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JUNKPAGE PL AISIR D’OFFRIR, JOIE DE RECEVOIR

Numéro 40

DÉCEMBRE 2016 Gratuit


4 EN BREF

8 MUSIQUES LUDWIG VON 88 GOGO PENGUIN CONCERT DE NOËL RADIO CLASSIQUE SAGITTARIUS TOMÁS GUBITSCH

12 EXPOSITIONS AMÉRIQUE : MYTHES ET LÉGENDES LA NATURE SILENCIEUSE. PAYSAGES D’ODILON REDON HAUT LE CŒUR DE LA SOURCE AU POÈME NOUS COURONS POUR RESTER À LA MÊME PLACE

20 SCÈNES ASHLEY WHITTLE SUR UN PETIT NUAGE SOHRÂB CHITAN MÉDUSE

22 NOUVELLE-AQUITAINE THIERRY MALANDAIN NO(W) HOPE OU J’AIMERAI QUICONQUE ENTENDRA QUE JE CRIE… JÉRÔME LECARDEUR CARTE BLANCHE À RICHARD FAUGUET LASCAUX—L’ART, GÉRARD GASIOROWSKI ELLANDE JAUREGUIBERRY

30 LITTÉRATURE 32 CAMPUS 34 FORMES 36 ARCHITECTURE 38 GASTRONOMIE 42 JEUNESSE 44 ENTRETIEN JULIE BROCHARD & DAVID VINCENT

46 PORTRAIT CAROLINE MELON

JUNKPAGE N°40 Chatons Violents, Océanerosemarie, mise en scène de Mikaël Chirinian,

LE BLOC-NOTES

de Bruce Bégout

CONSCIENCE ALIÉNÉE ? Qui s’aviserait de jeter à la face d’un homme ensorcelé par la société marchande le verdict de conscience aliénée ? De quel droit ? À quel titre ? Qui est le mieux placé ici pour juger ? Le client lambda de services et de loisirs, inondé de messages et passant son temps sur les sites de vente en ligne ou dans les allées des centres commerciaux, est-il vraiment réductible au zombie des marques et des caddies ? Il est des maux qu’il faut savoir taire avant que d’avoir identifié leurs véritables motifs. Une maladie se fait toujours connaître en premier par ses victimes, son foyer d’origine se dévoilant en dernier. Pourtant, il faut bien l’avouer, le désir nous taraude parfois de qualifier ainsi les consommateurs compulsifs et les spectateurs passifs, tous ceux qui, manifestement, sont prêts à sacrifier leur bon sens, leur liberté et leur dignité pour les nouvelles sucreries du jour. Dans les démocraties occidentales qui, à défaut de s’établir sur une volonté réellement générale, s’appuient sur la médiocrité comme socle commun, le constat de l’inanité universelle est après tout des plus banals, et pourtant il nous singularise à moindres frais. Munis de leurs sacs de couchage et de leurs thermos de café, des milliers de personnes campent toute la nuit devant les hypermarchés dans l’attente de l’ouverture des portes à l’aube, et, en furie, vont se précipiter sur la dernière version d’un logiciel informatique ou d’un livre pour enfants. Notre époque jouit sans honte de ces images ridicules d’innocence sauvage, comme si le zénith de la civilisation occidentale reconduisait petit à petit, par divers degrés, vers la barbarie la plus cruelle. Rien n’est plus facile alors que de tout mettre dans le même sac de l’insignifiance généralisée. Ceux qui, tout en la dénonçant, profitent de la situation ont déjà trouvé un angle d’attaque : haine de la démocratie, mépris du peuple, élitisme plein de morgue. La critique de la culture s’apparente souvent au mépris aristocratique de la plèbe, déguisé en analyse spectrale de la modernité. On se pince le nez devant la téléréalité en croyant œuvrer à l’émancipation critique de ses spectateurs. Or, la plupart du temps, une simple haine de la multitude se cache dans les raisonnements faussement subtils de la détestation du monde actuel sous ses aspects les plus aberrants et choquants (pollution, manipulations génétiques, dictature de l’opinion, consommation aveugle et non critique, dépendance télévisuelle, etc.) et le prétexte de la considération critique permet de laisser la voie libre à la misanthropie la plus venimeuse. L’apparente bêtise collective donne un blanc-seing à l’exécration publique de l’humanité. La plupart des critiques de la société trouvent leur origine dans le sentiment puéril de l’indistinction dans la foule. Le coupable est tout trouvé : la masse inculte, versatile et jouisseuse, l’individu égoïste et sûr de lui, qui ne voit pas plus loin que son nez qu’il pense beau et fort, bref le produit au rabais de l’âge démocratique, la contrefaçon de la modernité et du progrès. Mais le recours au pouvoir argumentatif des anathèmes, si malhonnête soit-il, n’est pas à négliger ; certes, on est convaincu que ce sont ceux qui sont aux manettes de la grande machine du pouvoir et créent le système des illusions mondiales qui, secrètement ou même, dans une nouvelle phase de l’humiliation, publiquement, dédaignent les gens auxquels ils destinent leurs œuvres de malfaisance. La chose est entendue, et personne ne songe à voir avec sincérité dans la culture de masse une entreprise de salut public et d’instruction populaire. Néanmoins, cela ne disculpe pas l’esprit critique de son propre dégoût aristocratique face à la naïveté commune qui se laisse ainsi subjuguer sans rien dire, en en redemandant encore et encore. Au fond, les objections des sectateurs du divertissement industriel disent quelque chose de juste : le penseur des hautes sphères ne peut s’acclimater tout simplement à un monde que la plupart des autres hommes acceptent sans dommage apparent.

du vendredi 9 au samedi 10 décembre, TAP, Poitiers.

Prochain numéro le 27 décembre

Voir page 24.

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www.tap-poitiers.com © Barrère et Simon

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JUNKPAGE est une publication sans publi-rédactionnel d’Évidence Éditions ; SARL au capital de 1 000 €, 32, place Pey-Berland, 33 000 Bordeaux, immatriculation : 791 986 797, RCS Bordeaux. Tirage : 20 000 exemplaires. Directeur de publication : Vincent Filet  / Rédaction en chef : Vincent Filet & Franck Tallon, redac.chef@junkpage.fr 05 56 40 03 24 / Direction artistique & design : Franck Tallon, contact@francktallon.com /Assistantes : Emmanuelle March, Isabelle Minbielle / Ont collaboré à ce numéro : Julien d’Abrigeon, Arnaud d’Armagnac, Didier Arnaudet, Bruce Bégout, Marc A. Bertin, Sandrine Chatelier, Henry Clemens, Lise Gallitre, Guillaume Gwardeath, Guillaume Laidain, Anna Maisonneuve, Stéphanie Pichon, Jeanne Quéheillard, Joël Raffier, Xavier Rosan, José Ruiz, Fanny Soubiran / Fondateurs et associés : Christelle Cazaubon, Clémence Blochet, Alain Lawless, Serge Demidoff, Vincent Filet et Franck Tallon / Publicité : Clément Geoffroy, Hanna Kinseher / Administration : Julie Ancelin 05 56 52 25 05 Impression : Roularta Printing. Papier issu des forêts gérées durablement (PEFC) / Dépôt légal à parution - ISSN 2268-6126- OJD en cours L’éditeur décline toute responsabilité quant aux visuels, photos, libellés des annonces, fournis par ses annonceurs, omissions ou erreurs figurant dans cette publication. Tous droits d’auteur réservés pour tous pays, toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, ainsi que l’enregistrement d’informations par système de traitement de données à des fins professionnelles sont interdits et donnent lieu à des sanctions pénales. Ne pas jeter sur la voie publique.

Lancement de l’iPhone 5s et de l’iPhone 5c—Berlin, RFA, 20 septembre 2013 © EPA/OLE SPATA

Sommaire


EN BREF

D. R.

© Adelap

CARITATIF

POISSONS

RIDEAU

L’association Pucéart présente du 7 au 20 décembre, à la halle des Chartrons, sa nouvelle exposition : « L’alose et le huachinango. L’art du voyage ». Cinquante-six artistes de France, de Cuba, de Hollande, d’Espagne, de Russie, du Brésil, du Liban, d’Haïti, de Lituanie, du Mexique, du Pérou, d’Argentine, du Chili, de Colombie ont répondu à l’invitation et présenteront des œuvres originales. Littérature, musique, cinéma, débats et de nombreuses activités accompagneront l’exposition. « L’alose et le huachinango. L’art du voyage »,

© Y Perton

Dans le cadre de l’exposition « La Probabilité du miracle », visible jusqu’au dimanche 18 décembre à la Base sous-marine, fruit d’une collaboration étroite depuis plus de 17 ans entre l’artiste plasticien bordelais Gérard Rancinan et l’écrivain Caroline Gaudriault, mêlant photographie, installation cinématographique et écriture, une projection du film La Probabilité du miracle est organisée, à côté de la librairie Mollat le 18 décembre, accompagnée d’un débat avec un commissaire d’exposition. « La Probabilité du miracle »,

RÉCITAL

Le quintette Moraguès est l’un des plus beaux exemples de la tradition française des instruments à vent. Il a hissé le quintette à vent au rang des formations incontournables de musique de chambre. Lauréat des Fondations Yehudi Menuhin et Samson François, il s’est très rapidement imposé sur les scènes internationales par la richesse et la complexité de ses timbres. Rendezvous le 9 décembre à Bourg pour un somptueux programme (Wolfgang Amadeus Mozart, Paul Hindemith, César Franck, Johannes Brahms, Claude Debussy, Alexandre Borodine, Anton Dvorak). Quintette Moraguès,

dimanche 18 décembre, Station Ausone.

www.station-ausone.com

du mercredi 7 au mardi 20 décembre, Halle des Chartrons.

http://puceart.free.fr

Après le succès de l’édition 2015, la Manufacture Darwin à Bordeaux est de nouveau le théâtre d’un dîner caritatif au profit de la 31e campagne d’hiver des Restaurants du Cœur. À dîner d’exception pour une cause commune, 12 grands chefs du réseau Châteaux & Hôtels collection vont collaborer gracieusement le temps de cette nouvelle soirée de générosité et de partage le 8 décembre. À date unique, repas au tarif unique de 100 € par personne, boissons incluses. Objectif : apporter à l’association 200 000 € pour offrir 200 000 repas au niveau national. Dîner de chefs, jeudi 8 décembre,

19 h 30, Manufacture Darwin. Réservations au 05 56 30 00 80.

vendredi 9 décembre, 20 h 30, Château de la Citadelle, Bourg-sur-Gironde.

Pour sa 4e édition, le Prix des Lecteurs – Escale du livre 2017 honore la vitalité de la littérature française contemporaine. Soit 5 romans sélectionnés (Tropique de la violence, Nathacha Appanah ; Police, Hugo Boris ; Désorientale, Négar Djavadi ; Anthracite, Cédric Gras ; 14 juillet, Éric Vuillard) et de nombreuses manifestations jusqu’en février 2017 dans les bibliothèques et lieux partenaires. Ce mois-ci, samedi 3 décembre, à 14 h 30, rencontre avec Hugo Boris, à la médiathèque du Bois fleuri de Lormont. Puis, samedi 10 décembre, à 11 h, lecture d’extraits par la compagnie Sortie des Artistes à la bibliothèque de Bacalan. www.escaledulivre.com

Artiste atypique et complet (cinéma, chanson, one man show), frère de qui vous savez, Tom Novembre présente son dernier spectacle, Le Récital, sur les planches de l’Espace culturel du Bois fleuri. Dans une mise en scène signée Ged Marlon, le dandy effectue son retour à la vie publique, mettant la dernière main au show qu’il va donner… Las, cette séance est troublée par l’intervention de divers personnages pittoresques qui vont infiltrer son univers et traverser son territoire. Entre Jacques Tati et les Monty Pythons, Bourvil et Franck Sinatra, le dernier prince du burlesque. Le Récital, Tom Novembre, samedi 17 décembre, 20 h 30, Espace culturel du Bois fleuri, Lormont.

www.ville-lormont.fr

© Coupé Court

CONCOURS RIRE

APPEL

Le Festival Coupé Court se prépare pour sa 20e édition du 5 au 8 avril 2017 ! Un anniversaire plein de surprises dont la création du prix « Premiers Films » au sein de la compétition annuelle de courts métrages et bien plus encore. Dans le cadre du thème « Nouveau Souffle » – fidèle à la devise « Oser, Créer, Provoquer  –, l’association lance un appel national à courts métrages jusqu’au 22 janvier 2017 à tous les réalisateurs et toutes les réalisatrices, histoire d’écrire l’histoire de la manifestation car « à vingt ans rien n’est impossible »… www.coupe-court.com/appel_cm

Marie Ndiaye - D. R.

Hugo Boris - D. R.

© Richard Schroeder

www.bourgartsetvins.com

RENCONTRE Conçu par la ville de Bordeaux, en partenariat avec l’Escale du Livre et 9-33, Bordeaux en Livres invite tous les lecteurs à venir à la rencontre de ceux qui font la vie littéraire bordelaise le 10 décembre à l’Hôtel de Ville. Au programme : cafés littéraires (en présence des éditeurs Cornélius, La Cerise, Les Requins Marteaux, Dadoclem, Léon Art & Stories et Les Petites Moustaches), performances (lecture signée de Martine Benarous pour les petits, spectacle jeune public Bidule, concert dessiné par Tak et Adrien Demont) et un grand entretien avec Sophie Avon, Jean-Yves Cendrey et Marie NDiaye. Bordeaux en Livres, samedi 10 décembre, 14 h-20 h 30, Hôtel de Ville.

www.bordeaux.fr

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CULTE

Premier film du Britannique Philip Ridley – peintre de formation influencé par Edward Hopper et surtout Andrew Wyeth –, totalement imprégné de l’imaginaire gothique américain, L’Enfant miroir (The Reflecting Skin, 1990) est une œuvre inclassable à la lisière du fantastique, un cauchemar en pleine lumière à l’étonnante beauté où se profile par instant l’ombre de La Nuit du chasseur, un conte macabre et pervers vécu au travers des yeux d’un enfant, qui, à trop croire de vaines apparences et à taire l’évidence, y perdra douloureusement son innocence. Lune noire#14 : L’Enfant miroir,

FÉÉRIE

La 26e édition du festival international du film d’animation Les Nuits Magiques se déroulera du 1er au 11 décembre au cinéma Le Festival de Bègles. Au programme : compétition internationale de courts métrages d’animation ; avant-premières ; programmation jeune public ; ciné quiz « À la poursuite des toons » ; improciné (courts métrages suivis d’improvisations de comédiens) ; programmation thématique de courts métrages (Shoco Films, Visegrad Animation forum) ; les coulisses du cinéma d’animation ; exposition, atelier et rencontres avec des professionnels. Les Nuits Magiques,

du jeudi 1er au dimanche 11 décembre, Le Festival, Bègles (33130).

www.lesnuitsmagiques.fr

Ow

jeudi 29 décembre, 20 h 45, Utopia.

en Ra

www.lunenoire.org

MYTHES Mireille Calmel - D. R.

The Reflecting Skin - D. R.

Johnny Express - D. R.

Art Aztèque ou Mixtèque (détail)—Manon Recordon, 2016.

EN BREF

VAUBAN

b bi t - D . R .

Du 10 au 11 décembre, place à la 24e édition du salon Livres en Citadelle, à Blaye. Au menu : une trentaine d’auteurs de littérature générale et une trentaine d’auteurs de littérature jeunesse/BD. Mais aussi une exposition en hommage à Claire Franek (le fameux Tous à poil, c’était elle) décédée cette année et deux représentations gratuites pour le jeune public au cours du week-end – cette année, c’est la compagnie MoufMouf qui présente Notre conte est bon, spectacle musical, conté, joué et dessiné en live à partir des textes de Jean-Christophe Mazurie. Livres en Citadelle,

Issues de sources multiples, les images qui composent les collages, vidéos ou installations de Manon Recordon semblent revenir de lointaines civilisations, puiser dans des légendes et des mythes, mêler la culture savante et populaire, l’actualité présente, l’intime ou le sublime. « Mon beau souci » pourrait ainsi s’apparenter à une déambulation labyrinthique dans le « musée imaginaire » de l’artiste, un jeu narratif construit avec la souplesse que caractérise l’ère numérique, et où le sens naît entre les images. « Mon beau souci », Manon Recordon, jusqu’au mardi 17 janvier 2017, Image/Imatge, Orthez (64300).

www.image-imatge.org

du samedi 10 au dimanche 11 décembre, Blaye (33390).

ARTISANS

Ateliers d’Art de France, syndicat professionnel des métiers d’art, présente du 9 au 11 décembre, au Hangar 14, le salon Ob’Art. Les amateurs d’authenticité pourront y rencontrer les créateurs et acquérir une multitude de pièces uniques ou en petites séries façonnées à la main (arts de la table, bijoux, maroquinerie et accessoires, mobilier et luminaires, objets déco, céramiques, sculptures...). Un rendez-vous incontournable pour dénicher l’objet coup de cœur tout en découvrant de manière ludique et conviviale les savoirfaire des métiers d’art à travers de nombreux ateliers. Salon Ob’Art, du vendredi 9 au

dimanche 11 décembre, Hangar 14.

www.salon-obart.com

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Petit rituel de saison, le Winter Camp Festival approche à grands pas ! Afin de réchauffer les corps et les âmes des mélomanes exigeants, cette 5e édition part à l’abordage de l’i.Boat, investissant sa soute deux soirées de suite avec un programme réinventant comme toujours son laboratoire d’expression musicale. Soit, d’une part, le 7 décembre, un plateau franco-anglais réunissant Chamberlain et Michaël Nau et, d’autre part, le 8 décembre, une rencontre France-Australie entre Crayon et Owen Rabbit. Winter Camp Festival#5, du mercredi 7 au jeudi 8 décembre, 19 h 30, i.Boat.

www.iboat.eu

Michel Ohl - D. R.

BIVOUAC

© Salinier Quentin

Oscar Galea - D. R.

http://preface-blaye.fr

MESSIDOR GRINÇANT Le patrimoine aujourd’hui conservé aux Archives contribue pleinement à forger la citoyenneté. Être citoyen, c’est évoquer les droits de l’homme et du citoyen, l’abolition de l’esclavage, les élections, la place de la femme dans la société, la laïcisation, le sentiment d’appartenance, mais aussi présenter la devise et les symboles de la République. C’est enfin mentionner le « vivre ensemble » en abordant les lieux emblématiques, l’éducation, les prises de position ou les combats, le civisme. Force est de constater que bien souvent les documents retraçant des événements plus ou moins anciens trouvent encore une résonnance très actuelle. « Aux archives, citoyens ! »,

Plongée dans l’univers libertaire et drolatique de Michel Ohl, L’âme a ses douanes est un petit cabaret joyeux et décalé, fait de textes et de chansons insolites et déglingués, poésie universelle de nos pauvres petites vies. Christian Loustau, Alain Raimond et Régis Lahontâa rendent hommage à l’un des derniers artistes rebelles à l’uniformisation des esprits. Vive Dada ! Le spectacle sera précédé par Les Diablogues de Roland Dubillard, petites pièces brèves à deux personnages, mélange d’humour, de loufoquerie, d’émotion et de poésie, dont la seule prétention est de faire rire sans bêtise. L’âme a ses douanes, Cie Tiberghien,

archives.bordeaux-metropole.fr

www.lelieusansnom.fr

Jusqu’au vendredi 30 décembre, Archives Bordeaux métropole.

du 1er au 11 décembre, 20 h 30, sauf les 4 et 11/12 à 16 h, relâche les 5, 6 et 7/12, Le lieu sans nom.


NoĂŤl rue des Remparts


© Frédéric Desmesure

© Patrick Imbert - Hans Lucas

SONO MUSIQUES TONNE

HOU LÀ LÀ !

Disparus progressivement de la scène au début du millénaire, voici que les garçons donnent à nouveau signe de vie, et comment ! Près de 33 ans après leur formation... C’est leur participation au dernier Hellfest qui les a remis dans la lumière. Et puisqu’ils n’ont jamais fait les choses à moitié, les désormais quinquagénaires ont donc décidé de continuer à se prendre pour de sales gosses – leur véritable nature, au fond – repartant pour un tour, comme si de rien n’était. Le ska punk drolatique qu’ils ont inventé, en associant une boîte à rythmes à leurs chevauchées fantastiques, en a décoiffé plus d’un. La crête s’est sans doute muée en toupet, avant de disparaître, laissant place à des crânes luisants. Toutefois, les outrages du temps n’ont probablement que peu d’effet sur les trois p’tits keupons dont les photos récentes sont soigneusement cachées : un unique cliché du groupe a été dévoilé accompagné d’une sorte de profession de foi, reposant sur les actifs du début : thrash, alternatif, loufoque. Avare en informations actualisées, Ludwig Von 88 a cependant publié en avril, pour le Disquaire Day, un 45 T avec un inédit. Gageons que le voyage qu’ils ont repris n’aura pas entamé leur bonne humeur. S’il ne reste que ça du « no future »... José Ruiz Ludwig Von 88 + Fuzzy Vox,

samedi 10 décembre, 20 h 30, Rock School Barbey.

www.rockschool-barbey.com

© Emily Dennison

En dépit des changements de personnel, Ludwig Von 88 perpétue un punk rock carabin(é?) et increvable. L’esprit (mauvais) de la bande a toujours garanti une ligne de conduite énervée et humoristique.

Au-delà du rock, la vitalité de Manchester s’illustre également sur la scène jazz, dont GoGo Penguin est l’un des rejetons les plus turbulents.

HIP GEEKS Quoique le terme jazz reste encore une étiquette « par défaut », le jeune trio mancunien présente un cahier des charges musical auto-adopté assez précis : recréer de la musique électronique à partir d’instruments acoustiques. Une espèce de défi nommé « electronica acoustique ». Signé pour 3 albums chez Blue Note, GoGo Penguin ne cache pas sa fascination pour les robots et le transhumanisme, et leur nouvel album – Man Made Object – tourne autour du concept de l’homme chosifié, au sens physique. Avec 25 ans de moyenne d’âge, la formation affiche une insolente maturité dans ses fulgurances rythmiques et sa capacité à intégrer tout naturellement des plans piqués au hip-hop comme à la musique classique. Les innombrables pédales d’effet utilisées par le bassiste Nick Blacka se combinent aux bidouillages du pianiste Chris Illingworth. N’at-il pas enveloppé les cordes de son piano avec du papier absorbant pour essayer de retrouver le son d’un synthétiseur ? Pendant ce temps, le batteur Rob Turner enregistre et diffuse le miaulement d’un chat de gouttière. Turbulents, vous dit-on. GoGo Penguin expérimente tout en contenant cette solide base rythmique qui le fonde et le distingue. Simplement. Et ça swingue, autour de mélodies minimalistes qui peuvent devenir entêtantes et de tourneries qui savent se faire hypnotiques. Drôles de bipèdes. JR GoGo Penguin + Anenon, mardi 13 décembre, 20 h 30, Le Rocher de Palmer, Cenon.

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lerocherdepalmer.fr

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L’esprit des comédies musicales newyorkaises est convié pour le concert de Noël de Radio Classique avec l’ONBA à l’Auditorium les 15, 16 et 18 décembre.

CHRISTMAS « Noël, ce n’est pas un jour ni une saison, c’est un état d’esprit. » Voici comment l’homme d’État américain John Calvin Coolidge voyait le marronnier de décembre. C’est dans cet esprit que le concert de Noël prévu à l’Auditorium les 15, 16 et 18 décembre est composé. Au programme ? L’une des avenues les plus mythiques de New York avec les plus grands standards du répertoire des comédies musicales de Broadway comme en écho au ballet Coppélia, donné dans le même temps au Grand-Théâtre. Leonard Bernstein (Candide, Ouverture) et George Gershwin (Wing it) seront donc de la partie entre autres, Duke Ellington (Take the A Train ; Dance of the Floreadores) mais aussi des « tubes » (Douce Nuit, Allelujah de Haendel). Il faut dire que la tradition de Noël chez les Anglo-Saxons, avec ses chants et la mise en scène de la fête, est beaucoup plus ancrée que dans nos terres. C’est ainsi que depuis 2012, s’inspirant aussi du succès du concert du Nouvel An à Vienne, Radio Classique s’est emparée de cette période traditionnellement plus creuse pour proposer son concert de Noël, d’abord à Paris, et depuis l’année dernière, dans une volonté d’ouverture, également à Bordeaux, avec l’ONBA, sous la houlette de Paul Daniel, son chœur dirigé par Salvatore Caputo et le baryton Laurent Deleuil. Le succès fut immédiat dans les deux villes. Dans le rôle du présentateur, c’est Christian Morin qui officie cette année, animateur notamment de l’émission Tous classiques mais aussi clarinettiste originaire de Bordeaux. Le concert de la première, le 15, sera retransmis en direct sur les ondes et rediffusé le 25. Sandrine Chatelier Concert de Noël Radio Classique, jeudi 15 décembre, 20 h (en direct sur les ondes), vendredi 16 décembre, 19 h, dimanche 18 décembre, 15 h, Auditorium Rediffusion sur Radio Classique le 25 décembre. opera-bordeaux.com


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JUST PICK FIVE Dans un concert, vous remarquez l’ingénieur du son parce qu’il est derrière la console, éclairé par une lampe aussi minuscule que blafarde. Il est le « faiseur de cohérence » de l’ensemble tout en occupant un rôle lui aussi créatif. Simon Caubet est le soundier historique de Frànçois & the Atlas Mountains, avec qui il a même fini par enregistrer l’album Plaine inondable (2009). Avec tout ce crew de Saintes, il s’occupe aussi d’organiser le festival Coconut.

le rocher de palmer

Propos recueillis par Arnaud d’Armagnac

Michael Jackson, Dangerous (Epic records, 1991) Je suis hyper-fan de Michael Jackson. Ce n’est pas son meilleur album, c’est même celui que j’aime le moins finalement, mais c’est le premier CD que j’ai copié moi-même sur une cassette, je devais avoir 5 ou 6 ans. C’est un peu mon premier travail d’ingénieur du son en fait (rires). C’est le moment où il a vraiment basculé : il est passé dans les beats très digitaux, les rythmes plus froids. Ce sont les prémices du R’n’B moderne. Il a essayé d’innover, je ne suis pas sûr qu’il ait réussi. Mais en bien ou en mal, il a influencé ce milieu. J’admire la détermination du mec. Il fait Off the Wall qui est un succès énorme et derrière il veut faire mieux, il sort Thriller. Dangerous, c’est un peu des chansons pour enfants à l’époque, un peu comme Bad.   Francis Bebey, African Electronic Music 1975-1982 (Born Bad records, 2011) C’est une réédition du label Born Bad. Un poète camerounais, ancien journaliste, passé par plein de phases différentes : de la musique africaine très acoustique et aussi beaucoup de boîtes à rythmes et de sons de synthé. C’est assez précurseur pour l’époque. Ce qui me touche vraiment chez lui, ce sont les textes qui sont à la fois humoristiques et assez critiques envers la société. Le mec a énormément d’autodérision. Il y a cette chanson Agatha où sa femme a un enfant et cet enfant est blanc. Et en fait il prend tout ça à la rigolade. Il y a une chouette mélancolie dans ces morceaux. Si ça n’avait pas été réédité, je serais sûrement passé à côté, et pourtant l’autre jour, j’étais chez mes parents et j’ai trouvé de vieilles cassettes dans les tiroirs. Il y avait Francis Bebey dans le tas. Castanets, Cathedral (Asthmatic Kitty, 2004) C’est une espèce de country-folk psyché très éthérée. Quand je pense à Castanets, je vois un crotale, un coyote et le soleil qui se couche sur le désert rouge de l’Arizona. Un son qui traîne, entrecoupé de moments de folie où ça part presque en noise expérimentale. C’est un album important car avec l’équipe charentaise qui a fini par faire le Coconut de Saintes, on venait à Bordeaux voir des concerts et on allait à l’Inca. Castanets

restera le meilleur concert vu là-bas, plus sincère que tout ce courant new folk qu’on vivait à ce moment-là. On s’en est beaucoup inspirés aussi, parce qu’on avait fait un album avant Frànçois & the Atlas Mountains avec Uncle Jellyfish, on écoutait tellement de choses que ça mélangeait un peu tout au final. Le label Constellation aussi nous fascinait énormément. On passait notre temps chez Amaury (Ranger, basse/percus dans Frànçois and the Atlas Mountains, ndlr) qui avait aménagé une dépendance chez ses parents en studio. On s’ennuyait tellement qu’on a passé notre temps à enregistrer dans ce truc. Ensuite on a programmé des concerts au Taquet à Saintes, où on faisait jouer les groupes qu’on récupérait de l’Inca. Le studio chez Amaury, le Taquet, autant d’étapes qui ont mené au festival Coconut. Rozy Plain, Friend (Lost Map records, 2015) Son dernier album. Je l’ai écouté en boucle toute l’année. Parfois, tu es excité par la sortie d’un disque et tu vas l’écouter à fond avant de t’en lasser, et tu as aussi les albums qui ne faiblissent jamais. Je trouve que Rozy a passé un cap avec Friend. C’est aussi lié à la tournée qui a suivi ; la plus belle de ma vie. On a fait 4 dates en Islande et ça m’a permis de me rendre compte à quel point c’est important les personnes dont tu es entouré sur la route. C’était une équipe géniale. Il y a encore Amaury. Jamie à la batterie, un ancien joueur de criquet qui a fait des films Bollywood. Pour moi, cet album est indissociable de l’humain qui s’est dégagé de la tournée qui l’a suivi. Il ne faut jamais dire jamais, mais je ne me vois pas partir sur une grosse production, dans un tour bus avec des gens chiants. 

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Alors, à ce top, on ajoute obligatoirement le disque qui est sur ta platine aujourd’hui, c’est le plus sincère puisque tu viens de l’écouter. Fleetwood Mac, Rumours (Warner Bros, 1977) C’est le plus beau son de batterie de la pop, hyper en avant sans être moche. Un exploit. La chaleur, la profondeur du son de caisse claire. C’est difficile de faire plus pop que ce groupe. Mais attention, je n’écoute jamais un disque « pour la production ». Il y a un lien entre la qualité des morceaux et leur mise en forme. Je ne crois pas qu’un album nul bien produit finisse par être génial.

PHOTO : FLAVIA COELHO©YOURI LENQUETTE

Hey Simon, donne-nous le top 4 des disques qui ont changé les choses pour toi.

CHINESE MAN, IAM, SNARKY PUPPY, YURI BUENAVENTURA, LA GRANDE SOPHIE, PATRICE, MANU KATCHÉ, RIVAL SONS, SUM 41, FLAVIA COELHO, FAADA FREDDY... ___WWW.LEROCHERDEPALMER.FR #ROCHERDEPALMER


© Michel Garnier

MUSIQUES

LA FIN D’UN RÈGNE « Je trouve assez bien de terminer une fin d’activité par une naissance, savoure Michel Laplénie. En plus, c’est une des plus belles œuvres de Schütz, très vénitienne, qui sent la jeunesse. Il avait pourtant 80 ans lorsqu’il l’a écrite ! » Michel Laplénie, 73 ans, acteur historique du renouveau du baroque en Europe, tire sa révérence [lire notre édition d’octobre]. Son ensemble, Sagittarius, se produira une ultime fois après 30 ans d’activité et une série de concerts cet automne en forme d’adieu, notamment celui du Pin Galant avec un des chefs-d’œuvre de Haendel, Judas Macchabée, pour saluer sa collaboration avec les chœurs bordelais. Au programme de l’ultima : son compositeur tutélaire bien sûr, l’Allemand Heinrich Schütz (1585-1672), avec l’une de ses œuvres majeures, Historia der Geburt Jesu Christi (1664), à mi-chemin entre l’oratorio et l’histoire sacrée. Le compositeur était sorti de sa retraite après une longue carrière à Dresde pour composer cette œuvre et avait recouvré « un élan de jeunesse créatrice qui avait un peu disparu, avec une richesse d’inspiration et une inventivité remarquables ».   En prélude à cette Histoire de la nativité seront donnés quelques motets du temps de Noël, de modestes Geistliche Konzerte et des pièces rutilantes comme le Magnificat latin. Puis le rideau se baissera définitivement. Pas de reprise de l’ensemble trop intimement lié à son fondateur et à l’œuvre de son compositeur fétiche, Schütz. « J’aurais voulu qu’il y ait toujours la transmission autour de ce compositeur, explique le musicien. Mais je ne vois personne qui aurait pu prendre le relais. » Seule la Schola Sagittariana, structure de formation domiciliée au château d’Abzac, subsistera pour quelques master class. Bilan ? Michel Laplénie s’est prêté au jeu du choix de trois événements majeurs de Sagittarius : 1. La reconstitution du mariage de Louis XIII en 2015 à la cathédrale de Bordeaux. « Ce fut un grand moment aquitain, avec un public record et un concert donné à guichet fermé. » 2. « Avoir pu mettre à l’honneur un musicien bordelais méconnu, Charles Levens (17341761) qui était maître de chapelle à la cathédrale. J’ai pu ressusciter certaines de ses œuvres, en particulier un Te Deum, en 2007. C’est une grande réussite aussi d’avoir pu en faire deux enregistrements en concert à Bordeaux. » 3. L’enregistrement (1994-95) de l’intégrale des Psaumes de David de Schütz (1619). « C’était un de mes rêves quand j’ai commencé à m’intéresser à ce compositeur. Ces psaumes furent écrits après son premier séjour vénitien et s’en inspirent complètement. Ce fut un travail colossal, avec 26 motets, une double polyphonie et donc un gros effectif vocal et instrumental (50 musiciens et chanteurs). Mais c’est une œuvre phare avec une musique assez rutilante et des psaumes de louange très jubilatoires. On y retrouve bien l’objet de la musique baroque, qui est de mettre en relief la diversité des sentiments de l’âme humaine, le tout magnifié par les effectifs vocaux et instrumentaux. » Rendez-vous à l’Auditorium le 22 ou avec le dernier disque de Sagittarius dédié à Schütz autour de son chef-d’œuvre Musikalische Exequien, aboutissement de 30 ans de réflexions autour de l’interprétation de ses œuvres. SC « Schütz : histoire de la nativité et motets du temps de Noël », Ensemble Sagittarius,

jeudi 22 décembre, 20 h, Auditorium.

www.sagittarius.fr opera-bordeaux.com

À lire aussi : Un enfant du baroque, de Julien Rousset (éditions Le Festin).

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© Youri Zakovitch

Après 30 ans d’activité, l’ensemble baroque Sagittarius, indissociable de son fondateur Michel Laplénie, tire sa révérence le 22 décembre à l’Auditorium avec un concert hommage à son compositeur emblématique Heinrich Schütz. Une fin douce et sereine sur fond de nativité.

Par provocation plus que par conviction sans doute, Tomás Gubitsch proclame « ringard » le tango de Carlos Gardel et se présente tel l’enfant terrible de la famille.

ODYSSÉE En fustigeant le tango traditionnel — essayons d’imaginer un bluesman contemporain piétinant la tombe de, au hasard, Charlie Patton —, Tomás Gubitsch s’est créé l’image d’un iconoclaste sans complexe. Ce qui ne suffit pas à rendre compte de la créativité de ce guitariste aux talents multiples. Et si son outrance face aux dogmes du tango classique a toute la suffisance de l’aristocrate face à un genre qu’il regarde avec hauteur, la place de Gubitsch dans le tango contemporain reste de premier plan. Précoce – à 17 ans, il menait Invisible, le groupe rock phare de l’époque en Argentine –, il n’a jamais renoncé à briser les codes. Le rock progressif qu’il pratiquait alors a laissé quelque trace dans la musique qu’il compose aujourd’hui. Son parcours aura traversé une période de diète puisqu’il a totalement délaissé son instrument pendant plusieurs années afin de se consacrer à la composition et à la direction d’orchestre. C’est durant cette période qu’il écrit notamment un opéra ballet improbable (selon ses propres termes) avec 50 pauvres (chômeurs, RMIstes) dans les rôles principaux. Il multiplie les créations insolites et les travaux de commande avant de se décider à reprendre la guitare au début des années 2010. La formule trio apparaît comme la plus satisfaisante, après avoir dirigé du sextuor à l’orchestre symphonique, mais c’est en compagnie d’Éric Chalan, Juanjo Mosalini, Sébastien Surel et Vincent Segal qu’il se produit désormais pour défendre les couleurs de son triptyque du Tango d’Ulysse. L’irrévérence est sa façon à lui de témoigner son respect pour le tango. Soit. José Ruiz Tomás Gubitsch, Le Tango d’Ulysse, mardi 14 décembre, 20 h 15, Théâtre des Quatre Saisons, Gradignan. www.t4saisons.com


© Marc de Krosse

GLOIRE LOCALE par Guillaume Gwardeath

De la musique surf jouée avec originalité, brutalité, énergie et virtuosité. Arno De Cea est le cerveau et les mains sur la guitare six cordes des Clockwork Wizards.

DE TRÈS BON

ALOHA

L’Arno du duo Stef & Arno, fulgurance surf garage bordelaise, c’était lui. ExOharu. Actuel membre des Irradiates, sur l’axe dément Bordeaux-Besançon. En 2003, Arno a fait paraître Aloha from Cestas, au départ prévu pour être un album solo de son projet Stef & Arno ; fraîchement séparés. Cinq ans après, quand les Biarritz Boys (de Hollande) le contactent pour jouer à La Centrale, rue Bouquière, il monte un groupe pour le live avec quelquesuns de ses camarades de jeu d’Antena Tres et la bassiste des Jellybears. L’aventure n’a jamais cessé depuis pour Arno, aujourd’hui épaulé de son fidèle et massif bassiste Lichen Boy, qu’il rencontre au début des années 2000 grâce au projet du Minimal Squad of Teenage Monster Circus (4 groupes pour 7 musiciens bordelais, dont les Magnetix). Le nom du groupe, il le pique au film L’Abominable Docteur Phibes, dans lequel l’orchestre d’automates de Vincent Price s’appelle les Clockwork Wizards. Entre deux débauches de surf music sauvage, le combo va jusqu’a adapter la Première Gymnopédie d’Erik Satie. De Cea nous explique : « Certains groupes surf, dès les années 1960, reprenaient de la musique classique ; bien sûr, arrangée en surf music. Le guitariste japonais Takeshi Terauchi en avait fait un album entier et ça sonne super bien. Il existe une vraie tradition, comme quand Jon and the Nightriders reprennent le thème de Guillaume Tell. On s’y inscrit, mais avec un compositeur français. Pour le clin d’œil ! » En janvier 2017 sortira Flash Freezing the Sun, troisième album des magiciens mécaniques, toujours sous inspiration surf et SF. Arno De Cea & the Clockwork Wizards, Flash Freezing the Sun,

(Calico Records/Productions de L’Impossible)

www.arnodecea.com


Martin Luther King prononce un discours contre la guerre du Vietnam devant l’immeuble des Nations Unies. Dans ses yeux, on peut voir la réflexion du building, New York City, New York. 15 avril 1967.

© Jean-Pierre Laffont Collection Maison Européenne de la Photographie, Paris. Don de l’auteur

SONO EXPOSITIONS TONNE

Poursuivant sa fructueuse collaboration avec la Maison Européenne de la Photographie, la Ville de Mérignac propose à la Vieille Église Saint-Vincent « Amérique : mythes et légendes », florilège du fonds de l’institution parisienne consacré aux représentations d’une nation autant fantasmée que fantasmatique.

THE LAND OF THE FREE AND

THE HOME OF THE BRAVE À vrai dire, il n’y a pas de moment particulier pour (re)plonger dans les images constituant l’histoire des États-Unis. La photographie n’y fait exception. On pourrait parler d’opportunisme en cette année d’élection présidentielle, inépuisable réservoir du storytelling nord-américain, mais en l’occurrence l’ambition relève plutôt d’un désir pédagogique, soit une vue en coupe du xxe siècle d’un pays dont la dimension continentale – faut-il encore rappeler cette évidence ? – explique la profusion de talents et de clichés. Entre récit du pouvoir, toute-puissance de l’industrie cinématographique, soubresauts de l’histoire, figures culturelles, conquête spatiale et marginaux, « Amérique : mythes et légendes » tente d’embrasser ce qui constitue l’indéniable soft power à l’œuvre, dans lequel le regard français se perd avec plus de volupté qu’il ne veut l’admettre ; éternelle ambivalence des sentiments… L’effort ici déployé présente également un aspect incontestablement patrimonial, comme une espèce de voyage à travers les décennies (des années 1930 aux années 1980), majoritairement en noir et blanc. La sélection joue la carte des « valeurs sûres » – Robert Mapplethorpe, Herb Ritts, Irving Penn, Milton H. Greene, Jacques Lowe, George Hurrel et William Eggleston – contrebalancées par la présence des travaux de Jean-Pierre Laffont et de Philippe Vermès, Frenchies de l’étape. Toutefois, inutile de bouder son plaisir, ce n’est pas tous les jours que s’offrent au regard les portraits tirés des Album I et II de George Hurrel, qui, dans l’intimité de son salon de Los Angeles, immortalisa au-delà du sublime les visages de l’aristocratie hollywoodienne

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(Joan Crawford, Hedi Lamarr, Greta Garbo, Dorothy Lamour, Jean Harlow, Betty Davis, Katharine Hepburn…) dans des cadrages néo-expressionnistes d’une intense rigueur formelle nullement dénuée de séduction ; le sex appeal en français dans le texte. De même, comment ne pas succomber à l’éternelle saga Kennedy, capturée par Jacques Lowe, photographe officiel du 35e président des États-Unis, qui, entre 1958 et 1962, partagea son intimité ? Étonnante plongée au cœur du pouvoir à l’allure sans cesse voluptueuse même lorsque JFK apprend par téléphone l’assassinat de Patrice Émery Lumumba le 17 janvier 1961. Lowe transcendait-il son sujet ou bien la Maison blanche était-elle, alors, le temple de l’élégance en toutes circonstances ? Face au récit « enjolivé », s’oppose celui d’une certaine contre-culture, notamment face à l’objectif de Robert Mapplethorpe saisissant frontalement Louise Bourgeois, William S. Burroughs ou l’ineffable Lisa Lyon ; une puissance intacte répondant à la force surnaturelle des mains de Miles Davis par Irving Penn. Unique corpus en couleur exposé, la série Graceland (1983-1984) de l’immense William Eggleston relève certainement du choix le plus idoine afin d’illustrer le cahier des charges « mythes et légendes » tant ces instants figés pour l’éternité de la demeure d’Elvis Presley à Memphis, Tennessee (ville natale d’Eggleston) soulèvent un pan du royaume domestique du seul roi américain. Tout à la fois musée et mausolée, Graceland, ouvert au public depuis 1982, s’avère une fascinante source d’inspiration pour le plus grand maître contemporain de la couleur, une

espèce de vertige en quête d’un fantôme ou plutôt d’une présence surnaturelle évanouie dont ne subsisteraient que les apparats du pouvoir. Compléments bienvenus à cette sélection, les planches de Jean-Pierre Laffont, photojournaliste, arrivé au milieu des années 1960 au pays de la Liberté, racontent plus de trente années avec leur lot de tragédies et d’espérance, de misère et de splendeur, de gloire et de poésie. Ayant toujours opté pour la contradiction dans l’exercice de son métier (un téléobjectif si les collègues optaient pour un grand angle ; prendre les badauds observant le décollage d’Apollo XI à Cap Kennedy, Floride, en 1969, plutôt que la fusée), l’auteur du portrait retenu comme affiche (un étudiant opposant à la guerre au Vietnam, en 1972, à Miami, Floride), séjourna à la Maison blanche sous la présidence Nixon et fit notamment la couverture de LIFE en 1973 pour un baiser totalement imprévu lors d’un festival rock. Pionnier de l’agence Gamma, cofondateur de l’agence Sygma, devenu citoyen américain en 2016, l’homme avoue son attachement pour un portrait du révérend Martin Luther King, datant de 1965, et miraculeusement sauvé d’un désastre dans ses archives. On le comprend. Marc A. Bertin « Amérique : mythes et légendes », collection de la Maison Européenne de la Photographie,

jusqu’au dimanche 22 janvier, Vieille Église Saint-Vincent, Mérignac.

www.merignac.com


saison 2016/2017 Venez en Tram ! Ligne A - Arrêt Pin Galant

vendredi 2 décembre / 20h30

BALLET DU GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE

TRISTAN ET ISOLDE

dimanche 4 décembre / 18h30

ROBERT CHARLEBOIS 50 ans / 50 chansons

mercredi 7 décembre / 14h30

dès

BLANCHE-NEIGE ET MOI Comédie musicale CIRQU E DIMANCHE 4 DÉCEMBRE : 17H

Carte blanche au Cirque Romanes En partenariat avec la ville de Bègles

MU SIQU E MARDI 6 DÉCEMBRE : 20H15

Une autre Odyssée Monteverdi — Markéas Ensemble La Main Harmonique — Frédéric Bétous

4 ans

vendredi 9 décembre / 20h30

CIRQ UE ENSEMBLE ORLANDO FRIBOURG

concert de noël DIMANCHE 4 DÉCEMBRE : 17H

Carte blanche au Cirque KID MANOIRRomanes 2

dimanche 14 décembre / 16h

dès

7 ans

En partenariat avec du la ville de Bègles la malédiction pharaon

vendrediMUSIQ 16 décembre UE / 20h30

BENJAMIN BIOLAY MARDI 6 DÉCEMBRE : 20H15 palermo hollywood

Une autre Odyssée

Monteverdi — Markéas / 16h mercredi 21 décembre

dès

3s Ensemble La Main Harmonique — Frédéric Bétous

CHANTAL GOYA

an

les aventures fantastiques de marie-rose MU SIQU E MERCREDI 14 DÉCEMBRE : 20H15

Le Tango d’Ulysse Tomás Gubitsch

MUSIQ UE

vendredi 6 janvier / 20h30

MERCREDI 14 DÉCEMBRE : 20H15 BÉATRICE URIA MONZON

Le Tango d’Ulysse mezzo-soprano Tomás Gubitsch

dimanche 8 janvier / 16h T HÉÂT RE SAMEDI 17 DÉCEMBRE : 17H

Leeghoofd Tuning People — Kinderenvandevilla Dès 4 ans

MU SIQU E MERCREDI 4 JANVIER : 18H JEUDI 5 JANVIER : 19H

La Campagne en secret François Cheng — Cie Les Bruits de la Lanterne Dès 18 mois

W W W.T 4 S A I S O N S .C O M 05 56 89 98 23

MICHEL BOUQUET

THÉÂTRE ÀdeTORT ET À RAISON Ronald HARWOOD SAMEDI 17 DÉCEMBRE : 17H

mardi Leeghoofd 10 janvier / 20h30

M-J BAUP - L. DEUTSCH - N. CROISILLE

IRMA LA DOUCE

Tuning People — Kinderenvandevilla Dès 4 ans Comédie musicale d’Alexandre BREFFORT

mardi 17MUSIQ janvierUE / 20h30

GRANDES VOIX LYRIQUES MERCREDI 4 JANVIER : 18H

Lauréats du concours de marmande JEUDI 5 JANVIER : 19H

Lasamedi Campagne secret 21 janvieren/ 14h30 - 20h30

Françoisdimanche Cheng — Cie Bruits de la Lanterne 22Les janvier / 16h dès Dès 18 mois

C!RCA Beyond

6 ans

W W W.T 4 S- ARenseignements I S O N S .C O M Billetterie : 05 56 89 98 23 05 56 97 82 82

www.lepingalant.com


Automne © Musée des Beaux-Arts, Ville de Bordeaux. Cliché F. Deval

SONO EXPOSITIONS TONNE

La Galerie des Beaux-Arts célèbre le centenaire de la mort d’Odilon Redon avec une exposition inédite consacrée au seul sujet du paysage, un pan moins connu et plus intime de l’œuvre de ce grand maître du noir.

IMAGINAIRE ORIGINEL « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Cette « pensée » empruntée à Pascal accompagne un dessin daté de 1870 dans lequel Odilon Redon figure un personnage nu, appuyé sur un rocher. Autour de lui, une lande désertique, une nature aride, sauvage et austère qui n’est pas sans faire écho au temps de l’enfance que le jeune Odilon, né à Bordeaux en 1840, a passé dans le Médoc. De santé souffreteuse, il est confié très tôt à un oncle qui occupe le domaine familial de Peyrelebade, près de Listrac-Médoc. À l’époque, cette région réputée pour son vignoble se distingue par son horizon dégagé, ses panoramas uniformes constitués de sables et de graviers, de landes et de marécages que quelques petits villages viennent péniblement égayer. Un décor monocorde qui, allié au sentiment de la solitude et au goût pour le mystère, va durablement marquer l’esprit et l’œuvre de Redon. « Tout a commencé à Peyrelebade, insiste Sophie Barthélémy, la directrice du musée des Beaux-Arts de Bordeaux. Il y a réalisé ses premiers fusains, ses premiers noirs et toute son inspiration visionnaire part de là. » C’est à cet imaginaire originel, ce répertoire de souvenirs et d’images d’enfance dans lequel Redon va puiser l’inspiration de ses noirs, de ses fusains et de ses lithos, que nous convie le parcours. Intitulée « La nature silencieuse », l’exposition dédiée au thème du paysage chez Redon est présentée à Bordeaux avant de rejoindre l’été prochain, en seconde

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étape, le musée de Quimper. L’institution bretonne a en effet coproduit l’événement. Mais pour quelles raisons ? « Pour Bordeaux, c’est plus évident, Redon est né ici. Le musée de la ville conserve un fonds très important, à hauteur de 60 œuvres (des peintures, des dessins, des pastels et des eaux-fortes) alors que le musée de Quimper n’en a aucune mais il se trouve que Redon a séjourné régulièrement en Bretagne, notamment dans le Finistère, un peu aussi dans le Morbihan », explique Sophie Barthélémy. De fait, le parcours, thématique plus que chronologique, réunit une centaine de réalisations issues pour l’essentiel des collections bordelaises mais aussi du musée d’Orsay avec notamment cette huile sur papier baptisée Chemin à Peyrelebade. Sur celle-ci, on voit la silhouette quasi fantomatique d’un homme s’éloigner sur un chemin champêtre en direction d’une bâtisse obscure sous un ciel dense, sombre, bleu et bas. Une vision mâtinée d’inquiétante étrangeté. Comme le souligne la directrice : « Redon ne cède jamais au pittoresque et à l’anecdote. Il va vraiment à l’essentiel, à l’essence même du paysage. On remarque, et c’est d’ailleurs très intéressant, que la figure humaine est rarement présente. On n’a pas comme dans l’école de Barbizon des paysans qui s’adonnent à une tâche particulière. Le plus souvent chez Redon les panoramas sont vides de toute présence et, quand ce n’est pas le cas, les personnages

sont mystérieux, issus de la mythologie ou de la littérature fantastique. » Un goût pour l’énigme, l’incertitude, le silence et l’obscurité, mais aussi un amour profond pour la nature dans ce qu’elle a de plus modeste, de plus prosaïque avec ses cailloux, ses brins d’herbe ou ses arbres qui suggèrent parfois des métamorphoses anthropomorphiques. « Il y a une espèce de rapport fusionnel entre l’homme et la nature chez Redon, commente Sophie Barthélémy. Souvent l’arbre est très dénudé, isolé dans la lande médocaine. Il surgit comme ça, seul à l’image de l’homme qui est lui-même solitaire. » L’âpreté des premiers âges se réverbère dans les inquiétantes côtes finistériennes des étendues bretonnes, que l’artiste découvre dans les années 1870-1880. À ces destinations, s’ajoutent le Pays basque, les motifs maritimes, le répertoire fantastique mais aussi quelques rares représentations de ruelles de villages ou de vues urbaines à l’instar de la Tour Pey-Berland. L’exposition s’accompagne d’un colloque international organisé par l’Université BordeauxMontaigne en partenariat avec le musée et l’Association du Musée d’Art Gustave Fayet à Fontfroide qui aura lieu les 15 et 16 décembre. Anna Maisonneuve « La nature silencieuse. Paysages d’Odilon Redon »,

du vendredi 9 décembre au lundi 27 mars 2017, Galerie des Beaux-Arts.

www.musba-bordeaux.fr


MÉRIGNAC

Amérique :

L’exposition « Haut le Cœur » est une collaboration entre deux artistes, Ludovic Beillard et Simon Rayssac. Il s’agit d’inscrire peinture et sculpture dans un espace d’expériences et de contraintes, et de mettre, ainsi, à l’épreuve le regard et le corps du visiteur en le confrontant à un équilibre apparemment antagoniste, mais pourtant fortement dynamisant.

Mythes et légendes

PRODUIRE

Ludovic Beillard

Collection de la Maison Européenne de la Photographie

UNE INTENSITÉ

d’éclatement pour aller de l’avant et saisir un foisonnement de sensations et d’images. S’il existe une relation entre notre monde et le sien, elle est analogue à la relation amoureuse, c’està-dire qu’elle est faite de fantaisies, de tentations et d’abandons, d’envols, de frémissements et de matérialité du quotidien, de fusions et de séparations. Et ces deux mondes sont nécessaires, l’un ne supprimant jamais l’autre, dans une alliance permanente de rupture et de réconciliation. Ludovic Beillard pratique la sculpture comme un acte de tension. Les formes produites sont en proie à la menace de l’informe et de la défiguration. Le réel est ici mobilisé pour sa fécondité, sa capacité à engendrer une énergie chaotique. Il touche le fond pour à nouveau rebondir. Il y a constamment dans cette démarche, un renversement. Il faut plonger au plus profond de cette matière pour faire surgir une autre lumière, plus primitive. Les masques ne tombent pas, mais se déforment, s’ouvrent comme des bouches et parviennent à faire entendre le bruit du monde. Cette exposition rassemble à la fois « l’organique et la grille, Rabelais et Mondrian ». La peinture et la sculpture se rejoignent sans se confondre et suscitent une intensité. Il faut s’y frotter pour en capter tout le potentiel. Il faut s’en dégager pour en voir toute la clarté. Didier Arnaudet « Haut le Cœur », Ludovic Beillard et Simon Rayssac,

du lundi 5 au jeudi 15 décembre, Escalier B.

@Jean-Pierre Laffont

19 novembre 2O16 22 janvier 2O17 Vieille Église Saint-Vincent Du mardi au dimanche 14h/19h - Entrée libre Tramway ligne A - Arrêt Mérignac Centre merignac.com Conception : Ville de Mérignac

Dans l’espace, des câbles métalliques sont tendus entre les murs et imposent une structuration coercitive. À ces câbles, sont suspendues des sculptures en latex, traité en rose, laissant apparaître un visage replié sur luimême, livré aux forces élémentaires du faire et du défaire, et refusant de s’enfermer dans une forme stabilisée, satisfaite d’elle-même. Sur les murs, des peintures à la gouache et à l’huile déploient différentes traces de couleur rose sur une grille de la même couleur. Une origine enfouie semble remonter à la surface. Entre ce jeu de quadrillage, ces traces et ces visages, se multiplient des échos et des rappels, tout en évitant les pièges d’une trop grande lisibilité. C’est une sorte d’unité rythmique délibérément fragile qui sans cesse s’interrompt et se relance comme pour mieux inciter à dénouer et à renouer. Dans sa peinture, Simon Rayssac use de la répétition des motifs, des couleurs et des mouvements. Chez lui, la répétition est en perpétuelle création. Par l’articulation des oppositions, des ressemblances et des reflets, elle ne cesse de s’enrichir ou de se métamorphoser. Le terme n’est jamais atteint. Le retour au point de départ est toujours possible. La virtuosité et la maladresse s’entremêlent. Cet artiste ne cherche pas à résoudre les contradictions. Au contraire. Il les affirme. Rien n’est plus étranger à sa peinture que la détermination stricte, l’argumentation autoritaire. Il n’a pas pour but de cadrer, délimiter son geste pictural, mais plutôt de s’en servir comme un levier de débordement et


© Rosa Barba

SONO EXPOSITIONS TONNE

Dans ses installations, Rosa Barba emprunte au cinéma les propriétés de lumière, de son et de mouvement, ainsi que le matériel associé à cet univers, tels que la pellicule de celluloïd et le projecteur. Un fascinant appareillage au service d’une pratique vertigineuse de l’espace et du temps. Le CAPC musée d’art contemporain accueille ses nouvelles réalisations.

LA SOURCE DE L’ÉVEIL Basée à Berlin, Rosa Barba est née en 1972, à Agrigente, en Italie. Elle a étudié à l’Academy of Media Arts de Cologne et à la Rijksakademie van Breeldende Kunsten à Amsterdam. Des institutions prestigieuses lui ont consacré des expositions. Son œuvre est représentée dans de nombreuses collections internationales. Dans ses sculptures et installations, Rosa Barba révèle les éléments constitutifs du cinéma. Elle utilise des projecteurs et des pellicules de celluloïd pour mettre en scène d’étranges mécanismes, mais aussi donner une intrigante présence aux images en mouvement. Elle dilue ainsi la frontière entre le réel et l’imaginaire, suggère une solidarité sensible du son et de la lumière, et intègre dans l’espace d’exposition des constructions fictionnelles où le spectateur se retrouve protagoniste. Elle produit également des films où apparaissent des architectures d’une étrange rugosité, des paysages livrés à la rêverie obscure d’une transformation indéfinissable, des déchirures industrielles et des menaces technologiques comme les indices d’une destruction programmée. Ils portent des paroles obstinément vives d’artistes, de poètes et de géographes. Ils prennent l’allure du documentaire, mais sans en respecter tous les codes. À l’occasion de son exposition au CAPC musée d’art contemporain, Rosa Barba a réalisé un film en 35 mm projeté dans l’espace monumental de la nef. Tourné en partie au Centre national de conservation audiovisuelle de la bibliothèque du Congrès, situé à Culpeper en Virginie, le film De la source au poème convie à une réflexion sur les lieux où l’histoire et la production culturelle sont conservées pour être transmises aux générations futures. S’intéressant à ce patrimoine visuel et sonore de la civilisation occidentale au xxe siècle, l’artiste précise : « Avec ce film, je voudrais examiner de

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plus près les géographies que nous créons autour de nous. Je souhaite ouvrir un dialogue sur le sens et le contenu de l’effort collectif consenti pour préserver les valeurs culturelles. » De concert avec cette réalisation, l’installation lumineuse Hear, There, Where the Echoes Are se propose comme une surprenante orchestration de différentes sources de projections lumineuses. L’activation de chaque projection est dictée par le rythme d’une performance musicale du batteur Chad Taylor. La continuité et la fugacité, la contraction et l’expansion, la transparence et l’opacité, la légèreté et la gravité sont ainsi mises dans un rapport d’intense réciprocité. Datée de 2014, l’œuvre Sea Sick Passenger oblige le spectateur à se déplacer autour d’un carré de feutre afin de pouvoir lire un texte éclairé. Son corps perturbe l’appréhension du texte et transforme le processus de lecture en processus d’écriture. D’où vient donc cette persistance des événements, des atmosphères, et cette sorte de puissance contenue qui leur appartient ? Sûrement de la précision de l’engagement, non pas seulement dans la forme apparente, l’écriture, la composition visible, mais également dans les structures les plus secrètes d’une mise en action ouvrant largement à de multiples significations de l’œuvre. Chez Rosa Barba, tout ce qui se convoque est fixé dans des contours très nets tout en entretenant des liens avec une dimension énigmatique, fantomatique. Certes, les lieux, les situations, les échos d’une histoire, les articulations du passé et du présent, la mémoire soumise à l’épreuve à la fois du vivant et du hiératique obéissent à des forces indéfinissables. Les points de vue sont poussés dans des directions à la résolution difficile, et pourtant il est impossible d’imaginer la moindre confusion, le moindre état ne fonctionnant plus

qu’à vide, tant la nécessité relie absolument chaque proposition à la suivante. On aurait tort, d’ailleurs, de voir là la marque d’une détermination qui ne tremble pas. Ce serait négliger toutes les variétés infinies d’images qui naissent et meurent, tantôt conjointement et tantôt séparément, dans l’esprit. Rosa Barba nous dérobe à une emprise exclusive et nous incite à suivre la pente la plus propice à l’investigation, à la découverte de ressources insoupçonnées. Bien sûr, nous nous retrouvons comme sortant d’un sommeil, avec quelques difficultés à nous localiser dans l’environnement où nous ouvrons les yeux, mais c’est pour très vite tirer parti de l’enrichissement apporté par cet éveil. Cette capacité d’éveil, l’artiste s’y attache avec d’autant plus de soin que son univers est un univers d’interrogation et donc de sollicitation. La plus infime concession faite à l’ondoiement et à l’imprécis ruinerait immédiatement toute adhésion. Il faut que cet univers soit parfaitement conçu pour que son efficacité s’impose. L’art de Rosa Barba semble sans cesse consentir à des impulsions de toute sorte. Il se caractérise d’abord par cette merveilleuse souplesse avec laquelle il se renouvelle, tout en revendiquant des repères et des matériaux pleinement identifiés. Il ne peut s’inscrire dans une seule définition et a toujours sa source dans l’inattendu. Comme le poème, cher à Jean-Christophe Bailly, il est « voué au commencement et au recommencement, il est comme un dessin qui sans fin serait repris ou à reprendre : ayant en tête un trait définitif mais pour cette raison même voué à la reprise ». DA « De la source au poème », Rosa Barba, jusqu’au dimanche 26 mars, CAPC musée d’art contemporain.

www.capc-bordeaux.fr


© Gaëlle Deleflie

L’artothèque de Pessac accueille une exposition monographique dédiée à Julien Nédélec. Cet artiste, né en 1982 à Rennes, nous invite à traverser le miroir (celui d’Alice aux pays des merveilles) pour une épopée fourmillante de paradoxes à la rencontre d’un temps, d’une géographie et d’une observation des astres tout autres.

STARGATE Julien Nédélec est fasciné par les paradoxes. En guise de genèse à son ensemble de pièces exposé à l’artothèque de Pessac, l’un des épisodes du second volet des Aventures d’Alice aux pays des Merveilles, De l’autre côté du miroir. Dans le passage dont il est question, la jeune Alice et la Reine Rouge se prêtent à un exercice de course à pied effrénée qui génère des choses bien curieuses. Lors de cette cavalcade (en effet), l’héroïne de Lewis Carroll s’interroge de ne pas voir l’environnement qui l’entoure changer. « Elles avaient beau aller vite, jamais elles ne passaient devant rien. “Je me demande si les choses se déplacent en même temps que nous ?’’ pensait la pauvre Alice, tout intriguée. » Faisant part à la Reine de son incompréhension, cette dernière lui répond : « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. » On le sait, les mondes du merveilleux sont soumis à d’autres règles, insolites et surnaturelles, auxquelles on consent dès lors qu’on signe le pacte fictionnel et sa sacro-sainte « suspension volontaire de l’incrédulité ». Pour autant, on aurait tort de balayer d’un simple revers de main cette étrange péripétie dans les territoires de la simple absurdité. C’est d’ailleurs toute la beauté du nonsense carrollien comme le fait paraître Gilles Deleuze dans Logique du sens : « Le non-sens est à la fois ce qui n’a pas de sens, mais qui, comme tel, ne s’oppose pas à l’absence de sens en opérant la donation de sens. Et c’est ce qu’il faut entendre par nonsense. » Ce qu’il faut comprendre par là, c’est que le nonsense victorien n’agite pas les logiques discursives entendues. Ce nonsense renie la logique exclusive

du vrai et du faux et préfère adopter le modèle de la dissymétrie simultanée, « il est à la fois excès et défaut, case vide et objet surnuméraire, place sans occupant et occupant sans place » pour reprendre Deleuze. Avec lui s’échafaude une forme de prolifération et de circulation à double sens. Les deux faces présumées opposées d’une signification s’y donnent à voir de manière concomitante et inséparable. De sorte qu’émerge une surabondance, un trop-plein de sens qui fait valoir les signes du paradoxe. Cette simultanéité prolifique, cette polysémie fourmillante, parcourt l’ensemble des six travaux présenté par Julien Nédélec. Dans Le Temps 0, par exemple, où les 25 formes molles font écho aux 25 fuseaux horaires dont elles sont l’extrapolation à la fois arbitraire et pourtant physiologique. Ailleurs, Flat Earth dévoile un répertoire mural de projections cartographiques d’un monde représenté en 2D. Missing Time déroule un temps abstrait à travers une suite logique d’une durée de 246 ans réalisée à partir d’une horloge à mouvement quartz et affichage digital. Encore Jacob, aux allures d’antenne hertzienne ou de croix de Lorraine, s’inspire en fait d’une transposition infidèle d’un curieux outil scientifique du xviiie siècle, appelé le bâton de Jacob, et utilisé alors en astronomie pour la mesure des angles. AM « Nous courons pour rester à la même place », Julien Nédélec,

jusqu’au samedi 4 février 2017, artothèque - les arts aux murs, Pessac.

www.lesartsaumur.com


Michel Herreria présente à la galerie Éponyme une exposition intitulée « Les Malentendus », réunissant une sélection de douze dessins extraits d’une série initiée en 2008-2009. Accrochés ici côte à côte, « Les Malentendus » donnent à voir un travail linéaire, une ligne d’horizon noire qui traverse l’espace de la galerie et sur laquelle viennent se jouer des saynètes à l’humour sombre. À partir de ces dessins, le Bordelais crée de petites animations calées sur le son remixé d’un discours très sérieux évoquant l’évolution de l’utilisation de la voiture en ville. Les variations sonores de la voix, ralentie, accélérée ou montée à l’envers, semblent y guider l’avancée graphique de la ligne. Sombre et épaisse, elle socle l’espace blanc de la feuille, y trace un chemin, tourne à angle droit, descend, remonte, perd parfois de sa rectitude et ondule pour prendre la forme de corps humains qui se seraient glissés à l’intérieur. On voit ainsi apparaître par endroits des pieds, des têtes ou des mains ouvertes et suppliantes. Ces personnages comme noyés dans une masse noire, peut-être celle des flots verbeux du langage politique, tentent d’émerger et implorent un secours qu’ils ne trouveront pas. « Les Malentendus » constituent pour Michel Herreria une ligne d’accroche où se joue une mise en tension formelle évoquant les dichotomies parfois frappantes qui existent entre le discours et les actes, la langue des mots et celle des gestes. « Les Malentendus », Michel Herreria,

jusqu’au samedi 17 décembre, galerie Éponyme

www.eponymegalerie.com

RAPIDO

TOPOLOGIES

Félix Pinquier est à l’honneur de la galerie Silicone avec une généreuse exposition monographique réunissant plus d’une vingtaine de pièces réalisées depuis sa sortie, en 2010, de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Fasciné par les sciences, le jeune sculpteur alimente ses recherches formelles de cette passion pour la dimension poétique et philosophique des mathématiques, l’idée pythagoricienne de l’harmonie, l’entropie, les trous noirs, les phénomènes sonores ou l’étude des déformations spatiales. Posées au sol, accrochées au mur ou au plafond, ses œuvres apparaissent au regard du spectateur comme des énigmes visuelles, des figures étranges ou des machines absurdes fabriquées à partir de matériaux industriels comme la résine, le plâtre, le ciment, le plomb, le bois, le métal ou le caoutchouc. Il produit beaucoup d’objets et de moulages à l’aide de gestes très simples, rapides, aléatoires, intuitifs. Ainsi se constitue un répertoire d’éléments formels avec lequel Pinquier compose dessins, sculptures et installations souvent de grandes dimensions. Le principe modulaire du processus permet alors toutes sortes d’expérimentations. Il fait circuler les formes du dessin à la sculpture, d’un matériau à l’autre, se risque aux changements de volumes, crée des frottements, ose les télescopages. « Réservoirs des formules », Félix Pinquier,

jusqu’au jeudi 15 décembre, Silicone, espace d’art contemporain.

www.facebook.com/siliconespace/

© Natacha Sansoz

© Félix Pinquier

LA LIGNE SOMBRE

© Lilo Kattou

DANS LES GALERIES par Anne Clarck

© Michel Herreria

EXPOSITIONS

SPACE ODDITY

Installé dans le quartier de Chartrons, le jeune galeriste Pierre Poumet assure depuis près d’un an une programmation tournée vers la jeune création et l’international. Il a accueilli tour à tour les expositions monographiques du Français Paul Chapellier, de l’Anglais Edward Liddle, de l’Écossais vivant à Londres, Felix Bucklow, puis une exposition collective d’artistes français et bordelais. Ce mois-ci, la plasticienne chypriote Lito Kattou, qui poursuit actuellement ses études au Royal College of Art de Londres, est à l’honneur. « Solar Love for the Rapid Felines » donne à voir une sélection d’œuvres, armes, sculptures et vêtements conçus en écho à un livre éponyme écrit par l’artiste elle-même. Le tout déploie un imaginaire lié à la science-fiction et aux récits extraterrestres. Au mur, on découvre une arme de poing argentée rétro-futuriste et quatre grands cercles de cuivre évoquant l’image plane d’une planète indéfinie. Disposés à plat sur le sol de la galerie, les Felines apparaissent comme les possibles uniformes de cette civilisation qui arborent pour emblème, brodé à même le textile, une griffure rouge des plus glam. Venue d’ailleurs ou vivant sur terre, dans le passé ou le futur, cette population apparaît ici à travers un ensemble de traces et d’indices de vie, chargés de références télévisuelles et cinématographiques mais départis de toute corporéité. « Solar Love for the Rapid Felines », Lito Kattou,

jusqu’au samedi 17 décembre, Pierre Poumet Gallery.

www.pierrepoumet.com

TRAVAIL

La galerie Tinbox accueille une exposition ironiquement intitulée « Prête à l’emploi » de Natacha Sansoz. Diplômée de l’École des Beaux-Arts de Bordeaux en 2005, l’artiste landaise développe une pratique liée au textile dont le sujet de prédilection est le monde du travail, ses représentations, ses codes et ses uniformes. Artiste touche-à-tout et prolifique, elle s’inspire de réalités sociales et politiques pour imaginer des œuvres, objets, costumes, sculptures, installations, projets participatifs et autres situations le plus souvent cocasses marquées par un sens certain du décalage et de la dérision. « Prête à l’emploi »» présente des éléments d’une installation intitulée Pour St Joseph tapez #, mettant en scène des objets et du mobilier du culte catholique associés à des accessoires ou symboles liés à la question épineuse de la recherche d’emploi. Au centre de l’installation, on peut lire gravé sur une plaque de marbre : « J’ai été exaucée, merci pour le CDI. » Sansoz porte ici un regard critique sur l’absence de statut professionnel pour les artistes « sans emploi » bien souvent bénéficiaires du RSA et plus largement sur la valeur sociale du travail et sa place dans nos vies dans un contexte post-industriel de chômage endémique où décrocher un job pérenne relèverait bien plus d’un cadeau du ciel que de l’aboutissement d’une démarche raisonnée. « Prête à l’emploi », Natacha Sansoz, du dimanche 4 décembre au mercredi 4 janvier 2017, galerie Tinbox Mobile, Place Pey-Berland.

Performance « Chômeuse Go On », lundi 5 et vendredi 9 décembre, 18 h, place Pey-Berland.

www.galerie-tinbox.com

Le Forum des arts et de la culture de Talence présente une exposition consacrée à la forêt intitulée « La forêt en “chante” » avec les artistes Sylvie Dissa, Hélène Godet, Pascal Laurent, Aurélie Mourier et Gauvin Manhattan. Vernissage le mardi 6 décembre, à 18 h 30. Jusqu’au samedi 31 décembre 2016. www.talence.fr • Au CAPC, dans le cadre de sa série de cours d’histoire de l’art intitulée « Théorie visuelle : n’importe quoi mais pas n’importe comment », le commissaire d’exposition Alexandre Midal propose « Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres ». Jeudi 8 décembre 2016, de 12 h 30 à 13 h 30. www.capc-bordeaux.fr • Le Labo Photo révélateur d’images présente l’exposition « Solitudes urbaines - Regard sur l’homme et la ville » du photographe Marc Montméat, sur les grilles du Jardin des Dames de la Foi (rue Saint-Genès). Jusqu’au jeudi 2 février 2017. www.lelabophoto.fr • À l’occasion de la manifestation Noël aux Bassins, les Bassins à flot se mobilisent cette année encore les 3 et 4 décembre pour offrir un large choix de cadeaux de fin d’année originaux et arty. Au Frac Aquitaine, outre des visites gratuites de l’exposition « Par les lueurs - Cent ans de guerres », il sera possible de profiter d’un atelier pour enfants et d’une braderie des publications éditées par le Frac Aquitaine, catalogues d’exposition, livres d’artiste, monographies, etc. www.frac-aquitaine.net

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À Bordeaux, un lieu entre l’idée et l’Art !

MATÉRIEL POUR BEAUX-ARTS BOESNER BORDEAUX • Galerie Tatry • 170 cours du Médoc • 33 300 BORDEAUX • Tél. : 05 57 19 94 19 • bordeaux@boesner.fr • Tram C : Grand parc • Parking gratuit boesner.fr


SCÈNES

Pour les fêtes de fin d’année, le Grand-Théâtre se pare aux couleurs de New York et des comédies musicales des années 1950 : Coppélia fait chavirer le cœur de Fonzie dans une chorégraphie jubilatoire et pleine d’humour de Charles Jude où le respect de la tradition le dispute à l’espièglerie. Sans conteste, une (la ?) grande réussite du Ballet de Bordeaux. Propos recueillis par Sandrine Chatelier

SWANIE MEETS Ashley Whittle est un corps de ballet qui a tout pour ne plus l’être. Le Britannique de 26 ans a déjà volé sur scène (L’Oiseau bleu), été assassiné (Mercutio, Roméo et Juliette) ou vécu un grand amour fatal (Don Pedro, La Reine morte). Le nouveau prix Clerc Milon de la danse visant à récompenser un corps de ballet prometteur lui est donc revenu légitimement. Son émotion était touchante. Du 14 au 31 décembre, il incarne Fonzie dans la troisième distribution de Coppélia aux côtés de la première danseuse Diane Le Floc’h. Depuis son enfance, qu’il a passé « dans la voiture » dixit l’intéressé, entre une multitude incroyable d’activités (natation, foot, théâtre), tout l’a conduit à la danse classique. À 9 mois, il court et grimpe partout ; logiquement, à 2 ans, pour épuiser le chérubin sans doute, on l’inscrit avec sa sœur à un cours de danse. À 8 ans, il fait partie des Associates du Royal Ballet, sorte d’antichambre à l’école. On lui propose bien d’intégrer l’équipe nationale junior de gymnastique ; et sa prof de claquettes, qui avait eu pour mentor Gene Kelly, croyait très fort en lui. Mais le jeune Ashley finit par assumer ses choix en éliminant tout ce qui n’est pas le classique. À 10 ans, il intègre le Royal Ballet School avec dix autres garçons parmi une foule de candidats. À la fin de son cursus, en 2010, il rejoint le Ballet national de Bordeaux. Derrière le visage d’ange et une gentillesse infinie, la détermination et le travail : Ashley entend bien poursuivre son ascension et honorer la confiance placée en lui. Qu’est-ce qui vous a plu dans la danse classique ? La difficulté. J’ai toujours aimé me donner des objectifs très élevés. J’aime qu’il n’y ait pas de plafond à l’ambition : il y a toujours un nouveau but à atteindre encore plus dur ; on peut toujours grandir, faire un autre rôle, une autre chorégraphie, etc. C’est sans fin ! Vous avez dansé le rôle-titre la saison dernière dans La Reine morte avec l’étoile Sara Renda. Comment l’avez-vous vécu ? C’était un vrai plaisir de faire ce rôle pour lequel Kader Belarbi (le chorégraphe, ndlr) m’a laissé toute latitude dans l’interprétation. Surtout avec Sara comme partenaire : en plus d’être une très bonne technicienne, elle a un vrai sens du mouvement ; elle peut sauter et atterrir comme un chat ! Elle a une écoute, une connexion au sol. C’est quelque chose de rare. Nous étions d’emblée connectés : on faisait et on y arrivait ; pas besoin d’explications. Beaucoup de choses difficiles ont été rendues plus faciles. Ce qui n’exclut pas beaucoup de travail.

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© Sigrid Colomyes

THE FONZ’ À la suite de cette prise de rôle réussie, vous avez reçu le tout premier prix Clerc Milon… C’était énorme. Mon chemin n’a pas été facile. C’est important d’avoir des retours, des petits moments de joie. J’étais tellement heureux et ému d’être reconnu par ces trois figures issues de l’Opéra de Paris tellement prestigieux, tellement strict, tellement focalisé sur l’excellence1. Malgré mes points faibles, ils ont vu quelque chose qui brillait, ce que je pouvais apporter d’autre. Je me suis senti humble. Cela m’a encouragé et m’a encore plus motivé ! Cela veut dire qu’il y a encore de l’espoir et de la marge de progression pour devenir le danseur que je vois dans mes rêves. En interprétant des rôles-titres, vous travaillez désormais avec votre directeur Charles Jude. Comment ça se passe ? C’est génial ! Dans le studio, il est très dur. Ce que j’apprécie et j’admire. Parfois, on voudrait dire : « Non, ça suffit, je suis crevé. » Mais il ne te lâche pas tant que ce n’est pas correct. Et finalement, il arrive toujours à te faire sortir 10 % de plus. Tu es par terre en train de crever et tu te demandes comment il a fait ! Il est doué car tout le monde ne peut pas faire ça. Il a aussi une connaissance incroyable ! Par exemple, tu essaies de faire un mouvement avec ta partenaire sans y parvenir. Lui, il est là. Il ne dit rien. Juste, il regarde. Il nous laisse parler, chercher. Puis il se lève, très calme. Il s’approche et dit : « Il faut mettre la main là. » Et ça marche nickel ! Il sait toujours comment s’en sortir ! Il est très intelligent. Chaque fois que je travaille avec lui, je suis comme une éponge : j’apprends, j’absorbe et j’essaie d’appliquer tout ce qu’il me dit. Ça me fait progresser, ça me transforme et me rapproche du danseur que je voudrais être.

Noël est une période très intense surtout pour vous qui avez des rôles de corps de ballet et un rôle-titre. Comment gérez-vous l’effort, le stress et la fatigue ? On a toujours mal, on a toujours une douleur, on est toujours fatigué, parce que tous les jours, on tourne notre corps dans des positions pas naturelles. Mais ça, c’est le quotidien. Dans les périodes très chargées, on doit être particulièrement prudents, équilibrés, attentifs à notre corps et à notre hygiène de vie. Danseurs, kiné, maîtres de ballet : on s’entraide. C’est une espèce de discussion sans fin sur ce qui marche et ce qui ne marche pas. Au cours du matin, il faut veiller à ne pas s’épuiser tout en actionnant bien le corps et le mental pour le soir. Moi, dans un ballet, je ne peux pas me permettre de m’économiser : je dois me donner à fond tout le temps. Il faut de l’endurance pour tenir toute la soirée avec la même énergie. En danse classique, l’école française met l’accent sur les pieds, la russe, sur les bras ; et l’anglaise ? Le Royal Ballet accorde beaucoup d’importance à l’interprétation, la connexion avec le public. C’est d’ailleurs souvent un point très sensible chez les danseur(se)s car c’est là où se dévoile une personnalité derrière un personnage. On est mis à nu. On ne nous dit pas comment faire, même si par la suite on peut nous donner des indications. On est censé amener cet aspect-là à un niveau aussi élevé que notre danse. La technique ne fait pas tout : on peut très bien danser sans qu’il ne se passe rien sur scène. J’aime bien sentir que j’emmène le public dans l’histoire avec moi. C’est un défi. C’est pour ça qu’on est là : raconter une histoire avec notre art. C’est grâce à la présence du public que l’on peut danser.

« J’aime bien sentir que j’emmène le public dans l’histoire avec moi. C’est un défi. »

Comment fait un corps de ballet, dont le propre est d’exécuter un mouvement à l’identique et ensemble, pour se démarquer ? Il y a plusieurs façons : en cours, quand tu exécutes un mouvement, Charles sait si tu es au maximum. Il a l’œil. Il voit tout ! Si tu fais tout bien, relativement aisément, tu es testé : dans une distribution, tu seras peut-être remplaçant. Pendant les répétitions, il regarde comment tu gères, sent si tu es prêt ou non. Les chorégraphes invités aussi, en te choisissant, te permettent de montrer autre chose.

1. Le jury était constitué de Brigitte Lefèvre, directrice de l’Opéra national de Paris (1995-2014) et des étoiles, Nicolas Le Riche et Cyrille Atanassoff. Il a aussi récompensé Claire Teysseire côté danseuses.

Coppélia, chorégraphie et mise en scène de Charles Jude, du mercredi 14 au samedi 31

décembre, 20 h, sauf les 18, 20, 23 et 27/11 à 15 h, Grand-Théâtre.

www.opera-bordeaux.com


> Théâtre en famille

à partir de 6 ans

La Belle au bois dormant

© Carole Vergne et Hugo Daillot

Texte et mise en scène Jean-Michel Rabeux

6 > 10 décembre Oui, il y a bien une princesse endormie, une forêt initiatique, le fuseau absolument interdit, le sommeil de cent ans, le fameux baiser qui réveille de la mort… Mais ici, le prince charmant a le look hip hop et sait à peine embrasser une princesse en mal d’amour. La méchante reine, en legging vert fluo et talons aiguilles, est en réalité une ogresse à la faim dévorante. Et la bonne fée est follement excentrique tout de jaune vêtue, façon bouton d’or. Une version malicieuse et iconoclaste du célèbre conte de Perrault.

Qui n’a pas de frontières disciplinaires ? Qui déjoue les attentes ? Sur un petit nuage, festival jeune public de Pessac, dévoile des univers multiples. Focus sur trois spectacles.

SAUTES

> Théâtre

Les Animals

D’HUMEUR médiathèque Jacques-Ellul, Pessac.

Détournement de profs L’explosif collectif OS’O n’avait plus dirigé son théâtre vers les petits depuis Il faut tuer Sammy d’Ahmed Madani monté pour trois comédiens. Avec Mon prof est un troll, ils retrouvent un autre auteur chéri, le Britannique Dennis Kelly, et construisent une histoire grinçante et délirante dans une salle de classe. Ou comment deux élèves, trop portés sur le « pourquoi ? », font péter les plombs de l’institutrice. Débarque alors un prof-troll moins commode, exerçant une autorité on ne peut plus absurde. Montée au Champ de Foire de Saint-André-de-Cubzac, où le

7 > 16 décembre Deux pièces savoureuses et endiablées d’Eugène Labiche, La Dame au petit chien et Un Mouton à l’entresol, avec un même sujet : le parasite. Et chez le maître du vaudeville grinçant, la bête n’est pas toujours celle qu’on croit, mais bien l’homme, parasité par ses pulsions : la propriété, l’envie, le désir, le sexe… Quiproquos en cascade, réparties fines, coups de théâtre saugrenus… tout l’art de Labiche est réuni dans ces deux pépites hilarantes. Dans une scénographie transformiste originale, Jean Boillot dirige magistralement cinq comédiens à la verve désopilante. Leur jeu étourdissant et joyeux n’impose aucun répit et laisse le spectateur pantelant… de rire.

collectif est en compagnonnage depuis deux ans, la pièce est montrée pour la première fois sur l’agglomération bordelaise. Mon prof est un troll, collectif OS’O,

mardi 20 décembre, 11 h et 15 h, espace social Alouette animation, Pessac.

Immersion visuelle et dansée La chorégraphe Carole Vergne et son collectif pluridisciplinaire a.a.O. n’avaient jamais franchi le pas du jeune public. Ils y viennent par un joli glissement, celui d’Ether, solo pour un être solitaire dans un environnement dépouillé, créé l’an dernier, vers Cargo, sa version enfantine. D’Ether, le collectif a gardé l’aspect western et vagabondage, le mélange d’un univers visuel, dessiné sonore et dansé. Il y a ajouté, pour les enfants, un deuxième personnage et pas mal de malice. Stéphanie Pichon

> Débat public « Étonner la catastrophe »

Cynthia Fleury, philosophe > jeudi 15 décembre à 19h Accès gratuit et réservation indispensable sur www.tnba.org ou billetterie@tnba.org

Organisé par l’Université Bordeaux Montaigne, le TnBA et la Librairie Mollat

Cargo, collectif a.a.O./Carole Vergne, mardi 20 décembre, 18 h, Le Galet, Pessac. Sur un petit nuage, festival jeune public#15,

du vendredi 16 au mercredi 21 décembre, Pessac et Canéjan.

www.pessac.fr

design franck tallon

Conte musical Armé du vénérable prix de l’Académie Charles Cros, le chanteur Barcella ouvrira la 15e édition de Sur un petit nuage, placée cette année sous le signe de la voix. Un concert comme pour les grands ? Pas tout à fait. Barcella – par ailleurs en tournée avec son troisième album solo – déploie dans Tournepouce un conte musical où piano, chants et histoires se mêlent, à la rencontre de cette naïveté de l’enfance qu’il affectionne tant. Tournepouce, vendredi 16 décembre, 20 h,

Texte Eugène Labiche Mise en scène Jean Boillot

Programme & billetterie en ligne

www.tnba.org

Renseignements du mardi au samedi, de 13h à 19h

05 56 33 36 80

Théâtre du Port de la Lune Direction Catherine Marnas


NOU AINE AQUIT

Thierry Malandain revisite La Belle et la Bête dont il livre quelques clés. Le ballet est à voir à Arcachon puis Biarritz après une tournée internationale avec les 22 danseurs de la compagnie et une première française à la dernière Biennale de la danse à Lyon.

BÊTE DE CRÉATION L’argument Jeanne Marie Leprince de Beaumont, qui l’emprunta en 1757 à Gabrielle-Suzanne de Villeneuve, écrivit La Belle et la Bête pour « plaire à la jeunesse en l’instruisant » et l’inviter à faire plus de cas de la bonté d’âme que de la beauté : la Bête ne se libère de son animalité qu’une fois qu’elle a touché le cœur de la Belle par son esprit. Thierry Malandain revisite le conte à la suite d’une commande de l’Opéra royal de Versailles. « Sans se pencher sur toutes les interprétations, on peut y déceler un récit initiatique visant à résoudre la dualité de l’être humain, la Belle incarnant l’Âme et la Bête sa force vitale et ses instincts. » Mais pas question de se répéter pour le chorégraphe biarrot après son adaptation de Cendrillon, en traitant le conte de façon littérale. Malandain a donc songé à se mettre en scène créant le ballet ; puis il a trouvé un écho chez Cocteau via le journal de bord que le poète rédigea du tournage de La Belle et la Bête (1946). « Il a beaucoup souffert pour tourner ce film. C’était après-guerre, il avait très peu de moyens. Dans ses écrits, il associe sa condition, ses difficultés, au combat de la Bête pour recouvrer la beauté ; il en fait une métaphore de la lutte de l’artiste pour créer. » En parallèle au conte traditionnel, apparaît donc la figure de l’Artiste incarnée par un trio de danseurs. « On peut y voir la représentation des démons intérieurs de l’artiste. »

Les costumes Tout est en noir et doré. Les personnages du conte portent des costumes dorés et baroques ; ceux du trio sont contemporains, sobres et noirs : un danseur tout de noir vêtu représente l’artiste ; une danseuse, jambes nues et haut noir, en représente l’âme et un danseur, torse nu et pantalon noir, le corps. « C’est aussi la lutte de l’artiste entre son corps et son esprit ; entre ses rêves et la réalité. Le trio a sa propre fin car notre réalité, celle de l’artiste, est tout autre que celle du conte : il devient un peu le double de la Bête. » Quant aux héros, pas de surprise : « La Bête devrait épouser

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la Belle sous un soleil ardent, tous deux éblouis de la splendeur du beau dans le mensonge riant du conte. » La scénographie Elle réside entièrement dans cinq grands rideaux noirs qui sont comme les pages d’un livre qui n’arrête pas de s’ouvrir et de se refermer sur différentes scènes, créant différents espaces.

La musique « Ce fut la grosse difficulté car c’est un sujet pour lequel il n’y a pas vraiment de musique pour ballet. Il y a bien un opéra de Philip Glass, mais je n’en avais pas envie. J’aurais voulu un compositeur français pour rester dans une unité, peutêtre un peu baroque, surtout pour l’avant-première à Versailles. Mais comme l’Orchestre d’Euskadi devait nous accompagner, il fallait une partition symphonique. J’ai écouté différents compositeurs ; je me suis mis d’accord avec Tchaïkovski qui était par ailleurs francophone et grand amoureux de la France. Il y a notamment la Pathétique, la dernière symphonie que Tchaïkovski compose, juste avant sa mort. Elle contient un peu la souffrance de créer. Audelà de la féérie de sa musique, c’était son humeur qui me plaisait. »

fais une création, je suis un peu dans le coma. Ce n’est pas vraiment moi ; ou plutôt, c’est moi et ce n’est pas moi. Certains chorégraphes réfléchissent beaucoup. Moi aussi je réfléchis, mais c’est surtout l’intuition qui parle. Je me laisse un peu porter. Je suis à la fois acteur et spectateur ; parfois déçu ou émerveillé d’avoir trouvé une solution à un problème qui me semblait insoluble. On est dans le studio, je cale, alors je vais fumer. Le temps de la cigarette, l’idée tombe, je reviens, on continue, j’ai trouvé la solution. En fait je ne l’ai pas forcément trouvée : je la trouve ou on me la dépose. C’est un peu romantique comme vision, mais je ne me sens pas seul à le faire. J’essaie d’entrer en communion avec le compositeur pour qu’il m’aide. »

« Parfois, un ballet, c’est aussi un danseur ou une danseuse. »

La création « Quand je crée dans la compagnie, j’argumente très peu. J’essaie d’avoir ce dont j’ai envie à travers mes danseurs. Ils savent que je les emmène quelque part même si moi non plus, je ne connais pas la direction. C’est aussi pour ça que je ne dis pas grand-chose. Une fois le ballet achevé, le sens se révèle. Mais tout se passe dans l’antre du studio avec la musique. Elle vous guide ; elle vous prend par le nez et vous conduit à un endroit que vous ne soupçonniez pas. Quand je

Résultat final « On n’est jamais entièrement satisfaits. Mais Michaël Conte, qui interprète la Bête, est absolument fascinant ! C’est un rôle difficile à chorégraphier, encore moins à interpréter parce qu’il faut une animalité. Ça, il le porte en lui. Je pense que c’est l’un des ballets de sa vie. Et pour moi, c’est important aussi de nourrir les danseurs. Parfois, un ballet, c’est aussi un danseur ou une danseuse. Avec Claire Lonchampt, ils forment un très beau couple. » Sandrine Chatelier

La Belle et la Bête, chorégraphie de Thierry Malandain Mercredi 14 décembre, 20 h 45, Théâtre Olympia, Arcachon (33120).

www.arcachon.com

Du mercredi 21 au vendredi 23 décembre, 20 h 30, Gare du Midi, Biarritz (64200)

malandainballet.com

© Olivier Houeix

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CahiVeErLLE-


© Thierry Escarmant et Manon Avram

Thierry Escarmant et Manon Avram achèvent une collaboration de six ans sur un cri d’espoir, fragile et vibrant. No(w)Hope, création hybride pour 4 danseurs et 2 comédiens, est à voir à Pau.

ET SI L’ESPOIR... C’est la fin d’un cycle pour Thierry Escarmant, chorégraphe installé à Pau, et Manon Avram, photographe de formation et chorégraphe du collectif KO basé à Marseille. No(w) Hope marque leur troisième et dernière collaboration, entamée il y a six ans. D’un côté, une compagnie de danse singulière, Écrire le mouvement, portée par Escarmant depuis 1989 et dévolue à un théâtre du corps, rappelant que pour lui, danse, texte, mouvement, écriture ne se démêlent jamais vraiment et constituent l’entrelacs de ses créations. De l’autre, Manon Avram et son collectif KO, fondé en 2001, qui aiment se situer entre arts vivants et arts visuels. Souvent photographies et vidéos habitent le plateau, incrustent les corps, dévoilent des failles. Au-delà du croisement des disciplines et univers, de cet indéniable creuset de la rencontre avec l’autre, Escarmant et Avram avaient une autre ambition : « créer un espace d’expérimentation concret des pratiques de mutualisation des moyens et des compétences, dont l’une des volontés est de maintenir et de constituer une équipe artistique pérenne avec laquelle chacune des compagnies travaille (et travaillera) régulièrement ». Se donner du temps long, élargir les espaces de diffusion d’est en ouest, de Marseille à l’Aquitaine. Et apprendre à collaborer au-delà d’un one shot. Depuis 2010, trois pièces sont sorties de cette (in)fusion temporaire. ll y a eu Qu’avezvous vu ?, spectacle en forme de questions pour deux comédiens et deux danseurs sous influence du penseur Bernard Stiegler et de

l’écrivain Camille de Toledo. Puis Chto, interdit pour les moins de 15 ans, témoignage lapidaire d’une jeune Tchétchène arrivée en France. Un exercice sur le fil des mots, des formes, des respirations et de la perte. Leur dernière création, déjà montrée cet automne à Marseille et Bayonne, glisse du no future, dans un monde peinant à inventer des alternatives, à l’espoir, hope, obstiné, optimiste. « J’aimerai quiconque entendra que je crie » tient lieu de sous-titre. Comme si la parole de Marguerite Duras (Les Mains négatives) lançait des ponts, d’amour et d’amitié, de révolte et d’écoute. Légèrement anachronique par les temps qui courent. Mais Escarmant et Avram s’entêtent à essayer malgré tout le fragile pari de l’espoir. Six interprètes, quatre danseurs et deux comédiens croisent leurs personnalités contrastées sur un plateau nu où des panneaux mobiles accueillent des vidéos. Non sans humour, chacun projette son corps, ses déclarations, ses danses intuitives et sensibles. Le cri s’érige comme élan puissant, comme point d’appui dans un monde qui chancelle. Comme possibilité d’une écoute et d’un écho de la réconciliation. Duras ne poursuitelle, quelques lignes plus loin, « j’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime » ? Stéphanie Pichon

OFFREZ L’OPÉRA

No(w)Hope ou j’aimerai quiconque entendra que je crie…, Thierry Escarmant et Manon Avram,

opera-bordeaux.com

du mercredi 7 au jeudi 8 décembre, 20 h 30, Théâtre Saragosse, Pau (64000).

www.espacespluriels.fr

PLACES DE SPECTACLES BILLETS CADEAUX PASS JEUNES ARTICLES DE LA BOUTIQUE ...


CahiVeErLLE-

Propos recueillis par Stéphanie Pichon

Sieste classsique © Arthur Pequin

C’est « Noël au TAP », un mini-festival familial pour ouvrir un peu plus grand les portes d’une scène nationale de taille à Poitiers. Jérôme Lecardeur, patron du TAP depuis 2010, ex-danseur, nous expose les lignes fortes d’un projet mastodonte au nord de la Nouvelle-Aquitaine.

Jérôme Lecardeur © Arthur Pequin

NOU AINE AQUIT

« UN ÉTABLISSEMENT

À VOCATION EUROPÉENNE » Le TAP (Théâtre-Auditorium de Poitiers) bénéficie d’un bâtiment d’envergure et d’une programmation intense dans une ville de moins de 200 000 habitants. Le bâtiment est exceptionnel, digne d’une grande ville européenne. C’est un outil qui n’aurait pu voir le jour sans une forte volonté politique locale. Ce théâtre est peut-être un peu surdimensionné par rapport à la ville. Mais il a été pensé comme un établissement à vocation européenne, qui n’est pas là seulement pour faire dans l’animation locale. On a un des meilleurs auditoriums du pays et un théâtre très efficace, avec deux grandes salles, des studios en dessous. Il y a une attente de programmation en adéquation avec un tel bâtiment. Quelles sont les lignes fortes de votre projet depuis votre arrivée en 2010 ? J’affirme deux dimensions fondamentales, la jeunesse et l’international. Poitiers est une ville très jeune, étudiante. Une personne sur quatre y est étudiant. Le TAP joue cette carte à fond et travaille dans un lien très fort avec l’université. Les moins de 26 ans représentent 25 % des billets vendus. Sur le plan musical, j’ai eu la volonté d’ouvrir à toutes les musiques. Cela a pu faire tousser certains, mais les soirées Rectangle, qui programment de la musique électro pointue, sont plébiscitées. En théâtre, j’ai été un des premiers à faire sortir du périphérique les Chiens de Navarre. Cette forme touche les jeunes directement, avec une acidité qui fait partie de leur vie, un rapport au trash qui ne les met pas du tout mal à l’aise. Ce nouveau théâtre populaire sait parler à ce public-là. La deuxième dimension, c’est l’international. J’ai toujours travaillé au rapport à l’étranger, dans l’idée d’un multiculturalisme. Pour donner une image de la maison, on doit pouvoir affirmer des artistes de très haut niveau, qu’il s’agisse de Thomas Ostermeier venu l’an dernier, de Jérôme Bel ou du ballet de l’Opéra de Paris.

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Le TAP a la particularité de travailler avec trois orchestres associés. Depuis combien de temps existe ce compagnonnage ? Cette équation avec les trois orchestres associés était dans le panier de la mariée, il n’était pas question de le remettre en question. C’est une puissance considérable car les trois sont bons, dans trois champs artistiques qui se tuilent : Ars nova en musique contemporaine, l’orchestre Poitou-Charentes de Jean-François Heisser et l’orchestre des Champs-Élysées, de renommée internationale. C’est le cœur nucléaire de la maison, qui produit une offre musicale considérable et permet au public de parfaire sa culture musicale. Votre passé de danseur vous pousse-t-il à soigner la programmation danse ? Si le projet est à dominante musicale, je n’oublie pas ce que je suis, un ancien hyperspécialiste de la danse. Les artistes chorégraphes programmés viennent avec des formes capables de faire bouger les lignes. Qu’il s’agisse de classique ou de contemporain, ce qui m’importe c’est la qualité et l’écriture. Cette saison, on va voir des merveilles et des grandes références du xxe siècle (Anne Teresa De Keersmaeker, Jérôme Bel, Boris Charmatz, le ballet de l’Opéra de Paris) Quant au festival À corps, il nous permet de brasser les formats. C’est aussi un moment singulier de partage entre amateurs et professionnels. Des étudiants du monde entier s’y retrouvent. Cela crée un festival foisonnant, très jeune.

oublié. C’est ridicule quand on sait que c’est le moment où on emmène les enfants au théâtre. Nous en profitons au TAP pour montrer des choses familiales, de qualité. D’où ce Break à Mozart 1.1, mélange de hip-hop et de musique classique avec l’Orchestre des Champs-Élysées et le CCN de La Rochelle de Kader Attou. Je l’avais vu il y a un an ou deux, il n’était pas encore totalement abouti, mais je trouve important politiquement de le jouer dans la région. Océanerosemarie, c’est de l’humour original par une jeune femme qui travaille sur des chemins peu utilisés. Le concert de Noël de l’orchestre Poitou-Charentes permet de jouer un programme léger à petit tarif, pour toute la famille. Quant au cirque, c’est la forme par excellence pour le public familial. Il n’est pas encore minuit fait un tabac depuis deux ans. Comment percevez-vous le bouleversement de la Nouvelle-Aquitaine depuis le TAP ? C’est le grand silence avec toutes les interrogations qui vont avec. Je préconise de conforter cette question d’un endroit au nord de la région, repéré, repérable et très vivant. Il ne faut pas négliger Poitiers avec son université, son centre hospitalier. C’est une ville, qui depuis 1977, a une politique culturelle exemplaire, originale, discrète et très efficace. Je voudrais qu’on respecte cet héritage. Ce serait une erreur politique de laisser cette ville s’effriter.

« Pour donner une image de la maison, on doit pouvoir affirmer des artistes de très haut niveau. »

Pendant quinze jours en décembre vous organisez « Noël au TAP ». Qu’est-ce qui motive ce temps fort ? Quand j’ai commencé à travailler dans les scènes nationales il y a seize ans, le temps de Noël était

Noël au TAP, du mardi 6 au samedi 17 décembre, TAP, Poitiers (86 000). www.tap-poitiers.com


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TBWA\PROD

SG

N° DOSSIER ITGP502/3

M

TYPE MODULE FU

FORMAT 95x340 mm

SUPPORT JUNKPAGE

DES TRAINS QUI ONT DE L’IDÉE. Photo : Frédérique Avril

Depuis de nombreuses années, Richard Fauguet pratique un art de l’hybridation difficilement définissable autrement que par l’énumération des matières, des formes et des registres qu’il brasse avec une agilité sidérante. Cette capacité à échapper à toute étiquette en fait aujourd’hui l’un des artistes les plus stimulants. Le FRACArtothèque du Limousin lui a donné carte blanche pour organiser une exposition et c’est une excellente nouvelle.

LES POSSIBILITÉS

DE L’INTERCEPTION

Rien n’est plus difficile que d’être sérieusement frivole. Richard Fauguet excelle dans cet exercice. Ce n’est pas un effort pour stabiliser l’obstinément fuyant. Il n’est pas non plus question de leçon. Il n’y a pas d’acquis à gagner ni d’enseignement à retirer. Il s’agit avant tout d’un système ouvert multipliant les entrées et les sorties, et produisant continuellement de l’allant, du nerf et de la curiosité. Des assemblages d’objets en verre ou d’éléments de fumisterie, des œuvres de grands maîtres reformulées en pâte à modeler, des tableaux composés de coquilles d’huître, des silhouettes en Vénilia, des sculptures constituées à partir de tables, de fauteuils et de chaises en formica servent d’instruments à un art de la greffe, du collage et de la mise en scène. Cette esthétique renouvelée utilise des matériaux simples devenant des personnages, des situations nomades, qui, non contents de préférer à l’enracinement une errance dont ils veulent tirer pleinement bénéfice, évoluent, en affichant la perspicacité d’une résonance nouvelle, à la lisière de la culture savante et des saveurs excessives des expressions populaires. Cette combinaison de désinvolture et de précision organise des relais capables d’établir des connexions entre des domaines parfois très éloignés et de les sortir de leur étroitesse sans pour autant les trahir. L’air de rien, presque les mains dans les poches, en marge des conventions policées, Fauguet donne une certaine élégance à cette coexistence dans laquelle il puise les mécanismes nécessaires à l’efficacité et la fécondité de ses propositions. Le FRAC Limousin a des liens anciens avec cet artiste. Il a acheté ses premiers dessins dès 1988 et possède aujourd’hui un ensemble remarquable de ses œuvres. Il lui a consacré une importante exposition personnelle en 2010. Depuis trois ans, Richard Fauguet fait également partie de son Comité Technique d’Achat. Cette carte blanche s’impose donc comme une évidence. La modernité a favorisé l’expression

d’un humour nouveau affranchi des contraintes du sens et libéré de la fonctionnalité classique. Elle a ainsi donné plus d’aisance à l’incongruité de dessiner la possibilité d’un univers qui lâche la bride et laisse courir les idées les plus étranges. L’incongruité, c’est ce qui a guidé le choix de Richard Fauguet. Il a ainsi porté son attention sur des artistes avec qui il partage une certaine proximité et donc retenu des œuvres rusées, mobiles, indéterminées, glissantes comme des savonnettes. Son exposition s’affirme d’abord par un sens de la scénographie où la mise en scène cède volontiers à la fantaisie, à la nécessité d’une inspiration, mais sans nuire à l’intensité d’une présence et sans instaurer aucune relation de domination. Sur le papier peint « sobrement décoratif » de Taroop & Glabel – spécialement édité à l’occasion de cette exposition à partir d’un tableau de 1991 – sont accrochées des œuvres de Guillaume Pinard, Philippe Mayaux, Stéphane Bérard, Daniel Schlier et Richard Fauguet. Les objets publicitaires de Richard Hamilton cohabitent avec le verre de bière de Thomas Bayrle. Une conversation s’instaure entre des œuvres de Richard Marti-Vives, Olivier Mosset, Hugo Pernet, Hugo Schüwer-Boss, William Wegman et Allan McCollum. D’autres rencontres surgissent contre toute attente, font circuler des flux d’énergie et conduisent le visiteur à envisager d’une autre manière la question du sens. Richard Fauguet ne cesse d’élargir le jeu, comme au football le joueur frappe un long ballon vers l’avant plutôt que de construire en jouant court, ce qui fait planer le risque de l’interception. Mais ici l’interception est obstinément recherchée, car elle permet d’élargir l’éventail des interprétations. Didier Arnaudet

LE CONFORT ÇA N’A PAS DE PRIX.

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« Carte blanche à Richard Fauguet »,

jusqu’au samedi 7 janvier 2017, FRACArtothèque du Limousin, Limoges (87100)

www.fracartothequelimousin.fr

*Offre soumise à conditions. Circulations jusqu’au 02 avril 2017. iDTGV, société par actions simplifiée, RCS Nanterre B 478.221.021. 2, place de la Défense, CNIT 1, 92053 Paris La Défense Cedex. Junkpage est distribué dans tous les iDTGV Paris / Bordeaux.


CahiVeErLLE-

Gérard Gasiorowski, Hommage à Manet (1983) © Galerie Maeght-Paris

NOU AINE AQUIT

Lascaux IV : le Centre international de l’Art pariétal, et ses quelques 9 000 m2 de surface, ouvre ses portes ce mois-ci. Nouvelle dimension pour le « Versailles de la Préhistoire » à la fois ludique, scientifique et artistique !

LA MÉMOIRE DE L’HOMME Le 12 septembre 1940, quatre adolescents arpentaient la colline dominant le village de Montignac et découvraient médusés l’une des plus importantes grottes ornées du Paléolithique. Classée monument historique en décembre 1940, la grotte de Lascaux ferme ses portes en 1963. En cause, le gaz carbonique dégagé par les nombreux visiteurs qui rompt l’équilibre naturel de la cavité et endommage les peintures rupestres. Pour pallier cette privation, Lascaux II est édifié à 200 mètres et inauguré en 1983. De cette reproduction quasi-complète de la grotte originelle découlera Lascaux III, une exposition itinérante entamée en 2012 qui a fait escale à Bordeaux, Chicago, Houston comme Montréal. Décembre 2016 consacre l’ouverture du quatrième volet de la saga : Lascaux IV, à savoir le Centre international de l’Art pariétal, dont la construction, débutée en 2014, répond également à une nécessité patrimoniale. L’objectif étant de sanctuariser la grotte historique et son environnement que le flux de touristes et de véhicules venant visiter Lascaux II finissait par altérer. Ancré dans le paysage, le nouveau bâtiment a été imaginé par le cabinet d’architectes norvégien Snøhetta. Ses près de 9 000 m2 de surface abritent (bien sûr) une copie de celle qu’on a pour coutume d’appeler la « chapelle Sixtine de la Préhistoire » réalisée par l’Atelier des FacSimilés du Périgord (AFSP). Grâce aux avancées techniques, cette version modernisée arbore une dimension immersive et entend simuler les sensations éprouvées par les explorateurs des débuts. L’atmosphère, la température et l’humidité de la cavité sont ainsi reconstituées. Mais ce n’est pas tout. La visite s’enrichit d’autres sections nourries de contenus numériques qui portent l’ambition de mettre en perspective les richesses du joyau de l’homme de Cro-Magnon d’un point de vue scientifique et historique (en offrant un regard rétrospectif sur les travaux des préhistoriens, archéologues et chercheurs d’hier et d’aujourd’hui) mais également artistique. Car c’est un fait trop peu connu, nombre de peintres et de sculpteurs se sont inspirés de l’expérience des grottes ornées. « Ce phénomène a marqué tout

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le xxe siècle », explique le philosophe Jean-Paul Jouary. L’auteur de Préhistoire de la beauté (2012) a travaillé sur le contenu de cette caverne de l’imaginaire où 90 écrans dessinent un parcours interactif dans cette histoire de l’art qui se raconte par le prisme de l’art pariétal. De Miró à Picasso en passant par Brassaï, de Staël, Ana Mendieta, Claude Viallat, Louise Bourgeois et plus récemment Miquel Barceló, François Jeune ou Max Charvolen, plus de 60 artistes et pas moins de 135 œuvres sont ici convoqués. Mais finalement, pourquoi cet engouement pour l’art paléolithique débute seulement avec l’art moderne ? « C’est la question la plus importante. Elle est complexe et elle m’a beaucoup préoccupé, avoue Jean-Paul Jouary. À mon avis, il y a deux raisons à ça. La première est proprement artistique. Dans le basculement du xixe au xxe siècle, en gros à partir des Impressionnistes, il y a une volonté de rupture avec l’académisme, avec la tradition picturale européenne et évidemment avec tout ce qui a dérivé de la Renaissance. Dans ce désir de réinvention de la peinture, les artistes se sont tournés vers ce qu’on appelle l’orientalisme, le primitivisme, vers l’Afrique, vers l’Asie… Ils se sont mis en quête de tout ce qui se situait hors des écoles qui les avaient formés et influencés. Ils sont tombés sur l’art paléolithique, un art des origines, un art qui ne découlait d’aucune tradition. De ce fait, ils se sont vraiment jetés avec passion sur cette création dont on est sûr qu’elle échappe aux normes qui ont façonné toute une tradition esthétique. » À cette raison s’en ajoute une autre, qui est venue se confondre avec la première et dont la genèse fait écho à un certain désenchantement comme le révèle Jean-Paul Jouary. « Le xxe siècle est un siècle marqué par les génocides, les massacres de masse des deux guerres mondiales, les guerres coloniales, Hiroshima, etc. La plupart des artistes de l’époque sont animés par un rejet de cette civilisation qui avait produit tous ces drames. J’ai été étonné de voir le nombre de textes de peintres et de sculpteurs qui, à tort ou à raison, je pense plutôt à raison, ont vécu le

Paléolithique supérieur, cette période de l’art paléolithique comme un univers où tout cela ne pouvait pas exister. Pour des raisons proprement politiques, au sens le plus noble du terme, ils se sont précipités sur des formes artistiques qui les faisaient sortir de leur siècle. » Entre emprunt formel et influence spirituelle, les filiations dessinées par ces créations que plusieurs milliers d’années séparent sont innombrables. L’art contemporain n’est pas en reste puisque la dernière salle, dont la programmation a été confiée à un comité artistique chapeauté par Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght, est dédiée aux expositions temporaires. C’est Gérard Gasiorowski qui ouvre les festivités avec seize œuvres profondément influencées par l’expérience de la (vraie) grotte de Lascaux que le peintre français d’origine polonaise, disparu subitement en 1986, avait arpenté en 1982. Comme l’explique Kaeppelin, Gasiorowski a vécu cette visite comme une révélation : « Il dit des choses très émouvantes à ce sujet. Lorsqu’il est entré dans la grotte, il a senti une telle beauté qu’il s’est couché au sol pour regarder les voûtes… et il a reçu, ce sont ses mots en substance, comme une pluie de peinture… Il a vécu sa rencontre avec l’art de ses prédécesseurs, avec cet art des origines comme un moment essentiel de son œuvre. Il l’a traduit aussi dans des écrits dans lesquels il dit : ‘‘Oui, peut-être, je suis un artiste contemporain, c’est comme cela qu’on nous appelle mais je suis simplement un artiste qui avance, qui nage, qui flotte dans ce grand fleuve de peinture qui a commencé à Lascaux et qui continue avec El Greco, Manet, Cézanne et bien d’autres de couler.“ » Anna Maisonneuve « Lascaux - l’art », Gérard Gasiorowski, jusqu’en novembre 2017, Centre international de l’Art pariétal, Montignac-Lascaux (24290). www.projet-lascaux.com


© Ellande Jaureguiberry

À Bayonne, la galerie du Second Jeudi et son espace d’exposition éphémère célèbrent l’art actuel, la surprise et la curiosité. À la une ce mois-ci : Ellande Jaureguiberry avec son jeu de pistes autour d’un monstre-chat issu de la tradition orale japonaise.

TÉLÉSCOPAGES C’est dans les murs du studio photo de Ludovic Zeller sur les quais de la Nive à Bayonne, que réside la galerie du Second Jeudi. Ouvert en 2011, cet espace porte haut et fort les étendards de l’affranchissement buissonnier. « Nous sommes attachés à ce que la galerie soit un lieu non autoritaire », insiste Aude Noguès. De fait, pas d’appels à candidatures, pas de dossiers, ni de commissaire d’exposition. « On acceptera volontiers la référence à Bouvard et Pécuchet, le fiasco plutôt que la servitude volontaire. » Suivant cette ligne codessinée en compagnie de Ludovic Zeller, la primeur est donnée à la curiosité et à la surprise. Sur le principe, le lieu s’active chaque second jeudi du mois avec une carte blanche donnée à un artiste différent. Ce rendez-vous mensuel éclair se poursuit sur deux jours et construit avec le temps un panorama étoffé de la jeune création pour l’essentiel liée au Pays basque mais pas uniquement. « Il y a des artistes émergeants mais aussi des artistes confirmés pour qui c’est l’occasion d’expérimenter autre chose (…) l’idée c’est aussi d’intéresser les curieux au-delà des réseaux et des connaissances de chacun », commente cette (autoproclamée) peintre dilettante. Au fil des années, plus d’une soixantaine de plasticiens se sont relayés. Parmi eux, on croise Juan Aizpitarte, Édith Bories, Luc Detot, Suzanne Husky, Thomas Lanfranchi ou encore Babeth Rambault. Avant Mathieu Conrié (enseignant à l’école d’Art de Bayonne), Elena Guerin et Capucine Vever, c’est au tour d’Ellande Jaureguiberry d’investir ces quelque 22 m2 bayonnais. Pour sa première exposition personnelle, ce jeune

diplômé de l’école des BeauxArts de Caen a choisi de se pencher sur une légende de la tradition orale japonaise appelée le bakeneko que l’on peut traduire par « monstre-chat » ou « chat changé ». Les multiples versions de ce conte mettent en scène les aventures d’un chat ordinaire qui développe des pouvoirs surnaturels et un comportement quelque peu inquiétant à la faveur d’une ou plusieurs acquisitions : un poids de 3,5 kg, l’âge de treize ans ou une très longue queue. Cette figure énigmatique, qui a pour habitude de hanter son foyer en le canardant de boules de feu ou de dévorer ses maîtres, s’invite ici en pointillé… de manière non littérale dans un jeu de piste composé de pièces hybrides. Jaureguiberry sème les indices de ce félin (herbe à chat, traces de griffes, poils,…) dans un ensemble de propositions (céramiques et monochromes) qui s’émancipent du récit originel pour embrasser d’autres territoires qui évoquent le prolongement et la contamination. Ses sculptures associent et confrontent des objets du quotidien, des éléments familiers et des matériaux bruts. Une invitation au déplacement permanent, une invitation « à faire vaciller les frontières, celles de l’art et du design ou de la science-fiction par exemple mais surtout pour préserver un espace de liberté », nous dit-il. AM Ellande Jaureguiberry,

jeudi 8 décembre, vernissage à partir de 18 h. Vendredi 9 et samedi 10 décembre, de 12 h à 20 h. Galerie du Second Jeudi, Bayonne (64100).

www.lesecondjeudi.fr

— 24 — sept · 2016 — 29 — jan · 2017

Houselife collection design du Centre national des arts plastiques au musée des arts décoratifs et du design www.madd-bordeaux.fr www.cnap.fr

Château Haut-Bailly mécène d’honneur Fraysse & Associés, partenaire fidèle


© Bâtards dorés

SCÈNES

Après une première version banquet en 2015, le collectif des Bâtards dorés remonte sur le radeau de La Méduse pour une plongée pluridisciplinaire et agitée en eaux troubles.

ET DEHORS

D. R.

SOMBRE LE MONDE

Avec Voyages I II III, Sohrâb Chitan propose une chorégraphie multiple sur l’Homme multiples : musicales, dansantes et pensantes, le 10 décembre au Casino Barrière.

DESTIN

Danseur et chorégraphe né en 1987, passé par l’école de danse de Maurice Béjart à Lausanne puis, comme danseur stagiaire, à l’Alonzo King Lines Ballet à San Francisco, avant de monter sa compagnie Timeless Ballet, Sohrâb Chitan propose son solo de 50 minutes. « Chaque Voyage commence avec un texte écrit à des époques différentes mais chacun parle de l’espoir, de l’amour… Je commence avec un masque de plumes. C’est la construction de l’homme et de la terre, au sens cosmique du terme. On est dans l’animalité, avec des sons de pluie, d’orage. C’est la façon dont je perçois le monde », explique Sohrâb, malentendant donc sensible aux basses et aux vibrations. « Des textes de Rûmî, poète du xiie siècle sont dits ; puis la musique de Zbigniew Preisner arrive doucement. Les gestes sont lents, du sol vers le ciel. On est dans le questionnement : qu’est-ce qui nous dirige ? Voyage II débute avec une vidéo (extrait de Blood Memory) dans laquelle Martha Graham explique de façon très pédagogique ce qu’est être danseur. » Chargé d’un long tissu rouge de 22 mètres, le danseur évolue au son des percussions japonaises. « Voyage III s’ouvre avec le poème Soleil et Chair de Rimbaud et enchaîne avec la musique pesante de Bauhaus, groupe post punk des années 1980, qui amène des cris de femmes en arabe, en commémoration des 30 ans du massacre de Sabra et Chatila (1982). Puis Chopin arrive comme une note d’espoir. C’est l’homme dans ce qu’il est capable de faire de pire et de meilleur. » La naissance, le passage à l’âge adulte et la mort. SC Voyages I II III, compagnie Timeless Ballet,

samedi 10 décembre, 20 h 30, Casino Barrière Bordeaux.

www.casinobarriere.com

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De l’histoire tragique du radeau de La Méduse, l’imaginaire collectif retient la vision déchiquetée et sombre de Théodore Géricault. Peinture monumentale et terrible qui dit toute la sauvagerie et l’esprit de révolte du fait divers. En 1816, la frégate française La Méduse s’échoue au large des côtes de la Mauritanie. À son bord, 400 personnes. Sur les chaloupes montent les officiers et fonctionnaires. Sur le radeau rafistolé à partir des restes du navire, s’entassent 152 personnes. À la dérive pendant une semaine, le rafiot devient le lieu de toutes les luttes et sauvageries. À l’arrivée, n’ont survécu que quinze hommes. De peinture il sera question dans cette adaptation des Bâtards dorés, puisque l’artiste Jean-Michel Charpentier, auteur d’une fresque inspirée du tableau de Géricault, est invité à même le plateau à croquer les personnages, tel un dessinateur de tribunal. Mais le collectif bordelais, qui rassemble depuis 2013 cinq jeunes comédiens, est entré dans cette histoire par le plus méconnu Naufrage de La Méduse. Le témoignage « rageur et fébrile » de deux rescapés, Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Savigny, publié en 1817, un an après la catastrophe. Ce texte, ils l’ont trituré, réécrit, à cinq, comme ce fut le cas pour leur première création Princes, très librement inspirée de L’Idiot de Dostoïevski. S’y mêlent aussi d’autres langues, celles de Pessoa (L’Ode maritime) et de Barrico (Océan Mer). Et si les emplois du temps des uns et des autres se chargent de plus en plus de projets personnels, si Christophe Montenez, entré à la Comédie-Française et révélé par les Damnés d’Ivo van Hove cet été à Avignon, n’a plus les mêmes disponibilités, ils ont trouvé les plages communes pour garder le cap d’une création collective, où chacun se mêle de tout et répond pleinement du spectacle. Du banquet littéraire présenté dans Novart 2015, le collectif a gardé le dispositif trifrontal qu’il transpose dans un tribunal où résonne l’écho des survivants porteurs de versions opposées d’une même histoire. Dans ce lieu du jugement, les spectateurs se retrouvent immédiatement embarqués aux côtés des cinq comédiens. Que ce soit dit : on ne sort pas indemne de cette Méduse, dont, en filigrane, se dégage la lancinante question : qu’aurions-nous fait à leur place, dans ces conditions extrêmes, inhumaines ? Ne pas chercher pour autant dans cette histoire de naufrage la métaphore d’un monde actuel qui sombre. Les Bâtards fuient la transposition. « On a évacué d’emblée la thématique des migrants et supprimé tout ce qui pouvait faire écho à une actualité brûlante », précise Lisa Hours, comédienne du collectif. « Nous sommes toujours très méfiants vis-à-vis d’un théâtre qui dénoncerait un état du monde, d’une manière forcément consensuelle. Nous essayons d’éviter la bien-pensance au maximum. On se pose les questions humblement, sans fantasme. Nous préférons que l’œuvre d’art prenne le pas sur les questions d’ordre éthique et politique, et invente un nouveau langage. » Le leur croise la parole, le jeu, la création sonore, la vidéo et la peinture. Pour continuer à faire du théâtre « un temple bruyant » qui se joue au présent. SP Méduse, Les Bâtards dorés, du mardi 6 au jeudi 8 décembre, 20 h,

La Manufacture Atlantique.

www.manufactureatlantique.net


LITTÉRATURE

KUNG FU

VALSE BARÇA EN APNÉE

Quelle meilleure manière pour découvrir une ville que de s’y perdre ? Le monde décrit par Fabien Clouette dans Le Bal des ardents exige cet abandon, ce lâcher-prise de la part du lecteur. Il faut se laisser porter par une langue rare, qui nous échappe, une langue qui semble avoir muté au cours des siècles, les mots charriant des sens familiers pour ce narrateur d’un autre temps, d’un futur indéterminé, d’un royaume inconnu. Très vite, nous comprenons que nous ne comprendrons pas tout, que nous sommes jetés, perdus, téléportés dans cet univers que le narrateur, habitué de ce pays avec ses rites, son histoire, ses habitants, nous laisse découvrir seuls, étrangers. On sait qu’un roi se meurt, qu’il est certainement mort déjà, que la population s’en doute, qu’une révolution carnavalesque devrait s’imposer, avec ses fous, ses rois, ses échecs. On regarde les personnages évoluer tels des poissons dans un aquarium, depuis l’aquarium. Avec Danvé, on plonge plus profond, on s’immerge, on le suit, on rêve et dérive. Yasen, lui, est le conteur prophétique auquel on aime s’attacher quand il nous apporte quelques horizons d’attente. L’expérience proposée par Clouette est une perte de repères, il nous arrache à notre territoire mental pour nous plonger dans le sien, nous y faire évoluer, spectateurs hagards de révolutions en marche. Par la moite noirceur de ce monde asiatique, par cette immersion dans un monde fini qu’il nous faut appréhender, ce drôle de roman nous plonge dans ce que pourrait être une adaptation cinématographique de Volodine par Apichatpong Weerasethakul. Julien d’Abrigeon Le Bal des ardents, Fabien Clouette, Éditions de l’Ogre

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Ainsi pourrait se résumer Société noire, roman échevelé, signé Andreu Martín, romancier catalan déjà croisé à une autre époque, et dont Barcelona Connection (Série noire) a surgi des méandres de notre mémoire.   Ici, l’intrigue est bâtie autour de deux éléments fondamentaux : un meurtre et un casse, dont l’auteur, additionnant les points de vue de la police (des polices, devrait-on dire, locale et nationale) et d’un informateur sinocatalan (c’est important), relate la genèse et les conséquences (forcément désastreuses),  se servant d’un feuilletage chronologique du type « avant / après » digne des plus grandes réussites d’Elmore Leonard. Décrivant la ville de Barcelone avec tendresse et pertinence – à l’instar de F. Gonzalez Ledesma –, en s’intéressant essentiellement aux quartiers interlopes et aux changements induits par l’agrandissement démesuré du port, véritable pot de miel pour les mafias du monde entier, Société noire raconte, facétieusement, comment serait arrivée la guerre des gangs qui opposerait maras originaires d’Amérique latine et triades orientales, entre faux-semblants, présupposés naïfs, rumeur malheureuse et intuition policière (dont on ne sait si elle est géniale ou erronée), mais, surtout, fruit d’une manipulation catastrophique où chacun, les œillères bien chevillées,  ne voit plus que ses intérêts et le bout de son nez. Bref, un roman rythmé,  à la construction solide, harmonieusement parsemé d’un humour (un peu noir) impeccable. Olivier Pène Société noire, Andreu Martín, Asphalte

IMAGINATION Faut-il encore prendre le soin voire le temps de présenter Daniel Clowes, auteur notamment de Ghost World, du Rayon de la mort, de Ice Haven, de David Boring, de Mister Wonderful ou de la série Eightball (considérée par son homologue Chris Ware comme le plus grand comic book de la fin du xxe siècle) décrite par l’intéressé en personne comme « une orgie de mépris, de vengeance, de désespoir et de perversion sexuelle » ? Petit prince du roman graphique (terme qu’il abhorre), oscillant entre mélancolie assumée et visions sans concession du banal et du quotidien, le Chicagoan était resté « silencieux » cinq années durant. Une absence remarquée pour un des rares super auteurs à donner le la après trente ans de carrière. 2012, Jack Barlow retrouve à son domicile Patience, sa petite amie enceinte, assassinée. 2029, toujours hanté par ce meurtre, il entend parler d’un homme qui aurait inventé une machine à remonter le temps. À la page suivante, le voilà propulsé en 2006, observant Patience lors de rendez-vous galants avec différents hommes. Et si l’un d’eux était le meurtrier ? Tragique histoire d’amour sur fond de voyage dans le temps ou bien fable psychédélique de science-fiction ? Difficile de se prononcer. Seule certitude, Clowes interroge la notion du temps avec une époustouflante virtuosité entre labyrinthe mental digne de Lynch et enquête façon La Jetée de Chris Marker. Un récit faussement limpide sur un voyeur impuissant, une lente dérive intérieure magistrale qui jusqu’à son dénouement lysergique conserve sa part secrète. Époustouflant. Marc A. Bertin Patience, Daniel Clowes,

Éditions Cornélius.


PLANCHES par Lise Gallitre

FINESSE « D’après le best-seller de David Foenkinos aux 10 prix littéraires ». Avant même d’ouvrir le livre ou de le retourner pour voir de quoi il s’agit, le ton est donné ; le défi n’est pas un petit défi comme le dit la bannière rouge qui enveloppe cette Délicatesse. L’écrivain a publié son roman en 2009 et l’a adapté deux ans plus tard avec son frère ; un succès en librairie comme en salles pour l’histoire de Nathalie, jeune femme, heureuse et épanouie, qui perd brutalement son mari, François, renversé par une voiture. La vie qui bascule, le deuil, la solitude et une rencontre, soudaine et inattendue, celle de Markus, un collègue de travail. Roman, film et donc bande dessinée. Un troisième volet assuré ici par Cyril Bonin et, pour dire les choses rapidement, voilà un tiercé gagnant pour cette jolie Délicatesse qui conserve et décline tout ce qui en a fait une histoire à part : la gravité, la douceur, la légèreté, la tendresse triste ou le tristesse tendre (vous prendrez celle qui vous sied le mieux). La Délicatesse version Cyril Bonin, c’est bien sûr celle de David Foenkinos, éclairée de bout en bout par cette histoire d’amour, de deuil et de renaissance, mais elle renaît ici, rajoute au récit une dimension supplémentaire, un petit « truc en plus » qui donnera au lecteur de roman et au spectateur l’impression de redécouvrir le roman ou le film.  La justesse, la finesse et la tendresse du trait de Bonin semblent faites pour évoquer la rencontre et les sentiments amoureux et l’on se demande alors qui d’autre que lui aurait bien pu l’adapter. Sa patte est là, incontestablement, rajoutant à l’esprit d’origine son esprit graphique et narratif, entre trait précis et sépia dominant. Sensible, tendre, doux, vous ne direz pas non à quelques pages ? La Délicatesse, Cyril Bonin, Futuropolis

PÉRIPÉTIE À l’approche des fêtes de fin d’année, un livre où les héros sont un cochon en pantalon bleu qui « sait tout sur presque tout », des souris répondant aux doux noms de Nestor et Prosper, tous issus d’une joyeuse bande de six amis, une fille et cinq garçons qui partent en expédition pour capturer un nuage afin de faire enfin tomber la pluie sur un pays où il fait chaud, très chaud, et où « le ciel est tellement bleu qu’on en a un peu marre », voilà une évidence. Soit une très chouette histoire racontée par le non moins chouette Nicolas Poupon dans L’Ombre d’un nuage, album publié aux éditions Sarbacane. Poupon, c’est, entre autres, le super Fond du bocal. Ici, il revient avec son trait agité et plein d’énergie, sa galerie de personnages aussi attachants que différents et ses histoires toujours singulières, inventives, tendres et tellement drôles. Capturer un nuage d’accord, mais comment ça se passe quand ce nuage est un bébé qui pleure d’avoir perdu ses parents, hein ?! Pleuvoir et pleurer, deux verbes fort différents qui se conjuguent selon des règles bien distinctes ; une réalité à laquelle vont se confronter ces six joyeux drilles. Joie, déception et dialogues savoureux entre ces petites créatures aux personnalités marquées. 144 pages où se succèdent des aventures pleines de rebondissements et d’émotions. On en redemanderait presque, mais il est fort probable que Coin-Coin, ce cochon qui « sait tout sur presque tout », nous dise qu’il faut parfois se contenter de ce qu’on a. L’Ombre d’un nuage, Nicolas Poupon, Sarbacane


© Olivier Got

CAMPUS

Jusqu’au 1er juin 2018, le musée d’Ethnographie de l’université de Bordeaux propose « Best of ». Une exposition composée uniquement d’œuvres issues de son fonds visant à apporter un regard nouveau sur les collections et l’histoire de cet établissement en activité depuis 1894.

HISTOIRE D’UNE COLLECTION La rue Élie-Gintrac est une des rues les plus surprenantes de Bordeaux. Située entre la place de la Victoire et la place des Capucins, elle relie le monde estudiantin de la Victoire à la mixité du quartier Saint-Michel. C’est dans cette artère multiculturelle, où l’on passe en quelques pas d’un fast-food mexicain à des restaurants aux spécialités africaines, que se situe l’entrée du musée d’Ethnographie de l’université de Bordeaux. Établi au sein du campus universitaire de la Victoire, il questionne mais parfois aussi effraye. « Beaucoup de gens n’osent pas forcément rentrer dans un musée qui est dans l’université. Après, c’est aussi une bonne chose car les gens semblent intrigués : que fait-il ici ? Quel est son rôle ? » confie Solenn Nieto, chargée des collections du musée. Pourtant s’il interroge, le musée reste assez peu connu de la population estudiantine. « Je vois le bâtiment mais je ne sais pas ce qu’il y a à l’intérieur, je n’y suis jamais rentré » avoue Yohann en master d’histoire, utilisateur assidu de la bibliothèque universitaire de la Victoire. Même son de cloche pour cette étudiante en psychologie, qui a préféré rester anonyme : « Je sais que le musée existe mais je n’y suis jamais allée. » Un sacré paradoxe ! Ouvert en 1894, sa vocation première était de regrouper les objets extra-européens des étudiants en médecine amenés à exercer dans les colonies afin qu’ils en connaissent mieux les cultures. Ceux qu’on appelle les « médecins de la vallée ». « Mais c’était plus un cabinet de curiosités tenu par Paul-Louis Lemaire, le secrétaire général de l’université, qui s’était passionné pour cette collection » précise Solenn Nieto. Passion qui va prendre de l’ampleur au fil des ans, notamment avec la venue d’objets entreposés au musée du Trocadéro et au musée Guimet à Paris. « La plupart des

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objets que l’on présente et que l’on conserve aujourd’hui proviennent de cette époque. » Les parures, cuillères et autres masques étaient présentés dans les couloirs de l’université. Ils furent pour la plupart mis en caisse durant les deux guerres mondiales et passèrent dans l’oubli. Ce n’est que dans les années 1980-1990 que les collections reviennent sur le devant de la scène avec l’idée de dédier un lieu public à ces collections. Une volonté concrétisée en 2009 avec l’arrivée dans le lieu actuel à la place d’anciennes salles de cours. Financé en totalité par l’université, « le musée, qui a ouvert en 2011, ne propose que des expositions temporaires, souvent d’une année, calées sur le calendrier universitaire ». Pour faire comprendre son histoire et mettre en valeur les collections contenant près de 6 000 objets et 3 000 photographies, le personnel du musée a conçu « Best of ». « L’exposition montre comment les objets sont arrivés ici, la dynamique qui a amené à la création du musée. Elle fait aussi le lien avec notre vision d’hier et celle d’aujourd’hui sur les objets exposés » commente Abdou Bilil, un des quatre étudiants recrutés comme médiateurs culturels pour l’exposition. Découpée en plusieurs parcours entremêlés, la visite permet de découvrir « l’histoire du musée, les personnages importants et les métiers qui sont autour du musée et que l’on ne voit pas forcément » explique Solenn Nieto. Toutefois, pour en arriver là, le choix a été cornélien. « Notre collection compte plus de 6 000 objets, en choisir 180 fut assez difficile et les arbitrations plus subjectives, des coups de cœur de l’équipe et pas forcément ceux sur lesquels on avait le plus d’informations », poursuit-elle. Preuve en est, la vitrine inconnue présentant trois objets dont l’équipe ignore la

signification. Ici, l’avis du public est demandé. Si on sait ou pense savoir à quoi servaient ces objets, on peut l’écrire. « Beaucoup de passionnés nous donnent des informations sur des pièces dont nous ne savions pas grand-chose, c’est un grand plus pour nous. » Divisée en cinq grandes catégories, l’exposition permet autant de s’immerger dans la culture des sociétés d’où proviennent les objets que de voir le rôle éminemment pédagogique joué par le musée. « Derrière la scénographie de l’exposition, il y a aussi l’idée de permettre au visiteur de voir ce qu’il a envie de butiner, quitte à effectuer plusieurs visites pour voir la totalité des parcours proposés. » Intérrogée à la sortie de l’exposition, Laura, étudiante en master de lettres à l’université Bordeaux-Montaigne abonde dans ce sens : « Je n’ai pas tout lu, je n’ai pas eu le temps, mais l’exposition est bien pensée, les objets diversifiés, je pense que je reviendrai. » Plusieurs visites semblent nécessaires pour tout appréhender comme pour avoir le temps de lire toutes les archives qui retracent avec humour l’histoire et la vie du musée. Exemple parmi d’autres, cette lettre de réprimande de Paul-Louis Lemaire s’indignant contre « l’horrible marchandage » d’un étudiant voulant faire avancer sa date de soutenance de thèse contre quelques dons d’objets, qu’il avait achetés au marché aux puces. De marchandage pour y accéder, il n’en sera pas question puisqu’elle est libre et ouverte à tous du lundi au jeudi de 14 h à 18 h et le vendredi de 10 h à 12 h. Guillaume Fournier « Best of » - Un regard sur les collections,

jusqu’au vendredi 1er juin 2018, musée d’Ethnographie de l’Université de Bordeaux

meb.u-bordeaux.fr


BRÈVES POTAGER © Association Origine Campus

Dans l’immensité du campus bordelais, un phénomène prend de l’ampleur et gagne petit à petit du terrain, celui du retour à la terre. Créée en 2010 pour promouvoir les jardins partagés, l’Association Origine Campus (AOC) exploite maintenant une trentaine de parcelles pour une surface de plus de 1 200 m2. Cultivés par les étudiants, le personnel et même les riverains du campus, ces jardins permettent aux adhérents de consommer leurs propres fruits et légumes, accompagnés par des jardiniers ou en autonomie en fonction de leur expérience. Pour devenir adhérent ou simplement en savoir plus sur ces jardins, rendez-vous sur leur site internet : aoc.asso.fr

REVUE Créé en 2014 dans une volonté de vulgarisation de la parole des chercheurs ainsi que pour partager les nouveautés dans la communauté universitaire, le sixième numéro du magazine U est désormais disponible. Après avoir traité le temps, la lumière ou encore le vin, la publication revient en grand format sur le savoir et l’apprentissage. Sommes-nous des homo apprenticus ? Pour y répondre, rendez-vous sur le site de l’université pour feuilleter la version numérique, également disponible en anglais. Le magazine, gratuit, est aussi à disposition dans les médiathèques de Gironde pour la version papier. Cette édition aborde en outre des thèmes aussi divers que la vaccination, la notion de couleur ou encore celui de la limitation de l’impact des pesticides. www.u-bordeaux.fr

RÉSEAU Créé en 2009, le site internet arts en fac est un objet de curiosité. Sorte de Linkedin® à usage premier des étudiants, anciens et actuels, ainsi que des professeurs des filières arts plastiques et design de l’université Bordeaux-Montaigne, il reste ouvert à tous. Et de fait, en plus des appels à candidatures pour participer à des expositions ou à des résidences d’artistes, on trouve un bon nombre de comptes rendus d’expositions, d’invitations pour des conférences et autres informations d’ordre culturel. Alimentés par des contributeurs ayant un lien avec les filières des arts et du design, les articles du site se concentrent sur la vie culturelle de Bordeaux et sa région. http://artsenfacbdx.free.fr/wordpress/

MIAM Continuant sa programmation éclectique, l’université de Bordeaux organise, dans le cadre des rencards du savoir, un café-débat à la libraire Georges, à Talence, mardi 6 décembre à 18 h. Le débat ne manquera pas de piquant puisqu’il se penchera sur les molécules qui font le goût, et sera animé par un journaliste, en compagnie de trois intervenants : Ségolène Lefèvre, historienne du goût, Axel Marchal, maître de conférences en œnologie et un chef bordelais. Parmi les questions soulevées, celle de la provenance de nos habitudes alimentaires ou celle de l’accord parfait entre boisson et nourriture seront évoquées. Pour savoir si un buffet est aussi compris dans ce café-débat, le mieux reste d’aller y assister. « De la bouteille à l’assiette, ces molécules qui font le goût », mardi 6 décembre, 18 h, Librairie Georges, Talence.

www.u-bordeaux.fr


FORMES

Xavier Rosan

COMÉDIE HUMAINE La construction en 1822 du pont de pierre n’a pas rendu plus attractive la zone de La Bastide aux yeux des ressortissants de la rive gauche : il a fallu une transformation urbanistique de grande envergure, le retour du tramway et la pression immobilière, presque deux siècles plus tard, pour se rendre compte que la traversée à pied de la Garonne pouvait constituer une promenade agréable, que la vue depuis « là-bas » amplifiait la splendeur des façades xviiie du Port des Lumières, et que la vie n’y avait rien du cauchemar annoncé. Aujourd’hui encore, nombre de Bordelais n’ont jamais mis les pieds à Bacalan, terra incognita, quoiqu’en voie de boboïsation avancée. On pourrait à ce titre parler de « pensée tragique » (comme existe, à l’opposé, le concept de « pensée magique ») pour laquelle l’angoisse de l’inconnu, loin d’être escamotée, s’érigerait en dogme quasi mystique. Au carrefour des six routes À cet effet, la place de la Comédie constitue une sorte de placebo urbain. Point de jonction de six artères – cours de l’Intendance, rue SainteCatherine, cours du Chapeau-Rouge, rue Esprit-des-Lois, cours du XXX-Juillet et allées de Tourny –, elle organise un grandiloquent face-à-face entre le Grand-Théâtre de Victor Louis et le Grand Hôtel de Bordeaux (cinq étoiles). De même, l’ancien cardo romain, dont la rectiligne rue Sainte-Catherine reprend peu ou prou le trait, et les allées de Tourny où se tenaient, jusqu’au xixe siècle, foires et brocantes, constituent des saillies populaires séparant le Triangle d’Or, secteur nec plus ultra ordonnancé autour de la place circulaire des Grands-Hommes, de l’« îlot Louis », espace non moins distingué où les plus grands noms de l’architecture du xviiie s’illustrèrent (Laclotte, Lhote, Richard-François Bonfin) en y élevant de somptueux hôtels particuliers. « Au carrefour des six routes L’arrêt de nos pas On irait plus loin sans doute Mais on n’ose pas. » Pierre Reverdy, Sources du vent Jusqu’à une époque relativement récente, ces entités socio-culturelles trouvaient là certaines de leurs limites que seul le Grand-Théâtre

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permettait de gommer : l’espace d’une représentation, bourgeois et employés partageaient des plaisirs identiques, à défaut de siéger sur les mêmes gradins. Puis, chacun s’en retournait chez soi, à deux pas pour les uns, en périphérie pour les autres. Aujourd’hui encore, la distinction demeure palpable : les enseignes de prêt-à-porter nationales ou internationales prennent position côté Sainte-Catherine, tandis que les épiceries fines et les négoces de détail s’établissent volontiers côté Triangle. Ces frontières-là sont évidemment poreuses mais la tendance de la sectorisation demeure tenace, ce qui correspond bien à l’acception ambiguë du terme « carrefour », lieu de rencontres et de divergences. Point crucial La piétonisation quasi totale d’une grande partie de cette croisée des chemins, le passage du tramway, la rénovation des immeubles du quartier ont contribué à modifier l’usage et la sociologie de la place. Il est désormais habituel de voir s’installer sur les marches du théâtre des adolescents dévorant leur hamburger acheté au McDonald’s de la rue Porte-Dijeaux, tandis que des chalands repus traversent l’esplanade chargés de sacs estampillés aux noms de marques haut de gamme. De même, alors que de rutilants véhicules sombres libèrent des passagers de choix qu’un groom en livrée et chapeau haut-de-forme d’un autre âge dirige pompeusement vers l’hôtel, il est fréquent d’assister, à l’entrée du cours du Chapeau-Rouge, devant les vitrines du temple Apple Store, à un spectacle amateur de hip-hop ou de breakdance sous les encouragements des badauds et des touristes, de plus en plus nombreux et pour lesquels la Comédie constitue un point de ralliement. Enfin, tandis que la « guerre des chefs » (ou des nombrils) se tient dans l’indifférence des courants d’air entre Philippe Etchebest (du Quatrième Mur, « brasserie chic et contemporaine2 » de l’Opéra) et Gordon Ramsay (restaurant étoilé du Pressoir d’Argent au sein du Grand Hôtel), des queues interminables se forment, chaque midi et soir, à l’entrée de L’Entrecôte, dont la formule viande rouge-frites allumettes à volonté n’a pas pris une ride depuis un demi-siècle. Tout change et rien ne change. 1. « Central ? par rapport à quoi ? » (David Lodge, Un tout petit monde) 2. Dixit le site internet dudit restaurant.

D. R.

Les frontières sont d’abord psychologiques avant de devenir physiques. En rien « naturelles », elles répondent à des perceptions subjectives (politiques, morales) des territoires, que ceux-ci relèvent de la géographie ou de la pensée. De longtemps, à Bordeaux, il fut mal vu des habitants du centre1 de franchir le no man’s land des Quinconces pour se rendre aux Chartrons, domaine de l’« aristocratie du bouchon » d’extraction essentiellement étrangère (fût-elle anglo-saxonne).

D. R.

LIEUX COMMUNS par


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DES SIGNES

par Jeanne Quéheillard

Une expression, une image. Une action, une situation.

CROIRE AU PÈRE NOËL LES JOUETS CONNECTÉS Passée la rentrée des classes, Noël pointe son nez. Dans les magasins, les fournitures scolaires sont supplantées par les jouets. Il s’agit de rêver au Père Noël et aux cadeaux dans les petits souliers. À croire qu’avant de tomber du ciel, le Père Noël fait un tour au supermarché, là où, c’est bien connu, on achète les bébés. Chaque année a son top ten. Les jouets connectés sont de plus en plus prisés et deviennent les fers de lance de l’industrie. Dur constat pour certains qui, stars d’une année, se voient relégués dans les fonds de rayon ou bradés à vil prix tandis que l’on s’arrache les nouveautés. De tout temps, naissent de nouveaux types de jeux en relation avec les inventions scientifiques et techniques d’une époque. Les jeux vidéo en sont un parfait exemple. Issus de l’électronique et de la conception de mondes virtuels, ils se sont développés depuis les années 1950, au point de devenir une véritable discipline artistique, à l’appui d’une industrie vidéoludique qui a ses règles et ses dispositifs propres comme il en est pour le cinéma, le dessin animé, les mangas, la BD ou les séries télévisées. A contrario, même s’ils convoquent aussi les technologies numériques, les objets connectés et interactifs ressortent d’un autre type de démarche, d’innovation plutôt que d’invention. La reconnaissance vocale, la détection de mouvements, la captation visuelle, l’enregistrement et la diffusion d’informations s’implantent dans de nombreux domaines comme le sport, la santé, l’éducation ou la vie domestique. En se voulant innovantes, les activités ludiques n’y échappent pas. L’univers des jouets est high-tech et devient un champ d’application inédit. Les robots, les livres, les peluches, les châteaux de princesses, les poupées et autres Barbie®, les jeux de construction sont pris dans la déferlante du numérique. Au prétexte de familiariser les enfants avec les nouvelles technologies et de rendre les jouets plus vivants, plus étonnants et plus interactifs, des jouets traditionnels sont maintenant reliés via le wifi à une application sur smartphone ou tablette. Exit la toupie activée par une crémaillère et qui fait tourner la tête.

Finie la poupée qui pleure ou qui fait pipi quand on lui appuie sur le ventre après avoir bu un biberon. Maintenant, à partir d’un téléphone, les peluches racontent des histoires et le trajet des balles se télécommande. S’ils concourent indéniablement à l’imitation d’une réalité que le jeu a toujours permise, des drones aux briques Lego® « intelligentes », des écrans tactiles pour le dessin à l’imprimante 3D pour le modelage, tous ces petits robots seraient un plus d’émerveillement et de magie aux dires de certains. Au risque de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. En effet, c’est faire fi de la capacité des enfants à animer et rendre vivant comme du vrai ce qui leur tombe sous la main. C’est oublier aussi que la magie du numérique relève de calculs inaccessibles et de programmes qui s’imposent et sur lesquels nos chers petits ont peu de prise sauf à devenir des hackers invétérés. Comme puissant diffuseur et collecteur de données, le tout-connecté inquiète. On a constaté récemment le stockage sur le cloud de conversations entre des enfants et leurs poupées1. Big Brother prend la main sur ce que permet encore le jeu comme lieu d’invention et de prise d’indépendance. À moins que la révolte ne gronde à l’instar des jouets en bois de Josef Koblik2. Un officier de la Gestapo veut détruire son atelier parce qu’il fabrique une caricature d’Hitler. Les jouets se réveillent et passent à l’attaque. Ils assomment le tyran, les pompiers sortent les lances à incendie, les oisillons découpent ses vêtements, les soldats de plomb y vont au boulet de canon. Le nazillon contrôleur et interdicteur s’échappe par la fenêtre avec le feu aux fesses. 1. Josh Golin, directeur exécutif de l’association américaine Campaign for a Commercial-Free Childhood. Cité par Florian Reynaud, http://www.lemonde.fr/pixels/ article/2015/12/01/les-fabricants-de-jouetsconnectes-doivent-ils-vraiment-conserverles-donnees-collectees_4821802_4408996. html 2. La Révolte des jouets (court métrage), Hermina Tyrlova, Tchécoslovaquie, 1947.


BUILDING ARCHITECTURE DIALOGUE

Consacrée à l’agence d’architecture bruxelloise OFFICE Kersten Geers David Van Severen, « everything architecture » invite à la découverte d’une cinquantaine de projets en dialogue avec des œuvres d’artistes. Elle propose un regard sur une création architecturale qui se distingue de l’abondance disparate et insipide des constructions par la justesse de son minimalisme et de sa radicalité. Par Didier Arnaudet

LA CLARTÉ D’UN TOUT Kersten Geers et David Van Severen ont fondé leur agence en 2002 à Bruxelles. Leur collaboration repose avant tout sur une vision partagée d’une architecture réduite à sa forme même et à sa forme la plus originale : « Un ensemble limité de règles géométriques de base est utilisé pour créer un cadre dans lequel la vie se déploie dans toute sa complexité. » L’agence a acquis en quelques années une réputation internationale et a été récompensée plusieurs fois par le prix belge pour l’Architecture, le Lion d’Argent à la biennale d’Architecture de Venise de 2010 et le Berlin Art Prize en 2016. Cette architecture part d’abord d’un constat : « Le monde est à la fois intériorisé et urbanisé, tout est construit mais (presque) rien n’est architecture. » De ce constat, découle un enjeu : « Dans ce contexte, le seul que nous ayons – un champ uniformisé –, il nous faut comprendre comment produire un minimum de confort, des biens communs, des points d’ancrage, des espaces de vie, un lien avec nos traditions culturelles. » Kersten Geers et David Van Severen ont le souci de l’élémentaire et donc de rétablir une continuité entre la forme passagère de la vie

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et la profondeur de mémoire dans laquelle elle se déploie. Ils reviennent ainsi à une observation primordiale, à des gestes simples qui n’inventent rien, mais prolongent une expérience de la connaissance, des actions de rapprochement, de réconciliation autrement plus décisives que tout impératif d’originalité. Ils ne se basent pas sur des principes hiérarchiques, ne pratiquent pas la contrainte, la soumission, et ne cherchent pas à démontrer le nécessaire exercice du pouvoir. Ils libèrent des espaces de déambulation, de rencontre, d’échange et de partage, et accumulent, assemblent des images, des désirs et des expériences. Qu’est-ce qui caractérise cette architecture ? C’est bien sûr une méthode, mais aussi un vocabulaire. La méthode repose sur une acuité particulière dans la saisie des données et consiste à prendre place et occuper cette place en plein accord avec une conscience de l’existence. Il s’agit de comprendre, ou plutôt de sentir, comment mobiliser les ressources de l’espace et de faire architecture au service d’une invention permanente des fonctions. Le vocabulaire développe ses zones névralgiques et ses figures originales à partir d’axes comme activité de pensée : la trame,

l’enveloppe, la boîte, le cercle et l’intérieur. La ligne n’est pas une simple manifestation formelle, mais la structure énergétique d’un quadrillage. Elle élabore aussi bien la composition que la mise en place de cette composition. Le plan est défini par une grille stricte qui organise les pièces. Cette trame se répète et décide de la diversité féconde d’une circulation. L’enveloppe a la capacité de mettre en valeur la cohérence d’une association de composants apparemment différents, divergents, mais qui ont des choses à se dire, à faire voir ensemble. C’est ce qui sépare et rapproche, décante et densifie. Une maille en acier recouvre ainsi les deux extensions du Centre des musiques traditionnelles – Muharraq, à Bahreïn, Émirats arabes unis, et rassemble les structures en béton des pièces communes et locaux techniques. Elle se soulève lors des concerts comme un rideau de théâtre. La villa, à Buggenhout, Belgique, se définit par sa clôture qui contient les pièces du rez-dechaussée et un jardin ordonné. Le toit est une boîte qui contient les pièces de l’étage et offre des vues sur le paysage. La boîte répond à un sentiment d’ordre, mais plus encore peutêtre à un besoin d’installation. Elle est cette


Sous le mécénat du Château Pape Clément, Grand Cru Classé

© Rodolphe Escher

© Rodolphe Escher

Les plus belles œuvres de la collection d’art moderne et contemporain de Bernard Magrez

© Rodolphe Escher

ponctuation indispensable qui produit l’enracinement. Le cercle est une métaphore fondamentale qui aide à penser le monde et la vie tout court. Sa simplicité et sa perfection en font une forme privilégiée. Solo House, à Barcelone, est une maison circulaire. Son plancher et sa toiture forment deux anneaux de béton regroupant dans des espaces vitrés les pièces de vie et créant au centre un patio. L’utilisation mesurée et rigoureuse de structures géométriques instaure des relations ouvertes entre le plein et le vide, l’extérieur et l’intérieur, la verticalité et l’horizontalité. En 2008, le pavillon belge, lors de la 11e biennale d’Architecture à Venise, est isolé de ses voisins par une enceinte métallique de 7 mètres de haut. L’intérieur est laissé vide, seulement occupé par quelques chaises, le sol couvert de confettis. Le vocabulaire de cette architecture dépend aussi d’un système de juxtaposition qui implique de multiples présences se rapprochant mais sans se confondre, occupant l’espace sans se laisser emporter par le remplacement d’une forme par une autre. Cette juxtaposition est active

puisqu’elle participe à un glissement d’une séquence à une autre, mais aussi à un élargissement des possibilités de visibilité et de lisibilité. L’exposition « everything architecture » a cette clarté d’un tout qui s’impose comme tout ce que Kersten Geers et David Van Severen considèrent « être architecture ». Leurs maquettes et les collages comme éléments de présentation, les dessins, peintures, photographies et sculptures des artistes comme signes de proximité s’articulent les uns aux autres dans la perspective globale de cette écriture architecturale. Ainsi se dessinent une imagination, une sensibilité, une intelligence et un langage en étroit contact avec le monde et donc résolument tournés vers le monde, qui visent au dévoilement progressif d’un sens et apparaissent comme des facteurs de liaison et de médiation. « everything architecture - OFFICE Kersten Geers David Van Severen », jusqu’au dimanche 12 février 2017, arc en rêve centre d’architecture.

www.arcenreve.org

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EXPOSITION CHÂTEAU LABOTTIÈRE DU 9 NOVEMBRE 2016 AU 14 FÉVRIER 2017 16 rue de Tivoli - 33000 Bordeaux institut-bernard-magrez.com 05 56 81 72 77


GASTRONOMIE

Harmony & Jerome Billot — Dan Bordeaux

Pour se régaler chez Dan, il faut réserver longtemps à l’avance mais on ne perd rien pour attendre. Laissons la parole au chef, Jérôme Billot, 35 ans, qui, avec son épouse, ouvre un bar à dim sum très alléchant rue de la Devise.

SOUS LA TOQUE DERRIÈRE LE PIANO #101 L’endroit est charmant, l’accueil idéal et l’assiette surprenante tout en restant compréhensible. Dan fait fureur et c’est mérité. Moules avec farce fine de maigre de ligne, poitrine de canard gras parfumée de prunes saumurées et rôties… Ce que l’on goûte chez Dan, on ne le goûte pas ailleurs. La fusion – notion qui déroute autant dans la gastronomie que dans la musique – est ici réussie et plus encore. Entre l’Escoffier et la cuisine chinoise principalement cantonaise apprise par le chef à Hong-Kong, on navigue et se régale, mais l’endroit est déconseillé aux ultra-conservateurs. Compter 5060 € par personne. Quel est votre parcours professionnel ? Comme tout cuisinier français, j’ai commencé tôt. Dans de grandes cuisines et de moins grandes dans ma région d’Annecy et en Suisse. J’avais 21 ans lorsque je suis allé à HongKong, expérimenté comme un chef de partie mais pas plus, plein d’envies. J’ai pris un poste de sous-chef dans un restaurant de cuisine du monde dont le chef était irlandais et connaisseur de la cuisine asiatique. Au bout d’un an, il m’a confié les rênes d’un petit café de style parisien. Cela a si bien marché que dix-huit mois plus tard, on en ouvrait trois autres sous le même nom. J’avais réussi à me créer une identité à base de cuisine française un peu déconstruite, une soupe à l’oignon par exemple qui est devenue une référence là-bas. Puis, j’ai pris en charge un établissement de 150 couverts sur la baie et là

j’ai pu développer cette tendance jusqu’à mon retour en France. Comment définiriez-vous la cuisine de Dan ? C’est une cuisine de métissage avec l’Asie principalement. J’ai toujours été attiré par l’Asie, je ne sais pas vraiment pourquoi. Gamin, je calligraphiais des idéogrammes. Ma cuisine est empreinte de classicisme mais en même temps de, comment dire… d’un besoin de m’évader. Besoin aussi de partager l’expérience de la réminiscence qui vient d’une assiette où les goûts et les textures sont nouveaux. C’est la surprise que j’aime procurer au client, la surprise qu’il éprouve en se retrouvant dans quelque chose qui lui est étranger, tout en polissant les angles de la cuisine asiatique pour éviter le choc culturel. Pour les piments, par exemple, que j’ai été obligé de revoir à la baisse.

« À la fin d’un repas, dans un restaurant étoilé il y a quinze ans, on sortait peut-être moins bien en point qu’aujourd’hui. »

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Vous proposez cinq menus de 32 à 85 €. Pourquoi autant de choix ? J’ai commencé avec une minicarte qui comportait 10 articles en tout. Cela fonctionnait mais ici c’est un petit endroit (25 couverts, ndlr) et surtout la cuisine ! Pour améliorer le stockage et donc la qualité, je suis passé à un menu unique mais j’ai senti une certaine réticence. Déjà, mon travail est assez atypique, mais, avec le menu surprise, donc imposé, les gens savaient encore moins où ils allaient. Les associations de saveurs peuvent déranger encore plus si elles ne sont pas choisies. J’étais sûr de mon

assiette pourtant j’ai compris que pour me développer cela me portait tort. On me demandait les wonton de crevettes parfumées au foie gras (ravioles frits servis avec une bisque, ndlr). Avec le cochon char siu (barbecue de porc de Canton) et le sago (tapioca) à la noix de coco et mangue, elles sont désormais sur notre menu signature (32 €). Désormais, je change la carte tous les mois et les menus, de trois à neuf services, permettent de multiplier les formules avec au départ deux entrées, trois plats, un fromage et un dessert. Vous adorez les sauces… Tous les mois, ça change. Quand je travaille les menus, la saison compte bien sûr mais aussi le climat, la température extérieure. Bon, j’adore les sauces, mais disons que c’est l’arrivée du froid. L’été, on est davantage avec des saumures, du fruit, du légume cru, les sauces disparaissent ou s’affinent. J’aime aussi les bouillons, or étrangement la clientèle d’ici n’apprécie pas tant que ça. Parfois, je sers un consommé avec un foie gras fumé vapeur, ils reviennent intouchés. De vrai consommés pourtant, bien corsé et limpide, que je retrouve intacts dans les bols. Quel sera le style de votre nouvel endroit ? Dan qui est intimiste témoigne d’une expression personnelle, toutefois, j’avais besoin d’un peu plus de fun. L’idée est de transposer les restaurants à dim sum (l’équivalent des tapas à Canton, ndlr) de Hong-Kong, qui sont des endroits très classiques attirant les familles, mais en mode bar. Bouchées à la vapeur, brioches farcies, ravioles, pattes de poulet. Non, on va éviter les pattes de poulet, mais on fera le canard laqué, le vrai, qui est rare à Bordeaux.

par Joël Raffier

En fonction de la clientèle que nous attirerons, nous ferons des produits simples ou bien nous monterons en gamme avec des dim sum au homard et aux truffes par exemple. Il y un choix énorme pour cette cuisine. Il y aura de l’électro et on ouvrira toute la journée. Comment est perçue la cuisine française à Hong-Kong ? Elle se porte bien, cependant sa tradition a perdu en prestige. À Hong-Kong, la culture de la vogue est très intense. Cinq ans avant mon arrivée, on était dans la période française, nappe blanche et grande carte des vins. Ensuite, on est passé à la mode italienne. En 2006, la cuisine américaine traditionnelle est arrivée et a bien marché. J’ai senti alors une perte d’intérêt pour notre cuisine, mais la roue tourne. Énormément de progrès ont été effectués ces dernières années au niveau technique comme dans les produits. Un restaurant comme Noma (Restaurant de Copenhague classé en 2010, 2011, 2012 et 2014 par la revue Restaurant comme la meilleure cuisine du monde, ndlr) va chercher ses fourmis dans la forêt la plus proche pour pousser le locavorisme à l’extrême. On consomme quelque chose parce que c’est là. La cuisine française ne souffre pas de cette modernité, elle s’affine et devient encore plus agréable. À la fin d’un repas, dans un restaurant étoilé il y a quinze ans, on sortait peut-être moins bien en point qu’aujourd’hui. Dan

6, rue du Cancera. Ouvert du mardi au samedi de 19 h 30 à 22 h 30. Réservations (très conseillées) : 05 64 28 59 51.

www.danbordeaux.com Madame Pang

16, rue de la Devise.


IN VINO VERITAS

par Henry Clemens

© Christine Amat

Julien Belle (gueule gasconne), quelque part entre Joss Randal1 et Aramis, promène son corps sur les deux rives de la Garonne et bien au-delà, oublieux placide des rivalités ancestrales et territoriales. Il est depuis 2002 un œnologue-conseil heureux, amouraché d’aucune chapelle mais attentif à l’expression d’un terroir et ardent promoteur de l’assemblage.

ŒNOLOGUE SERVANT question de la transparence mais aussi faire connaître le rapport qualitéprix imbattable des vins de Gironde. Cette cave singulière rassemble plus de 30 références et n’est en aucun cas un concurrent des cavistes et restaurateurs de la place. Elle permettra, jusqu’au 31 décembre, aux petits trésors cachés de se faire connaître du grand public, des restaurateurs et des cavistes. Ça n’est pas la moindre de ses qualités de vouloir défendre les microappellations en rappelant leurs spécificités. L’appellation cérons n’est pas une coquetterie, le taux de pH bas de son sol la distingue effectivement des sauternes. Sous sa férule, des tests organoleptiques ont établi que le rosette, micro-appellation du bergeracois, occupe bien une place à part dans le concert des moelleux, justifiant son existence. Un combat moins vain qu’il n’y paraît à l’époque où les rationalistes, pour répondre à un besoin de simplification mortifère, gommeraient bien ces petites perles pour recouvrir leurs étiquettes d’un massif « Bordeaux ». Celle-là même que l’œnophile impénitent aura toujours plaisir à dénicher. 1. Personnage de la série Au nom de la loi, interprété par Steve MacQueen (1930-1980). 2. Domaine du Moulin de Montlauzin : https://montlauzin.wordpress.com/les-vins-2/ 3. www.oenoteam.com info@labo-oeno.com  17 chemin de Verdet, 33500 Libourne 4. Cave éphémère, « le 12 », place Gambetta jusqu’au 31 décembre.

S LES FILLY KE 30 MON h 2017 - 20 19 JAN

ique

rythm Duo humo

N° de licence : 1 - 1084274

Il tourne le dos au marasme ambiant, certain que la filière vit une révolution. Tout juste regrette-t-il les atermoiements de l’institution, l’absence de communication sur les bonnes pratiques. Il accompagne 31 exploitations viticoles, dont 7 en bio et 1 en conversion. Qu’elles soient bio ou conventionnelles, elles échangent désormais sur leurs pratiques vinicoles. La question de l’abaissement des taux de SO2 n’est plus clivante et il s’en réjouit. Il y a quelques années, se souvient-il, une fois la vendange rentrée, les vignerons partaient à la chasse, désormais, glisse-t-il, ils font leurs semis entre les rangs, conscients de l’importance du sol, cet oublié de la viticulture. Julien Belle vante les vertus de l’assemblage là où tout penche vers les mono-cépages. Il sourit en expliquant que ce particularisme qui demande pédagogie et explications fait des émules jusqu’au comté tolosan2, chez un viticulteur en bio, qui a fait appel à ses services pour s’aventurer sur les terres de l’assemblage. Il insiste plusieurs fois sur le fait que le vin est à accompagner. « Je suis consultant, me définis comme une sorte de chef d’orchestre qui susciterait la réflexion chez le viticulteur. » Pour cela, il crée avec deux associés Œnoteam3, une structure d’accompagnement analytique et d’aide à la décision œnologique. Il reconnaît à l’œnologie un devoir de transparence, de désacralisation dont le rôle est de rassurer les consommateurs. La mise en place par Œnoteam de la Cave éphémère4 doit répondre à cette

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E NQU A AS M P E N


EN BREF

GASTRONOMIE

D. R.

Écrire sur un bar à cocktail, c’est se condamner à la procrastination. Mais il ne faut pas remettre au lendemain un Old Cuban qui dort.

SHAKEN NOT STIRRED

Au Don Camillo, restaurant portugais, le fils du patron, Stéphane, fait des cocktails et des projets. On peut faire des cocktails et des projets, mais on ne peut pas boire des cocktails et faire des projets. Ou plutôt si, boire des cocktails permet de faire des projets mais vous les aurez oubliés le lendemain. Votre projet d’invasion de la ville d’Arcachon, par exemple : après un Old Cuban (rhum Matusalem 15 ans Gran Reserva, jus de citron vert, sucre, feuilles de menthe et prosecco), il n’aura plus de substance. Tout était pourtant bien planifié. Prise de la Ville d’hiver, neutralisation des peintres du dimanche, mainmise sur les stocks de soles, rétablissement du beignet abricot. C’était bien planifié mais après le Spiced Daïquiri de Stéphane Pirès (rhum Havana Club infusé au piment, jus de citron vert, sucre et vinaigre balsamique), vous ne saurez même plus si c’est Johnny Cash ou Jerry Lee Lewis que vous voulez installer à la mairie. Oui, Stéphane Pirès a des projets. Depuis 7-8 ans, il fait des cocktails et même s’entraîne pour des compétitions nationales de flair bartending dans le restaurant familial. L’été, sur la terrasse, il sert jusqu’à 150 verres sur fond de Marvin Gaye and co. L’idée de faire macérer du rhum avec du poivron est la sienne. Cela fait un légume de plus par jour sur cinq. Son (déjà vieux) projet est d’ouvrir la cave qui lui sert de débarras et d’installer le bar à cocktail le plus cosy and soul de Bordeaux. En attendant, la carte propose une quarantaine d’articles dont le Basil Smash (gin Hendrick’s, jus de citron, sucre, feuilles de basilic) qui vous fera oublier qui vous aviez le projet d’écrire sur un impeccable bar à cocktail situé à l’entrée d’un restaurant portugais qui a un nom italien. Ils n’ont pas ça à Arcachon. Joël Raffier Don Camillo

7, rue Camille-Sauvageau. Réservations 05 56 91 31 50.

49E PARALLÈLE Et ce, grâce à l’opiniâtreté d’Étienne Charest (aucun lien familial avec l’ancien Premier ministre du Canada) qui se définit dans un même élan tel un « alchimiste brasseur, formateur et écoentrepreneur ». Ancien étudiant en sociologie, auteur d’un mémoire sur le néo-libéralisme, l’homme a toujours pensé qu’il fallait incarner soi-même le changement. Avec son épouse, spécialiste de l’économie sociale et solidaire, il souhaitait monter une entreprise éthique. Résultat : la première broue (le québécois du verbe to brew, « brasser ») de France labellisée bio en catégorie 3 (alcools, softs, bières et nourriture). Concrètement, ici, on concasse le malt d’orge à la cave, on y ajoute l’eau de source, les enzymes, on chauffe, on laisse fermenter, puis, on y ajoute sucre et levure et, tous les deux mois, on obtient 7 variétés (réparties en ambrées, noires, blondes, blanches). Ok ? « T’sais, la bière, c’est populaire, une bonne accroche sans prise de tête et tu peux te former tout seul. » Pour autant, Étienne ne pousse pas au crime, « mieux vaut boire moins, mais de qualité ». Et attaché à ses valeurs, l’établissement fonctionne à l’énergie renouvelable. Histoire de prouver la réconciliation entre économie et principes. Pour la table, honneur aux canons canadiens ; une gastronomie simple mais de qualité. Donc poutine – déclinée en bordelaise (vin rouge dans la sauce), forestière (avec des champignons), montagnarde façon tartiflette (tomes de chèvre et de vache) – burgers (même au veau), fèves au lard (must absolu), mais aussi des salades, des risottos, des currys. Toujours respectant le principe : un plat du pays, un plat vegan. Du côté des douceurs, un coulant (et non un fondant) au chocolat et certainement le carrot cake le plus délicieux de la place, croquant et moelleux avec un goût d’épices loin des sinistres hachis noyés dans la cannelle… Évidemment, la liste des mousses constitue en soi un poème : Gourgandine (une stout noire comme l’ébène), 1837 Black IPA (année des rébellions du Haut-Canada et du Bas-Canada), Be Hoppy, Summer Time, La Forge (golden ale avec une pointe d’amertume, fraîche et délicate), La Fille du soleil… sans oublier une oyster stout (la coquille et non l’huître incorporée pour sa minéralité). Sinon, le café se déguise en « coureur des bois » ou en version « trappeur » avec un cognac. Plat du jour à 13 piasses, burger et mini-poutine à 16 piasses, 13 avec des frites. Happy hour, tous les jours, entre 18 h et 20 h, 5 piasses la pinte. Décor chaleureux mais non tape-à-l’œil, ambiance musicale plus proche de Joni Mitchell et Gordon Lightfoot que de Céline Dion et Garou. Service aux petits soins. Tutoiement de rigueur. Une devise : « Bois le changement que tu veux voir dans le monde. » Aussi noble que « la Belle Province ». Marc A. Bertin Au Nouveau Monde

2, rue des Boucheries Ouvert du mardi au samedi midi et à partir de 18 h. 09 81 18 00 54

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Nostalgique d’une poutine comme à Montréal, amateur de houblon, zélote du tout vegan ou bien supporter du bio, voilà un broue-pub qui tombe à pic.

Les 10 et 11 décembre, la revue Terre de Vins donne rendezvous au Palais de la Bourse pour la 5e édition de Bordeaux Tasting. Deux jours exceptionnels pour déguster une centaine de grands vins de Bordeaux, des champagnes de talent, parmi lesquels de prestigieuses maisons venues de Reims ou d’Épernay, mais aussi de nobles invités venus des autres vignobles de France – Bourgogne, Rhône, Alsace, Loire – et du monde. L’événement se déploie sur 5 sites à proximité de la place de la Bourse : le Palais de la Bourse, le musée des Douanes, le restaurant Le Gabriel, la Bulle des Bordeaux & Bordeaux Supérieur, l’église Saint-Rémi. Nouveau cette année : une boutique éphémère pour permettre aux visiteurs d’acheter le vin qu’ils ont aimé. Sans oublier les master class et traditionnels ateliers de l’École du Vin de Bordeaux. Bordeaux Tasting,

du samedi 10 au dimanche 11 décembre, 10 h-19 h.

www.terredevins.com

SAVOURER Embarquement pour un week-end gourmand avec les AOC Bordeaux & Bordeaux Supérieur les 17 et 18 décembre. Pour préparer les fêtes, Planète Bordeaux propose de les découvrir dans un cadre festif : dégustations animées par les vignerons, restauration assurée par les Éleveurs Girondins. Un marché de producteurs et des animations gastronomiques et musicales ponctueront également ce riche programme, l’occasion de découvrir les vins de Bordeaux autrement. Week-end gourmand AOC Bordeaux & Bordeaux Supérieur, samedi 17 et dimanche 18 décembre, 10 h-19 h, Planète Bordeaux, Beychac-et-Caillau (33750).

www.planete-bordeaux.fr

MARCHÉ Chef 1 étoile, Nicolas Magie organise à nouveau son Marché des Producteurs à l’occasion des fêtes de fin d’année en compagnie de Vivien Durand, chef étoilé du restaurant Le Prince Noir à Bordeaux. Ensemble, ils réuniront 25 producteurs. Un événement placé sous le signe de la gastronomie avec des producteurs (de produits) locaux (viandes, poissons, coquillages & crustacés, fruits & légumes, fromages, pains, truffes, chocolats, champagne…). Point d’orgue à cette journée gastronomique, un menu spécial mettant à l’honneur les merveilles sélectionnées par le chef Nicolas Magie sera à la carte du Café de L’Espérance, au prix de 40 €. Le Marché des Producteurs de Nicolas Magie, dimanche 18 décembre, 9 h-13 h, Saint-James, Bouliac (33270).

www.saintjames-bouliac.com

D. R.

© Sol Labonté

DÉGUSTER


LA BOUTANCHE DU MOIS

par Henry Clemens

LES CALÈCHES DE LANESSAN 2011 HAUT-MÉDOC On peut tout redouter des seconds vins, s’accorder parfois sur le fait qu’ils ressemblent à John Mohune sur la route de Moonfleet1, malingre et famélique. On aura tort ici, car Paz Espejo, directrice du Château Lanessan depuis 2009, accorde au second vin du château une belle place. Les Calèches de Lanessan2 est né en 1999 et fut effectivement longtemps le petit enfant pauvre de Lanessan. Il aura fallu dix ans pour le voir renaître de ses cendres, sous l’impulsion de l’irrésistible œnologue ibère. Sorte de fils prodigue, il est aujourd’hui un vin de conquête, celui des publics peu enclins à aller débourser beaucoup pour des appellations aux vins austères ou demandant des travaux d’herméneutique sacrée. Haut-médoc oblige. Le vin Les Calèches serait en quelque sorte un premier camp de base au pied d’un sommet tutélaire représenté par le Château Lanessan. Façonné sans malice et avec beaucoup de gourmandise, on ne s’étonnera pas d’y retrouver fraîcheur et élégance, caractéristiques garanties par un léger ascendant de merlot dans l’assemblage et des cabernets sauvignons délicatement extraits pour éviter de marcher dans les pas d’un sévère janséniste médocain. On peut aborder toute dégustation par l’étiquette, elle permettra tout du moins de se conditionner et... de se tromper grandement. La calèche noire attelée, sur fond blanc, semblerait presque illustrer un Dickens mais rappelle en l’occurrence que la famille Bouteiller possède ce domaine depuis le xviiie siècle. Entendons-nous, seule l’étiquette renvoie une image joliment rétro, le vin est porté par la fraîcheur et la tonicité. Au nez, les arômes tertiaires vous conduisent tout droit vers des notes de réglisse, ensuite comme par surprise surgissent au coin du nez les senteurs exquises de tabac doux. Le véritable apanage classieux des Lanessan. De l’art ici encore d’attendre que les arômes s’échappent distinctement et résolument de votre verre, on discerne parmi l’empilement délicat d’arômes un peu de clou de girofle et du bois de santal. En bouche, l’attaque alcooleuse mais fraîche laisse vite poindre ces mêmes notes de réglisse. On devine un quelque chose du vieux sage chez ce 2011, avec

une bouche tirant vers le gibier et la venaison. Le tout avec légèreté et sans vous matraquer le palais. Un milieu de bouche moelleux et gourmand rappelle que complexité ne rime pas forcément avec rigorisme chez ce presque saint-julien. Un goulasch épousera parfaitement ce vin d’initiation raffiné. Automne oblige. 1. Film de Fritz Lang de 1955, adapté du roman de John Meade Falkner, publié en 1898. 2. Les Calèches de Lanessan est distribué par Badie.

Château Lanessan

33460 Cussac-Fort-Médoc

www.lanessan.com


Une sélection d’activités pour les enfants

Flaque, Cie Defracto © Pierre Morel

CIRQUE

Caoutchouc Mêlant jonglerie de haut vol avec danse hip-hop et une bonne dose de burlesque, Flaque est un cocktail survitaminé d’engagement physique. Guillaume Martinet et Éric Longequel sont deux fous furieux du jonglage se posant des limites uniquement pour les dépasser, installant des règles pour les casser, reproduisant un même mouvement jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la chute, jusqu’à la liquéfaction cartoonesque du corps. Jubilatoire, drôle et stupéfiant, ce spectacle devrait être remboursé par la Sécurité sociale tant le spectateur termine aussi épuisé, mais heureux, que les artistes, à force de « jusqu’au-boutisme » physique ! Flaque, Cie Defracto, dès 7 ans,

www.signoret-canejan.fr

The Wackids © Florent Larronde

Poupée Coppélia ou la Fille aux yeux d’émail, créé le 25 mai 1870, est un des ballets les plus représentatifs de l’école française. C’est au tour de Charles Jude de jouer les Coppélius : entre ses mains expertes, la fille aux yeux d’émail devient une pantomime fantastique entre Jules Verne et juke-box. Sur la partition mélodieuse et colorée de Léo Delibes, et dans une inventive scénographie de Giulio Achilli, Charles Jude nous propose une Coppélia rajeunie et enlevée où ses marins en goguette ont un petit air de Jerome Robbins dans On the Town et Fancy Free. Atelier autour de Coppélia, samedi 10 décembre, de 10 h 30 à 12 h 30, au Grand-Théâtre. Sur inscriptions. Coppélia, Acte 2, chorégraphie de Charles Jude, Ballet de l’Opéra national de Bordeaux, dès 7 ans,

Pasta Ramón et Mimosa aiment les pâtes. Ils en connaissent les moindres secrets. Avec eux, les pâtes prennent vie. Elles deviennent de véritables compagnons de jeu. Réussiront-elles à les aider à retrouver la mère de Mimosa ? Depuis son départ, Mimosa a le cœur gros. Ramón fait tout ce qu’il peut mais rien n’y fait. Jusqu’au jour où il trouve la pâte qui les mènera dans l’autre monde... Bas les pâtes ! est un conte moderne et drôle, qui traite de l’Amour et de la Mort, pour petits et grands. Bas les pâtes !, Le Friiix Club,

jeudi 22 et jeudi 29 décembre, 15 h, Grand-Théâtre.

SPECTACLE

dès 3 ans, mercredi 7 décembre, 15 h, théâtre Le Liburnia, Libourne.

www.ville-libourne.fr

Burlesque Léandre Ribera, clown catalan, référence du mime et du cirque de rue depuis 20 ans, pose ses valises au Champ de Foire. Une porte et quatre meubles forment l’intérieur, sommaire et brinquebalant, de la maison dans laquelle Léandre nous accueille. Oh… Certes, tout n’est pas parfaitement rangé : des centaines de paires de chaussettes jaunes au sol, des parapluies au plafond, une penderie hantée, des

Deux C’est un duo entre une comédienne et une danseuse. C’est une histoire de construction de maison. Ce n’est pas l’histoire des trois petits cochons mais cela pourrait y ressembler. C’est une histoire sans histoire, mais avec un loup qui a fait beaucoup d’histoires. C’est un parcours poétique entre les mots et les gestes. C’est la découverte de l’univers de l’autre. C’est la confrontation entre la légèreté et la raison, entre le plaisir et la réalité. C’est aussi un endroit où elles aiment bien avoir peur et se faire peur. C’est un moment de drôlerie, de poésie et de chansons. Duo Dodu, Théâtre de cuisine, dès 3 ans, mercredi 7 décembre, 15 h, Centre Simone-Signoret, Canéjan.

www.signoret-canejan.fr

Zinzin Nous croyons tous connaître la véritable histoire de BlancheNeige. Et pourtant… Nous sommes passés à côté de certains détails. La Servante, jeune compagnie de théâtre, a en effet mitonné une relecture totalement folle du fameux conte des frères Grimm, maintes fois adapté. Auteurs et comédiens embarquent toute la famille avec leur version 2.0, dans laquelle les robes de princesse ont disparu, le miroir est un iPad, les sept nains sont condensés en un et le chasseur chante en latin ! Demona, la sorcière, n’a pas disparu et son plan reste inchangé : tuer celle qui est plus belle qu’elle ! Tous ces personnages déjantés sont accompagnés d’un pianiste et chantent des chansons pleines d’humour ! Le tout avec une inventivité scénique débordante d’ingéniosité, utilisant à la fois des artifices classiques du théâtre et des accessoires numériques. Duo Dodu © Philippe Houssin

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vendredi 9 décembre, 20 h 30, Centre Simone-Signoret, Canéjan.

Bas les pâtes !, Le Friiix Club© Mia Brillaud

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www.lechampdefoire.org

DANSE

CONCERT

www.carrecolonnes.fr

mardi 6 décembre, 19 h 30, Le Champ de Foire, Saint-André-de-Cubzac.

www.opera-bordeaux.com

www.lechampdefoire.org

dès 6 ans, vendredi 2 décembre, 19 h, samedi 10 décembre, 20 h 30, Le Carré, Saint-Médard-en-Jalles.

¿ Qué tal ? Il ne fait pas l’ombre d’un doute que vous avez déjà entendu le Boléro de Ravel : un quart d’heure de musique dont on dit qu’il y a en permanence une diffusion ou une exécution à travers le monde ! Inspiré de l’Espagne, thème de prédilection de Maurice Ravel mais aussi de Claude Debussy, le Boléro ira à merveille avec Ibéria. Et n’en déplaise à M. Ravel si l’on disait de lui qu’il était debussiste. À la découverte de l’orchestre, ONBA, direction : Paul Daniel,

dès 9 ans, samedi 3 décembre, 18 h, Auditorium.

jeudi 1er décembre, 20 h, Le Champ de Foire, Saint-André-de-Cubzac.

Jouet Soit trois super-héros : Speedfinger à la guitare, Bongostar à la batterie, Blowmaster au chant et à la basse. Grâce à leur univers rock’n’toys, ils rallient à eux les foules de tout genre. Ils font danser, chanter, hurler les enfants et leurs parents se déchaînant de bon cœur dans les salles. Et pas seulement parce qu’ils ont une batterie Spiderman ou un ukulélé Flying V ! Faire découvrir le rock’n’roll aux jeunes sans ressortir les vinyles rayés du grenier ? C’est la chouette idée de ce groupe bordelais. Conçu comme un concert d’initiation, The Stadium Tour, leur deuxième spectacle, permet de (re) découvrir des opus du rock, du punk, du funk et du rap. En plus de reprendre des morceaux mythiques, The Wackids livrent des anecdotes qui marqueront plus d’un esprit. Un concert réjouissant et décapant revisitant intégralement le cliché du rockeur en blouson de cuir ! The Wackids « The Stadium Tour »,

lampes récalcitrantes… mais le propriétaire n’a pas son pareil pour nous recevoir avec une élégante bienveillance et un humour teinté d’absurde. Alors… Entrons ! Interactif, ludique et drôle, Rien à dire est un beau moment d’émotions partagées. Rien à dire, Léandre, dès 6 ans,

Rien à dire, Léandre - D. R.

JEUNE PUBLIC


dès 4 ans, mercredi 7 décembre, 14 h 30, Le Pin Galant, Mérignac.

www.lepingalant.com

vendredi 16 décembre, 20 h 30, Les Carmes, Langon.

www.lescarmes.fr

Fantasia Leeghoofd… drôle de titre (« idiot » en néerlandais) pour un spectacle très drôle et pas du tout idiot ! Si Lewis Carroll a débuté les Aventures d’Alice par un lapin blanc qui allait transformer sa vie, Tuning People, collectif d’artistes désobéissants à souhait, allié à Kinderenvandevilla, compagnie prête à toutes les aventures, a eu l’idée abracadabrantesque de couvrir la tête d’un petit garçon d’un énorme ballon blanc. De quoi le métamorphoser… C’est fou comme changer de tête peut changer le monde ! Isolé dans un univers qui n’a pas de « sens », il ressent de drôles de sensations. Devant se construire ses propres yeux, oreilles, bouche et nez – tout ce qui sert à découvrir –, il se saisit des objets qui traînent pêle-mêle. Autocollants, entonnoirs, chaussettes de foot et autres matériaux feront l’affaire. Spectacle musical et théâtral à prendre comme une « ré-création » pleine de fantaisie réjouissante. Une fête des sens pour les tout-petits… et pour les grandes personnes qui se souviendront « miraculeusement » qu’elles ont été elles aussi des enfants ! Leeghoofd, Tuning People & Kinderenvandevilla, dès 4 ans,

samedi 17 décembre, 17 h, Théâtre des Quatre Saisons, Gradignan.

www.t4saisons.com

Sous un ciel bleu sans nuage, Bob Théâtre / La Bobine - D. R.

Blanche-Neige et moi, Nicolas Guilleminot - D. R.

Un spectacle intelligent et drôle qui met d’accord les enfants et les parents, en dépoussiérant le fameux conte de Blanche-Neige. Blanche-Neige et moi, mise en scène de Nicolas Guilleminot,

Poésie Nous nous retrouvons dans la chambre de Blanche. Pour Blanche, c’est une sorte de jardin-chambre-atelier. Elle a environ 10 mois, elle marche toute seule. Elle adore jouer avec les étoffes dont son lit est entouré et recouvert. Elle prend plaisir à tirer sur les ficelles à l’aide de son pouce et de son index. Nous vivons avec Blanche un moment de jeu et de plaisir partage, confortablement installés dans sa chambre. Un moment d’exploration autour du jeu « coucoucaché » qui nous amène à comprendre les petites subtilités des présences et des absences, des apparitions et des disparitions, des surprises et des étonnements qui nous procurent des émotions entre joie et tristesse soudaine, allant du rire aux pleurs, et ce à travers le corps et le textile. Une proposition artistique composée d’une pièce dansée de 20 minutes et d’une expérience tactile à vivre dans l’espace scénographique. Sous un ciel bleu sans nuage, Bob Théâtre / La Bobine,

dès 10 mois, samedi 17 décembre, 11 h et  17 h, Centre Simone-Signoret, Canéjan.

www.signoret-canejan.fr

Légende On ne présente plus Chantal Goya ! La chanteuse pour petits (et grands) revient sur la scène du Pin Galant pour présenter son tout nouveau spectacle : Les Aventures fantastiques de Marie-Rose. Voyageant depuis le vieux Paris jusqu’à une île magique, au volant de la fameuse voiture jaune de Bécassine, Marie-Rose, entourée de tous ses amis, part pour de nouvelles aventures ! De Jeannot Lapin à PandiPanda, en passant par le magnifique carrosse escargot et le crocodile Croque-Monsieur, retrouvons tous les personnages et les tubes intemporels écrits et composés par Jean-Jacques Debout. Les Aventures fantastiques de Marie-Rose, Chantal Goya,

dès 3 ans, mercredi 21 décembre, 16 h, Le Pin Galant, Mérignac.


ENTRETIEN

Propos recueillis par Marc A. Bertin

© Benoît Hermet

Le Festin, revue du patrimoine en Aquitaine, sort de sa routine le temps d’un week-end en organisant l’ambitieux et modeste Festival des utopies. Quittant ses locaux industriels de Bordeaux Nord, la revue s’installe aux Capucins, dans le cadre du marché des Douves, sublime pavillon Baltard, réhabilité et rouvert au public en 2015. Deux jours durant, la possibilité d’un phalanstère ancré dans le réel mais qui ne s’empêche pas de rêver. Les fondamentaux de la publication certes, mais une autre vision, d’autres visions conviant chacun le plus naturellement possible. Une fête des sens et du partage des idées. Pour en causer, Julie Brochard et David Vincent, qui sont au Festin ce que Ginger Rogers et Fred Astaire étaient à l’âge d’or d’Hollywood : l’élégance et le champagne.

À LA RECHERCHE D’UN NOUVEL IDÉAL de convivialité, de diversité, de solidarité. Lieu Pourquoi organiser un tel événement ? Julie Brochard : À l’origine, nous souhaitions utopique en soi, il fait bien entendu l’objet d’un réviser complétement la formule de notre Grande article dans notre numéro 100. Nous étions Braderie. C’est un réel succès qui connaît un bel également ravis de pouvoir nouer un partenariat engouement avec une fréquentation oscillant avec les pouvoirs publics et des structures entre 500 et 1000 personnes le temps d’un locales. week-end, mais nous commencions à nous sentir Et concrètement ? à l’étroit, voulions rendre ce rendez-vous un peu J.B. : Un fil rouge, les utopies. Un programme plus festif, voire lui conférer un caractère unique. bouclé en deux mois ; un record pour une Nous avons aussi pour habitude de recevoir première ! La volonté affichée d’enrichir la chaque trimestre nos lecteurs. Enfin, dernier programmation avec nos partenaires historiques. point, et non des moindres, ce mois-ci, Le Festin Un mot d’ordre : « Faisons-nous plaisir pendant publie son numéro 100 consacré aux utopies. deux jours ! » Une ode à la légèreté, loin de Un thème tout à la fois ambitieux et fou, dont la notre réel ou supposé formalisme. Et choyer définition est, par nature, généreuse, multiple notre public. et différente pour chacun. L’excitation a gagné toute la N’est-il pas utopique de rédaction, mais nous nous programmer un festival sommes heurtés à un principe entièrement consacré aux de réalité : nos 144 pages. Nous utopies ? désirions ardemment offrir de J.B. : L’idée est complétement l’original et du rêve par rapport utopique, d’autant plus que le à notre traditionnelle ligne thème est assez rebattu dans éditoriale consacrée depuis notre pays. toujours à la défense et à la (re) David Vincent : Le marché découverte du patrimoine. des Douves, lui, est une petite Lors de la visite du marché des utopie bien réelle. Douves, désormais entièrement J.B. : Nous avons eu le souci rénové, un déclic s’est produit. Julie Brochard de convaincre les partenaires Tout concourait à célébrer la sur un thème a priori sortie de ce numéro hautement philosophique. D’un strict point symbolique, organiser notre braderie, accueillir de vue patrimonial, il suffit de regarder les villes bien et mieux le public et intervenir dans un nouvelles, les gestes architecturaux, l’urbanisme. quartier inhabituel pour nous le temps d’un Il y a également les représentations picturales, week-end. Il faut souligner l’entregent décisif, certains édens, des paysages rêvés. Autant dans ce projet, d’Olivier Demangeat, de l’agence d’éléments à l’origine de grands changements. En Eugène, habitant historique des Capucins, qui a tirant ce fil, on arrive peu à peu à resserrer autour porté le projet de rénovation et de réhabilitation de notre ADN. On sait réussir ce que l’on connaît. de cette structure. Ce projet architectural1 est D.V. : Nous ne sommes pas des références en la avant tout un projet humain : celui des dizaines matière. Certes, on sait Cyprien Alfred-Duprat2, d’associations et habitants du quartier, qui l’architecte qui ne bâtit pas, souvent défendu souhaitent un équipement à leur image, empreint

« Hors les murs, on désacralise au profit d’une espèce de mission d’éducation populaire. »

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et réhabilité dans nos pages, or, le jeu était de passer outre après 27 ans de patrimoine construit. Le Festin est une utopie, elle aussi, menée à bien. L’utopie, c’est également l’échec comme le doux rêveur. Nous n’adoptons pas de position politique. La maison Lemoine3 est un exemple concret d’utopie, désormais classée aux monuments historiques. On assume le temps qui passe et une démarche rêveuse. J.B. : On voit le bâti car il y a des originaux et des rêveurs qui ont permis leurs constructions. N’oublions pas non plus que nous passons notre temps à parcourir l’Aquitaine et le contact nous emporte plus que tout. Ce festival signifie clairement remettre l’humain au centre. Un quartier populaire, est-ce un choix singulier pour une telle manifestation ? D.V. : Les Douves, longtemps invisibles, ont enfin été rendues aux Bordelais. On ne parle pas d’un élément figé. On consacre – jusqu’à la caricature – le plus clair de notre temps à « patrimoiniser ». Les Douves sont tout le contraire : non pas un lieu destiné au tourisme, mais un objet ouvert, d’animation, loin de la pure contemplation. J.B. : Les Capucins sont le quartier des migrations et le ventre de la ville, les partages et le plaisir sont de la partie. Notre revue s’appelle Le Festin. La boucle est bouclée. D.V. : On essaie modestement de desserrer notre « carcan ». On ne veut pas oublier notre patronyme. Toutefois, l’un n’empêche pas l’autre. Que l’on se rassure, ce n’est pas une nuit du savoir… Il n’y a aucune prétention. Être aux Douves, c’est quitter l’entre-soi. On ne va pas contrôler, on ne maîtrise pas et tant mieux ! On espère sincèrement séduire les néophytes tout en inscrivant la revue dans le réel.


J.B. : Contrairement journaliste française, à un salon du livre spécialiste en art ou à un musée, ménager ainsi qu’en a priori encore économie domestique. difficile d’accès Une pionnière de pour certains, ici la l’application des porte reste grande principes scientifiques David Vincent ouverte. On peut à l’étude des arts entrer sans souci. ménagers, qui a On est dans le courant d’air. réfléchi à l’occupation des espaces intérieurs pour une organisation plus Quelles sont les grandes lignes du rationnelle grâce au taylorisme adapté programme ? à l’organisation des tâches ménagères J.B. : Hors les murs, on désacralise et du travail domestique. On lui doit au profit d’une espèce de mission des merveilles telles que Si les femmes d’éducation populaire. Il y aura une faisaient des maisons (1928) ou Le visite du quartier, conduite par Manège simplifié ou la vie en rose l’association Tout’art Faire (composée (publié chez Stock en 1935). d’historiens de l’art), pour montrer les volontés qui l’ont animé des siècles Festival des utopies, du samedi 10 au dimanche 11 décembre, durant ; une réelle lecture in situ du marché des Douves. développement urbain et sociétal. www.lefestin.net Nous aurons également une série de lectures, des ponctuations musicales, 1. Le marché des Douves de Bordeaux de des expositions (notamment des style Baltard, construit en 1886 par les maquettes de l’architecte Michel architectes Lacombe et Durand entre la Pétuaud-Létang), une installation grande halle du marché des Capucins et les de Jean-Christophe Garcia, des anciens remparts, est resté en activité jusqu’à projections (avec le concours du 1985. Après avoir servi de lieu de stockage de vélos, il a été temporairement rendu aux 308-Maison de l’architecture, d’arc associations et aux habitants avant d’entamer en rêve, de la Mémoire de Bordeaux sa réhabilitation en maison des associations Métropole), un abécédaire utopique en 2014. Le nouveau marché des Douves a été du Festin, un espace dévolu au jeune inauguré le 19 septembre 2015 par le maire de Bordeaux, Alain Juppé. public pour construire la ville avec la 2. Cyprien Alfred-Duprat (1876-1933) est un société Kapla. Le musée des Beauxarchitecte bordelais. Les projets de ce créateur Arts organise un atelier dédié au hors norme, utopiste et visionnaire sont rêve en relation avec l’exposition « La aujourd’hui d’une grande actualité. Nature silencieuse. Paysages d’Odilon 3. La maison Lemoine est une maison Redon », actuellement à la galerie des d’habitation conçue par Rem Koolhaas à Beaux-Arts. Floirac. Jean-François Lemoine, ancien président du directoire du Groupe Sud Ouest, D.V. : Sans oublier un grand débat sur devenu handicapé moteur en 1991 à la suite notre numéro 100, une ambitieuse d’un accident de voiture, commande la maison table ronde « Architecture et utopie » à Rem Koolhaas en 1994. Elle est construite en compagnie de Marc Saboya, Éric entre 1994 et 1998. En 1998, l’architecte, With, Pascal Teisseire, Patrick Baggio, théoricien de l’architecture et urbaniste néerlandais, obtient pour cette réalisation le Michel Pétuaud-Létang, Michel prix de l’Équerre d’argent. L’intégralité de la Jacques. Et, dimanche 11, à 18 h, « LE » maison est inscrite au titre des monuments grand débat de ce week-end : « Quels historiques en 2002. lieux pour quels rêves ? » J.B. : Soulignons que chaque partenaire avait une totale carte blanche et que nous avions à cœur d’associer utopie et gratuité. Ce festival est destiné Le Festin n’est pas aux abonnés, aux lecteurs et à tous qu’une revue mais aussi les autres. une vaillante maison D.V. : Nous ne sommes pas dans la d’édition qui inaugure connivence. Même si ça concerne 5 % ce mois-ci une nouvelle de notre lectorat. Il y a autre chose collection intitulée dans le patrimoine. « Les Merveilles » et e dont le premier ouvrage Et dans ce 100 numéro, que trouve-test une réédition bienvenue de on à se mettre sous la dent ? Maître Pierre d’Edmond About. J.B. : Un sommaire provoquant plus Selon David Vincent : « Voilà un d’ivresse encore qu’un jéroboam de auteur qui clairement marque les Cristal Roederer… Le destin inouï esprits et son époque. Il traverse les d’Antoine de Tounens – né le 12 mai Landes du xixe siècle dans la misère 1825 à La Chèzenote, commune de absolue et en tombe amoureux. Chourgnac et mort le 17 septembre C’est un roman sur le progrès 1878 à Tourtoirac –, un aventurier suivant les pas d’un personnage français, connu sous le nom d’Orélieincarnant lui-même le progrès. Antoine Ier ou Orllie-Antoine Ier, Une vision engagée et politique, « roi d’Araucanie et de Patagonie ». moins feuilletonnesque qu’Eugène Solférino, une utopie agricole landaise, Sue. Une ode à l’évolution dans des née de la volonté de Napoléon III. terres impossibles… » Le château de la Mercerie, dans la À noter par ailleurs la publication commune de Magnac-Lavalettele 5 janvier 2017 de La mort est Villars, en Charente, surnommé le une araignée patiente de Henry « Versailles charentais » avec sa S. Whitehead, dans la collection façade de 220 mètres, soit la plus « L’Éveilleur », recueil de nouvelles longue construite au xxe siècle, mais d’un maître américain du jamais achevée… Ou bien encore, un fantastique, ami de Lovecraft. vibrant portrait de Paulette Bernège,

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« L’utopie, c’est également l’échec comme le doux rêveur. »


PORTRAIT

Pendant treize ans, Caroline Melon a porté avec enthousiasme et fantaisie, le festival Chahuts. Une expérience d’une richesse inouïe, les deux pieds dans le réel du quartier Saint-Michel. L’année de ses quarante ans, elle laisse la place et s’invente un nouveau destin artistique fait de chair et d’os.

DE DEMAIN Elle ouvre la porte de son appartement un matin de novembre, à quelques heures de sa fête de départ de Chahuts pour laquelle 200 invitations sont parties. Sur son sweater rose pâle, un « happy » brodé traduit l’humeur du moment de Caroline Melon, qui a tombé l’habit de directrice de Chahuts pour commencer une nouvelle vie l’année de ses quarante ans. Le 31 octobre dernier, elle a quitté le festival des arts de la parole qu’elle couve, façonne et confectionne depuis treize ans. Bien qu’elle revendique depuis les débuts un travail collectif, son départ laisse le festival d’un quart de siècle un tout petit peu orphelin. Madame Chahuts a fini par rêver d’autres horizons : plus vides, plus libres, sans renier « la richesse inouïe » de l’expérience de treize ans. « Chahuts c’était un combat, je n’avais plus l’énergie. » De chair et d’os constitue son nouveau navire, vagabond, artistique et nomade. À peine refermée la porte du centre d’animation de la rue Permentade, elle vogue déjà vers la Bretagne pour y monter un projet boulanger pétri de rencontres artistiques et humaines, d’histoires de pain et d’itinérance. La Tournée, ça s’appelle. Caroline Melon devient donc artiste. À plein temps cette fois-ci. Jusque-là, elle menait de front ses chahuteries et d’autres projets qu’elle signait dans l’ombre. Depuis 2009, elle a voyagé jusqu’à Tchernobyl pour une résidence d’écriture, a imaginé la Voiture qui tombe, le QG festif et artistique de Novart 2015. Mais c’est sûrement Le Monde de demain, archéologie contemporaine d’un lieu déserté au coin de la rue des Menuts, qui a joué les déclencheurs : une histoire de porte cachée, d’Alice au pays des squatteurs, de lycée abandonné, de fantômes et de traces personnelles qui a duré trois ans et se clôt en décembre par la parution d’un livre. « J’avais ça en moi depuis longtemps. Mais je ne me sentais pas légitime, j’ai un tel respect pour les artistes que je ne me sentais pas à la hauteur. » C’est à l’aube des années 2000 que Caroline Melon débarque avec son compagnon à Bordeaux dont elle ne connaît rien, si ce n’est « le pinard et Noir Désir ». La musique la porte, comme la lecture et les contes. Elle a les cheveux rouges, une soif de débattre et une licence info/com en poche. L’arrivée en histoire de l’art à Bordeaux 3 est un choc.

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SON MONDE

« J’arrivais de Paris 8, une fac militante, portée sur le débat, multiculturelle. Je découvre une fac blanche, sans diversité, aux amphis bondés. » Le neuf-trois constitue son terreau. « J’ai longtemps cru que ça n’était pas des racines, j’enviais mes amis basques ou bretons de cet ancrage. Avec le temps je me suis rendu compte que ça me constituait complètement. » Bordeaux lui réserve un autre horizon surprise : Saint-Michel. « Au hasard des rues, je me suis retrouvée rue Camille-Sauvageau. Et au bout, il y avait la place. Je m’y suis tout de suite sentie chez moi, comme à la maison. J’ai su que c’était là. » Dans la vague des emplois-jeunes, Caroline Melon passe trois ans avec les Tafurs, « où j’ai tout appris », quelques mois à l’Iddac puis au Conseil général pour appréhender le microcosme culturel bordelais. Attachée de presse ne lui sied guère. « Il me faut trouver un sens à mon travail, là je n’en trouvais pas. » Tout s’éclaire avec Ramón Ortiz de Urbina, directeur depuis un an du centre d’animation de Saint-Michel, lorsque le festival interculturel du conte recrute cette jeune femme, encore à ses débuts. « C’est une rencontre comme il y en a rarement dans une vie. Il y a eu une familiarité directe. » Caroline Melon trouve enfin du sens, dans ce quartier qu’elle a choisi, et, cerise sur le gâteau, devient programmatrice à 27 ans. La greffe prend, puissance dix. « C’était la première fois que je voyais un projet culturel qui était né d’un territoire et pas d’un projet artistique. Ils étaient précurseurs de cette idée de la participation. » En 2003, le festival est moribond, faute de financement, d’élan. La jeune femme mettra trois ans, à bout de bras, à lui donner un nouveau nom et le lancer sur les rails de Chahuts, rendez-vous agitateur, profondément humain, jamais déconnecté du réel, où le collectif prend tout son sens. Rapidement, le conte n’en constitue plus l’unique horizon disciplinaire, les artistes de tous styles s’y frottent à l’espace, aux habitants pour des temps de fête, de danse, de récits, de performances, de collages sur les murs, de déambulations poétiques. D’agitation.

Les dernières années, Chahuts se recentre sur un quartier en pleins travaux, menacé de gentrification. Sur la place, l’équipe campe littéralement et pratique une rechercheaction à tâtons et rebondissements. Cette occupation obsessionnelle a peut-être sonné la fin de la partie pour Caroline Melon. « Travaux était ce que j’avais envie d’écrire, aller au bout de mon rapport à Chahuts et à Saint-Michel. ça a été une chose fondamentale. » Épuisante aussi. Décision est prise de laisser la place pour ne pas devenir aigrie, pour « faire le vide et fuir les agendas boursouflés ». Si peu de gens était intéressés pour diriger le festival à son arrivée en 2003, son départ suscite pas mal de vocations : 107 candidatures ont été déposées ! Elle ne s’est surtout pas mêlée du recrutement « pour ne pas peser sur la suite ». Mais se réjouit du choix d’Élisabeth Sanson, venue de la Ferme du Buisson. En héritage, elle laisse le prochain projet au long cours de Chahuts, Campagne, dont elle a semé les graines dès l’automne dernier, au lendemain des attentats. Ou comment artistes et chercheurs peuvent se confronter aux discours politiques. Pour l’heure, c’est elle qui fignole son discours du soir, pour son départ. Un texte qui dit l’attachement aux gens, au quartier, au travail collectif. Sur la table du salon traîne une pelote de fil rouge, rappelant celui qui zigzaguait dans les pièces et couloirs du Monde de demain. Un tricot ? Non, la touche finale aux petites citations piochées dans son anthologie de lectrice compulsive et offertes à chacun de ses invités. Elle ne le sait pas encore, mais la soirée commencera à la tombée du jour par une déambulation souvenir et surprise dans Saint-Michel concoctée par les artistes et amis, petits clins d’œil à treize ans de vie commune. Un rituel comme Caroline les affectionne. De quoi se dé-faire en douceur, et partir émue, mais légère. Stéphanie Pichon

« J’ai un tel respect pour les artistes que je ne me sentais pas à la hauteur. »

www.chahuts.net/campagne www.dechairetdos.fr


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