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À papa

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Raphaël Enthoven > P. 2

Cynthia Fleury >

L’HÉMICYCLE

Gérant-Directeur de la publication : Bruno Pelletier

Directeur : Robert Namias

Sondages, médias et démocratie

À quelques jours du 6 mai

La France au fond des urnes

Un grand classique de l’entre-deuxtours et post-élection : les sondeurs sont voués aux gémonies et les médias cloués au pilori. 2012 n’a pas manqué Édito à la tradition. Robert Namias Un mauvais chiffre sur la mobilisation, un malencontreux 20 % attribué à Marine Le Pen (contre 17,9 % au final) et un écart plus réduit qu’annoncé par certains entre les deux finalistes semblent justifier depuis dimanche un déferlement d’attaques tous azimuts contre les instituts de sondage et la presse écrite et audiovisuelle. Ce serait simplement dérisoire et vaguement ridicule si ce n’était pour l’essentiel totalement infondé. Depuis des semaines, les sondages ont photographié des tendances qui se sont finalement révélées exactes : la qualification du candidat socialiste et du Président sortant, l’écart de presque dix points avec le troisième. En l’occurrence Marine Le Pen, qui, à quelques exceptions près, a toujours été placée devant Jean-Luc Mélenchon, et François Bayrou très sensiblement à la baisse. Seul finalement le candidat du Front de gauche a été surévalué, les autres résultats sont tous inclus dans les marges d’erreur sans cesse rappelées par les instituts. Quant à la prétendue influence que ces sondages peuvent avoir, personne n’en a sérieusement mesuré le poids. Il paraît seulement raisonnable de penser que ces influences se neutralisent, à l’instar des abstentionnistes du premier tour, qui, votant au second, se répartissent équitablement entre les candidats restant en lice. Bref la virulence des attaques non seulement est hors de proportion mais revient à nier un paramètre de connaissance de l’opinion qui constitue depuis cinquante ans l’un des éléments du débat démocratique. Chacun sait que les sondages n’ont rien de prédictif et qu’ils doivent être interprétés en termes de tendances plutôt qu’en lecture instantanée. Mais ils n’en restent pas moins un instrument privilégié de mesure d’impact des idées et de leurs mouvements. Ceux-là mêmes qui le nient ou cherchent aujourd’hui à les discréditer en usent et en abusent à longueur d’élection. Certes ces études sont imparfaites et le risque de manipulation n’est jamais loin, mais faut-il pour autant les enterrer définitivement pour purifier la démocratie de leurs éventuels effets pervers ? Le remède serait pire que le mal puisque, comme le soulignent fort justement les patrons des instituts, seules les dictatures font l’économie des enquêtes d’opinion. La dénonciation des élites qui seraient opposées au peuple, la mise en cause de la presse qui certes n’est pas exempte de dérapages mais reste heureusement libre, l’attaque sans nuance des sondages, tout cela ne montre-t-il pas plutôt le visage d’une classe politique (ou d’un camp !) qui cherche déjà les boucs émissaires de son possible échec ? Un grand classique, on vous l’a dit !

FRANCK FIFE/AFP

Avec le débat de ce mercredi et un ultime meeting, Nicolas Sarkozy tente de combler l’écart qui le sépare de François Hollande. Mais peut-il encore inverser des tendances de fond qui se sont révélées dans le scrutin du premier tour ? Réponse dimanche à 20 heures.

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arine Le Pen à 17,9 %, JeanLuc Mélenchon à plus de 11 % et les candidats écologiste et d’extrême gauche qui totalisent près de quatre points, c’est finalement le tiers des Français qui ont clairement exprimé leur envie d’autre chose. Un Président sortant à la peine et le candidat socialiste désormais favori dans les urnes et pas seulement dans les sondages, c’est le résultat du premier tour. Un vote qui avec près de 80 % de participation dit ce qu’est la France,

Les régions Collecte des déchets ménagers

Une redevance peu incitative

L’ancien ministre des Finances a trouvé dans l’auteur des Chênes qu’on abat l’incarnation d’une geste héroïque qui le fascine. Il voit en Malraux le symbole de la Résistance et la détestation de la défaite. > Lire l’admiroir d’Éric Fottorino p. 15

www.lhemicycle.com

JEAN-PIERRE CLATOT/AFP

Et aussi

Gaymard sous les noyers de Malraux

ses souhaits, ses envies mais aussi ses peurs et ses angoisses. Plus éclatée qu’orientée vers un objectif clair, cette France du 22 avril apparaît surtout déboussolée par une classe politique qui, loin de marquer des points sur le terrain de la crédibilité, semble aux yeux d’une majorité de Français sourde aux préoccupations du quotidien. Et ce n’est pas la bataille de l’entre-deux-tours qui les fera changer d’avis. Il n’est guère besoin de sonder les reins et les cœurs pour imaginer

Avec le principe de pollueur-payeur, la taxe d’enlèvement des ordures ménagères favorise le tri sélectif et une démarche écocitoyenne. La redevance incitative actuellement testée dans plusieurs départements est l’objet de nombreuses discordes. Elle sera malgré tout obligatoire à partir de 2015. > Lire l’article de Ludovic Bellanger p. 8 et 9 Au sommaire • UMP : du doute au désarroi par Nathalie Segaunes • Vivement dimanche ! par Bruno Jeudy > p. 4 • Marchés publics : la grande déprime par Florence Cohen > p. 10 • Le chez-soi plutôt que la maison de retraite par Joël Genard > p. 11

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ce que pensent les électeurs : en finir au plus vite avec cette insaisissable campagne pour qu’enfin le Président élu le 6 mai puisse ouvrir les dossiers qui attendent le futur chef de l’État quel qu’il soit. Ceux de l’emploi et du pouvoir d’achat, de l’Éducation nationale et de la santé publique dans le contexte d’une Europe surendettée et en panne de croissance face au reste du monde qui ne nous fera pas de cadeaux. Alain Fournay > Lire p. 2 et 3


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RAPHAËL ENTHOVEN PHILOSOPHE

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Ce ne sont pas les candidats qui font la campagne. C’est la campagne qui fait les candidats. Les places et les rôles y sont répartis à l’avance, comme des costumes qui attendent leurs acteurs »

Le philosophe considère que ce sont les discours et les thématiques du Front national qui ont structuré la campagne présidentielle. Une campagne perçue par Raphaël Enthoven comme un théâtre d’ombres où chacun aura finalement joué le rôle qui lui était implicitement imparti… De quoi cette campagne présidentielle qui s’achève est-elle le nom ?

D’un règlement de comptes, à tous égards. Entre le PS et l’UMP. Entre le FN et Nicolas Sarkozy. Entre le PC et l’extrême gauche. Entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Entre une nation et un passé dispendieux. Entre Internet et les autres médias. Entre Libé et Le Figaro. Entre L’Express et Le Point. Entre Paris et la province. Entre le pays légal et le pays rêvé. Entre le réel et l’utopie. Entre un peuple et l’homme qu’il ne se pardonne pas d’avoir élu alors qu’il n’était pas le genre de la fonction, et qu’il s’apprête à répudier alors qu’il a fini par en intégrer les codes. La campagne est-elle à l’honneur de la démocratie française ?

En tout cas, elle est à son image. Chaotique et répétitive, colérique et ennuyeuse. C’est une campagne type. Une campagne témoin. Lestée sur sa gauche par la résurrection du PC, sur sa droite par la transmigration d’un esprit xénophobe dans un corps plus jeune, et gênée dans sa démarche par les lubies comptables du CSA. Pour le reste, rien ne change : tout en exprimant chacune une disposition du caractère (de la haine à l’amour), les structures partisanes continuent de recouvrir imparfaitement le véritable clivage qui scinde la société française depuis le débat sur le TCE (Traité constitutionnel européen, NDLR) qui n’est pas le clivage droite-gauche mais celui d’une morale close contre une morale ouverte, un clivage récemment réactivé à gauche par la promotion de la démondialisation.

« Comment se fait-il que, depuis que le Président est élu au suffrage universel, tous les candidats à la magistrature suprême assurent qu’avec eux ça va changer ? », écriviez-vous en 2011 dans L’Express. Cette loi du genre s’impose-t-elle désormais au point de contraindre toute campagne, lui faisant perdre originalité, spontanéité, sincérité ?

Ce ne sont pas les candidats qui font la campagne. C’est la campagne qui fait les candidats. Les places et les rôles y sont répartis à l’avance, comme des costumes qui attendent leurs acteurs. La question n’est pas de savoir qui sera candidat, mais qui sera le candidat de la gauche, le candidat de la droite, le candidat qui portera le masque de celui qui n’est ni de gauche ni de droite, le candidat de la peur, le candidat de la vérité, le candidat du changement, etc. C’est le même théâtre, les mêmes passions, les mêmes décorations. Il n’y a que les interprètes qui changent. Certains ont disparu de la scène, d’autres s’y avancent déjà mais, comme dit La Bruyère, « ceux qui ne sont pas encore, un jour ne seront plus ». Du coup, même (et surtout) quand ils sont loufoques, les candidats ne sont pas originaux. Comment expliquer à la fois la bonne participation et une défiance qui semble croissante vis-à-vis du pouvoir de la politique ?

Par le fait que les bénéficiaires de la participation dont vous vous réjouissez (comme moi) sont également les promoteurs de la défiance qui vous inquiète. Malgré la

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mauvaise nouvelle de leurs scores respectifs, la démocratie doit paradoxalement à Marine Le Pen et à Jean-Luc Mélenchon d’avoir drainé la colère dans les urnes, d’avoir étouffé la défiance dans l’isoloir. Ce sont des exutoires légaux. Comme a dû penser le roi Léonidas quand il reçut le soutien de phalanges athéniennes pendant la bataille des Thermopyles qui l’opposait à toute l’armée perse : « Les braves amateurs ! Ils jouent leur rôle. » Qui est responsable du déroulé de la campagne 2012 ? Les candidats ? L’air du temps ? Les électeurs ? La crise ? Les réseaux sociaux ? Les médias ?

Le Front national, hélas. La vérité a-t-elle sa place dans une campagne ? Le score de François Bayrou vaut-il enseignement en la matière ?

François Bayrou, c’est le Daniel Bravo de la politique : alors qu’il était en fin de carrière, on en parlait encore comme d’un espoir du foot français. L’élan qu’il a levé en 2007 est totalement passé de mode, à l’image du « modem » qu’aucun ordinateur n’utilise plus. Le vote Bayrou était un fusil à un seul coup, paré in extremis par le vote utile des socialistes hantés par le 21-Avril. Depuis cet échec splendide (dont il aurait dû se contenter), son parti suit, à un rythme de sénateur, la pente naturelle de l’érosion politique. Je n’ai pas entendu de vrai mensonge dans cette campagne, mais des omissions choisies, des approximations partisanes, tempérées par la sincérité, sauf, évidemment,

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quand les candidats, pour dramatiser l’enjeu, jouent à prédire les conséquences des promesses d’en face. Ce qui est passionnant, c’est la plasticité de la vérité. Depuis le premier tour, et jusqu’au 4 mai, François Hollande et Nicolas Sarkozy vont réussir, sans jamais se déjuger, à flatter les électeurs du FN. Le second va casser de l’élite, exhiber ses états de service en matière de sécurité, d’identité nationale et de politique migratoire ; le premier va plaider pour un protectionnisme dicté par la vertu tout en cachant autant que possible qu’il est favorable au vote des immigrés. Bref, ça va puer. Ça pue déjà. Nicolas Sarkozy se targuait d’être le seul responsable public à avoir fait reculer le FN – c’était en 2007. Au terme de son quinquennat, l’extrême droite est plus puissante que jamais. Quelle est votre explication ?

C’est la crise qui a fait monter le FN, car il est le vote qui répond le mieux au désir de trouver un bouc émissaire. Quelle meilleure cible, à cet égard, qu’un président métèque, handicapé par l’état du monde et amoureux du luxe ? Mais les nouveaux électeurs frontistes ne sont pas seulement les déçus du sarkozysme. La part considérable d’ouvriers et de primo-votants montre que la gauche, non plus, n’a pas fait son travail. Pire : elle a contribué, elle aussi, à sa manière, à banaliser le discours frontiste en parlant notamment de démondialisation, et en faisant cause commune, à l’occasion, avec le Front national, comme au moment de l’ignoble

affaire Frédéric Mitterrand, où Benoît Hamon et Marine Le Pen citaient les mêmes passages de l’autobiographie du ministre de la Culture pour réclamer sa démission. Jean-Luc Mélenchon fait-il partie de l’exception culturelle française ?

Jean-Luc Mélenchon est un archaïsme d’avenir dont l’émergence est une conséquence naturelle du chaos idéologique du PS et du fait que le PC, n’étant presque plus incarné par aucune dictature, reprend lentement la tenue de rêve dont l’avait dépouillée son entrée dans l’histoire. Nicolas Sarkozy et François Hollande dans leur personnage de candidat se ressemblent-ils ?

Comme deux couteaux. Dans L’Express du 25 avril, vous notez : « Si Sarkozy n’existait pas, le sarkophobe l’aurait inventé. » 2012 restera-t-il comme un référendum pro ou anti-Sarkozy, dénaturant ce que doit être une présidentielle ?

L’indispensable critique des propositions et du bilan du candidat Sarkozy est constamment parasitée, voire paralysée, par la haine irrationnelle qu’il inspire. Ce délit de faciès, qui est une anomalie démocratique, ampute quotidiennement le débat. Dans un monde meilleur, la gauche de ce pays n’aurait pas eu besoin d’un tel épouvantail pour l’emporter haut la main.

Propos recueillis par Éric Mandonnet Rédacteur en chef adjoint de L’Express


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CYNTHIA FLEURY CHERCHEUR AU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE

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La défense populiste d’un modèle social français va renvoyer la gauche à son compromis libéral, et à une obligation d’être plus efficace dans son action »

Cynthia Fleury considère elle aussi que c’est le vote Marine Le Pen qui a structuré cette élection. La philosophe estime que, pour se construire et s’inscrire dans la durée, la gauche de gouvernement va devoir définir ses projets comme autant de réponses aux thèses protectionnistes et populistes développées dans la campagne par Marine Le Pen et, dans une moindre mesure, par Jean-Luc Mélenchon. Estimez-vous que cette campagne et ses résultats auront montré que la France est un pays qui va mal ?

À France de crise, vote de crise. Mais il n’y a pas que ça. Les Français ne se retrouvent pas dans les candidats de la politique classique. Au premier tour, par exemple, le score de François Hollande est bon, mais on aurait pu imaginer, la grogne antisarkozyste étant ce qu’elle est, un écart plus important avec le candidat sortant. Les Français qui ont voté pour Marine Le Pen ne l’ont pas fait que pour des raisons contestataires. Beaucoup l’ont fait aussi car ils souhaitent l’éclosion d‘un grand front de droite, souverainiste et protectionniste. Le repositionnement antimondialiste, pseudo-républicain, pseudolaïc de Marine Le Pen a permis à celle-ci de travestir sa préférence nationale en préférence sociale, et de faire croire qu’elle n’était pas la fille de son père. Nous le savons, elle a bénéficié d’un double phénomène de normalisation : grâce au renouveau droitiste de la droite (depuis la charte du collectif de la Droite populaire) ; et grâce au fait d’« antimondialiser » ses fondamentaux. Je sais que beaucoup ne croient pas à la droitisation du pays, s’appuyant par exemple sur le score historique du candidat socialiste à Paris. Mais le pays est scindé. Je crains que la victoire de la gauche soit une victoire à la Pyrrhus. Le pays s’atomise. La demande de socialisation est réelle, mais en même temps il y a un tel repli, une telle crispation, une telle

peur, un tel refus d’affronter une nouvelle donne. La droite saura vite instrumenter le phénomène Marine Le Pen, alors que la gauche peine à le déconstruire. Quelles sont les nouvelles fractures de la société française ?

Les classes moyennes n’ont plus une conscience commune de classe. Nous vivons dans une société des individus, fortement fragilisée par leur absence de projet social commun. Et le repli n’est qu’un simulacre de récit collectif. Comment oser croire que le seul vieux projet souverainiste est à la hauteur des enjeux du XXIe siècle ? De l’autre côté, la « rigueur juste » de Fran-

Le Pen plus « concrète » que JeanLuc Mélenchon. Par ailleurs, il ne faudrait pas que le socialisme municipal qui a fait la force du socialisme pendant des décennies vire à un frontisme municipal. Les législatives vont être un premier grand test. C’est le même type de populisme que celui qui a également le vent en poupe ailleurs en Europe ?

Il n’y a pas de populisme unitaire mais des populismes. Chaque société le customise en fonction de ses fractures et inégalités propres. Bien sûr, il y a des points communs. Marine Le Pen fait écho à Pia Kjærsgaard (Danemark), à

quel peuple il est. En même temps, les partis sont toujours là. On est au fond dans un système où tout perdure et où tout se métamorphose. Jean-Luc Mélenchon n’est pas une création ex nihilo, il est issu du Parti socialiste, et Marine Le Pen cherche à légitimer son parti. La période politique que nous connaissons ressemble-t-elle à une autre ?

Tout est ressemblance et dissemblance. Ce moment où la contestation devient adhésion, ou encore ce ressentiment lié à la perte d’un statut, à un déclassement, nous les connaissons par-

«

JE CRAINS QUE LA VICTOIRE DE LA GAUCHE SOIT UNE VICTOIRE À LA PYRRHUS »

çois Hollande a remplacé l’« ordre juste » de Ségolène Royal. Mais cela n’est pas un projet non plus. C’est une méthode, certainement la bonne, mais pas un projet. En quoi l’électorat de Marine Le Pen est-il différent de celui de son père ?

L’électorat de Marine Le Pen touche les classes populaires et les classes moyennes basses. Ce sont des actifs, déstabilisés par la transformation du travail. Des ruraux, des citadins de petites villes, tant dans le Pas-de-Calais que dans le Vaucluse. Des catégories po pulaires qui ont trouvé Marine

Krisztina Morvai (Hongrie), à Siv Jensen (Norvège). On pense aussi aux figures féminines du Tea Party. Marine Le Pen veut affronter la question de la gestion des affaires. Le changement de nom qu’elle prône pour les législatives est un signe majeur. Pas sûr qu’elle réussisse tout de suite son hold-up sur la droite – sa mue étant encore fraîche. Les partis traditionnels savent-ils encore parler au peuple ?

Ils traversent une crise de représentativité depuis si longtemps. Et le peuple lui-même ne sait plus

faitement. Pour le reste, la défense populiste d’un modèle social français va renvoyer la gauche à son compromis libéral, et à une obligation d’être plus efficace dans son action. Cette élection au final n’aura-t-elle été qu’un référendum pour ou contre Nicolas Sarkozy ?

Jamais un Président ne sera parti en campagne avec une telle rancœur contre lui. C’est donc vrai qu’il y a eu quelque chose comme cela. Mais il serait erroné de dire que François Hollande n’a fait que de l’antisarkozysme primaire.

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Depuis longtemps, il est parti en campagne pour crédibiliser son personnage et son programme de candidat à la présidentielle. Est-ce qu’au fond lorsqu’on exerce le pouvoir, on ne peut que décevoir ?

Hélas, la nature de la démocratie adulte est nécessairement déceptive. Après la ferveur du suffrage et de la promulgation des principes démocratiques, le moment déceptif des pratiques arrive toujours. Mais il ne faut pas y voir que la face sombre de la démocratie. Il n’y a pas que du ressentiment mais du sentiment démocratique. C’est aussi la vérité de la masse plus éclairée, le signe d’une montée de l’exigence citoyenne, de plus de transparence. Il y a une demande de plus de probité politique, de plus d’outils citoyens de la régulation. Si cette montée en exigence est un fait positif, il faudra demain réussir à mieux articuler ce deuil de la démocratie fantasmatique et ne pas se laisser attraper par le désenchantement à chaque fois. Tous ceux qui apprennent à devenir libres savent les deuils qu’ils doivent faire. La manière positive de vivre la déception, c’est de réinventer la liberté des Modernes. On ne va pas revenir à la Grèce antique, mais la totale délégation, synonyme de déception et de confiscation, est insuffisante.

Propos recueillis par Ludovic Vigogne Chef du service politique de Paris Match


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Plan large À l’UMP

Du doute au désarroi

L’opinion Dans le parti majoritaire, on veut encore y croire, mais la perspective d’un de Bruno Jeudy échec de Nicolas Sarkozy provoque déjà des tensions parmi les proches Vivement du Président sortant. Tous sont d’accord : qu’il gagne et on ne verra plus ! qu’une tête, qu’il perde et ce sera une guerre des chefs fratricide et suicidaire. dimanche Qu’elle est loin l’époque où le Par Nathalie Segaunes ix ans après sa fondation, l’UMP est-elle menacée, comme certains le prédisent ? « Elle va très certainement imploser après ces élections », a estimé Louis Aliot, vice-président du FN, au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle. Alain Juppé lui-même a semblé envisager cette sombre perspective. « Si Nicolas Sarkozy perdait, nous serions un certain nombre à tout faire pour que l’UMP garde sa cohésion, parce que reconstituer, pardon de dire les choses un peu brutalement, le RPR et l’UDF, c’est dix ans d’échec pour ce qui serait alors l’opposition », a lancé le cofondateur du mouvement, ce qui lui a valu d’être sèchement rappelé à l’ordre par Nicolas Sarkozy. La question de la survie de l’UMP après le 6 mai est de fait dans beaucoup de têtes à droite. Une victoire du Présidentcandidat dimanche prochain réglerait probablement la question. Une défaite en revanche pourrait avoir des conséquences ravageuses. Depuis 2002, l’Union pour un mouvement populaire fédère centristes, libéraux et gaullistes, les trois grandes familles de la droite. Or, le quinquennat de Nicolas Sarkozy a vu l’émergence d’une nouvelle force en son sein, la Droite populaire. Dont les thèmes de prédilection (immigration, insé-

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curité, nationalité…) et le discours, très droitier, auront été largement repris par Sarkozy dans l’entre-deuxtours. Au point de provoquer un profond malaise dans l’aile centriste de la majorité. « On se trompe en reprenant les thématiques de Marine Le Pen », a ainsi estimé la semaine dernière Étienne Pinte, député UMP proche de François Fillon, s’avouant « très gêné ». L’ancien maire de Versailles estime que l’UMP « est aujourd’hui très divisée, entre la Droite populaire, la Droite sociale, la Droite humaniste ». « On ne m’emmènera pas sur des rives telles que celles-là, confie également Michel Piron, député UMP venu du CDS. Il y a des valeurs qui ne sont pas les nôtres. L’UMP devra choisir, on ne pourra pas rester dans cette ambiguïté. » Le sénateur UMP Jean-René Lecerf, proche de JeanPierre Raffarin, dénonce lui aussi la campagne droitière du candidat UMP : « Les valeurs du FN ne sont pas les nôtres. Et toute démarche à l’égard du FN me paraît inutile. » Pour ce sénateur, « qu’il y ait défaite ou victoire, on n’arrivera pas à faire cohabiter très longtemps la Droite populaire et les humanistes (...). Si on joue sur la Droite populaire, l’éclatement de l’UMP sera incontournable. » « Une ligne plus consensuelle doit être adoptée pour l’avenir, ou il faudra prendre acte que

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le risque d’un désaccord fondamental amène chacun à reprendre sa liberté », insiste-t-il. L’ancien ministre Renaud Donnedieu de Vabres est lui aussi monté au créneau, assurant que « le malaise est évident » au sein de la majorité : « Le problème de l’UMP est qu’on ne parle que de sécurité et d’autorité », regrette-t-il. L’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, venu de l’UDF, n’en pense manifestement pas moins, mais refuse de rentrer dans le débat avant le second tour : « Le temps de l’analyse viendra après le 6 mai », a-t-il prévenu jeudi. À l’inverse des centristes, Lionnel Luca, député UMP de la Droite populaire, reproche à l’UMP et à son candidat Nicolas Sarkozy d’avoir « arrêté », pendant la campagne du premier tour, de « se positionner clairement à droite ». Son collègue Thierry Mariani, ministre des Transports, se réjouit que la campagne de l’entredeux-tours se fasse en revanche « sur des thèmes qui nous sont chers. On parle des sujets qui intéressent les Français. » Mariani plaide pour la survie du parti… mais en réévaluant la place des uns et des autres. « L’UMP doit absolument continuer à exister, assuret-il. Si elle éclate, le premier parti de l’opposition, ce sera le Front national. Mais l’UMP doit être forte et représentative des réalités d’aujourd’hui. En dix

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ans, la société a évolué, la vie politique aussi. » Pour la Droite populaire, le poids des centristes au sein de l’UMP est désormais excessif. Et eux seuls compromettent l’avenir de l’UMP, en menaçant d’en sortir. Si, aux législatives, des alliances locales étaient nouées entre UMP et FN, même de façon « marginale » comme l’a évoqué Luca, « les centristes seraient tentés de quitter l’UMP », assure de fait un proche de Jean-Louis Borloo. Roger Karoutchi, sénateur UMP et ancien ministre de Sarkozy, minimise : « La nécessité de l’unité est une évidence pour tout le monde. Et les états d’âme, il y en a toujours eu depuis dix ans. » Le député radical Yves Jégo ne croit pas non plus à l’éclatement de l’UMP : « Il y aura après les législatives des mouvements tectoniques, car le modèle construit en 2002 commence à dater, analyse-t-il. Mais cela n’entraînera pas une explosion du mouvement. » Certains élus de l’UMP soulignent aussi, sous le couvert de l’anonymat, que le discours de Grenoble, en 2010, a en réalité beaucoup plus « secoué » l’UMP que la campagne droitière de Sarkozy aujourd’hui. « Je ne sens pas de véritable ligne de fracture cette fois-ci », assure un élu. Dans un parti fortement imprégné par la culture du chef, la question du leadership va très rapidement se poser. À l’automne, les militants UMP devront élire le nouveau président. En cas de défaite de Sarkozy, Jean-François Copé, actuel secrétaire général, tentera dès dimanche soir à 20 heures de prendre la main, en se positionnant en chef de l’opposition. François Fillon sera-t-il en mesure de le challenger ? « Si Sarkozy est battu à 45 %, ce sera l’hallali, et Fillon sera atteint, prédit un membre la majorité. Cela peut être très violent. » Que sortira-t-il de cette guerre des chefs ? Alain Juppé peut-il avoir l’autorité suffisante pour surgir en troisième homme et faire cohabiter sous la même bannière « populaires » et « humanistes » ? « Le premier qui tire contre l’UMP est mort, veut en tout cas croire un député. Personne ne veut revenir dix ans en arrière, avec le RPR et l’UDF. Les militants et les élus de base ne suivront pas. » « Après les législatives, tout devient possible », ironise un ancien ministre, reprenant avec amertume le slogan de Sarkozy en… 2007.

général de Gaulle, candidat à sa réélection en 1965, rabrouait ses fidèles Alain Peyrefitte et Roger Frey venus lui suggérer d’utiliser le passé vichyste de François Mitterrand pour l’empêcher d’accéder au second tour. « Je ne ferai pas une campagne de boules puantes ! » répliqua le Général. Quatre décennies plus tard, les finalistes de la présidentielle 2012 ne prennent pas ce genre de précaution. Les derniers jours de la campagne sentent mauvais. En quelques heures, des personnages qui n’ont rien à voir avec l’enjeu immédiat de ce rendez-vous démocratique capital ont surgi dans la campagne : le maréchal Pétain, Dominique Strauss-Kahn, le sulfureux marchand d’armes Ziad Takieddine ou encore un ancien ministre libyen, Moussa Koussa. À la veille du dernier virage, l’enjeu méritait mieux que ce durcissement via les affaires. Les candidats et leurs lieutenants ont choisi de les utiliser dans le débat public. Sans doute pour éluder une dernière fois les questions de fond : l’emploi, le pouvoir d’achat, la lutte contre les déficits publics… Dans les derniers jours de cette longue campagne entamée par François Hollande il y a presque quatre cents jours, cette guerre électorale s’est adaptée aux stratégies des deux belligérants. Une guerre de mouvement pour Nicolas Sarkozy. Devancé au premier tour, distancé assez nettement dans les sondages, le Président « challenger » est contraint d’attaquer tous azimuts pour conquérir un maximum d’électeurs du Front national tout en ramenant à lui une bonne partie des voix centristes. Exercice périlleux. En face, le favori des sondages gère une avance confortable. En tête au premier tour, François Hollande a accompli le plus dur en marquant un avantage psychologique incontestable. Jamais un Président sortant candidat à sa réélection n’était arrivé en seconde position. Ce que lui et ses amis ne cessent de répéter pour créer la confiance chez leurs partisans. Du coup, le député corrézien se contente d’une guerre de positions en évitant les écueils des dernières heures. Une position parfaitement assumée par l’équipe Hollande. À chacun sa guerre.


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Analyse À quelques jours du second tour

Avantage à Hollande mais… Les chiffres du premier tour ont parlé. Avec sept points de plus qu’en 2007, la gauche aborde en position favorable le second tour. Pour l’emporter, il faudrait que Nicolas Sarkozy bénéficie d’un dégel des abstentionnistes en sa faveur et d’un report des voix de Marine Le Pen et de François Bayrou au moins identique à ce qu’il était en 2007. Par Brice Teinturier

Avec 44 % de suffrages exprimés, le « bloc de gauche », de l’extrême gauche jusqu’aux écologistes, progresse de 7 points par rapport à 2007. Le vote Hollande y est largement dominant puisque sa part représente 65 % de l’ensemble. Enfin, indépendamment du niveau de François Hollande luimême – 28,6 %, soit le deuxième meilleur score pour un candidat socialiste depuis 1981 – et de son avance symbolique sur Nicolas Sarkozy (28,6 % contre 27,2 %), la gauche se situe à un étiage propice à une victoire au second tour. Cet étiage, comme nous l’indiquions la semaine dernière dans les différentes hypothèses envisagées, est favorable au candidat socialiste mais cependant à peine plus élevé qu’en 2002, la barre des 45 % n’ayant pas été atteinte.

Le bloc de droite Avec 47 %, le « bloc de droite », lui, progresse de 2 points par rapport à 2007. Il devance donc légèrement le bloc de gauche mais la situation est malgré tout fondamentalement différente. D’une part, parce que ce niveau global de la droite est le plus faible de l’histoire de la Ve République, à l’exception de 2007. Et il est par exemple nettement en dessous de 1974 (52 %), de 1981 (49 %) et de 1988 (51 %). D’autre part parce qu’au sein de ce bloc c’est évidemment le niveau de Marine Le Pen qui joue le rôle de moteur. Le vote Sarkozy représente en effet 57 % de l’ensemble, contre 71 % en 2007. Il est ainsi

Le bloc du centre + 7 à gauche, + 2 à droite, le grand perdant est le bloc central, incarné par François Bayrou qui, lui, perd 9 points par rapport à 2007. Dans ce contexte issu des urnes,

« Leurs électeurs ont la clé du second tour » BERTRAND LANGLOIS/AFP

Le bloc de gauche

avoir l’intention de voter pour François Hollande, le reste se partageant entre un petit vote en faveur de Nicolas Sarkozy (3 ou 4 %, qui apprécient notamment sa personnalité), l’abstention ou la non-réponse. Les électeurs d’Eva Joly sont également très majoritairement enclins à voter pour

JACQUES DEMARTHON/AFP

A

en retrait de 4 points par rapport à 2007 tandis qu’avec 18 % des suffrages le vote FN progresse, lui, de 7,5 points. Par ailleurs, si l’on considère que le vote Bayrou ne peut plus être assimilé au bloc de droite comme c’était le cas jusqu’en 2002 où l’on pouvait totaliser les voix de

MARTIN BUREAU/AFP

u-delà des polémiques et des postures de campagne, les résultats du premier tour donnent pour le second tour des indications extrêmement précieuses et un réel avantage à gauche.

Avec les abstentionnistes du premier tour qui se déplaceraient pour le second, ce sont les électeurs de Marine Le Pen, de Jean-Luc Mélenchon et de François Bayrou qui détiennent la clé de l’élection présidentielle.

l’UDF et du RPR (le leader du MoDem se veut aujourd’hui résolument au centre), la droite parlementaire en 2012, ou encore, la droite hors FN, se situe à 29 %. Or, c’est clairement son plus bas niveau depuis le début de la Ve République. En effet, la droite parlementaire était à 51 % en 1974, 49 % en 1981, 37 % en 1988, 44 % en 1995, 31 % en 2002 et 33 % en 2007, contre 29 % en 2012. Que l’on raisonne sur l’ensemble du bloc de droite ou sur la droite parlementaire, le résultat du 22 avril traduit donc bien un affaiblissement important de la droite en général ainsi que de Nicolas Sarkozy.

il est assez logique et cohérent que les intentions de vote soient en faveur de François Hollande : 53 % dans la dernière enquête Ipsos-Logica Business Consulting, réalisée avant le débat de l’entredeux-tours. Toutefois, le score final dépend totalement des reports qui vont s’opérer à gauche comme à droite et chez les abstentionnistes du premier tour venant voter au second.

Les hypothèses de report Chez les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, 80 % environ déclarent

François Hollande (70 % environ) tandis que ceux de Nathalie Arthaud et de Philippe Poutou ne sont qu’une petite majorité à le vouloir (60 % environ). Les électeurs de François Bayrou ont, au cours de la campagne, évolué : ils étaient avant le premier tour un peu plus favorables à François Hollande qu’à Nicolas Sarkozy, puis on a atteint une sorte d’équilibre. Sur les 9 % obtenus le 22 avril par François Bayrou, 34 % environ déclarent actuellement qu’ils voteront pour François Hollande, 40 % pour Nicolas Sarkozy, 26 % indiquant l’abstention ou la non-réponse. À titre de comparaison, en 2007 et sur une base de 18,6 %, les reports furent relative-

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ment équilibrés entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Enfin, les électeurs de Marine Le Pen sont environ 15 % à vouloir voter pour François Hollande, 54 % Nicolas Sarkozy et 31 % ni l’un ni l’autre. Là encore, à titre de comparaison, ils furent 65 % environ à se reporter sur Nicolas Sarkozy en 2007. Les reports fonctionnent donc comme un système global : on ne peut dire que, pour l’emporter, il faudrait que Nicolas Sarkozy obtienne par exemple 80 % de reports du Front national et autant du MoDem car cela dépend aussi des autres électorats : si par exemple les reports de Jean-Luc Mélenchon se dégradent légèrement, Nicolas Sarkozy n’a pas besoin de reports aussi élevés venant des électeurs de François Bayrou et de Marine Le Pen. Les nouveaux électeurs du second tour ont aussi leur importance et, en 2007, un tiers des abstentionnistes du premier tour sont allés voter au second tour. Mais on voit bien cependant pourquoi François Hollande a l’avantage. Pour inverser la tendance, il faudrait que Nicolas Sarkozy puisse agir sur trois ou quatre leviers en même temps, et tous dans le même sens : par exemple, du côté des électeurs de Marine Le Pen, en obtenant 65 % de reports ; du côté de François Bayrou, en obtenant 50 % ou plus. Et du côté des nouveaux électeurs, en ayant un différentiel en sa faveur par exemple de 3 points. Ou encore, via des reports un peu moins élevés en sa faveur, mais s’accompagnant par exemple d’une dégradation des reports de Jean-Luc Mélenchon sur François Hollande. Une telle configuration n’est donc pas totalement impossible ; elle supposerait cependant de comprendre pourquoi les électeurs évolueraient tous plutôt dans un sens aussi favorable à Nicolas Sarkozy. Les derniers jours de campagne, le débat et la mobilisation apporteront la touche et le résultat finals d’une campagne qui aura duré près d’un an.


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Plan large

Cahiers de campagne Par Michèle Cotta Mardi 24 avril François Bayrou l’a annoncé : il enverra, aujourd’hui ou demain, une lettre aux deux candidats restés en lice au deuxième tour, pour préciser ce que sont ses priorités. Il prendra sa décision de soutenir l’un ou l’autre, ou peutêtre personne, après le débat du 2 mai. Peut-il se décider pour Nicolas Sarkozy ? Difficile. Tout au long du quinquennat, il a maintenu ses distances avec lui. Si ralliement il y a, ne serait-il pas plus sage d’attendre l’occasion des législatives ? Pendant ce temps-là, les fidèles du président du MoDem se dispersent : une quarantaine d’élus locaux se sont dès hier prononcés pour François Hollande. Jean Arthuis, quant à lui, a annoncé, avec d’autres sénateurs, qu’il voterait Sarkozy. A-t-il été mal avisé d’employer l’expression de « vrai travail » : en tout cas, Nicolas Sarkozy, qui a proposé aujourd’hui d’organiser, le 1er mai, un rassemblement parallèle et simultané à celui des syndicats, suscite des réactions indignées à gauche et des interrogations parmi ses propres partisans. Le « vrai travail », qu’est-ce que cela veut dire ? Ceux qui défileront derrière les syndicats dans cette traditionnelle manifestation du 1er mai, qui existe depuis 1889, sont-ils de vrais travailleurs ? Réactions en chaîne à gauche et dans les syndicats. Marine Le Pen elle-même, qui honorera la tradition familiale du rassemblement devant la statue de Jeanne d’Arc, place des Pyramides à Paris, iro-

nise : pourquoi, demande-t-elle, le Président ne se joindrait-il pas à sa manifestation ?

Mercredi 25 avril À France Inter le matin, le Président sortant a insisté : « D’accord avec le Front national, il n’y en aura pas. De ministres FN, il n’y en aura pas. » Pas d’accord au sommet, donc, mais un débauchage de la base : à Longjumeau, le fief de NKM, qu’il visite dans la matinée, il reparle de viande halal, de l’islam, du droit de vote des immigrés. La stratégie est claire : pour essayer de sortir les électeurs de Marine Le Pen de leur isolement, mieux vaut les caresser dans le sens du poil. Problème : dans cette course, jusqu’où Nicolas Sarkozy peut-il aller ? Et jusqu’où sans perdre les voix centristes ? François Bayrou, qui vient précisément de faire porter son courrier aux deux finalistes, s’est publiquement indigné, avant qu’ils ne la lisent, de la « validation » par le candidat de la droite du discours du Front national. Dans l’après-midi, conférence de presse de François Hollande. Trois cents journalistes dans une salle pleine à craquer, à quelques centaines de mètres de la tour Eiffel, avec drapeaux tricolores et européens, et ce qu’il faut de caméras et de micros : une rencontre dans le plus pur style présidentiel. Avec quelques objectifs clairs : mettre les journalistes de son côté, au moment où Nicolas Sarkozy dénonce leur parti pris, tous médias confondus ; insister sur les toutes

Le candidat socialiste en meeting à Bercy. « Pour Hollande,

la victoire n’est pas encore certaine. » PHOTO MARTIN BUREAU/AFP

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dernières déclarations du gouverneur de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, en faveur de la croissance ; et enfin mettre en évidence le rassemblement de toute la gauche. Au journal de 20 heures, à TF1, Nicolas Sarkozy joue au contraire la polémique, accusant François Hollande d’être soutenu par l’intellectuel musulman Tariq Ramadan, et s’indigne d’un supposé appel de 700 mosquées favorables au candidat socialiste.

Jeudi 26 avril Dès le matin, un des porte-parole du Parti socialiste, Benoît Hamon, parle, à propos de Tariq Ramadan et de l’appel des 700 mosquées dont personne ne parvient à trouver la trace, d’« invention de la droite ». Valéry Giscard d’Estaing appelle à voter Sarkozy, tandis que François Hollande dénonce la course du candidat-Président derrière le Front national. La fête du « vrai travail » continue de faire parler d’elle, le camp Sarkozy continue d’évoquer le refus de débattre de François Hollande, présenté sinon comme une lâcheté, du moins comme une insuffisance, tandis que le député-maire UMP de Nice Lionnel Luca, perdant une bonne occasion de se taire, trouve intelligent d’appeler Valérie Trierweiler « Valérie Rottweiller », et juge rétrospectivement « moche » Fadela Amara. Marine Le Pen enfin, sur les coups de 13 heures, accuse les deux finalistes de « mépriser » ses électeurs. Chacun des deux candidats se prépare pour son passage à l’émission de France 2, Des paroles et des actes, lorsque les policiers bouleversent l’ordonnance de la journée. L’un des leurs a été mis en examen pour homicide volontaire par le tribunal de Bobigny. Saisi par les syndicats, Nicolas Sarkozy se prononce sans hésiter pour le droit de légitime défense pour les policiers et les gendarmes. Ce qui passe pour un geste de plus en direction du Front national, dont c’est une revendication depuis longtemps. Plus prudent, car il sent que l’affaire peut le mettre en cause sur le terrain sécuritaire, le candidat socialiste affirme son soutien au policier mis en cause et propose de renforcer, dans des cas analogues, la protection administrative due aux forces de police. L’affaire des policiers évacuée, voici venu pour les deux candidats l’émission de France 2. Ils

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Le Président sortant en meeting à Toulouse. « Pour Sarkozy, la défaite n’est pas encore assurée. » PHOTO ÉRIC FEFERBERG/AFP

passeront l’un après l’autre à l’antenne, mais ne se croiseront pas et n’échangeront pas le moindre mot. Étonnant chassé-croisé entre les deux hommes : celui qui se bat, de façon offensive, avec l’envie de renverser la table, c’est le président de la République en place. Celui qui déjà donne l’impression d’incarner l’unité, c’est celui qui n’est pas encore à l’Élysée. Chacun a son style, sa musique. Match nul.

Vendredi 27 avril La cavalcade continue. Ce matin, les deux impétrants se succèdent à RTL. Chômage, immigration, Front national : les polémiques restent les mêmes et chacun rend coup sur coup, Sarkozy comme un boxeur, Hollande comme un arquebusier. Mêmes arguments, de part et d’autre, et une précision du candidat socialiste : en cas de duel UMP-FN aux législatives, il appellera à voter républicain. Sur ce sujet, Nicolas Sarkozy a été moins clair la veille. À gauche et à droite, les ouvertures de Nicolas Sarkozy aux électeurs du FN continuent de faire l’actualité : Jean-Luc Mélenchon évoque, à sa manière, en forçant exagérément le trait, les relents de « collaboration » qui entourent le discours de Nicolas Sarkozy, qui, dit-il, « extrême droitise la droite » ; tandis que Dominique de Villepin se dit « effrayé » par la « dérive électoraliste » de Nicolas Sarkozy. Il ne va pas, comme certains des chiraquiens pur jus le font depuis le début de cette

semaine, jusqu’à rejoindre le camp Hollande. Mais c’est tout juste. Coup de blues passager de Nicolas Sarkozy : dans les bureaux du journal l’Équipe, à la veille de la finale de la Coupe de France, il confie aux journalistes qu’en politique comme en sport, « on ne peut être triste que quelqu’un prenne votre place ». Que n’a-t-il dit là ?! Il sera obligé dans la soirée de démentir qu’il ait jamais pensé être remplacé. Baisser les bras ? Lui, jamais. C’est en effet l’impression qu’il donne.

Samedi 28 avril DSK s’invite dans la campagne : un journaliste du Guardian prétend tenir de l’ancien patron du FMI des confidences sur le « complot » dont il aurait été l’objet l’année dernière. Est-ce vraiment le moment pour Strauss-Kahn de revenir dans l’actualité, une semaine avant le deuxième tour ? Perversité ou inconscience ? Dimanche 29 avril Dernière ligne droite avant le second tour : les deux finalistes ont fait le plein de leurs troupes cet après-midi, l’un à Toulouse, l’autre à Bercy. Les meetings politiques se ressemblent tous, à ceci près qu’il y avait, d’une ville à l’autre, une différence de climat : pour Hollande, la victoire n’est pas encore certaine. Pour Sarkozy, la défaite n’est pas encore assurée. Le premier parle de rassemblement ; le second, de frontières à rétablir. Derrière les mots, la course continue.


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Territoires

Des rencontres pour construire des relations pérennes Pour une PME locale, rencontrer ses partenaires institutionnels et commerciaux toute une matinée est une belle occasion d’échanger sur le dynamisme économique d’une région. Écouter, dialoguer, partager : telle est l’ambition de ces « Matinales Carrefour » dont la dernière édition s’est tenue à Troyes. émarche originale, les « Matinales Carrefour » sont des rendez-vous réguliers en régions, qui réunissent les fournisseurs ainsi que les acteurs économiques et politiques locaux. Il y a dix jours, le conseil général de l’Aube accueillait ainsi à Troyes la 3e Matinale. Une rencontre qui a permis de découvrir les partenariats locaux mis en place par l’enseigne et de mettre l’économie territoriale durable au centre des discussions.

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Valoriser l’approvisionnement local Après l’accueil au conseil général, par Gérard Ancelin, Vice-président en charge de l’économie, la rencontre s’est poursuivie par la visite d’une entreprise locale : la Maison Gilbert Lemelle, spécialisée dans la charcuterie et la célèbre andouillette de Troyes. Cette entreprise qui existe depuis trois générations fabrique notamment des andouillettes vendues sous la marque Reflets de France. Lancée en 1996, Reflets de France met à l’honneur le terroir, avec une offre de produits fabriqués selon les recettes traditionnelles régionales ; les PME sont choisies et sélectionnées pour leurs savoir-faire reconnus et la qualité de leurs produits. Fondée en 1976, la Maison Gilbert Lemelle perpétue depuis plusieurs générations la recette de la véritable andouillette de Troyes. Respect de la tradition, passion du produit, Dominique Lemelle, qui travaille dans l’entreprise avec son frère, est intarissable sur la façon de faire un bon

JEAN-MARC LEBAZ

3 questions à

DOMINIQUE LEMELLE PRÉSIDENT DU DIRECTOIRE DE LA MAISON GILBERT LEMELLE

produit : tout, ou presque, est réalisé à la main pour parvenir à élaborer la fameuse andouillette dressée. Comme il aime à le rappeler, le partenariat de Dominique Lemelle avec Carrefour « ce sont 25 années de vie commune » et un atout réel pour le développement de l’entreprise familiale : « Carrefour représente aujourd’hui 18 % de notre chiffre d’affaires. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Reflets de France représente deux tonnes d’andouillettes par jour et ce sont 12 000 clients Carrefour qui peuvent déguster nos produits. » Après la visite de la Maison Gilbert Lemelle, les participants se sont rendus dans le magasin Carrefour de Saint-André-les-Vergers : une occasion unique de découvrir les « coulisses » d’un hypermarché. Ici, priorité aux produits frais et traditionnels, fabriqués sur place comme la boulangerie qui prépare tous les jours le pain et les pâtisseries.

Dialoguer et renforcer les liens Si les « Matinales Carrefour » sont l’occasion pour les participants de découvrir et de mieux connaître l’envers de la chaîne de production et de distribution, elles sont aussi un moment d’échanges entre les différents acteurs d’un territoire et permettent d’illustrer les bonnes pratiques. Pour Frédéric Ebling, Directeur des affaires publiques du groupe Carrefour, ces rencontres sont un moyen de renforcer les liens entre les différents acteurs d’une région : « Un commerçant Depuis quand et pourquoi avez-vous signé un partenariat avec Carrefour sous la marque Reflets de France ?

Notre relation partenariale remonte à plus de vingt ans. Nous livrions à l’époque les magasins les plus proches de notre entreprise avec des produits à notre marque propre. Lorsque Reflets de France a été lancé en 1996, Carrefour recherchait des produits du terroir et donc les entreprises les fabriquant. Ils connaissaient la qualité de nos produits, c’est pourquoi nous

Gérard Ancelin, Vice-président du conseil général de l’Aube, avec Dominique Lemelle, lors de la visite de la Maison Gilbert Lemelle. PHOTO JEAN-MARC LEBAZ comme Carrefour est avant tout local, un régional de l’étape ! » Représentants de l’État, chambres consulaires, élus locaux, fournisseurs, directeurs de magasin, directeurs régionaux d’une enseigne… tous ces acteurs locaux trouvent dans ces rencontres une occasion de discuter du développement de leur territoire mais aussi des opportunités en matière d’emploi dans

les magasins et chez l’ensemble des fournisseurs. Être à l’écoute de ses partenaires locaux est aussi essentiel pour Carrefour : identifier et anticiper les attentes de ses parties prenantes, les associer au développement économique de son activité en régions, d’autant plus durable que non délocalisable, tels sont les objectifs de l’enseigne. Gérard Ancelin, le Vice-président du conseil

général, s’est également félicité de cette rencontre, rappelant que son département bénéficiait d’infrastructures de transport performantes et d’un pôle de compétitivité « industries et Agro-Ressources » à vocation mondiale. Nul doute, la réussite d’un territoire est l’affaire de tous et rien de tel que des échanges et des relations pérennes pour l’assurer. Joël Genard

avons été contactés pour monter ce partenariat qui s’est fait en très peu de temps ! Nous étions parmi les premiers à faire partie des produits sélectionnés par Carrefour.

commercialisés sous la marque Reflets de France. Notre accord avec Carrefour nous permet de dialoguer en confiance. Nous avons pu investir dans des démarches de certification qui nous ont fait progresser. La fidélité de Carrefour est aussi très importante pour nous. Nous travaillons en toute sérénité. Ce partenariat nous a permis de recruter du personnel : nous avons plus d’une trentaine de personnes qui travaillent toute l’année pour assurer la production destinée à l’enseigne.

Et vous, qu’apportez-vous à Carrefour ?

Aujourd’hui que vous apporte ce partenariat ?

Carrefour nous a permis cette montée en puissance et représente 18 % de notre chiffre d’affaires. Reflet de France est le plus gros contrat de l’entreprise. Nous fournissons des produits sous notre marque propre et des produits

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Nous avons un savoir-faire et la qualité est notre priorité permanente. C’est un client majeur que nous essayons de satisfaire. Reflets de France est une gamme de recettes authentiques et traditionnelles issues du patrimoine culinaire français. Nos produits sont de bons ambassadeurs de la marque et nous y mettons tout notre savoir-faire pour régaler les clients.

Propos recueillis par J.G.


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Initiatives Collecte des ordures ménagères

Une redevance peu incitative orce est de constater que l’application d’une tarification incitative par les collectivités locales en matière de collecte des ordures ménagères soulève des désaccords. Enquête auprès des foyers, année test, facturation à blanc, rien n’endigue les contestations locales. Née dans les pays anglo-saxons, la démarche PAYT (« Pay as you throw ») s’est étendue progressivement à la Belgique, à la Suisse et à l’Allemagne. Elle est également appliquée aux États-Unis depuis une dizaine d’années. Initié en France par le Grenelle de l’environnement, l’amendement adopté par l’Assemblée nationale fin 2011 prévoit que l’actuelle taxe d’enlèvement des ordures ménagères (TEOM) puisse à l’avenir se doter d’une partie incitative. Grâce à de nouveaux bacs équipés de puces électroniques scannées par les éboueurs, le nombre de levées, le poids et le volume des déchets produits par chaque ménage entreront ainsi dans le calcul de la nouvelle redevance (REOM).

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Des ambassadeurs du tri en Alsace

JACQUES LE GOFF/ADEME

À Besançon, les 180 000 habitants de la communauté d’aggloméra-

tion testent le dispositif depuis le 1er janvier. « L’objectif de la redevance incitative est de favoriser la réduction des déchets et leur recyclage », explique Jean-Louis Fousseret, maire (PS) de Besançon. La redevance locale sera constituée d’une part fixe (environ 50 %) : la pesée représente 40 % de la facture, les 10 % restant étant calculés selon la fréquence d’enlèvement des ordures. « La communauté d’agglomération du Grand Besançon est pionnière dans la démarche d’instaurer ce type de redevance en milieu urbain », constate Stéphanie Le Maitre, ingénieur en charge des déchets des collectivités à l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). L’agence subventionne le projet, qui s’inscrit dans les objectifs de réduction des déchets du Grenelle de l’environnement qui impose la généralisation du tri sélectif à partir de 2012. 45 % des ordures ménagères devant être recyclées à l’horizon 2015. Besançon espère ainsi faire diminuer ses ordures ménagères résiduelles de 35 % en habitat pavillonnaire et de 12 % en habitat collectif, à l’horizon 2014. En Alsace centrale, la mise en place d’une redevance incitative début 2010 a permis d’améliorer le recyclage des déchets, et de réduire les erreurs de tri de 46 %. Selon JeanPierre Piela, président du syndicat mixte de traitement et de collecte des ordures ménagères : « De 2009 à 2010, le tonnage de déchets recyclés par an et par habitant est passé de 50 à 52 kg. » Outre des mesures de tri uniformisées et simplifiées, des « ambassadeurs du tri » ont été chargés d’actions pédagogiques auprès des habitants, et les gardiens d’immeubles ont été formés.

« Une augmentation ubuesque des tarifs »

Stéphanie Le Maitre. Ingénieur, elle est chargée par l’Ademe de ce projet qui s’inscrit dans les objectifs de réduction des déchets du Grenelle de l’environnement.

Une réussite qui laisse perplexe les résidents de la communauté de communes d’Erdre et Gesvres, en Loire-Atlantique ; ils se préparent au passage à la redevance incitative en 2013. Une pétition dénonçant les coûts exorbitants liés aux nouveaux modes de gestion et de ramassage des ordures ménagères a déjà recueilli un millier de signatures. Le chef de file de l’opposition de Sucé-sur-Erdre, près de Nantes, Jean-Louis Roger (MoDem), estime que « tout le monde est d’accord sur

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l’importance d’améliorer le tri des déchets ménagers, ainsi que le service de collecte. C’est une évolution incontournable que nous devons effectivement intégrer dans nos comportements. » Mais il critique la façon arbitraire et autoritaire de l’instaurer. « Le tri sélectif a ses limites, même avec de la bonne volonté. On prend le risque d’inciter à des actes d’incivisme, comme le dépôt sauvage d’ordures. » Aussi remontés que leurs habitants, les élus pointent du doigt les nouvelles grilles tarifaires. Francine Angeli, adjointe au maire chargée de l’environnement à MorignyChampigny, dans l’Essonne, explique : « Certaines personnes avaient 400 euros de TEOM pour 104 levées annuelles. Désormais, ils doivent verser la même somme pour seulement 18 levées. » Un constat partagé à Lamballe, dans les Côtes-d’Armor, comme à Chalo-Saint-Mars dans l’Essonne, dont les habitants dénoncent des hausses de 50 à 60 % de leur facture. Pour Michel Yonneau, président de l’Association de défense des contribuables et de l’environnement de Thénac, en Charente-Maritime : « Sous des dehors apparemment favorables aux bons usagers, ceux qui jouent au mieux le jeu du tri sélectif, cette réforme dissimule une augmentation ubuesque des tarifs en application à l’heure actuelle. »

« Une bonne formule, mais il ne faut pas se précipiter » Autre reproche avancé, le calcul de la redevance incitative est purement mathématique. « Si l’objectif visé par le Grenelle est bon, il ne faudrait pas que l’application de cette taxe se révèle inéquitable selon les milieux de vie et les ressources des usagers, et donc, au final, totalement contre-productive », indiquent les observateurs. Les ménages pénalisés par le coût de la taxe n’étant pas incités à mieux trier et à réduire leurs déchets. Une famille nombreuse avec des ressources limitées qui vit en appartement sera nécessairement désavantagée par rapport à un couple de retraités résidant en pavillon et qui peut pratiquer un vrai tri sélectif et du compostage. « Il faudra trouver un moyen de rééquilibrer cette tarification selon l’habitat, la composition des foyers et les ressources des ménages », préviennent encore les

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AFP

Avec le principe de pollueur-payeur, la taxe d’enlèvement des ordures ménagères favorise le tri sélectif et une démarche écocitoyenne. La redevance incitative actuellement testée dans plusieurs départements est l’objet de nombreuses discordes. Elle sera malgré tout obligatoire à partir de 2015.

Jean-Louis Fousseret. Pour le maire (PS) de Besançon, l’objectif de cette redevance incitative est de «favoriser la réduction des déchets ménagers et leur recyclage».

bénévoles de l’association quimpéroise Consommation, logement et cadre de vie (CLCV). Député-maire (UMP) de Combsla-Ville, en Seine-et-Marne, Guy Geoffroy considère que « La redevance incitative est incontestablement une très bonne formule. Nous avons vu le rôle incitatif pour les collectivités de la redevance spéciale. Cela nous a poussés à travailler en amont sur les volumes, le tri, la gestion des déchets… Mais je pense qu’il faut maintenir un équilibre entre responsabilité et solidarité. » Et de rappeler les propositions pour que le calcul de la TEOM prenne en compte d’une part le volume de déchets produits,

et d’autre part des données solidaires. « Il faut du temps pour mettre en place une taxe incitative, ne pas se précipiter. » En Allemagne, une contribution prélevée lors de l’achat influence directement le consommateur. « C’est au moment de l’achat que tout se fait, qu’on a la maîtrise du futur déchet et qu’on décide ou non d’en produire », remarque Bertrand Bohain, délégué général du Cercle national du recyclage. « Et derrière, c’est le vrai pollueur, celui qui met le produit sur le marché, qui prend la totalité des coûts en charge. » De quoi alimenter la réflexion…

Ludovic Bellanger

Dans la Sarthe, des poules pour réduire les déchets « C’est un moyen à la fois de réduire la quantité de déchets, de jouer un rôle pédagogique pour les enfants et de réaliser des économies vu la flambée actuelle du prix des œufs », explique Lydie Pasteau, maire (sans étiquette) de Pincé, dans la Sarthe. L’idée d’offrir des poules aux foyers intéressés du village est née à la suite d’une décision de la communauté de communes locale de créer une redevance incitative

sur les ordures. « Au début, c’est parti comme une boutade, et puis on a réalisé que c’était une très bonne idée », poursuit la maire. Une poule peut absorber jusqu’à 150 kg de déchets organiques par an et produire 200 œufs. Pour la municipalité, l’initiative – déjà testée avec succès en Belgique – constitue un bon investissement, car « inévitablement les frais liés aux ordures vont augmenter avec le temps ».


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En bref

Mayotte accède à l’Internet haut débit

LUTTE CONTRE L’ABSTENTION : À CHACUN SA FORMULE G L’initiative visait à « encourager la participation des Essonniens au scrutin », explique Jérôme Guedj, président (PS) du conseil général. En offrant aux électeurs du premier tour de la présidentielle des places pour assister à un match de rugby, l’Essonne a déclenché les foudres du Front de gauche et de l’UMP qui dénoncent une « mercantilisation du suffrage universel » et « un douteux donnant-donnant ». En Isère, la station de Chamrousse avait de son côté mis en place un « ski pass citoyen » destiné aux skieurs ayant accompli leur devoir électoral. Dans le Nord, la mairie de Neuf-Berquin avait choisi de distribuer des éthylotests.

«

’est la véritable entrée de Mayotte dans le XXIe siècle, une révolution culturelle, un tournant historique », se réjouit Yves Ruggeri, président du consortium du câble sous-marin Lion II (« Lower indian ocean network »). Alors que les régions rurales de l’Hexagone se mobilisent face aux déserts numériques (cf. notre édition du 25 avril), les 250 000 habitants de l’île de l’océan Indien ont désormais accès à l’Internet haut débit. Le projet remonte à 2006 avec un audit demandé par la collectivité départementale sur les enjeux à Mayotte des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). En septembre 2010, un consortium constitué par plusieurs acteurs, dont Orange et SFR, a signé un contrat pour le lancement du programme Lion II.

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Équiper 41 % des Mahorais d’ici 2015 Le câble qui reliait initialement Madagascar au réseau très haut débit

SOPHIE LAUTIER/AFP

Le plus récent des départements français est entré dans l’ère numérique haut débit grâce à la mise en service d’un câble Internet sous-marin.

TWEET AGAIN À PARIS G Installé dans le Ier arrondissement,

le bien nommé « Roger » est le premier totem digital à diffuser dans la rue les messages du compte Twitter de la Ville de Paris. La réactivité du système permet à la ville de diffuser des informations en temps réel, et d’échanger en direct avec les twittos. Paris est la collectivité locale qui enregistre le plus grand nombre de « followers » au monde.

Koungou, à Grande-Terre, la principale île de Mayotte, dans l’archipel des Comores. via La Réunion et l’île Maurice a été prolongé de 2 700 km jusqu’au Kenya en desservant Mayotte. Le 101e département français a été raccordé physiquement au câble posé sous son lagon l’été dernier. À défaut de fibre optique, il fournit pour la première fois aux Mahorais un accès haut débit à Internet. « Ce consortium

a pris la décision d’investir à peu près 60 millions d’euros », explique Éric Bouquillon, directeur d’Orange à La Réunion et Mayotte. Après l’inauguration du premier câble fin 2009, cette mise en service constitue l’aboutissement du second volet du plan d’expansion de l’Internet haut débit dans l’océan Indien.

Les zones couvertes au lancement du haut débit concerneront le nord et le centre de l’île, et Bandrélé, dans le sud de Mayotte. L’opérateur historique nourrit ainsi l’ambition d’équiper 41 % des foyers mahorais à Internet, contre 16 % aujourd’hui, d’ici à l’horizon 2015.

L.B.

Les services publics font un tabac ouveaux relais de services publics de proximité, les débitants de tabacs s’apprêtent à élargir leur activité aux démarches administratives. Imaginée par Valérie Pécresse, ministre du Budget, la Direction de l’aménagement du territoire (Datar) et la profession, l’expérimentation se fera d’abord dans les départements de l’Aisne, des Hautes-Alpes, de l’Orne, de la Charente, de la Creuse et de l’Indre. En pratique, les particuliers trouveront au guichet des buralistes participant à l’opération les dix formulaires administratifs les plus demandés : certificat d’immatriculation d’un véhicule, déclaration d’achat d’une voiture d’occasion, demande de carte d’identité… Des brochures d’information comme celle sur le RSA seront également disponibles. « Nous allons commencer par les formulaires. Ensuite, en fonction des demandes de l’administration et des clients, nous affinerons

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les services proposés », précise JeanFrançois Palancher, président de la chambre syndicale des buralistes de l’Indre.

ÉRIC PIERMONT/AFP

Les buralistes de six départements ruraux participeront à l’expérimentation de mise en place de services de proximité au cours des six prochains mois.

SARLAT TAGUE SON PATRIMOINE G Afin d’animer les visites de son patrimoine médiéval, la cité du Périgord a installé une centaine de tags « Near Field Communication » sur ses monuments. Scannés à partir d’un portable, ils permettront aux deux millions de visiteurs annuels d’accéder à des informations enrichies de textes et de photos. Des audioguides et des traductions vidéo pour personnes sourdes et malvoyantes seront également accessibles.

Vers une généralisation en fin d’année Chaque bureau de tabac disposera par ailleurs d’une borne Internet permettant de se connecter aux sites des services publics. L’initiative dépasse la traditionnelle vente de timbres-amendes et fiscaux. Elle prend la suite de la mise en œuvre du PVe (procès-verbal électronique), disponible chez plus de 10 000 buralistes. Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics tentent de résoudre les difficultés d’accès aux services publics en milieu rural en multipliant les points-relais. Bureaux de tabac et épiceries accueillent déjà des relais de la Poste. Le contrat d’avenir 2012-2016 signé entre l’État et les buralistes prévoit d’ailleurs pour ces derniers une « prime

UN PACTE POUR L’EMPLOI DES JEUNES EN PAYS DE LA LOIRE G Destinée à lutter contre le décrochage scolaire, l’opération prévoit des aides financières pour les déplacements, la mise en place de stages dans la métallurgie et l’agroalimentaire, le développement de l’apprentissage, ou encore un accompagnement professionnel. Le dispositif devrait concerner 18 000 jeunes, dont 6 500 dès la rentrée prochaine. « II s’agit de leur donner des perspectives conformes à la réalité du marché de l’emploi dans la région. En somme, de leur tendre la main », résume Jacques Auxiette, président (PS) des Pays de la Loire.

Valérie Pécresse. La ministre du Budget est parmi ceux qui souhaitent que les bureaux de tabac puissent prendre en charge la distribution d’un certain nombre de documents administratifs.

de service public de proximité » de 1 500 euros par an. Si le test est concluant, le dispositif

sera généralisé à tous les buralistes volontaires, en zone rurale, d’ici la fin de l’année. L.B.

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TROIS VILLES TESTENT LA LIVRAISON ANTIBRUIT G Paris, Lyon et Orléans testeront jusqu’à l’été auprès d’une dizaine d’enseignes un dispositif visant à encourager les livraisons nocturnes peu bruyantes. En charge de la démarche, l’association Certibruit souhaite faire reconnaître son label dans le cadre des actions menées par les collectivités en matière de livraison en centre-ville.


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Finances locales

Marchés publics : la grande déprime Le nombre d’appels d’offres pour répondre à des marchés publics initiés par l’État ou les collectivités locales ne cesse de reculer. Les entités territoriales ont réduit notamment les constructions d’équipements collectifs avec pour conséquence des difficultés supplémentaires pour les entreprises françaises qui concourent en majorité pour ces marchés publics. Par Florence Cohen es collèges qui peinent à sortir de terre, des routes entretenues a minima, des murs que l’on repeindra plus tard… C’est encore un avatar de la crise : 2010 (dernière année recensée) a été une mauvaise année pour les mar-

D

ce sont les marchés publics qui en ont fait les frais. Tous les types de marchés sont touchés par cette contraction. La répartition par catégories, sans être uniforme, a le mérite d’être assez équilibrée pour les collectivités.

«

TOUS LES TYPES DE MARCHÉS SONT CONCERNÉS PAR LA RÉDUCTION DES APPELS D’OFFRES »

chés publics. Pour les seules collectivités locales, le nombre de contrats signés dégringole de 17 % avec 14 500 concrétisations en moins (-3 % pour l’État), et leur montant global chute de 18 %. Ce constat peu flatteur est dressé par l’Observatoire économique de l’achat public (OEAP), un organisme créé il y a sept ans sous l’égide de Bercy. La mauvaise passe économique actuelle explique largement cette déconvenue. Entre les dotations de l’État gelées pour trois ans, des ressources fiscales en recul notamment du fait de la suppression de la taxe professionnelle et des dépenses toujours en croissance (prioritairement les dépenses sociales pour les départements), l’issue était inéluctable : il fallait serrer les cordons de la bourse et

Questions à

Le plus gros recul est néanmoins pour les frais de services, -30 % ; les fournitures voient leurs signatures de contrats diminuer de 16 % ; la chute est de 12 % pour les travaux. Au final, la structure des achats des collectivités reste globalement stable ; pour l’État, elle se déforme sensiblement au profit des services et, dans une moindre mesure, des travaux. Mais auprès de qui les collectivités locales se fournissent-elles ? Très peu auprès d’entreprises basées à l’étranger, fussent-elles originaires d’un pays de l’Union européenne : les seuls achats effectués en dehors de nos frontières sont des fournitures, destinées à la gestion quotidienne du secteur public local. Les villes, groupements, départements et régions préfèrent

Héric (44). Construction d’un collège labellisé Bâtiment basse consommation (BBC). PHOTO ALAIN LE BOT/AFP s’approvisionner auprès de sociétés ayant leur activité sur le territoire hexagonal, qu’il s’agisse de filiales de grands groupes ou d’entités plus petites et indépendantes. Plus finement, pour leurs travaux, les collectivités font la part belle aux groupes français, choisis dans 57 % des cas. Pour combler leurs besoins en services, elles acquièrent leurs prestations auprès d’entreprises non filialisées à hauteur de 58 %.

DR

DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL DE L’ASSOCIATION DES RÉGIONS DE FRANCE (ARF)

Aucun chiffre n’est disponible audelà de l’année 2010, mais il n’est pas besoin d’être grand clerc pour se douter que la situation ne s’est pas beaucoup améliorée. Les collectivités territoriales tentent de préserver leurs investissements comme elles le peuvent, au détriment des autres dépenses. Comme les ménagères qu’elles abritent, elles comptent à l’euro près, en se demandant si demain sera un peu meilleur qu’aujourd’hui…

Régions : une gestion de bon père de famille Quelles sont les raisons de la contraction du montant des marchés publics ?

MICHEL YAHIEL

Si les grandes entités représentent la majorité du montant des marchés publics en 2010 (État et collectivités locales confondus), le poids des petites structures n’est pas négligeable. Les PME totalisent 61 % du nombre et 38 % du montant des contrats passés au niveau local. Elles s’illustrent assez uniformément dans les trois domaines d’achats, avec une prédilection tout de même pour les travaux et les services.

Premièrement, la réforme de la fiscalité locale intervenue pendant le quinquennat a privé les régions de beaucoup de marges de manœuvre, parce qu’elles n’ont plus de possibilité de fixer le taux de leurs propres impôts. Deuxièmement, le poids des dotations de l’État a augmenté, puisqu’il y a moins d’impôts et que ces dotations elles-mêmes sont gelées. Mais [compte tenu de l’inflation] elles diminuent. Troisièmement, le peu de taxes que les régions encaissent encore a une dynamique plutôt négative. Ce n’est pas forcément mauvais sur le fond, parce qu’il s’agit des cartes grises et surtout de la TIPP sur les carburants ; les Français consomment moins de carburant, ce qui en soi est très bien. Mais, pour toutes ces raisons, le modèle de ressources des régions a été gravement affecté ces dernières années. Comme, par ailleurs, leurs dépenses ont continué d’augmenter parce

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qu’elles ont des charges croissantes, elles se sont trouvées confrontées, pour la première fois, à la nécessité de naviguer au près. Dans ce cadre-là, les marchés publics ont été restreints. La crise économique constitue-t-elle un autre facteur ?

Elle est un peu la mère de ces difficultés. S’il n’y avait pas eu cette crise, les relations financières entre l’État et les collectivités locales auraient été moins compliquées. Aujourd’hui, la puissance publique serre la dépense et, conséquence, le secteur du BTP râle contre le fait que les départements et les régions n’aient plus les moyens de supporter tous les investissements dont ils sont responsables. Quels sont les types de marchés touchés par la diminution ?

J’ai tendance à dire que, comme tout bon gestionnaire, les régions ont surtout serré les

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dépenses de fonctionnement pour, justement, préserver les dépenses d’avenir. Il est rare qu’une région repousse ou renonce à un investissement comme la rénovation d’un lycée ou un nouveau train pour son réseau de TER. Il doit y avoir des marchés peu importants, qui touchent au fonctionnement quotidien, qui ont été encore restreints : des équipements informatiques, des parcs automobiles… L’étude porte sur l’année 2010. Quelle évolution depuis ?

Sur la partie fonctionnement c’est toujours tendu. Sur la partie investissement, en 2011, on a observé un léger desserrement, les régions ont quand même essayé de respecter leur plan de vol. On n’a pas encore les chiffres, mais la partie « marchés publics » des dépenses va sans doute être un peu moins rétractée qu’en 2010.


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Enquête Dépendance

Le chez-soi plutôt que la maison de retraite 90 % des Français préfèrent adapter leur logement plutôt que d’intégrer une maison de retraite. Pour prévenir la dépendance, Muriel Boulmier*, auteur du rapport remis au ministre chargé du Logement Bien vieillir à domicile : enjeux d’habitat, enjeux de territoires, propose de décloisonner les modes de financement pour permettre une adaptation des logements qui assurera aux personnes âgées le maintien à domicile. our la première fois en France, la majorité des voix exprimées à l’élection présidentielle l’a été par des électeurs de plus de 50 ans. Près d’un quart de la po-

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appel à des aides publiques et 45 % à des ressources propres. En revanche, 69 % des répondants ont déclaré ne pas pouvoir assumer le coût d’un hébergement médicalisé.

Muriel Boulmier. PHOTO DR pulation a plus de 60 ans, et le nombre de personnes de plus de 75 ans a progressé de 45 % en vingt ans. Évoquer le pouvoir d’achat, cœur de la campagne, c’était dans leur cas se poser ces questions : aurai-je les moyens de bien vieillir ? De rester chez moi ? De ne pas « être un poids » pour mes enfants ? L’approche concrète du lien logementvieillissement se résume à une priorité : assumer le coût du maintien à domicile. Ainsi, selon un sondage récent**, 90 % des Français estiment que le maintien à domicile est la bonne solution face au problème de la dépendance ; et la même proportion préfère adapter son domicile dans le cas d’une dégradation physique liée à l’âge plutôt que d’intégrer un établissement spécialisé. Dans la même enquête, les personnes interrogées sont partagées sur le financement du maintien à domicile : 49 % pensent faire

Adapter son logement, un choix économique autant qu’affectif Adapter son logement revient a minima à 4 280 euros. Un chiffre à rapprocher des 2 200 euros représentant le coût moyen mensuel d’une maison de retraite. C’est pourquoi Muriel Boulmier, présidente du groupe de travail « Évolutions démographiques et vieillissement » du Comité européen de coordination de l’habitat social (Cecodhas), préconise entre autres un réaménagement des aides publiques et du dispositif fiscal, à dépense budgétaire constante : « Souvent inabordable pour une personne seule, le maintien à domicile peut se révéler une manne d’économies pour la dépense publique. Si la prise de conscience collective naissante s’accompagne d’une mutualisation des moyens publics (Santé, Logement, Cohésion sociale), à l’échelle étatique comme territoriale, l’économie réali-

sable pour la dépense publique apparaîtra clairement. En effet, bien que majoritairement propriétaires, les personnes âgées n’ont pas pour autant les moyens d’assumer cette dépense, ou son reste à payer, aides publiques déduites. » Or pour la dépense publique, le coût du traitement de la dépendance (non cognitive) en institution reste bien plus élevé que celui du maintien à domicile ! Nombre de professionnels, du milieu sanitaire et social comme du secteur des assurances, caisses de retraite et mutuelles, s’accordent à dire que la vieillesse n’est ni une maladie ni un handicap, et que la place des personnes âgées n’est donc pas à l’hôpital. Est-ce si difficile d’appréhender cette évolution démographique dont on connaît la tendance depuis un demi-siècle ? Qui peut raisonnablement croire qu’il est impossible de permettre aux personnes vieillissantes d’envisager un avenir serein, en sécurité, chez elles, et de réserver les établissements spécialisés et hôpitaux, coûteux pour l’État comme pour les familles, aux derniers moments de la vie ? Sur fond de crises, financière et budgétaire, l’abandon de la réforme de la dépendance n’a laissé place à aucune proposition de substitution, voire de transition. Or, plusieurs pistes attendent d’être empruntées. Par exemple, un aménagement de l’article 200 quater A du code général des impôts peut, à dépense constante, venir absorber en partie le coût du maintien à domicile, si tant est que le crédit d’impôt auquel il ouvre droit soit transférable aux descendants. De même, la généralisation dans les établissements bancaires d’un microcrédit spécifique aux personnes âgées, pour l’adaptation de leur résidence principale, peut constituer une aide précieuse permettant d’envisager un maintien durable à domicile. Enfin, le viager HLM2, qui reste à créer, peut d’après Muriel Boulmier dans son rapport y concourir. Mais, conclut Muriel Boulmier : « Vieillir chez soi reste un objectif, d’ordre intime et affectif autant

Vivre vieux, vivre bien Le système actuel, complexe, est loin de pouvoir répondre aux besoins d’une population vieillissante. Car les plus de 85 ans, âge moyen d’entrée en maison de retraite, devraient être deux fois plus nombreux en 2020 pour atteindre 2,1 millions de personnes et peutêtre 4,8 millions en 2050. Reste que le financement devra également s’appuyer sur la solidarité familiale, la prévoyance via les assurances et faire entrer dans le jeu le patrimoine des bénéficiaires des aides. Au-delà d’une nouvelle articulation financière, le modèle de fonctionnement de la France du quatrième âge reste à inventer. Il s’agit donc de permettre aux neuf Français sur dix qui disent vouloir passer leurs vieux jours dans l’intimité de leur domicile de réaliser leur souhait. « Il devient urgent de changer de cap en privilégiant le vivre chez soi, comme choix individuel et collectif, pour favoriser l’autonomie, la mobilité et la réalisation de projets de vie », insiste Nora Berra, secrétaire d’État chargée de la Santé. Le projet dépasse le sujet de la grande dépendance. Aujourd’hui déjà, plus de 90 % de personnes âgées de plus de 60 ans vivent à domicile. Et demain ? « La croissance du nombre des personnes âgées en incapacité n’est pas aussi spectaculaire qu’on le dit, tempère Bernard Ennuyer, sociologue et directeur de qu’économique, que les seniors ne renonceront pas à atteindre. Quitte à évoluer dans un logement inadapté à la diminution de leurs capacités physiques, avec baignoire, escaliers, bref, quitte à prendre le risque d’un accident. Et qui dit accident dit hôpital et perte d’autonomie, puis, trop souvent, dépendance. » Joël Genard

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l’association Les amis, service à domicile. Aujourd’hui, environ 25 % des plus de 85 ans ont perdu leur autonomie. Demain, ils ne seront sans doute plus que 15 % dans ce cas. »

Inspirer une politique d’autonomie En France, le degré d’incapacité se mesure en GIR (Groupe isoressources), un classement retenu comme critère de l’attribution de l’allocation personnalisée d’autonomie (APA). GIR 1 équivaut ainsi à une dépendance totale et GIR 6 à l’absence de dépendance. Le nombre de personnes dites dépendantes est calculé en fonction du nombre de bénéficiaires de l’APA. Or, cette aide est aujourd’hui attribuée à partir de GIR 4 et s’adresse donc en partie à des personnes relativement autonomes, ayant des difficultés à se lever mais capables de se déplacer chez elles par exemple. La mission Vivre chez soi œuvre pour ce public qui ne connaît pas forcément la grande dépendance et sensibilise les sexagénaires à l’organisation de leur futur maintien à domicile. Une mission de prévention plus ambitieuse qu’elle en a l’air. Reste à savoir si elle suffira à inspirer la mise en œuvre d’une véritable politique d’autonomie et de mobilité pour les plus de 60 ans. En 2050, un tiers de la population sera concerné. * Muriel Boulmier, Bien vieillir à domicile : enjeux d’habitat, enjeux de territoires, publié par La Documentation française. ** Sondage OpinionWay pour l’Observatoire de l’intérêt général réalisé auprès de 1 006 personnes du 22 au 23 mars 2012.


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Pratiques Les fiches thématiques de l’Hémicycle par Richard Kitaeff

Une dotation pour les petites collectivités : la DETR

Issue de la fusion entre la dotation globale d’équipement et la dotation de développement rural opérée par la loi de finances pour 2011, la DETR (dotation d’équipement pour les territoires ruraux) a pour objet de financer les besoins d’équipement des territoires ruraux. Focus sur les critères d’éligibilité et les orientations stratégiques de cette aide financière de l’État. ès 2007, la Cour des comptes avait proposé la création d’une dotation unique permettant de mieux équilibrer les masses budgétaires dédiées aux communes rurales. Symboles du concours financier de l’État aux collectivités territoriales, les anciennes DGE et DDR étaient bien connues des élus locaux mais leur accessibilité méritait d’être favorisée. La réforme des finances locales, entreprise par les lois de finances 2010 et 2011, a participé de la logique de recentralisation financière guidée par l’impératif de « péréquation » budgétaire : soutenir les territoires tout en tenant compte de leurs inégalités. Cela supposait une aide spécifique, plus de simplicité pour l’obtenir, et de privilégier les communes et établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) à faible potentiel financier et fiscal. La notion de « potentiel financier » est d’ailleurs prise en compte dans le calcul de nombreuses dotations de péréquation communale : dotation de solidarité urbaine et de cohésion sociale (DSU), dotation de solidarité rurale (DSR), dotation particulière « élu local » (DPEL)…

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Véritable indicateur de la richesse d’une collectivité donnée, il correspond au potentiel fiscal majoré de la dotation forfaitaire perçue par les communes, le potentiel fiscal correspondant lui à l’« application aux bases communales des quatre taxes directes locales du taux moyen national d’imposition à chacune de ces taxes » (article L. 2334-4 du code général des collectivités territoriales). Ainsi, les élus municipaux et intercommunaux des collectivités à faible potentiel financier disposent d’une caisse commune (dont la gestion est déconcentrée) d’un montant fixé à 615 689 257 euros en 2012. Les demandes de subvention sont accordées par le préfet après avis d’une commission départementale d’élus.

Critères d’éligibilité et domaines d’application La liste des communes bénéficiaires est fixée par le ministère de l’Intérieur. Il s’agit des communes dont la population n’excède pas 2 000 habitants dans les départements de métropole et 3 500 habitants dans les départements

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d’outre-mer (première part de la dotation). Mais il existe une deuxième part touchant les communes dont la population est respectivement supérieure à ces deux seuils, et n’excède pas 20 000 habitants dans les départements de métropole et 35 000 habitants dans les départements d’outre-mer. Concernant les intercommunalités, là aussi, il existe deux parts se répartissant à moins de 20 000 et plus de 20 000 habitants (35 000 pour les départements d’outre-mer), la population ne pouvant pas dépasser 60 000 habitants. À compter de 2013, seuls les EPCI à fiscalité propre seront éligibles. La deuxième part se justifie par une infériorité du potentiel financier ou fiscal moyen par habitant de l’ensemble des collectivités de même catégorie (ne pas dépasser 1,3 fois le potentiel financier moyen national). Globalement, le champ d’intervention de la dotation s’inscrit dans les thématiques principalement liées aux dépenses d’équipement : travaux d’investissement concernant la voirie communale et rurale, création ou aménagement de zones d’activités artisanales, construction

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ou rénovation de groupe scolaire, projet de valorisation et de développement touristique et/ou culturel, Maison pluridisciplinaire de santé à vocation intercommunale, soutien à la mise en œuvre de relais de services publics, études de faisabilité, rénovation de siège intercommunal, réalisation de terrains de sport… Un taux d’intervention et des coûts plafonnés sont fixés dans chaque axe des catégories d’opération prioritaire (sécurité, scolaire, équipements communaux, développement économique, maintien des services en milieu rural, ingénierie). Il n’est pas possible de faire prendre en charge, au titre de la subvention, des dépenses de fonctionnement courant comme les frais de rémunération des personnels, les dépenses d’entretien et de fourniture… Il existe un soutien particulier de l’État pour certaines opérations comme le financement des implantations de la gendarmerie en milieu rural, ou la mise en œuvre du Plan national d’adaptation de la France aux effets du changement climatique (PNACC). La demande de subvention doit être présentée à la préfecture par le maire ou le président de l’EPCI. Il comprend généralement une note explicative (objet de l’opération, objectifs, durée, coût prévisionnel, montant de la subvention sollicitée), un devis descriptif détaillé, la délibération du conseil municipal, syndical ou communautaire arrêtant les modalités de financement (plan de financement prévisionnel), une attestation de non-commencement de l’opération, et une série d’autres documents à joindre (plan de masse des travaux, permis de construire, notice de sécurité éventuelle…). Une fois le dossier remis à la Direction des relations avec les collectivités, il sera instruit par une commission départementale de représentants d’élus. Celle-ci n’émet qu’un avis consultatif et elle se réunit, dans la plupart des cas, pour des subventions supérieures à 150 000 euros. À signaler que le montant minimal d’une subvention DETR est de 5 000 euros avec un taux d’intervention variant entre 20 et 30 %. Un plafond de

1 million d’euros s’applique mais il est possible d’opérer une séparation fonctionnelle dans un projet : la construction d’un équipement sportif de 2 millions d’euros pourrait être scindée en deux projets, un pour le gymnase multisport et un pour l’installation d’un terrain équipé de gradins, aires de jeux et pistes, par exemple.

Réalisation du projet et enveloppe départementale Le paiement de la subvention s’effectue par tranches successives (30 % dès le début de son montant, acomptes n’excédant pas 80 % du montant prévisionnel de la subvention, solde par renvoi des pièces justificatives). Au sujet des délais de réalisation du projet, la collectivité a deux ans pour engager la réalisation à compter de l’arrêt attributif et quatre ans pour la terminer, sans quoi aucun paiement ne pourra être sollicité. Des règles de calcul permettent de déterminer le montant de l’enveloppe départementale de la DETR. Les crédits de dotation sont répartis en fonction de la population, la densité du département et la richesse fiscale de la collectivité. Pour le cas de la Vienne, par exemple, les communes de Poitiers et Châtellerault sont exclues (par leur nombre d’habitants) ainsi que Mirebeau et Chasseneuil-du-Poitou (par leur potentiel financier). Suite à une question orale de Didier Guillaume (sénateur socialiste de la Drôme) portant sur la baisse de la DETR dans son département, le ministère des collectivités territoriales a répondu que ce fait était essentiellement lié à l’augmentation de la population au sein des EPCI (JO Sénat du 22.02.2012). Les enveloppes départementales peuvent donc chuter en fonction de l’évolution territoriale. À l’inverse, les départements très ruraux (Creuse, Gers, Lozère, Nièvre…) enregistrent une augmentation de leur dotation compte tenu de ce caractère rural et de la « réalité du besoin d’investissement », ce qui est bien conforme à l’identité institutionnelle de la DETR.

Richard Kitaeff Professeur à Sciences-Po Paris


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Culture

Les derniers feux de l’Égypte pharaonique Le musée Jacquemart-André à Paris expose jusqu’au 23 juillet quelques-uns des chefs-d’œuvre issus de la production artistique du dernier millénaire de l’Égypte pharaonique. ’exposition « Le Crépuscule des pharaons » déploie 122 pièces, dont de nombreuses sculptures, prêtées par les grands musées européens et américains qui possèdent des collections d’art égyptien. Elle couvre la période allant de la chute de l’empire des Ramsès, en 1069 avant notre ère, jusqu’à la domination romaine en 30 av. J.-C. « Nous voulons montrer que ce dernier millénaire, réputé être une période de déclin et souvent méprisé, a produit de multiples chefs-d’œuvre », explique l’égyptologue Olivier Perdu, commissaire de l’exposition. Devant la Tête verte de Berlin, œuvre phare de l’exposition, « on ne peut pas parler d’Égypte déliquescente ! » s’exclame ce spécialiste de l’Égypte tardive, attaché à la chaire de Civilisation pharaonique du Collège de France. Datant de l’époque ptolémaïque (323 av. J.-C. à 30 av. J.-C.), probablement du Ier siècle avant notre ère, cette tête en pierre verte est remarquable par son réalisme. Le personnage présente toutes les marques du vieillissement, non seulement les rides mais aussi la peau distendue, les poches sous les yeux, la bouche qui s’affaisse. Le dernier millénaire de l’Égypte

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pharaonique est marqué notamment par les invasions des « pharaons noirs » d’origine nubienne (nord du Soudan actuel), puis des Perses et des Macédoniens. Mais la production artistique ne s’est pas arrêtée pour autant, fait valoir Olivier Perdu, qui veut « réhabiliter cette période ».

cercueil momiforme en bois peint et doré, un masque funéraire, un coffret pour recueillir les viscères du défunt. Mais aussi une troupe de « serviteurs funéraires », petites statuettes chargées de faire le travail à la place du personnage décédé. Enfin, une statue en bois stuqué représentant Osiris, le dieu des morts, complète l’ensemble, habituellement dispersé entre plusieurs collections privées. Après les Ramsès, les pharaons successifs n’ont rien eu de commun avec les bâtisseurs d‘empire qui ont fait le prestige de l’Égypte. Toutefois, ils ont tous, indigènes ou étrangers, cherché à se représenter comme les défenseurs de la tradition pharaonique ainsi que le démontre l’exposition, avec plusieurs Têtes de souverains. Dans la partie « l’univers des dieux », une statue de la déesse Bastet, sous forme de chatte aimable, veille, bien campée sur ses pattes et d’une grande finesse, sortant pour la première fois du British Museum.

Serviteurs funéraires Les sculptures et objets proviennent essentiellement de temples et, dans une moindre mesure, de tombes. Ils sont présentés dans une élégante scénographie de noir et d’or conçue par Hubert le Gall. Les prêts viennent du Louvre, du musée de Berlin, du British Museum, du Metropolitan Museum of Art, du Brooklyn Museum, du Museum of Fine Arts de Boston, entre autres. Mais pas des musées égyptiens. « Nous avions pensé au départ leur demander des œuvres mais c’est devenu compliqué car les Égyptiens ont d’autres problèmes plus urgents à régler qu’une exposition et nous ne voulions pas prendre de risque », indique M. Perdu. L’un des temps forts de l’exposition est l’évocation d’une sépulture d’un prêtre, Ânkhemmaât, qui officiait en province au IVe siècle av. J.-C. Elle rassemble un

Pierre-Henry Drange Musée Jacquemart-André 158, bld Haussmann - 75008 Paris Tél. : 01 45 62 11 59 Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Nocturnes les lundis et samedis jusqu’à 21h.

Tête verte de Berlin. Ier siècle av. J.-C., grauwacke, 23 cm (H), Ägyptisches Museum, Berlin © SMB Ägyptisches Museum und Papyrussammlung. PHOTO SANDRA STEISS

De la Villa Celle à la Fondation Maeght l y a de ces collectionneurs qui restent assis entre deux chaises. Conserver pour eux seuls les œuvres qu’ils possèdent, ou alors les montrer au public. Arne Glimcher, propriétaire de la Pace Gallery à New York, dit même que ne pas prêter aux musées, c’est être un porc. Mais alors comment résoudre le problème de Giuliano Gori, roi du textile italien, possesseur de la Villa Celle, 70 hectares en Toscane où les plus grands et les plus talentueux artistes contemporains sont venus bâtir des œuvres monumentales ? Les transporter est impossible. Y faire venir le public également : à 82 ans, Giuliano Gori ne veut pas de cars de touristes sur sa pelouse. Compréhensible. Le modus vivendi semble avoir été trouvé par Isabelle Maeght. La Fondation, qui porte le nom de son grand-père, accueille jusqu’au 10 juin un aperçu miniature des trésors que l’on trouve pardelà la frontière. Avec des maquettes

I

Daniel Buren. « Photo-souvenir », La Cabane éclatée aux 4 salles, 2004-2005. PHOTO DR

ultra précises, des photos en relief, des films explicatifs aussi, le visiteur pourra quasiment pousser la grille de la Villa Celle et s’inviter en douce dans ce lieu où Gori a laissé carte blanche à Daniel Buren, Richard Serra, Robert Morris ou Fausto Melotti avec une seule devise : ne pas toucher à la nature environnante, mais composer avec elle, voire pour elle. « Intégrer les artistes à l’existant », précise Isabelle Maeght. Voilà bien la différence avec la Villa Médicis, à Rome, et le résultat est que les artistes ont tous dû se mettre à l’arte ambientale, vilainement traduit par « art environnemental ». Pour le financement, aucune crainte, l’hôte s’occupe de tout. Deux tonnes de fer, cent mètres de câble, tout est payé par le collectionneur. Il n’y a plus qu’à. Ainsi, la Polonaise Magdalena Abakanowicz installe Katarsis, sorte de cimetière d’ombres, des stèles qui sont des personnages, jamais identiques

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mais tous vides à l’intérieur, témoignage poignant des drames de la Pologne. Alberto Burri travaille sur le passage de l’air sur terre ; son immense sculpture rouge détonne avec le vert du gazon. Daniel Buren, lui, a demandé à Gori qu’il rase son tennis pour y installer l’une de ses « cabanes éclatées », toute en miroirs, la glace récupérant le reflet de la nature ambiante qui par conséquent s’invite dans cette maison. Toutes ces œuvres, vues en miniature, trouvent toute leur place à la Fondation Maeght, qui elle aussi a donné le « la » en matière de résidence d’artistes.

Pierre de Vilno « Arcadia in Celle » L’art pour la nature, la nature pour l’art

Fondation Maeght 623, chemin des Gardettes - 06570 Saint-Paul-de-Vence. Tél. : 04 93 32 81 63 Ouvert tous les jours, sans exception, de 10h à 18h.


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2.0

Fibre optique : le chemin e de fer du XXI siècle Le projet gouvernemental d’équipement des foyers en fibre optique se met progressivement en place. D’ici 2025, la totalité du territoire sera équipée au terme d’un plan aussi ambitieux que la création du réseau ferroviaire au XIXe siècle ou le maillage téléphonique dans la seconde moitié du XXe. Mais seules les grandes métropoles françaises pourront assurer le développement des start-up numériques. Et encore…

L

loppées a elle aussi son réseau : Internet. Mais le support physique de ce réseau a beaucoup changé depuis sa création. Le mot-clé d’un réseau d’informations est « atténuation ». Un signal électrique véhiculé par un fil de cuivre a tendance à s’atténuer en

La fibre optique : un moyen fiable de transmettre un très haut volume d'informations. PHOTO AFP

révolution industrielle occidentale n’aurait pas été possible sans la construction d’un dense réseau ferroviaire, aujourd’hui partiellement abandonné voire démantelé, notamment aux États-Unis. La révolution numérique qui touche l’ensemble des économies déve-

Le chiffre

21

milliards d’euros

Tel est le coût sur quinze ans de la couverture de la France en fibre optique. (Source Arcep)

fonction de la distance parcourue. C’est le principal défaut des câbles téléphoniques : l’atténuation du signal diminue leurs capacités de transport d’informations. La fibre optique, un brin très fin de silice ou de plastique, guide la lumière tout le long du trajet sans quasiment d’atténuation. Chaque fibre pouvant porter de l’information, un câble multifibres va donc encore multiplier les capacités de transport. Par exemple, les liaisons transocéaniques, qui ont massivement migré sur des câbles de fibres optiques de haute technologie, peuvent maintenant transmettre chaque seconde des centaines de gigabits d’informations à des dizaines de milliers de kilomètres.

Ces câbles transocéaniques arrivent sur les continents en quelques points bien précis. En France, trois zones sont stratégiques : Marseille et ses liaisons vers l’Asie, SaintValery-en-Caux, point d’entrée français pour un réseau très haut débit entre les États-Unis et l’Europe du Nord-Ouest, et enfin la Bretagne dans les Côtes-d’Armor, point traditionnel de télécommunication transocéanique en raison de son positionnement géographique très à l’ouest. Ces différents points d’entrée sur le sol métropolitain du réseau mondial sont reliés par d’autres réseaux de fibres optiques nationaux mis en place le long des voies de transport par des compagnies privées. Cette infrastructure à très haut débit forme l’ossature du réseau Internet en France. Il est utilisé par de très grandes compagnies privées pour mettre en relation leurs « data centers ». Les débits, garantis, ne sont plus une préoccupation pour ces professionnels. En revanche, le temps de transmission d’une information d’un centre à un autre devient stratégique dans une économie où l’information a une valeur qui diminue dans le temps. Le gouvernement, conscient des enjeux que représente un réseau à très haut débit pour l’économie française, a lancé un projet d’équipement des foyers en fibre optique. Mais ce programme vise d’abord et avant tout l’accès des foyers français au très haut débit. Ce réseau, certes performant, ne repose cependant pas sur les mêmes technologies et n’offre pas les mêmes services, recherchés par les principaux acteurs du numérique. Tout comme au XIXe siècle où l’État a poussé à la création d’un réseau

ferroviaire dense, ou pendant les trente glorieuses quand la France s’est dotée de son réseau téléphonique, le maillage du territoire en fibre optique est un enjeu majeur. Mais le choix gouvernemental répond-il aux besoins des professionnels ? Les Français seront tous

en très haut débit d’ici 2025 chez eux. Ils pourront sans doute créer leur start-up à Albi. Mais, pour assurer son développement, il y a fort à parier qu’un déménagement vers Toulouse sera nécessaire. Il faudra espérer que la destination finale ne soit pas Barcelone. Ou Dubaï.

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* Soit environ un an, en fonction du calendrier parlementaire.

a circulation des hommes, des biens et des informations a toujours été au cœur des civilisations humaines. Rome avait maillé son empire de routes pour s’en assurer le contrôle, s’appuyant sur une technologie de construction encore inédite à l’époque. La


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L’admiroir

Gaymard sous les noyers de Malraux Par Éric Fottorino

our l’ancien ministre de l’Économie de Jacques Chirac, aujourd’hui député et président du conseil général de Savoie, les sources de l’engagement politique convergent vers un nom : Malraux. Né en 1960, issu d’une famille non politisée, « ni gaulliste, ni antigaulliste », mais plutôt d’une « droite tranquille », selon son expression, Hervé Gaymard se réfère à son grand-père Honoré, petit paysan de montagne qui se vit décerner jadis le Mérite agricole. Un enracinement républicain qui servit de terreau au jeune garçon tombé dès l’âge de 12 ans dans l’œuvre de Malraux. Une rencontre « spontanée » pour celui qui s’intéressa très tôt à la politique et qui fit de l’écrivain aventurier son intercesseur, son professeur de vie et de réflexion. Sa « rencontre » symbolique avec l’auteur de La Condition humaine se fit d’abord avec Les Chênes qu’on abat, conversation imaginaire ou réinventée avec l’homme du 18-Juin. « En le lisant, j’ai lu de Gaulle », note Hervé Gaymard. Ce sont deux autres livres qui vont lui révéler la dimension, l’épaisseur du personnage Malraux : Les Noyers de l’Altenburg et Les Conquérants.

bibliothèque de son collège, en octobre 1974, c’est une édition fatiguée, au titre mal centré, tiré à trois mille exemplaires à peine, et portant cette phrase péremptoire : « Cet ouvrage ne sera pas réédité. » L’ancien ministre connaît la raison de cette semi-clandestinité des Noyers. « Malraux le considère comme inachevé. Ce sera pareil pour sa biographie de Lawrence qui sera posthume, en Pléiade, alors qu’il y a tant travaillé. » Une partie seulement des Noyers sera reprise dans les Antimémoires, qui furent, selon le mot de Gaymard, « son antidépresseur », ayant permis à leur auteur « abonné à la mort » – celle de sa femme et de ses deux fils, celle de son frère en 1945 – de survivre sans sombrer. Mais quels fruits féconds portaient donc ces noyers pour transporter à ce point le jeune provincial précoce épris d’histoire ? « C’est d’abord le récit de la défaite de 1940, dans le prologue du livre intitulé Camp de Chartres, explique cet exégète de Malraux. La sidération devant l’effondrement, la référence à la fraternité, à la culture. L’évocation des gaz de la Première Guerre mondiale sur la Vistule, l’horreur de la guerre et le début de la barbarie dès 1915, la logique d’extermination. »

Lecture fondatrice

Un livre clé

« C’était un miracle de le trouver », dit sans détour l’élu savoyard à propos des Noyers, comme si, près de quarante ans après cette lecture fondatrice, il gardait intacte sa charge d’émerveillement. Pourquoi la chose était-elle si miraculeuse ? La réponse, tellement détaillée, témoigne de son érudition sur tout ce qui touche à Malraux, qu’il cite comme il respire. « Ce livre fut très peu diffusé. Malraux avait voulu qu’il en soit ainsi. Il ne fut pas publié en premier en France mais à Lausanne, en 1943. Puis à Genève, en 1945. La seule édition française datait de 1948. » Et quand Hervé Gaymard en déniche un exemplaire à la

Dans son ouvrage simplement titré Pour Malraux (La Table ronde), lettre ouverte et vibrante à son référent historique, Hervé Gaymard s’est lui-même interrogé sur les raisons qui ont fait des Noyers « l’un des compagnons de [m]a vie ». Et d’écrire en guise de réponse : « Je vous étonnerai peut-être en vous disant, moi qui suis né vingt ans plus tard, que je ne me suis jamais remis – que je ne me remettrai jamais – de mai 1940. (…) Il ne s’agissait pas seulement de la défaite de la France mais de la défaite d’une certaine idée de l’homme. » Il cite de mémoire la phrase de Bernanos : « Avec les camps de concentration, Satan a

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JEAN-PIERRE CLATOT/AFP

L’élu de Savoie, né dans une région traditionnellement modérée, n’en est pas moins un homme de passion. Hervé Gaymard a trouvé en Malraux l’incarnation d’une geste héroïque qui le fascine. L’ancien ministre des Finances n’aime pas la tiédeur et la lecture des œuvres de l’auteur de L’Espoir lui a donné ce goût de l’absolu confronté à une détestation de la défaite symbolisée par l’armistice de 1940. Avant la reconquête de la dignité dans la Résistance.

reparu visiblement sur le monde. » De ce livre clé, Gaymard retient aussi ce qu’il appelle « le moment des chars », celui de l’homme face à son destin, le tankiste qui s’engage dans une forêt semée de mines antichars et connaît son « fatum », le pressentiment de sa propre fin. « Ici, écrire est le seul moyen de continuer à vivre », écrit Malraux en terminant Camp de Chartres. Et son attentif lecteur de souligner l’écho de cette phrase chez Jorge Semprún, qui aura lu ce livre au moment d’être déporté à Buchenwald. Il faudra au militant communiste espagnol près d’un demi-siècle avant de mettre à nu cette expérience dans L’Écriture ou la Vie. Écrire pour Malraux. Ne pas écrire pour vivre, se remplir d’amnésie pour Semprún : Gaymard y voit les deux faces d’une même pièce, l’accomplissement de la quête de Malraux quand il confiait : « Je cherche la région

cruciale de l’âme où le mal absolu s’oppose à la fraternité. »

Rupture avec le communisme L’autre ouvrage marquant pour l’ancien ministre s’appelle Les Conquérants, « un roman d’aventure métaphysique », dit-il, avec sa postface en forme d’appel aux intellectuels dans laquelle « il mêle histoire de la civilisation, histoire de l’art et engagement politique ». La civilisation, observe Malraux, n’a su construire « ni un temple ni un tombeau, et n’apprend pas à devenir un homme ». Ce qui frappe le jeune lecteur de douze ans, c’est aussi la rupture avec le communisme, avec cette phrase qui sonne comme une lourde sentence : « car il n’était pas entendu que les lendemains qui chantent seraient ce long ululement qui monte de la Caspienne à la mer Blanche, et que leur chant serait le chant des bagnards ». Gaymard puisera dans ce texte, outre le

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« voyage dans sa tête » vers « un exotisme non colonialiste », quelques convictions européennes, celle en particulier « qu’on ne fera pas l’Europe contre elle mais sur elle ». Enfin, Hervé Gaymard fait sienne la définition que Malraux donnera de l’intelligence : la destruction de la comédie, plus l’esprit hypothétique et la capacité de jugement. À l’évidence, il pourrait parler encore des heures de cet « intercesseur » qui l’a conduit aussi vers d’autres auteurs comme Alexandre Vialatte, vers Franz Kafka, vers Romain Gary. Une inépuisable reconnaissance de dette pour celui qui, dans son dernier livre (Délivrez-nous de la France, 2012, Plon), pense à faire exister la droite autrement que comme une « non-gauche » mais comme une famille politique aussi forte que le fut à ses yeux le seul et vrai gaullisme, « entre 1959 et 1969 »…


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l'Hémicycle numéro 445 du mercredi 2 mai 2012 Au sommaire : - UMP : du doute au désarroi par Nathalie Segaunes - Vivement dimanche ! par Bru...

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