Archives du vent de Pierre Cendors

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• OU VERTURE AU NOIR •


Pour ceux d’entre nous qui, comme moi, connaissaient Egon Storm ne fût-ce qu’un peu, ses débuts tardifs mais magistraux derrière la caméra avec Nebula, à quarante-sept ans, furent la confirmation que nous attendions depuis longtemps. Même aujourd’hui, un demi-siècle après sa première sortie en salle, ce film demeure dans les mémoires comme un ovni cinématographique et une prouesse technologique phénoménale. Au temps de ses études à la Kvikmyndaskóli Íslands, l’École islandaise de cinéma, rien pourtant ne démarquait le futur réalisateur de ses camarades, sinon peutêtre un air plus lointain, quelque chose dans sa contenance de calme et d’effacé à l’excès. Si de ces traits, aucun n’eut évidemment suffi à nous signaler un artiste hors du commun, nous sentions cependant, chez Storm, une détermination silencieuse assez rare à son âge. Il n’était ni hautain ni misanthrope comme on l’a

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abusivement affirmé. Solitaire ? On l’a assuré et jamais je ne l’ai cru. Est solitaire celui qui dit Je avec autorité et croit ce qu’il dit. Est solitaire celui qui vit en sécurité dans ses pensées. Est solitaire celui qui voit le monde à travers elles et ne voit qu’elles. Storm, lui, voyait au-delà. C’est du moins l’impression que son regard paisible et attentif, presque imbécile dans sa lenteur, vous laissait au passage. Il parlait peu et, interrogé, n’émettait une réponse qu’au prix d’un insondable silence dont beaucoup, fuyant leur embarras, se gaussaient ensuite derrière son dos. Cette immobilité hypnotique – étrangement subversive et irritante, pour les uns, métaphysique et troublante, pour les autres – devint plus tard l’un des signes distinctifs de ses films. Il y en avait bien sûr d’autres. Leur énumération le dépeindrait mieux qu’une biographie, pourtant j’en retiendrai seulement deux : une extravagance rétive et une nonchalance séditieuse, voire contestataire par sa désinvolture même.

Dès l’adolescence, confiait le réalisateur vers la fin de sa vie, je fis mienne la réflexion de François Truffaut : “... il arrive un moment où nous connaissons plus de morts que de vivants ”, avant de constater, les années passant, que tel fut toujours mon cas. Les auteurs que je lisais, les peintres, les réalisateurs que j’aimais, même les chanteurs que j’écoutais, au fond, tous ceux qui partageaient ma réalité, tous sans exception, étaient morts.

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Nul d’entre eux (Truffaut inclus) ne vécut assez longtemps pour atteindre l’année de ma naissance. Autrement dit, leur temporalité ne coïncida jamais avec la mienne. Nous appartenions à des siècles différents. Quoi d’étrange à cela ? Rien, si ce n’est que, très tôt captivé par l’art et l’actualité de leur temps, je pris une distance de plus en plus grande avec mon époque jusqu’au point où, totalement détaché du quotidien, n’ayant ni téléviseur ni le goût des journaux, qu’ils fussent imprimés ou électroniques, je finis par tout connaître du siècle passé et rien de celui-ci. En m’appropriant leur monde, je me dépossédai du mien. Seul avec mes morts, je fis dorénavant figure, parmi les vivants, de lumière fossile, d’étoile éteinte. Une ombre blanche.

Seul avec mes morts... C’est l’œuvre entière d’Egon Storm qui, soudain, s’éclaire à cette confidence. Que ce fût Isabelle Pia face à Gérard Philipe, jeune couple découvrant dans les solitudes tibétaines un étrange monastère de montagne abandonné, Louise Brooks aimant Marlon Brando dans l’Allemagne nazie ou encore, dans une base militaire du Nouveau-Mexique, Robert Mitchum, en colonel, poursuivant, avec un clairvoyant incarné par Montgomery Clift, des recherches secrètes autour de la vision à distance... les figures immortelles réunies par Storm appartenaient paradoxalement au même défunt siècle sans pourtant s’être jamais rencontrées devant la caméra. Si de Nebula, le premier film qu’il réalisa, à La Septième Solitude et Le Rapport Usher, les deux derniers, aucun ne

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s’ancrait dans la réalité contemporaine, tous, par contre, catalysèrent en leur temps une puissance allégorique intemporelle qui fit de son cinéma un cinéma mythique, comme on le désigna parfois, inaugurant même un nouveau genre : le « Ciné Art-chive ». Rebaptisé un peu plus tard : Movicône (en anglais Movicon pour Movie, film et Icon, icône – film icône), c’était un procédé d’archivage numérique, à partir d’un film source, de chaque expression, geste, intonation d’un acteur ou d’une actrice légendaires. Une fois que la palette, enrichie d’une importante filmographie dans le cas de Marlon Brando, était complète, le réalisateur y puisait librement pour composer un rôle entièrement inédit, jamais incarné du vivant de Brando, mais possédant toutes les nuances de son jeu. Artiste au sens où l’entendait la Renaissance, Storm, bientôt surnommé l’apprenti sorcier du cinéma islandais, devint ainsi le poète phare et le savant ouvrier d’une libération de l’image qui, dans la seconde moitié du XXI e siècle, bouleversa l’industrie cinématographique. Mais là où d’autres, à sa place, escomptant d’une telle innovation un impact commercial mirifique, auraient à l’évidence rentabilisé un sex-symbol comme Marylin Monroe ou misé sur James Dean pour son lancement, sa prédilection pour Louise Brooks fut aussi singulière que révélatrice. Étoile fuyante du cinéma hollywoodien, « Brooksie » était son ange noir, un magnétisme aux yeux ombreux, la beauté rebelle, enfantine, d’une Yankee avec la minceur hiératique d’un lévrier. Ceux qui l’ont vue ne peuvent l’oublier, écrivait

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Langlois, le père de la Cinémathèque française, dans son hommage. Elle est l’interprète moderne par excellence car elle est comme les statues antiques, hors du temps. Sa modernité inaltérable frappa Storm qui, un siècle plus tard, conquis par sa grâce tragique dans Pandora’s Box de Pabst, lui offrit la vedette de son film fondateur et premier chefd’œuvre issu du Movicône : Nebula. La suite, aujourd’hui, est gravée dans toutes les mémoires.

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J’ai toujours su que le temps de l’accomplissement viendrait tard pour moi, avait déclaré Storm à Karl Oska dans une lettre qui, quinze ans plus tôt, avait signé le début et la fin de sa correspondance avec le propriétaire du Lunaire, un obscur ciné-club de Munich. Cette certitude m’a permis d’embrasser la solitude et l’obscurité qui, durant les premières quarante années de mon existence, ont été essentielles à l’avancement de mes recherches. [...] Dès le début de nos études à la Kvikmyndaskóli Íslands, poursuivait Storm, tu as deviné que ma distance silencieuse, loin d’être la marque d’une arrogance comme certains l’ont cru, provenait d’une obéissance instinctive, d’une adhésion viscérale à une exigence intérieure qu’on ne peut expliquer ni raisonner, seulement épouser de tout son être... Ton soutien fut inappréciable. C’est pourquoi j’aimerais te confier, aujourd’hui, l’exclusivité du Movicône, une invention cinématographique que je n’hésiterai pas à qualifier d’historique.

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Ta collaboration m’ôterait un grand poids de la poitrine. Le temps se fait court et, sans assistance, jamais je ne parviendrais à bout de mon projet. Trois films sont prévus, tous déjà écrits. Pour l’instant, seul le premier est réalisé. Je te l’envoie avec cette lettre. Visionne-le seul, ne le montre à personne. Je ne te dis rien de plus (tu verras). Naturellement, tu es libre de me refuser ton secours, mais sache que si tu acceptes, je compte sur toi pour procéder à l’exploitation de cette trilogie selon des directives précises. [...] Oska avait accepté. La projection surprise de Nebula avait eu lieu un mois plus tard au Lunaire. Le Movicône était né. Cas unique dans les annales du cinéma, c’est à un ciné-club déclassé, et menacé de faillite qui plus est, qu’Egon Storm, son inventeur, en avait cédé les droits exclusifs d’exploitation. Devenu, pour ainsi dire, son exécuteur testamentaire, Oska, l’ancien camarade d’études du cinéaste, avait fidèlement appliqué les instructions énumérées dans sa lettre : Sortie du premier film, Nebula, le jour de l’équinoxe d’automne. Le second, La Septième Solitude, cinq ans plus tard, à la même date. Idem pour Le Rapport Usher, le troisième. Soit une œuvre tous les cinq ans. Mon notaire te remettra, la veille, une copie du film. Dans dix ans, si tout va bien, la trilogie sera complète et l’aventure du Movicône, achevée. Un document audio dans lequel je retrace sa genèse te parviendra dans les mêmes conditions, cinq ans après la projection du volet final. Voilà, je nous souhaite bonne chance. Et n’oublie pas : dernier rendez-vous dans quinze ans...

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Quinze ans s’étaient écoulés. Nebula avait soulevé un scandale, La Septième Solitude remportait un triomphe, Cannes avait ignoré Le Rapport Usher... En une décennie, le Movicône s’était imposé dans le monde comme l’un des phénomènes cinématographiques les plus profondément originaux depuis Méliès, Max von Kastell ou James O. Incandenza. Storm avait tenu promesse. Le dernier colis – deux CD scellés dans un emballage mousse – était arrivé comme prévu au domicile munichois de Karl Oska, ce matin de septembre, jour de l’équinoxe d’automne, soit quinze ans exactement après la première de Nebula au Lunaire. L’étrange inventeur du Movicône l’avait voulu ainsi. Oska ajusta les écouteurs à ses oreilles et lança la lecture du premier CD : Test : 1,2,3,4. Egon Storm CD 1 : Naissance du Movicône Mon histoire ne peut se raconter sans en exclure mes contemporains, tous ceux qui la liront. Quant aux autres, les invisibles, les morts, les ensevelis : ce sont eux qui l’ont écrite. Leur disparition n’a laissé aucun vide. C’était bien la voix de Storm, aux inf lexions aussi méandreuses que subtilement ironiques et rendues telles, sans doute, par la contagion de longues années de solitude.

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Je n’ai pas connu ma mère. Rien d’elle ne passait jamais dans les yeux gris, décolorés, de mon père. Je fus élevé par Cosmo, mon grandpère paternel, poursuivait le réalisateur, et Théa, ma grand-mère maternelle. Deux veufs. Deux solitudes célibataires. La mémoire de leur jeunesse fut ma classe de vie. L’école, puis l’épreuve désolée d’un pensionnat, n’eurent plus le pouvoir de former un esprit et une sensibilité déjà façonnés. Cosmo, avec cette fougue régalienne de l’homosexuel, me transmit son amour du détail et celui de la démesure pour le fou rire qu’il procure, la lucidité du pire comme du meilleur, l’ascèse luxueuse du beau et la métaphysique raffinée d’un gamin octogénaire. Je tins de ma grand-mère, Théa, la volupté du simple, le goût du silence et celui du pain toasté au brûleur de sa cuisinière à gaz. Tous deux me communiquèrent la sagesse des extrêmes : l’insouciance consciencieuse des enfants et le détachement professionnel des vieux. À part ces deux, le reste de la parentèle imitait, à mes yeux, l’hygiène parfaite d’une ligne d’horizon – abstraite et lointaine. Oska appuya sur pause. Il pressa sa tête contre le dossier du fauteuil, le regard fixé sur la baie vitrée du salon. La vision spacieuse des toits en enfilade, sous un ciel d’un bleu virulent, s’effaça aussitôt sous le tumulte de ses pensées. Après quinze ans d’un long silence, la voix de Storm, plus grave que dans son souvenir, plus mûre sans doute, venait de provoquer en lui une sourde commotion. Sans ôter son casque, il repoussa son fauteuil pour fouiller un tiroir de son bureau. Il en retira un carnet rouge. Sur une

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page, le vieil homme nota pensivement : CD 1 • Enfance de Storm, avant de relancer la lecture : Dans mes jeux d’enfant comme, plus tard, dans mes films, reprit la voix profonde de Storm, je dus toujours plus à Robinson Crusoé qu’à Christophe Colomb. Paradoxalement, si j’éprouve le besoin de contempler l’horizon en humant le vent du large, je ne voyage pour ainsi dire jamais. Mon œuvre est toute ma géographie et chaque volet de la trilogie, la cartographie d’un autre réel. J’espère que cet autoportrait suffira à disperser les derniers curieux en avertissant les autres de mon entreprise : je ne me livre ni à leur approbation, ni à l’édification de leur progéniture. Je ne parle que pour celui qui, pareil à toi et moi, Erland, à seize ans, se consume quelque part sans rien dire ni même le pouvoir, car comme lui, nous sommes du même silence. Interrompant de nouveau la lecture, Oska fit un retour rapide : Je ne parle que pour celui qui, pareil à toi et moi, Erland... Un instant, l’expression de son visage hésita entre incrédulité et appréhension. Il détailla le passage une dernière fois en haussant légèrement le volume, se pencha pour prendre une note, puis écouta la suite : Dès l’adolescence, continua Storm, je fis mienne la réflexion de François Truffaut : “ ... il arrive un moment où nous connaissons plus de morts que de vivants... ” avant de constater, les années passant...

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Bercée par la voix du réalisateur, l’attention d’Oska se mit insensiblement à dériver. Fouillant du regard son bureau, il ôta le second CD de son boîtier pour en vérifier l’étiquette : Movicône Vision, le nom de la société de production de Storm, suivi de la célèbre mention The best films never made. Aucun message personnel n’accompagnait l’envoi. Pour qui avait connu Storm et cette sorte de célibat absolu qu’il avait maintenu avec son siècle, cela n’avait en somme rien d’étonnant. Oska en fut pourtant étrangement affecté. Seul avec mes morts... Dans les écouteurs, la voix fit alors une pause, avant de conclure : Je fis dorénavant figure, parmi les vivants, de lumière fossile, d’étoile éteinte. Une ombre blanche. Le vieil homme retira le CD du lecteur, puis, l’œil pensif, sans mesurer encore les suites vertigineuses de son geste, y inséra le second.

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