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Toi ? Ici ? Franchement, mon pauvre Bergouze, c'était bien la peine de croire si fort en Dieu pour, vingt ans plus tard, te retrouver coincé dans cette toile virtuelle et mondiale comme une pauvre mouche invisible ! J'imagine le sourire un peu triste - mais tellement bon, hein ? tu te rappelles ? - d'André, à l'idée de te savoir empêtré là. Gageons qu'il n'en saura rien : m'a pas l'air d'être trop son genre, les blogs. (Fais-moi penser à te reparler plus longtemps d'André, un jour prochain, tu veux ? On a tout le temps : celui qui me reste.) Ou bien, si Dieu est une grosse araignée ? Et il lui aurait fallu tout ce temps pour la tisser, sa toile ? J'ai un peu de mal à marcher dans cette combine, vois-tu... Toi aussi, je le sens bien. Mais enfin, enfin... Tu as déjà compris : je tourne autour du pot. Vingt ans de silence : pas si facile de retrouver le fil (cas de le dire...). Et toi, comme d'habitude, tu attends que je m'avance en terrain découvert, bien sûr. C'est toujours l'avantage des petits, d'attendre que les gros bruyants prennent la parole avant eux - pour voir un peu comment ils vont tourner leur réponse, de quelle manière ils vont colorer la soirée. Car ce sont les petits qui colorent : les babars se contentent de barbouiller à gros traits, avec des couleurs assourdissantes, criardes : c'est bien le mot. J'ai souvent eu, alors, l'impression de t'ensevelir sous ma voix - trop forte, péremptoire ridiculement. Et puis... Mais non, il faudrait que je commence par le début, n'est-ce pas ? Ou plutôt, par la fin,


par maintenant : de la science-fiction, pour toi, forcément. Vingt ans, dis donc : il y a tout Alexandre Dumas, là-dedans ! D'abord : partons du principe que Dieu existe, bon, que tu es installé à sa droite, à sa gauche, au-dessus, en dessous, quelque part dans son environnement immédiat, OK, très bien. Son omniscience supposée ne signifie pas que vous êtes tenus au courant, vous, les immobiles silencieux, de toutes les conneries que nous faisons ici-bas (ou ici-haut : après tout, je te le rappelle, on ne sait pas trop où reposent les morts, les pauvres morts de Baudelaire). Donc, si ça se trouve, tu ne sais même pas ce qu'est un blog, pauvre âme pâle ! Moi non plus, pas très bien, je t'avoue. Et, pourtant, j'ai passé exactement 21 ans, 2 mois et 18 jours de plus que toi, sur cette approximative planète. Mais enfin, disons qu'il s'agit d'!un endroit qui n'existe pas, d'où les gens qui ne savent pas parler peuvent envoyer des messages à d'autres gens qui ne les écoutent pas. C'est intéressant, non ? Tu t'étonnes ? Tu vas voir : le monde est devenu tel. Je vais tâcher de te rendre ça clair, mais je ne promets rien. Pour y parvenir, il va falloir qu'on prenne notre temps, les deux. Le temps, désormais, c'est moi qui en suis comptable : il durera autant que moi - pas trop, donc, sûrement. Après, je te raconterai la suite en direct, si je suis admis à pénétrer vraiment dans la toile. (Là, comme tu as oublié d'être idiot, tu remarques bien que je m'obstine à tourner en rond. Sais pas trop comment commencer, ben oui. Tu ferais quoi, à ma place ? J'ai l'impression que tu saurais, mais c'est peut-être un effet pervers induit par la distance l'immense distance de ces vingt ans, ce pas de géant que j'ai parcouru à toutes petites enjambées précautionneuses (et puis, pas tellement que ça,). Mais peut-être que je vais trouver : le moyen de déchirer la toile, ou de me faufiler à travers elle, ou juste de l'ignorer, va savoir.) Plein de choses à te dire, plein. Te parler d'écrivains que tu n'as pas connus - parce qu'ils n'existaient pas encore, ou parce qu'on était trop occupés à la chatte sèche et fermée des filles pour leur consacrer le temps qu'ils méritent, qu'ils attendent, qu'ils réclament. Trop même pour s'apercevoir de leur murmurante existence.


Tiens, R. Camus, par exemple. Je ne t'en parlerai pas ce soir, mais j'avais juste envie que tu connaisses son nom - de le prononcer. Les livres de R. Camus, mon réjouissant Bergouze, ça fait partie de ce qui donne envie de vivre encore un peu (oui, bon, évidemment : te balancer ça à toi, c'est un peu beaucoup border line, comme on dit maintenant...). R. Camus, parfois, c'est cet homme qui, chez moi, ravive le regret de ton absence (il parle très bien de l'absence ; on ne sait même pas s'il est tout à fait encore là, d'ailleurs), parce qu'il aurait probablement été fort bon de le lire ensemble - je veux dire : chacun de son côté, et d'en parler ensuite, autour d'un jarret de porc à la Tour d'argent (celle des simili-pauvres, à la Bastille, et qui n'existe plus). Avec Petros qui, évidemment, se serait demandé ce qu'on pouvait trouver d'intéressant aux livres de ce type... Juste comme ça, pour n'être pas dupe... Lui qui l'est tellement, toujours, comme nous... Bon, on reparlera de Camus une autre fois, si tu veux bien. Il faudra aussi que je t'entretienne de mon Irremplaçable Épouse (Catherine, dans la vie courante), mais ça aussi, ça peut prendre du temps (et, d'ailleurs, comme elle va évidemment lire tout ça, tu imagines les scènes si jamais je l'expédie en trois phrases...). Bon, là, ça devient bizarre, parce que j'ai assez envie d'éteindre l'ordinateur (ah ! oui, tu ne sais pas : on a tous un ordinateur à la maison, maintenant ! Plus d'autres trucs vraiment beaucoup plus aliénants et cons, comme les téléphones portables : je te raconterai un autre jour ce que ces quelques grammes de plastique ont commencé à faire de nous), mais en même temps je n'arrive pas tout à fait à me taire (ce qui ne doit pas être pour te surprendre). En tout cas, pour en finir, ce soir, je te mets à l'aise : personne ne lira ce blog et, si par hasard un égaré s'y aventure un jour, on fera comme s'il n'était jamais venu et on ne lui répondra pas (mais gentiment). On est seuls, ma poule, on est tranquille, l'éternité s'avance...


samedi 10 février 2007

Réveil difficile

Va savoir pourquoi, mon bon ami, je me suis réveillé assez lourdement pâteux, ce matin. Pas de beuverie excessive, pourtant, rien qui ressemble à la si bien nommée gueule de bois, non. Ce serait plutôt une cervelle de bois, ou de plomb, qui m'alourdit depuis les aurores. Peut-être le fait de t'avoir, hier, ici même, tiré de ton long sommeil. Je suis dans la situation de l'égyptologue qui pénètre dans la chambre mortuaire du pharaon : gare à la malédiction ! En plus de ça, il fait, sur ce coin de la planète terre appelée Haute-Normandie, un petit samedi venteux qui n'appelle pas l'élégie ni les joyeuses gambades spirituelles : "Un temps à manger des biscottes", comme dit niaisement une grande blonde chevaline dans une publicité télévisée. Pour le coup, alors que j'ai du travail (trois articles à écrire, un roman à commencer, qui doit être le 15 mars dans l'ordinateur du Sieur de Villiers, mon tout-puissant éditeur), je suis là à t'entretenir de mes petits états d'âme de plus ou moins vivant, au lieu de m'y mettre. Heureusement, il y a les oeuvres pour piano de Szymanovski - un musicien polonais de... (attends une seconde : je me lève pour aller vérifier ses dates, à celui-là...) Bon : 1882 1937. C'est grâce à Camus (dit Le Seigneur de Plieux), ou plutôt à son Journal, que j'ai découvert ce Polonais dont j'ignorais jusqu'à l'existence auparavant. Il se prénomme Karol, comme ce pape que tu aimais beaucoup, et qui a fini par nous planter là pour aller te rejoindre. Changement de pape : bonne occasion - tu aurais dû voir ça - pour l'habituel déferlement de mauvaise foi (ah ! ah !) stupide et bien pensante qui, j'ai le regret de le porter à ta connaissance, fait de nos jours des ravages comme jamais. On a commencé par régler son compte à Jean-Polsky : premier arrivé, premier servi,


n'est-ce pas ? Et on a pu voir toute la cohorte de nos petits athées laïcards venir pleurnicher que, non, vraiment, ne pas dire aux gens qu'ils devaient absolument mettre des préservatifs pour aller baiser comme des lapins sur les parkings des discothèques, ça n'était pas chic du tout de sa part, au successeur de saint Pierre. Oh ! le méchant réactionnaire, qui a obstinément refusé, un quart de siècle durant, de transformer le Vatican en antenne locale du Planning familial ! Ah ! le cuistre qui prétend maintenir un dogme poussiéreux, une discipline, une cohérence ! Ensuite, le cercueil bien refermé, on s'est attaqué au suivant, le Benoît seizième du nom. Lui, c'était encore plus facile. D'abord, il est allemand : un velours, tu penses ! Et il a fait partie des jeunesses hitlériennes étant enfant : on n'aurait pu rêver mieux, pour nos petits traqueurs de fascisme larvé, rampant, toujours sur le point de revenir, comme l'on sait. Enfin, ce fut une période de bel amusement, tu peux me croire. En ce moment, c'est bien aussi, mais seulement pour nous autres, Français, grâce à la campagne électorale. Un nouveau président, ça fait frétiller les consciences, donne des fourmis dans les urnes. D'autant que, là, mon cher, il y a un coup nouveau : le risque n'est pas encore totalement écarté de voir entrer à l'Élysée une péronnelle de la plus belle eau, chaisière en tailleur clair, aussi fondante que Margaret Thatcher, aussi douce que Golda Meir, le sourire angélique de Terminator. Sinon, si dans un sursaut ultime, le peuple souverain décide de la renvoyer dans son Poitou et dans ses Charentes, alors on aura le petit modèle d'arriviste courant, standard le genre qu'on connaît par coeur, après douze ans de Chirac. (Là, le maître du blog en arrive à soudain se demander pourquoi il perd son temps à te parler de ces deux-là, dont tu te fous éperdument... et moi avec, au fond) De toute façon, fidèle à mes habitudes anciennes, je n'irai pas voter : puisqu'il le faut j'accepte d'avoir un maître, mais je me refuse à le choisir. Je vais arrêter ici pour l'instant, mon ami. Après tout, tu as peut-être quantité d'autres choses à faire qu'à m'écouter. Si tu croises Karol Szymanovski, dis-lui que j'aime beaucoup ce qu'il faisait.


samedi 10 février 2007

On ratisse large

Veux-tu savoir, mon bon ? À peine installés en ce blog, nous avons déjà deux lecteurs ! Si, je t'assure. En plus, on fait dans l'international, puisqu'ils sont québécois. Bref, les portes de la gloire se sont ouvertes à deux battants, autant dire... Sinon, il fait nuit, j'aime toujours autant ça, même si, par rapport à l'époque où tu m'as connu, j'en profite pour rester chez moi, et non plus pour courir les villes, les rues, les bars, les culs (c'est pas un beau "zoom avant", ça ?). Ce qui me reste de ces années-là tiendrait en peu de mots, sais-tu ? Tellement que je préfère ne pas commencer l'énumération, de peur de découvrir qu'il y en a encore moins que ce que je crains. Il me reste toi et quelques sourires consentants, rien de plus. Aussi la conscience d'avoir vieilli, ce qui est un bien précieux, si l'on regarde un peu l'effrayant "jeunisme" auquel nous sommes soumis, pratiquement à jets continus. La vieillesse, ce n'est pas l'état du corps (même s'il joue forcément) : c'est une conscience - la conscience de l'être, vieux. Moi, je le suis devenu quasiment du jour au lendemain, à 42 ans, lorsque j'ai pris la décision que je ne tenterais plus d'écrire la moindre ligne en pensant faire de la littérature. Eh oui, il fallait bien que je te le dise à un moment ou à un autre, autant que ce soit aujourd'hui, on sera tranquille : j'ai manqué à la promesse que je t'avais faite, peu de temps avant que tu ne replies ton ombrelle. J'ai posé la plume, recapuchonné le stylo, retourné le clavier, comme tu voudras. Note que cela ne nuit nullement à mon sommeil : je pense depuis longtemps que la mort nous délie des promesses et des serments que l'on a faits aux vivants. Mais il est possible que tu sois d'un avis sensiblement différent.


Il n'empêche : je suis désormais vieux et vivant, tu demeures jeune et mort. À nous deux, on devrait parvenir à reconstituer un humain à peu près présentable.


dimanche 11 février 2007

Pipilier de babar

Finalement, le principal avantage des vrais morts sur nous, c'est qu'ils ne se sentent pas obligés de voyager. À moins que si, au contraire ? Ça vous arrive, à vous autres, de vous sentir des fourmis dans les mollets ? En plus des vers dans les orbites creuses, je veux dire ? Tâche de me le faire savoir, c'est intéressant. Bon, nous, comme tu le sais, on bouge. Tout le temps. Comme notre sang circule, on se croit tenu de faire la même chose. Donc, on circule. Parce qu'on devine qu'il n'y a rien à voir, tu penses ? Possible, oui. Pourtant, tout semble fait pour nous dissuader de risquer le moindre orteil au-delà du jardin qui entoure la maison, à commencer par ce goulet d'étranglement, ce portillon des Enfers qu'est un aéroport international. Les foules titubantes, à la fois pressées et sans but discernable, auxquelles il nous est fait obligation de nous mêler avant d'accéder au Purgatoire : la salle d'embarquement, il n'y a, pour les décrire, que des mots dont les dictionnaires sont obligés de purger leurs pages, pour raisons de bienséance. Évidemment, il y aurait zombi, qui serait bien commode. Mais ça nous ramènerait forcément à des histoires de morts vivants, ce qui risquerait de nous assombrir l'humeur, de plomber l'ambiance de ce blog, ce bloguet, blogounet. Donc, les aéroports : portillon de l'Enfer, puis Purgatoire et... Et retour vers l'enfer. Car il n'y a aucun paradis à espérer quand on se mêle de tourner autour du globe, en scrutant le sol par le hublot afin d'y dénicher un hôtel convenable ou un restaurant "Routiers", avec plein de camions garés sur le côté. C'était une croyance fortement enracinée dans l'esprit de mon père (il te passe le bonjour, au fait, ainsi que ma mère), quand j'étais enfant et qu'on partait en vacances (elle doit toujours y être imprimée, du reste) : il convenait de déjeuner dans un Routier (c'est comme ça qu'on disait), devant lequel il y avait autant de camions arrêtés que


possible. "Si les routiers y vont, c'est signe qu'il doit être bon", péremptait le cher homme. Je n'ai jamais eu le courage de lui expliquer qu'il pouvait aussi s'agir de chauffeurs de poids lourds ayant des goûts de chiotte en matière de gastronomie bordde-routière. De toute façon, ça ne sert plus à rien désormais : les mangeoires d'autoroute ont réglé le problème. Je reviens à mon aéroport. Mais c'est pour le quitter aussitôt, vu que je n'y mets pour ainsi dire jamais les pieds. Ou alors, pour accompagner le départ d'un visiteur qui a tapé l'incruste à la maison durant plusieurs jours d'affilée (mon seuil de tolérance est au plus bas, dans ce domaine de l'envahissement domestique), afin de m'assurer qu'il part vraiment, qu'il n'a pas fait ses bagages juste pour apaiser un peu ma nervosité grandissante. En matière de voyages, j'ai réduit les ennuis au maximum, grâce à deux principes auxquels je me tiens fermement : inertie et proximité. Pour le premier, c'est tout simple : lorsque mon Irremplaçable Épouse est prise d'une soudaine envie de translation physique, j'opine du chef, j'acquiesce, j'agrée tout ce qu'elle veut. En faisant observer que j'ai un livre à écrire et que, donc, ça ne va pas être possible avant au moins trois mois. Généralement, ce délai est suffisant pour que ces projets grotesques de villégiature lui sortent de la tête. Mais, parfois, le mal a déjà fait trop de ravages dans son esprit, il persiste donc, l'inertie devient inopérante. C'est notamment le cas lorsqu'elle s'abandonne à l'influence pernicieuse de Radenu Sumac... (Ah ! oui, que tu saches : à partir de maintenant, je l'appelle comme ça car, sinon, j'ai découvert que tous mes petits messages se retrouvaient sur le site de la Société de ses lecteurs, et je ne voudrais pas avoir l'air de me donner en spectacle auprès de cette estimable compagnie - dont certains de ses membres doivent déjà me trouver fort envahissant, du genre bel éléphant ivrogne dans leur petite boutique de porcelaine : le pipilier de babar, en quelque sorte. De plus, je trouve que ce nom lui donne une petite allure péruviano-caronienne, dont il ne devrait pas être trop mécontent. Mais, là, je m'avance peut-être un peu : l'homme n'est pas toujours d'un maniement facile...) ... l'influence pernicieuse de Radenu Sumac, disais-je, dont certaines pages du Journal


pousseraient à l'errance touristique le plus robuste des sédentaires. (La seule idée que le prochain volume relatera un voyage en Corée me fait d'avance frémir, quand je songe à la très fragile santé mentale et voyageuse de mon Irremplaçable Épouse...) Bref, dans un cas de ce genre, je passe au plan B, qui consiste, en quelque sorte, à limiter la casse, à restreindre le périmètre, à réduire la voilure. Exemple : actuellement, suite à une ravageuse lecture au premier degré d'Outrepas, la pauvre femme est en proie à une terrifiante crise d'Écossophilie galopante, de fulminante Highlandolâtrie. Bien entendu, de l'Écosse, il ne saurait être question. Traverser une mer, conduire à gauche, parler un patois étranger, payer avec une monnaie inconnue, cesser de manger pour se résigner à seulement se nourrir, etc. : la raison la plus solidement arrimée y sombrerait à coup certain. Par conséquent, il va s'agir de détourner le désir obsessionnel de la malheureuse vers de moins périlleux objectifs : une semaine à Florence, trois jours à Venise - ou même, si j'ai de la chance et de l'habileté manoeuvrière, un simple week-end dans un centre de thalassothérapie breton : on y est en quatre heures de voiture, et je pourrai l'attendre au bar pendant les soins. Elle passera ses journées à se prendre des seaux de boue, et moi le même temps à des verres, assis.

Pour finir, viendra le moment, je le pressens, où elle ira toute seule, à sa thalasso à la con. Moi, je resterai garder les chiens (oui, parce que je ne t'ai pas dit : on a deux chiens. Swann et Bergotte : parfait exemple de snobisme canino-littéraire qui me ferait sourire de pitié chez un autre...) et, pour me venger d'être tout seul, je ne mangerai que des trucs gras et je resterai une semaine sans me laver. Ça lui apprendra.


lundi 12 février 2007

À propos d'une phrase de Malraux

Mon pauvre Bergouze, tu dois sans doute te dire que les années ne m'ont pas beaucoup amélioré, ni même changé. Je crée ce blog en jurant par tous les saints que je n'y parlerai qu'à toi, et me voici, deux ou trois jours plus tard, babillant avec toute une chacune des âmes égarées qui viennent à y passer. Comme quoi, l'éléphant a peut-être beaucoup de mémoire, mais bien peu de volonté. Et aucune suite dans les idées, pour le moins. Du reste, je suis déjà à me demander si tout cela est bien raisonnable. À quoi bon aller déverser ces baquets de mots sur ta pierre tombale, dans le petit cimetière de Caluire ? Pas une syllabe n'en traversera l'épaisseur impassible. Que dolor de papeles que ha de barrer el viento Que tristeza de tinta que ha de borrar el agua... Comme tu vois, j'ai l'esprit quelque peu enchifrené, ce matin. Mais ça ne fait rien, on va continuer tout de même. Muss es sein ? The show must go on ! et toutes ces sortes de choses. Tu te souviens de la prophétie de Malraux : "Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas." ? D'abord, à ma lacunaire connaissance, il ne l'a jamais dite (pas davantage que Flaubert n'a clamé qu'il était Madame Bovary, mais c'est une autre histoire). Tu n'as qu'à lui demander, je suis sûr qu'il confirmera. C'est d'ailleurs heureux qu'il ne l'ait pas proférée car c'est une belle ânerie, dans sa deuxième partie : le XXIème siècle sera, quels que soient son visage et son allure (la preuve : on a déjà le pied gauche dedans et je ne voie pas que ça nous porte bonheur). Religieux, gastronomique, pseudopode, alcalin, lambrissé, caronien, marsupilamesque ou babariforme : peu importe, il sera. En revanche, pour la première partie de la phrase, alors là, respect au deutéro-Malraux


qui a trouvé la formule ! Parce que, le religieux, on est bel et bien dedans. Et pas juste un pied, pour le coup. Je sais que je vais attrister le croyant généreux, tolérant sans faiblesse, que tu fus, mais les fanatiques de toutes obédiences ont décidé qu'il était temps de faire le ménage dans nos consciences. Si possible à coups d'explosifs, de lanceroquettes, d'avions suicide et autre réjouissances comiques. Des gens qui me sont autant de nuces vomitae (j'espère que je ne me suis pas planté dans mon pluriel latin. C'est toujours le problème avec la cuistrerie : il faut assurer, derrière...). Comprends-moi bien, mon vieux gisant : sur le principe, je n'ai absolument rien contre les intégristes, tant qu'ils intégrisent en cercle fermé. Qu'un catholique ne supporte que la messe selon Pie V, qu'un musulman observe strictement le ramadan et s'agenouille sur le trottoir trois ou quatre fois par jour, que le Dalaï Lama sillonne le monde en chemise de nuit avec le sourire figé de Lova Moor, ou encore qu'un juif se promène dans Jérusalem avec ses petits ressorts à boudins de chaque côté des oreilles, je dis : il faut que tout le monde s'amuse. Mais que ces mêmes farceurs prétendent soudain mettre la planète en coupe réglée, par la terreur, après avoir massacré tout ceux qui émettraient poliment quelques menues réserves, laisseraient deviner d'infimes divergences quant à leur vision de l'avenir et du bonheur terrestre, alors il y a menace sérieuse, durcissement préoccupant, lendemains qui hurlent. Eh bien, nous en sommes là, mon bon. Oh ! je te rassure : ce ne sont pas tes frères cathos qui nous font des soucis. Même un gros mangeur d'ecclésiastiques comme moi finirait par les regretter, ces bons pères. Ce ne sont pas les juifs non plus : leur religion se soucie peu de conversion et ils sont de trop haute culture, de trop grande et vieille civilisation pour s'abaisser à allumer la mèche d'une bombe. En revanche, les musulmans, c'est une plus délicate affaire... Si tu veux tout savoir, on a quelques petits tracas, avec eux autres... Je ne parle même pas des pays où ils règnent en maîtres et qui sont, tous, à une ou deux exceptions près, de féroces et sanguinaires dictatures, des régions de misère et d'abêtissement systématique, même lorsqu'un bienheureux hasard géologique y fait jaillir le pétrole à pleins barils.


Non, l'aspect le plus problématique, gros d'un avenir plus vert que rose, vient de "nos" musulmans à nous. De ceux qui sont venus et restés en France (ou ailleurs en Europe), que l'on a naturalisés (j'allais écrire : nationalisés) à tour de bras, ainsi que leurs enfants après eux. La manière qu'ont ces gens d'envisager le monde, la culture, les rapports entre les êtres, etc., me révulse; tout ce que je suis ou crois être la rejette, la récuse, la révoque, la régurgite. Comme me révulse l'esprit munichois de mes compatriotes, face aux exigences de plus en plus grandes et comminatoires de cette secte innombrable. Ils ne veulent pas de ce pays tel que je l'ai aimé (peut-être seulement parce que j'y ai grandi, du reste), je refuse celui qu'ils prétendent préparer - tout en m'attristant de ce qu'ils y parviendront très probablement. Et puis, comme si cela ne suffisait pas, mon pauvre ami, il faut également supporter la continuelle liturgie d'une nouvelle religion, dont tu n'as pu connaître que les murmurantes prémices, une religion laïque mais qui finira par ne plus l'être : l'antiracisme coercitif. Mais, de cette nouvelle tête de l'hydre, je te parlerai une prochaine fois. (Tout compte fait, si tu croises Malraux, pas la peine de l'embêter avec tout ça...)


lundi 12 février 2007

Une autre nuit qui s'annonce

Ou une autre nuit qui s'en vient, comme disent mes chers Québécois. Je me suis assis là, à ce bureau que tu ne connais pas, dans cette maison que tu n'as jamais vue, pas loin de cette femme inconnue (inconnue de toi, hein : je ne veux pas d'emmerdes avec la police !) qui dort dans la pièce voisine, avec l'intention de te parler assez longuement. De te parler de moi, pour varier un peu. Parce que je me rends bien compte que t'entretenir du monde tel qu'il va ne me va pas, justement. Ça sonne faux, tout ça, je blablate, je pontifie, je vois ton oeil prendre de la distance. Je l'ai encore bien en mémoire, ce regard si particulier, tu sais ?, lorsque tu tentais d'accepter, non : de prendre en compte mes petites provocations idiotes, que, au fond, tu désapprouvais plus ou moins. Là, ce serait le moment. Parce qu'il fait bien noir. Que le vent fait s'agiter et bruire les choses devenues invisibles, prolongeant leur existence. Les deux chiens sont dehors, j'entends parfois un grattement furtif (ou une protestation stridente de chat, si par hasard la jeune Bergotte (cinq mois depuis une semaine) se faufile sous la terrasse, dans leur tanière, et va les renifler d'un peu près), ils sont là, à quelques mètres, ils sont vivants, avec un naturel, une évidence, une plénitude, un "être là" (comme on jargonnait il y a quelques décennies (et peut-être encore)) qui, ce soir, tandis que je te parle, me devient injuste. Comme pour mieux souligner les intermittences secrètes, la radio que j'écoute (québécoise, elle aussi, et ne diffusant (sans pub) que de la musique du siècle précédent, le nôtre) a des interruptions bizarres et brèves, qui ajoutent encore à l'étrangeté des sortes de halètements qu'elle diffuse en ce moment même (21:41:04, dit l'ordinateur mais on n'est pas (plus) obligé de le croire sur parole). Donc, ce serait le moment de te parler enfin, peut-être. Mais il est bien tard, j'ai bien sommeil, je suis bien vieux, tu es bien ailleurs...


Sous - ou plutôt derrière - le rectangle blanc lumineux où s'inscrivent ces mots, il y a , en "fond d'écran" (tu n'as jamais eu d'ordinateur, bien sûr, mais je suppose que tu comprends à peu près ce que cette expression signifie - arrête-moi si ce n'est pas le cas), il y a le chien Swann, debout, immobile, pensant à autre chose probablement, sur la plage de Veules-les-Roses, où vit désormais ma soeur Isabelle (tu te souviens d'elle ?), à marée basse. Il se reflète sur le sable gorgé. Par cette photo, prise par Catherine (mon Irremplaçable Épouse-avec-majuscules : prends des notes, merde !), il est devenu éternel, un peu comme toi. Mais, lui, très bien en chair, presque aussi babar que son maître. Donc, ce serait le moment de te parler enfin. Et, bien sûr, je sais déjà que je ne vais pas le faire. Pas ce soir. Parce qu'il est bien tard, et bien... et bien... Cette conversation, c'est un peu, tu sais, comme ces musées où l'on n'entre jamais, parce qu'ils sont à deux kilomètres de chez soi, qu'on a tout le temps, qu'on verra ça une fois où il pleut, un jour que l'on passera devant pour autre chose... Et on finit par oublier leur existence, par gommer leur façade, coincée entre la charcuterie, où l'on se ravitaille de temps en temps, et la mercerie où Catherine va acheter des boutons pour les petits vêtements qu'elle confectionne à sa petite-fille (ah ! oui, ça aussi j'ai oublié : je suis "grand-beau-père", un rôle qui me va comme une capote à un eunuque - ma seule justification est que je ne fais même pas semblant d'endosser le costume). Tu vois bien : à force de tournicoter, il se fait de plus en plus tard (21:56:34) et j'ai de moins en moins le courage, la force, le goût, ce que tu voudras, de parler. En même temps (ça, c'est une formule exprès, juste pour agacer un peu les dents de Radenu Sumac...), je sais bien qu'il n'est pas si tard que ça (que quoi ?), et que je pourrais bien passer encore une heure ou deux avec toi. Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs, on en tient rarement compte, tu sais. Mais je suppose aussi que ton état implique une certaine sagesse forcée, une absence d'impatience qui te fera m'attendre jusqu'à demain, l'année prochaine, la vie d'après, le terminus...


Pour me faire pardonner cette dérobade un peu piteuse, je te promets de m'éveiller, demain, découragé, pâteux, lourd, inutile, sale, abject, visqueux, fêlé. Et, en plus, il ne fera probablement pas beau


mardi 13 février 2007

La Mort de près

Il y a environ une demi-heure, j'ai frôlé la mort. Je sais que ça ne risque pas de t'impressionner, mais, moi, ça m'a vraiment fait bizarre. Quand je dis que j'ai frôlé la mort, je veux dire que j'en étais vraiment très près : elle était à la table voisine de la mienne, dans la zone "fumeurs" de L'ambiance d'à côté, le restaurant de Levallois-Perret où je suis allé avaler un risotto aux champignons (je prends presque toujours le risotto, parce que c'est un vrai plat de feignasse : pas d'os, rien à mâcher ou presque, aucun risque d'éclaboussure intempestive sur le plastron de la chemise), et descendre un pichet de sauvignon (ah ! ben, c'que tu descends, mon pote, j'aim'rais pas l'remonter à vélo ! : blague beauf que j'adore). J'ai découvert que la mort, tout comme ton Dieu, peut se décomposer en trois hypostases. En l'occurrence, deux costumes bleu marine et un gris. L'une des hypostases devait cacher, au fond d'elle-même, une nature de rebelle, car on distinguait de fines rayures plus pâles dans le sombre de sa tenue. La mort a donc entre trente et quarante ans, l'une de ses hypostases a de petites lunettes à monture dorée, une autre fume, la troisième énonce des sentences (c'est l'hypostasechef). Chacune a, devant soi, un document composé de plusieurs feuilles agrafées, sur lesquelles sont imprimés des tableaux de mots et de chiffres. Les trois hypostases prennent bien soin de tourner les feuilles ensemble, sur une indication de l'hypostase-chef, indiscernable par le commun des mortels (et surtout le sauvignon aidant). On comprend clairement que la mort procède non du divin mais de l'infernal, en constatant que les hypostases consomment une demi-Vittel à elles trois, à l'exception de toute boisson chrétienne (comme par exemple, celle dont s'abreuve ton encombrant ami).


L'hypostase à costume rayé commandera en plus un café : c'est décidément un élément à surveiller, peu fiable apparemment. La mort a de terribles pouvoirs. Ses hypostases parlent d'une voix douce, égale, raisonnable, pondérée, duveteuse, poussinette. Il n'empêche qu'au bout d'un court quart d'heure, l'humain placé à côté d'elles est pris d'une brusque envie de sangloter devant tout le monde - et, pour une fois, le sauvignon n'y est pour rien. Les mots que prononce la mort par sa triple bouche sont terrifiants, et ne sauraient être répétés sans conséquence fâcheuse, probablement irréversible. Les plus anodins d'entre eux résonnent déjà fort lugubrement : diagramme, capture d'écran (on devine ici la sauvagerie, dans le terme même), segment de marché... Il en est d'autres qui, frappant les tympans d'un mortel non averti, le transformerait illico en statue de sel - et même pas de Guérande. Au bout d'une interminable éternité, alors que ton vieil ami fourbu crispait ses doigts tremblants sur le recueil de nouvelles de B. Traven qu'il avait cru bon de convier à ses agapes, la mort a fini par quitter la table. Les trois hypostases ont rangé leurs abjects grimoires dans des sacoches de simili cuir noir, dont les gueules ouvertes béaient comme celles d'un Cerbère, et ont quitté l'établissement, avec force sourires suintant de menaces atroces, à peine dissimulées. Tout juste la mort avait-elle disparu sous les arcades de l'avenue de l'Europe que le risotto reprenait son moelleux, tandis qu'une douce ondée de parmesan tombait sur lui. Et, comme bien tu penses, soulagé d'être passé si près du gouffre sans y tomber, j'ai repris un pichet de sauvignon.


mercredi 14 février 2007

Accident de ski (dégât collatéral)

J'ai oublié de te demander, avec tout ça : est-ce que Jean-Louis Pierrat est bien arrivé ? Inscrit chez vous ? Répertorié ? Fiché ? Listé ? Non, parce que ça m'ennuierait qu'il se soit perdu en chemin, ce grand con adorable qui a trouvé malin de nous faire une crise cardiaque massive en dévalant une piste de ski... Du ski ! Je te demande un peu... Quelle idée, à son âge (et même à n'importe quel âge, du reste) ? Qu'y a-t-il de plus désespérément stupide que ces exemplaires d'humanité descendant sur deux bouts de bois parallèles des pentes enneigées qu'ils ont au préalable payé pour remonter ? Personnellement, je ne vois pas. À part, peut-être, l'équitation. Pour moi, il n'est rien de plus déprimant qu'un bipède juché sur un quadru. En plus, tu as déjà vu leurs têtes ? Les regards hautains qu'ils laissent tomber sur toi, du haut de leur bourin ? Sans même parler des culottes qu'ils se croient obligés de revêtir (ça doit avoir un nom, mais je ne veux même pas le savoir), qui font un très vilain cul aux filles qui les portent - que c'est drôlement bien fait pour elles ! Mais enfin, je m'énerve, je m'énerve... Tout de même, tu avoueras : le ski... Bon, si tu croises Jean-Louis, embrasse-le quand même pour moi. Et n'oublie pas de lui dire de faire gaffe à ne pas marcher sur son menton.


vendredi 16 février 2007

Mémorial de La Case Oui, oui, je vois bien que tu fais la tête, parce que je ne t'ai pas parlé hier. C'est moitié ma faute seulement : quand je vais travailler à Levallois le jeudi ou le vendredi, je suis obligé de m'installer à un autre bureau que le mien - en exil au sein de la rédaction, si tu veux. Du coup, face à un ordinateur qui ne m'est pas familier, je perds l'envie d'écrire, je ne fais plus que le strict minimum (celui pour lequel on consent à me payer encore). Mais, aujourd'hui, tout rentre dans l'ordre, puisque j'ai devant moi trois bonnes journées sans sortir de la maison (à part ce matin pour emmener ma voiture au garage, et ce soir pour aller la rechercher : c'est intéressant, hein ?) Petite parenthèse, j'y pense d'un coup : est-ce qu'on emmène sa voiture au garage, ou bien si on l'emporte ? D'un côté, on ne devrait pas pouvoir l'emmener, puisqu'il ne s'agit pas d'un être vivant. Mais, de l'autre, prétendre qu'on l'emporte alors qu'on est assis dedans... Disons que je l'ai conduite jusqu'au garage, tiens, et parlons d'autre chose. Parler de quoi ? Oh, t'inquiète: on ne sera pas en peine de trouver ! Tiens, par exemple... L'autre jour, ici même, au détour d'une phrase, j'ai signalé que j'écrivais dans un bureau que tu n'avais jamais vu, au sein d'une maison que tu n'avais pas eu le temps de connaître. Eh bien ! je vais te décrire l'endroit où je suis en ce moment. Pour commencer, mon bureau n'est pas une simple pièce, mais une seconde maison, à part de la principale (ça fait riche, comme ça, sur le papier, mais en réalité, c'est tout petit et tout moche). Cette dépendance - Catherine et moi l'appelons La Case, puisque c'est ici que j'effectue mes travaux de nègre : si des associations antiracistes passent par ce blog, je vais me faire rincer... - se compose donc de mon bureau proprement dit (qui fait aussi bibliothèque), d'une chambre d'amis (qui ne sert fort heureusement pas très souvent), de la pièce de yoga de l'Irremplaçable Épouse, d'un coin cuisine qui ne sert jamais et d'une petite salle de bain qui est utilisée (du moins le suppose-t-on) par les rarissimes invités.


Et j'apparais dans le tableau (Enfin ! s'écrie le bon peuple, aux yeux naïfs et globuleux, Babar ! c'est Babar ! piaillent les petits enfants, de leur insupportable voix aiguë.). Je suis assis dos au mur, comme tout bon paranoïaque qui s'assume. Derrière moi, une sorte de panneau en simili-liège, où je punaise des trucs pour faire mon important. Plus un calendrier afin de m'y retrouver dans la marche du temps (un problème qui doit t'échapper, maintenant) et mon nom écrit en grosses lettres, pour être bien certain que je ne me suis pas trompé de maison ni d'Irremplaçable Épouse en rentrant bourré hier soir. Devant moi, le somptueux bureau que je me suis déraisonnablement offert il y a tout juste deux semaines, afin de remplacer la mocheté que je trainais depuis trente ans, et que tu as dû voir plusieurs fois, à La Ferté-Saint-Aubin, chez mes parents (partis dans les Ardennes, depuis), dans ma chambre d'adolescent idiot (la maison ne reculant devant aucun pléonasme qui fait rire). Ce bureau-là, mon vieux Bergouze, c'est un meuble à vous donner du talent (ça ne marche pas encore sur moi : il doit être ici depuis trop peu de temps, faut que ça incube...) : du merisier si frais qu'il doit rester un peu de sève au fond des tiroirs, du cuir qui meugle encore et de la marqueterie superbe "à se pisser parmi", comme on dit vers le Dauphiné ou la Bresse, je ne me souviens plus, et de toute manière on s'en fout. Il y a aussi un large tiroir plat qui se tire par devant, afin d'y poser le clavier de l'ordinateur. Et je ne te dirai rien du fauteuil à roulettes parfaitement assorti, sinon tu vas penser que c'est pour me vanter. L'ensemble m'a coûté une fortune, mais je m'en fiche car je suis pété de thune (je dis ça, maintenant, histoire de faire un peu enrager le monde, dépiter les pense-petit). Bon, tu me cadres, là ? Très bien, on peut élargir le champ. Je dispose de deux fenêtres. Une juste en face de moi (c'est-à-dire derrière l'écran), par laquelle je peux contempler si l'envie m'en prend (mais elle me prend assez rarement) la fenêtre de la chambre où j'irai ce soir reposer mon grand corps fourbu et lesté de nourritures diverses. L'autre est à ma gauche et ouvre sur le jardin, le portail et la maison des voisins d'en face (je veux dire : de l'autre côté de la rue). En me penchant un peu et en tournant la tête (risqué, à mon âge), je peux voir le tilleul qui nous fait de l'ombre en été et qui, l'hiver, sert de resto du coeur (ah ! oui, c'est vrai : t'as pas connu...) à tous les piafs du canton, grâce à l'imposante mangeoire en bois verni


que Catherine a fixée sur son tronc. Mésanges (bleues, noires et charbonnières), verdiers, moineaux (dont un albinos), pinsons, rouge-gorge (un seul), chardonnerets et même une grive : l'adresse est connue et très bien achalandée. L'année dernière, j'ai eu l'idée de tenir des comptes. Eh bien ! imagine-toi que ces bafreurs à plumes nous ont avalé cent kilos de graines de tournesol, plus une centaine de boules de graisse. Je ne voudrais pas avoir leur taux de cholestérol, personnellement. La double-porte vitrée se trouve en face du bureau, mais très décalée sur ma droite. À travers elle (quand l'Irremplaçable Épouse a daigné faire les carreaux (vais me faire tuer, là !)...), s'offrent à mes yeux humides de gratitude émerveillée la maison d'autres voisins (ceux "de derrière"), un gros cerisier et un coin de champ où viennent paître des vaches ou des chevaux, selon le bon vouloir du fermier abruti et braillard qui préside aux destinées de ces bestioles comestibles et lactifères (sauf les chevaux). Partout où c'était possible, Catherine a monté des bibliothèques Ikéa, qui regardent d'un air outré mon trop luxueux bureau, mais qui, nonobstant, font leur travail de bibliothèques en supportant des livres alignés (et empilés par endroits). Sur les étagères à portée de ma main gauche s'alignent, impavides, les volumes de mes oeuvres complètes, ce qui doit à ce jour représenter une centaine de livres (ne compte pas sur moi pour en faire le recensement maintenant : je ne suis pas à tes ordres non plus...), plus les cartes Michelin et les guides de toutes sortes qui m'aident à les écrire. À main droite, les mêmes étagères exactement (quoique d'un bois plus pâle), où sont rangés tous les dictionnaires, encyclopédies et autres ouvrages concernant de près ou de loin la langue française telle qu'on la massacre ordinairement sans leur précieux secours (et même avec dans de très nombreux cas). Dans le coin entre les deux fenêtres se trouve un petit meuble à deux portes sauvagement squatté par l'Irremplaçable Épouse, et sur le contenu duquel je n'ai jamais jeté le moindre coup d'oeil : trop peur d'être changé en statue de pierre, de sel, ou même de poivre de Sétchouan. Dessus trônent un Bouddha en bois verni et un ours polaire en peluche : mes deux précédents avatars, avant le règne sans partage de Babar. (Au-dessus de moi, il y a un plafond et on ne va pas épiloguer là-dessus, ni là-dessous : ce serait céder un peu trop facilement aux besoins de sensationnalisme des lecteurs. De


la tenue, bon sang !) Sur les murs sont accrochés : - Une grande photo de Samuel Beckett, où il se tient le visage dans la main droite, ce qui fait qu'on ne reconnaît pas Samuel Beckett du tout. - La petite photo prise par Man Ray, de Proust sur son lit de mort. -Un pastel exécuté par Catherine et représentant Balbec, notre chien mort l'an dernier, couché dans l'herbe, la tête entre les pattes avant. - Deux sentences tapées par moi à l'ordinateur et encadrées ensuite par la décidément irremplaçable Épouse. L'une est de Paul Valéry : Ne croyez à rien, faites le moins de mal possible à vos contemporains, et travaillez. L'autre est de Radenu Sumac : Tout imbécile confronté à une bibliothèque d'une certaine ampleur devra absolument demander, s'il veut être en accord avec son personnage : "Mais vous avez vraiment lu tout ça ?" À quoi bien sûr il convient de répondre, avec le plus grand sérieux : "Oh non, non, c'est purement décoratif..." Voilà, je crois qu'on a à peu près fait le tour de la case. Évidemment, je pourrais tirer en longueur, te parler de la corbeille à papiers, t'entretenir des avantages des nouveaux radiateurs électriques, ou des prises "sécurité enfant". Mais, bon, il ne s'agit pas d'abuser de ta patience non plus. Même si je la sais infinie, éternelle et désolée.


samedi 17 février 2007

Abrutissement de la masse

On ne fait pas toujours ce qu'on veut, n'est-ce pas ? Ainsi, moi, j'avais dans l'idée de te concocter un long message, histoire de te distraire un peu, d'aider cette nuit à devenir dimanche - et puis non : je suis censé aller m'avachir sur mon fauteuil, devant l'écran de télévision, tout contre le canapé où tricote l'Iremplaçable Épouse et où dort la petite chienne Bergotte : superbe programme, non ? Il y en a des qui ont déjà le sourire ironique et la petite moue supérieure aux lèvres, je pressens, je subodore, j'anticipe à peine... Mais, des soirées de ce genre, souviens-toi bien, on en a eu un certain nombre, toi et moi, au 89ter de la rue de Charenton. Et, pour tout te dire, elles ne constituent pas les pires de mes souvenirs. J'y vais, bonne continuation de nuit...


dimanche 18 février 2007

Histoire de bière et de queue

Travailler ? Là, maintenant ? Tu dérailles, mon pauvre Bergouze ! Tu as vu ce temps ? Il y a même des papillons - ces chenilles déjà déguisées pour la prochaine gay pride. J'ai la satisfaction digérante de t'informer que, tout à l'heure, entre une heure moins le quart et une heure et demie, l'Irremplaçable Épouse et moi-même avons bu une bière (non, moi, deux...) sur la terrasse, à l'entrée du jardin. Il faisait 31° au soleil, j'ai failli appeler ma grand-mère (Toujours vivante ? Mais oui : 98 ans le mois prochain, pourquoi ? C'est de la race ardennaise, qu'est-ce que tu veux que je te dise !) afin de lui recommander de bien s'hydrater régulièrement, comme ils disent de le faire à la télé. Finalement, je me suis abstenu : Suzanne, c'est le genre à s'hydrater très bien toute seule. Après ce prélude orge-houblon, on a enchaîné allegro con brio avec une compotée de queue de boeuf au foie gras, qui, timide, n'avait pas voulu venir seule et s'était donc fait accompagner par une petite purée maison que le simple qualificatif "onctueuse" aurait fait sourire de dédain apitoyé. Le tout en buvant de l'eau parce qu'on n'est pas des bêtes. Ensuite, j'ai laissé Catherine aux prises avec Le Perroquet de Flaubert et je suis revenu ici parler avec toi, c'est-à-dire tout seul, mais accompagné. Donc, tu vois bien qu'il était impossible de casser une journée aussi idylliquement commencée. Surtout pour aller m'enclore dans une salle enfumée, sans fenêtre, autour d'un ring sinistre, à m'occuper de faire évoluer trois ou quatre pétasses très partiellement vêtues dans des litres de chocolat fondu (si tu ne comprends rien à ce que je raconte, mon distrait ami, c'est que tu n'as pas pris connaissance de mon message finement intitulé Dans les cordes, le nègre !, ou alors que son contenu s'est déjà envolé de ton crâne plein de courants d'air). De toute façon, le chocolat par-dessus la queue de boeuf et le foie gras, hein, ç'aurait fait tout de même beaucoup. Au lieu de ça, en me donnant l'excuse de l'exercice à prendre, je suis venu flâner dans les allées rectilignes et bien tenues de ton domaine en co-propriété. Je salue les voisins bien


poliment et, s'ils ne répondent jamais, je sens qu'ils apprécient l'intention - même si certains semblent un peu jaloux de toutes les fleurs de rhétorique qui ornent ton marbre, depuis que j'ai repris sa décoration en main. Mais je ne peux pas parler à tout le monde non plus. Tu n'auras qu'à partager avec les plus proches, si la chose s'envisage. (Profitant de ce que j'étais occupé à remonter l'allée principale, l'Irremplaçable Épouse a sauvagement investi la moitié de mon bureau, son fer à repasser branché à la main. Un sourire vengeur et cruel sur ses lèvres ourlées, elle s'acharne maintenant à torturer par le feu (je veux dire : par le fer) mes chemises et mes petits polos Lacoste : le spectacle est effroyable. ) Écoute, ce n'est pas que je m'ennuie, mais l'heure tourne aussi sûrement que le lait de notre enfance et il va falloir que j'y aille. Comment ça : où ? Je ne suis pas certain que cela te regarde, vois-tu. J'irai selon mon humeur : il faut bien qu'il demeure quelques privilèges aux vivants, non ? Allez, le temps de changer l'encre de mes fleurs, et ciao...


lundi 19 février 2007

La Situation se clarifie Eh bien ! tu vois, nous y sommes : ce blog a rapidement trouvé la vitesse de croisière qui lui convient et que j'avais au départ imaginée pour lui. Après les bien compréhensibles cafouillages du début, la situation s'est considérablement décantée, clarifiée - assainie, même, il n'est pas exagéré de le dire. Donc, pour nous résumer : 1) Je parle à une personne - toi - qui ne me répondra jamais (c'est ce qui me surprendrait, par exemple !) ; 2) les rares errants qui avaient, un temps, échoué ici, se sont dépêchés de déserter ces salles lugubres et poussiéreuses ; 3) ne demeure que l'Irremplaçable Épouse, laquelle se trouve rarement à plus de vingt mètres de moi et pourrait donc tout aussi bien, en élevant à peine la voix, me répondre directement - ou faire semblant d'être sourde. Tout était prévu, tout est advenu, nous sommes tranquilles : on va peut-être pouvoir commencer à parler.


mardi 20 février 2007

À tombeau ouvert

Nulla dies sine linea : c'est une question de principe, vois-tu. Donc, n'ayant rien de particulier à te dire, je le fais quand même, pour qu'il ne soit pas dit que je t'aurai laissé seul, ce mardi 20 février. De toute façon, je commence à y prendre un goût étrange, à ces petites conversations univoques. En es-tu plus vivant ? Ou moins mort ? Je ne m'accorderai pas un pouvoir si exorbitant. Disons que ton souvenir remue. Le fantôme palpite dans ses draps mal repassés (forcément, puisque ta mère n'est plus là pour le faire, qu'est-ce que tu veux...). Les os cliquètent, le sourire affleure - j'ai comme l'impression que tu te ressouviens de moi, le contraire n'étant pas à prouver, j'espère. J'en ai pourtant fait, des efforts, pour t'oublier ! Non, ce n'est pas ça exactement : l'oubli étant reconnu impossible, j'ai plutôt tenté de te repousser dans les marges. Par exemple, j'ai fait mon petit malin en n'allant pas à l'enterrement de ta mère (de ta "maman", comme on dit à présent, dans cette gigantesque nurserie femelle, geignarde et surpeuplée, qu'est en train de devenir le monde). Je ne sais pas ce que ton père a pensé de cette grasse et bruyante absence - je suppose que je préfère ne pas le savoir : il est des miroirs dans quoi on n'a pas trop envie de se découvrir. Je ne sais pas davantage si ton père a encore des idées et des opinions sur le monde, les gens, tes amis, moi. Pour ne rien te cacher, il m'a l'air un tantinet perdu, dans un mauvais rêve dont il ne maîtrise pas les codes. Il tente bien de sortir la tête de la poix, par moments, mais on sent assez nettement qu'il ne tient pas tant que cela à respirer encore - c'est plus par réflexe ancien qu'autre chose. Bon, bon, j'arrête sur ce sujet, je ne voudrais pas assombrir la nuit qui vient plus qu'il n'est séant. Il n'empêche : le fait qu'il soit encore, obstinément, vivant, arc-bouté sur une mémoire monstrueusement métastasée dans tout son être, me fait parfois passer un petit froid pernicieux dans la viande.


Est-ce que je souhaite sa mort ? Eh, oh, faut pas exagérer non plus ! Je dis juste que certaines pages sont particulièrement lourdes à tourner, quand on se mire dans leur filigrane. Je sais, je vois que tu comprends.


mercredi 21 février 2007

Rions un peu

Dis donc, c'est une idée que je me fais ou j'étais sinistre, hier soir ? Oui, oui, j'entends bien ce que tu bougonnes : non seulement tu es coincé là sans pouvoir en bouger, rigoureusement immobile et silencieux absolument, sans compagnon de lit, sans bonne causerie, mais en plus il te faut maintenant subir les cafarderies vespérales de l'autre gros lourdaud, là, qui va finir par te faire broyer du noir ! Bon, pour me faire pardonner, une petite blague, tiens : Un type s'éveille au milieu de la nuit, consulte sa montre et s'exclame : "Bon sang ! déjà trois heures ! Il faut que je rentre à la maison sinon ma femme va me tuer !" Alors, de l'oreiller voisin, monte une voix féminine ensommeillée : "Tu es à la maison et je suis ta femme..." Je savais qu'elle te ferait marrer !


vendredi 23 février 2007

D'un blog l'autre

Il y a quelques minutes, en musardant sur le blog de Madame de Véhesse, je tombe sur cette sentence, que je te livre encore tiède : " Tenir un blog est pathétique quand/si cela consiste à envoyer au monde entier une lettre qui ne devrait être destinée qu’à un seul, mais que ce « un seul », on ne l’a pas sous la main (...)." Eh bien ! mon pauvre Bergouze, me voici pathétisé par Émorentienne ! Suis-je pathétique, te parlant ? C'est bien possible, même si je n'ai pas du tout cette impression, mais je comprends ce qu'elle veut dire. Du reste, malgré le désarroi qui affleurait dans le message en question, elle-même ne l'est pas du tout, pathétique. Alors ? Envoyer des petites bouteilles à la mer, c'est une activité qui ne fait de tort à personne, je crois. Peut-être à soi-même, mais il est encore trop tôt pour que j'en perçoive les effets sur moi (à ceci près qu'il faudrait vraiment que je travaille à ce foutu roman à rendre le 15 mars, et que je reste là à te parler, au lieu de !). Moi, mes petites bouteilles, on dirait que j'ai plutôt tendance à les enfouir sous terre. Je suis peut-être pathétique au carré. [Je précise, car ce n'est peut-être pas suffisamment clair dans ce qui précède, que, dans ce message, Madame de Véhesse ne fait nullement allusion à moi, ni encore moins à mon blog dont je suppose qu'elle ignore l'existence - et qui, de fait, n'existait pas encore lorsqu'elle écrivait ces lignes, ndla]


samedi 24 février 2007

Elles nous auront

Tu ne devineras jamais ce qui m'est tombé dessus, à midi, alors que je venais tout juste de m'installer à table... Non, non, pis que ça encore... Laisse faire, de toute façon, tu ne trouveras pas... L'Irremplaçable Épouse m'a demandé de trancher le rôti de porc ! À moi ! Pas une seule fois, en plus de seize années d'un bonheur quasi parfait, elle n'avait osé me mettre aussi violemment à contribution. J'en ai été tellement saisi que je n'ai même trouvé aucune bonne raison de me défiler. Et - tiens-toi bien - je l'ai fait ! Bon, une fois l'épreuve passée, il m'a bien fallu admettre que ce n'était pas si terrible, et que, comme animal à découper, le rôti de porc était tout de même moins retors que le poulet, ou même que le gigot, avec son os à la con. Néanmoins, je n'ai pas du tout aimé le petit sourire cruel, dégoulinant d'arrière-pensées pénibles qu'elle a eu pour me dire, d'une voix anormalement mielleuse : " Tu vois, tu t'en es très bien tiré, finalement !" J'ai bien compris la menace à peine voilée : ayant sottement fait la preuve d'une dextérité que je m'étais jusque là employé à cacher avec un certain succès, je pouvais désormais m'attendre à ce que m'échussent (Oups ! risqué, celui-là...) d'autres tâches ménagères, dans un avenir que je pressens fort proche. Mais j'ai déjà la parade à ces sournoises manoeuvres féministes. Le sang va couler à la première occasion. Si l'Irremplaçable s'avise, par exemple, d'exiger de moi que je coupe une tranche du délicieux jambon espagnol trônant dans l'arrière-cuisine, je n'hésiterai pas à m'entailler profondément un doigt ou deux, ce faisant. Histoire d'effacer la malencontreuse bonne impression que j'ai donnée avec ce foutu rôti de porc. Attention, qu'il ne subsiste aucune ambiguïté : je n'ai absolument rien contre le féminisme. Et dès qu'une femme revendique des droits, de l'égalité, un sex-toy, que saisje encore, on me trouve généralement au premier rang, à applaudir des deux mains, un


sourire bienveillant sur ma face épaisse et grumeleuse. Oui, je le clame : les femmes se doivent d'être féministes, il en va de leur dignité. Mais pas quand elles sont mon épouse.


dimanche 25 février 2007

Et en plus il pleut

Il fait nuit, et en plus il pleut : que du bonheur, mon vieux. Il se trouve que le bruit de l'eau tombant se marie très bien avec la sonate pour violon et piano de César Franck (tu vois, mon snobisme ne s'est guère arrangé avec l'âge ! d'ailleurs, pour me punir, le temps d'écrire ça et la pluie a cessé). Comme tu l'as déjà compris, je n'ai rien de précis à te raconter, juste l'envie vague de bavarder un peu, pour ne rien dire - surtout pour ne rien dire. On faisait ça très bien, tu te souviens ? Et puis, de temps en temps, ça débouchait... J'ai très peu parlé, depuis vingt-deux ans. J'ai produit beaucoup de phrases, mais j'ai très peu parlé. Ça n'a manqué à personne, je te rassure, et d'abord pas à moi. Maintenant, je ne fais même plus tellement de phrases. Ou alors, des bouts. Ou je répète celles que j'ai déjà dites à d'autres personnes, dans d'autres circonstances, sans plus d'intérêt ni de plaisir à les prononcer. Je fais un peu de bruit, c'est tout. Je pense à un truc, depuis deux ou trois jours : tu crois que ça te distrairait si je t'écrivais un roman, ici ? Pas de la littérature, hein ! Juste une petite chose idiote, genre roman policier, avec des cadavres dans le placard et un détective un peu misanthrope, qui aurait l'oeil gauche plus petit que le droit. On pourrait essayer, qu'est-ce que tu en penses ? Je vais réfléchir à la question, ces jours prochains. De toute façon, ça ne sera pas pour tout de suite : à partir de mercredi, je commence le Brigade mondaine que je dois rendre le 15 mars, ce qui me laissera peu de temps à te consacrer. Ou alors le soir, si je n'ai pas une indigestion d'azertyuiop. Quand il sera bouclé, on en recausera, j'ai déjà ma petite idée. Et puis, de toute façon, qu'est-ce qu'on risque à se lancer ? Si je me vautre, ça ne concernera que toi et moi.


mercredi 28 février 2007

Teste vuide

Alors, là, par exemple, tu vois, eh bien je me suis assis devant ce bureau (ou derrière : c'est une chose que je ne saurai jamais), avec l'intention de t'écrire, mais sans avoir la moindre idée de ce que je pourrais bien te raconter. La tête complètement vide. Ou bien si c'est l'impression vaguement décourageante qu'aujourd'hui rien ne saurait t'intéresser ? Tiens, si je te dis qu'il n'y a pas cinq minutes, il a tonné et que des baquets de grêlons se sont déversés du ciel : ça t'intéresse ? Tu vois, c'est ce que je disais... La visite chez le vétérinaire, il y a une heure, avec Swann et Bergotte ? On ne va quand même pas encombrer la blogosphère (si, si : on dit comme ça...) pour deux malheureux vaccins ! Le long message que j'ai fait, ce matin, sur le site des lecteurs de Camus ? J'y ai dressé le palmarès des livres de lui que j'ai aimés un peu, beaucoup, etc. J'espère qu'il ne va pas se froisser de ce que je dis de certains (mais tout à fait correct, le Babar, hein, attention ! Respectueux en diable, impeccablement cravaté, tout ça...) En fait, ça m'a permis de préciser certaines choses dans mon propre esprit (oui, oui, je sais : les grands mots qui font rire...) et surtout donné envie de relire certains d'entre eux. Ah, fierté, tout de même : Isabelle (ma soeur) a commandé la Vie du chien Horla, après avoir lu mon petit article dans France Dimanche. J'aimerais bien voir la tête de m'sieur P.O.L si jamais cinq ou six cents lectrices font la même chose... Bamboche d'enfer au château de Plieux ! Les manants d'alentour en parleront encore dans trois générations d'ici. Ou bien, légitimement révoltés par un tel étalage de richesses, une arrogance à ce point infatuée, d'aussi insolentes munificences dispensées à de louches intellectuels


étrangers au pays, ils monteront à l'assaut de la forteresse et chasseront le dédaigneux marquis de Plieux à coups de fourche dans les reins, le renverront dans sa froide Auvergne, pisseront dans ses brocarts et mettront le feu aux Marcheschi - à qui la flamme et la cendre vont déjà si bien. Bref, la grande bacchanale libératoire. (Tiens, il y a cette petite devinette, qui m'amuse toujours : Avec quoi ramasse-t-on la papaye ? Avec une fou-fourche.) Depuis quelque temps, ma chaîne stéréo (mon "système de son", dirait un Québécois) donnait de dangereux signes d'essouflement. Je le sentais assez nettement sub-claquant. La semaine dernière, je suis donc passé dans un quelconque But ou Conforama, afin de me renseigner sur les prix. C'était tout bon : on trouvait du matériel possible à moins de trois cents euros (environ deux mille francs, pour ta gouverne). Et j'ai fait quoi, d'après toi ? Gagné : j'ai commandé par internet une chaîne Bose à mille deux cents euros. Après ça, je feins de m'ébahir de n'avoir jamais un sou devant moi, alors que - je te le rappelle, mon bon Bergouze - je suis censé être pété de thune... Comme, en outre, ce mois-ci, j'ai eu la satisfaction citoyenne de participer activement à la bonne marche de mon cher et vieux pays (deux mille euros de tiers provisionnel...), je vois vraiment le fond du sac. Cela dit, je crois bien que, depuis 27 ans que je travaille, c'est ce que j'ai vu avec la plus constante régularité, le fond de cette saloperie de sac. Un jour prochain, on me coudra dedans et on n'en parlera plus.


samedi 3 mars 2007

Mauriac (variations)

" Que trouverais-je ailleurs ? Il n'est pour chacun de nous qu'un endroit au monde où nous ayons part au secret du monde. Le pittoresque n'existe pas. Si nous ne sommes que des spectateurs d'un paysage étranger, si illustre soit-il, il ne nous apporte rien, hors la fatigue et le sentiment du temps perdu." (François Mauriac, Nouveaux Mémoires intérieurs.) Ce livre est dans ma bibliothèque depuis le 23 mai 1979. André et toi me l'aviez offert, tu t'en souviens ?, à l'occasion de la Saint-Didier, moitié sérieusement, moitié comme une bonne blague ; pour voir un peu la tête que j'allais faire en me trouvant lesté de cette littérature de catholique mort. C'était l'édition originale de 1965, chez Flammarion, que vous aviez trouvée chez un quelconque bouquiniste, je suppose, à en juger par sa mine vaguement défraîchie. Naturellement, vous aviez chargé la page 3, vierge, de dédicaces. Rien n'est plus dans votre manière à chacun que ce que vous aviez tracé ce jour-là. Toi, un dessin rapide, nerveux, à l'encre noire, représentant Jean-Marie Domenach, la tête entre les mains, postillonnant et accablé. Accablé, il l'avait souvent été, durant l'année scolaire qui se terminait - et la plupart du temps par ma faute, du fait de mes interventions saugrenues à son cours, de mes courts-circuits et dynamitages. André, lui, avec la sage malice qui lui est impartie, avait transcrit une très brève biographie de saint Didier (540 - 608). Ce livre est posé sur mon bureau, juste devant moi, en léger surplomb du clavier ; je l'ai repris hier soir, pour la trois ou quatrième fois, depuis ce 23 mais 1979 où vous me l'offrîtes (il déménage, celui-là, non ?) avec un petit sourire en coin. Et, le lisant, je rêve à cette date, à celle-là précisément. Nous achevions nos études, selon l'expression consacrée. Moi, je me demandais déjà avec un certain tremblement dans les profondeurs de la viande si ce n'était pas plutôt


elles qui venaient de réussir à m'achever. Dans quelques jours, nous allions coiffer cette nouvelle casquette, dont je savais pertinemment qu'elle serait toujours rop grande pour moi et allait me faire une tête d'emprunt un peu vaguement risible. Vous sembliez, vous deux, parfaitement assurés de l'avenir, en tout cas sans crainte, au moment d'y plonger. Car l'avenir commençait demain matin, et nous le savions tous plus ou moins. C'était pour vous une plage, une falaise pour moi. Les orteils déjà dans le vide, je pressentais la chute. Même si je ne savais pas encore, ni toi, quel gouffre attendait de nous engloutir.


samedi 3 mars 2007

L'Âme de Plieux

Il y a une chose que je ne t'ai pas encore dite, c'est la manière dont m'est venue l'idée de parler à ton absence. Car il y a eu un phénomène déclencheur, si je puis ainsi jargonner. Les premiers symptômes sont apparus vers la fin de décembre dernier, peu de temps après que l'Irremplaçable Ép... non, pour toi, désormais, je dirai juste Catherine, faisons simple - donc peu de temps après la visite que nous fîmes elle et moi au château de Plieux - celui où est perché le baron Camus. D'abord, l'impression était étrange car, gorgé que j'étais de ses livres depuis environ trois mois, j'ai cru, passée la porte, sauter à pieds joints dans l'un d'eux. Je n'aurais pas été autrement surpris que le maître des lieux, agacé de mon intrusion, ne referme d'un geste sec le volume où je venais de me glisser, m'écrabouillant entre la page 452 et 453 - et Dieu sait que jamais encore je ne m'étais imaginé le destin d'une marguerite ou d'un trèfle à quatre feuilles au milieu d'un missel. Ensuite, il y a eu les oeuvres de Jean-Paul Marcheschi, qui s'élèvent contre les murailles et te contemplent de haut, sans paraître s'aviser de ta présence. Ce sont de grands miroirs de ténèbres dans lesquels tu te reflètes minuscule - ou pas du tout. Il y a de la lumière, tout au fond, et tu as envie de la saisir, ou au moins de t'en approcher, mais tu sens bien que tes petites manoeuvres d'approche seraient tout à fait inutiles. Tu restes donc debout, immobile, à distance embarrassée, soudainement conscient d'une petite taille que tu ne te connaissais pas. C'est ce que j'ai ressenti, très confusément sur l'instant, mais ça ne te serait pas arrivé, oh ! non. J'ai compris cela quelques jours plus tard, et de plus en plus clairement à mesure que le temps filait. J'ai su que ces grands panneaux hiératiques et convulsés étaient à ta mesure, que tu te serais reflété sans problème en eux - qu'ils semblaient en fait t'attendre et avaient été très déçus de ne rencontrer que moi. Je suis alors revenu à Plieux (mais sans bouger de chez moi, cette fois : on ne va quand


même pas déranger le baron tous les quatre matins...) et j'y suis revenu avec toi. Et j'ai vu ton regard posé sur les toiles (qui ne sont pas des toiles), et ton visage qui se ramassait, se concentrait autour de tes yeux fixes. Et j'ai découvert à travers toi. La sensation de manque, que j'avais cru vaincre au fil des années, a commencé à vibrer doucement, de ce moment précis, de ce songe dans les murailles. Elle a pris des forces, assez rapidement - à peu près aussi vite que tu as perdu les tiennes, il y a longtemps. Je n'ai vu que deux solutions, ou plutôt deux choix, car il n'y a sans doute pas de solution : ou bien reclaquer la porte, comme je l'ai déjà fait une fois, ou alors avoir une franche explication avec toi, d'homme à ombre. Tenter de t'attirer dans la salle des Vents, qui sont peut-être bien des courants de vie - on verra.


mardi 6 mars 2007

L'espoir luit L'espoir lui comme un brin de paille dans l'étable. Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ? Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou. Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table ? Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé, Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste, Et je dorloterai les rêves de ta sieste, Et tu chantonneras comme un enfant bercé. Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame, Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme Résonnent au cerveau des pauvres malheureux. Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre. Va, dors ! L'espoir luit comme un caillou dans un creux Ah, quand refleuriront les roses de septembre !

Ce poème de Verlaine, je l'ai connu mort, et il est devenu vivant, pour moi, justement à compter de ta mort. Je ne peux le lire (et je le fais souvent) sans me trouver transporté en une certaine chambre de l'hôpital Saint-Antoine, pavillon Moïana, des murs vert pisseux, dans l'escalier, granuleux, où je me suis fracassé le poing, un soir très tard de novembre 1985. Je n'ai rien à ajouter, je suis sec du cerveau et humide aux yeux. Si, tout de même, cette image qui, certains moments, a un pouvoir réchauffant que bien peu ont : un jour, à la fin du siècle passé (je parle du XIXème : le XXIème ne compte pas plus pour moi que pour toi, je le parcours avec une immobilité et un silence de gisant, malgré les apparences que je me donne), le très jeune Paul Léautaud descend le


boulevard Saint-Michel. Il aperçoit Paul Verlaine, à l'extrême fin de sa pauvre vie si riche, attablé dans un café. Il achète un petit bouquet de violettes à la fleuriste ambulante qui se trouve là et lui demande d'aller l'offrir au vieil ivrogne pitoyable et superbe qui se trouve de l'autre côté de la vitre, sans lui dire de qui lui vient ce don. Et Paul Léautaud poursuit son chemin. C'est ce qu'on appelle un misanthrope, paraît-il.


On se reprend un pot de sauvignon ?

On n'a évidemment jamais parlé de tout ça, toi et moi ; ç'aurait été un peu ridicule, presque indécent même, à l'âge que l'on avait alors. Je suppose que c'était aussi évident et naturel pour toi que ce l'était pour moi : on allait vieillir (non, même ce verbe étrange, on ne devait pas tellement se figurer à quelle opération concrète il correspondait, et il m'est bien difficile de t'expliquer en quoi ça consiste réellement, si toutefois je le comprends ; mais enfin, on se doutait au moins que le temps allait continuer de passer et nous charrier un peu plus loin avec lui), changer progressivement de visage, le corps allait peut-être s'alourdir (moi, j'avais pris une sérieuse avance, déjà), on quitterait un travail pour un autre, plusieurs fois, si on avait de la chance on connaîtrait des femmes, si on en avait moins on en épouserait une - c'était à peu près tout. Tout cela, ce n'était rien d'autre que des péripéties, les petites vaguelettes de la vie telle qu'on la voyait : immuable, avec juste quelques minimes retouches de scénario, çà ou là. La chose dont on était bien certain, c'est que l'essentiel resterait tel, le socle ne bougerait pas, bien trop solide pour la moindre vibration, tu penses ! On allait, pendant un nombre incalculable de décennies, continuer à se téléphoner quotidiennement, à se voir deux à trois fois par semaine, à refaire le monde qui comptait sur nous pour cela, à manger des jarrets de porc et boire du sauvignon à la Tour d'Argent de la Bastille - l'affaire était entendue, ça ne valait même pas la peine d'en parler, c'est pourquoi on ne l'a jamais fait : pas de temps à perdre avec ces conneries. L'éventualité même d'une femme s'immisçant dans cette existence éternelle pour en détourner le cours n'est jamais parvenue à troubler la certitude : elle comprendrait, forcément. Elle verrait bien que ce qui existait déjà, avant elle, était d'une importance telle qu'elle ne pourrait y toucher sans sacrilège, pour le moins. Les enfants ? Pareil : ils s'adapteraient, ils feraient comme papa voudrait, en silence et en rang, je ne veux voir qu'une tête. Crois-tu que nous ayons si peu et mal connu les femmes, et nous-mêmes ? Oui. Notre minuscule plateforme d'éternité était suspendue au milieu d'épais nuages qui nous


masquaient la terre ferme - et c'est tant mieux : en un sens on aura au moins connu l'éternité pendant quatre ou cinq ans, ce n'est pas donné à tout le monde. De toute façon, terre ferme ou plein ciel, il resterait toujours les soirées jarret de porc sauvignon, à la Tour d'Argent ou ailleurs (mais pas trop loin tout de même). Ça, au moins, c'était du solide, du buriné dans la pierre dure. J'ai le regret de devoir t'apprendre, naïf absent, que les choses ne se passent pas tout à fait ainsi. Les amitiés demeurent ? Oui, c'est vrai. Elles demeurent, au moins certaines d'entre elles, mais elles s'espacent, elles pâlissent, se diluent, se vident, se recroquevillent. Bientôt, leur idée seule se suffit pratiquement à elle-même. On est tellement amis, vois-tu, qu'on ne perd plus de temps à le vérifier. Bien sûr, ça ne se produit pas d'un coup. C'est une particularité que tu dois savoir de l'âge : tout se fait beaucoup plus en douceur, c'est à peine si tu t'en aperçois. C'est très pratique. ça fait bien passer les choses, y compris celles aux arêtes les plus vives : on avale tout et on va se coucher comme si de rien n'était - le bonheur, probablement. Pour l'amitié, c'est le même principe. Comme elle demeure, tu ne sens pas le caoutchouc ramollir, les liens se distendre. Un jour, tu te rends compte que les personnes dont tu ne pouvais envisager de demeurer plus de deux semaines sans les voir, voilà bien six ou huit mois que tu ne leur as même pas téléphoné - et bientôt, c'est un an. Dans un premier temps, tu te morigènes, tu te dis que tu es en train de virer vieil ours, mais que tu vas te reprendre. Puis, dans la minute suivante (elle peut durer cinq ou six ans, cette minute : moins il nous reste de temps, plus on flâne), tu constates que tes amis, de leur côté, se comporte de la même étrange façon. Demande à André, à Luc, à Jef, si ce n'est pas vrai, tu verras bien. Naturellement, on se revoit malgré tout. On passe des moments excellents, dans des restaurants coûteux où le chef se sentirait déshonoré de servir du jarret de porc et des pots de sauvignon à des clients aussi assurés d'eux-mêmes que nous le sommes. Et, quand on se sépare, sur le trottoir, lestés de homard aux truffes ou de truffes au homard, et que chacun repart vers sa voiture à ouverture automatique des portes et GPS en série, chacun se dit que, vraiment, c'est trop idiot de laisser passer autant de temps entre deux déjeuners, qu'il faudrait se remettre à se voir plus souvent.


Mais le fait est qu'on ne se remet pas. Le fait est qu'on ne se remet jamais, parce qu'on ne sait pas exactement de quoi se remettre. De notre âge ? De leurs enfants qui grandissent, aux trois autres ? De la vie elle-même ? Le seul moyen de surmonter tout cela, c'est toi qui l'as expérimenté, et permets-moi de te dire, sans offense, que personne n'a encore trop envie de suivre le même chemin. Quand on remonte dans la voiture, l'estomac un peu barbouillé des vins trop chers que l'on a bus sans les goûter, juste avant de démarrer, on se demande quelques secondes ce qui a bien pu nous arriver, et à quel moment ça s'est produit. On entrevoit vaguement, de moins en moins vaguement, qu'un jour approche où le seul fait d'avoir encore le numéro de téléphone d'André, de Luc ou de Jef suffira à nous persuader que l'on n'est pas dépourvu d'amis. Mais, aussitôt, on tourne la clé de contact, et le ronronnement soyeux du six-cylindre chasse ces sensations stupides et vaines. Et puis, comme il fait très chaud et très lourd, aujourd'hui, on est vraiment content d'avoir pris la clim' en option.


Associations libres

C'est très étrange, mon cher Bergouze, comme certains textes font immanquablement jaillir ton souvenir, ton image, presque ta présence, alors qu'ils étaient totalement dissociés de toi lorsque tu vivais. C'est le cas de ceci, par exemple : Les gens il conviendrait de les connaître que disponibles À certaines heures pâles de la nuit près d'une machine à sous Avec des problèmes d'homme simplement Des problèmes de mélancolie Alors on boit un verre En regardant loin derrière la glace du comptoir Et l'on se dit qu'il est bien tard


jeudi 3 mai 2007

Vos âmes pareilles

Mon très jeune et très vieux Bergouze, une image étrange m'occupe l'esprit depuis quelques jours. Elle te concerne, tu es dedans - et vivant. Mais il va de soi que tu es toujours vivant dans mes images - il n'est pas impossible que les images servent à cela, d'ailleurs, je laisse à plus intelligent que toi et moi d'en statuer. Tu es ici, au Plessis-Hébert, chez nous. Ce n'est pas la première fois que tu viens. Tu es presque chez toi. Tu es déjà ami avec l'Irremplaçable (et c'est très important, dans l'image). C'est l'été, probablement, puisqu'on est installé dehors, sous le tilleul. Il me semble que c'est la fin du repas. Tu es confortablement carré dans ton fauteuil de plastique blanc (oui, je sais, M. Camus, mais c'est une histoire qui ne vous concerne pas : Philippe Bernalin (tiens, j'ai dis son nom en entier, pour la première fois...) se foutait totalement des fauteuils dans lesquels on le priait de s'asseoir), je suppose que tu as allumé un Café Noir ou un Café crème, l'un ou l'autre de ces petits cigares que tu aimais (et dont je ne sais même pas s'ils existent encore). Il doit rester un peu de vin dans la bouteille, sur la table (de toute façon, il y a de la réserve dans l'arrière-cuisine, ne t'inquiète pas, je veille, ton ivresse m'est chère). Nous ne parlons pas. Catherine parle. Je ne sais pas ce qu'elle te raconte. Car c'est à toi qu'elle s'adresse. Ce doit être (ce doit, au sens de "il faut" - pour la beauté de l'image) une chose sans importance, un petit fait de la vie quotidienne, un fragment d'insignifiance, une poussière de temps - rien. Et je vois ton regard, posé sur elle, comme je ne l'ai pas vu depuis plus de vingt ans, je te vois l'entendre et la comprendre - ce regard que tu avais, à la fois flottant et fixe, comme rendu lointain par l'épaisseur des verres.


Moi, je suis un peu décalé, par rapport à vous, de biais, peut-être un peu dans l'ombre, je ne sais pas. Je pense que Catherine est debout (elle débarrasse la table ? Elle vient d'apporter le dessert ? Oui, c'est possible.), toi assis, les yeux légèrement levés, donc. Vous ne me voyez pas, mais, moi, à cet instant, je ne vis que par vous, par ces paroles sans importance qui passent d'elle à toi. C'est une sensation puissante, tellement que je ne veux pas sortir de la pénombre, du fugitif oubli où je suis. Et ce n'est pas tout. Balbec est venu, et il a posé sa tête sur tes genoux, comme il le faisait avec nous. Tu le caresses distraitement, de la main droite, avec lenteur, presque sans t'en apercevoir. Il n'est pas impossible qu'une légère brise se soit mise à passer, mais je ne jurerais de rien. Le chien ne bouge pas. Ses yeux sont levés vers toi, qui ne le regarde pas, ce qui fait remonter les petites pastilles brunes qui lui servent de sourcils. Il semble te connaître de toute éternité et posséder l'assurance que tu ne bougeras jamais de ce fauteuil de plastique blanc, et que Catherine ne cessera pas de parler. C'est une innocence que je lui envie.


vendredi 4 mai 2007

Alors, elle t'a dit quoi ?

Le cerveau vide. (Le serve Ovide, le cerf vaut vide, le serre-veau vide : moi aussi, je peux le faire, mais ça ne me distrait même pas, aujourd'hui.) Je viens de relire ce que je t'écrivais hier, à peu près à cette même heure. (En réalité, ce n'est pas vrai : je l'ai relu au moins quatre ou cinq fois, depuis le matin de cette journée blanche, au cours de laquelle je n'ai absolument rien fait - sinon tondre la pelouse, ce qui était bien la seule chose à ma portée.) Il est des images qu'on ne devrait pas faire naître, parce qu'elles prennent corps, ensuite. Et qu'en l'occurrence elles prennent le tien. Cette soirée d'été sous le tilleul, imaginée, rêvée, voulue, que j'évoquais, elle s'est constituée en réalité, elle a pris un poids, une épaisseur, elle est devenu un désir, une attente - et fatalement un manque. Même le goût du vin que nous avons bu ensemble, hier soir, il me reste dans la bouche - et il me la fait pâteuse et amère. Non, non, pas amère... autre chose... Je ne sais pas... Mais pâteuse, en tout cas, ça oui. Cette idée, cette envie de te réunir à l'Irremplaçable (me voilà donc affublé de deux irremplaçables : c'est beaucoup pour un seul homme, et si peu homme...), je l'avais déjà eue, bien sûr. Mais je l'abordais de loin, de biais, sur la pointe des pieds pour éviter qu'ellle ne se retourne et me saute à la gorge. Ce qu'elle a fait, dès ce matin, au réveil. Et sous l'oeil incompréhensif (interrogatif, plutôt) et doux de Balbec, que j'ai eu l'imprudence stupide, la vaniteuse témérité de convoquer dans le tableau. On peut dire que j'ai réussi mon coup. Même agencés aussi pauvrement que je le fais, les mots ont donc un pouvoir de nuisance - ce pourrait être une bonne nouvelle, au fond. Ce l'est sans doute, mais il faudra


attendre quelques jours, je suppose, pour digérer ces nourritures trop riches que je me suis cru capable de soutenir. Au moins, maintenant, je sais pourquoi, au fil des semaines, j'en suis venu à te réveiller de moins en moins souvent, à remplacer nos dialogues univoques par d'anodins babillages avec des vivants indubitables. Il n'empêche que j'aimerais quand même bien savoir ce que Catherine te racontait, hier soir, cependant que je me fondais dans l'ombre.


mardi 22 mai 2007

À propos d'Anne - In memoriam

Mon vieux Bergouze, je ne sais pas trop comment les choses se passent, chez vous, mais je serais surpris que l'arrivée d'une jeune femme de moins de trente ans soit pour te déplaire. Au cas où vous n'auriez pas eu l'occasion d'être présentés (j'ignore également tout du protocole paradisiaque), elle s'appelle Anne - je ne l'ai pas toujours su. C'était il y a environ un an. Non, sans doute un peu plus, mais c'est sans importance. Je lisais le Journal de Victor Klemperer, sur le canapé, dans le hall d'accueil du 10 rue Thierry-Le Luron. [Il faut choisir soigneusement son ouvrage, pour lire dans un hall. Parce que la lecture se panache d'autres impressions, qu'elle doit tenir compte, absolument, des distractions extérieures qui vont la parasiter - et en particulier les petits culs féminins qui passent et repassent précisément à hauteur de vos yeux. Un journal ou une correspondance, c'est parfait : on peut lever les yeux (mais en gardant le nez sur la page afin de ne pas passer pour un mateur libidineux) et se remettre ensuite à sa lecture sans trop de perte, une fois que les rotondités jumelles sont hors du champ.] Le Journal de Klemperer, donc, quand une voix féminine m'interpelle, juste à ma gauche : " Il a un lien de parenté avec le chef d'orchestre ? " Je lève les yeux, découvre une jeune femme mince, aux cheveux courts, pas laide du tout, pas spécialement jolie non plus - une jeune femme. Je lui explique que Victor est le cousin d'Otto, lui dit en deux mots le sujet de son journal et l'intérêt qu'il présente, au moins à mes yeux. Elle s'assoit sans que je l'y aie invitée et commence à parler, me raconte qu'elle a fait des études de musique mais que, là, pour gagner sa vie, elle est pigiste à Choc, le nouveau magazine que vient de lancer le groupe. Bon.


Durant quelques semaines, elle prendra l'habitude, au retour de son déjeuner de venir se poser un instant près de moi et d'interrompre ma lecture pour une petite causerie - que je suis loin de solliciter mais que je ne décourage pas : elle a beau ne m'inspirer aucun sentiment ni excitation particuliers, il est toujours vaguement flatteur de se dire que l'on peut être un sujet d'intérêt - même de deux minutes par jour : on a appris à être modeste, en ces questions - pour une femme de la moitié de son âge. À ce moment, je ne sais toujours pas comment elle s'appelle, elle ne m'a pas dit son prénom, je ne le lui ai pas demandé. Un jour, elle me parle avec un grand enthousiasme d'un roman allemand contemporain, qu'elle a adoré et qu'elle voudrait que je lise. Elle me l'apporte le lendemain. Les deux jours suivants, elle me presse : " Alors ? Alors ? " Je sens qu'il est devenu important pour elle que je ratifie son jugement sur ce livre, ou qu'à tout le moins je le partage. Je lis le volume (j'ai oublié son titre) le week-end suivant, le trouve d'une platitude et d'une maladresse assez confondantes. J'ai un moment la tentation de lui dire, lundi, quand elle atterrira sur mon canapé, que je l'ai trouvé superbe, juste pour lui faire plaisir. D'un autre côté, nos petites conversations me pèsent un peu (pas trop, mais un peu) et j'ai l'impression que si je lui dis ce que je pense réellement de ce roman, cela va marquer une distance entre nous, un refroidissement, quelque chose comme ça. Je suis servi au-delà de mes espérances. Ayant reçu mon opinion, Anne (sur la première page était inscrit le prénom de Jeanne. Je lui ai demandé si c'était le sien, mais non, c'était celui de sa mère : elle s'appelait Anne) ne m'a plus jamais adressé la parole. Lorsqu'elle passait devant moi, retour de déjeuner, son regard se faisait absent, lointain, son port se raidissait, tout son corps semblait essayer de me persuader de ma propre transparence - c'était plutôt divertissant. Comme tout le monde ici, j'ai appris son suicide par une affichette scotchée dans l'ascenseur. Affichette nauséabonde émanant de l'intersyndicale et essayant de rendre le directeur de la rédaction de Choc (une parfaite ordure en effet) directement responsable du geste d'Anne. Je ne sais pas comment ça se passe chez vous, mais, ici, les délégués syndicaux, considérés collectivement, sont un merveilleux ramassis de crapules, de bas laquais cramponnés au petit pouvoir qu'ils se sont ménagé dans les combles, avec les araignées et les rats qui les reconnaissent instinctivement pour leurs frères.


En réalité, on a appris, deux ou trois jours après, que l'homme avec qui elle vivait avait bouclé une valise définitive la veille du soir où Anne s'est donné la mort. J'ai souvent repensé à elle, depuis - et encore maintenant. Et il m'arrive de me dire que, sans doute, si je lui avais fait croire que son roman allemand m'avait emballé, Anne aurait continué de venir me distraire quelques minutes par jour de ma lecture. Et que, peut-être, au moment où elle a décidé que, non, vraiment, ça ne valait plus la peine de... Mais c'est sûrement m'accorder trop d'importance. En tout cas, mon jeune vieux Bergouze, dis-lui, même si c'est trop tard, qu'il n'était tout de même pas si mal, son roman teuton. Parle-lui avec douceur et compréhension : elle est un peu fragile, encore. Et puis, c'est une fille de ton âge.


jeudi 24 mai 2007

Jacques Brel est un con

Oui, alors, bien sûr, à force de se parler, après une vingtaine d'années de silence, il y aurait un moment où j'allais te hérisser le poil. Et c'est maintenant. Je dois te le dire tout franchement : l'idée d'avoir écouté, récouté, aimé, appris par coeur les chansons de cet abruti que nous vénérions toi et moi me fait, quand j'y pense, rougir de honte. Je sais, ce n'est pas de ta faute : tu ne sais pas ce que c'est que vieillir. Il y des aspects négatifs, c'est tout à fait incontestable. Le nerf cubital qui se coince dans le coude, l'artère circonflexe qui se bouche, le grain de beauté à qui il prend fantaisie de devenir mélanome - toutes choses qui t'ont été heureusement épargnées. Tu sais ce que dis Jacques Dutronc (jeune chanteur de ton vivant, vieux plus rien du mien) ? " Au-delà de 60 ans, quand on s'éveille le matin et qu'on n'a mal nulle part, c'est qu'on est mort." Pas faux. Toi, tu as eu la chance de mourir en pleine forme, si je puis dire, donc tu ne peux pas comprendre. D'ailleurs, si je commençais à dresser la liste des choses que tu ne peux pas comprendre, malgré ton caractère plutôt accomodant, tu finirais par le prendre mal. Il n'empêche que Jacques Brel est un con, et je ne transigerai pas. Il n'est pas de personnage plus cabotin, plus inculte, plus satisfait de lui-même que ce Belge dont j'aurais honte d'être le compatriote si j'avais la chance d'être né Outre-Quiévrain (comme disent ces connards de journalistes sportifs). Si vous disposez d'une bibliothèque, relis ses textes ; si vous êtes équipés en i-pod et clés USB, récoute ses goualantes : on est dans le pitoyable satisfait de soi-même, la nullité souriante, la grandiloquente platitude. Mais alors, pourquoi ? Étions-nous sots à ce point, pour avoir aimé ce grand couillon? L'avoir aussi intensément partagé ? Tu te rappelles, nos soirées du mardi, rue du Sommerard, chez André, retour


d'Alsace, avec toujours trois ou quatre bouteilles de Riesling potable? Tu te souviens de notre disposition immuable ? Toi, sur l'espèce de canapé-lit, moi sur le siège de 404 et André sur le prie-Dieu ? Est-ce qu'on n'avait pas bonne allure ? Est-ce qu'on n'était pas éternels, à ce moment-là ? On l'était, pour sûr. D'ailleurs, André et moi continuons de l'être un peu. Évidemment, on l'est beaucoup moins, tu nous a foutu un petit coup au moral, forcément. Soudain, il est apparu que la rue du Sommerard n'avait rien d'immuable. Je pense qu'André le savait, mais moi, ça m'a vraiment pris de court - j'ai toujours été le plus con, de nous trois. Ou le plus jeune. Ou le plus bruyant. Et donc le plus con. Éternels, donc. André, toujours plus malin, s'est dépêché de faire des enfants - c'est une sorte de garantie, si on veut. Je suppose que ça ne marche pas si bien que ça devrait, mais enfin ça existe. Tu ne connais qu'une, sur les quatre enfants qu'il a faits, et encore pas tellement, si peu. Les autres sont à la hauteur, y a pas eu de déperdition, tu peux être tranquille. Je me souviens qu'au baptême de Sarah, ma filleule (ben oui, moi l'athée imbécile, je suis devenu parrain chez ces cathos-là ! Ça t'étonne, hein ? Non, je te vois sourire d'indulgence : ça ne t'étonne pas du tout), Elsa, ta filleule à toi, a pleuré - parce que tu n'étais pas là (mais personne ne t'en a voulu - encore que). Et chaque évocation me ramène rue du Sommerard, avec, sur les murs, ces immenses photos noir et blanc de Béa, d'une merveilleuse jeunesse, qu'elle ne se décide pas à perdre. Le petit lit à une place (c'est cela, ce n'était pas un canapé, mais le lit d'André), le fauteuil de 404 et le prie-Dieu. Et Monique Morelli chantant : Je meurs de soif auprès de la fontaine Chaud comme feu et tremble dent à dent En mon pays suis en terre lointaine Près d'un brasier frissonne tout ardent... Mourir de soif auprès de la fontaine était le sort qui t'attendait, et tu ne t'es pas dérobé comment aurais-tu pu ? Il y a différentes qualités de nuit. La tienne, bien sûr, que nul n'est pressé de connaître.


Celle qui tombe en ce moment même où j'écris, palpitante de cris d'oiseaux. Et celle de la rue du Sommerard : une nuit enveloppante et chaude, une nuit immobile mais agitée de nos vies jeunes, une nuit qui était censée te protéger de tout, et qui a manqué à ce qu'on espérait d'elle. Il y a une faille, tu sais, entre André et moi. En un sens elle nous rapproche, mais c'est une faille malgré tout - elle porte ton nom. Je me souviens Des jours anciens Et je pleure Et je ne sais vraiment plus ce que Jacques Brel venait foutre dans cette histoire. Il n'empêche : c'est un con.


mercredi 20 juin 2007

D'un dépucelage ou deux

Il était moins une. Quelques mois supplémentaires et tu mourais puceau, mon bon ami, ce qui, reconnais-le, aurait été dommage. Tu m'as appelé un matin, au journal. Comme j'y suis entré en octobre 1982 et que la maladie t'a tapé sur l'épaule en mars 1984, on voit bien quand a eu lieu ton unique saut - ta primordiale et unique secousse : entre 25 et 27 ans. Pas très précoce, le Bergouze, mais je l'ai été à peine davantage - on y viendra toutà-l'heure. Au téléphone, après identification mutuelle, tu m'as juste dit quelque chose de bref et sobre comme : " Ça y est, je l'ai fait..." Et j'ai immédiatement compris de quoi il s'agissait. Vous étiez amis depuis longtemps. Elle s'appelle Geneviève, elle était de Toulouse, comme toi (qui es de Lyon, mais c'est juste pour brouiller les pistes, un soupçon de paranoïa pas désagréable) - donc, Geneviève, de Toulouse. De passage à Paris, hébergée chez toi et Petros, au 89ter de la rue de Charenton - deuxième étage (vous pouvez aller vérifier : Petros y habite toujours, aux dernières nouvelles, et il n'y a qu'une porte par palier - pardon de ne pas vous accompagner : mes souvenirs sont un peu lourds, dans ces contrées). Deux lits, deux hommes. Geneviève a partagé le tien, c'était logique : vous étiez de vieux potes de lycée. Et puis, elle vivait déjà avec Hervé, si je me souviens bien - un vrai et rare ami, celui-là aussi. Donc, une bise-bonne nuit et dodo. Sauf que non. Ce qui s'est passé dans vos deux têtes et vos deux corps, je ne le saurai évidemment jamais, et c'est plutôt aussi bien - me regarde pas. Mais, enfin, j'étais heureux, presque fier, que tu aies accompli ce rite, cet examen de passage - ou plus exactement cet examen de cul-de-sac, si l'on reste strictement morphologique. Je me souviens, le soir même ou l'un des jours suivants - mais probablement le soir même : tu devais avoir hâte -, à La Tour d'argent de la Bastille, que tu m'as fait part de


ton étonnement face à la passion que Geneviève mettait à t'embrasser. J'espère ne pas trop avoir joué les "anciens", ni t'avoir dit un truc du style : " Ouais, ouais, elles sont toujours comme ça...", mais je n'en suis malheureusement pas certain. Ce qui est sûr, c'est qu'après cette première, le rideau est tombé. Geneviève n'est pas revenue : sa vie était ailleurs et la tienne presque achevée. Et aucune autre n'a pris sa place. Tu as emporté au tombeau cette expérience unique, que j'espère avoir été superbe, bien qu'elle le soit rarement. En principe, c'est un simple départ, n'est-ce pas ? On le conçoit comme ça. Ce te fut une arrivée - pire : un terminus.

La mienne s'appelait Nadine - et c'est son vrai prénom. Tu ne l'as pas connue. Moi non plus, à peine. On dirait que nous étions juste destinés, en cette vie, à nous dépuceler mutuellement - car ce fut le cas. C'est curieux car, ayant connu assez peu de femmes, dans ma vie sexuelle active (j'ai essayé de faire le compte, il n'y a pas si longtemps, un soir de désoeuvrement ou d'insomnie : j'ai eu du mal à dépasser trente), j'y compte au moins trois Nadine. Notre rencontre fut curieuse. C'était à l'été 1976, juste avant que je quitte la maison familiale pour aller m'installer à Paris, avec Denis. 20 ans et quelques mois : pas particulièrement précoce, comme tu vois. Travail d'étudiant oblige, j'étais dans mon petit guichet de la gare d'Orléans-Les Aubrais, occupé à poinçonner les billets des voyageurs et à les renseigner sur le quai où, en principe, leur train allait s'arrêter. Est arrivée cette petite brune, équipée de lunettes aux verres épais, pas plus jolie qu'une autre, assez mince mais avec de gros seins, portant un sac à dos presque aussi lourd qu'elle, et lestée d'une valise ou deux, je ne me souviens plus. C'était le soir, assez tard (on faisait les 3 x 8, alors, y compris les étudiants saisonniers). Le travail se raréfiant, je lui ai pris une partie de ses bagages et l'ai accompagnée sur le quai - elle partait vers le sud-ouest, où résidait sa famille. Je suis resté jusqu'à l'arrivée du train venant de Paris et, au dernier moment, d'un ton dégagé probablement assez minable, je lui ai demandé de m'envoyer une carte postale, et elle a noté mon adresse (c'est-à-dire celle de mes parents), avant de disparaître. J'étais certain de ne jamais la revoir.


Elle m'a dit, après, que, le lendemain de son arrivée chez ses parents, s'apercevant qu'elle avait bêtement jeté le papier où était noté mon adresse, elle avait retourné entièrement la poubelle pour le retrouver : même si ce n'est pas vrai, ça fait partie des souvenirs qu'on a envie de conserver encore un peu. Nadine est revenue, début septembre, après m'avoir envoyé la carte promise et obtenu une copieuse lettre en réponse : vous êtes bien placés pour savoir que je suis capable de faire long, même et surtout quand je n'ai rien à dire. Lorsque je suis allé la voir, dans sa chambre de l'école d'éducatrices spécialisées de la banlieue d'Orléans, la première chose qu'elle a faite, c'est de me dire qu'elle était fatiguée et de me demander si ça ne me dérangeait pas qu'elle dorme un peu. Non, ça ne me dérangeait pas. Il y avait une sorte de fauteuil, à la tête de son lit, un peu comme dans une chambre d'hôpital. Je m'y suis assis. Nadine s'est endormie tout de suite - ou tout de fuite -, je lui ai pris la main et je l'ai regardée dormir en me demandant ce qui était en train de m'arriver. Bien persuadé qu'au réveil, ayant retrouvé le sens commun, elle allait m'expliquer, très gentiment et très cruellement, qu'elle et moi, c'était une illusion, une voie sans issue, une erreur d'aiguillage. Ce l'était, en effet, tout comme pour toi avec Geneviève, encore que pour des raisons différentes. Mais cette voie sans issue, je suis allé jusqu'à son extrême fin, sa conclusion logique, son acmé jaillissante. Ensuite, Nadine s'est effectivement réveillée - ce qui a pris un mois ou deux -, m'a regardé tel que j'étais, et s'est évaporée dans l'air du temps.


samedi 23 juin 2007

Ma belle-mère et toi Oui, il y a une chose que je ne t'ai jamais dite, mon bon Bergouze. J'ai tergiversé longtemps, et il faut me comprendre : être mort n'est déjà pas supposé être spécialement drôle, si en plus il faut continuer à apprendre de mauvaises nouvelles, ça doit devenir rapidement intenable. Mais, bon, il y a tout de même une certaine exigence de vérité, entre nous, il me semble. Par conséquent, il faut bien que je te lâche le truc...

Ma belle-mère et toi avez un point commun !

Voilà, c'est dit, je sais : c'est dur à encaisser, respire un grand coup. Euh... pardon, c'était maladroit dans la formulation, mais tu me comprends. Tatie Danielle (la mère de l'Irremplaçable, donc), tu ne l'as pas connue, avant 2001. D'un côté, tu as perdu : c'était une femme hautement fréquentable, aimant rire, recevoir, picoler, pas trop encombrée par les préjugés, assez nettement portée sur les mecs qui n'étaient pas son mari, y compris à des âges où ses consoeurs se rabattent sur le crochet ou les cours de danses africaines (quoique, dans ce dernier cas, il subsiste un doute sur les motivations réelles...). D'un autre côté, c'était une femme odieuse, une gamine attardée, tyrannique, jalouse, envieuse de la terre entière, y compris de ses propres enfants - et notamment de sa fille aînée : suivez mon regard... Elle était constamment en concurrence avec Catherine, au point que, les premiers temps que je vivais avec l'Irremplaçable, quand nous allions chez Tatie Danielle, elle m'embrassait ostensiblement sur la bouche - ça lui a assez rapidement passé, et je ne m'en suis point plaint (j'aime assez : poinplin...). [Il n'est pas impossible qu'un de ces jours je te raconte l'entourloupe post mortem qu'elle a faite à Catherine : tu verras, ça vaut le détour...]


Bref, en 2001 (ou bien en 2000 ? J'ai un doute, tout soudain... Bon, l'Irremplaçable précisera tout ça en commentaires, tout-à-l'heure), elle a brusquement défunté, et, donc, il demeure possible que tu aies alors fait sa connaissance. J'aimerais d'ailleurs bien savoir ce que tu en penses - mais pas trop pressé tout de même. De quoi je causais, moi ? Ah ! votre point commun, c'est ça. Il est tout simple, n'a guère d'intérêt, je m'en avise, mais c'est trop tard : vous étiez, Danielle et toi, les deux seules personnes capables de me provoquer des sueurs froides, me tordre l'estomac, me recroqueviller les couilles, dès que vous preniez le volant d'une voiture (dans laquelle je me trouvais, sinon je n'en avais rien à battre). Les deux seules personnes au monde qui, après des années de permis dûment obtenu - on se demande par quelle bassesse (non, elle, je vois assez bien, en fait...) -, conduisiez encore comme un élève à sa deuxième leçon. Je me souviens de nos voyages vers Strasbourg, quand nous allions voir André (et retour). Il y avait toujours un moment où tu prononçais la phrase fatidique : " Tiens, je conduirais bien un peu, moi... " Ne voyant comment faire autrement, je m'arrêtais et te passais le volant. Aussitôt, dans la voiture, que nous y fussions deux, trois ou quatre, les conversations s'éteignaient comme des lampions, l'atmosphère se colorait de tragique, chaque passager se plaçait dans l'attente de l'inéluctable. Ça nous semblait durer très longtemps. En réalité, pas plus que les soixante ou soixantedix kilomètres parcourus avant que mes nerfs ne lâchent, et que j'exige, d'un ton mibrutal, mi-suppliant, de reprendre les rênes de l'attelage. En général, alors que le soulagement était palpable, à l'intérieur du véhicule, tu faisais mine de bouder et d'être grognon durant un quart d'heure - vingt minutes max. Puis, tout redevenait comme avant, comme toujours, comme ce serait de toute évidence après. Finalement, on avait tort de s'inquiéter, puisque tu n'as jamais eu d'accident. Enfin, si, un, tout de même, mais tu étais seul dans la voiture. Et, là, tu n'as pas fait les choses à moitié, il faut te reconnaître ça.

Quant à Tatie Danielle, je ne suis jamais allé plus loin, elle conduisant, que le magasin Ikéa qui est au bord de l'autoroute menant à Roissy. Mais depuis que j'ai vécu ça,


j'affronte n'importe quel cauchemar nocturne, l'창me parfaitement sereine.


mardi 26 juin 2007

Head fucking

Tu te souviens de ça, mon bon ami ? Est-ce qu'il y a encore place pour les souvenirs, dans ton crâne ouvert à tout vent ? On va dire que oui, tiens. C'était peu de temps après que tu t'étais fait raser le crâne, rapport à la chimio qui faisait tes cheveux tomber par poignées (enfin, les quelques poignées qui te restaient car, cancer ou pas, tu n'aurais pas tardé à faire un chauve de compétition - soit dit sans t'offenser). C'était avant la mode, ça attirait l'oeil des populaces. [Ah ! oui, parce que je ne t'ai pas dit : de nos jours (non, pas les tiens : les miens), les jeunes gens trouvent très original de se faire la boule à zéro. Ils sont évidemment douze au décamètre carré à avoir cette fantastique originalité en même temps. En général, ce sont les mêmes qui marchent en baskets plutôt qu'en chaussures, et qui portent des jeans leur pendant à trente centimètres sous les couilles - non, je te jure, tu rates des trucs.] Donc, revenons à nos tonsures d'époque. Je ne sais plus comment c'est arrivé dans la conversation, mais Jean-Michel t'a fait observer que, si ça ne marchait pas pour toi dans le journalisme, tu pourrais toujours opérer une reconversion et te faite embaucher comme tabouret de bar dans un bistrot d'homos adeptes du fist fucking. Ce faisant, il inventait le head fucking et ne s'en montrait pas plus arrogant pour autant. Tu avais ri. On s'est marré jusqu'au bout, c'est vraiment notre seule noblesse.


jeudi 5 juillet 2007

Les "malgré nous" débarquent !

Tu vois, comme ça se trouve, mon bon gisant : je suis venu m'asseoir devant cet écran (légèrement ironique parfois, face à mon néant cérébral, si, si !) sans la moindre idée de ce que j'allais raconter. Mais obligé de le faire néanmoins, puisque j'ai imprudemment déclaré, au début, que nulla dies sine linea, et que Chloé, comme toutes les jeunes femmes de son âge, a pris ça au pied de la lettre (du coup, elle m'engueule, si je fais mine de faiblir de la parlotte ! Enfin, tu te souviens comment elles sont...)

[Pause : je ne sais pas à quoi elle ressemble, la Chloé, ne l'ayant jamais rencontrée, ni même vue en photo, mais - va savoir - je suis persuadé qu'elle t'aurait plu. Bizarrement, cette certitude m'est assez douce.]

J'en étais où ? Oui, mon manque d'inspiration vespéral.

[Re-pause (en paix) : en réalité, je n'ai jamais ce qu'on appelle généralement une inspiration (sauf, 13 fois par minute, quand mes poumons manquent d'oxygène). Je décide qu'il faut écrire, je place mes doigts gourds sur ce clavier magique, et ça s'écrit. À l'arrivée, c'est intéressant, drôle, ou pitoyable, ou besogneux - mais ça s'écrit.]

Bon, on va y arriver, oui ? Donc, rien à dire, au départ. Et puis, dans ma petite boîte enchantée, un message d'André qui, sur le trajet de Strasbourg à Cabourg, me soumet l'éventualité d'une halte d'une soirée au Plessis-Hébert. Qu'est-ce que tu penses que j'ai fait ? Oui tout de suite, par retour d'électronique, évidemment. Avec une grande joie au coeur, n'ayons pas peur des expressions niaises. (Ta filleule ni son frère ne seront là : autre chose à faire, à leur âge, que d'aller barboter


sur une plage normande avec Papa et Maman, tu penses bien...) Et, juste après, une sorte d'ombre - qui n'existait pas, avant le 8 février, jour d'ouverture de ce blog. Celle de ton absence. Non, même pas : de ta non-présence. Je ne sais pas les autres, mais, moi, ton absence, j'avais fini par m'y faire très bien (ça va, fais pas la gueule : je dis juste ça pour te titiller, voir si le squelette remue encore un peu...). Seulement, je t'ai imprudemment réveillé. Je n'accorde pas à mes écritures plus de pouvoir qu'elles n'en ont, il n'empêche : tu as repris chair et présence, tant soit peu. Il n'y a pas si longtemps, j'ai commis l'imprudence de te convoquer chez moi et de te confronter à Catherine. Du coup, je sens que tu y as pris goût, plus ou moins, et que tu t'apprêtes à t'inviter pour ce soir de juillet où André sera ici. Tu seras le bienvenu, ai-je besoin de le dire ? Et il n'est pas impossible que tes silences et ta transparence aient alors plus de poids que nos paroles et mon épaisseur. On verra.


mardi 4 septembre 2007

Sans titre... pas trouvé... C'est de ta faute...

Je connais ton visage, même après 22 ans d'absence, qu'est-ce que tu crois ? Je vois bien que tu n'aimes pas que ce que je fais - moi non plus, pas trop, à vrai dire. L'interrogation dans tes yeux ? Sois gentil, fous-moi ma paix ! Reste tranquille dans ton allongement immobile ! Oui, je sais que tout cela est absurde, que je cogne sur des gens que je ne connais même pas et qui sont peut-être charmants (mais idiots : accorde-moi ça, au moins... Non, je vois que tu ne me l'accordes pas : tu n'aimes pas le ring où je développe mes stupides jeux de jambes). Pourtant, ils ne peuvent pas être charmants. Pardonne-moi de le prendre de si haut, mais j'ai tout de même le double de ton âge. C'est un peu facile, aussi, quand on a passé 22 ans allongé sans rien branler, de juger ceux qui ont continué à s'agiter comme des crétins ! Il me semble que je commence à connaître les vivants un peu mieux que toi, excuse ! Moi aussi, à ce compte, j'aurais pu choper un cancer et regarder tout le monde de haut, c'est facile, après tout ! Je sais que tu ne me regardes pas de haut. Tu me contemples de face, et ce n'est pas forcément le plus facile. J'ai le double ou presque de ton âge, et pas même la moitié de ta compréhension du monde - je sais bien. C'était déjà un peu le cas de ton vivant, donc pas de surprise majeure. Mais tout de même : tu te rends compte que, arithmétiquement, je pourrais être ton père ? Mais que tu es en même temps quelque chose comme mon petit frère ? Ou même une sorte d'aïeul, puisque tu sais de tout temps des choses que j'ignore pour encore quelques mois, années, semaines ? Il va falloir, un moment, que j'arrête de te parler - rien de tout cela n'est parfaitement innocent, tu le sais bien. J'en viens à penser à des choses auxquelles je n'ai jamais réussi à croire. Mais tout de même... Si vous aviez ce type de pouvoir, et croiserais-tu la mère de Jérôme, ce serait bien agréable pour lui... juste un petit signe... un coup de vent rapide dans l'arbre voisin, quelque chose comme ça... Je ne demande rien pour moi, je n'ai pas encore vraiment souffert... Pas assez en tout cas...


Je vois à tes yeux, derrière tes lunettes épaisses, que ça viendra. Je sais que ça viendra. Et, tiens, on va demander à M. Frenchmat de nous pardonner pour de vrai. Pour ce qu'on a dit, de stupide, de méchant, de grotesque, d'inutile. On va même prendre le risque d'être ridicule - ce qui est certainement une force. Et le plus étrange, c'est que, sans te connaître, par ton seul pouvoir de gisant, il va comprendre - ce con.


dimanche 14 octobre 2007

L'effet Frisée

On dirait que ce serait comme un soir où l'on n'a rien à raconter de précis, parce vient se clore une journée où il ne s'est rien passé. Bien sûr, d'innombrables micro-événements se sont produits, mais il y faudrait Virginia Woolf, pour le moins. Alors, évidemment, comme je n'ai rien dans les mains ni dans les poches qui puissent intéresser les vivants invisibles, c'est encore toi qui vas devoir me supporter, mon pauvre Bergouze, mon tout aussi invisible. Oh ! pas longtemps, ne me fais pas ta mine insupportablement patiente, je t'en prie ! Le gênant, entre toi et moi, c'est qu'il est des choses que je n'aimerais dire qu'à toi, et que c'est difficilement possible : je ne peux quand même pas foutre tout le monde dehors, tu le comprends, je suppose ? Toi plus qu'un autre, que j'ai vu tellement de fois supporter stoïquement les interminables bavardages creux et sonores de telle ou telle pécore, qui n'avait pour elle que le dessin boudeur de sa bouche ou le geste qu'elle faisait ramenant ses cheveux derrière son épaule. Toi plus qu'un autre, oui. Il y aurait bien la solution de descendre à Caluire et d'aller causer aux cyprès de ton champ de naviots, comme dit Couté, à proximité de ton costard en marbre doublé plein chêne. On peut sans problème parler tout seul, de nos jours, tu savais cela ? Les gens que tu croises ne pensent plus que tu es fou, comme ça se passait avant, plus du tout : ils s'imaginent que tu as un téléphone dans l'oreille et que tu discutes simplement avec ton pote qui se trouve deux rues plus loin. Ils se disent que tu es exactement comme eux. Donc fou. On pourrait aussi admettre que l'on n'a rien à dire, et se taire. Mais quel courage cela supposerait ! Alors, on babille. Par la fenêtre de mon bureau, ouverte, je vois une autre fenêtre éclairée, celle d'une des chambres des voisins : comme la nuit a annulé le pavillon qui est autour, le tableau est presque joli ; il est surtout silencieux, ce qui est sans prix.


Tu en veux encore un peu ? J'écoute des pièces pour piano, d'une musicienne russe dont je suis incapable de retenir le nom. (Ne bouge pas : je file voir sur iTunes...) Ustvolskaïa ! Je ne suis même pas sûr qu'elle soit russe, du reste, je dis ça bêtement, à cause du "skaïa". Mais sa musique va bien à la nuit, c'est l'essentiel. Pour iTunes, je t'expliquerai un autre jour, si tu veux bien. Demain matin, l'Irremplaçable part avec moi pour passer la journée à Paris - rendezvous médical, si je me souviens bien. Elle râle, parce que c'est lundi, et que tous les musées seront fermés. Du fait de sa présence dans la voiture, on va se taper un bouchon dans le souterrain de la Défense ; ça ne rate presque jamais : j'appelle ça "l'effet Frisée". On avance, mon petit père, on avance. Le bout de ce putain de tunnel anxiogène et puant. Tranquillement pas vite, mais on y va. Première... seconde... arrêt. Première... seconde... On a l'impression d'un temps infini avant le terminus, avec perte inutile de carburant. Toi, tu t'en fous, le terminus est ta maison.


dimanche 28 octobre 2007

Dinosaure Pride

Mon cher Bergouze, je te l'ai caché aussi longtemps que j'ai pu, mais il me faut bien finir par te le dire : durant ces 22 années qui nous séparent, l'adolescent attardé et un peu niais que j'étais, d'un conformisme à toute épreuve, s'est mué en une sorte de monstre à peine regardable - en tout cas certainement pas écoutable. La mutation s'est produite surtout vers la fin (de ces 22 ans), je dois dire, ce qui permettra aux bons esprits de l'inscrire au passif de l'âge et de passer tranquillement à autre chose. Car, ainsi que j'ai déjà eu, je crois, l'honneur de te l'apprendre, en notre époque d'antiracisme écumant et préremptoire, il en est un, de racisme, qui prospère sans retenue, dans la mesure où personne ne semble s'aviser de son existence, et surtout de sa capacité de nuisance - d'exclusion, comme il convient de dire, d'après le nouveau catéchisme en vigueur -, c'est celui frappant de plein fouet les hommes et les femmes qui non seulement avancent en âge, mais ont en plus l'outrecuidance de ne pas consentir à mimer la jeunesse triomphante jusqu'aux portes du caveau. Un monstre, donc. Qu'on peut appeler aussi, en version light, un provocateur. C'est ainsi que l'on me qualifie, avec un rien de condescendance apitoyée, dans un certain nombre de salons blogosphériques où il m'arrive d'aller poser mon cul, dès que j'ai la fausse naïveté d'exprimer une opinion s'écartant un tant soit peu de la seule admise, qui s'étale à longueur de commentaires indéfiniment congratulatoires, si tu m'autorises le néologisme. Lorsque j'ai la mauvaise idée de détromper mes toujours charmants hôtes et d'affirmer que, non, aucune provocation, juste l'expression de ce que je crois réellement, alors on me regarde comme si je venais de m'essuyer la bite dans les rideaux ou de chier sous le piano. Un monstre, donc. Et de la pire espèce, il faut croire. En voie de disparition, par chance ! Un de ces presque vieillards aigris qui croisent ostensiblement les bras au lieu d'applaudir lorsque s'allume la lumière rouge, sur le côté de la scène.


Un monstre, donc. Et les attendus du jugement sont très lourds, je dois le reconnaître. L'affaire est bâchée d'avance. " Monsieur le président, l'accusé a été entendu par de nombreux témoins, affirmant qu'il n'était pas le moins du monde ému par la découverte du cadavre de telle ou telle petite Cynthia ou Jessica, violée puis étranglée, ou l'inverse, et qu'il n'était même pas sous le choc, ainsi que tout un chacun se doit d'être. Il lui est même arrivé d'ajouter, avec un répugnant cynisme, qu'apprenant dans la même seconde l'existence et la disparition de la dite Cynthia, il ne voyait pas pour quelle raison cela devrait l'empêcher de reprendre des coquillettes pour finir son jambon ! (Murmures indignés dans l'assistance.) Ce n'est hélas pas tout... " L'accusé, Mesdames et Messieurs les jurés, semble prendre un malin plaisir à établir des différences - des discriminations, devrais-je dire - tout à fait hors de propos. Par exemple entre un pédophile et un violeur d'enfant, alors que chacun sait bien que c'est obligatoirement la même chose. Face à l'indignation légitime de la communauté citoyenne et solidaire, il peut même pousser l'inconscience jusqu'à argumenter : "De même qu'un violeur de femmes n'est pas simplement qualifié d'hétérosexuel, de même je ne vois pas pourquoi tous les pédophiles devraient être assimilés à des violeurs, voire à des assassins d'enfants" : voilà les répugnants sophismes qui, à l'occasion, peuvent jaillir de la bouche de l'accusé ! Quand il n'aggrave pas son cas en prétendant ne voir aucun mal a priori à ce qu'un adulte et un enfant s'amusent à touche-pipi, si la chose leur agrée à tous deux. Il lui est même arrivé de soutenir que, dans beaucoup de cas, c'est très probablement l'enfant qui sollicite les attouchements et non l'inverse ! (Dans l'assistance, une mère pousse un cri strident et s'évanouit dans la travée.) " Enfin, et c'est peut-être le pire, l'accusé se refuse énergiquement à employé ce qu'il appelle avec un petit ricanement déplaisant : les mots en "phobe" - vocables pourtant indispensables si l'on veut efficacement séparer une bonne fois pour toutes le Bien du Mal, tâche merveilleuse �� laquelle notre siècle s'est vigoureusement attelé et qui constitue à la fois son honneur et sa raison d'être. " Certains des témoins, qui défileront tout-à-l'heure à cette barre, pourront vous dire qu'il arrive régulièrement à l'accusé de prétendre qu'on peut aimer les étrangers tout en souhaitant qu'ils le demeurent, c'est-à-dire qu'ils restent un peu chez eux. Certains esprits faibles pourraient être tentés de se laisser entraîner par ce genre de


machiavélisme sur la pente dangereuse qu'il dévoile. Eh bien ! pas moi ! Et je vous le déclare tout net : un homme qui n'accepte pas de considérer l'autre comme exactement semblable à lui-même finira immanquablement par refuser de participer à la fête des voisins organisée dans son immeuble ! Et ça, voyez-vous, il ne saurait être question de le tolérer." Tu vois, mon bon Bergouze, à quel degré de déchéance archaïque je suis rendu. Parfois, je me dis que si tu ressurgissais à la lumière, dans un grand cliquètement d'os, tu me regarderais toi aussi avec horreur, du fond de tes orbites soudainement rouvertes, comme des plaies, à tous les vents de la modernité rageuse. Ou bien, après avoir jeté un rapide coup d'oeil circulaire sur le monde, tu deviendrais toi-même un monstre des temps anciens. C'est ça qui serait fun, pour le coup.


mercredi 21 février 2007 Charlot boulanger

Au commencement était le trottoir jaune. On l'appelait comme ça en raison de sa couleur (pas très futé, hein ?), de la même teinte ocre que la pierre ardennaise dont on se servait pour construire les maisons, avant l'ère des pavillons, qui a tout réglé. Le trottoir jaune était de l'autre côté de la frontière, matérialisée par l'asphalte à bout de souffle du boulevard Fabert. D'un côté – à gauche, en tournant le dos au pont enjambant la prairie –, le territoire des hommes : sous-préfecture, chambre de commerce, hôtel Léopold. Plus deux ou trois demeures de riches – appelons-les « hôtels particuliers », pour faire plaisir à leur mémoire – et la petite maison de Mme Joly, où j'allais parfois, distraire sans le savoir sa vieillesse et son ennui, et où l'Irremplaçable Épouse et moimême séjournerons quelques mois, une petite quarantaine d'années plus tard. Derrière encore, il y a les casernes, afin de ne pas oublier qu'on est à quelques kilomètres de la frontière belge et que les Allemands ne sont jamais bien loin ni tout à fait endormis – enfin, on ne sait jamais. À l'époque, on a encore des ennemis tellement identifiables qu'ils en deviennent bons enfants – ça va bientôt changer. La sous-préfecture et la chambre de commerce ont cette particularité qu'elles ne sont réellement habitées que par des concierges et leurs familles : les De Pottère dans le premier cas, les Jadoulle dans le second (les Jadoulle, j'en suis : regardez bien, le petit blond maigrichon, au centre de la photo mal prise, c'est moi). Les autres occupants de ces deux grosses maisons carrées à trois étages sont trop importants, trop sérieux et trop bien habillés pour imprimer la rétine des enfants. De l'autre côté du boulevard, le trottoir jaune, première échappée sur la Prairie, promesse d'ailleurs, fracture inconnue, ouverture sur l'étrange, essentiellement voué à l'apprentissage du vélo – avec petites roulettes d'abord, puis sans. La prairie, c'est un gouffre. Une béance, une pente que rien ne peut terminer, une peur et une excitation – l'une par l'autre. Si l'on en croit les adultes, cet espace herbu séparant Sedan de Torcy serait l'emplacement des anciennes fortifications de la ville. Bon. Moi, je


veux bien. En réalité, je n'en crois pas un mot, autant que cela soit dit. Je maintiens : la prairie est un gouffre, un espace inutile mais plutôt vaste et impressionnant, du rien enjambé par un pont, très long, à peine terminable, que l'on ne peut franchir que si l'on a sa main dans celle d'une grande personne et si l'on marche bien droit sur le trottoir. À l'autre extrémité du pont – dans un autre monde, autant dire –, il y a une vie grouillante, mais étrange, parce qu'elle ne fait pas réellement partie du monde connu. Un garage (peut-être Citroën), juste à droite, quand la prairie se termine et qu'on reprend pied sur du solide. Garage immense, dédaigneux de nous, dont on se demande comment il condescend à accepter des voitures de taille ordinaire. (Le même genre que le garage de Philippe (mon frère cadet), qui doit traîner sur le parquet de notre chambre commune, à Lahr, Allemagne – Glockengumpen (la « Cité des cloches » : ils l'ont fait exprès, tu crois, les Boches (comme ne cessera jamais de dire mon grand-père, René, mais d'une voix douce, exempte de rancoeur) ? Pour se venger discrètement de notre occupation? Possible...) – bloc 2, deuxième étage – porte au fond du salon – à gauche de la télé (noir et blanc et qui est systématiquement en panne dès qu'on rentre de vacances) –, mais d'une taille et d'une solidité qui nous font croire qu'il restera là de toute éternité, et qu'il était déjà là de toute éternité.) En face du garage, la boulangerie. Boulangerie Charlot, si je me souviens bien. Qui existait encore lorsque l'Irremplaçable et moi sommes revenus ici, suite à une idée parfaitement stupide – une sorte de sacrilège temporel (en ce qui me concerne), une volonté absurde de violenter le cours des choses. Du coup, la sentence est tombée : plus de boulangerie, désormais. Une boutique béante, poussiéreuse et déserte. Un souvenir de vie. En face de Charlot, la charcuterie Michaut (avec un « d » ou un « t » ? C'est comme les Dupondt : on ne saura pas). Et d'autres magasins, mais, ceux-là, on n'y va jamais. Plus loin que Michaudt et Charlot, c'est impossible. Ou alors, c'est pour les parents seuls, des courses sérieuses, quand on n'est pas là. Donc, on revient au trottoir jaune. Le boulevard Fabert, dans cette période assez courte de son histoire, s'est offert le luxe d'être une voie fantôme. Ou presque. Jugez-en : il part d'un pont n'enjambant rien pour aboutir à nulle part. Asphalté, il n'est pourtant pas rue, ni route, même pas voie de communication. Terrain de jeu pour nous. Petite frontière


gentille et souriante entre le monde tel qu'il va et le trottoir jaune. Monde fermĂŠ pour tout le monde, ouvert pour nous. Cul-de-sac, poche de rĂŞve.


vendredi 23 février 2007

Un pont trop loin

Revenons donc au boulevard Fabert – Sedan, Ardennes. À l'origine, et de nouveau maintenant, il reliait un pont à un autre : partant de celui qui enjambe la prairie, il aboutissait à cet autre qui permettait de franchir la Meuse – enfin, un bras de Meuse. Mais, durant la guerre, il avait été bombardé, comme il se doit. Je n'ai jamais réussi à savoir avec certitude s'il avait été détruit par les Français refluant sous la percée germanique, en 1940, ou bien par l'armée du Reich avançant, ou encore par l'aviation anglo-américaine en 1944, ou enfin par les Allemands avant de rentrer chez eux. Bref, l'enfance fut une terre sans pont, un fleuve impassible mais infranchissable, un pied de nez à la vocation du boulevard Fabert, dont, certains jours, on percevait l'impatience à retrouver sa dignité de voie passante. Fréquenté uniquement par ses rares riverains et les clients du Léopold, il en devenait aimablement traversable, innocemment transgressible (nouvel adjectif que je suis heureux de pouvoir vous offrir, car il est désormais bien au point). De l'autre côté, bordé d'arbres aux grosses racines arthritiques, le trottoir jaune nous attendait sans impatience notable. À son bord droit, la prairie s'étendait en contrebas, après un talus de deux ou trois mètres aboutissant à une double rangée de barbelés fatigués, très facile à franchir – mais c'était interdit. En face, très loin, l'église de Torcy désignait le ciel du doigt et sonnait les heures sans faiblir, avec une sorte d'indifférence au temps humain. J'ai oublié de dire que le trottoir jaune était un pays sur quoi régnait toujours un grand soleil et où l'été avait de nettes tendances à l'éternité. La preuve : le camping et les bains. Tout au bout du trottoir jaune, après un brusque coude sur la droite, commençait la rampe goudronnée permettant d'accéder au terrain de camping et aux bains. Car, à cette époque invraisemblablement lointaine, les Sedanais se baignaient dans la Meuse, où j'ai moi-même appris à nager, en même temps que mon oncle Patrick, de trois ans mon aîné seulement, par un mois de juillet calamiteux (seul souvenir de non-été, donc) – les doigts et les oreilles bleuis de froid après chaque leçon matinale.


Dès que mon enfance a eu le dos tourné, les hommes ont inventé les piscines chauffées, et la décadence de la France a pu commencer.


samedi 24 février 2007

Le Pêcheur dans la prairie

Au moins dans la phase d'initiation, faire du vélo sur le trottoir jaune n'était pas une mince affaire. En raison des nombreux cailloux qui hérissaient son dos sablonneux et des grosses racines vertébrantes dont j'ai déjà parlé plus haut. Le samedi et le dimanche, il fallait en plus compter avec les familles se rendant aux bains. Mais comme le trottoir d'en face, côté adultes, était presque totalement défoncé et jonché de touffes d'herbes entre ses grandes plaques mal pavées, il n'y avait pas le choix. Certaines années, la Meuse sortait de sa naturelle somnolence, se jetait brusquement hors de son lit, comme après un cauchemar, et venait envahir la prairie, qu'elle devait prendre pour son ancien cours, trompée en cela par l'existence du pont. Car beaucoup de fleuves, lorsqu'ils aperçoivent un ouvrage d'art, même médiocre, résistent difficilement à l'envie de passer dessous. C'est presque une politesse qu'ils croient lui faire, en le rendant à sa vocation d'origine – une façon de l'anoblir. Au bout de quelque temps, réalisant son erreur, mieux éveillée, ou au contraire à nouveau fatiguée par toute cette énergie dépensée, la Meuse retournait se coucher. C'est alors qu'intervenait mon grand-père, René. En se retirant, le fleuve laissait de nombreux trous emplis de son eau, que je qualifierais volontiers de limoneuse, si me prenait envie de faire mon intéressant. Ces cuvettes naturelles constituaient le dernier refuge de nombreux poissons qui, presque aussi cons que les oiseaux, n'avaient pas su prévoir le retour à la normale de leur univers et se retrouvaient piégés dans ces nasses. René n'avait plus qu'à les cueillir à l'épuisette, exploit qui me laissait muet d'admiration et de respect. La journée était d'autant plus belle que, par exception, nous avions le droit de descendre dans la prairie afin d'assister à la cérémonie, aussi intimidés et fiers que des enfants de choeur admis pour la première fois à la table de l'autel. Ensuite, mon grand-père et moi (mais surtout lui) sortions deux des chaises cannelées de la cuisine et nous allions nous asseoir, dos à la chambre de commerce, pour guetter


les pigeons.


samedi 24 février 2007

Le Maître des pigeons

René, mon grand-père maternel, avait deux passions, la chasse et la colombophilie, qu'il ne mélangeait pas – jamais de tir au pigeons, donc. Laissons la chasse de côté, si vous le voulez bien, au moins pour le moment : puisque j'ai commencé à parler des pigeons à la fin du précédent message, il s'agirait de conserver un minimum de cohérence. Le colombier était installé au premier étage d'une dépendance de la chambre de Commerce, sur la gauche de la dite chambre qui, à cette époque conservait encore une assez belle unité d'architecture, des proportions harmonieuses – et cette couleur ocre de la pierre qui, se mariant avec le gris des ardoises du toit et des combles, dégageait toujours une discrète mélancolie septentrionale, même sous le plein soleil d'août. Au fil des années, cette bâtisse un brin solennelle mais nullement prétentieuse s'est vu adjoindre un certain nombre d'annexes toutes plus hideuses les unes que les autres, qui ont fini par tuer jusqu'au souvenir de son élégance. Je ne sais pas comment ça se passe par chez vous, mais, dans les Ardennes, plus l'économie se délabre, plus la chambre de Commerce grossit. Mais revenons au pigeonnier, mot en vigueur dans la famille Jadoulle, de préférence à colombier. Le premier niveau de cette dépendance devait servir plus ou moins de débarras, de réserve pour les outils et la tondeuse à gazon de René, de hangar à bois de chauffage – sans doute tout cela à la fois. À l'étage, qu'on appelait grenier, se trouvait le pigeonnier, à droite, au bout d'un petit couloir très sombre et très poussiéreux. Juste en face de l'escalier, une chambre avait été aménagée pour mon oncle Bernard, avant son engagement dans les parachutistes. Pièce isolée du reste de la petite maison de concierge, où il m'est arrivé de dormir lorsque mes cousins plus jeunes emplissaient tous les lits disponibles de l'habitation principale. La nuit, on y entendait le raclement des pattes de pigeons sur le sol et ça filait un peu les chocottes, je vous le dis tout net. Comme il était hors de question d'avouer, au matin, ces petites frayeurs nocturnes, je finissais par me persuader qu'en effet je n'avais pas eu peur du tout. Et j'y retournais le soir même, pas plus fier pour ça.


Régulièrement, René sélectionnait une douzaine ou plus de ses voyageurs bagués, les enfermait dans une malle en osier, laquelle était chargée dans une camionnette et transportée à quelques centaines de kilomètres de là, parfois moins, à un endroit où les pigeons pouvaient retrouver de très nombreux congénères, venus principalement du Nord de la France et de Belgique, régions où la colombophilie est presque aussi populaire qu'en Provence la pétanque – et néanmoins nettement moins conne. Là, à une heure dite, on ouvrait toutes les malles, et les pigeons prenaient leur envol, un spectacle que j'aimerais bien revoir un de ces jours, à condition d'avoir l'assurance formelle qu'aucun de ces volatiles ne me chiera sur la tête avant de prendre la route du retour. Ces centaines d'oiseaux tournaient un moment au-dessus de leur lieu d'envol, prenaient le vent, ou je ne sais quoi, avant de se répartir par bandes pour filer dans toutes les directions : ciao, à la prochaine, vous je ne sais pas, mais moi, faut que je rentre. Naturellement, chaque colombophile savait assez précisément le temps qu'il faudrait à ses pigeons pour rejoindre le colombier natal. Donc, un peu avant l'heure estimée, nous sortions les chaises cannelées et j'allais m'asseoir à côté de René, pour guetter ses voyageurs. Je n'aurais pas été plus tendu, anxieux, si j'avais été chargé de guetter la cavalerie, alors que les Indiens criblaient de flèches nos chariots disposés en cercle sur la prairie. René mettait ce temps mort à profit pour me parler du pigeon, sa vie, son oeuvre, ou bien pour me faire peur en retirant son dentier. Une petite peur délicieuse, rassurante, parfaitement balisée, sans aucun recoin inconnu, que je ne manquais pas de réclamer si elle tardait trop à venir pour mon goût. Enfin, les premiers pigeons s'annonçaient. Et c'est là que les nerfs du colombophile sont mis à rude épreuve. À cette époque – je ne sais pas comment c'est de nos jours, mais ç'a dû bien changer (ma pauv' dame) –, le maître des pigeons possédait une grosse horloge cubique dans laquelle il devait introduire la bague de l'oiseau, afin d'avoir une preuve de l'heure à laquelle il avait effectivement réintégré le pigeonnier. Encore fallait qu'il y entre, pour pouvoir ensuite être attrapé. Or, certains – des fortes têtes, ou des adolescents en pleine révolte contre l'autorité – prenaient un plaisir que l'on suppose


malin à se percher sur la gouttière, sur le faîte du toit ou même, comble de sadisme, sur le rebord de la fenêtre du colombier, et à y demeurer pendant des minutes qui paraissaient alors à leur point d'étirement maximal. René a vu plusieurs coupes lui échapper, à cause de ces cabochards... Mais sa vengeance se produisait tôt ou tard, au maître des oiseaux. Quand nous arrivions à Sedan pour les vacances, il assouvissait ses pulsions meurtrières en tordant trois ou quatre cous, sous le commode prétexte que mon père adorait le pigeon. Lequel était ensuite accommodé par Suzanne, généralement avec des petits pois et des lardons. Si les pigeons s'étaient tenus particulièrement à carreau durant la semaine précédant notre venue, c'était les lapins qui trinquaient. Un mini holocauste était déclenché par Suzanne, dans l'une ou l'autre des « cabanes » qui s'alignaient entre la maison et le pigeonnier, derrière une épaisse haie de je ne sais quoi. Un carnage légitimé par le fait que mon père adorait également le lapin, spécialement badigeonné de moutarde. Bref, on ne mourait jamais de faim, boulevard Fabert, et les aller-retour à vélo sur le trottoir jaune, après les repas, n'étaient pas vraiment superflus. Mais je vous parle d'un temps qui remonte à avant l'invention du cholestérol et des triglycérides, n'est-ce pas... Quand on en avait assez du trottoir jaune et de la prairie, il restait encore comme terrain de jeux le parc entourant la chambre de Commerce, à condition que l'on fût samedi ou dimanche et que les Importants aient évacué les lieux pour aller prendre un repos sans doute très mérité, entre leurs épouses acariâtres et leurs enfants idiots. Ce parc de la chambre de Commerce allait avoir une importance décisive dans mon existence, puisque c'est là que je rencontrai l'Irremplaçable Épouse, un certain 13 juillet. Elle avait quatre ans, et moi moins huit mois.


dimanche 25 février 2007

Portrait de groupe avec petite frisée gracieuse

Le 13 juillet 1955, mon père et ma mère s'épousaient donc devant Dieu, en l'église SaintCharles de Sedan, ancien temple protestant récupéré par les apostoliques et romains. La veille, ils avaient fait la même chose devant M. le maire : ce sont des gens qui, tout jeunes, avaient déjà de la suite dans les idées et mettaient une certaine cohérence dans leurs actes. La cérémonie civile avait eu lieu à Châlons-sur-Marne, où vivait ma mère, ville sans charme ni intérêt, que de pompeux imbéciles ont rebaptisée depuis Châlonsen-Champagne. Revenons en l'église Saint-Charles. « Ta mère valait bien une messe », a souvent dit mon père en parodiant le Béarnais (pas François Bayrou, celui d'avant). Je suppose qu'il n'a pas trop regretté cet investissement spirituel durant les cinquante-deux années qui ont suivi. De toute façon, pour épouser Christiane, il fallait effectivement en passer par là : on imagine mal Suzanne tolérer qu'il en fût autrement. Ma grand-mère est une femme très carrée dans ses convictions, même si elle est toute en rondeurs par ailleurs. On sent bien que, pour elle, le mariage civil est une innocente plaisanterie, une espièglerie de gamin républicain à laquelle on se plie pour avoir la paix. La vraie affaire, c'est devant l'autel qu'elle se joue. Et je peux fournir la preuve de ce que j'avance. Arrivant la veille au soir de Châlons, légalement mariés donc, mes parents se sont vu imposer par Suzanne un impératif catégorique : n'étant point encore unis par le sacrement, il était hors de question qu'ils dormissent ensemble – la chose n'était pas négociable. C'est ainsi que, pour leur première nuit de couple marié, Christiane a dormi avec Suzanne et Daniel – dit Dany, comme il se doit – avec René, dans la chambre voisine. Il faudrait faire des recherches plus approfondies, mais je crois pouvoir hasarder que mon père est très probablement le seul homme à avoir passé sa nuit de noces avec son beau-


père. Conséquence heureuse tout de même : les mariés étaient parfaitement reposés le lendemain matin, pour la cérémonie religieuse. Saint-Charles, donc. Il fait un soleil radieux, une chaleur quasiment provençale. Les cloches se mettent à sonner, les portes de l'église s'ouvrent à deux battants et les mariés apparaissent au haut des marches, souriants, radieux, forts de toute la jeunesse du monde. Car le monde était terriblement jeune, en 1955 – n'écoutez pas les oiseaux déplumés de mai 68 qui tenteront de vous faire croire qu'avant eux les rues de France étaient peuplées de vieillards fantomatiques et perclus : il suffit de regarder ma mère paraître sur le parvis de Saint-Charles pour se convaincre du contraire. Jeune sergent de l'armée de l'air, mon père a revêtu son grand uniforme – ce qui a eu l'avantage d'éviter l'achat d'un costume dont il n'avait pas le premier sou. Ma mère arbore la traditionnelle robe blanche, sans laquelle, en ces temps, aucune jeune fille convenable n'aurait envisagé de se marier. Mais Christiane Jadoulle est-elle vraiment une jeune fille convenable, en ce 13 juillet ? Il est permis d'émettre quelques discrètes réserves sur ce sujet. Car, sous la robe immaculée, dans les plis confortables de ce ventre supposément toujours en jachère, se love un minuscule foetus d'un mois – le même qui, bien des années ensuite, aura toutes les peines du monde à redescendre sous la barre des cent kilos. Lorsqu'il viendra au monde, ce Didier, Jean-Louis, le 19 mars 1956, on expliquera à Suzanne que ses quatre kilos et quelques sont ceux d'un prématuré. Ma grand-mère fera semblant d'y croire – crédulité qui, de la part d'une mère de sept enfants reste aujourd'hui encore sujette à caution, je trouve. Pour le moment, il se trouve bien au chaud et au calme, sur le parvis de l'église SaintCharles. Il n'entend pas la volée des cloches. Il ne voit pas les dizaines de pigeons voyageurs lâchés au même moment par les amis colombophiles de René. Dans son édition du lendemain, L'Ardennais publiera une photo de l'événement, où l'on peut voir un pigeon, les ailes éployées, juste au-dessus de la tête voilée de ma mère, telle une colombe de la paix. (Là, je vous laisse à tous une minute de répit, pour vous émouvoir tranquillement de la beauté de la scène … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … …


Voilà. Autour du couple vedette se pressent les demoiselles d'honneur. Ce sont essentiellement les soeurs cadettes de ma mère (Christiane est l'aînée des cinq filles Jadoulle), mais il y a également une « pièce rapportée ». On la repère facilement, cette mignonne petite frisée de quatre ans, très gracieuse dans sa robe bleue toute neuve. Elle s'appelle Catherine. Trente-neuf ans plus tard, elle deviendra l'Irremplaçable Épouse du minuscule foetus déjà évoqué, transformé par les années en un barbu redondant et aviné. Mais que fait-elle donc ici, sur le parvis de Saint-Charles ? s'interroge forcément le peuple ébahi. Serait-il possible qu'elle soit déjà occupée à LE surveiller ? Je vous en prie : ne prêtons aucune noirceur, aucune bassesse à la petite frisée gracieuse. La réalité est tout autre et plus simple. Et elle sera pour la prochaine fois.


lundi 26 février 2007

Le Poumon, vous dis-je !

Mémé Denise était une grand-mère fluette et oblique. En fait, c'est simplement sa tête qui était penchée. (Et, déjà, la consternation, la stupeur mêlée d'incrédulité : je ne parviens absolument pas à me souvenir de quel côté elle s'inclinait. Pour le savoir, on pourrait téléphoner à ma mère, notez. Mais ça prendrait encore un temps fou, à cause de tout ce qu'il y aurait à dire et à entendre d'autre, alors bon.) Ce défaut de droiture dans le port était dû à la tuberculose contractée au début de la guerre, si mes souvenirs sont justes. Plus exactement, ce fut une conséquence de cette maladie. Comme les séjours en sanatorium ne donnaient pas les résultats escomptés, les médecins proposèrent à Denise de tenter une chose toute nouvelle alors : l'ablation du poumon. Sans trop lui cacher que l'issue était plutôt hasardeuse. Denise a dit « banco » (ou quelque chose d'approchant), et elle a survécu près de quarante-trois ans à l'opération. Seulement, pour aller le chercher, ce poumon défectueux, il a bien fallu lui scier une ou deux côtes. Ce qui, par la suite, lui a laissé cet air penché que nous lui connaissons désormais. Avant ces réjouissances médicales, Mémé Denise avait eu le temps de faire trois enfants – trois garçons. Et avec deux maris différents encore, ce qui, dans les milieux populaires des années vingt, n'était pas si courant que cela. Elle avait d'abord mis au monde Pierre, en 1923, avec un certain monsieur Alphonzair dont, vous allez voir, notre petite histoire va immédiatement perdre la trace, avec une insouciance frisant la désinvolture. Ensuite, libérée officiellement de l'Alphonzair en question, Mémé Denise ne tarde pas à faire la connaissance de Maurice Goux (dont le frère aîné, Jules, avait remporté le grand prix d'Indianapolis, quelques années plus tôt : la gloire de la famille, on s'en rengorge encore...). Le métier de Maurice était de faire le clown. Il était paillasse, l'un ces personnages


chargés, dans les cirques, de faire disparaître les accessoires du numéro qui vient de s'achever, d'apporter ceux du suivant, tout en exécutant un certain nombre de cabrioles et de pitreries, afin que les spectateurs ne foutent pas le feu au chapiteau pour protester de leur ennui. Il est à noter que si, chez Leoncavallo, il vaut mieux ne pas se frotter aux paillasses, surtout lorsqu'ils sont armés, dans le Paris des années vingt-cinq ils se contentent d'épouser Mémé Denise et de lui faire deux fils supplémentaires : Serge en 1927 et Daniel cinq ans plus tard – ces deux-là vont nous resservir bientôt. Auparavant, se constatant en charge d'une famille, même embryonnaire, Maurice prend la sage décision de quitter le cirque et devient peintre en bâtiment. Dans la foulée, il se met à boire, sans qu'on sache si les deux événements sont liés. L'alcool pouvant le rendre violent, on ne peut pas dire que Denise rigole tous les jours, elle qui avait pourtant un si bienveillant sourire. Elle rigole tellement peu que, ses trois enfants devenus adultes, elle n'aura rien de plus pressé que de quitter Maurice, pour devenir une grand-mère itinérante : durant le long temps qui lui reste à vivre, elle partagera chaque année en quatre séjours de durées inégales, les trois premiers chez ses fils – et nous reparlerons du quatrième un autre jour, si l'occasion se présente. Quant à Maurice, il cessera de boire, deviendra un vieil homme délicieux, enjoué, d'esprit assez farceur. C'est par exemple lui qui, alors que je devais être âgé de trois ou quatre ans, m'a poussé à entrer dans une pharmacie avec mission de demander à la tenancière « un camembert bien fait, s'il vous plaît, Madame ». Ce que j'ai fait, tandis que Maurice se tordait de rire sur le trottoir, malgré l'oeil nettement réprobateur des préparatrices en blouse. Du jour où il prendra sa retraite, Maurice décidera qu'il a assez vu le vaste monde avec les humains qui le peuplent, et il ne quittera plus jamais son trois-pièces de l'avenue Jean-Jaurès, à Colombes, jusqu'à sa mort, dix ans plus tard. René : grand-père de plein air ; Maurice : grand-père d'appartement – j'étais paré pour toutes les circonstances de la vie. Et les années passent, forcément. Serge Goux devient d'abord électricien, puis, pressentant le bon coup, se lance dans l'informatique. Ce qui ne l'empêche pas de se


marier avec une demoiselle Levé, de Bois-Colombes, ni de décrocher un travail au Danemark. Il part donc. Durant ce temps, son jeune frère, Daniel, s'est engagé dans l'armée de l'Air dès ses dixhuit ans, puis est parti pour l'Indochine, a été malade comme un chien pendant toute la traversée. Autant que son meilleur ami de l'époque, Gérard. Ce même Gérard reçoit un jour, de France, la photo de sa fiancée, Michelle, qui travaille aux PTT, à Châlons-surMarne (ça commence à se dessiner, là, non ?). Sur le cliché, à côté de Michelle, une autre petite postière, Christiane. « Pas mal du tout... », songe Daniel. Comme il en fait part à Gérard, celui-ci décide de renvoyer aux jeunes femmes une photo où ils poseront ensemble, ce qui est fait. « Pas mal du tout... », songe Christiane, quelques semaines plus tard, en contemplant la petite photo noir et blanc reçue par Michelle. La suite est prévisible et banale : Gérard épousera Michelle, Daniel épousera Christiane, et les deux mariages durent encore à l'heure où nous mettons sous presse, ce qui est déjà moins banal, il me semble. Évidemment, à son mariage, Daniel invite ses parents et ses deux frères. Serge fera effectivement le voyage depuis Copenhague, mais sans sa femme, qui – comme on dit encore à l'époque – relève tout juste de couches. Pour lui éviter trop de fatigue, il embarque avec lui leur fille aînée, Catherine – la petite frisée gracieuse, à qui on est donc allé acheter une superbe robe bleue pour la circonstance. Voilà donc comment Catherine Goux – future épouse Goux – va se retrouver au mariage de ses oncle et tante – futurs beaux-parents –, sans se douter que, sous la virginale robe blanche de la mariée se cache son déjà-conçu cousin germain, et se doutant encore moins que, longtemps après, il allait lui faire connaître des bonheurs non pareils en tant qu'époux (oui, bon, restons crédible, tout de même...). Mais, auparavant, il faudra qu'ils se perdent durant de longues années, pour mieux ensuite se retrouver...


mercredi 28 février 2007

La Baronne perchée

Mais, auparavant, il faudra qu'ils se perdent durant de longues années, pour mieux ensuite se retrouver... Oh ! la bourde... C'est même pas vrai ! Babar et son Irremplaçable Épouse se sont revus, bien sûr ! Longtemps avant de tomber dans les bras l'un de l'autre et de s'enfiler comme des bêtes ! À une époque où la trompe de Babar était encore parfaitement inopérante, où nulle jeune créature n'avait idée du bonheur ineffable qu'elle pourrait en tirer... Juillet 1963. En ces temps reculés, l'Irremplaçable Épouse vivait principalement dans les arbres. La petite baronne perchée, c'était elle, en plein. Vous allez comprendre... On prend son temps... Juillet 1963. Il fait beau. Enfin, on n'en sait rien, mais on va dire. Le petit Didier est à l'arrière de la voiture familiale, avec son jeune frère Philippe, lequel a alors trois ans – un bout de viande sans conscience, autant dire. La voiture, si je ne m'embrouille pas trop, doit être une Panhard, PL 17. [Alors, oui, je dois préciser une chose : j'ai décidé que cette rubrique "Généalogie" ne serait nourrie que par mes souvenirs propres (ou sales, mais à moi). C'est-à-dire que je ne céderai pas à la facilité consistant à appeler Maman en pleurnichant, pour savoir quelle voiture on avait, comment j'étais habillé, si j'avais bien mangé la veille, etc. On se débrouillera avec les lambeaux qui me restent dans la tête, et puis c'est tout. S'il y en a que cette absence de rigueur dérange vraiment, je ne peux que leur conseiller le blog de Madame de Véhesse.] Donc, la PL 17. On part de Lahr, Allemagne (vous irez voir sur Mappy où c'est, je n'ai pas que ça à faire) ; très tôt le matin, je suppose : je connais mon père. Il est fort probable qu'au bout d'une dizaine de kilomètres le charmant petit Didier se mette à gerber partout. Ou alors, Maman Christiane (qui n'aime pas plus qu'une autre être emmerdée par sa progéniture) l'a bourré de Nautamine, et, du coup, il roupille, sérieusement


nauséeux mais tranquille. On va dire qu'il se réveille aux alentours de Hambourg. (L'auteur adulte choisit Hambourg, en raison du pouvoir poétique de cette ville : les bars à matelots, les putes, l'appel du grand large, etc. L'auteur se soucie du confort de ses lecteurs.) En réalité, il faut bien qu'il soit éveillé à ce moment-là, notre sympathique héros, vu qu'on ne va pas tarder à prendre le bateau, ce qu'il n'a encore jamais fait. Expérience sublime ? Souvenirs impérissables ? Naissance d'une vocation de conteur ? Que nenni ! Le petit Didier ne conserve strictement aucun souvenir de cette traversée, probablement grotesque, pleine de mâles bourrés, d'enfants braillards, de femmes verdâtres et malodorantes. La mémoire sélective est quand même une bien belle chose. Bon, donc, nous voilà en terre danoise. Coup de bol : ces grands crétins blonds à la langue grotesque et malsonnante conduisent du même côté que nous. (Ce dont le petit Didier se fout pour le quart d'heure, mais, avec le recul, il en est très content pour son papa.) L'autre famille Goux est venue à notre rencontre (il s'agit de Serge, le frère aîné de papa Goux : on est prié de suivre un minimum), je nous revois nous arrêter dans la campagne, sur le bord d'une route, mais je peux me gourer. Enfin, on arrive à Copenhague. C'est-à-dire chez tonton Serge et tata Danielle : quand on a huit ans, comme c'est le cas du petit Didier, on va droit à l'essentiel, contrairement à ces cons d'adultes. On ne vit pas en Allemagne, on ne part pas pour le Danemark : on part de la maison et on va chez tonton Serge – point barre. (Là, quand je pense à ce que j'avais prévu de raconter, je me dis qu'on y sera encore demain : moi, je m'en fiche un peu, mais vous, il est possible que vous ayez autre chose à faire (bien que j'en doute).)

Quels souvenirs un garçon de huit ans, pas plus bête qu'un autre (mais déjà un peu plus empâté), garde-t-il d'un pays étranger ? Réponse : aucun. Enfin, si, mais des souvenirs qu'il aurait probablement pu se constituer à cent mètres de chez lui. Car à cent mètres de chez un garçon de huit ans, (de chez une fille aussi, sûrement, mais là je ne peux rien affirmer) c'est déjà un pays étranger.


Le Danemark, si vous voulez que je vous dise, c'est avant tour les "smorbrös" (l'Irremplaçable se fera un plaisir de vous délivrer l'orthographe exacte en "commentaire", elle qui persiste à parler encore cette langue stupide : j'ai mis un tréma sur le o, juste pour faire mon intéressant). En fait, ce sont juste des sandwichs, qu'on avale le midi, simplement parce que ces grands crétins blonds sont infoutus de préparer un vrai déjeuner. Mais mon père aime beaucoup ça et, du coup, moi aussi. Les petits garçons devraient savoir qu'aimer la même chose que son père au même moment que lui est une excellente manière de se fabriquer des souvenirs très doux. Et, certainement, de se préparer des chagrins d'anthologie, pour le jour où il mourra – mais, ça, on verra – on a le temps – enfin, on pense... Donc on se goinfre de sandwichs danois. Je me souviens qu'il y a de la "maquerelle salade" (pour l'orthographe, même chose que précédemment...). C'est un truc vachement gras à base de maquereau qu'on étale sur du pain noir – pas bien malin. Mais c'est bon et ça nourrit : demandez à mon père. Dans cet appartement (en étage, ça j'en suis sûr, vous comprendrez pourquoi plus tard, ne faites pas les capricieux, en plus !), outre tonton Serge et tata Danielle, il y a Christian, leur fils pleunichard d'un an mon aîné, et la future Irremplaçable Épouse, qui a douze ans. Forcément, comme à chaque fois qu'on a de la famille qui débarque à la maison – et donc vous emmerde considérablement –, on promène les envahissants. On nous emmène donc à Tivoli, parc d'attractions permanent dont je garde un magnifique souvenir (mais ça ne vous regarde pas), voir la petite sirène, cette conasse d'un mètre douze, assise sur sa queue. Et, surtout, un après-midi où il fait très beau, on part visiter une espèce de château cerclé d'un grand parc. Il doit y avoir quelques rois enterrés là, je ne sais plus. Toujours est-il que mes parents se tapent la visite avec tonton Serge, cependant que nous, les enfants, restons sous la garde nonchalante de tata Danielle, dans le parc. Comme elle en a l'habitude, la future Irremplaçable repère un arbre et y grimpe. Peut pas s'en empêcher. Le futur Babar, bien incapable de l'imiter (et voyant peu l'intérêt de la chose) reste en bas. Assez admiratif, il doit l'avouer aujourd'hui : qu'on puisse avoir


envie de grimper dans un arbre l'interpelle, qu'on y parvienne l'interloque. Donc, Catherine Goux surveille le monde, du haut de son mât naturel et tors. Rien ne l'en ferait descendre, elle domine le monde et elle aime ça. Rien, et surtout pas de basses contingences humaines. Qu'on se le dise : voilà une future femme qui se laissera peutêtre gouverner par son cerveau, ses désirs, ses envies, mais certainement pas par ses organes. En conséquence, au moment où, comme chez de nombreuses petites filles de douze ans (justement appelées des « pisseuses ») point en elle un pressant besoin de vider certain réceptacle naturel, la prochaine Irremplaçable, tout tranquillement, en parfaite connaissance de cause (et d'effet) souille sans remords la pièce de lingerie enveloppant cette partie de son anatomie que je visiterai bien plus tard, sans considération aucune pour la parenté qui nous lie. Lorsqu'on s'aperçoit du méfait, un peu plus tard, l'effrontée répondra quelque chose comme : « Ben... j'allais quand même pas redescendre de mon arbre pour ça ! » Le petit Didier, muet, en conçoit une extraordinaire admiration pour sa cousine. Admiration qui va, dès le lendemain, passer en phase exponentielle, lorsque la même cousine va lui sauver la vie, en le tirant des griffes d'une immonde caillera, un blondinet animé des intentions les plus froidement meurtrières. Mais, oh ! ça suffit pour ce soir...


jeudi 1er mars 2007

Sous l’œil des Barbares

Donc, le lendemain de l'incident du parc, après-midi à la piscine pour tout le monde. À cette époque, les Danois sont en avance de plusieurs siècles sur nous autres, en toutes sortes de domaines, dont les piscines publiques précisément. Je vous rappelle qu'à la même période, les Sedanais se baignent dans les eaux de la Meuse... À Copenhague, non seulement la piscine est superbe, mais il y a même une salle dont tout un côté est composé d'une grande baie vitrée permettant de voir les baigneurs sous l'eau. (Oui, je sais qu'aujourd'hui ça n'impressionne plus personne, mais le petit Didier, lui, en reste stupide, bouche ouverte et yeux béants.) Avec ça que les Scandinaves ne badinent pas avec l'hygiène : tout le monde passe par la douche et on savonne ! sous l'oeil inquisiteur des préposés. On ne vous retourne pas le prépuce pour vérifier que vous avez bien frotté partout, mais c'est limite. À cette occasion, le petit Didier voit pour la première fois son père intégralement nu et ça ne le met pas très à l'aise. (Car si Babar exhibe volontiers sa trompe, il reste assez coincé sur le chapitre des génitoires parentaux...) Et le voilà, propre comme un petit Nordique, seigneurialement installé sur une grosse bouée que pousse avec beaucoup de bonne volonté à travers le bassin la cousine arboricole. C'est alors que le drame se produit. Soudain, une brute viking d'au moins huit ans fonce vers le malheureux petit Didier et se met à l'arroser avec une méchanceté qui, aujourd'hui encore, fait naître des frissons d'horreur sous l'épaisse peau du vénérable pachyderme. Allons-nous basculer dans la violence incontrôlable ? Subir l'holocauste sans la moindre chance d'échapper au bourreau blond ? Non pas ! Car l'intrépide Catherine entre alors en scène avec une rapidité et une efficacité foudroyantes. C'est Zeus brandissant l'éclair ! Wotan surgissant du Walhalla ! Châtiant l'infâme par où il vient de pécher, elle se mêle à son tour d'arroser l'impudent. Un déluge


d'eau chlorée s'abat sur le hideux tortionnaire, ainsi qu'un chapelet de sons gutturaux qui semblent rien moins qu'aimables. Il s'enfuit comme un éperdu, non sans que le petit Didier ne lui envoie quelques gouttelettes à son tour, histoire de dire qu'il a participé à l'action. (Il n'y a pas lieu de s'étonner de la bravoure exceptionnelle de la cousine arboricole : les piscines ont souvent cet effet sur elle. Un jour prochain, si on a le temps, je vous raconterai comment, devenue l'Irremplaçable Épouse, elle a manqué noyer un nègre très baraqué et deux fois grand comme elle, dans une piscine parisienne - le tout sans une once de sentiment raciste pour lui donner du coeur à l'ouvrage.) Pour que ce séjour danois fût complet, il restait au petit Didier à subir de plein fouet sa première injustice, à être terrassé par l'erreur judiciaire flagrante, à devenir un petit capitaine Dreyfus désemparé et furieux. Ça n'allait plus tarder...


vendredi 2 mars 2007

Cousin, cousin

L'après-midi à la piscine, la mise en déroute du petit barbare viking, la douce sensation d'être protégé par plus fort et plus féminin que soi : la journée avait été bonne, ensoleillée, chaude, rassurante – presque matricielle, bien que fortement danoise tout de même. Celle du lendemain allait faire chuter le petit Didier dans l'abîme des manquements humains, gouffre dont il ne soupçonnait pas encore l'existence, innocent à la limite de la niaiserie, on peut le dire. (On doit d'ores et déjà noter que, dans la terrible humiliation qui va bientôt s'éployer sous vos yeux, la petite frisée gracieuse, la cousine arboricole, la future Irremplaçable ne prend aucune part – ce qui permet de conserver intacte son image pour les temps à venir.) On va situer la scène en fin de matinée, peu avant le moment du déjeuner – les fameux Smorbrös, dont l'Irremplaçable persiste à nous refuser l'orthographe exacte, ce qui n'est pas chic de sa part, non, pas du tout. Pourquoi en fin de matinée, plutôt qu'à l'heure du goûter ? Parce que. D'abord, je n'ai jamais aimé le goûter, même quand j'étais un petit goinfre prédisposé à l'obésité enfantine : ce moignon de repas, cette antichambre du dîner familial ne me paraissait pas franc du collier. De plus, une tradition imbécile veut qu'il s'agisse le plus souvent d'une collation sucrée ; or, moi, je suis passé directement de la Blédine « 2ème âge » au saucisson et au camembert, alors... Donc, il est aux environs de midi, je m'occupe à je ne sais quoi, au bas de l'immeuble où vit notre famille Goux d'accueil, en compagnie de mon cousin Christian, le frère de l'arboricole, d'un an mon aîné, je le rappelle. Je suppose qu'une fenêtre s'ouvre, qu'une tête d'adulte s'y montre, et nous intime l'ordre de remonter, sous prétexte de passage à table. Christian et moi, inconscients des périls imminents, nous engouffrons dans le hall et


commençons de gravir l'escalier désert (ce qui ne signifie nullement qu'il fût recouvert de sable ocre et planté de palmiers rabougris : c'était juste une image pour dire qu'il n'y avait personne pour l'emprunter à ce moment-là – s'il faut se mettre à tout expliquer, je sens qu'on ne va pas s'en sortir...). C'est sur le premier palier intermédiaire (car les Danois, finalement assez semblables aux peuples civilisés, ont des paliers intermédiaires) que le drame se noue. Tout soudain, Christian se met à pousser des hululements pitoyables, des larmes jaillissent de ses yeux clairs et légèrement tombants, cependant qu'il pointe un index incertain vers un coin du plafond : - Là ! Là ! il y a une araignée volante ! glapit cette jeune andouille – et de pleurer de plus belle, en s'abritant derrière la déjà replète physionomie du petit Didier. Lequel, esprit fort avant l'âge et toujours très satisfait de pouvoir ramener sa science (un peu comme maintenant, voyez...), ne manque pas de s'esclaffer : - Waoh ! l'autre ! il est con, lui ! c'est juste un cousin ! Et d'abord, les araignées volantes, ça existe même pas ! (En réalité, je ne pense pas qu'un petit Didier du début des années soixante ait pu dire « waoh l'autre il est con lui » : c'était juste pour se donner un genre gamin – soyez indulgents.) C'était évidemment un cousin, que voudriez-vous que ce fût d'autre ? Je ne sais plus comment j'ai réussi à convaincre le jeune pleurnichard de contourner le monstre ailé, mais enfin, j'y parviens et nous arrivons finalement à bon port. (Alors, là, pareil que pour l'escalier : aucune trace de jetée, de phare, de marins fumant de longues pipes dans des pulls rayés qui sentent le poisson ; c'était encore une image, mais résolument marine, cette fois, ce qui a pu vous induire en erreur, j'en conviens.) Christian, toujours secoué par une frousse théâtrale, se précipite dans les bras de sa mère et, entre deux hoquets postillonnants, parvient à lui raconter l'épreuve que nous venons d'affronter ensemble – mais surtout lui. Et ce précoce faux derche croit utile d'ajouter : « Didier, il dit que ça existe pas, les araignées volantes ! Hein, m'man, que ça existe, les araignées volantes ? » Moi – vous auriez eu la même réaction –, je savoure d'avance mon triomphe, je jouis du cinglant démenti que le petit Kiki va se voir infliger tout à l'heure. C'est obligé : un adulte doit savoir qu'il n'existe pas d'araignée volante et ne peut pas mentir d'une façon aussi


éhontée. Ça se peut pas, c'est tout. Or, qu'advient-il ? La voix de Tata Danielle, maternelle et consolatrice à en devenir écoeurante, sonne soudain à mes oreilles. Et elle dit ceci : « Mais oui, mon chéri, tu as raison ! Bien sûr que ça existe, les araignées volantes... » Vous avez lu ça ? Vous l'avez bien lu ? Tenez, relisez encore une fois, ça vaut la peine, vraiment : je vous attends ici ............................ Alors, qu'est-ce que vous en dites ? Abasourdi, planté sur place, sonné, le petit Didier se transforme en une sorte de Galilée de poche : « Et pourtant, elle tourne... », ne peut-il que se répéter mentalement. Mais l'injustice majeure est bien là, le verdict inique est rendu. Dans son pauvre cerveau pas tout à fait terminé, c'est la déroute de la Renaissance, la ruine des Lumières, la deuxième mort d'Auguste Comte ! Le retour à un âge de ténèbres, où les hommes bâtissaient en toute hâte des cathédrales absolument pas logeables, entre deux accès de peste noire ou bubonique ! Hébété, il se tourne vers Maman Goux qui, d'un froncement de sourcils et d'un léger hochement de tête, lui demande de laisser flotter les rubans. Quoi ? Même elle, la source de toute vie et de toute certitude, passe avec armes et bagages (non, non, elle n'a ni fusil ni les valises familiales dans les mains...) dans le camp de l'obscurantisme, de la superstition, du fantasmagorique ? Très bien, très bien, je renonce, j'abdique, je mets les pouces... Indiquez-moi le plus court chemin pour l'île au Diable, je me débrouillerai... Surtout ne dérangez pas Zola ni Bernard Lazare pour moi, ça n'en vaut pas la peine... Que le colonel Picquart continue à vaquer à ses petites occupations, ça ne fait rien... Il y a des araignées volantes, vous dites ? OK ! ça n'appelle même pas un entrefilet en page 28 de l'Aurore... Un peu plus tard dans la journée, Christiane a tranquillement expliqué à son fils aîné que c'est lui qui avait raison, mais qu'il devait céder parce qu'il était le plus intelligent (affirmation que l'impétrant, aujourd'hui, aurait quelque peu tendance à révoquer en doute...). Évidemment, vu comme cela, c'était plutôt consolant. Il n'empêche : la foi candide et entière du petit Didier en la justice des adultes était irrémédiablement lézardée, pour ne pas dire total pourrave. Furieux pour le coup, notre apprenti Dreyfus a alors collé ses parents et son petit frère


dans la voiture, afin de quitter au plus vite ce pays peuplé non seulement de crétins blonds et gigantesques, à la langue imbitable, mais également d'araignées volantes plein les escaliers des maisons. Direction : Lahr, Allemagne. Oubli complet de ce démoralisant mais très éducatif épisode ? Que non pas ! Marqué à jamais, il m'arrive encore aujourd'hui, l'été, quand un gros moustique passe à ma portée et que je suis bien certain que personne ne peut me voir (parce que j’ai tout de même une certaine conscience), de lui écraser violemment ma main sur la gueule. En souvenir de son ancêtre maudit, l'araignée volante.


dimanche 4 mars 2007

Laisse mes mains sur tes hanches

Comment ça, revenir à Lahr ? Déjà ? Mais non, mais non, ça ne marche pas ! On ne va pas s'amputer les vacances pour une saloperie d'araignée volante, tout de même ! Bon, je reconnais que le petit Didier a peut-être été un peu vif, un poil impulsif, en forçant Daniel et Christiane à remonter illico en voiture, pour quitter ce cousin pleurnichard et cette tante anti-dreyfusarde... Mais le prix de ce mouvement d'humeur, doit-il en payer seul le prix ? Hmm ? Je réponds non ! À plus de quarante ans d'écart, je réponds non ! Et, pour le coup, je vote, pour le petit Didier, une prolongation de vacances, qu'on va lui octroyer gentiment sedanaises. En plus, ça tombe bien : le 15 août approche.

Le 15 août à Sedan, mes petits agneaux, c'est une sorte de miracle bruyant et populeux, avec des frites, des saucisses, des tirs à la carabine et Adamo. Assomption, Assomption, certes... mais le 15 août, c'est surtout, selon une expression estampillée, « la fête à Sedan ». Comprenez l'installation des manèges et des baraques foraines, sur l'esplanade du château. En y réfléchissant, je ne suis pas certain de n'avoir pas connu l'ancienne fête, qui se déroulait devant le lycée Turenne, là que se tient le marché de nos jours. Mais il est possible qu'il s'agisse d'un souvenir « emprunté », puisé à la source des générations précédentes. L'Irremplaçable Mère pourrait bien nous renseigner, une fois de plus, mais bon : on a tant bien que mal réussi à s'émanciper, on ne va pas retomber aussi facilement dans les langes et les biberons. Donc, l'esplanade du château, et puis c'est tout. [Je profite de la tribune qui m'est aimablement offerte pour signaler, à propos du lycée Turenne, que le petit Didier – devenu beaucoup moins petit – y passera un demi trimestre, au tout début de l'année 1971, retour d'Algérie. Mais comme vous ignorez encore tout de ce séjour méditerranéen (ô combien important : le sexe va faire son apparition, dans l'existence de notre jeune héros : accrochez-vous, on va oeuvrer dans le torride...), je préfère remettre à plus tard pour ne pas trop vous embrouiller, pauvres âmes pâles.]


Voyons, où en étais-je ? comme chantait Aznavour... Bien sûr : la fête à Sedan. Le point culminant était donc le 15 août, depuis des temps immémoriaux, qui devaient remonter au moins à... pfff... je dirais trente ou quarante ans (l'immémorial des humains est toujours beaucoup plus bref qu'ils ne le pensent eux-mêmes : l'immémorial, c'est ce que leurs parents se rappellent de leur enfance, ou à la rigueur ce que leurs propres parents leur ont raconté – jamais plus avant, ou rarement). Bien évidemment, les forains arrivaient une bonne semaine avant la date et restaient une bonne semaine ensuite. Ce qui faisait deux excellentes semaines de rêve, de couleur, de bruit, de papiers gras et de cornets de frites : bon à prendre. Pour l'occasion, les parents, les grands-parents, les oncles distribuaient des pièces de cinq francs aux enfants en âge, afin qu'ils puissent aller « faire du manège » – pas mécontents, j'imagine, de s'en débarrasser, un après-midi durant. À cette époque, retour de Copenhague, il n'y a que deux enfants en âge d'aller à la fête sans accompagnement d'adultes : mon oncle Patrick (de trois ans mon aîné, je me permets de le rappeler) et moi-même. Ce qui ne coûte pas trop cher à la famille. Mes innombrables cousins et cousines (pas encore trop innombrables alors, mais ils ont salement proliféré ensuite), qui deviendront prochainement des adultes parfaitement conformes à ce qu'on espérait d'eux, pour la plupart, sont encore de petits êtres braillards, pissant et chiant dès que la fantaisie leur en prend, et de toute façon incapables de s'émouvoir, c'est dire, à une chanson d'Adamo. Parce que – on y arrive –, dans le rectangle magique où s'affrontent les autostamponneuses, il y a des haut-parleurs. Et dans iceux, il y a Adamo qui chante Laisse mes mains sur tes hanches et, parfois, Vous permettez, Monsieur ?, mais moins souvent. Les mains crispées sur le volant, à la fois très fier et pas très fier de piloter cet engin globuleux et criard, capable de faire trois tours sur lui-même comme qui rigole, le petit Didier aime beaucoup Adamo. Soyons plus précis : il s'en fout complètement, mais, quarante ans plus tard, le seul énoncé du titre Laisse mes mains sur tes hanches lui ramènera de sublimes parfums de graillon dans les narines, lesquelles palpiteront alors, tels des naseaux d'étalons sauvages dans l'immense pampa argentine (si vous ne me croyez pas, vous avez juste à vous


pointer ici et à dire : « Laisse mes mains sur tes hanches », vous verrez). Poussons plus loin, si vous le voulez bien. En réalité, tout le monde se fout complètement d'Adamo, à l'exception de ma tante Danielle. Elle en est vraiment folle (mais elle est un peu folle, tout court). Elle est folle et assez tragique tout de même, puisque, cinquième dans l'ordre d'arrivée au monde, elle sera la première à mourir, des sept enfants de René et Suzanne. À l'heure où nous mettons sous presse, elle est même la seule à qui cette étrange mésaventure commune est arrivée – et chacun, dans son coin, en son for intérieur, prie plus ou moins pour qu'elle serve de paratonnerre à tous les survivants. [À propos de « for intérieur », je repense d'un coup à cette amie portugaise, de bonne volonté mais parlant encore un français approximatif, qui, souhaitant étrenner cette expression neuve pour elle, avait parlé de son four intime. On avait ri, elle aussi.] Il n'empêche que, pour notre petit-Didier-à-travers-les-âges, Adamo restera à jamais un chanteur d'auto-tamponneuses. Ou de baraque à frites. Car notre jeune héros, avec sa pièce de cinq francs, ne se contentait pas d'acheter des jetons d'auto-scooters (oui, on disait aussi comme ça, à l'époque, je me demande bien pourquoi, et on prononçait "autoscotère", avec un sérieux appliqué qui, si je me mettais à y penser un peu trop, et un peu trop sérieusement, serait bien capable de me faire venir quelques larmes – vous imaginez le tableau...) : il distrayait une partie de la somme pour se goinfrer de frites délicieusement grasses, parfaitement mal cuites, sublimement malodorantes. Quand il était à court de liquidités, le petit Didier traversait Sedan pour revenir boulevard Fabert et tenter de piquer un peu d'argent, dans un porte-monnaie ou dans un autre, afin de retourner à la fête. Il y parvenait rarement. Ne croyez pas qu'il en soit fier, ni même qu'il en fût fier. Seulement, c'était ça ou plus d'auto-tamponneuses : mettezvous un peu à sa place. Et puis, l'argent, pour les adultes, ce n'est rien du tout. Ils s'en servent pour quoi ? Pour acheter à manger, principalement. Or, tous les enfants savent bien que les adultes trouvent toujours à manger, notamment lorsque approche l'heure des repas (tous les petits Didier, en tout cas : pour les petits Abdul ou les petits Mamadou, je ne peux rien affirmer, il se peut que leur confiance soit moins grande, sur ce sujet). Lesté de la pièce de cinq francs que j'avais dénichée sur le buffet de Mémé Suzanne (sous


la Sainte Vierge qui fait de la neige quand on la retourne, entre les photos des grandsparents paternels de ma mère, que je n'ai pas connus et dont même les prénoms m'échappent – pauvres ombres), je retournais à la fête, pressé de m'alléger de ce poids dans la poche de mes culottes courtes (on ne portait pas de shorts, en ces temps). Je me demande ce que pouvaient représenter cinq francs, en 1963, pour Suzanne ; de quoi je l'ai privée. Ce serait intéressant de le savoir, vous ne trouvez pas ? En tout cas, une chose semble certaine : ça devait être beaucoup plus d’argent qu’aujourd’hui. J’en veux pour preuve que cette pièce, dispersée en jetons de plastique, pèse bien plus lourd dans ma poche que son poids d’origine.


jeudi 8 mars 2007

Contre Sainte-Beuve

Comme on ne peut tout de même pas passer sa vie en vacances, même à sept ans, tout le monde est remonté dans la Panhard, on a laissé le trottoir jaune derrière nous et on est rentré à Lahr, Allemagne. Le trajet a semblé tellement long au petit Didier nauséeux, assis derrière Christiane, qu'il se retrouve comme une fleur dans les premiers mois de 1965, alors qu'on a quitté Sedan à la fin de l'été 1963 (avec passage du Rhin vers octobre 1964, je suppose, mais là, il faudrait que je demande à mon père). Vu l'heure qu'il est, vous vous doutez que le petit Didier est couché. Comme chaque soir, il a regardé Bonne nuit les petits, à huit heures moins dix, et ensuite, au lit. Il a pris le Club des Cinq commencé la veille et il a eu le droit de lire une demi-heure – le temps de perdre puis de retrouver le chien Dagobert et de s'énerver aux pleurnicheries de cette godiche d'Annie. À huit heures et demie, Christiane est venue éteindre la lampe. Que Didier a rallumée dès qu'elle a eu le dos tourné. Elle est revenue éteindre à neuf heures moins le quart, en haussant un peu ton. Dans le lit voisin, séparé du mien par une armoire, Philippe dort déjà, enfin je pense. Je me tourne vers le mur pour faire la même chose. Le monde, à cette heure, a quelque chose de profondément rassurant. D'abord, entre les fentes des volets roulants, on voit les fenêtres éclairées du bloc 1 (nous, on est au bloc 2 : poétique, non ?) : il y a de la vie, là derrière, l'enfant le sent. Il est incapable d'imaginer des existences qui ne soient pas exactement semblables à la sienne, mais enfin, elles sont là, fatiguées et bienveillantes. Et puis, il y a les voix de Christiane et Daniel, qui s'infiltrent sous la porte mitoyenne et parviennent jusqu'à mon lit, sur fond de murmure télévisuel. Si les parents veillent, on voit mal ce qui pourrait se produire de terrible, de fâcheux ou même de simplement triste.


C'est alors que, justement, ça se produit. Le petit Didier sent d'abord une sorte de rétrécissement soudain, quelque part dans sa gorge. Puis, les yeux qui se mettent à gonfler et picoter. Les muscles (enfin, certains) se crispent, autour de la bouche. Il se demande s'il va pouvoir se retenir, il espère que oui. Mais finalement, non. Les larmes débondent, roulent sur les joues, humectent l'oreiller. Elles font leur boulot de larmes. Le principal effort du petit Didier est de pleurer en parfait silence. Sinon, Christiane va venir et ce sera la honte, c'est en tout cas comme ça qu'il voit les choses. On ne sait même pas pourquoi il pleure. C'est-à-dire que lui le sait. Il se trouve un peu bébête, mais il le sait. Seulement, pour le comprendre, et peut-être parvenir à lui ôter de la tête cette sensation de ridicule sans objet, il va nous falloir remonter un peu le temps. Jusqu'aux alentours de 1908, ou peutêtre 1909 à la rigueur. En 1908, à Paris, de préférence la nuit, Marcel Proust est occupé à écrire Contre SainteBeuve, ce livre qu'il n'achèvera pas, mais qui sera la matrice de l'oeuvre qu'il va mettre en chantier d'ici un an ou deux. Il fait aussi des pastiches d'écrivains (tiens, d'ailleurs, à propos de pastiche, je... Non, laissez). À cette même époque, donc, mais beaucoup plus tôt dans la journée, sous un ciel dont l'histoire n'a pas retenu la couleur, il se passe des choses autrement plus décisives, dans un village ardennais nommé Raucourt. Je vous attends là-bas demain, le temps pour vous de faire le voyage : prenez une petite laine, les nuits ardennaises sont encore bien fraîches, vous savez.


vendredi 9 mars 2007

Julia et son aquarium

C'est bon, vous êtes tous arrivés ? Fait frette en criss, hein, comme disent nos cousins québécois. Eh ! c'est les Ardennes, je vous avais prévenus. Pas un pays de ramollos de la couenne. Surtout en 1908, alors que personne n'a encore songé à inventer le réchauffement de la planète grâce aux effets de serre (ou aux effets de serres : ce sont les aigles qui vont être contents, tiens). Il faut espérer pour vous que la scène ne se passe pas en plein hiver, parce qu'on n'a pas non plus encore envisagé de se pencher sur un éventuel remède aux engelures. De toute façon, on n'en sait rien. Suzanne et René sont encore dans les limbes, Christiane et Daniel sont des illusions de projets d'avenir lointain, quant au petit Didier n'en parlons pas. Il n'y a guère que l'Irremplaçable Épouse qui, aussi magicienne qu'arboricole, s'est peut-être arrangée pour être déjà dans un coin du tableau, allez savoir. Mais enfin, 1908, tout de même... On n'est pas encore dans le noir et le blanc : sépia, carrément. On est dans la nuit des temps, si vous voulez que je vous dise. Donc, ce jour, on marie la Julia. Personne ne sait son nom de jeune fille, c'est comme ça, il s'est perdu. Christiane le sait, évidemment, mais je vous rappelle qu'on a décidé de ne rien lui demander : tout dans la tête du petit Didier – rien de plus, rien de moins. On repeint le tableau avec les fonds de tubes qui traînent là-dedans, et c'est tout ; pas de peplum, pas de docu-fiction, on n'est pas à Hollywood. Tout de même, le grand Didier aide un peu. Le dos voûté sur son clavier (ce n'est pas pour faire misérabiliste : on a vraiment cette légère voussure qui pourrait nous donner l'air humble si on ne pesait pas 105 kilos pour 1,90 m (coquetterie d'auteur : 1,89 m seulement, en fait)), il imagine que le parvis est peuplé de longues robes, de voilettes translucides (sinon, on dit burqa), de costumes sombres du dimanche, de moustaches, de chaînes de montre au gilet, de quelques chiens qui errent, la truffe au sol, pour la véracité du tableau, d'enfants morveux cherchant à être sur l'unique photo, espérance vaine qui leur donne un sourire un peu niais, figé dans l'attente, une ou deux voitures peut-être, très élégantes et presque toujours en panne, des fillettes à vocation de grands-


mères, ignorantes de leur vieillesse future et de leur mort actuelle, des jeunes filles en attente de fiancé, un peu jalouse de Julia, souriantes néanmoins (à cause du fiancé putatif, qui est peut-être l'un des invités de la noce) – et, enfin, un oeil crevé qui fait peur aux plus petits. L'oeil, c'est celui de Charles Lallement, le marié. Vous dire à quel point je suis de peu de secours pour le petit Didier : je n'ai même aucune certitude quant à l'orthographe de son nom de famille – je crois que c'est comme ça. Charles Lallement est comptable de son état. C'est une profession qui vous pose un homme, en 1908 (et même dans les années qui entourent celle-ci). Dans la génération suivante, on redescendra d'un cran, mais là, pour l'instant, sur le parvis de l'église de Raucourt, on est quand même un peu bourgeois, il faut le dire. Charles a 29 ans, et il a eu la bonne idée, un peu plus tôt (ou peut-être un peu plus tard : Didier est dubitatif, à ce sujet – mais ça ne change rien à son propos, vous allez voir) de se faire crever un oeil lors d'une partie de chasse. Cette menue disgrâce physique lui vaudra l'immense avantage, six ans plus tard, d'être dispensé de séjour à Verdun, dans la Somme, au Chemin des Dames, et autres rave parties de cette époque sépia. Ce qui est plutôt bonnard pour sa descendance, je trouve. En attendant la conflagration, cet oeil en bouillie n'améliore en rien son prestige physique. Déjà qu'il est plutôt petit, tout maigre (le Didier actuel a toujours un peu de mal à imaginer qu'on puisse être séduisant en étant petit et tout maigre), destiné à être vieux et à avoir une moustache qui gratte les joues – non, vraiment, l'oeil brouillé n'arrange rien. Julia a tout de même dit oui. Le prestige du comptable, vous croyez ? Tout est possible, on ne peut rien décider. Passé cinq ou six décennies, nos frère humains nous deviennent totalement opaques et muets, il faut s'y faire. Julia, on l'imagine très jolie, fraîche et sans doute innocente, parce qu'elle a été une douce arrière-grand-mère. Le principal souvenir que je conserve d'elle, c'est que quand on regardait son visage de profil, probablement penché sur des travaux d'aiguille, comme on disait alors, les verres bombés de ses lunettes cessaient d'être transparents pour devenir d'un émeraude foncé et quasiment opaque – comme si, brusquement, elle se retirait d'elle-même à l'intérieur d'un mystérieux aquarium bombé.


Une fois refermée la parenthèse farandolée de ses noces, Julia s'est installée dans une vie que l'on regrette de soupçonner assez morne, voire pénible. Pas question de grands drames ni de misère : on n'est pas dans Zola (qui est mort, de toute façon), mais une existence plutôt grise. Sépia, comme la photo, et sous-exposée de surcroît. Parce que Charles n'est pas un homme facile à vivre. Il se fera même, au sein des trois générations issues de lui, une réputation admirablement solide d'ancêtre imbuvable et odieux – vous n'avez qu'à en parler à mon père (pourtant simple pièce rapportée) encore aujourd'hui, vous verrez. Mais, si vous le voulez, nous reparlerons de Charles une prochaine fois (eh ! c'est que l'heure tourne...) Revenons à Julia. Elle a fait un premier enfant, en mars 1910. Une fille, qu'on prénomme donc Suzanne, Léonie, Charlotte – prénoms qui faisaient se gausser les jeunes adultes de mon enfance, tant ils paraissaient surannés, et qui sont revenus aujourd'hui à la pointe de la modernité, du fait d'autres trentenaires en mal d'originalité. Comme quoi. [J'aurais bien aimé vous amener Suzanne jusqu'ici, mais nous n'avons pas pu accorder nos emplois du temps respectifs : presque centenaire et doyenne de la résidence sedanaise où elle vit désormais, elle passe son temps à accorder des interviews à la chaîne aux journalistes locaux, telle une vulgaire Sharon Stone.] Après cette première fille, Julia déclarera forfait. Pas d'autre enfant, sans que l'on sache très bien pourquoi. Peut-être pour se préparer mieux et plus vite à devenir la grand-mère des sept enfants Jadoulle que Suzanne lui fournira sans se lasser – et René non plus. En moins de temps qu'il n'en faut pour abandonner le sépia, la jolie mariée de la place de Raucourt va devenir mémère Julia. Car on disait comme ça, oui. Ma mère disait comme ça. Donc, le petit Didier aussi, forcément. C'était assez pratique : il y avait mémère, qui était une grand-mère très vieille, avec des lunettes qui viraient parfois au vert, et il y avait mémé, une grand-mère plus jeune, qui savait cuisiner le lapin et faire des gaufres, plus quantité d'autres choses étonnantes, comme monter sur la grande table de la cuisine pour réussir à laver le haut des fenêtres. Mémère Julia, pépère Charles. On disait comme ça, dans le peuple qui n'avait pas encore


appris à avoir honte d'être tel. Je suppose que, chez les bourgeois de l'époque, on devait dire grand-mère ou à la rigueur grand-maman, je ne sais pas. Mais vous aurez du mal à m'ôter de l'idée qu'une grand-mère qu'on appelle simplement grand-mère ne peut pas savoir faire les gaufres tout à fait comme il convient, et encore moins avoir des lunettes qui virent au vert foncé quand elle tourne la tête – faut pas me prendre pour un jobard. Aujourd'hui, les grands-mères se font appeler mamy et elles se programment des weekends de thalasso entre copines plutôt que de stopper l'accroc de la nappe du salon – je préfère penser à autre chose. Julia était donc devenue mémère Julia et semblait s'en porter plutôt bien. Tant que Charles et elle ont été capables, ils ont vécu dans leur maison de Raucourt, derrière laquelle il y avait un jardin plus élevé que la fenêtre, ce qui impressionnait fort le petit Didier. Et aussi le fait que le lit de Charles et Julia était étroit et très haut, au point qu'il parvenait à peine à grimper dessus. S'il faisait beau, Didier sortait dans le jardin suspendu et allait manger des groseilles à maquereaux – en tout cas, c'est arrivé une fois. Quand ils sont devenu vraiment vieux, à un point à peine croyable, Julia et Charles ont fermé leur maison – les groseilles à maquereaux ont été toutes perdues – et ils sont venus habiter boulevard Fabert. Le petit Didier était plutôt surpris de voir que mémère Julia s'habillait pour aller se coucher, au lieu de faire l'inverse. On expliquera cette bizarrerie par le fait que, pendant la journée, on se tenait dans la grande cuisine où la cuisinière à bois ronflait continuellement, alors que, le soir, on montait se coucher dans les chambres du haut, dépourvues de tout chauffage. Du coup, Julia s'enveloppait dans un nombre considérable de châles de couleur sombre, pour essayer de ne pas mourir durant la nuit. Finalement, à force de vieillir sans arrêt, elle est quand même morte. Je suppose que tout le monde aurait préféré que ce soit Charles qui prenne le coup de froid fatal, mais non, lui, il est resté un peu : il avait encore quelques remarques désagréables à faire, probable. Quant Julia et morte, Didier venait tout juste de rentrer de l'école. Ça ne lui a rien fait du tout, il en était même assez déconcerté. Durant la soirée, il a bien essayé de se mettre en condition, de se dire que sa mère devait être triste, d'autres choses encore, mais non,


rien à faire. Alors, peut-être un peu conscient de ne pas être à la hauteur du rôle qu'on lui proposait, il a regardé Bonne nuit les petits et il est allé au lit pour retrouver le chien Dagobert. À un moment, venant du salon, il a entendu la voix de sa mère qui disait : « Quand je pense qu'elle n'aura pas eu le temps de connaître Isabelle... » Isabelle était née quelque mois auparavant, le 15 décembre 1964. Il existe une photo où on la voit sur les genoux du petit Didier, lequel prend une mine fiérote devant l'objectif, mais, en fait, a une trouille bleu de laisser choir sa petite soeur sur le parquet, si jamais cette imbécile fait un mouvement trop brusque. Isabelle, donc, c'est du concret, du solide, du charnel, du braillard – ça existe. Et ça doit obligatoirement connaître mémère Julia, vous êtes d'accord ? S'émerveiller de ses lunettes qui deviennent vertes, rire dans son dos parce qu'elle s'habille pour aller se coucher, peut-être même aller se boulotter deux ou trois groseilles à maquereaux dans le jardin suspendu, quand elle sera plus grande. Eh bien, non, rien de tout cela. Une simple phrase de maman, à côté, dans le canapé rouge, et la chaîne s'est rompue. Il y a une jeune mariée sur le parvis de l'église de Raucourt, il y a une toute petite fille dans la chambre parentale du bloc 2, et plus aucun passage entre elles. D'un coup, 1908 est devenu du passé pour de vrai. Et le petit Didier se découvre soudain à la hauteur de son rôle, il pleure en essayant de ne pas faire de bruit.


dimanche 11 mars 2007

Haute Solitude

Un moment brutal, intense, très court aussi, durant lequel le monde se retire, s'éloigne de vous à une vitesse foudroyante, pour ne plus former qu'une petite ligne fourmillante se confondant plus au moins avec l'horizon. Entre ce monde retiré et vous, plus rien. Vous n'êtes plus vivant que par la chaleur qui a envahi vos joues et le sang bourdonnant à vos oreilles. Pour faire connaissance avec cette haute solitude qu'est l'humiliation publique, le petit Didier a choisi le bord de la mer, en Bretagne – si la sensation doit être violente, autant que le cadre soit joli : la même expérience sur fond de terrils et de corons, on n'est même pas certain qu'il aurait survécu. Nous sommes donc au Croisic en juillet 1964, peut-être en août. De l'année je suis certain, car je me souviens que ma mère n'avait pu se baigner une seule fois, du fait qu'elle était enceinte d'Isabelle. Je ne sais ce qu'il en est aujourd'hui, mais, à cette époque, une femme enceinte n'avait pas droit aux bains de mer. Crainte de noyer le bébé, vous croyez ? Je suppose qu'ils ont dû améliorer l'étanchéité sur les modèles plus récents, ou quelque chose comme ça – l'affaire est nébuleuse. Quoi qu'il en soit, ça ne laissait pas de choquer le petit Didier, qui trouvait qu'il y avait certain sadisme à emmener à la plage une femme qui ne pouvait que demeurer sur le sable : l'eau restait au bord de la mère, si je puis me permettre. Mais ce n'est pas de cela que nous devions parler, concentrons-nous, bon sang ! En cette journée qui aurait pu lui être fatale s'il n'avait eu une constitution aussi robuste, le petit Didier accompagne Christiane et Daniel au marché du Croisic. Notre scène doit donc logiquement se dérouler en fin de matinée, ce qui n'a aucune espèce d'importance. Il convient toutefois de souligner ce fait, pour l'édification des jeunes générations : en cette époque où la télévision était encore peu répandue – surtout dans les locations de vacances – et où il ne serait venu à l'idée de personne d'inventer les playstations, la principale distraction des petits garçons était d'aller au marché avec leurs parents, ou encore de se rendre chez le coiffeur pour se faire tailler les cheveux en brosse – on voit


d'ici la franche rigolade. On croit se souvenir que notre jeune et grassouillet héros marchait quelque peu à la traîne de ses parents, bien que ce ne fût pas lui qui portât le cabas à provisions. Soudain, posée bien en évidence sur un rayonnage prévu à cet effet, il repère la merveille. Pas de doute : c'est un livre. Non un livre quelconque, mais la quintessence de toutes ses convoitises : un volume de la Bibliothèque rose, une histoire du Club des Cinq qu'il n'a pas encore lue. Tremblant d'appréhension et d'impatience, le petit Didier accélère le pas, louvoie entre plusieurs vieilles dames surmontées de leur ridicule coiffe bigouden et se lance à l'assaut de Christiane, déployant des trésors d'astuce langagière afin de se faire ouvrir une ligne de crédit. Comme ses parents se sont rendu compte depuis déjà quelques années qu'ils ne pouvaient espérer avoir la paix qu'en lui mettant un livre entre les mains, il remporte une victoire plus aisée qu'il ne le pense alors. À cette époque, un livre de la Bibliothèque rose coûtait trois francs. Le petit Didier repart donc en direction du marchand de trésor avec un billet de cinq francs à la main, lesté de l'injonction de rapporter la monnaie à la maison et de ne pas traîner en route. (On notera, à ce dernier détail, que notre histoire se déroule avant l'invention de la pédophilie et de la paranoïa parentale, ce qui permet aux petits garçons de huit ans de circuler seuls dans les rues de cette dangereuse métropole qu'est Le Croisic.) La première difficulté éprouvée par le petit Didier est de fendre l'épais amas de badauds qui fait écran entre lui et le magicien dispensateur d'aventures inconnues du Club des Cinq. Aiguillonné par la trouille qu'un jeune crétin le prenne de vitesse et achète le livre sacré avant lui, il y parvient. Le voilà donc planté juste au bord de la petite estrade, pratiquement sous le nez du camelot, son billet de cinq francs ostensiblement tenu à la main gauche (ce qui est normal, puisque l'enfant est gaucher et déterminé à le demeurer). Seulement, tout occupé à déverser son bagout sur la tête de ses potentiels clients, le camelot ne lui prête aucune attention – c'en est presque vexant. Le petit Didier le dévisage très intensément, comme s'il avait le pouvoir de magnétiser son regard afin d'attirer l'attention du bavard – qui continue à donner de la voix pour écouler son stock.


L'enfant commence à ressentir une certaine impatience, vaguement teintée d'incompréhension : comment ! voilà un homme qui transpire sang et eau pour se fabriquer des clients et, lorsqu'il en a un devant lui, déjà conquis, l'argent en main, il fait comme s'il ne le voyait pas ! Ils sont tous comme ça, les adultes ? Aussi inconséquents ? Et il va falloir vivre au milieu de ce troupeau jusqu'à la fin de ma vie ? Merci du cadeau... À présent, le petit Didier brandit pratiquement à bout de bras son malheureux billet – ça en devient ridicule. Ridicule mais payant, si l'on peut dire, puisque enfin le camelot bas de plafond le remarque. Il a l'air un peu surpris, de prime abord, on se demande bien pourquoi : il n'a jamais vu un client de huit ans, ou bien ? Finalement, il demande tout de même à l'enfant ce qu'il veut. Et celui-ci répond d'une voix nette : « Le livre qui est là, s'il vous plaît, Monsieur... » (Car le petit Didier est déjà très poli. Il se doute qu'un jour il sera amené à rencontrer Renaud Camus, qui ne plaisante pas avec ces choses-là, et il a commencé à s'entraîner très jeune.) Il voit un sourire (qu'il croit se rappeler narquois, mais c'est peut-être une idée que le grand Didier se fait) se dessiner sur la face de l'adulte qui s'apprête à le crucifier sans le savoir. Et il entend sa voix lui dire quelque chose comme : « Ah ! non, mon garçon, l'est pas à vendre c'bouquin : moi, c'que j'vends, c'est les bibliothèques ! » Pour faire bonne mesure, la phrase est accompagnée par le contrepoint de deux ou trois petits rires dans l'assistance. Pas méchants, mais très cruels. À côté de ce qui tombe sur la tête de l'enfant, la foudre n'est qu'une aimable luciole familière. C'est à ce moment que le monde s'anéantit quelques secondes, qu'une solitude compacte s'organise autour du petit Didier – en plus, c'est comme une boule de verre, si bien que les gens peuvent continuer à le voir, à l'intérieur. Si on la retournait, peut-être qu'elle ferait de la neige, comme la Sainte Vierge sur le buffet de mémé Suzanne. Lorsqu'il parvient à pivoter sur lui-même pour prendre le chemin de la maison de location, le crucifié a très chaud à la tête. Une fois arrivé, il n'a d'autres ressources que de rendre le billet de cinq francs, raconter son humiliation – ce qui lui en fournit une seconde – et se replier sur des bases préparées à l'avance, à savoir sa chambre. Là, il ouvre un Club des Cinq qu'il a déjà lu trois fois et, à la première occasion qui se


prĂŠsente, il colle un grand coup de pied au cul du chien Dagobert.


dimanche 18 mars 2007

Trottoir jaune, dernier arrêt

Il fallait bien y retourner, au moins une fois – la dernière. D'abord pour le voir, dans cette éternelle somnolence qui n'allait plus durer très longtemps. Déjà, dans quelque lumineux bureau, les ingénieurs évaluaient les matériaux, des architectes traçaient leurs plans, des droites menaçantes, de terribles enjambements de fleuve, des portes béant sur des mondes jamais visités encore – à savoir l'avenue Philipoteaux, de l'autre côté de la Meuse. Dans très peu d'années, les engins de chantier allaient sillonner le boulevard Fabert, assourdir le passé, saccager l'enfance, simplement en déposant un pont entre les deux rives. À leur suite, les voitures allaient s'engouffrer dans cette voie redevenue fréquentable, et leur flot dure encore aujourd'hui – heureusement il n'y a plus d'enfants pour jouer sur le trottoir jaune : trop de présumés pédophiles tapis dans la prairie, sans doute. Donc, il était bien nécessaire de revenir ici une fois encore, sur le boulevard, ne serait-ce que pour vous le faire découvrir, vous rendre malgré vous témoins, avec moi, de son existence dans le temps, avec son silence villageois, ses arbres alignés et ses souvenirs d'avant-guerre. La visite était d'autant plus nécessaire et urgente, en cet été 1967, qu'une sorte de cataclysme imprévisible allait prochainement – mais alors vraiment très prochainement – s'abattre sur la tête de notre jeune héros grassouillet. Nous y reviendrons, soyez sans crainte – ou plutôt si : tremblez pour lui. J'entends vos grondements d'impatience, mes bons et innombrables amis, et vos dents grincer d'agacement : mais est-ce qu'il ne va pas, enfin, se décider à nous expliquer qui sont tous ces enfants, et surtout ce qu'ils font dans une brouette ? D'abord, je vous fais observer qu'il ne s'agit pas d'une brouette, mais d'une remorque.


Même pas, d'ailleurs : c'est la remorque. René l'attache derrière sa Mobylette pour aller chercher le foin nécessaire à l'engraissage des lapins de Suzanne (que nous avons dégustés, il doit vous en souvenir, lors d'un épisode précédent – de préférence à la moutarde parce que mon père adore ça). [Puisqu'on a fait un détour imprévu par les cabanes à lapins, il convient de préciser que, lorsque l'un d'eux atterrit sur la table de la cuisine, généralement dans une cocotte en fonte noircie, ma mère se réserve la tête de l'animal, qu'elle mange au complet, y compris la cervelle et les yeux – us quasiment néolithiques dont la simple évocation suffit à conduire l'Irremplaçable Épouse à deux doigts (si je puis dire) de la régurgitation spontanée. Aujourd'hui que les lapins n'ont plus de tête, Christiane compense en se confectionnant de délicieuses chips avec la barquette de polystyrène (j'ai eu un mal à l'écrire, celui-là...) de l'hypermarché où sont cultivés ces léporidés adorables (beaucoup moins cons que des hérissons, je l'affirme bien haut) .] Revenons à la remorque, restée à la traîne. Lorsque Patrick (mon oncle, de trois ans mon aîné : ce sera la dernière fois...) et moi en avons assez de faire du vélo sur le trottoir jaune, ou d'aller jouer les cousines arboricoles dans les branches basses du grand sapin, planté à l'arrière de la Chambre de Commerce, il y a toujours la ressource de sortir la remorque. Dans ce jeu, j'ai toujours trouvé que j'avais le rôle le plus enviable, celui de l'enfant assis dans le véhicule considéré. Alors que Patrick, en tant que le plus fort des deux, est celui qui doit pousser ou tirer l'engin (en bois, donc pas spécialement léger) autour du pâté de maison comprenant les parcs mitoyens de la Préfecture et de la Chambre de Commerce. Et il doit le faire en courant, aussi vite qu'il le peut, puisque le but de l'exercice, ses fins ultimes sont de parvenir à faire verser la remorque, et moi avec, en négociant l'un des virages à angle droit du trottoir atrocement mal pavé. Autre caractéristique du jeu, au moment du départ, il se trouve toujours un adulte pour me dire : « Fais attention à ne pas mettre tes doigts dans les rayons ! » Ce que j'ai bien dû faire tout de même une fois ou deux – plaisir et douleur de la transgression. C'est ainsi que passaient les années et les jours. Mais ils passaient tellement semblables qu'ils en devenaient immobiles, et le temps, gentiment, contournait le boulevard Fabert, pour aller exercer ses ravages du côté de la rue Thiers et de la place Turenne. De toute


façon, comme il n'y avait pas de pont, même lui n'aurait su passer d'une rive à l'autre de la Meuse – on était tranquille de ce côté-là. Qu'on croyait... À la fin de l'été de 1967, le temps a trouvé le joint pour sauter le fleuve et il s'est brusquement mis à circuler sur le boulevard. Salement vite, même. Plus moyen d'aller sur le trottoir jaune sans risquer de se faire emporter par le courant. Et c'est ce qui est arrivé. Sans bien comprendre comment une telle chose était possible, sans l'avoir envisagée jamais, le petit Didier, âgé de onze ans, s'est retrouvé enrôlé dans l'armée française, puis, de là, deux ans plus tard, expédié directement dans les Bat' d'Af'. Et il n'est pas sûr de s'être encore totalement remis de sa surprise.


vendredi 30 mars 2007

Le Cadet de Saint-Cyr

Le premier juillet 1966, d'une main qu'on se plaît à imaginer ferme, le général de Gaulle, président de la République française, réélu six mois plus tôt pour un second septennat, paraphe le document officiel par lequel la France se retire de l'organisation militaire de l'OTAN – sans se douter un seul instant, on le suppose, de l'ouragan qu'il vient de déclencher dans l'existence du petit Didier (lequel s'en doute encore moins). Je sais bien qu'on ne peut pas prévoir toutes les conséquences de ses actes, surtout quand on est très occupé et très vieux, mais quand même, il aurait pu faire un peu attention. Pour l'instant, en ce premier juillet, la famille Goux s'apprête à partir passer un mois de vacances dans une maison de location, au coeur d'un hameau dépendant de Vic-leComte, en Auvergne. Depuis la petite cour, bordée par un muret de pierre, on a, le soir, une magnifique vue du soleil se couchant derrière le Puy-de-Dôme. En dehors de cet aspect chromo, il s'agit d'une location « années soixante », n'est-ce pas : pas de salle de bain, et les toilettes sont dans la grange attenante. Le soir, quand on ouvre brusquement la porte de celle-ci et qu'on allume simultanément la lumière, on voit trois ou quatre rats se débiner en catastrophe. La France rurale était encore un peu rude, en ces temps. Mais ce n'est pas du tout de cela que je devais parler. Arrêtez-moi, s'il vous plaît, quand vous voyez que je barre en sucette... La France qui sort de l'OTAN, cela veut dire, entre autres dégâts collatéraux, la fermeture des bases militaires françaises implantées sur le sol allemand – et par conséquent celle de Lahr, qui va bientôt devoir subir une invasion canadienne : puisque base il y a, il faut bien mettre des militaires dedans, vous êtes d'accord ? À ce compte-là, les Canadiens tiendront aussi bien l'emploi que d'autres.


L'affaire ne se fait pas dans la précipitation et le désordre, comme on le verra ailleurs et plus tard : les Français disposent d'un an pour replier les gaules et rapatrier leurs jolis avions de chasse. Le petit Didier se sent gonflé de perplexité. Vivant ici depuis six ans, c'est-à-dire de toute éternité, il ne savait même pas qu'on pouvait quitter Lahr. Par chance, c'est seulement dans un an – et c'est si long, un an. Déjà, rien que pour atteindre Noël, hein... C'est après le Nouvel An, au début de l'année 1967, que l'événement se produit. Christiane et Daniel, ne sachant pas où ils vont être catapultés à la rentrée de septembre, décident que le mieux est encore que leur fils aîné, pour son entrée en sixième, devienne interne : ça en fera toujours un qu'on n'aura pas dans les jambes. Ça, l'internat, c'est le premier étage de la fusée. Le deuxième, c'est qu'un jour, on conduit le petit Didier à Fribourg (Freiburg, en patois local), ou Offenbourg, je ne sais plus, pour y passer le concours d'entrée au collège militaire de Saint-Cyr. Saint-Cyr-l'École, emprès Versailles, comme dirait Villon, est le village où Madame de Maintenon a fondé la Maison de Saint-Louis, en 1686. Les mêmes bâtiments ont ensuite abrité l'école des officiers de l'armée de terre, avant d'être détruits en 1944, puis reconstruits à l'identique (qu'ils disent...) pour devenir le collège militaire de Saint-Cyr, à partir de 1966. Et ça va comme ça pour les rappels historiques, on n'est pas chez Wikipedia. Donc, notre jeune héros se retrouve dans une salle de classe, au milieu de cinquante ou soixante jeunes crétins de son âge, à tremper sa plume Sergent-Major dans l'encrier, pour résoudre différents problèmes dont il n'a rien à battre. Mais, comme il est de nature consciencieuse, il s'applique. Il s'applique si bien que, sur les deux gamins admis finalement à entrer à Saint-Cyr, il y a lui. L'autre s'appelle Yann Duplessis-Kergomar, fils d'officier et outrageusement breton comme on l'aura deviné. C'est ainsi qu'au mois de septembre 1967, le petit Didier se retrouve projeté par Christiane et Daniel au milieu d'une foule d'enfants inconnus, avec la promesse peu rassurante qu'il ne les reverra pas avant un mois et demi, pour la Toussaint. Avant


d'avoir réalisé, il se retrouve dépouillé de ses vêtements civils et revêtu d'habits militaires, ou pseudo militaires. Même le slip et les chaussettes le sont, c'est dire. Je vais passer deux années scolaires ici. Ai-je été malheureux ? Pas du tout. Me suis-je bien adapté ? Pas davantage. « Indiscipline » et « mauvais esprit » sont les deux expressions que j'entendrai le plus souvent, tout du moins dès qu'il s'agira de parler de moi. Au point qu'à la fin de la cinquième, les hautes autorités de ce prestigieux établissement, galonnés à n'en plus pouvoir, médaillés comme des généraux soviétiques, prendront la décision de me renvoyer définitivement chez Christiane et Daniel. Mais n'anticipons pas. À Saint-Cyr, les « petits » – comprenez les élèves de sixième et cinquième – étaient logés dans une annexe moderne, et non dans les bâtiments voulus par la Maintenon, où ils ne se rendaient que pour les cours. Considérant cette école comme une sorte de « vitrine », l'armée n'était pas chiche en crédits, et le collège disposait d'un luxe d'équipements à peu près inconnus dans les établissements scolaires d'alors, tels que terrain de football, piste d'athlétisme, piscine couverte, etc. Pour les cours, ils étaient forcément d'excellent niveau, puisque nous avions tous été « écrémés » par le concours d'entrée. Mais ce n'est pas le plus intéressant. Nous avions deux uniformes. Une « tenue de travail », pour tous les jours, qui ressemblait étrangement à un costume chinois de l'époque Mao, et l'uniforme d'apparat, bleu marine, chemise bleue clair, cravate, écusson à la poche de poitrine, tout le toutim. Avec, bien sûr, le béret sur la tête, qu'il fallait ôter avant d'entrer en classe. Et, pour certains, des galons sur la manche. Car il y avait des grades, parmi les élèves, directement liés à leur moyenne du trimestre. On était caporal (deux sardines rouges) à plus d'onze de moyenne générale, caporal-chef (deux rouges et une dorée) au-delà d'onze et demi, sergent (une dorée) à partir de douze. Enfin, il y avait, par classe, un sergent-chef et un sergent-major – un seul de chaque grade. Était sergent-major le premier de la classe, à condition de totaliser plus de


quatorze de moyenne ; le deuxième (avec plus de treize) devenait sergent-chef. Et c'est là que le temps a commencé à se gâter pour le petit Didier. Peu avant les vacances de Noël, il se voit adjuger une moyenne générale de 16,5, ce qui le porte au premier rang de sa classe, mais également au deuxième rang de l'ensemble des cinq classes de sixième (je ne dis pas ça pour me vanter, vous allez comprendre tout de suite). Va-t-il être sergent-major ? Point ! Car ces grades peuvent être minorés en fonction de la discipline dont fait preuve l'élève. Le règlement prévoit que l'on peut le redescendre d'un grade, de deux, voire de trois dans les cas les plus extrêmes. Le petit Didier doit être un cas extrême, puisqu'il se retrouve caporal-chef en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. En est-il blessé ? Oui, forcément. Mais, comme il est dans sa nature de le faire, il plastronne, clame bien haut que, de toute façon, ces grades, c'est n'importe quoi et qu'il n'en a rien à faire – attitude qui ne rehausse pas son prestige personnel auprès de l'encadrement adulte et galonné, on s'en doute. En revanche, cette dégradation va lui donner le loisir de faire d'intéressantes observations sur la nature humaine. Car, assez vite, dans cette classe qui se retrouve la seule à ne pas avoir de sergent-major, des murmures de protestation s'élèvent contre ma petite personne. « On » va se plaindre aux autorités compétentes de ce que je « dévalorise » toute la classe, en n'arborant pas les quatre sardines dorées. « On » suggérera même de me transplanter dans une autre, ce qui ne sera pas fait. Il n'empêche que, durant trois trimestres, ces petits cons devront supporter une vie sans sergent-major, ce qui est très dur, convenons-en aujourd'hui. Petits cons, peut-être, mais d'excellentes familles pour la plupart. Fils d'officiers supérieurs, de consuls, d'ambassadeurs – comme s'il en pleuvait. Vous pouvez imaginer la fierté de Daniel, adjudant de l'armée de l'air, voyant son fils non seulement admis dans pareil cénacle, mais leur passant devant à tous ? [À l'inverse, il n'est pas interdit d'imaginer le dépit de tous ces MM. les ambassadeurs,


constatant que le glorieux produit de leurs testicules se faisait supplanter, et tout en semant sa zone, qui plus est, par le rejeton d'un... d'un quoi ?... Comment dites-vous ? D'un ad... Un adjudant ? Non, vraiment, ma chère...] Le problème, c'est que sa joie est tout de même un peu gâchée par ce foutu grade de sergent-major que sa remuante progéniture semble faire exprès de ne pas mériter, à force de dire tout haut ce qu'il ne devrait même pas penser tout bas. Pour le petit Didier, la vie est en demi-teinte. Le souvenir qui lui reste est plutôt dans les gris. Lumineux dans l'ensemble, mais gris. Pour se désennuyer un peu, il collectionne les PV. PV : privation de sortie. En langage civil : heures de colle. Une PV vaut deux heures ; deux, quatre ; et trois, six. Trois PV dans le même week-end, ça ne s'est encore jamais vu. Jamais vu ? Il ne faut pas me provoquer... Un vendredi, à la cérémonie du hisser des couleurs (on y a droit tous les matins, avec le clairon, le salut au drapeau, bien en rangs comme il faut, au garde-à-vous), comme chaque semaine, on annonce publiquement les noms de ceux qui sont punis (« Les p’tits collés du dimanche », comme on chantonne alors, sur un air de l’inénarrable Enrico Macias). Lorsque l'adjudant préposé à cet office fait suivre mon nom de la mention magique : trois privations de sortie, je suis aussitôt la cible convergente d'une centaine de regards, certains vaguement admiratifs, d'autres horrifiés par le monstre en quoi je viens subitement de me transformer. Évidemment, ce n'était pas avec des exploits pareils que je risquais de regagner mes galons de sergent-major. [Ici, un épisode qui ne me concerne en rien. Il y a, dans ma classe, un élève très silencieux, très effacé, très renfermé, qui se nomme Gilles Barbedette. Ce garçon (que je revois blond et frêle, mais je peux me tromper) a une peur panique de l'eau. Bien entendu, dans le but, j'imagine, de le viriliser, les crétins galonnés qui nous servent de pions lui annoncent un jour que, le lendemain, qu'il le veuille ou non, il faudra bien qu'il aille à la piscine et qu'il nage, comme un homme, nom de Dieu !


Résultat, ce garçon timide, quasi-muet, à la vie sociale ténue (encore une fois, d'après les souvenirs d'un garçon d'onze ans), incapable d'affronter qui que ce soit, choisit de « faire le mur » et, en effet, disparaît le soir même. Il est naturellement repris dans l'heure. La sanction est prévue, sans appel : renvoi immédiat. On ne le reverra jamais. Des années plus tard, j'ai vu apparaître, dans les journaux, des articles parlant des livres d'un certain Gilles Barbedette (mort depuis). Je me suis souvent demandé s'il s'agissait de « mon » Gilles Barbedette – je n'en ai jamais rien su.] À la fin de l'année scolaire 1967 - 1968, la question de mon renvoi a été sérieusement examinée. Les autorités sont arrivées à la conclusion qu'il était tout de même délicat de mettre à la porte un élève ayant été trois fois sergent-major, même de façon toute virtuelle, et j'ai rempilé pour un an. Mes résultats ayant légèrement fléchi en classe de cinquième, en juin 1969, mon cas a été réglé beaucoup plus rapidement : dehors, le sale môme ! Et, comme si le renvoi n'était pas une peine suffisante au regard de ses multiples crimes, le petit Didier fut mis illico dans un avion militaire et expédié dans une colonie pénitentiaire située sur le territoire algérien. Ce dont il n'a eu qu'à se féliciter, et encore aujourd'hui, ainsi qu'on le verra.


samedi 7 avril 2007

Le Petit Maillot de Marie-Paule

Lorsqu'on débouche sur la passerelle, la première chose qui frappe, c'est l'odeur – odeur jamais sentie, indéchiffrable, qui vous tapisse immédiatement l'intérieur des naseaux ; et vous savez dans la seconde qu'elle y est pour toujours. De quoi est-elle faite ? Qui l'exhale ? – Qui ou quoi ? La végétation ? Les hommes ? La terre sèche du djebel tout proche ? Les parfums de femmes ? Tout cela mélangé ? On ne le saura pas. Après deux ou trois jours, on ne la sent plus, bien sûr, mais elle est logée dans la mémoire, prête à rejaillir à tout moment, c'est certain. De toute façon, le petit Didier s'en fiche un peu des parfums de l'Algérie, au moment où il descend de l'avion qui l'a amené de la base d'Orléans-Bricy, à celle de Bou-Sfer, à une vingtaine de kilomètres à l'ouest d'Oran. Il a d'autres soucis en tête, intimement mêlés à sa joie de retrouver ses parents, et Philippe, et Isabelle. Vous vous souvenez qu'on l'a laissé, ce foutu gamin, en train de franchir les grilles du collège militaire de Saint-Cyr, sans espoir de retour. Deux ou trois mois plus tôt, Daniel ayant été muté là-bas, toute la famille s'était donc envol��e pour l'Algérie. Ne me demandez pas pourquoi, sept ans après l'indépendance, il restait une base militaire française sur le sol algérien : je n'en sais rien et ne veux même pas le savoir. Donc, dans les derniers jours de juin, le coeur sans doute un peu lourd de quitter cet endroit où viennent de se dérouler deux ans de sa vie, l'ex-sergent-major virtuel est conduit à la base aérienne d'Orléans. Voyage qui l'excite assez car c'est le premier qu'il va effectuer en avion (il a eu droit à un rapide baptême de l'air, quelques années plus tôt, mais on va dire que ça ne compte pas). Pas de chance, le voilà embarqué dans un Transal (je ne sais même pas comment ça s'écrit, c'est vous dire), gros avion servant au transport de fret. Les rares passagers sont donc installés sur d'étiques sièges en grosse toile, dos à la carlingue. Les quelques hublots sont situés à un mètre cinquante du sol, il règne un vacarme d'enfer : toute la


poésie du voyage. Déjà, le petit Didier ne vomit pas son quatre-heures pendant le vol, on peut s'estimer heureux. Et, finalement, le voici arrivé. Tout en marchant vers les bâtiments d'accueil, et cherchant à apercevoir ses parents parmi les petites silhouettes qu'il distingue, il se demande comment il va être reçu par eux. Il ne faut quand même pas oublier qu'il vient de se faire lourder d'un établissement de prestige auquel ses parents tenaient beaucoup. [On imagine assez les rêves de Daniel, certains soirs. Après de solides études, son fils intégrait Coëtquidan ou Salon-de-Provence, sortait major de sa promotion, devenait un brillant officier, terminait général, peut-être même chef d'état-major – l'accomplissement d'une vie. Au lieu de ça...] Je suis assez surpris d'être très chaleureusement accueilli et que, du nain, il ne soit point parlé. Tout le monde semble faire comme si. C'est une impression assez étrange, pas très agréable finalement : je ne sais pas trop comment me comporter. Suis-je censé annoncer la nouvelle moi-même ? Avec courage, je choisis le silence. Si tout le monde fait comme si, pas de raison que je me comporte autrement. La lettre officielle annonçant mon exclusion définitive arrivera deux ou trois semaines plus tard. Là, on ne fera plus comme si (surtout mon père : il n'est pas très bon, dans le « comme si », et notamment en cas de renvoi de Saint-Cyr...). Mais le petit Didier s'en moque un peu, désormais. Car, en l'espace de quelques semaines, il se produit chez lui quelque chose de stupéfiant (à ses yeux en tout cas) : une rétro-métamorphose. Comprenez que le charmant papillon se transforme soudain en une énorme et gigantesque chenille velue. On appelle ça la puberté, à ce qu'il paraît. Moi, je veux bien, mais je trouve qu'ils auraient pu prévenir. Les poils qui se mettent à pousser un peu partout, la bite qui s'allonge démesurément (enfin : aux yeux de l'enfant, hein ! parce qu'au bout du compte...), la voix qui se met à fluctuer d'une octave à l'autre sans avertir, les vêtements qui rétrécissent de façon


incompréhensible : tout cela, encore, on pourrait s'en arranger assez bien. Seulement, il y a le reste, l'immense reste. Pratiquement d'un jour sur l'autre – rappelezvous –, les autres enfants perdent d'un coup tout leur intérêt. En revanche, les grandes filles en acquièrent un, et pas marginal le moins du monde. Justement, en voici une qui s'approche. Elle s'appelle Marie-Paule, Marie-Paule Debard. Pour l'instant, elle traverse le terrain vague qui sépare de la plage la cité où sont logés les militaires français. Elle s'est certainement baignée, ses cheveux blonds sont encore humides. Elle est arrivée de France environ cinq ou six semaines après moi. Est-ce que je suis tombé amoureux tout de suite, « au premier regard », comme dans les romans pour dactylos ? Je ne sais plus. Très vite, en tout cas. Les élans du coeur, et surtout les transports de la chair, étaient facilités par le fait que, durant ce premier été algérien, la petite bande de jeunes adolescents à laquelle je m'étais facilement agrégé, a passé le plus clair de son temps sur la plage – donc, pratiquement à poil. Et je me souviens avec une netteté presque cruelle à quel point le petit maillot deuxpièces jaune de Marie-Paule s'accordait parfaitement aux rondeurs qu'il était censé dérober à nos regards. À la minute où le sentiment amoureux m'est tombé dessus, il a été rejoint par un autre, beaucoup moins enivrant : la certitude de l'échec. Ou plutôt, l'inutilité de tout ce que je pourrais entreprendre. J'avais treize ans et demi, elle en avait presque quinze, les quatre ou cinq autres garçons de cette petite bande réunie par les hasards des affectations paternelles en avaient seize : avec quelles armes aurais-je pu lutter ? Avec quoi briller ? Je me suis tu. Ç'a duré un an et demi. On est devenu très bons copains, elle et moi – mais surtout elle. Par sa seule présence, sur la petite plage d'Aïn-el-Turck, dans son petit maillot de bain jaune, elle a achevé de tuer le petit Didier, sans le savoir. L'enfance était derrière nous, et on lui a même claqué la porte au nez.


Dans les derniers jours de décembre 1970, lorsque la base militaire a été démantelée, en moins d'une semaine et dans l'affolement général, tous les Français sont repartis en même temps, ou presque. J'ai dit au revoir à Marie-Paule simplement, sur un ton dégagé, sobre, viril. C'est normal : on était très bons copains.


samedi 31 mars 2007

Raid éclair en terre camusienne

À l'occasion de la sortie (4 avril, si ma mémoire est bonne), des deux volumes du Journal de Travers, de Renaud Camus, j'inaugure un nouveau libellé, sous lequel je compte regrouper mes impressions de lecture, au fil de ces 1600 pages ( ah ! il ne s'est pas déplacé pour rien, le seigneur de Plieux...), sauf si les réflexions qui me viennent sont particulièrement consternantes (" comme si ça t'avait gêné jusqu'à présent ! ", psalmodie le choeur des Innombrables). Dès demain, vous aurez droit au compte-rendu (sauf gueule de bois majeure) de la présentation de l'ouvrage faite par l'auteur lui-même, d'ici une couple d'heures, dans un haut-lieu de la vie parisienne que la DGSE m'a demandé de garder secret, afin d'éviter tout débordement d'enthousiasme incontrôlable. En guise de hors-d'oeuvre, de zakouski (« z'accouse qui ? », se demandait déjà Émile Zola, trahi par son origine transalpine), voici le récit de ma première rencontre avec Renaud Camus, en son antre et ailleurs.

Tout a commencé par une nuit bleue et froide de décembre, alors que je venais de faire l'objet d'un tir croisé de sottise crasse, dans la salle du rewriting, où vous êtes désormais accoutumés de me retrouver. Légèrement abasourdi par ces pleins baquets de stupidités déversés sur la pauvre tête, qu'est-ce qui me poussa à adresser un mail à Renaud Camus, dans le seul but de pleurnicher sur son épaule ? Allez savoir. Toujours est-il que, cinq minutes plus tard - alors que je n'en attendais évidemment aucune - je recevais une réponse. Dans laquelle, en substance, le châtelain de Plieux me faisait savoir que mes soucis, auprès des siens, relevaient de la pure félicité, qu'il avait violemment à se plaindre des personnes chargées de lui installer un nouveau système de


chauffage, onéreux mais susceptible de faire repasser la température de la salle des vents légèrement au-dessus de zéro sur l'échelle de Celsius. Réponse compatissante de ma part, re-réponse de la sienne, le ton vire à l'humour, dérape dans le burlesque, nous fait passer le temps à tous les deux, lui là-bas, moi ici (cha-bada-bada...). Pour finir, Renaud Camus m'adresse un ultime mail intitulé En direct de la ferme, qui se trouve être la page de son journal du jour (que j'ai gardée précieusement depuis, vous pensez bien : je compte me faire un blé noir, avec ce truc, pour quand je serai vieux). Là-dessus, l'écrivain en bâtiment rentre dans sa Normandie. Une heure et deux pastis plus tard, une idée point dans mon cerveau en légère surchauffe. Je m'installe ici même, devant le clavier, et expédie un nouveau mail en direction de la Lomagne, dans lequel je prie Renaud Camus d'être, avec M. Pierre, notre invité à dîner, à L'Irremplaçable et moi, le samedi suivant, en l'hôtel de Bastard. Assortissant l'invitation d'un trait d'esprit piteusement approximatif, du style : " Si notre compagnie n'a rien de bien exaltant, vous aurez toujours passé deux heures au chaud " voyez le niveau. Prenant connaissance de ce message un peu plus tard, la Petite Frisée Gracieuse s'inquiète quelque peu : - Tu as vraiment l'intention de faire 1600 km aller-retour, pour un dîner ? Moi, très mâle-qui-domine-la-situation : - Voyons, ne sois pas sotte, ma pauvre fille (j'aime bien ce petit ton condescendant, je l'utilise parfois) : n'importe qui ayant lu le Journal de Renaud Camus sait très bien qu'il a horreur des invitations à dîner, surtout venant de gens qu'il ne connaît pas ! Il va trouver une excuse polie pour décliner et on n'en parlera plus... Le lendemain matin, dans ma boîte mail, un message de Renaud Camus, disant en substance : mais avec grand plaisir, cher ami ! Suit une invitation à venir prendre l'apéritif à Plieux sur les coups de sept heures et demie.


Bon. On étais mardi, le dîner était prévu pour le samedi. Après ça, ont suivi pour l'Irremplaçable et moi (mais surtout moi) quatre jours de torture mentale sans précédent - et j'espère sans postérité non plus. Le soir-même, on a commencé, elle et moi, à traquer les "c'est vrai que" et les "c'est h'évident" qui empuantissaient notre langage quotidien. Courageuse mais pas téméraire, l'Irremplaçable a déclaré tout net que, n'étant pas assez cultivée ni intelligente (ben tiens !), elle ne dirait pas un mot de toute la soirée, et que ce serait à moi de me débrouiller. Moyennant quoi, j'ai passé un bon tiers des quatre nuits qui ont suivi à faire la liste des sujets de conversation possibles, en cas de "blanc". Et, même, à commencer à les tenir, ces conversations, faisant à la fois Renaud Camus et moi, étudiant les relances, prévoyant les réponses : l'horreur à l'état pur. Comme si ces tourments spirituels n'étaient pas suffisants, sont venus s'y greffer de petits tracas matériels. Nous venions d'avoir la chienne Bergotte (trois mois à l'époque), quelques semaines plus tôt. Comme il lui manquait un certain vaccin nouvellement inventé, il était hors de question de la laisser au chenil avec Swann. Nous devions donc partir pour le Gers, et bivouaquer à l'hôtel de Bastard, avec nos deux chiens, dont l'un qui, vu son âge, avait une très nette tendance à faire ses besoins à l'endroit où il se trouvait quand l'envie l'en prenait. Néanmoins, l'aventure était fort excitante. Comme je tenais absolument à voir le château de Plieux de jour, nous décollons du Plessis-Hébert le samedi matin, aux environs de cinq heures. Les huit cents kilomètres se font gentiment, avec arrêt toutes les heures pour les chiens. L'Irremplaçable et moi nous partageons les tâches : je conduis, elle rattrape le sommeil que nous avons en retard. Nous découvrons Plieux vers trois heures de l'après-midi, et je fais remarquer à l'Irremplaçable que le château est à l'image de l'homme qui l'habite : dressé d'orgueil mais sans une once de vanité. Cette pensée sublime me vaut un long regard admiratif de celle qui a la chance inouïe de m'avoir pour mari. Ensuite, nous filons vers Lectoure, afin de poser nos bagages (et nos chiens) dans la chambre qui nous est réservée. Petit tour de la ville, qui doit être charmante lorsque ses


habitants n'accrochent pas de gros Père Noël rouge fluo à tous les balcons, et qu'il n'y a pas les micros beuglants de la quinzaine commerciale. À mesure que le temps passe, la tension monte... Retour à l'hôtel de Bastard, douche, change. Je ne pousse tout de même pas l'obédience aux principes camusiens jusqu'à mettre une cravate (c'est mon côté rebelle irréductible). Et nous voilà repartis pour Plieux - les chiens toujours à l'arrière. Naturellement, ma peur d'être en retard fait que nous arrivons un quart d'heure trop tôt, et ces quinze minutes passées à attendre dans la voiture, sur la petite place du village, qu'il veuille bien être sept heures et demie, resteront comme le plus long quart d'heure de mon existence. Enfin, d'une main ferme, j'empoigne la chaîne, tire dessus, la cloche retentit, les dés sont jetés. Un pas dans l'escalier, la porte de bois s'ouvre... C'est M. Pierre, souriant, d'emblée charmant. Nous nous présentons. Comme chaque fois que je suis censé enregistrer un nouveau nom, je l'oublie instantanément (d'où le "M. Pierre" que j'emploie depuis...). Nous le suivons dans l'escalier, découvrons la première salle, dans laquelle, finalement, nous sommes rejoints par le maître de céans. Renaud Camus nous invite à passer dans son bureau, si le terme convient à une salle aussi magnifique. La première impression (idiote, il va sans dire) que l'on éprouve, entre ces deux haies de bibliothèques pleines, devant ces murs lourds, face au grand bureau qui occupe le fond de la pièce, c'est que n'importe qui, installé à écrire en ce lieu, aurait obligatoirement du talent. Comme quoi, il faut se méfier de ses premières impressions. À peu près à mi-longueur de la salle, dans un renfoncement du mur, est installée une petite table autour de laquelle nous prenons place, Renaud Camus, l'Irremplaçable et moi sur des chaises, Pierre sur le banc de pierre (pas pu éviter la répétition, là...) sortant de l'épaisseur même du mur. Le champagne arrive, la conversation s'engage. Elle a un peu de mal à prendre, au début, forcément. Oubliant ses voeux de silence, l'Irremplaçable se met à la relancer et s'en tire plutôt bien - on trouve le rythme, tout en vidant la bouteille. Vers huit heures et quart, on s'apprête à repartir au Bastard, mais, avant, petite visite des


principales salles, celles où sont exposés les oeuvres de Marcheschi. Ma connaissance de l'art en général, et contemporain en particulier, étant ce qu'elle est (nulle), je reste muet devant ces grands panneaux austères, sombres mais troués de lumière. C'est-à-dire que j'aurais dû rester muet. Mais comme la chose m'est à peu près impossible, il a bien fallu que je profère je ne sais plus quelle banalité pompeuse qui a dû consterner notre hôte. Courtois et bien élevé, il n'en a rien laissé paraître. Une vingtaine de minutes après, nous entrons dans la salle à manger de l'hôtel de Bastard, pièce agréable, chaleureuse même. On nous conduit vers une table ronde. C'est le moment d'affronter la torturante question qui a hanté une partie de mes nuits précédentes : comment dois-je placer mes hôtes, puisque, puissance invitante, il paraît que c'est à moi de le faire ? Comme il n'y a qu'une chaise pour tourner le dos à la salle, il est normal que je me l'attribue. Mais ensuite ? L'Irremplaçable me sauve la mise en décrétant que Renaud Camus prendra place en face de moi, Pierre à ma gauche et elle à ma droite. Renaud Camus proteste courtoisement que la place d'honneur doit revenir à Catherine, seule femme de l'assemblée. L'Irremplaçable clôt le débat en déclarant avec un petit sourire qu'elle préfère contempler Pierre que la salle. Là, sale moment de honte pour votre serviteur, lorsqu'il réalise que Renaud Camus attend que Catherine ait fini de s'installer pour faire de même... alors que j'ai déjà le cul sur ma chaise depuis une poignée de secondes ! Petit moment de solitude... Le dîner va se dérouler de façon tout à fait agréable (en tout cas de notre point de vue...). M. Pierre se révèle un homme charmant, agréable, intelligent, doté d'humour. Je pose à Renaud Camus des questions sur ses livres, passés ou futurs, en m'efforçant de ne pas non plus monopoliser la conversation sur ce seul thème. Se sentant à l'aise, l'Irremplaçable tient parfaitement son rôle, relançant sur des sujets davantage "d'intérêt général". Renaud Camus fait preuve d'un bel appétit, et je n'ai pas besoin de le supplier à genoux pour le voir vider son verre de vin blanc. Je me dis qu'après cela, il ne faudra pas qu'il s'étonne de souffrir d'insomnie - je suis allé vérifier quelques semaines plus tard dans la


"Chronologie" : elle s'est effectivement produite. Nous nous séparons 'round midnight, après un armagnac pris au bar... où j'ose enfin m'autoriser une cigarette ! Il ne nous restait plus qu'à faire faire un dernier tour aux chiens, à dormir autant que possible, et à rembobiner nos huit cents kilomètres dans l'autre sens. Ce qui fut accompli.


Dimanche 1er avril 2007

Les Douceurs du Pied de cochon

Nous étions douze, comme les Apôtres (également comme les salopards et les travaux d'Hercule, ou les oeufs dans le panier). Douze blogueurs conviés cher Jean-Paul Marcheschi - hôte parfait - par Madame de Véhesse, afin d'y découvrir le fameux Journal de Travers, en ses deux volumes de 850 pages d'écriture serrée (on n'est pas au bout, je vous le dis...). La première difficulté, avec cette nouvelle-ancienne oeuvre, c'est de la nommer. Normalement, un titre d'oeuvre réclame l'italique, on est d'accord ? Seulement, ici, le mot (le nom) Travers est déjà en en italique. Que faire, mon Dieu, que faire ? Mettre Journal de en italique et laisser Travers en romain ? Ou bien l'inverse ? Pff ! je crois que je vais retourner me coucher, moi... Bon, ça va, je me suis repris. Donc nous voilà, L'Irremplaçable et moi, franchissant comme des braves le pont de Neuilly. Braves mais pas téméraires : Ayant, dans un passé récent, subi cette pure démence qu'est devenue la circulation parisienne, nous laissons la voiture sur la contre-allée de l'avenue Charles-de-Gaulle et sautons à pieds joints, sous une pluie battante, dans la bouche du métro Sablons. Treize minutes plus tard, résurgence à Louvre, sottement rebaptisée Louvre-Rivoli. Comme nous sommes bien entendu en avance, petit tour de quartier - il a cessé de pleuvoir. Enfin, direction la rue Berger. Soudain, surprise : qui est donc cet homme, là, sur le trottoir, à quelques mètres de nous, occupé à nous photographier, en prenant des poses outrées de reporter en pleine action ? C'est Renaud Camus, flanqué de Pierre, tout sourire et d'une jeunesse qui a parfois tendance à m'énerver un peu (mais je sais qu'il ne le fait pas exprès, donc je ne dis rien).


Au même moment, sur notre flanc droit surgit Guillaume Cingal, donnant l'impression de jaillir de terre, en dépit de son air quelque peu lunaire. Je compose le code, on s'entasse dans l'ascenseur jusqu'au quatrième et dernier étage de ce petit immeuble moderne, offrant une vue superbe sur la Bourse du Commerce, l'église Saint-Eustache et Le Pied de cochon, sur lequel nous reviendrons, pas d'impatience. La porte s'ouvre sur une Valérie Scigala souriante, qui semble un peu surprise de nous voir débarquer en groupe, façon charter de touristes. Jean-Paul Marcheschi est sous la douche, on ne saura pas avec qui, ni même si. Les autres arrivent ensuite, en rangs assez serrés, et la valse des présentations commence. Elles sont compliquées par l'innocente manie de la plupart des blogueurs, consistant à toujours écrire sous pseudonyme. Il est donc nécessaire que chacun (à part moi) donne son nom, puis le titre de son blog, pour qu'on parvienne à s'y retrouver un peu. Renaud Camus est l'un des premiers à s'asseoir, en s'en excusant : il souffre d'une attaque de goutte. Je suis un peu étonné qu'il ait encore ce genre de problème, puisque, lors de notre dîner au Bastard, je lui avait indiqué le remède souverain : le Zyloric (200 ou 300, selon votre taux d'acide urique - la consultation est offerte). Au lieu de ça, il persiste à se soigner à l'aide de je ne sais quel extrait de gazon belge, totalement inopérant, il va de soi. La prochaine fois, je vais prendre M. Pierre à part et lui en toucher deux mots, je le sens. Rapidement, on fait cercle autour de Valérie Scigala, qui nous présente brièvement le Journal pour lequel nous sommes réunis. Claire, sobre, rapide. Puis vient le jeu des questions-réponses avec l'auteur, qu'il est toujours très agréable d'écouter parler (et je ne dis pas ça pour fayoter). On rit plusieurs fois. Lorsque l'un de nous lui demande ce qui l'a poussé à publier ce Journal écrit depuis trente ans, Renaud Camus commence par répondre, d'une voix un peu lointaine : " J'ai pensé que Fayard pourrait m'en donner un bon prix..." Les questions s'espaçant, Valérie Scigala pose alors la plus importante de toutes : " Bon...


on boit ? " La réponse est oui. En tant que "valet cornichonnesque et servile " de ladite dame, je propose mon aide et bondit à sa suite en direction de la cuisine, suivie par l'Irremplaçable. Là, nous tombons sur Jean-Paul Marcheschi, avec qui j'engage la conversation, à propos de ses oeuvres exposées à Plieux. Ce qui fait que les deux femmes se tapent tout le boulot (apporter les bouteilles, les petits fours, enfin tout ça...). Ensuite ? Oh ben, ensuite, c'est une soirée normale, n'est-ce pas : les verres se vident, les langues se délient, l'Irremplaçable macule son chemisier avec un mini-baba au rhum qui explose en plein vol. Heureusement pour elle, Renaud Camus fait la même chose avec un mini-fraisier, l'honneur est sauf. L'Irremplaçable et moi auront une agréable et intéressante conversation avec Jean-Paul Marcheschi, qui est décidément un homme hautement fréquentable. Il nous parle entre autres de ses angoisses à propos de la station de métro de Toulouse qu'il a été chargé de concevoir, caar lui-même ne découvrira son oeuvre - réalisée par morceaux, parce que monumentale - que lorsqu'elle sera mise en place, c'est-à-dire quand il n'y pourra plus rien changer, même si elle ne lui convient pas. Moi, je dis : il aurait fait préposé au gaz, comme métier, il aurait pas eu ce genre de souci - qu'il vienne pas se plaindre. Ce qui m'a beaucoup plu, dans cette petite réunion, c'est que j'ai pu réaliser l'un de mes plus vieux rêves : devenir une minorité sexuelle. Après un rapide comptage, il m'est apparu nettement que les hétéros étaient pour le moins clairsemés, en cette noble et chaleureuse assemblée : ça m'a fait un bien fou. J'ai pu aussi constater que les homosexuels avaient une bien meilleure acuité visuelle que nous autres. Chacun à son tour, M. Pierre et Marcheschi ont en effet tenté de me persuader que, certains soirs, ils pouvaient voir les serveurs du Pied de cochon (voyez, je vous avais dit qu'on y reviendrait...) se manuéliser réciproquement, à l'étage de la maison qui leur est réservé. Or, moi, c'est à peine si je distinguais les fenêtres en question, d'où l'on était. Voilà des gens qui se soignent la goutte au gazon belge, mais qui ont des ophtalmos de


première bourre. J'ai quand même regardé attentivement plusieurs fois, par acquit de conscience : nada. On a dû tomber un soir où les branleurs faisaient relâche. À la fin de la dernière bouteille, certains d'entre nous étaient assez gentiment entamés, mais ne comptez pas sur moi pour donner les noms - à part le mien, qui va sans dire. Ce qui ne nous a nullement empêchés de faire honneur au flacon de rouge que le maître des lieux a sorti de sa réserve perso. L'Irremplaçable et moi sommes partis dans les derniers, pas longtemps après le brillant exposé sur la généalogie lacanienne, dispensé par la jolie Julie. Catherine a promis à je ne sais plus qui (peut-être Madame de Véhesse) de prendre le volant, mais, après le retour en métro, constatant que j'étais parfaitement nickel, elle me l'a laissé, en me faisant promettre de ne pas le dire ici - serment que je m'empresse de trahir, comme on voit. Nous étions, bien sûr, lestés des deux forts volumes du Journal, le premier tome agrémenté d'une très aimable dédicace de l'auteur, dont on souffrira que je la garde pour moi. Enfin, pour répondre à la question qui vous brûle les lèvres, et sa folle vanité dût-elle en souffrir, je me dois de vous dire que, du nain, il fut très peu parlé.


dimanche 1 avril 2007

Y a-t-il un éboueur new-yorkais, lettré et francophile dans la salle ?

Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, dans mon petit commentaire sur la soirée d'hier, chez Jean-Paul Marcheschi, parce que je la trouvais trop terrible à affronter, pour des natures sensibles comme les vôtres. Mais, finalement, l'exigence de vérité est la plus forte - donc, voici. Lors de la séance de questions-réponses, quelqu'un soudain demande (était-ce Tlön ? Ce n'est pas impossible, mais je ne garantis pas) à Renaud Camus, s'il avait déjà tenu un journal avant celui de Travers (qui remonte, on s'en souvient, à 1976). Le Maître répond que oui [frisson de volupté parcourant l'assemblée], mais que, un jour, il en a jeté les 19 cahiers dans une poubelle new-yorkaise ([un tremblement d'horreur sacrilège fait blobloter l'assistance]. Aussitôt, cependant - car telle est bien l'espèce humaine -, l'espoir renaît, par la voix (mal assurée mais digne dans sa souffrance) de l'un d'entre nous : et si, par miracle, un éboueur new-yorkais, lettré et francophone - voire phile - avait récupéré ce joyau de papier pour en faire ses délices solitaires (un peu comme les serveurs du Pied de cochon) ? Une chance sur cent millions, dites-vous ? Et puis même ! Qu'importe le Graal, quand seule compte la Quête ! Nous venions de trouver une épopée à notre camusienne démesure : il fallait à tout prix retrouver ce moderne gardien de trésor, ce dragon en bleu de chauffe maculé, ce Fafner en treillis puant !


Et, tous, soeurs et frères, nous partîmes sur ces chemins de gloire - après avoir pris soin de faire suivre notre courrier, tout de même.


lundi 2 avril 2007

Renaud Camus, une certaine ressemblance...

Nous voici donc, avec ce volume en mains du Journal de Travers - premier tome. Il est lourd, compact, impressionnant, promesse de jouissances longues. Ce qui n'empêche pas qu'on appréhende un peu de l'ouvrir, de s'y plonger, dans la mesure où l'on pressent grand le risque de noyade. Et puis, on n'a pas très envie qu'il nous arrive ceci. Donc, on temporise, on contourne le massif, on musarde. D'abord, on s'attarde un peu longuement sur le joli jeune homme de la couverture, qui nous ferait presque regretter d'être sottement hétéro. On se dit qu'il a des airs... des airs de... des airs à... Qu'il ressemble... Il est des personnes, hommes ou femmes, dont les traits sont fixés une fois pour toutes, quasiment dès la naissance. Vous faites leur rencontre dans la classe du cours préparatoire, vous les perdez de vue pendant soixante-deux ans, vous les recroisez au coin d'une rue : les mêmes, exactement. Pour d'autres, il semble qu'ils ont conclu une sorte de pacte diabolique qui leur permet de changer de visage tous les cinq ou dix ans. Il reste des traits communs, des regards, sans doute une façon de sourire, mais c'est comme si, tout en conservant le même jeu, on avait redistribué toutes les cartes. Le jeune homme au regard doux est de cette dernière race. Renaud Camus : un homme qui, de temps à autre, selon l'éclairage, ou son humeur, ou celle de qui le regarde, présente une certaine ressemblance avec lui-même. Ni tout à fait le même, etc. Comme il est temps d'ouvrir le livre, on quitte le jeune homme de la jaquette (je sais que je n'aurais pas dû, je le sais !), pour plonger dans l'océan intérieur. Mais on a encore un


peu la trouille que l'eau soit froide - on n'est tout de même que début avril -, donc, on y va par les marges. On peut, c'est un exemple, se rafraîchir la mémoire à la page Du même auteur. (Ce qui oblige à lâcher le premier volume pour le second. Mais, alors, on se trouve d'abord face à un autre jeune homme qui, lui aussi, offre une certaine ressemblance avec Renaud Camus, également possède un air commun avec le jeune homme du premier tome, et... on n'en sort plus.) La liste des ouvrages de Renaud Camus offre une surprise assez incompréhensible : la rubrique Journal se termine sur Outrepas : Monsieur Fayard semble ignorer tout à fait qu'il a lui-même publié Rannoch Moor en 2006. C'est pas r'lu, ça, Coco, c'est pas r'lu ! Enfin, on se sent suffisamment assuré de soi-même et on saute dans le grand bain. À la première page : Samedi 20 mars 1976... J'avais eu 20 ans la veille...


mercredi 4 avril 2007 La Malédiction de l'ours en peluche Ayant terminé le livre de Jourde, dont je vous parlais un peu plus haut (et donc un peu plus bas, ici), je me suis replongé dans le Journal de Travers. À la page 150, je tombe sur une phrase qui, pour peu qu'on prenne soin de la sortir de son contexte, me paraît irrésistible. La voici : Il faut vraiment des bandaisons chevillées au corps pour résister aux poupées espagnoles, et même aux ours en peluche. Réacclimatée dans son milieu naturel, elle s'explique, naturellement. Renaud Camus se demande si le garçon avec qui il a passé la soirée ne l'invite pas à venir dormir chez lui par crainte qu'il ne trouve son appartement, ou plutôt sa décoration, bête, vulgaire, etc. Et il ajoute qu'en effet, pour lui, il y a peu de choses plus tue-l'amour que les appartements, qui peuvent même agir sur le désir. D'où la phrase que j'ai citée. Dans un autre ordre d'idée : je n'arrive pas à me souvenir (car je suppose que cela a été évoqué samedi dernier), à quoi correspondent les mots, phrases, segments de phrases soulignés dans le texte. Et comme je suis d'une intelligence très moyenne, je ne parviens pas non plus à le deviner seul. C'est à vot'bon coeur, m'sieurs dames...


vendredi 6 avril 2007 L'Imbécillité (obligée) des hommes Du Journal de Travers, volume 1, page 239 : " J'évoque cet ami hétéro de Jacqueline qui disait (à la grande indignation de Jacqueline) que l'homosexualité était " une solution de facilité ". Et dans une certaine mesure je lui donne raison. Ce que je déteste dans l'hétérosexualité (comme pratique), c'est cette impression qu'elle donne (superficiellement, soit, mais en général c'est bien ce qu'on croit voir) qu'il y a toujours un sexe qui fait le siège de l'autre, de l'autre qui ne veut pas, ou qui veut moins, ou pas tout de suite, ou pas comme ça - cela pour des raisons physiologiques ou sociales, ou les deux, des raisons bien compréhensibles, certes, mais dont les effets sont néanmoins rasoir (à mes yeux). Dans l'homosexualité telle que je la conçois, tout se décide en deux ou trois secondes, oui, non, et si oui le passage à l'acte est immédiat (idéalement). Ensuite on peut discuter, bien entendu, bavarder, se séduire, s'aimer ; mais pas dans le seul innocent et trivial dessein de tirer un coup. " Oh là là, la somme d'imbécillités qu'ont pu émettre les hommes depuis le commencement des temps (mais ça s'aggrave) pour parvenir à s'introduire dans l'histoire et le con des femmes ! Le viol est presque plus propre, par comparaison. Cependant, comme je n'approuve pas du tout le viol, je préfère l'homosexualité où les pourparlers préliminaires, en cas d'urgence, sont tout de même nettement simplifiés ; et où, surtout, il n'y a pas ce ridicule déséquilibre entre les parties, celle qui demande et celle qui peut-être pourrait bien finir par accorder [...]. "

Ce que Renaud Camus pointe ici, me semble-t-il, ce ne sont évidemment pas les différences entre homo et hétérosexualité, mais bien entre les hommes et les femmes. Il va de soi (ou bien non ?) que si les hétérosexuels avaient la possibilité d'agir avec les femmes comme les homosexuels entre eux, ils le feraient très volontiers. Je crois bien que, pour nous, l'amour est une sorte de "bonus" de l'acte sexuel, posé comme premier - qui se produit ou non. Alors que pour les femmes, ce serait radicalement l'inverse (je schématise un max, je sais bien...). Moyennant quoi, il est malheureusement vrai que nous sommes contraints de produire un flot de sottises et de


plastronnades assez déprimant, pour des résultats hautement aléatoires. Où je suis moins d'accord avec Renaud Camus, c'est lorsqu'il arrive à la conclusion que, pour les raisons qu'il vient d'énumérer, il préfère l'homosexualité. Il me semble que "préférer" implique qu'il y a eu, à un moment ou à un autre, possibilité de choix, et je ne pense pas (peut-être ai-je tort) que cela soit le cas dans le domaine de nos orientations sexuelles. Mais, bon, ce que j'en dis...


Voyage en France de deux Camusards

Avant toute chose, je dois faire amende honorable pour vous avoir raconté n'importe quoi : le château de Lassalle n'est nullement dans le Gers, mais bien dans le Lot-etGaronne, et passablement fier de s'y trouver. (Cela dit, le Gers est à deux pas : tournez à droite en quittant l'allée, roulez quelques kilomètres, vous y êtes.) Le but de notre équipée, à l'Irremplaçable et moi, était double : une seconde visite à Plieux (visite précisément motivée, mais dont les buts ne vous apparaîtront que dans deux ou trois mois, si nous sommes toujours de ce monde), ainsi qu'un dîner avec Renaud Camus et M. Pierre, en ce même château de Lassalle. Comme j'ai une fâcheuse tendance à ne point vouloir rajeunir, nous avions décidé de faire le voyage aller en deux étapes. Nous partîmes donc, exactement à midi, le 11 avril (qui, cette année-là, vous en souvientil ?, tombait un mercredi), sous un soleil normand pétant de santé et d'insolence. Quelques heures avant, nous avions mené Swann et Bergotte au chenil le plus proche, tenu par une jeune femme brune, tout à fait charmante, mais donnant l'impression de fumer des trucs dont la vente libre se fait attendre. Puisqu'on avait décidé de se la jouer groupies camusiennes (histoire de faire ricaner dans certains blogs), un bivouac était prévu à l'hôtel Radio de Chamalières, et même de bousculer nos habitudes en délaissant la chambre 28 au profit de la 18, recommandée par le Maître en personne : on n'est pas plus mouton. (Pour tout dire, la 28 a l'avantage d'être nettement plus spacieuse, mais l'autre offre un panorama sur Clermont et les montagnes environnantes de presque 180° : la partie "guide touristique" de ce message n'est pas comprise dans votre forfait et devra être réglée à l'Irremplaçable, qui n'accepte que les petites coupures usagées dont les numéros ne se suivent pas - il vaut mieux le savoir, sinon on a l'air d'un con, après.) Voyage sans aucun fait notable, arrivée à Chamalières vers six heures. La dame qui se trouve à la réception - la même que les fois précédentes - nous accueille avec un sourire


un peu contraint. Qui s'explique immédiatement, lorsqu'elle nous informe que nous étions attendus la veille, 10 avril. Ma che... Finalement, arrive Caroline Mioche, la jeune directrice de l'hôtel, qui nous assure que c'est sans importance, qu'elle est ravie de nous voir, que le principal est qu'il ne nous soit rien arrivé de fâcheux, pis tout ça, pis tout ça. La chambre 18 est toujours libre, il y a une table pour nous : tout baigne. Sauf que, moi, j'en suis à me demander si je n'ai pas également cafouillé dans mes réservations au château de Lassalle. Inquiétude avivée par le fait que, la veille, j'avais reçu un mail de Renaud Camus me demandant si nous dînions toujours ensemble mardi, alors que notre rencontre était prévue (dans ma tête) pour mercredi. Angoisse, suée et tremblement, téléphonage, ouf : tout est normal pour la suite, ma panne de cerveau n'aura été que fugitive. Pour nous remettre de nos émotions, l'Irremplaçable et moi décidons de nous accorder le menu "Coup de coeur" (prière de retourner au lien ci-avant, pour la minute de salivage et de frustration gastronomique). Pour terminer, alanguis par le Chablis premier cru, nous nous endormons du sommeil de l'innocent - avec un léger ronflement supplémentaire, pour ce qui me concerne. La suite, après le déjeuner, si vous le voulez bien...


Voyage en France de deux Camusards (2)

Résumé de l'épisode précédent : Nos deux héros, après s'être passablement emmêlé les pinceaux dans leur réservation auvergnate, sont toutefois hébergés et nourris à l'hôtel Radio, par pure charité ainsi que l'on suppose (ou est-ce l'esprit bienveillant de Renaud Camus qui a réglé l'affaire ?). Nous voici au matin du 12 avril, ils s'éveillent...

Deux jours plus tôt, j'ai eu une mirobolante idée : puisque nous n'avons guère que trois cents ou trois cent cinquante kilomètres à parcourir, en cette seconde journée de notre voyage en France, délaissons l'autoroute, partons hardiment à la rencontre du pays profond et des vraies gens. Et la mécanique implacable s'enclenche. Après avoir fait trois fois le tour de Clermont-Ferrand pour trouver notre route, l'Auvergne s'offre à nous. N'a qu'à bien se tenir ! C'est ce qu'elle fait, du reste, mais sous un ciel aussi plombé qu'un régiment de tirailleurs à la sortie du BMC. Ensuite, tout va s'enchaîner de façon impeccable - exactement comme dans un cauchemar. Ma première initiative est d'effectuer un crochet par Saint-Nectaire, non pour y acheter du fromage, comme il serait humain de m'en soupçonner, mais pour montrer à l'Irremplaçable l'église qu'elle ne connaît pas. Elle ne la connaît toujours pas d'ailleurs : nous trouvons l'édifice bardé d'échafaudages, aussi bien extérieurs qu'intérieurs. Seule distraction : les engins de terrassement jaunes qui font bip ! bip ! bip ! lorsqu'ils reculent - c'est maigre. Heureusement, le couple qui tient le bar-brasserie de la petite place est charmant. On remonte dans la voiture en espérant des jours meilleurs. Le ciel est de plus en plus sombre, et il n'est pas le seul. Nous voilà partis pour une cinquantaine de kilomètres sur une route en lacets, qui n'en finit pas de grimper - tout ça pour redescendre juste ensuite, avant de remonter plus loin. Moyenne : 40 km/h. L'énervement du pilote devient perceptible - on pourrait presque aller jusqu'à palpable. Il convient de noter ici que lorsque l'Irremplaçable déplie une carte Michelin (mais ça fonctionne aussi avec les autres marques), afin d'assurer son rôle de navigatrice, il se produit immanquablement des phénomènes étranges : des routes s'évanouissent,


certaines apparaissent, d'autres changent de numéro, la droite et la gauche s'inversent brutalement, etc. Ça ne facilite pas la tâche du méritant pilote, laissez-moi vous le dire. Le principal point faible des trajets musardiformes dans les régions montagneuses, c'est que quand vous en avez brutalement assez de vous traîner à 40 de moyenne, vous êtes tout de même obligé de continuer, vu qu'il n'y a pas d'autres routes que celle où vous vous êtes imprudemment engagé. Vers midi et quart, on arrive dans une petite ville du Cantal appelée Mauriac, aux rues assez animées, avec l'idée de s'y nourrir rapidement mais, si possible, délicieusement. Repérage d'un restaurant proposant de la viande de Salers, ce qui nous convient tout à fait. Sauf qu'il est impossible, chez ces gens, de prétendre à un plat unique : c'est tout le menu ou rien. Ce sera donc rien. Dans le court laps de temps où nous avons mené les négociations, midi vingt-neuf est soudain devenu midi et demie. Quand nous ressortons de la prétentieuse gargote, les rues se sont vidées, tous les magasins ont baissé le rideau (y compris ceux qui en sont dépourvu). En coinçant le pied dans l'entrebâillement de la porte (c'est une image, hein...), nous parvenons à pénétrer dans une boulangerie où il reste deux sandwichs, que nous achetons avec un fort sentiment d'allégresse et de gratitude. Ne reste plus qu'à sortir de Mauriac, afin de trouver un endroit suffisamment bucolique pour magnifier nos tranches de pain farcies au pâté de campagne (il n'aurait plus manqué, ici, qu'on nous refile du pâté urbain !). Ce n'est pas si simple : la rue qui est censée déboucher sur la route de Tulle est barrée par des engins de travaux publics et, bien entendu, aucun panneau de déviation n'a été mis en place. On fait donc deux fois le tour de cette riante cité mauriacienne avant de retrouver notre chère route à lacets, noués particulièrement serrés. Vous l'aurez remarqué comme moi : sur les petites voies montagneuses, il n'y a jamais d'endroit où s'arrêter. Finalement, j'en trouve tout de même un, pas bucolique pour deux centimes d'euro, mais bon. C'est au moment où nous sortons de la voiture qu'il se met à pleuvoir - une pluie franche et massive (central), sûre d'elle-même et dominatrice. On mâchouille tristement à l'intérieur de la caisse et on repart. Bon, je ne vais pas vous la jouer "petite Cosette" non plus : à partir du moment où on


rejoint la nationale à Tulle, puis l'autoroute à Brive-la-Gaillarde, le cauchemar va s'interrompre (mais pas la pluie). On arrive à la gare de Montauban juste à temps pour cueillir Adrien à sa descente du TGV. Adrien est le neveu de l'Irremplaçable, il termine ses études de chimie (non organique, s'il vous plaît !) à Toulouse. Il vient de commencer à lire Renaud Camus et s'est montré intéressé par une éventuelle participation à notre dîner. Grand seigneur comme vous me savez, je l'ai invité à se joindre à nous. Pour meubler le trajet qui nous reste, l'Irremplaçable et moi lui brossons un apocalyptique portrait de l'écrivain que nous allons rencontrer, de ses exigences quant au savoir-vivre, au bien parler, à la courtoisie, etc. Le malheureux chimiste non organique se décompose à vue d'oeil, une sueur glacée inonde ses tempes encore juvéniles, il se demande ce qu'il fait ici. Nous, comme c'est déjà notre deuxième dîner avec le Maître, on la lui joue relax, on frime à mort, il est très impressionné. Enfin, après que deux ou trois minuscules routes ont pris un malin plaisir à changer de place par rapport à celle qu'elles ont sur la carte de l'Irremplaçable, nous remontons l'allée du château de Lassalle, que je ne vous décris pas, puisque vous l'avez en lien dans le précédent texte. Il est environ six heures et demie, il nous reste deux bonnes heures avant d'accueillir nos hôtes. Et on va se les faire en temps réel, si vous le voulez bien. À tout à l'heure, donc...


Voyage en France de deux Camusards (3)

Résumé des épisodes précédents : Babar et la Frisée (je bêtifie exprès pour faire plaisir à qui-vous-savez), après une soirée agréable à l'hôtel Radio et une journée qu'il ne serait pas exagéré de qualifier de merdique, arrivent finalement au château de Lassalle, où ils ont rendez-vous avec le maître de Plieux pour dîner. Nous sommes à H moins une demi-H...

On s'est pomponné comme des malades, l'Irremplaçable et moi, dans la grande et belle chambre qui nous est dévolue, au château de Lassalle. (Chambre qui s'appelle d'ailleurs une suite junior, sans que je comprenne bien pourquoi, mais bon.) Dans mon costume croisé bleu à fines rayures vertes, je me fais un peu l'effet d'un éléphant de cirque, un soir de représentation de gala à Monaco. La petite Frisée mérite amplement son qualificatif de gracieuse. Seul Adrien, affligée de la double tare jeune et étudiant, a eu le droit de descendre au bar "comme il était". Car, vous pensez bien, on a rejoint la salle de restaurant avant le moment convenu - neuf heures en l'occurrence. Le bar est attenant, installé dans une belle salle en pierre avec grosses poutres vénérables (jamais bien compris ce qu'une poutre pouvait avoir de vénérable, mais enfin, il faut parfois savoir céder aux clichés sans barguigner (j'adore barguigner...)), que l'on nous dit être une ancienne salle de garde remontant au XIVème siècle. On fait pieusement semblant d'y croire, d'autant que c'est peut-être vrai. Bien que nettement plus récent, le whisky qu'on nous sert se laisse boire. Le temps de le faire disparaître du verre, c'est l'entrée de Renaud Camus et de M. Pierre. On présente Adrien, on s'assure réciproquement qu'on est absolument ravis de se retrouver et on passe à table. Renaud Camus commence par donner à L'Irremplaçable Épouse (Irrempe, comme il dit (mais pas à elle, bien sûr)) ce qu'il a apporté pour nous : L'Amour l'Automne (mince, je ne sais pas si je mets bien les majuscules où il faut, là...), orné d'une agréable et amusante dédicace. In petto (quand j'en ai assez de faire les choses sans barguigner, je m'offre deux ou trois petites pensées in petto, souvent), je me dis que s'il offre son nouvel ouvrage aux lecteurs qui l'auraient de toute façon acheté, ce n'est pas comme ça qu'il va devenir aussi riche


que Gérard de Villiers - mais je garde ma réflexion pour moi, de peur qu'il ne me repique le livre. J'ai un moment de soulagement en constatant que le restaurant ne propose qu'un menu (avec choix entre divers plats, tout de même). Car lorsqu'il y en a plusieurs, à des prix différents, comment doit se comporter l'hôte, sachant que si, par hasard, le moins cher lui agrée, ses invités se garderont d'en choisir un plus coûteux qui leur eût peut-être mieux convenu ? Ça n'est pas très grave, dans la mesure où, généralement, c'est justement le plus cher qui m'attire l'oeil et me met (comme dirait l'Irremplaçable) les papilles gustatives en érection. Ensuite, on s'offre le petit pas de deux attendu, au sujet des vins. Catherine et moi savons que Renaud Camus pencherait plutôt pour le rouge. Mais lui sait que nous avons une préférence pour le blanc (de Bourgogne de préférence : Chablis, Meursault, PulignyMontrachet, ce genre-là, voyez), donc il va prétendre (et il prétend en effet) que le blanc lui ira très bien. L'Irremplaçable - qui mérite alors pleinement son nom - a un coup de génie : elle affirme qu'elle a envie de boire du vin rouge, "pour changer". Et donc, nous prenons directement deux bouteille : un Pouilly fumé pour Adrien et moi, un CrozesHermitage pour les trois autres. Le dîner va se dérouler dans une ambiance agréable, plutôt détendue, sans les "blancs" que nous avions tant redoutés avant le premier dîner, au Bastard. Renaud Camus revient sur la peine qu'il a à finir Commande publique, son livre consacré à la ligne B du métro toulousain. Il lui en manque au moins cinquante mille signes et il est censé le rendre le lundi suivant (nous sommes jeudi, je vous le rappelle). Il nous fait bien rire en nous décrivant sa joie lorsque, écrivant énormément au lieu d'un simple très, il constate qu'il vient de gagner six signes. Je lui réponds qu'il est en train de devenir un vrai rewriter professionnel. Je lui fais également remarquer qu'on n'est pas très incité à terminer un livre lorsqu'on a déjà, et depuis longtemps, reçu et dépensé tout l'argent qu'il doit vous rapporter - il en convient facilement. À un moment, vers le début du dîner, se place un petit malentendu entre nous. Je commence par exposer mon problème et solliciter l'avis de l'auteur. Je viens de terminer le premier volume du Journal de Travers : est-il préférable de lire le second avant


d'attaquer L'Amour l'Automne, ou vaut-il mieux au contraire insérer cette lecture-ci au milieu de celle-là ? Renaud Camus ne semble pas avoir d'avis bien tranché sur la question (ou alors la réponse est pour lui évidente et il est atterré de constater que je suis à ce point idiot, ou aveugle, ou les deux : hypothèse pas totalement à rejeter...). Mais il finit par me dire que ce peut être une bonne chose de commencer par la cinquième églogue - ce que, étourdiment, je m'engage à faire. C'est seulement le lendemain matin que je réaliserai que cette cinquième églogue est précisément L'Amour l'Automne. Or, j'ai déjà lu Travers et Travers II. Du coup, je ne sais plus trop ce qu'a voulu dire Renaud Camus - ni ce qu'il a pensé, mais ça n'était certainement pas à mon avantage. Nous parlerons de beaucoup de choses, L'Irremplaçable et Adrien tiendront très bien leur partie, ainsi que M. Pierre, plutôt en verve et très intéressant à écouter sur un certain nombre de sujets. Mais vous comprendrez que cette longue conversation privée doit le rester, en tout cas à mes yeux. Ah ! si, tout de même ceci : Renaud Camus, comme nous parlions de Madame de Véhesse, nous dira ses regrets de ne plus pouvoir la lire sur le forum, ajoutant qu'elle était, à son avis, la meilleure commentatrice de ses églogues - un rôle que je ne risque pas, hélas, de pouvoir lui disputer. Et, comme il s'étonnait qu'elle n'apparaisse pas dans la rubrique "nouveautés" du forum des lecteurs lorsqu'elle parlait de ses livres sur son blog, je lui ai expliqué qu'il fallait écrire "Renaud Camus" en entier pour que le lien s'active, alors que Mme de Véhesse se contente le plus souvent de RC. Vers le milieu du repas, l'Irremplaçable a lancé un "fil de discussion" assez fécond, sur les questions de prononciation de certaines lettres (ce que l'on pourrait appeler "le syndrome gersois"), en apprenant à Renaud Camus et à M. Pierre qu'au Québec un ours se disait un our. Occasion pour le second nommé d'une digression assez subtile et savante (savante pour moi...) sur le thème. Enfin, je vous signale que lorsqu'on met face à face la gourmandise naturelle de l'homme et le guide des bonnes manières, c'est souvent la première qui l'emporte. La preuve : Renaud Camus, qui avait opté pour un dessert, n'a pas hésité à piquer un morceau de fromage dans l'assiette de Pierre. Si le roi savait ça, Isabelle...


Nous sommes, pour terminer, revenus à la salle de garde pour un Armagnac, fort prisé par M. Pierre, cependant que Renaud Camus se contentait d'une verveine. Et nous nous sommes séparés (sous la pluie), avec l'assurance de nous revoir le lendemain, à Plieux. Là encore, nous allons faire les choses en temps réel. Donc, bonne nuit à tous.


Voyage en France de deux Camusards (4)

Résumé des épisodes précédents : nos deux pittoresques personnages, flanqués du jeune Adrien, ont donc dîné avec Renaud Camus et M. Pierre, au château de Lassalle. Le lendemain, ils sont attendus dans un autre château, celui de Plieux...

Le vendredi matin, il continue de faire un temps de cochon dans le sud-ouest, alors que, d'après la météo, le soleil brille imparablement sur la Normandie : on a bien fait de venir, dans l'ensemble. Cela n'empêche pas, sur les coups de dix heures, l'empereur, sa femme et le petit prince de prendre la route de Plieux (enfin : la route que l'Irremplaçable m'indique comme étant celle de Plieux...), où ils ont rendez-vous à onze heures. Nous arrivons évidemment avec une vingtaine de minutes d'avance et en profitons pour faire le tour du château à pied. Ce qui prend dix minutes, en marchant très lentement. C'est alors que je suis pris d'une audace folle : bien qu'il ne soit qu'onze heures moins dix, je franchis la petite barrière de bois d'un pas martial et tire résolument sur la chaîne qui actionne la cloche. Couillu, le mec, non ? Cette témérité, que vous êtes en train de juger admirable (non, non, ne protestez pas !), doit cependant être tempérée. La veille, Renaud Camus nous a gentiment prévenus que, vu le travail qui l'accable, il remettait à Pierre le soin de nous guider dans notre visite, lui ne quittant son bureau que le temps d'un salut. C'est donc Pierre que je vais déranger avec dix minutes d'avance sur le protocole, et il y a tout lieu de penser qu'il est légèrement plus cool sur l'étiquette que son auguste compagnon. De fait, il est tout sourire et gentillesse, comme chaque fois. Nous montons directement au bureau de Renaud Camus, qui quitte son ordinateur pour nous accueillir. Et s'étonne de nous voir arriver, les bras chargés de cadeaux (enfin, n'exagérons rien : deux cadeaux, dont un semi-gag...). Le vrai cadeau, c'est un pot de lapin confit dans la graisse, que l'Irremplaçable a mitonné avec son talent culinaire habituel (le mieux, c'est de le faire


tiédir et de le servir accompagné d'une salade assez goûtue, genre roquette par exemple). Le semi-gag, c'est un hibou qui remue la tête. Lors de notre premier dîner, à l'hôtel de Bastard, l'Irremplaçable avait voulu savoir si les combles du château étaient toujours infestés de pigeons. Obtenant une réponse aussi affirmative que navrée, elle avait alors informé nos hôtes qu'en Catalogne, les marins fixaient des hibous en plastique au haut des mâts, afin d'effrayer les mouettes et les inciter à aller faire leurs déjections ailleurs que sur le pont rutilant et, éventuellement, sur leurs têtes. L'Irremplaçable avait précisé que, d'après sa fille, Adeline, qui tient une boutique d'accessoires pour bateaux sur le port de Mataro, près de Barcelone, le hibou marcherait également avec les pigeons. Well... Lorsque ce nouveau séjour dans le Gers fut mis sur pied, nous avons bien entendu passé commande de l'un de ces fameux volatiles à Adeline, qui s'est fait un plaisir de nous l'expédier. C'est donc lui que je suis présentement occupé à déballer, sous les yeux quelque peu circonspects de Renaud Camus et de M. Pierre. Lorsque j'exhibe la chose (d'environ soixante centimètres de hauteur et d'une parfaite laideur), Renaud Camus part à rire, se déclare ravi, s'empare du hibou comme un enfant d'un nouveau jouet et annonce qu'il va immédiatement l'installer sur la fenêtre la plus proche de son bureau - ce qu'il fait. Ensuite, la récré se termine, il lui faut retourner à sa Commande publique et nous quittons Renaud Camus pour suivre M. Pierre. C'est avec un réel plaisir, une certaine émotion aussi, que je revois les grands panneaux de Marcheschi, mes préférés étant sans doute la série consacrée à la Divine Comédie, et notamment le Marsyas, dans l'une des deux salles du rez-de-chaussée. Adrien, lui, est très frappé par la Carte des Vents, au premier, dans la salle du même nom. Nous ferons ensuite un tour du parc de la chartreuse voisine, toujours guidés par Pierre, promenade où j'achèverai de ruiner mes pompes - heureusement, je n'avais pas mis mes jolies Weston, si chère au coeur de midinette de Juanito.


Le reste du voyage ne concerne plus Renaud Camus et a donc moins sa place ici : visite de l'église et du cloître de Moissac, larguage d'Adrien à la gare de cette même ville, retour au château de Lassalle, dîner en amoureux, dodo. Le lendemain, après un voyage fatigant mais sans histoire, nous constatons, en arrivant à la maison, que nous avons désormais, nous aussi, de sérieux problèmes de chaudière, et donc de chauffage. Ce qui est, on en conviendra, pousser un peu loin la vénération camusienne.


Addendum camusien

Il est une chose dont j'ai oublié de vous faire part, lorsque je vous ai relaté notre dîner avec Renaud Camus. Je me suis aperçu que j'étais incapable de le nommer, si j'avais, dans la conversation, besoin de le faire. Non seulement sur le mode narratif, mais aussi, et surtout, sur le mode vocatif. "Monsieur" est devenu trop impersonnel entre nous, il me semble. "Monsieur Camus" est un brin cérémonieux. "Renaud" est hors de question. Il reste "Renaud Camus", bien sûr, mais il s'est présenté des cas de figure où ça ne collait pas non plus. Que faire ? Ce problème m'a fait penser à ma mère. Pendant trente ans, elle n'a jamais réussi, elle non plus, à nommer sa belle-mère (Mémé Denise, pour ceux qui ont lu mes "Généalogie"), laquelle passait pourtant quelque trois mois par an chez nous. Lorsqu'elle avait à s'adresser à elle, Christiane devait donc s'arranger pour prononcer un début de phrase quelconque, sans signification particulière, uniquement destiné à attirer l'attention de ma grand-mère.


samedi 21 avril 2007 Ma mère m'envoie vous dire que le roi d'Angleterre est mort

Ce soir, sur France Culture, à sept heures et quart, Renaud Camus était l'invité d'Antoine Perraud, dans son émission Jeux d'archives. Je pense qu'il doit déjà être possible de l'écouter en ligne, mais j'ai été évidemment incapable de vous trouver le lien, bien que je vienne d'y passer vingt minutes et que je n'aie plus un poil de sec. Pour ceux qui ne connaissent pas l'émission, le principe est simple : l'invité sélectionne un certain nombre d'archives de radio qui l'ont marqué au cours de sa vie et, après les avoir réentendues, réagit à leur propos. Je ne vais pas vous raconter l'émission au long, puisque, plus malins que moi, vous parviendrez, vous, à l'écouter. Je voudrais juste citer une anecdote. Dans la deuxième partie de l'entretien, Remaud Camus évoque son tout premier souvenir radiophonique. Il s'agit de la mort de George VI, en 1952 - il avait alors six ans. Et il raconte qu'il se revoit très bien, montant à l'étage de la maison familiale qu'occupait sa grand-mère, afin de lui annoncer d'une voix solennelle et grave : " Ma mère m'envoie vous dire que le roi d'Angleterre est mort. " On savait se tenir, à Chamalières, dans ce temps-là, mes bons amis...


C'est pas possible, ils sont plusieurs !

On commence par l'étonnement ; puis vient la stupeur ; avant d'être saisi par une sorte de frayeur sacrée. Au bout de quelques centaines de pages du Journal de Travers , on assiste à une forme de possession d'un homme - d'un jeune homme - par ce qu'il est en train d'écrire. Assez rapidement, la vie même est dévorée par son propre compte-rendu, ou semble sur le point de l'être. À partir du deuxième volume, ce corps-à-corps avec l'écriture, la recension quasi exhaustive, prend des allures de lutte contre la noyade dans le tourbillon des phrases et des micro-événements qu'elle sont censées relater. Renaud Camus prend du retard, ce retard même doit être relaté, occasionnant de nouveaux développements qui, à leur tour, engendrent des délais supplémentaires - avec leur cortèges d'interruptions diverses, elles-mêmes entraînant d'autres incises. Il en résulte cet entonnoir mouvant, tournant de plus en plus rapidement sur lui-même, qui appelle, qui exige, qui ne peut entraîner que l'engloutissement, la mort par asphyxie - les poumons noyés de mots. Parfois, la tête de l'auteur disparaît en effet sous le flot, le lecteur sent la fin ; et puis non : un coup de talons, le revoici à la surface, à demi hébété, reprenant la lutte contre le courant des jours. Encore s'il n'y avait que l'écriture... Mais il faut compter avec les lames de fond du réel. La ronde des tricks (mot que je n'aime pas du tout), d'abord, autre tourbillon dans lequel on se perd, mais à corps consentant, cette fois. Et, surtout, oeil du maelström, la jalousie torturante de Renaud (vu son jeune âge, je me sens autorisé à l'appeler ainsi...) envers W, donnant lieu à des scènes épouvantables, rapportées avec une méticulosité maniaque, effrayante. L'effrayant - et l'admirable -, c'est que, pour parler d'une crise frôlant l'hystérie, d'un effondrement psychique inquiétant, Renaud Camus, quelques heures ou jours plus tard, trouve, dans l'écriture même, le pouvoir de restituer ces paroxysmes avec une


hallucinante (pour le lecteur) impression de détachement - comme s'il s'était contenté d'observer la scène et d'en noter froidement les composantes. C'est au point que, le plus souvent, dans ces récits de bataille entre deux amants en bout de piste, c'est lui, l'auteur, qui se donne, qui a le plus mauvais rôle. Au plus fort du ressentiment jaloux, de la souffrance amoureuse, il parvient à nous faire sentir par quels côtés W peut avoir, d'une certaine manière, raison contre lui - si tant est que la raison ait à faire ici. Et, cependant, il faut continuer d'écrire, de rattraper le retard, d'évoquer ce qui a provoqué le retard, de répondre au téléphone pendant qu'on écrit, de relater le contenu de cet appel, avant de revenir aux raisons du retard, puis au retard lui-même et... Finalement, approchant de la fin du second volume, le lecteur, presque aussi essoufflé que l'auteur lui-même, ne sachant plus à quelle explication rationnelle se vouer pour tenter de comprendre ce qui se produit sous ses yeux, jour après jour depuis plusieurs semaines, se raccroche à la seule qui lui paraisse en fin de compte plausible. Ils sont plusieurs. Oui, j'en suis désormais certain, et rien ne m'en fera démordre : dans les années 1970, quelque part entre le Flore et la rue du Bac, un savant halluciné et génial est parvenu à cloner Renaud Camus, à le produire en série, ce qui a permis la venue au monde de ce Journal insensé et magnifique. Pour des raisons qui restent à déterminer, l'expérience a été brusquement interrompue. Peut-être les avatars n'étaient-ils viables qu'à court terme ? Ou bien, il s'est produit une dégénérescence rapide de leur système neuronal, et, s'amenuisant, ils se sont transformés en Marc Lévy, Philippe Besson, Amélie Nothomb et autres Didier van Cauwelaert ? Aucune hypothèse n'est à exclure. Quoi qu'il en soit, on peut imaginer que c'est par une sorte de tendre nostalgie envers ses frères nés en batterie que Renaud Camus - le vrai, le bio, le Camus de plein air, élevé sous la mère et tout - a continué, durant les années suivantes, et encore aujourd'hui, à utiliser leurs différents noms, en couverture de ses églogues.


Je ne vois pas autre chose.


L'Insensé magnifique

Hier, réagissant à un message que je venais de publier, un lecteur m'a laissé ce commentaire, auquel je m'étais promis de répondre. Finalement, je trouve plus simple et judicieux de le faire sous forme d'un nouveau message (histoire de bien briser les nougats de tout le monde...). Apparemment, mon commentateur bloque sur le fait que je trouve le Journal de Travers à la fois éreintant, insensé et magnifique. Il s'en étonne : le journal est-il plutôt éreintant et insensé ou plutôt magnifique ? Les trois termes, dans mon esprit, ne peuvent s'opposer, dans la mesure où ils ne se situent pas sur le même plan. C'est l'entreprise imaginée et mise en oeuvre par Renaud Camus à cette époque qui présente un caractère insensé : écrire l'intégralité (si possible) de ce que l'on vit, tout en continuant de vivre d'autres événements, devant à leur tour être relatés, etc. Enfin, ce que j'ai tenté, trop maladroitement sans doute, de dire dans mon message d'hier. De ce pari fou découle le côté éreintant, tout d'abord pour celui qui tient la plume, sans cesse menacé de débordement, de noyade, d'échec. Et puisque ce jeune homme-là est un écrivain exceptionnel, cette course éperdue (qui ressemble un peu à ce qui se produit dans certains de nos rêves, lorsque nous fournissons des efforts gigantesques pour courir et que nous parvenons à peine à mettre un pied devant l'autre) communique ses effets de fébrilité, presque de panique par instant, au lecteur, y compris lorsque celui-ci est sagement assis dans son fauteuil attitré (ce qui est mon cas, le plus souvent...). Le résultat est un livre magnifique, je le maintiens. En raison même de ses déséquilibres, des entrechocs temporels s'y produisant sans cesse, comme une banquise qui se concasse sous l'effet de forces supérieures à elle. Magnifique, il l'est aussi par la profondeur, la douloureuse acuité des regards que Renaud Camus porte sur lui-même - lui-même jouissant, lui-même souffrant, lui-même superbe, lui-même pitoyable, etc.


Magnifique encore, ce Journal de Travers l'est par bien d'autres de ses aspects (portrait d'une époque, de ses tics, de ses goûts, silhouettes évoquées, etc.), dont le moindre n'est certainement pas d'être avant tout le réservoir autant que la matrice des églogues qui s'apprêtent à naître - mais c'est un sujet que je laisse volontiers à de plus qualifiés que moi pour en parler, et qui se reconnaîtront. Pour finir, et pour répondre à ce qui semble être la question sous-jacente de mon commentateur : doit-on recommander la lecture de ces deux volumes ?, ma réponse sera à deux faces. À tous ceux qui sont déjà plus ou moins familiers de l'oeuvre de Renaud Camus (ne serait-ce que de son journal "ordinaire"), je dis "oui" sans la moindre hésitation, et même avec un enthousiasme que j'espère communicatif. Pour les autres, qui en ignorent tout, je ne pense pas qu'il soit souhaitable de l'aborder par ce versant-là - pas davantage par les églogues, du reste, contrairement à ce que soutient (et pas forcément à tort) Madame de Véhesse. Et puis, après tout, si l'envie prend l'un ou l'autre d'entre vous de plonger directement dans ce bain à tourbillons, il aurait grand tort de n'y pas céder. Mais qu'il prenne quand même sa bouée à tête de canard...


Musique pour fermer les volets

Pour des raisons que je qualifierais d'extra-camusiennes (mais pas tellement que ça, en fait), je parcours à bride abattue, depuis trois jours, les volumes du Journal, couvrant les années 1994 - 2003. (Non, seulement jusqu'en 2001 : l'Irremplaçable s'est chargée des deux dernières années.) J'en suis à relire K 310, le journal de 2000, année de "L'Affaire". Renaud Camus y est une sorte de Janus bifrons, d'une grande délicatesse (que l'on aurait tendance à prendre pour de la fragilité) et, juste après (ou juste en même temps), d'une force jouissive et combative, paraissant indestructible. Pour le premier "frons", ce passage, page 198, à propos de la sonate éponyme justement : " J'avais acquis à Rome, il y a bientôt quinze ans, un premier enregistrement que j'aimais beaucoup, celui de Mitsuko Ushida. Je l'appelais ma "musique pour fermer les volets" un moment toujours difficile, à la villa Médicis, tant il fallait de courage pour s'arracher au spectacle de Rome étendue sous mes coudes, au pied de ma tour, tous les dômes et toutes les altanes luisant dans la nuit, entre les collines coites et leurs pins parasols. Il n'y avait que Mozart, et ce Mozart-là, qui puisse compenser la disparition d'une telle image laquelle était bien sûr beaucoup plus qu'une image : une odeur, une épaisseur de l'air, un enveloppement par son propre regard, par l'évidence invraisemblable qu'on est bien là. " Un être aussi délicat, ayant besoin du soutien de Mozart pour fermer ses volets, va-t-il être capable de ferrailler avec une bande de soudards plumitifs, embabouinés de sang ? La réponse est oui. C'est l'ouverture d'un deuxième "frons". Démonstration page 204 : " Nous en sommes au temps des coups de pied de l'âne, des tard-venus de l'insulte, des compisseurs de la onzième heure, des sadiques de commissariat, des cracheurs sur les tombes. L'ultime valetaille folliculaire se sent assez sûre d'elle pour m'expliquer le monde, à la manière forte. Ce Girard [éphémère journaliste d'un éphémère Événement du jeudi de triste mémoire, ndbf (1)] affecte de penser que d'invoquer Montaigne, dans son article, risque de m'irriter inutilement "puisque l'auteur des Essais descendait par sa mère d'une lignée de rabbins catalans et ne pouvait donc exprimer la France de cartonpâte à laquelle Camus réduit l'hexagone". Il me semble qu'on ne peut pas tomber


beaucoup plus bas, mais on ne sait jamais..." Mais si, on peut, pauvre cher, et vous le savez aujourd'hui, si vous ne faisiez que le soupçonner - ou le craindre - en cette année 2000. Et puis, tiens, pour poursuivre la discussion du message précédent, je recommanderais ceci, à un nouveau lecteur de Renaud Camus, désirant savoir à quel genre de personnage il a affaire : coupler la lecture du Journal de l'année 2000 (K 310, donc) avec celle de Du sens, ouvrage majeur, qui complète, justifie, approfondit, répond (là, je suis emmerdé pour finir ma phrase, vu que j'ai empilé des verbes transitifs et intransitifs ! Si j'étais écrivain, je la referais entièrement...), prolonge le journal en question. Et, après ça, ne venez pas pleurnicher qu'on ne fait rien pour votre bien-être, hein ! Sinon, c'est reconduction immédiate à la frontière... (1) ndbf : Note du blogueur fou.


mercredi 25 avril 2007

I' m'énerve, ce Camus, i' m'énerve !

Là, je le dis tout net et sans fioriture : il faudrait que ça cesse ! Moi, je m'excuse, j'ai un travail à faire, de la doc à rechercher en urgence, je suis pharaoniquement à la bourre, et voici qu'en plus, en usant de sortilèges honteux et connus de lui seul, un écrivain gersois vient se mettre en travers (et même pas en Travers) de mon chemin pour me ralentir encore, voire pour le méchant plaisir de me voir rouler dans le fossé. Non, ça ne peut pas durer, et je l'affirme bien haut : il y a des jours où Renaud Camus m'énerve... Comme je vous le disais hier, je suis occupé à galoper d'un volume du Journal à l'autre, pour les besoins de ma prochaine production littéraro-ferroviaire. Ce que je cherche est assez précis et ne devait pas me prendre trop de temps : des descriptions de la campagne visible depuis les fenêtres de Plieux, au printemps. Vous voyez, je ne demandais pas la lune (sauf si c'est la Lomagne de nuit). Ç'aurait dû être bouclé en 48 heures, cette affairelà. Mais je t'en fiche... Lorsque j'ai ouvert K. 310, avant-hier soir, j'ai senti que mon petit train allait sortir de ses rails avant peu. Ça n'a pas manqué de se produire. Déjà, au lieu de filer directement aux pages concernant avril, mai et juin, je me suis surpris à jeter un petit coup d'oeil - oh ! rapide... juste pour dire... - à janvier. Le temps que je constate être arrivé au 25 de ce mois, c'en était fait de moi, j'étais fichu, repris par ce damné livre, contraint, je le savais, de le relire tout au long. Et avec passion. Adieu la Lomagne, Plieux, les fenêtres, la lune : bonjour Renaud Camus. Plus sérieusement (enfin, à peine...), ce volume du Journal (année 2000, celle de L'Affaire, je le rappelle pour les distraits ou les néophytes) atteint une intensité bien supérieure aux autres (mais il est vrai que j'ai relu ceux-ci beaucoup plus


"distraitement"), intensité provoquée "naturellement", si je puis dire, par les événements hors norme qu'il relate. Il y a un point culminant dans ce livre, presque immédiatement suivi par un down assez poignant - les deux ne se situant pas tout à fait sur le même plan, mais s'inter-pénétrant (oui, oui, je sais...) assez largement tout de même. Le point culminant - dans l'ordre du drame - se situe à la page 217. Trois fils se nouent, implacablement. Depuis plusieurs semaines, le frère cadet de Jean-Paul Marcheschi a disparu, en Corse. D'après le billet qu'il a laissé derrière lui, tout porte à croire qu'il est parti dans la nature pour s'y suicider. Le 28 mais, Marcheschi est à Toulouse, où est donné L'Oiseau de feu, de Stravinsky, ballet dont il a fait les costumes et les décors. L'après-midi même de cette représentation, il apprend, par un coup de téléphone de sa soeur que l'on aurait peutêtre retrouvé le corps de Gérard (le frère). À cause d'un tournoiement de corbeaux audessus d'un certain point du maquis. Corbeaux : tel est le titre que, au même moment, Renaud Camus s'apprête à donner à la partie de son journal 2000 qui concerne l'acharnement démentiel dont il est victime, et qui le conduit (il est alors à Paris, dans un minuscule studio du Front de Seine) à ne plus sortir de chez lui qu'à la nuit tombée, pour aller marcher dans l'île du fleuve la plus proche. Tout se noue pour Marcheschi d'une façon telle qu'aucun scénariste, même médiocre, n'aurait osé l'imaginer - ou en tout cas l'écrire. C'est pourtant ces heures d'incertitude incandescente que l'artiste choisit (mais avait-il le choix ?) pour rédiger le plus magnifique plaidoyer en faveur de Renaud Camus qui ait été alors écrit. L'Inappartenance (tel est son titre) témoigne d'une intelligence, d'une profondeur d'esprit, d'une hauteur de vue, d'une qualité d'amitié, d'une rigueur spirituelle qui font que toute personne n'ayant pas un ami de cette qualité-là doit obligatoirement se dire qu'il a bien dû offenser Dieu à un moment ou à un autre de son existence. Ouvrez K. 310, s'il vous plaît. Lisez les pages 217 à 222. C'est fait ? Bien. Relisez-les. Lentement. Coupez-vous des bruits du monde naturel, y compris le pépiement des oiseaux dans le soir naissant. Restez seul avec les mots de Renaud Camus, laissez-les


résonner (ne raisonnez pas !), et vous saurez ce qu'est un écrivain - le contraire d'un phraseur, et je sais de quoi je parle. On est là au sommet du livre. À son point de fusion. Mais le hasard veut que, huit jours plus tard, alors que cette curée abjecte continue, la seule vraie planche de salut sur laquelle le bouc émissaire pouvait encore se réfugier se fendille, menace de sombrer. Pour une histoire de suçon. (C'est page 248, je vous laisse aller y voir. Entrée du 6 juin, Renaud Camus écrit : " Point le plus bas de la guerre : la ligne de front s'est effondrée, et cela sur le flanc que je croyais le plus sûr, celui dont je tirais tout ce que j'avais de force.") Et, trois jours plus tard (page 257), ce texte qui s'adresse à nous, à moi, à vous sans doute, cette profession de foi dictée par la douleur - on est au coeur de la plus haute solitude et, en même temps, de la plus grande force : Tout livre doit hurler à son lecteur : ne compte pour me connaître que sur toi. Ne me juge qu'avec tes propres yeux, et ton propre esprit. Cherche-moi par toi-même et cherche par toi-même les livres qui me suivront, comme ceux qui m'ont précédé. Ne m'oublie pas. N'oublie pas que je ne vis que par toi, et que tout est fait pour nous séparer. Ne compte pas sur le journalisme pour te parler de moi. À mon sujet, ne fais confiance ni à son silence ni à sa parole. Souviens-toi que nous sommes en guerre. Souviens-toi qu'il occupe entièrement le pays. Ne m'oublie pas. N'oublie pas mes frères. Souviens-toi que nous serons de plus en plus difficiles à trouver, selon toute vraisemblance - de moins en moins visibles, de plus en plus entourés de silence. Souviens-toi que nous prenons le maquis, eux et moi, et que nous retournons à la nuit, dont nous ne sommes sortis qu'un moment, deux ou trois siècles. À présent, silence.


mardi 15 mai 2007

Renaud Camus vient au monde

La der des der ? La clausule ? Dernier bistrot avant le désert ? Si ma tante en avait ? Appelez ça comme vous voudrez, finalement. Si on veut s'amuser à paraphraser Céline, on va dire que ça s'est terminé comme ça : Pour en revenir au garçon de Rochefort-Montagne, l'apprenti journaliste et poète, il s'est suicidé la semaine dernière. Voilà donc la dernière phrase, à l'exacte et scrupuleuse moitié de la page 1601, du "Journal de Travers". Je suis encore sous le coup de la fatigue, de la course que je viens de mener, si bien que je ne sais même pas si je vais pousser ce message à bout (à bout, je le suis, moi, c'est indubitable). Il est possible que la fatigue me prenne et que j'efface tout, faute de pouvoir dire les trois [Pause : par la fenêtre ouverte de mon bureau, j'entends les gémissements plaintifs de Swann qui veut rentrer à la maison. Mais Catherine, sans doute à cause du bruit de la télé, ne l'entend pas. Ou bien, elle fait la sourde oreille (malgré les appareils très coûteux dont elle est équipée...) parce qu'elle a la flemme de se lever.] ou quatre idées que ce torrent en furie, ce fleuve Congo m'a inspirées. Des idées ? Même pas. Des excitations, des découragements, des tournoiements de l'esprit, de brefs instants de désespérance, des serrements de coeur, des plages d'ennui aussi, comme dans ma vie à moi, ou la vôtre probablement, des désirs de bondir à pieds joints dans le livre pour prendre ce jeune homme soit par la main soit par la peau du cou (j'ai dit : du COU...), afin de le secouer ou le consoler, c'est selon - et puis des agacements, des envies de le gifler, et juste après l'abandon total, la certitude qu'on ira jusqu'au bout avec lui, l'impression bizarre de connaître parfaitement ce parfait inconnu, ni tout à fait le même, etc. On ne ressort pas indemne. Enfin, oui, sans doute, dans quelques jours, parce que


l'existence quotidienne est là pour nous rappeler à l'ordre, au pas cadencé, à ce que vous voudrez. Le pas cadencé, c'est précisément ce qui n'existe pas, ici. On est dans la course dans le halètement, je l'ai déjà dit. On ne sait pas après quoi on court, on ignore ce qui vous poursuit. Mais il y a des deux, c'est certain, et c'est un peu effrayant. Cette course a son but, ou plutôt [Interruption : la voisine vient de fermer le volet de sa cuisine, après avoir dit un mot - incompréhensible d'ici - à l'un de ses chats. Dans le même temps, L'Irremplaçable a ouvert la porte à Swann, qui a disparu de ma vue, comme Balbec a disparu de ma vie - tout pareil.] sa raison d'être. (Non, en réalité, "raison d'être" ne veut rien dire : j'ai écrit ça parce que, après l'interruption, je ne savais déjà plus ce que je voulais dire dans la phrase commencée. Et c'est bien fait pour moi, car le tronçon ajouté : "comme Balbec a disparu de ma vie", est là pour "faire bien", c'est de la pose, et, du coup, je perds le fil et mérite de le perdre : c'est le prix à payer du ridicule.) Les vingt ou trente dernières pages du Journal de Travers sont la plus belle des récompenses pour celui qui a lu le livre en entier. N'essayez pas de tricher et d'aller directement à la fin ! Elles vous seraient muettes, complètement. En réalité, ce sont les cinquante ou soixante dernières qui sont admirables et poignantes. C'est là que je regrette d'être ignare en musique, parce qu'il est évident que cette fin du livre est musicale, et presque uniquement cela - mais je n'ai pas les mots. Juste avant le final, le thème majeur (l'un des thèmes majeurs ?) fait un brusque retour fortissimo : la douleur amoureuse, la tension de la jalousie, le cloisonnement de l'être dans la souffrance impossible à partager : tout s'exaspère dans un crescendo d'autant plus inattendu que le thème en question paraissait résolu depuis un certain nombre de mesures, déjà. On s'attend un moment à terminer sur ce paroxysme, ce vacarme suprême. On ne le souhaite pas, parce que c'est réellement éprouvant, mais on est juste lecteur, on n'y peut rien : la vie s'est déroulée comme ça, durant ces ultimes semaines... Et puis, non. Survient une sorte de Höchste lust !, un apaisement, un retour en arrière, très loin en arrière - presque avant la vie.


Durant tout ce lent final, cet apaisement triste, Renaud Camus est à Chamalières, à Clermont. L'essentiel de ces pages est un dialogue entre sa mère et lui. Les cordes jouent à l'unisson, après le fracas des cuivres, de petites mélodies qui paraissent simples et rendent un son déchirant, précisément parce qu'elles interviennent après les déchaînements de l'orchestre livré à lui-même. (Oui, c'est ça : dans les dernières pages, un chef apparaît. On ne sait pas qui il est, mais il semble reprendre les choses en mains.) Le temps est ce monstre avec lequel Renaud Camus s'est battu durant mille six cent pages. Il est finalement dompté, d'une certaine manière, parce que l'auteur semble cesser de vouloir chevaucher sa crête, pour remonter à sa source. Le serpent de mer se segmente en petites anecdotes tranquilles et déjà anciennes - le dragon est vaincu par la parole de la mère. Et des phrases admirables - je vous donne celle-ci : Et nous étant dûment réjouis de la longévité des journalistes de la haute ville nous pénétrons, montant toujours, dans les Bois-Noirs qui méritent bien leur nom car ils sont aussi sombres que jamais. Pour terminer (ce soir, juste ce soir, car j'ai coché d'autres pages, mais elles ne sont pas toutes dans la tonalité du jour), ceci (un peu plus haut, p. 1561) : L'abandon de tout espoir, la résolution de se garer désormais des coups, le parti pris d'absence, de défaut, de silence, ne suffisent pas à abolir la tristesse, loin de là. Le hasard aura voulu que ce journal se termine sur la déroute sentimentale (...). Ce n'est pas vrai. Il ne se termine pas sur cette déroute. Dans les ultimes pages, les derniers instants qui nous séparent de la date butoir prévue dès le commencement [19 mars 1977, jour de mes 21 ans... et je m'aperçois que ce journal correspond grosso modo à la pire année de ma vie...], on voit naître le futur Renaud Camus, celui que nous connaissons aujourd'hui. Soudain, en quelques paragraphes, Warhol et Aragon s'éloignent, se brouillent, se diluent malgré eux, W. passe brusquement à l'arrière-plan - qui est juste le plan du passé


-, les tricks bien vivants durant ces centaines de pages se figent sagement dans l'oeuvre ĂŠcrite. Renaud Camus peut venir au monde.


jeudi 17 mai 2007

Le Relais 2 x 1600

" Les mariages. Unions réussies : 5 % ; arrangements à l'amiable des coeurs et des intérêts : 60 % ; ratages : 30 % ; enfers : 5 %. " (Paul Morand - Journal inutile, p. 680.)

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais les catégories indiquées me semblent tout à fait justes, alors que je trouve les proportions périmées - ou datées, si l'on veut. 60 % d'arrangements à l'amiable ? Certainement pas ! C'est totalement out, les arrangements à l'amiable ! Maintenant, on divorce à la moindre contrariété (en prenant bien soin de rester amis, pour les enfants), on se remarie dans la foulée avec quelqu'un d'autre (rien retenu, rien appris) et l'on forme ainsi, sur une vingtaine d'années, de jolies familles recomposées dont les enfants feront la fortune des psychanalystes d'ici quelques années, et peut-être même déjà maintenant. Personnellement, je suis pour l'interdiction absolue du divorce, dans le cas de couples avec enfants. En revanche, j'approuverais ardemment toute mesure destinée à faciliter des adultères discrets et compensatoires. Je crois que je vais écrire à M. Sarkozy en ce sens, dès que vous aurez le dos tourné. À part cela, le journal de Morand est un livre superbe, d'une grande intelligence, avec ses côtés agaçants, et d'autres sans doute violemment urticants pour les bonnes âmes de la gauche-marchébiau. Les trois dernières années s'assombrissent, après la mort de sa femme, et il y a de très belles notations sur Hélène Soutzo. Hélène Soutzo faisait partie de la famille princière roumaine Bibesco. (Antoine Bibesco, ami de Proust, très fier de son immense domaine de Roumanie, aimait dire : "L'OrientExpress met plus d'une heure à me traverser.") C'était une femme de grande culture, aux


idées très arrêtées apparemment. Elle disait par exemple : "Un homme qui ne trompe pas sa femme n'est pas un homme." [Chères lectrices, je vous laisse pour méditer cette forte sentence quelques secondes...] Reprenons. Il y a une sorte de valeur ajoutée à ce Journal inutile, non prévue par l'auteur, et ce sont les effets de résonance, les échos qui se produisent entre lui et le Journal de Travers. Déjà, à une dizaine ou une quinzaine près, ils sont de la même importance : 1600 pages. Ensuite, peu de mois avant de mourir, Paul Morand met fin à son journal, quelques jours après que Renaud Camus a commencé le sien. On peut y voir une sorte de passage de témoin, comme dans une épreuve de relais : les deux athlètes courent un moment côté à côte, l'un décélérant, l'autre montant en puissance. Ils ont souvent, bien que près de soixante ans les séparent, les mêmes bougonnements, les mêmes emportements, les mêmes déplorations du monde tel qu'il disparaît sous leurs yeux. (Encore que cet aspect ne soit pas très marqué dans le Journal de Travers, moins en tout cas que ce qu'il deviendra par la suite, dans le journal "ordinaire".) Enfin, ils se rejoignent par ces notations douloureuses, parfois déchirantes sur l'absence, le manque, le regret - l'un de l'amant qui s'éloigne, l'autre de la femme disparue. Pour ne pas vous laisser sur une impression de tristesse, une dernière citation, anecdotique, mais qui m'a fait sourire (entrée du 21 décembre 1975) :

" On a vendu cinq lettres de Pierre Benoît sur l'accident d'auto (1929) qu'il avait eu en compagnie de Claude Farrère. À l'époque, un communiqué de presse avait dit : ' Monsieur Claude Farrère a été blessé à la tête ' ; à quoi Giraudoux avait ajouté : ' Rien d'essentiel n'a été atteint.' "


dimanche 20 mai 2007

Madame de Véhesse, squatteuse d'églogue

La cinquième églogue de L'Amour l'Automne, troisième volume de Travers, de Renaud Camus est un ensemble de textes faisant tous 937 signes, chacun précédé d'un titre composé d'un mot et son article. Les liens entre ces textes sont nombreux, très nombreux ; si nombreux que, dans un premier temps, en tout début de lecture, ou en cas de lecture distraite, ils apparaissent totalement dépourvus de lien. Et c'est dans l'un de ces textes, à la page 352, que, profitant de l'inattention générale, Madame de Véhesse a choisi d'aller se loger, sans personne pour se porter garant et sans les deux mois de caution. Vous ne me croyez pas ? Voici la preuve :

" À l'offre qu'il a reçue d'exposer dans les locaux mêmes de l'ancien bagne Marcheschi est contraint de ne pas donner suite, car on s'est avisé que ses cires, ses figures, ses papiers et ses écritures, là-bas, à cause du climat, seraient réduits en cendres, ou peut-être en charpie, plutôt, cela en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire : néanmoins demeurent en son oeuvre des traces abondantes de ce projet abandonné, comme en témoigne l'exposition "Quartier de la transportation", dont la pièce la plus significative, sans doute, est le grand diptyque Le Fleuve Maroni, composition quasi monochrome, et abstraite, si l'on veut, mais après tout pas plus abstraite que les eaux frémissantes du dernier Monet, auxquelles elle ne peut pas ne pas faire songer, même si du pinceau de feu ne procède qu'une matière sombre, au demeurant si belle qu'elle fait un fond de rêve pour les portraits photographiques qu'on est tenté de prendre là. "

Pour ce qui est des variations sémantiques que vous pourriez être tentés de faire, à propos de "squatteuse d'églogue", vous en êtes généreusement dispensés...


samedi 26 mai 2007

Sécession chez les Goux

C'est la grande question qui agite, torture, mine tous les Camusiens, de souche comme Madame de Véhesse, ou immigré de la première génération comme votre serviteur polygraphe. Doit-on, parlant du département N° 32, prononcer Gère, suivant le magistral enseignement qui nous est dispensé, ou Gerce, comme le font 90 % des hommes et des femmes qui ont eu l'étrange idée d'aller naître et de vivre si loin de Tours et de ses incomparables rillettes ? Vais-je devoir, à mon tour, avec le risque de voir se courroucer le Maître ou de perdre d'un coup tous mes lecteurs gersois, prendre position dans cette ravageuse controverse ? Comme dirait ce bon Martin-Chauffier : Rassurez-vous, je m'en garderai bien. Simplement, si notre Grand Églogueur Traversier pouvait effectuer un petit saut de puce du côté du Lot-et-Garonne, ça simplifierait quand même bien la vie de tout le monde. De tranchage de question, il ne sera donc point parlé ce soir. En revanche, je puis apporter au débat un éclairage nouveau et - qu'on me pardonne - assez personnel, susceptible d'en mieux montrer l'effrayante complexité et les conséquences à peu près incalculables. Depuis au moins Louis VI le Gros, si ce n'est Robert II le Pieux (ça, c'est pour faire réviser la Schtroumpfette), les bonnes gens de ma famille paternelle s'appellent Goux, prononcé Gou. C'était sans histoire, admis de toute éternité et destiné à durer autant qu'elle (l'éternité). En réalité, ce bel édifice de tranquille assurance onomastique (comme disait John Lennon...) allait sérieusement se lézarder un certain jour de 1950. On s'en souvient peut-être, c'est l'année où Daniel, 18 ans, futur père du petit Didier,


s'engage dans l'armée de l'air. Sa première vraie surprise dans ce nouveau milieu - en dehors du fait qu'il est payé avec un lance-pierre de faible portée - est qu'il devient, pratiquement du jour au lendemain Daniel Goukse. On s'imagine bien que, au moins dans les premiers temps, il a tenté de rectifier. Peine perdue : les militaires étant gens de certitudes ancrées, même lorsqu'ils ne sont pas dans la marine, il est resté Goukse durant les quelques décennies où il s'est usé à défendre notre beau pays. Parfois, il lui prenait des velléités de rébellion et il se présentait en tant qu'adjudant (par exemple) Gou. Un nuage d'incompréhension passait au-dessus des têtes calottées ou casquettées (suivant qu'on était en grande tenue ou non), jusqu'à ce qu'un sourire illumine l'un des visages : " ah ! Goukse ! " On pouvait au moins penser que cette plaisanterie cesserait le jour où Daniel prendrait sa retraite. Mais voilà que mon frère cadet, je ne sais plus trop à quel âge, a commencé à se présenter lui-même comme étant Philippe Goukse - et qu'il continue encore aujourd'hui. Remarquez, c'est moins grave, dans son cas : vivant en Angleterre, il doit probablement voir notre noble et bref patronyme totalement broyé, malaxé, concassé par les Outre-Manchots. Tout de même, lors de nos dîners familiaux, il y a autour de la table cinq personnes qui se regardent avec toujours une certaine méfiance : trois Gou d'un côté, deux Goukse de l'autre - j'vous dis pas l'malaise. Alors, vos petites histoires de Gère et de Gerce, quand on supporte un drame pareil depuis près d'un demi-siècle, une telle déchirure perpétuellement à vif, vous me permettrez d'en rigoler doucement.

Mais je parle, je parle, alors que j'ai encore prévu d'aller écouter une symphonie de Saint-Saen, et quelques chansons de Georges Brassen : si ça continue, je ne vais même plus avoir le tempse.


mardi 29 mai 2007

Les Tontons églogueurs

La scène se passe dans une grande bâtisse de la région parisienne, entourée d’un parc clos de murs. Bernard, Lino, Jean et Francis, rentrant assez tard dans la soirée, ont la désagréable surprise de constater que la jeune fille de la maison a invité une bonne cinquantaine d’amis. Ils occupent toues les pièces, où ont lieu différentes lectures à haute voix, d’auteurs justement célèbres : Marc Lévy, Paulo Coelho, Philippe Sollers, etc. Écoeurés, nos quatre compères sont contraints de se réfugier dans la cuisine. Là, Francis, le comptable du groupe, ouvre sa mallette : elle est pleine de livres de Renaud Camus. À ce moment, entre Robert, le majordome anglomane. Il jette un coup d’œil au contenu de la mallette. Robert : Ah ! on a ressorti le vitriol ? Ça va rajeunir personne… (il explique aux autres :) Ça remonte à l’époque de Barthes et Ricardou. On a dû arrêter la fabrication : y a des lecteurs qui devenaient fous, ça faisait désordre… (Pendant ce temps, Francis distribue à chacun un exemplaire de L’Amour l’Automne.) Lino (feuilletant rapidement le volume) : Il a pourtant l’air honnête, comme ça, à première vue… Bernard (l’air hébété, après avoir lu quelques pages) : Y a pas à dire, c’est du brutal ! Lino : J’ai connu une certaine Madame de Véhesse qui en lisait au petit-déjeuner, alors… (Il lit à son tour, pâlit brusquement) Faut reconnaître que c’est plutôt une lecture de normalien… Jean (après avoir lu également) : J’y trouve comme des relents de références littéraires… Robert : Y en a.


Bernard (le sourire de plus en plus flottant, s’adressant à Lino) : Tu sais c’que ça m’rappelle ? Ces petites choses qu’on lisait vers les années 75 – 76, dans une taule de la rue du Bac. Comment ça s’appelait déjà ?... Lino : Échange. Ça s’appelait Échange ! Bernard : T’as connu ? Tu l'as lu ? Lino (l’air indigné) : Si j’ai lu Échange ? Il m’demande si j’ai lu Échange ! (Entre une jeune fille. Elle avise la mallette et avance la main en direction de son contenu.) La fille : C’est quoi ces bouquins ? Je peux voir ? Francis (refermant brutalement la mallette et hurlant) : Touche pas aux Églogues, salope !!! Jean (bredouillant, les yeux presque complètement fermés) : Vous aurez beau dire, y a pas que des références littéraires, là-dedans…

Ils lisent tous encore quelques pages, avant de s’écrouler en avant, le nez dans la sixième églogue.


Didier Goux s'offre un bungalow