Page 1

ane

ban

Encore n jo u ur

iss

po

- rĂŞve on

d ay na na Another ba

m

-

f ish

ea dr

for th e

le

po ur


Yûichi Yokoyama Chimère / Chimera Chimère (partie 1) Chimera (part 1) p. 22 Chimère (partie 2) Chimera (part 2) p. 14

Dans ce manga, la lecture s’effectue de droite à gauche en partant de l’angle supérieur droit et de haut en bas. La première page de ce manga est p. 22. / This mange reads from right to left from the upper-right corner and from top to bottom. The first page of this manga is p. 22. Traduit du japonais par Miyako Slocombe Translated from the Japanese by Ryan Holmberg Remerciements / Acknowledgments : Tomomi Mizukoshi, Sota Murakami, Sansin-kikaku

8


— Et tu ne fais pas semblant d’être un cerf ? / You don’t want to look like a deer? — Si vous le faisiez, vous ? / What if you tried it out? — Quoi ? / What?

— Tu as même des cornes. / You even have a horn. — Dans ce cas… / In that case…

— … moi aussi, je veux bien devenir une bête sauvage. / I’ll become a wild animal right away, too. — C’est ressemblant. / Well, you look like one.

9


18


binelde Hyrcan, Cambeck (2011) Photogrammes / Stills Vidéo / Video, 2 min 30 s Courtesy de l’artiste / of the artist Ci-contre / Opposite page : Andy Warhol, Children Paintings (1983) Vue de l’exposition / View of the exhibition « Andy Warhol », 29.11 1996 – 25.01 1997, Galerie Jérôme de Noirmont (Paris) Courtesy Noirmontartproduction (Paris)

19

47


Tatzu Nishi, A Correnteza de Modernização (2013) Fer, briques, bois / Iron, brick, wood ; 400 × 400 × 2 400 cm Vue de l’installation / View of the installation, Belo Horizonte Courtesy de l’artiste / of the artist ; Photo : Joana França Page précédente / Previous page : Andy Warhol, Children Paintings (1983) Vue de l’exposition / View of the exhibition « Andy Warhol », 29.11 1996 – 25.01 1997, Galerie Jérôme de Noirmont (Paris) Courtesy Noirmontartproduction (Paris)

24


Re-naître enfant par Sandra Adam-Couralet et Yoann Gourmel Imaginée comme un récit initiatique, ouvert et digressif, sur le mode des livres « dont vous êtes le héros », l’exposition « Encore un jour banane pour le poisson-rêve » 1 s’adresse aux enfants sans âge que nous étions, que nous sommes, que nous deviendrons. Loin d’être conçue ici comme un monde clos et éthéré, l’enfance devient un outil pour penser la plasticité du sujet et la construction de l’identité comme des processus continus de transformation. À cet effet, l’exposition propose d’interroger la forme du conte, des romans d’apprentissages, des récits initiatiques ou des jeux vidéo, qui supposent courage et évolution du héros pour atteindre un état supérieur, comme autant de modèles flagrants d’une idéologie de l’émancipation (ce que d’autres appelleront développement). De fait, le conte merveilleux, décrivant un monde imaginaire mettant en scène des personnages types et intemporels pour représenter le monde alentour, demeure l’une des principales origines des productions culturelles (livres, films, dessins animés…) à destination des enfants. Depuis les années 1970, les nombreuses études menées sur la signification des contes de fées, dont la célèbre Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim, ont ainsi mis en avant leur capacité à répondre aux angoisses des enfants en les informant des épreuves à venir à des stades spécifiques de leur développement. Selon lui en effet, « tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité 2  ». Mais s’ils revêtent des valeurs pédagogiques et thérapeutiques positives, les contes n’en demeurent pas moins les reflets des idéologies dominantes d’une société à un moment donné. Bien souvent, le conte est l’histoire de la construction d’une famille ou, plus précisément, celle de la découverte de la sexualité, débouchant sur sa conclusion logique : le mariage et l’enfantement. Cependant les épreuves que le héros traverse (et qu’il est censé surmonter) l’entraînent dans des mondes fascinants, en ce qu’ils déplacent justement les catégorisations classiques et les hiérarchies habituelles. C’est ainsi qu’au gré des contes, des parents abandonnent leur progéniture, la dévorent, se sentent menacés ou, au contraire, attirés par elle dans des tentations incestueuses. Nécessaires pour devenir soi-même, selon Bruno Bettelheim, ou descentes dans l’inconscient pour Marie-Louise von Franz 3, les contes mettent en scène des personnages étranges et ensorcelants, parfois dange-

reux, des êtres androgynes, des figures hybrides ou composites, mi-homme mi-animal, qui révèlent aussi le possible dépassement des antagonismes. Si les artistes s’intéressent à l’enfance, n’est-ce pas d’ailleurs aussi pour la capacité des enfants à engendrer des formes inédites ? N’est-ce pas aussi parce que l’art est lié, dans son processus même, aux pulsions primaires, au jeu et à l’imaginaire qui caractérisent l’enfance ? Dramaturge de l’exposition, l’artiste et réalisateur Clément Cogitore a imaginé, tout au long du parcours, de véritables espaces de fictions sous forme de passages ou de portes, confiant la réalisation de chacun d’entre eux à un artisan d’art différent, comme un auteur de théâtre ou de cinéma aurait confié une page de texte à un acteur. L’exposition est donc l’occasion pour l’artiste de travailler tour à tour avec la mosaïste Sika Viagbo, le sculpteur sur pierre Ghislain Moret, le maître-plisseur Karen Grigorian, le gaufreur, imprimeur et façonneur de velours Germain Benoît, la brodeuse et créatrice d’art textile Aurélie Lanoiselée, l’ébéniste Steven Leprizé ou encore le sculpteur sur métal Mathieu Rousso. Ainsi Clément Cogitore contamine-t-il l’exposition de sa vision mélancolique qui revêt les allures d’une épopée, recourant aux émotions cachées au cœur de matières savamment choisies avec les artisans d’art, et qui emprunte parfois aux codes du cinéma pour révéler la puissance métaphorique de chacun des passages. « Ici, comme dans tous les mythes fondateurs, une énigme sera posée, le monde physique se verra déréglé – parfois hanté –, un monstre sera à affronter, des disparus à pleurer, et comme tous les personnages ayant traversé un tissu problématique, le spectateur en sortira transformé et, avec lui je l’espère, sa perception et son imaginaire », déclare-t-il.

À travers l’enfance

À l’instar de Seymour, personnage principal de la nouvelle de J. D. Salinger, adulte égaré entre son désir de renouer avec une innocence perdue et son inadaptation face aux valeurs de la société américaine consumériste et conservatrice de la fin des années 1940, l’exposition oscille entre émerveillement de la pensée magique et désenchantement face à la réalité du monde contemporain, de ses règles et de ses normes. Loin d’une vision édulcorée de l’enfance et des représentations binaires de l’enfantvictime et de l’enfant-roi, les œuvres explorent la fantaisie, l’ingénuité, le sens du jeu, celui de l’apprentissage et du merveilleux, mais aussi la face sombre et parfois cruelle ou perverse de l’enfance ainsi que les sentiments d’abandon et d’ennui, la capacité d’effroi ou de colère, qui peuvent animer les enfants. En abordant la manière dont nos souvenirs, nos rêves et nos jeux d’enfants influent sur la construction de nos identités et de leurs représentations, il ne s’agit pas tant d’y considérer l’enfance comme un thème, un sujet d’étude ou un monde clos sur luimême que de proposer un ensemble de questionnements liés à la construction et à la transformation de l’imaginaire enfantin contemporain comme révélateur des représentations dominantes de la société des adultes au début du xxie siècle. Soit une exposition à travers l’enfance, comparable en ce sens à la traversée du miroir par Alice pour découvrir un monde aux règles inversées dans lequel des rituels de la vie familiale figés en pierre se mêlent à des épopées fantasmées sur ordinateur, où des visages géants en laine côtoient des poissons d’argent et des clowns perdus dans une introspection colorée, où les salles de classe deviennent les témoins des conflits du monde et les jeux d’enfants sont contaminés par les logiques de l’économie mondialisée…

25


Jonathan Monaghan, Disco Beast (2016) Photogrammes / Stills Vidéo / Video ; 18 min (boucle / loop) Courtesy 22,48 m² (Paris)

70

42


43

Pages suivantes / Next pages : Daiga Grantina, Toll (2018) Mousse expansive, ouate, silicone, lycra, résine, PVC, PMMA, métal / Expanded foam, cotton wool, lycra, resin, PVC, PMMA, metal Vue de l’installation / View of the installation, Palais de Tokyo (Paris) Courtesy de l’artiste / of the artist & Galerie Joseph Tang (Paris) ; Photo : André Morin

71


9

10

11

12

9, 10, 11, 12, 13 Ydessa Hendeles, Partners (The Teddy Bear Project) (2002) Photographies issues d’albums de famille d’époque / Vintage family-album photographs Courtesy de l’artiste / of the artist © Ydessa Hendeles

88

52


Partners (The Teddy Bear Project) by Ydessa Hendeles Partners (The Teddy Bear Project) is a conceptual work of art conceived as a millennial project and created between 1999 and 2001. The principal medium is an archive of found family-album photographs characterized by a single motif—a toy teddy bear. More than 3,000 photographs, each including the image of a bear, are arranged in 122 fanciful typologies to create a whimsical series of picture stories that can be read from either end of each of 16 display walls. Ydessa Hendeles’s work was fi rst seen as The Teddy Bear Project in “same DIFFERENCE,” an exhibition at the Ydessa Hendeles Art Foundation (Toronto) in 2002, then in two of the sixteen galleries that made up “Partners (The Teddy Bear Project)” at Haus der Kunst (Munich) in 2003. It was also part of “Noah’s Ark” at the National Gallery of Canada in 2004, of “10,000 Lives” at the 2010 Gwangju Biennale (South Korea), and, most recently, of “The Keeper” at the New Museum (New York) in 2016. A principal reason the bear was chosen as a determinant of the archive is that the appearance of a jointed toy clearly dates a picture within the 20th century. The jointed bear was born between 1902 and 1904, the exact date depending on whether the history is told from a German or an American perspective. Theodore (Teddy) Roosevelt, an American born in New York (1858–1919), and Apollonia Margarete Steiff, a German born in Giengen (1847–1909), are both responsible for the birth. They had little in common except for childhood illness. Steiff contracted polio in 1849, which left her in a wheelchair, unable to walk and with a weakened right arm. Roosevelt suffered from debilitating asthma, which may have encouraged him to cultivate the macho image of a big-game hunter.

13

In November 1902, Roosevelt, then 26th President of the United States, went bear hunting while trying to settle a border dispute between the states of Louisiana and Mississippi. After four days without success, his hosts tried to help by tying an elderly bear to a tree, though Roosevelt refused to shoot the tethered target. On November 16, 1902, Clifford K. Berryman (1869–1949), head political cartoonist for The Washington Post, illustrated the incident on the front page of the newspaper with the caption: “Drawing the Line in Mississippi.” At the end of November, Berryman drew a pen portrait of Roosevelt with a small bear and titled it, “Teddy Bear Nov. 1902.” This is likely the first appearance of the name of what would soon emerge as an icon. The earliest toy bears had fixed limbs and head, and rode on wheels. The first toy with movable arms, legs and head seems to have been made by Morris and Rose Michtom, Russian immigrants who ran a store on Tompkins Avenue in Brooklyn, New York. According to the American story, Rose capitalized on the publicity of Berryman’s cartoon by making a plush bear that was displayed in the store window as “Teddy’s Bear.” This and the other bears she made sold quickly. Demand soon exceeded the Michtoms’ ability to supply, so they went into partnership with Butler Brothers, a Brooklynbased wholesaler that owned mills to make plush. This enterprise ultimately gave rise to the Ideal Novelty and Toy Co., the fi rst major teddy-bear manufacturer in America.

53

89


Petrit Halilaj ABETARE

92


Quand se fabrique l’enfance par Régine Sirota et Aliyah Morgenstern « C’était l’occasion de visiter une dernière fois l’école, avant que le bâtiment ne soit détruit définitivement. Me montrant les graffitis sur les tables d’écolier, quelqu’un m’a dit : “Petrit, tu devrais filmer cela, car il y a tout ici.” Il y avait des noms, il y avait des symboles d'amour, des choses que nous partageons tous. […] J’ai trouvé dans ces inscriptions une liberté extrême, avec tous ces éléments sur l'amour, la haine, le sexe, la nature. Une salle de classe qui constitue une sorte d'encyclopédie humaine. » Extrait d’une interview de Petrit Halilaj à propos de son œuvre Abetare 1

Au travers des petits moments du quotidien ou des grands moments des rituels s’inscrivent et se marquent les temps de l’enfance. Qu’ils soient simples graffitis ou profondes blessures, vécus légèrement ou intensément, inscrits profondément dans la mémoire du corps et de l’esprit, ils structurent manières d’être, de penser, d’agir et de faire. Car « l’enfance porte ce lourd fardeau de fournir une source d’identification et d’enracinement aux adultes », ainsi que l’expriment fort justement Fog Olwig & Gullow 2. À l’intersection des moments formalisés par les instances éducatives, le milieu familial et les pratiques buissonnières, entre contraintes et libres échappées, se construit la socialisation des enfants. Mais que font-ils de ce qu’on leur fait ? Écheveau difficile à percevoir et à démêler, car à chaque génération se reconstruit une socialisation interprétative qui, se saisissant des patrimoines passés, les réinterprète à l’aune des évolutions culturelles, matérielles et politiques. Si le temps de l’enfance a été sorti du monde productif et mis à l’abri derrière les murs de l’école, il est de moins en moins isolé du monde culturel et médiatique dans lequel il s’insère. La sélection de textes, proposée dans les pages qui suivent, cherche à donner à voir, au travers d’extraits de recherches menées dans le champ des sciences humaines et sociales, comment se fabrique l’enfance. Archipels de l’enfance ou temps communs partagés, ces scènes, à la fois dans leur multiplicité et dans leur spécificité, témoignent d’une époque et des modes éducatifs qui la caractérisent. Comment, au temps de l’enfance, différentes instances de socialisation contribuent à la construction de l’identité dans des jeux et des enjeux parfois contradictoires. Comment identités de genre, de classe, de génération s’y construisent, s’y combinent et s’y réinventent. En d’autres termes, comment se transmettent et se recréent, de génération en génération, lien social, normes de civilités et patrimoine culturel, et au travers de quel travail personnel, relationnel et émotionnel se construisent les petits individus. Dans l’espace familial, dans l’espace scolaire, dans l’espace des loisirs et des copains, au travers de ces moments secrets, cachés, intimes ou exposés, mis en souvenir au centre de l’album de pho-

104

tos familial, les enfants ont attiré le regard et l’attention des chercheurs à l’affût de la compréhension des modalités de la socialisation. Que ce soit dans des moments emblématiques, répétés chaque jour, comme celui du repas du soir à la française des classes moyennes, observé par Aliyah Morgenstern, où se retrouvent les membres de la famille dans un ballet dont la subtile chorégraphie permet la transmission de patrimoines culturels, qu’ils soient culinaire ou de civilités, dans des échanges verbaux et non-verbaux. Que ce soit devant le miroir, dans l’intimité de la salle de bain, portes fermées, ou dans l’interstice du moment volé devant un miroir de poche, où se construisent, s’élaborent, s’échafaudent rapports au corps, à soi-même et aux autres, dans des apprentissages de la mise en scène de soi, pour soi et pour les autres, ainsi que le mettent en évidence Nicoletta Diasio et Virginie Vinel. À ces temps du quotidien se superposent des rituels. Moment électif, hautement symbolique de l’enfance, nous dit Régine Sirota, que le partage du gâteau d’anniversaire en famille ou entre copains. Au travers de cet objet ordinaire de ce jour extraordinaire s’élaborent identités personnelles et collectives, grâce à des codes partagés, inscrits dans les menus détails matériels et symboliques en apparence anodins du rite. Mais le temps de l’enfance, c’est aussi le temps de l’école, moment obligé de ce métier d’enfant qui oblige à exercer aussi le métier d’élève. Nathalie Mangeard-Bloch s’attache ainsi à décrypter ce véritable rite de passage qu’est devenue la rentrée scolaire, scandée par ses troubles émotionnels, de la panique à la conquête de la maîtrise de soi, pour adopter ce rôle social exigé par nos sociétés modernes. Temps de la classe, certes, avec ses graffitis gravés sur les pupitres qui fascinent l’artiste Petrit Halilaj dans son installation Abetare (2015-), mais aussi temps de la récréation, lieux d’autres apprentissages. Car, dans la récréation, se construit une société enfantine avec ses règles, ses normes, ses traditions, explique Julie Delalande, au travers de l’analyse de ce qui s’y joue entre enfants. S’y échangent les codes de l’amitié, mais s’y mettent aussi à l’épreuve les codes amoureux. Dans ces premières amours se construisent, entre autres, les identités de genre, tant à l’épreuve du groupe de pa irs que des remarques des adultes. Nulle plaisanterie n’est ici indifférente, car s’y disent les règles du jeu non seulement amical mais amoureux, ainsi que le montre la recherche de Kevin Ditter sur la naissance du sentiment amoureux chez les garçons. C ont rep oi nt , enver s du décor, regard jeté des coulisses su r ces h istoi res racontées le soir au creux du lit, au travers de ce témoignage venu de la mauvaise conscience d’une sociologue, Christine Détrez. S acha nt combien ce temp s de lecture partagée est considéré comme important dans la

56


construction de l’habitus et des inégalités sociales, suivant les termes classiques du sociologue, elle nous donne à entrevoir combien ces doux moments sont aussi ceux du temps volé ou préservé du temps domestique ou productif, en un mot le fruit d’un véritable travail. Travail éducatif, toujours délicat et à reconstruire chaque jour, car il vient s’insérer dans les emplois du temps moderne de familles chahutées, débordées, fatiguées ou même recomposées. Ainsi ces recherches, au travers de ce qui pourrait apparaître davantage comme une ethnographie du minuscule qu’une véritable encyclopédie, permettent-elles de saisir certains des moments du puzzle d’une socialisation qui dans le présent du quotidien construit pratiques et imaginaires de l’enfance. 1 http://www.kamelmennour.com/media/10184/petrit-halilaj-video-of-the-exhibition.html 2 Cité par John R. Gillis dans « L’insularisation des enfants », dans ce même numéro

Les mets et les mots : autour du dîner familial français par Aliyah Morgenstern Ce texte a été écrit à partir d’une étude menée par des linguistes et des anthropologues. Nous avons analysé seize dîners familiaux filmés en 2012-2013 à Paris sur le modèle du projet CELF de UCLA (Ochs & Kremer-Sadlik, 2013), dans huit familles parisiennes de classe moyenne ayant au moins deux enfants dont l’un est âgé de 7 à 11 ans. Nous avons tenu à avoir une approche ethnographique du milieu familial et complétons les films de scènes quotidiennes avec des interviews. Nous menons des analyses pluri-sémiotiques en utilisant à la fois les transcriptions et les vidéos sur lesquelles elles sont alignées.

du magazine PALAIS.

Le temps du repas tient tous les sens de l’enfant en éveil : les goûts, les saveurs, les odeurs partagées se mêlent aux paroles, aux regards, aux mimiques et aux gestes échangés. Le dîner familial français en particulier est un cadre essentiel de la transmission de pratiques sociales liées aux interactions familiales et un site privilégié pour l’appropriation par les enfants des patrimoines alimentaires des parents. Il est constitué de pratiques collectives structurées, aux plans temporel, spatial comme social. Parents et enfants sont rassemblés autour de la table et le dîner s’organise comme une partition en mouvements distincts (entrée, plat, fromage, fruit ou dessert), auxquels tous tentent de participer en rythme. On attend que tout le monde ait fini pour attaquer le mouvement suivant.

Le rôle du chercheur

De nombreux chercheurs ont souligné l’importance d’étudier le comportement des enfants dans leurs pratiques familiales quotidiennes. Dès les années 1960, les pionniers de l’analyse conversationnelle ont développé des études consacrées aux conversations durant les dîners pour identifier les rituels alimentaires et analyser les interactions familiales. Le langage en interaction est un outil de socialisation qui permet aux parents de transmettre leurs valeurs et leurs croyances. Les dîners sont des pratiques sociales qui doivent être analysées dans le contexte des actions accomplies durant les repas et leur organisation complexe. L’analyse des dîners permet d’éclairer les modalités de transmission des représentations, des pratiques et des discours en rapport avec l’alimentation de l’enfant auxquelles participe tout son entourage, et les modalités par lesquelles l’enfant fait son apprentissage de cet héritage culturel grâce à sa participation quotidienne à des « rituels ». Ces conduites collectives à caractère répétitif sont empreintes d’une forte charge symbolique pour les participants. Il s’agit de répertoires de gestes et de pratiques constamment appropriés et réinventés par les familles, où se construit l’identité de chacun comme celle du groupe. Le comportement des enfants que nous avons filmés apparaît comme étant fortement lié à la structure des repas (repas pris ensemble de manière commensale avec une durée moyenne de plus de trente minutes avec entrée, plat, fromage, dessert). Les interactions favorisent l’expression du plaisir de manger, la valeur gustative des aliments, leur qualité, ou des commentaires à propos des mets et de leur préparation dans les repas français.

4 La porte de la désolation The desolation door 57

105


150

92


encore un jour banane pour le poisson-rêve

Another Banana Day for the Dream-Fish

Un élève se lève Récite ses tables de multiplications en chanson. Il a dans son sac banane, Un poisson Qui s’appelait Napoléon. C’était un poisson-rêve, Qui rêvait d’avoir une femme, Une femme aux cheveux blonds, Coiffés en chignon-banane.

A pupil gets up Then sings out his multiplications tables. In his banana-shaped bag he has A fish Once called Napoleon. It was a dream-fish, Who was dreaming of having a wife, A woman with blonde hair, Styled in a banana-bunch.

L’élève, Qui adorait les dragons du Japon, Plie en origami Une femme poisson, Pour Napoléon.

The pupil, Who loved the dragons of Japan, Made an origami Folded fish woman For Napoleon.

À cause de son mal de crâne, Il cherche un doliprane, Glisse sur une peau de banane Et crève ! Oh, qu’il est bête ! Quelle banane !

Because of his headache, He went to get some paracetamol, Slipped on a banana skin And snuffed it! Oh, how dumb! What a banana head!

Il se réveille, se relève, Ce n’était qu’un rêve, Un rêve de jour banane.

He wakes up, picks himself up, It was just a dream, A banana day dream.

Les CE1/CE2 et les CE2 B

The 4th and 5th grades Translated by Ian Monk

7 La récréation The playground

93


96


97


Fabricants de rĂŞves Makers of Dreams

198


Les passages et portes imaginés et conçus par Clément Cogitore, avec le concours de la scénographe Laure Pichat, pour l’exposition « Encore un jour banane pour le poisson-rêve » constituent un hommage à l’enfance mais aussi aux savoir-faire et à la puissance narrative de l’artisanat d’art. À mi-chemin entre La Belle et la Bête de Jean Cocteau et Le Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki, ils nous promènent tout au long d’un parcours à la lisière du merveilleux et de l’étrange. Comme dans un conte de fée, ils mêlent l’enchantement et le doute, le détail et la démesure, les nappes d’ombre et les touches de lumière. Pour incarner cette vision, Clément Cogitore a fait appel à un sculpteur de pierre, une mosaïste, une brodeuse, un plisseur, un gaufreur, imprimeur et façonneur de velours, un sculpteur sur métal et un ébéniste. Il a guidé ces fabricants de rêves comme on dirige une équipe d’acteurs au cinéma ou plutôt comme on accompagne les interprètes d’une pièce de théâtre. D’ailleurs, il préfère le terme de « dramaturge » à celui d’« artiste » pour définir ici son propre rôle. « Mon travail, dit-il, repose essentiellement sur la mise en scène d’images. J’ai spontanément envisagé cette exposition comme un film et je l’ai abordée comme un scénario, avec des envies d’effets, des images et des indications scéniques que j’ai ensuite partagées. » Poussés à transgresser les règles de l’art, à bousculer les codes établis et à modifier leurs approches, les artisans d’art se sont laissés séduire par ce dialogue avec l’art contemporain et le cinéma. Mathieu Rousso, sculpteur sur métal, y a découvert « une aire de jeux un peu particulière » et l’envie de travailler à une plus grande échelle. La brodeuse et créatrice textile Aurélie Lanoiselée a trouvé là « une occasion rare de sortir la boîte à trésor ». Steven Leprizé, l’ébéniste inventeur, a enrichi d’un côté plus sombre sa palette d’expressions plastiques. Les experts de l’Atelier Lithias ont joué les illusionnistes de la pierre en raffinant les prouesses de la sculpture numérique. Germain Benoît et Enrique López ont ressuscité une chimère à la surface d’un tissu gaufré de la Manufacture royale de Bonvallet. La mosaïste Sika Viagbo s’est mesurée au gigantesque et Karen Grigorian, maître plisseur, à un monstre biblique. Rejoints par Jacques Loire, vitrailliste et maître verrier des ateliers Loire – Chartres, qui s’est quant à lui plongé dans

l’univers fantastique et coloré du mangaka Yûichi Yokoyama, ces artisans d’art ont mis leur créativité, leur virtuosité et la richesse de leur savoir-faire au service d’un rêve collectif, d’un parcours onirique à visiter avec tous les sens éveillés.

The passages and gateways imagined and conceived by Clément Cogitore, along with the scenographer Laure Pichat, for the exhibition “Another Banana Day for the DreamFish” stand as a homage to childhood but also crafts and the narrative power of craftspersons. Midway between Jean Cocteau’s Beauty and the Beast and Hayao Miyazaki’s Spirited Away, they take us for a journey just between the marvellous and the strange. As in a fairy tale, they mingle enchantment and doubt, detail and excess, layers of shadow and glimmers of light. To embody this vision, Clément Cogitore has called in a sculptor of stone, a mosaicma ker, a n embroiderer, a pleater, a n embosser, printer and shaper of velvet, a sculptor of metal and a cabinet-maker. He has guided these makers of dreams as you might direct a troop of cinema actors, or rather when working with the cast of a play. What is more, he favours the word “dramaturg” to “artist” to define his own work in such cases. “My work,” he says, “is based essentially on the staging of images. I spontaneously thought of this exhibition as being a film and I approached it as if it were a scenario, with the desire to produce effects, images and stage directions which I then shared.” By being pushed into transgressing the rules of art, shaking up the standard codes and modifying their approaches, the craft persons were taken up by this dialogue with contemporary art and cinema. Mathieu Rousso, a sculptor using metal, discovered here “a quite particular playground” and the desire to work at a higher scale. The embroiderer and textile creator Aurélie Lanoiselée saw it is as “an unusual chance to get out your box of treasures.” Steven Leprizé, an inventive cabinet-maker, has enriched in a darker way his palette of visual expression. The experts of the Atelier Lithias have played at being illusionists with stone by refining their skills in digital sculpture. Germain Benoît and Enrique López have brought to life a chimera on the surface of goffered fabric from the Manufacture Royale de Bonvallet. The mosaic-maker Sika Viagbo has taken on immensity while Karen Grigorian, master pleater, a biblical beast.

They have been joined by Jacques Loire, a maker of stained and fine glass from the Ateliers Loire – Chartres, who has dived into the fantastical and colourful world of the mangaka Yuichi Yokoyama. So it is that these craftspersons have placed their creativity, virtuosity and the richness of their knowhow at the service of a shared dream, and a fantasy journey to be visited with all your senses alert. Translated by Ian Monk Texte / Text: Grégoire Talon

Photos (de gauche à droite et de haut en bas / from left to right and top to bottom) : Ghislain Moret de Rocheprise, Fabrice Gousset, Octave Grehal, Karoline Bordas, Alexis Lecomte, Aurélie Lanoiselée, Mathieu Rousso, Ateliers Loire

199

Magazine Palais #27  

Le magazine PALAIS consacre ce numéro 27 à l’exposition « Encore un jour banane pour le poisson-rêve », présentée au Palais de Tokyo du 22 j...

Magazine Palais #27  

Le magazine PALAIS consacre ce numéro 27 à l’exposition « Encore un jour banane pour le poisson-rêve », présentée au Palais de Tokyo du 22 j...

Advertisement