice phocéenne (fig. 3)9.

Bron-Parilly devait profondément influencer de nombreux jeunes architectes

lyonnais, à l’image de François-Régis Cottin (1920-2013) qui concevra quelques années plus tard l’unité de voisinage de la Duchère (fig. 5), érigeant ses immeubles à la plasticité

9 René Gagès a théorisé son point de vue à travers son ouvrage Les chemins de la modernité, Liège, Pierre Mardaga éditeur, 1988. Sur son œuvre à Lyon, Philippe Dufieux, René Gagès, la permanence de la modernité, Haute-Savoie, Éditions du CAUE, 2017.

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Lyon sur le divan. Les métamorphoses d'une ville (extrait)  

Richement illustré, cet ouvrage accompagne l'exposition présentée aux musées Gadagne du 17 novembre au 17 juin 2018. Il apporte à la fois un...

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